La Colline inspirée/XIII

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Émile-Paul frères (p. 255-268).


CHAPITRE XIII


LE MARTYRE DE « LA SAGESSE »


Les schismatiques étaient chassés du plateau, mais ils s’accrochaient avec l’énergie du désespoir aux pentes de la colline. Ni le préfet, ni l’évêque ne pouvaient se satisfaire d’un succès incomplet ; un ferment de désordre restait toujours à Saxon ; il fallait débarrasser le pays des Baillard. C’est ce qu’un gendarme dit un jour tout bonnement au grand François qui s’en revenait de Vézelize. Il l’aborda avec un mélange de raideur et de bonhomie, et une familiarité qui ne disait que trop la déchéance des Baillard, et lui tint ce petit discours :

— Je vous avertis dans votre intérêt. Cessez toutes vos histoires. Mon chef a reçu des plaintes de la brigade de Nancy. On lui reproche de n’avoir fait aucun rapport sur vous autres, malgré tous les mauvais bruits qui courent sur votre compte. Le chef a répondu : « Je ne peux pourtant pas inventer, mais soyez sûr que je les tiens à l’œil. » Pour moi, je ne dis pas que vous soyez des mauvaises gens. Mais il y en a déjà plusieurs des vôtres qui ont filé ; vous devriez en faire autant.

Quand François lui rapporta cette conversation, Léopold fut terrifié. Il aurait voulu suspendre pour un temps toutes les cérémonies. Mais la Pentecôte approchait, la plus grande fête de l’année, pour tous ceux qui substituent aux commandements de l’Église leur inspiration personnelle : c’est le jour où l’Esprit descendit. Les Enfants du Carmel pouvaient-ils lui refuser un culte solennel ?

Le matin de ce grand jour, à dix heures, on se réunit dans la grange de Pierre Mayeur. Il y avait là une dizaine de personnes : les sœurs Lazarine, Euphrasie et la bonne Marie-Anne Sellier, la mère Poivre, les veuves Munier et Seguin, Amélie Mayeur et le fanfan Jory. Léopold célébra la messe, assisté de François. Au moment du prône, il commenta de la manière la plus éloquente ce grand texte essentiel de l’Évangile selon saint Jean, qui est le point de départ de toutes les doctrines gnostiques : Cum autem venerit ille spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem. Il insistait sur cet omnem, plénitude et complément de la vérité, qu’une seconde révélation doit nous apporter, quand soudain, par-dessus les têtes de son petit auditoire, il aperçut des ombres suspectes qui rôdaient dans le jardin. Il se troubla, balbutia. Au même moment, on frappait à la porte. Tous les Enfants du Carmel s’élancèrent pour la fermer. Trop tard ! M. le maire Janot faisait irruption avec l’adjoint et le garde champêtre.

— Monsieur, dit-il, en s’adressant à Léopold, avez-vous la permission du procureur impérial pour faire la réunion que vous tenez ici ?

Léopold réfléchit un instant et répliqua :

— Je suis dans mes fonctions sacrées, et ce n’est pas le moment pour moi de répondre à vos questions.

Alors le maire s’emporta :

— Il faut en finir avec toutes vos simagrées.

De son accent le plus sacerdotal, Léopold répondit :

— Nous prions, nous ne faisons aucun mal.

Cependant le garde champêtre, ayant avisé un tableau de sainteté qui ornait le mur au-dessus du tabernacle, le prit pour un portrait de Vintras et voulut le saisir comme un objet délictueux. Dans le même temps, le maire se jeta sur le calice en argent et l’enleva de l’autel. Ce que voyant, le Pontife de Sagesse s’élance, bouscule le maire, lui met le pied sur le ventre et lui arrache des mains l’objet sacré tout tordu. Aussitôt, l’adjoint et le garde champêtre s’écrient :

— Un coup de pied à monsieur le maire ! Un coup de pied à monsieur le maire !

Et tous trois se hâtent de sortir de la grange. M. Janot parcourt les rues, les mains sur le ventre, se plaignant de fortes douleurs et proclamant qu’il venait de mander les gendarmes de Vézelise. Tout le, village menaçant accourt devant la maison. À l’intérieur, autour de Léopold, il ne reste plus que François, Euphrasie et Marie-Anne Sellier. Les autres avaient fui. François se dévoua. Il résolut de sortir pour aller chercher du secours. Mais avant de s’élancer dans la rue, il se mit à genoux devant son frère et lui demanda sa bénédiction.

À peine eut-il paru sur le seuil de la grange que les huées éclatèrent et les cris de : « Au loup ! Au loup ! » Les jeunes gens s’élancent pour l’arrêter au nom de la loi. Ils le rejoignent devant la maison du petit Henry, qui, courageusement avec sa femme, veut le faire entrer chez lui. Mais on lui barre la porte. Il prend sa course. D’autres surviennent et se mettent en travers de la route. Il se jette dans les champs. Toute la troupe composée de plus de cinquante hommes, garçons, filles, enfants, lui donne la chasse à toutes jambes, avec des cris et des rires, car ils ne le détestaient pas, mais saisissaient avec plaisir l’occasion de lutter avec un homme si fort. Ils l’atteignent, lui sautent au collet. Il se débarrasse des premiers assaillants et fait le vide autour de sa personne avec son parapluie. Alors ce fut fini de rire. Sous les coups, ils deviennent furieux, et tous ensemble ils montent à l’assaut. Son chapeau vole dans la boue ; sa ceinture est arrachée ; sa soutane, mise en pièces. Ils s’enivrent de déchirer des insignes respectés et de taper au nom du vrai Dieu sur le serviteur rejeté de Dieu. Enfin le voilà culbuté dans un bourbier ; ses agresseurs tiennent sous leurs genoux sa poitrine, son ventre, ses pieds, et lui frappent la tête contre les pierres, toutes les fois qu’il veut la lever. C’est Gulliver par-dessous les habitants de Lilliput.

Léopold s’était réfugié dans le grenier de Pierre Mayeur. Du haut de sa lucarne, bien caché, il vit revenir François. Dans quel état, grand Dieu ! Couvert de boue, il avait la tête nue, les mains liées derrière le dos ; le jeune Rouyer, fils d’Alexis et un valet de ferme, Antoine Mounier, le tenant chacun au collet, le poussaient en avant. Toute une troupe hurlante suivait. Deux dentellières marchaient sur le côté, l’une un brin de muguet aux lèvres, les yeux brillants, et l’autre plus excitée encore chantait. Parfois elles couraient par derrière pour lui piquer les mains avec les aiguilles qu’elles prenaient à leur corsage.

Là-haut, à sa lucarne, Léopold invisible et tremblant regardait toujours. François, qui devina sa présence plutôt qui il ne l’aperçut, détourna de lui ses yeux pour ne pas le trahir.

Il n’y eut dans tout le village que deux personnes pour défendre le martyr : Marie-Anne Sellier et une enfant de sept ans, la propre nièce des pontifes, qui jetait les hauts cris en appelant : « Mon Nonon ! mon Nonon ! » Elles furent brutalement repoussées, et la veuve courageuse jetée dans le ruisseau du chemin.

On mena François dans la maison commune, où trente à quarante personnes se relayèrent pour l’insulter et monter la garde autour de lui. Euphrasie et Lazarine, qui voulurent s’approcher pour le consoler et lui donner quelque nourriture, furent impitoyablement écartées, jusqu’à une heure de l’après-midi, où sœur Euphrasie réussit à lui remettre un peu de sucre et à lui glisser un billet de son aîné qui lui disait : « Courage, martyr du ciel. J’ai prévenu la gendarmerie. »

Vers cinq heures, le prisonnier, en regardant par la fenêtre, vit venir deux gendarmes à cheval. Il ne douta pas que l’instant de sa revanche ne fût arrivé, et, écartant ses gardiens, il s’installa dans la chaire du maître d’école pour exposer ses plaintes aux représentants de la force armée avec plus d’autorité. Mais le brigadier, comme en fureur lui-même, le fit taire aussitôt :

— Scélérat, vous avez donné un coup de pied au maire.

— Moi ! moi ! j’ai donné un coup de pied à monsieur le maire ! s’écria le grand François suffoqué d’indignation. Mais avec ma force et ma taille et la prise que me donnait sa corpulence, je l’aurais éventré ! Le fait d’ailleurs est contraire à mon caractère sacerdotal et mon caractère personnel, connu de tous pour être trop bon et miséricordieux.

Pour toute réponse, le brigadier lui passa les menottes, et, s’apprêtant à monter à cheval, lui dit avec simplicité :

— En route, mon garçon.

François, tout endolori des coups qu’il avait reçus le matin, se déclara incapable de marcher.

— Il le faudra pourtant bien, répondit le brigadier exaspéré.

Et aussitôt, il dénoua la longe qui pendait à l’arçon pour attacher François par les menottes à son cheval. Puis il se mit en selle.

Dès le premier pas, le malheureux chancela et vint tomber sur la croupe de la bête qui fit tête-à-queue.

— Qu’on m’apporte une corde, hurla le brigadier, je la lui passerai au cou.

C’est alors que survint l’honnête monsieur Haye, qui, de sa voix ferme et posée s’adressant au gendarme :

— Mais, Monsieur, ce n’est pas ainsi que l’on traite le monde. Vous voyez bien que monsieur l’abbé a de la peine à se tenir droit.

— Eh bien ! qu’y faire ? repartit l’autre, un peu honteux d’avoir été surpris en colère par un homme si raisonnable. Je n’ai pas de voiture. Voulez-vous lui en payer une ?

— Volontiers, répondit monsieur Haye. Combien faut-il ?

— J’en fournirais une pour trente sous, dit un des plus acharnés bourreaux qui saisit l’occasion d’un profit.

Monsieur Haye lui remit sur l’heure une pièce de quarante sous, et il ajouta en s’adressant à tous :

— Après tout, ces messieurs n’en valent ni plus ni moins que quand vous buviez leur bon vin.

Il y eut un moment d’accalmie. On conduisit François dans la maison de Marie-Anne Sellier. Il y prit un bouillon et un verre de vin, et se disposait à manger un peu de viande, quand le brigadier donna l’ordre de le réenchaîner et de le mettre sur la voiture. Ils partirent. À peine étaient-ils sortis du village que le brigadier, tout en cavalcadant, dit à son prisonnier d’un air satisfait.

— Ah ! mon gaillard, il y a longtemps que je vous surveille !

À Vézelise, on était averti. Les rues, sur le passage du cortège, étaient couvertes de monde, et les gamins accompagnèrent le grand François de leurs insultes. Parmi les spectateurs, beaucoup témoignaient leur joie de voir enfin le canton délivré d’intrigants effrontés, qui faisaient des dupes et jetaient la division dans les familles.

En arrivant à la prison, François trouva une blouse que le juge de paix, par respect pour la soutane, lui faisait parvenir. Mais il demanda vainement qu’on le mit dans un cachot encore inoccupé. On le poussa avec un autre détenu, auquel il abandonna la paille hachée et la couverte.

À cette même heure, à dix heures du soir, à Saxon, la porte de derrière de la maison Mayeur s’ouvrait sur le jardin. Un homme apparut sur le seuil, et, après avoir observé quelques instants la campagne silencieuse, s’enfonça dans la direction de Vaudémont. C’était Léopold Baillard, vêtu de pauvres vêtements laïques et portant au bout d’un bâton, sur son épaule, un maigre ballot noué dans une serviette. On eût dit le conscrit classique, mais le conscrit sans la jeunesse. Évitant les sentiers ordinaires, le fugitif traversa les chènevières, les prairies, les fonds humides dont l’habitude lui avait rendu les détours familiers. Il se dirigeait en grande hâte, avec des mouvements de terreur, vers le pays de Langres. Comme il passait au pied de la côte de Vaudémont, la lune, sortant d’un nuage, éclaira avec plus de force la vaste campagne muette, où quelques bouquets d’arbres mettaient seuls, çà et là, des ténèbres. Craignait-il cette lumière ? Éprouvait-il trop de fatigue d’une si terrible journée ? Sous les frênes battus du vent, à travers les buissons d’aulnes et de cytises, Léopold gravit la pente et s’en alla s’abriter dans la grande ombre de la tour de Brunehaut, près du petit cimetière.

Elle est bien romantique, cette nuit, la vieille ruine des comtes de Vaudémont, avec ses pauvres tombes paysannes, son église, ses grands arbres et l’immense horizon sur la plaine nocturne ! C’est une de ces solitudes où s’attarde aux heures de crise un héros malheureux ; c’est là qu’un vaincu, par les exclamations de son désespoir, appelle les esprits infernaux et leur livre son âme contre une promesse de revanche. On n’y entendait que le coassement des marécages et la respiration mystérieuse de la nuit. Mais Léopold eut bientôt fait de remplir ce désert des fantômes conjurés par sa propre imagination. En leur compagnie, jusqu’à l’aube, il erra sous les grands arbres. Il s’élevait contre ses persécuteurs, et pour soutenir et raviver sa passion, là-bas, sur le plateau du couvent, il voyait briller une petite lumière, la lampe de l’Oblat qui veillait dans la cure. Autour de cette flamme, se ralliaient tous ses ennemis, ceux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui.

Les plus coupables, disait-il, les responsables de tout le mal, ceux qui en sont la cause première quoique éloignée, ce sont les chansonniers, ceux qui ont composé et répandu ces affreux couplets si puissants sur le peuple, où sont dépréciées et vilipendées les choses les plus respectables et les personnes d’un caractère sacré. Les plus coupables, ce sont les chanteurs habituels de ces chansons, femmes, filles, jeunes gens qui en ont fait couler le poison mortel dans les cœurs. Les plus coupables, ce sont ces parents cruels qui, au lieu de réprimer ces chants moqueurs, aussi pernicieux pour leurs enfants qu’insultants pour ceux qu’ils attaquaient, les ont soufferts complaisamment et souvent même les excitaient par leurs éclats de rire. Les plus coupables, les premiers coupables, les grands coupables, ce sont surtout les prêtres de toutes les paroisses voisines qui, au lieu de la doctrine de paix et d’amour, n’ont su faire entendre du haut de la chaire que des discours de mépris et de haine contre leurs confrères. Mais par-dessus tous encore, le coupable par excellence, le coupable de tous les autres coupables, c’est l’évêque, qui suspend, interdit, condamne, foudroie par tous les moyens trois prêtres, jusque-là honorés, et qui, lançant contre eux les premières et les plus solennelles insultes, autorise, excite, commande toutes celles qui les ont suivies…

La nuit était magnifique. La pleine lune versait les flots de sa lumière magique sur la plaine et sur la colline rendue plus mystérieuse. Les étoiles se levèrent au-dessus du donjon, des branchages et des croix funéraires. Léopold sentait se rompre le cercle ordinaire de ses idées. Au terme d’une journée si amère, qui venait de l’atteindre aux sources de son âme, il goûtait une consolation de cette tour millénaire et de ces pierres tombales. Leur solitude l’invitait à se faire une solitude dans son cœur. Il renia ses paroissiens, tous les vivants de Sion, de Saxon, de Vaudémont et de toute la plaine, hormis une poignée de justes, pour n’aimer que les morts et le ciel. Il se glorifia en songeant qu’il s’était perdu dans le monde visible pour le service du monde invisible. Et sans détacher son regard de la petite lumière de son ennemi, il se jeta à genoux dans l’herbe des tombes ; il pria Dieu ; il lui demanda que la Vierge indignée par l’ingratitude des paysans n’abandonnât pas son trône de Sion.

La tradition raconte que quelques-uns de ceux qui, le matin, s’étaient acharnés sur François, avaient guetté Léopold, qu’ils l’avaient vu s’enfuir et s’abriter dans les ruines du château et, que n’osant pas l’arrêter, ils coururent avertir la cure. On décida qu’il n’y avait qu’à laisser faire le schismatique si de lui-même il quittait le pays… Ainsi dans l’heure où Léopold, sur une des pointes de la colline, priait Dieu en surveillant la maison éclairée de l’Oblat, celui-ci, entouré des vainqueurs, rendait grâce au ciel et, depuis la terrasse de Sion, cherchait à distinguer à travers l’espace les mouvements du réprouvé.

Je ne vais jamais à Vaudémont m’asseoir sur la ruine, auprès du cimetière, que je ne songe au fugitif contemplant la petite lumière de son ennemi dans son domaine perdu…

À l’aube, Léopold Baillard, non sans tourner la tête, s’éloigna sur la route de l’exil en jurant de revenir.