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La Commune à l’Hôtel-de-Ville/06

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La Commune à l’Hôtel-de-Ville
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 34 (p. 542-578).
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LA
COMMUNE A L'HOTEL DE VILLE

VI.[1]
LA REVENDICATION.


I. — LES ACCUSES.

Aux derniers jours de la commune, vers le 17 ou le 18 mai, lorsque la colonne de la grande armée, jetée bas aux applaudissemens de la fédération, prouvait, à ne pouvoir s’y méprendre, que Paris était aux mains des barbares, M. Thiers, qui activait de toute son énergie les attaques de l’armée française, reçut la visite de trois personnages que nous ne devons point nommer. Ces hommes venaient près du chef du pouvoir exécutif afin d’essayer une dernière, une suprême tentative de conciliation, et afin d’éviter, s’il se pouvait encore, la dure bataille qu’il était facile de prévoir. L’un d’eux, qui était en quelque sorte le président de cette députation, était un homme considérable. Républicain fervent et libéral éprouvé, il avait pendant de longues années manié l’outil de l’ouvrier ; mais s’instruisant lui-même, complétant à force de labeur son éducation intellectuelle, il était sorti de la foule, avait publié des livres remarqués, et avait fait partie, non sans honneur, de nos assemblées délibérantes. Il est une preuve vivante de l’excellence de notre état social qui s’ouvre devant les travailleurs énergiques et les porte sans hésiter aux premiers rangs lorsqu’ils ont fait acte d’intelligence et de probité. Les instances adressées à M. Thiers restèrent vaines ; il se montra ce qu’il était depuis le début de l’insurrection, inflexible. L’homme auquel j’ai fait allusion et que j’appellerai le président usa d’éloquence et ne fut point écouté. Enfin, à bout d’argumens, il dit : « Vous aimez les beaux-arts, et vous savez que la destruction de certaines œuvres serait une perte irréparable ; eh bien ! soyez persuadé que tous ces trésors accumulés dans Paris, nos musées, nos bibliothèques, nos églises, nos monumens, toute cette richesse incomparable qui est le produit des siècles et du génie humain, tout cela va disparaître, si vous ne consentez à offrir à ces fous des conditions acceptables. Vous serez vainqueur, nous n’en doutons pas ; vous entrerez dans Paris tambour battant, par la brèche ouverte, nous le savons, et les gens de la commune le savent aussi ; mais on brûlera les Tuileries, on brûlera le Louvre, on brûlera l’Hôtel de Ville, on brûlera Notre-Dame, on brûlera tout, et vous n’aurez rendu au pays qu’un monceau de cendres. » M. Thiers se récria : « On me répète la même chose de tous côtés, je n’en crois rien ; ils disent qu’ils le feront et n’oseront jamais le faire. » Le président reprit : « Ils le feront, monsieur, je le sais, je vous l’affirme, et je vous supplie de réfléchir. » M. Thiers s’éloigna de quelques pas, appuyant son front contre une fenêtre dont il tambourinait machinalement les vitres avec ses doigts ; il resta là seul, pensif, abîmé dans ses réflexions pendant quelques minutes. Puis revenant brusquement, il dit : « Eh bien ! quoique je ne puisse vous croire, je veux faire un effort pour ramener ces malheureux. Voilà mes trois conditions : les insurgés mettront bas les armes. — Nulle poursuite ne sera exercée par moi au-dessous du grade de colonel. — Les portes de Paris resteront ouvertes pendant trois jours. Cela vous va-t-il ? » Le président s’inclina : « Je n’osais point tant espérer, ces conditions sont des plus douces et je suis persuadé qu’elles seront acceptées avec reconnaissance à l’Hôtel de Ville. » M. Thiers haussa les épaules avec un geste de doute, et répondit : « Dieu vous entende ! » Les trois messagers de paix repartirent en hâte et en joie pour Paris. Deux d’entre eux firent immédiatement connaître les conditions offertes par le chef du pouvoir légal ; on les appela traîtres, et on les incarcéra. La commune voulait « vaincre ou mourir ; » elle mourut. Tous ceux qui dans la journée du dimanche 21 mai se pavanaient encore sous les galons et sous l’écharpe rouge avaient si bien disparu le dimanche 28 qu’on eut grand’peine à les découvrir. Un seul des membres de la commune, — le meilleur, le plus innocent, — voulut se livrer : c’est le vieux Charles Beslay ; j’ai raconté ici même comment il avait été sauvé. Les autres avaient pris toutes leurs mesures pour échapper à la justice du pays. Ceux que l’on arrêta pendant le combat furent rares ; Assi et Amouroux, dans la nuit du 21 mai, allèrent se jeter étourdiment à travers une patrouille de troupes françaises, qui les déposa en lieu sûr. Amouroux s’était prémuni de faux papiers d’identité au nom de Gheisbreght ; il n’en fut pas moins envoyé à Brest sur les pontons, où il fut reconnu, le 31 août 1871, et la suite d’une tentative d’évasion à la nage qui avait spécialement appelé l’attention sur lui. Quelques, jours après la chute de la commune, on arrêta Paschal Grousset. Mis en voiture, accompagné de deux inspecteurs de police, il fut reconnu. La foule voulait le déchirer. Ce fut horrible, et l’on eut grand’peine à protéger ce malheureux contre les sauvages qui demandaient sa mort. On ignorait son nom, on savait seulement qu’il avait appartenu à la commune, et cela suffisait alors pour susciter d’implacables colères. Des chiffres prouveront combien peu les chefs de l’insurrection croyaient à la victoire, et quelles précautions ils avaient habilement combinées pour se dérober : soixante-dix-neuf personnages ayant été membres de la commune sont présens à Paris au moment où la France force les portes de sa capitale ; Delescluze est tué, Rigault et Varlin sont fusillés ; Vermorel doit mourir de ses blessures ; quinze sont promptement arrêtés et reconnus ; plus tard on déterminera la personnalité d’Amouroux, et on s’emparera d’Arnold et d’Emile Clément. Vingt-trois sur soixante-dix-neuf, cela fait honneur à l’agilité des cinquante-six autres. Parmi les quatorze généraux de la commune, deux furent tués, Duval et Dombrowski ; deux furent arrêtés, et dix décampèrent en temps opportun ; quant aux cent trente-trois colonels et lieutenans-colonels qui caracolaient si mal à la tête de leurs troupes, ils ne laissèrent que quarante-six d’entre eux aux mains de la justice. Dans cet énorme état-major de législateurs et d’officiers qui, vingt fois par jour, juraient de périr en défendant le drapeau rouge, je n’en vois que deux qui aient su mourir et n’aient point voulu survivre à l’anéantissement de leurs illusions : Delescluze et Vermorel ; j’y ajouterai Edouard Moreau du comité central, qui peut-être eût réussi à se sauver, s’il l’avait sérieusement voulu.

Si la commune eut beaucoup de courage civique et une grande fermeté dans ses revendications sociales, on ne s’en aperçut pas lorsque ses membres arrêtés comparurent devant le troisième conseil de guerre présidé par le colonel Merlin. Les accusés étaient au nombre de dix-sept, dont il faut distraire Lullier et Ulysse Parent. Le premier ne fut jamais membre de la commune ; le second avait été Volontairement démissionnaire. On lui aurait sans doute évité une incarcération préventive si, dans les premières heures de trouble et d’encombrement, on ne l’avait confondu avec son homonyme Hippolyte Parent ; entre eux, il n’y avait aucun rapport, on s’en aperçut bientôt. Les quinze membres de la commune qui du 7 août au 2 septembre 1871 répondirent aux interrogatoires de la justice eurent tout loisir d’expliquer leurs doctrines, d’établir leurs théories et de dévoiler enfin au monde attentif leurs desseins, leurs moyens de rénovation et leur but. On s’attendait tout au moins à une exposition de principes ; on fut promptement désabusé. Ces héros furent d’une platitude écœurante ; j’en excepte deux qui cependant ne se ressemblent guère, et que sous aucun aspect l’on ne peut comparer : François Jourde et Théophile Ferré. Ceux-là seuls, en effet, sans forfanterie et sans lâcheté, acceptent la responsabilité de leurs actes. Jourde, je l’ai déjà dit, très simple et très ferme, n’argumente que sur des faits de comptabilité et prouve qu’il est resté probe au milieu de difficultés et de facilités sans nombre ; Ferré, qui d’abord a déclaré qu’il ne se défendrait pas, ergote, se rappelle son métier de clerc d’huissier, rétorque les argumens, démontre l’erreur de certaines accusations et ne répudie aucun des actes qu’il a réellement commis. Il apparaît tout entier dans un mot qu’il faut citer ; le président cherche et ne retrouve pas un ordre qui suffisait à motiver une condamnation capitale. Il dit à l’accusé : « Niez-vous avoir envoyé cet ordre ? » Ferré répond : « J’ai écrit tant d’ordres de cette nature que je ne puis me souvenir spécialement de celui dont vous me parlez. » Enfin on découvre le papier égaré dans les dossiers, on le lui montre, il le regarde et dit : « Parfaitement, je le reconnais[2]. »

A entendre ces hommes qui devaient régénérer le monde, ils ne sont entrés dans la commune que pour l’apaiser, sauver les innocens et protéger la population parisienne. Le cœur lève à entendre certaines explications. Que penser d’Urbain ? On lui présente des ordres d’une inconcevable cruauté, entre autres celui-ci : « Au nom de la commune, et en vertu des pleins pouvoirs émanant du comité de salut public, le membre de la commune délégué à la mairie du VIIe arrondissement arrête : Le citoyen Andrès, commissaire central de police pour le VIIe arrondissement, procédera à toutes les arrestations qui lui paraîtront utiles pour la sûreté générale de l’arrondissement… En cas de résistance de la part des individus arrêtés, le citoyen Andrès est autorisé à leur brûler immédiatement la cervelle. En mairie, le 13 mai 1871, dix heures du soir. Les pleins pouvoirs ci-dessus sont valables pour quarante-huit heures. — Urbain. » C’est lui qui, le 17 mai, a proposé d’exécuter sommairement dix otages ; on l’interroge sur ce l’ait, il répond : « Dans mon idée, ce n’était qu’un avertissement donné aux troupes de Versailles. » C’est à lui que fait allusion Trinquet, membre de la commune, lorsqu’il dit : « Je regrette de n’être pas mort sur les barricades ; je n’assisterais pas au triste spectacle de collègues qui, après avoir eu leur part d’action, ne veulent plus avoir leur part de responsabilité. » — Cette belle déclaration du cordonnier Trinquet, qui se vante d’avoir été en 1869 courtier d’élection pour Rochefort et Gambetta, ne l’empêche pas de nier imperturbablement les crimes dont les preuves sont accablantes, concordantes et multiples. Dans ce fatras de dénégations et de protestations trop intéressées pour être accueillies, il y a des aveux bons à retenir, qui prouvent l’impuissance de ce gouvernement de carnaval, et l’indélicatesse compromettante de ces hobereaux de la démagogie. Billioray dit textuellement : « Nous avions beaucoup plus de peine à faire mettre en liberté les gens arrêtés sans droit qu’à faire des arrestations sérieuses. » Ailleurs il fait une révélation grave : « Delescluze ajoutait la signature de ses collègues aux décrets, avant de les envoyer à l’imprimerie. » Delescluze était mort, et il n’y avait nul danger à rejeter sur lui la charge des plus grands méfaits. Presque tous sont plats ; Courbet l’est plus que nul autre, le pauvre gros homme a si peur qu’il en l’ait pitié. Un seul est franchement ridicule : c’est Assi. Vauban, Cohorn et Paixhans n’auraient point parlé d’eux avec un tel aplomb. A l’écouter, on hausse involontairement les épaules ; il est de bonne foi, et se croit un homme de génie ; on peut sans réserve lui appliquer, le mot dont Rossel a frappé Mégy : « C’est un ouvrier stupide. » La vanité l’étouffe, et il a peine à ne pas laisser déborder le sentiment de supériorité qui l’accable ; comme Atlas, il porte le monde, et ses reins ne fléchissent pas ; il sait tout, il a tout inventé. Ses idées sont tellement viciées, son entendement est si étrangement perverti, qu’il ne considère cette insurrection, cette guerre civile, que comme l’exercice d’un droit : « Nous nous sommes défendus contre les troupes qui nous attaquaient ; c’était tout naturel. « En lisant ces débats oubliés aujourd’hui, ou travestis par des mémoires volontairement infidèles, en constatant l’inanité et la bestialité des hommes qui s’étaient emparés du gouvernement de Paris, il est difficile de ne pas se rappeler le cri que jeta Vergniaud après les massacres de septembre : « Et les Parisiens osent se dire libres ? Ils ne sont plus esclaves, il est vrai, de tyrans couronnés, mais ils le sont des hommes les plus vils, des plus détestables scélérats. »

Ce spectacle de révolutionnaires reniant la révolution, de persécuteurs se déguisant en sauveurs, ne fut point épargné aux conseils de guerre qui eurent à juger les acteurs de la commune. Ce fut vraiment très laid. On s’attendait à mieux de la part d’hommes qui avaient affiché de si exorbitantes prétentions. Les plus courageux ont plaidé les circonstances atténuantes ; les autres ont menti. Les incendiaires ont juré qu’ils avaient éteint les incendies ; les assassins ont affirmé qu’ils avaient sauvé les victimes ; tous se sont jetés dans la commune par amour de l’ordre et par dévoûment au pays. Tant d’avachissement après tant de fureur serait pour surprendre, si l’on ne savait que les âmes naturellement basses sont sujettes à ces transformations subites. Quelques-uns d’entre eux, qui furent jusqu’au de la du crime les serviteurs de la commune, serviteurs implacables et sans merci, semblent avoir voulu, en prévision de l’avenir, se réserver des moyens de défense. J’ai sous les yeux une lettre bien singulière de Sérizier, de ce chef redouté de la 13e légion, maître du 101e bataillon, incendiaire des Gobelins, assassin des dominicains d’Arcueil, de ce Sérizier en un mot qui, dans la soirée du 22 mai, vint à la prison de la Santé, en compagnie de Jean-Baptiste Millière, afin d’y faire exécuter l’ordre donné par Ferré de fusiller les otages. Cette lettre n’est pas datée, mais elle a certainement été écrite entre le 26 mars et le 1er avril ; elle est adressée au général Chanzy : « Monsieur, j’ai l’honneur de vous adresser ces quelques mots, pour faire un appel à votre loyauté bien connue. J’ai lu avec surprise dans plusieurs journaux, que vous aviez été sauvé de la fureur de la multitude par M. Léo Meillet et M. Combes, tous deux adjoints au XIIIe arrondissement. Sans vouloir retirer en rien à ces messieurs le courage et l’énergie qu’ils ont déployés dans cette triste circonstance, je rappelle à votre souvenir que votre vrai défenseur fut un capitaine du 101e bataillon qui, sorti de prison le matin même, a, par son courage et au péril de sa vie, fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour arriver à ce but. Je vous rappellerai qu’il vous prit par le bras en vous disant : Je réponds de vous sur ma tête, et que, le sabre à la main, il a loyalement tenu sa promesse en vous mettant en sûreté dans les murs de la Santé. Aujourd’hui que, par suite d’instances, vous êtes libre, je pense que vous voudrez bien rectifier cette erreur et rendre à chacun ce qui lui est dû. Ne voulant aucunement attirer les regards sur moi et n’ayant fait que mon devoir d’homme de cœur, je vous prierai de m’adresser cette rectification à moi-même, et j’attends de votre bonté de ne pas communiquer mon adresse, car je ne veux plus m’occuper de toute cette politique. Comptant sur votre obligeance et votre justice, je suis, monsieur le général, votre tout dévoué serviteur : Sérizier, rue du Champ-d’Asile numéro 35. »

Si cette lettre est sincère, elle prouve que Sérizier a subi un entraînement irrésistible lorsqu’il a été jusqu’au bout de la voie criminelle qu’il avait, pendant une lueur de bon sens, eu l’intention d’abandonner ; mais, en présence de l’énormité des forfaits commis, une telle supposition n’est guère admissible ; il est bien plus probable que Sérizier a voulu, le cas échéant, se ménager un « certificat de bonne conduite, » une attestation considérable, qui plus tard pourrait l’aider à atténuer les sévérités de la justice. Il n’y réussit pas, car il fut condamné à mort et fusillé. A l’heure suprême, l’orgueil du sectaire reparaît. Le 25 mai 1872, au moment de partir pour le plateau de Satory où l’attend le peloton d’exécution, à quatre heures et demie du matin, il adresse encore une lettre au général Chanzy. Cette lettre est voulue, réfléchie, théâtrale. On la dirait écrite par un homme qui croit sérieusement parler à la postérité : « Je meurs pour la cause du peuple pour laquelle j’ai toujours vécu ; je meurs avec la douce satisfaction d’être innocent… Soldat du peuple, je meurs en soldat et vous prie de ne pas oublier celui qui se dévoua pour vous. Je vous salue avant de mourir. » — Qu’est-ce que l’incendie de quelques tapisseries, qu’est-ce que le meurtre de pauvres prêtres enseignans pouvaient faire à la cause du peuple ? Ces deux lettres ne laissent aucun doute sur l’homme qui les a composées ; la première est hypocrite, la dernière est mensongère. Je viens de relire le procès de Sérizier ; jamais témoignages plus unanimes n’ont accablé un criminel. Cette phraséologie dramatique fait partie intégrante du bagage révolutionnaire. Ferré n’en a-t-il pas appelé à la postérité avant de mourir ?

M. Thiers fit grâce de la vie à plus d’un coupable, et fit bien. Cent dix condamnations à mort furent prononcées, et quatre-vingt-quatre furent l’objet d’une commutation. L’insurrection de Paris entraîna vingt-trois exécutions et celle de Marseille trois. Parmi ceux qui tombèrent au plateau de Satory, il en est un que M. Thiers eût voulu épargner : c’est Rossel. A dix heures du soir, la veille de l’exécution, il luttait encore contré des généraux qui invoquaient l’intérêt de la discipline et la nécessité impérieuse de punir un officier régulier, coupable de désertion à l’ennemi et d’attaque contre la France. M. Thiers, plutôt vaincu que convaincu, signa. Rossel évita les galères et mourut. Il croyait bien qu’il serait sauvé[3], et connaissait probablement la tentative que l’on devait faire pour son évasion. Le 27 novembre 1871, à six heures du soir, le directeur de la maison de justice de Versailles, au moment où il rentrait chez lui pour dîner, reçut la visite de Mme et de Mlle Rossel, mère et sœur du condamné. Mme Rossel, fort émue, après avoir remercié le directeur des attentions qu’il avait pour son fils, lui demanda brusquement de ne pas trop surveiller les gardiens pendant la nuit et de laisser échapper le prisonnier. Le directeur, surpris d’une telle proposition, ne répondit point, afin d’apprendre jusqu’où le projet d’évasion avait pu être poussé. La malheureuse femme reprit avec insistance. Elle affirma au directeur que M. Thiers serait satisfait de l’évasion ; elle promit les plus hauts emplois, dans un avenir prochain, à celui dont elle espérait faire un complice ; elle parla de 20,000 francs en or qu’elle avait là, à la disposition de ceux qui lui permettraient de sauver son fils. Le directeur fut très ferme et très humain. Il repoussa sans peine les offres qui lui étaient faites et, par pitié pour une mère désespérée, voulut bien ne point révéler cette tentative de corruption. Le résultat de cette demande insensée fut que l’on doubla les postes, qu’il fut interdit aux surveillans d’ouvrir la porte des cellules, de sortir dans le chemin de ronde sans être accompagnés, et que le directeur, ne se couchant point, resta debout, l’oreille aux écoutes et l’œil aux aguets. En outre, des patrouilles circulèrent pendant la nuit autour de la prison. Le lendemain, 28 novembre, Rossel fut remis aux exécuteurs de la justice militaire en même temps que Théophile Ferré et Pierre Bourgeois.

Je crois que Mme Rossel se trompait lorsqu’elle affirmait au directeur de la maison de justice que M. Thiers verrait sans peine l’évasion du condamné ; mais il me paraît certain que le chef du pouvoir exécutif estimait que tous ces détenus, tous ces accusés, tous ces condamnés, étaient un embarras dont il aurait aimé à être délivré. A cet égard, je puis être très affirmatif. Chez M. Thiers, l’exigence politique dominait toujours, et l’indulgence qu’il eut pour certains coupables en est la preuve. Un homme bien connu à Paris, fort aimé de tout le monde, original, exubérant et très bon, avait recueilli chez lui un des chefs les plus compromis de la commune ; ne sachant trop comment lui procurer des papiers d’identité qui lui permissent de franchir impunément la frontière, il alla trouver un écrivain illustre auquel il confia une partie de son secret. L’écrivain, se refusant à connaître le nom du coupable qu’il s’agissait de sauver, proposa au sauveur de le mettre en rapport, avec M. Thiers. L’offre fut acceptée, et l’on partit pour Versailles. L’écrivain, qui s’est fait un nom devant lequel toute porte doit s’ouvrir, fut immédiatement reçu par M. Thiers et lui expliqua le but de sa visite : « On aurait dû tous les fusiller, dit M. Thiers, c’était le plus simple, mais on a été maladroit ; on a tué des nigauds qui s’étaient mis dans la révolte sans savoir pourquoi, les chefs les ont plantés là et ont gagné au pied ; maintenant ils sont pour nous un grave inconvénient : les prisons regorgent ; les conseils de guerre sont encombrés, nous ne savons plus où mettre nos prisonniers. Je veux bien aider l’ami de votre ami ; qu’il aille se faire pendre ailleurs ; nous le condamnerons par contumace, de cette façon nous ne le reverrons jamais. J’arrangerai cela avec Barthélémy Saint-Hilaire, qui est le meilleur des hommes : amenez-moi votre ami. » L’ami attendait dans un salon voisin. En le voyant entrer, M. Thiers se mit à rire et lui dit : « Eh bien ! grand gamin, on a donc oublié de vous fusiller ? » L’écrivain se retira ; nous ignorons ce qui se passa entre « le grand gamin » et le président de la république, mais nous savons que le communard put sortir de France sans être inquiété. Bergeret lui-même ne me démentirait pas.

Celui dont je viens de parler ne fut pas le seul auquel on facilita le moyen d’obtenir une condamnation platonique. M. Thiers disait : « Puisqu’ils partent sans esprit de retour, il vaut mieux les laisser partir. » Quelques-uns des grands coupables contre lesquels l’opinion publique était le plus irritée se promenaient parfois impudemment dans Paris, comme si l’impunité leur eût été promise ou assurée. Le samedi 8 juillet 1871, passant rue Turbigo avec Amédée Achard, nous nous arrêtâmes stupéfaits l’un et l’autre en apercevant Félix Pyat paisiblement assis dans un fiacre. Celui-là ne quitta Paris que plusieurs mois après la défaite de la commune, et il a pu recommencer des ballades à « la petite balle, » semblables à -celle que Grômier, ancien zouave pontifical, futur membre du comité central, lut le 21 janvier 1870 à Saint-Mandé, au dessert du banquet commémoratif de la mort de Louis XVI, banquet annuel que ces gens-là nomment le banquet de la tête de veau. Non-seulement on ne les arrêtait pas avec trop de persistance, mais on prenait soin de signaler leur départ ; la dépêche suivante a existé : « N. s’est heureusement embarqué aujourd’hui pour Newhaven. »

En ces circonstances, M. Thiers a agi en homme d’état préoccupé d’enlever de lourds embarras au gouvernement qu’il dirigeait. On ne peut l’en blâmer ; l’expérience de sa longue carrière lui avait appris que tout procès criminel touchant à des faits insurrectionnels porte en soi un péril et que, dans notre pays superficiel et oublieux, on fait souvent des martyrs avec les coupables les plus justement condamnés. Il connaissait cet inconvénient et voulut s’y soustraire. En revanche, il refusa brusquement et sans discussion d’adopter un projet qui lui fut soumis pour se débarrasser de tous les insurgés arrêtés. Un Américain, M. George Wilkie, directeur de la compagnie de la Basse-Californie, dont le siège est à New-York, proposa « un marché » qui ne put être accepté. Il demandait à jeter sur la grande presqu’île que baignent les eaux de l’Océan-Pacifique et de l’ancienne mer de Cortès tous les prisonniers faits à la chute de la commune. A chacun d’eux, il garantissait la concession immédiate de douze hectares de terrain, avec promesse d’une nouvelle concession de vingt autres hectares, après un séjour de trois ans. De ces révoltés on voulait faire des colons, en les distribuant sur un sol admirable, fort chaud, car il est précisément situé sous le tropique du Cancer, mais d’une fertilité exceptionnelle, très abondant en pâturages, en bestiaux, en gibier, et où il est facile d’établir des pêcheries d’huîtres perlières. M. George Wilkie exigeait un million pour couvrir les frais de la compagnie, dans le cas où le gouvernement français opérerait sur ses navires le transport des convicts ; si au contraire la compagnie restait chargée de ce transbordement, elle demandait 1,100 francs par colon en guise d’indemnité pour le voyage et la nourriture. C’était une affaire commerciale ; elle s’éloignait trop des habitudes de notre caractère national pour être acceptée ; elle fut simplement repoussée, et la Basse-Californie n’eut point à recueillir les épaves de ce grand naufrage.


II. — LES CONTUMAX.

Dès que la commune eut pris fin, dès que l’on eut secoué l’impression de désespoir et d’horreur que ses derniers crimes inspirèrent, on se demanda comment une si malfaisante insurrection avait pu se produire ; on en chercha sinon les causes, du moins les prétextes, car on répugnait singulièrement à rendre la seule perversité humaine responsable de tant de forfaits. C’est alors que quelques voix s’élevèrent, plus spécieuses qu’intelligentes, et que l’on entendit des phrases toutes faites : patriotisme égaré, — fièvre obsidionale — longues privations, — héroïsme inutile, — humiliation de la défaite, — haine de l’ennemi. — Cela fut répété sur tous les tons, et peu s’en fallut que de cet excès de crimes on n’essayât de faire un excès de vertus. C’est là un verbiage enfantin, qui ne tient pas devant l’examen des faits. Quelques hommes ont pu être entraînés par un sentiment confus de patriotisme exaspéré, sentiment bien aveugle, en tout cas, puisqu’il ne leur permit pas de reconnaître qu’ils combattaient contre la France si blessée, si sanglante, qu’on l’entendait râler. Quant aux membres de la commune, aux généraux, aux colonels, a tout cet état-major d’ivrognes et de saltimbanques, le dernier sentiment qui ait fait battre leur cœur est celui de la patrie. Les malheurs dont nous avons été accablés, la captivité de nos soldats, la défaite de notre vieille gloire et de nos espérances, l’affolement d’une nation vaincue jusque dans ses moelles, la présence armée de l’ennemi sur nos terres, toutes ces douleurs, toutes ces hontes n’ont été pour eux qu’une occasion propice et une occurrence inespérée. Après Wœrth, après Sedan, après Metz, après la capitulation de Paris, ce qu’ils ont d’âme a secrètement tressailli de joie, car à travers l’effondrement du pays ils apercevaient la prochaine réalisation de leur rêve. L’établissement de la commune les préoccupait seul ; quant au salut de la France, il leur a servi de prétexte à propager leurs insanités, mais on peut affirmer qu’ils n’y ont même pas songé, et l’on sait qu’ils n’ont jamais essayé d’y concourir.

M. Jules Simon, qui a été un des ministres du gouvernement de la défense nationale, et qui a pu juger par lui-même du degré de patriotisme dont les futurs héros de la commune étaient animés, ne s’est point laissé prendre à la rhétorique prétentieuse derrière laquelle on a voulu masquer leur forfait. Il a écrit : « Non-seulement les hommes de la commune ne sont pas sortis de terre, le 18 mars, comme une génération spontanée, mais on les connaissait par leurs noms depuis plus de deux ans ; on savait leur but, leurs moyens d’action ; on pouvait compter leurs échecs et mesurer d’un échec à l’autre le progrès de leurs forces[4]. » Oui, certes, on les connaissait, et ceux qu’ils ont surpris furent bien naïfs ou bien ignorans, car ils avaient eu soin de se dénoncer eux-mêmes du haut de la tribune des réunions publiques. Mais bien avant l’époque où l’empire, ouvrant la porte aux libertés, put compter ses adversaires, on avait vu ces hommes à l’œuvre, dans les conspirations secrètes. Sous prétexte de renverser l’empire, ils prêchaient la république, sous prétexte de défendre la république, ils organisaient la commune, mais ils n’étaient et n’ont jamais été que des révolutionnaires de la pire espèce, prêts à tout, pourvu qu’ils puissent arracher un lambeau du pouvoir et y draper leur incurable vanité. Le patriotisme égaré ? qu’a-t-il à faire avec les complots de l’Hippodrome et de l’Opéra-Comique, en juin et juillet 1853 ? J’y retrouve Jules Allix, qui déjà a été arrêté pendant l’insurrection de juin 1848 et qui sera membre de la commune ; j’y retrouve aussi Joseph Ruault, qui sera de toutes les sociétés secrètes, de toutes les échauffourées et que ses complices fusilleront au charnier de la rue Haxo. Le 15 juillet 1869, les détenus politiques de Sainte-Pélagie envoient la lettre suivante aux députés de Paris : « Les soussignés, en présence de la conduite des députés de Paris, devant l’ordonnance de prorogation du corps législatif, voyant leurs craintes justifiées, accusent hautement ces députés d’avoir manqué à leur mandat, et requièrent d’eux leur démission immédiate. » Dix noms signent cette sommation peu respectueuse ; j’y lis ceux d’Emile Duval, Raoul Rigault, Théophile Ferré, Charles Amouroux, Gustave Flourens ; deux généraux et trois membres de la commune. Est-ce la honte de nos défaites et la colère contre la cession de deux de nos provinces qui fomentent le complot dont le dénoûment éclate en juillet 1870 devant la haute cour de Blois ? Là on voit apparaître les fabricans de bombes au picrate qui ne sont pas destinées aux Prussiens. Les accusés sont nombreux ; parmi ceux qui les défendent, je compte Protot, qui sera délégué à la justice, et Peyrouton, qui sera chargé de « l’éclairage » de Paris pendant la commune. L’état-major de celle-ci est à Blois et prête l’oreille aux bruits inquiétans qui viennent des frontières. Voilà Dereure, Ferré, Cournet, qui seront membres de la commune ; voilà Grômier, du comité central ; Tony Moilin, délégué au VIe arrondissement ; Fontaine, directeur des domaines et séquestre des biens du clergé ; Garreau, directeur du dépôt et de Mazas ; voilà Sapia, quijsera tué le 22 janvier 1871 sur la place de l’Hôtel-de-Ville ; Joly, le directeur de la manufacture des tabacs ; Verdier, aide de camp de La Cécilia ; voilà Guérin qui, modestement, sera huissier, et Razoua, qui sera lieutenant-colonel d’état-major ; voilà Greffier, qui sera le commandant des Vengeurs de Flourens, le chef de la garde prétorienne de Rigault et de Ferré, qui signera de sa griffe l’ordre d’exécuter un homme dont il ne sait même pas le nom. Au cours de l’accusation, on entend parler de Raoul Rigault, de Gambon, — l’homme à la vache, — de Tridon, d’Arthur Arnould, tous membres de la commune ; de Jaclard, de Rousseau, du comité central ; de Gois, qui présidera la cour martiale et viendra lui-même, le 26 mai, chercher à la Grande-Roquette les prêtres et les gendarmes qui doivent aller vers la rue Haxo. Le héros de la bande, c’est Mégy ; il mérite quelque intérêt, il appelle l’attention, car il a tué un inspecteur de police chargé de l’arrêter. Par patriotisme, — pendant la commune, — il commandera et abandonnera le fort d’Issy ; il ira aider à tuer Mgr Darboy. En 1870, à son domicile, on a saisi une pièce de vers qui est tout un programme, le programme que l’on essaiera d’exécuter, — c’est le vrai mot, — après le 18 mars. A-t-il été composé par Mégy ? Je ne crois pas, car l’homme m’en paraît incapable ; mais cette paperasse est écrite et signée de sa main :

Aux barricades ! feu ! levons-nous prolétaires !
L’éclatant drapeau rouge enflammera mos cœurs ;
Qu’on les détruise tous, bourgeois, propriétaires,
Car il faut qu’à tout prix nous en soyons vainqueurs !


Les vers ne sont pas bons, mais l’intention en est excellente, quoiqu’ils n’aient point été improvisés dans un accès de fièvre obsidionale.

Dès que l’empire s’écroule, le gouvernement de la défense nationale, avec une imprudence extraordinaire, rejette ces hommes sur le pavé. On en a peur, ils tiennent la populace par le club et le cabaret. Ils demandent la sortie « torrentielle » pour mettre hors de la ville nos soldats, les mobiles, les gardes nationaux de bon vouloir, et rester maîtres du terrain où ils comptent bâtir leur commune. — Comment ils comprenaient la défense de Paris, on le vit dans la soirée du 31 octobre. — On en mit quelques-uns en prison ; ils n’y restèrent pas longtemps ; il faut glisser rapidement sur ces faits, car on éprouverait trop d’humiliation à s’y appesantir. Théophile Ferré se présente chez le préfet de police, et lui demande une autorisation qui lui est refusée ; en se retirant, il cambre sa petite taille et crie de sa voix de fausset : « Monsieur, nous porterons votre tête au bout d’une pique ! » Gabriel Ranvier est à Sainte-Pélagie, car il avait été très actif au 31 octobre ; il obtient, sous je ne sais quel prétexte de famille, la permission de sortir pendant quarante-huit heures. Il se rend dans un club et y dit ceci : « Ils n’ont pas le courage de me fusiller ; mais nous, nous aurons ce courage, et nous les fusillerons. » Et par ma foi, il tint parole. Lorsque le cortège des otages passa devant l’église de Belleville, Ranvier, debout, tête nue, adossé à la grille, donna l’ordre : « Allez les fusiller[5]. » On lui obéit et l’on alla rue Haxo.

Toute la future commune est présente au 31 octobre et se montre le 22 janvier. Pendant la période d’investissement, lorsque nous luttons à nos portes même, que les Allemands resserrent les lignes d’attaque et lancent des obus dans Paris ; lorsque le pain manque à la ville affamée, que nos soldats se multiplient à l’est et à l’ouest pour faire croire à des forces régulières qui n’existent plus, lorsque les femmes restent debout pendant six heures sous la neige pour obtenir un morceau de cheval, que les petits enfans meurent de froid et de misère, les « patriotes égarés » trouvent que la circonstance est bonne et veulent en profiter. On les arrête, on les emprisonne, et ils ne tardent pas à être libres. Lisez le nom de ceux qu’on a été forcé de mettre sous les verrous pendant ces jours lamentables, et vous y trouverez celui de tous les futurs conquérans de l’Hôtel de Ville : Félix Pyat, Vermorel, G. Ranvier, Tridon, Vésinier, Razoua, Bauer, Jaclard, Flourens, Vallès, J-R. Millière, Eudes, Mégy, Edmond Levrault, Lefrançais, Châtelain, Pillot, Pindy, Napias Piquet, Léo Meillet, Humbert, Arnold, Lemoussu, Piazza, Brunel, Delescluze. — J’en oublie. La réunion est complète ; ce sont les législateurs, les chefs d’armée, les incendiaires. On n’a qu’à ouvrir la porte des cabanons, et le gouvernement est constitué. Il manquera le vétéran, l’apôtre, l’homme qui a toujours rêvé le despotisme en invoquant la liberté, le vieux Blanqui, au grand désappointement de ses disciples. « Le parti blanquiste, a dit un témoin déposant devant la commission d’enquête, se compose d’ouvriers malhonnêtes et d’étudians fruits secs. » Personne n’en doute.

Ceux qui ont fait la commune n’ont point attendu la guerre et nos défaites pour chercher dans la violence la mise en œuvre de leurs conceptions. Le mot est emprunté au vocabulaire de 93, il est vrai, mais il avait été rajeuni. La société secrète fonctionnant à Londres, qui, en 1853, organisa, et dirigea les complots de l’Opéra-Comique et de l’Hippodrome, s’appelait : la commune révolutionnaire ; à cette époque Félix Pyat en était le pontife. Le livre d’or de la noblesse communarde existait avant la commune ; il était facile de l’écrire ; les élémens en existaient sur les registres d’écrou des prisons, aux greffes de la cour d’assises et de la police correctionnelle, sur la liste des sociétés secrètes et parmi les numéros matricules du bagne. Ces hommes avaient fait leur éducation politique, avaient acquis leur science d’économiste dans le préau des geôles, dans l’arrière-salle des cabarets, où l’on renouvelle le monde en buvant du « petit bleu, » dans les chambres d’étudiant, où le plus souvent, par excès de verdeur et de jeunesse, on cherche les moyens d’affranchir l’humanité d’un joug qu’elle ne porte pas. Ils étaient nuls d’eux-mêmes, nullifiés encore par l’étrange mode d’enseignement qu’ils avaient adopté. Lorsqu’ils furent les maîtres, ils se conduisirent comme nous l’avons dit, ce qui n’a rien de surprenant. La défaite les a-t-elle corrigés ? la sévérité des tribunaux punissant leurs crimes les a-t-elle menés vers le repentir ? l’indulgence dont on a usé envers eux a-t-elle affaibli leurs convoitises et adouci leur colère ? Non ; ils sont restés les mêmes, comme si une fatalité organique pesait sur eux et les condamnait à une révolte permanente. Un aliéniste a écrit : « L’homme devient alcoolique, mais il naît ivrogne ; l’alcoolique guérit, l’ivrogne est incurable[6]. » Il serait peut-être vrai de dire également : l’homme devient insurgé, mais il naît révolutionnaire ; l’insurgé guérit, le révolutionnaire est incurable. — On serait tenté de le croire, en écoutant la voix des fugitifs qui parlent au delà de nos frontières.

A peine ont-ils quitté la France et sont-ils en sûreté qu’ils affirment leur innocence, la pureté de leurs intentions, la modération de leur conduite ; pour eux, il n’y a qu’un criminel, M. Thiers ; un bourreau, l’armée ; un traître, l’assemblée nationale. Ils inventent un motet disent : les crimes de Versailles, comme les honnêtes gens ont dit : les crimes de la commune. — Leur vanité, qui avait rapidement fléchi lorsqu’ils se dissimulaient dans leurs cachettes, réapparaît tout entière ; on les croyait naïvement des contumax, pas du tout, ce sont des proscrits ; ils sont La Proscription. Leur premier soin est de publier un volume imprimé à Genève en caractères couleur de sang et qu’ils intitulent : le Livre rouge de la justice rurale, livre fort intéressant et très instructif du reste, qui démontre que la crédulité humaine est sans bornes et le jugement humain absolument aveugle. On a réuni dans ce volume, dédié à la mémoire de Charles Delescluze, toutes les niaiseries, toutes les bourdes colportées dans Paris, au moment de la dernière bataille, confectionnées dans les loges de portière et tombées dans la boîte des journaux, qui, surmenés, avides de nouvelles, n’ayant pas le temps matériel d’un contrôle quelconque, les imprimaient pêle-mêle sans critique, pour répondre, vaille que vaille, aux ardentes curiosités du public. Ce que l’on a débité d’extravagances et de fables à cette époque, les personnes qui étaient à Paris ne l’ont pas oublié. L’esprit révolté et terrifié du Parisien grossissait toute chose. Du côté des vaincus comme du côté des vainqueurs, on ne se fit faute de regarder la vérité à travers des loupes et de la rendre monstrueuse. Telle qu’elle fut cependant, elle suffisait à satisfaire les plus difficiles en matière d’horrible et de merveilleux. Toutes les insanités furieuses inventées par les défenseurs de la commune ou par leurs adhérens, par les badauds oisifs, par les reporters effarés, par les trembleurs éperdus, sont pieusement consignées dans cette compilation où je lis avec étonnement, sous la rubrique le Siècle, 28 mai 1871 : « Le maréchal Mac-Mahon a exécuté sa menace contre Belleville ; toute la nuit on a tiré à boulets rouges sur le quartier. » Qui ne sait cependant que, depuis plus de vingt années, l’obus a été substitué au boulet dans toute l’artillerie française ? Les « faits divers » qui constituent le Livre rouge de la justice rurale ont tous à peu près ce même degré de véracité. Il y est naturellement question de la grande bataille du Père-Lachaise, où l’on ne s’est pas battu.

Le premier journal qu’ils fondent, — à Londres, — s’appelle le Qui vive ! Il est de bonne encre celui-là, et il ne cherche pas ses mots pour dire leur fait aux « classes dirigeantes. » En novembre 1871, bien peu de temps après la défaite, lorsque les maisons de Paris incendié ne sont pas encore reconstruites, le Qui vive ! daigne nous révéler quelle forme de gouvernement « La Proscription » voudra bien nous appliquer lorsqu’elle sera revenue trôner en France : « Apprenez que nous n’avons plus au cœur que l’idée d’une vengeance, et nous la voulons terrible, exemplaire. Un jour viendra, vous le savez, où nous serons de nouveau maîtres de la place. Il n’y aura plus de grâce, plus de merci pour les tueurs de juin 1848 et de mai 1871. Nous faucherons vos têtes, seraient-elles couvertes de cheveux blancs, et cela avec le plus grand calme. Vos femmes, vos filles, nous n’aurons plus pour elles ni respect, ni pitié ; nous n’aurons que la mort ! La mort jusqu’à ce que votre race maudite ait disparu à jamais ! A bientôt, messieurs les bourgeois ! » La note s’est accentuée, car au début de l’insurrection on était plus doux et moins exigeant ; on n’aimait pas beaucoup plus les bourgeois, mais du moins on n’en demandait pas l’extermination radicale, on se contentait à moins, et la Montagne du 5 germinal an 79, c’est-à-dire du mardi 4 avril 1871, semblait répondre à tous les besoins du moment lorsque, parlant de M. Thiers, « ce petit vieux à mine de chouette, » et du « compère Favre, » Gustave Maroteau y écrivait : « La commune vous met ce matin en accusation ; vous serez jugés et condamnés, il le faut. Heindrich[7], passe ton couperet sur la pierre noire ; il faut que la tête de ces scélérats tombe ! » L’idée communarde, on le voit, a fait quelques progrès : tuons d’abord, et nous verrons plus tard.

La prose, la vile prose ne suffit pas à ces vengeurs du droit commun ; la poésie s’impose aux grandes âmes : facit indignatio versum ! Les Tyrtées du pétrole, les Simonides du massacre accordent leur lyre et en tirent quelques accens qu’il est bon de répéter :

Et toi dont l’œil nous luit à travers nos ténèbres,
Nous t’évoquerons, ô Marat !
Toi seul avais raison : pour que le peuple touche
A ce port qui s’enfuit toujours,
Il nous faut au grand jour la justice farouche
Sans haines comme sans amours,
Dont l’effrayante voix plus haut que la tempête
Parle dans sa sérénité,
Et dont la main tranquille au ciel lève la tête
De Prudhomme décapité[8].


Prudhomme, c’est la bourgeoisie, à laquelle on en veut furieusement en prose comme en vers. En autre poète, qui s’intitule modestement un franc-tireur déporté, et qui date la Sanglante comédie ; poème historique, du fort de Quélern (septembre 1872), promet à courte échéance :

…. Un peuple, au grand jour, poursuivant de sa haine
La race de Caïn dans le dernier bourgeois.


Ceux qui sont libres, ceux qui sont détenus, aspirent au même idéal : détruire toute une classe de la société dont ils se sont expulsés eux-mêmes par fainéantise, où ils n’ont pas le courage de rentrer par le travail. Les malheureux qu’on a entassés sur les pontons, en attendant que la justice ait pu les appeler devant elle, savent tromper toute surveillance et retombent dans les habitudes invétérées où ils se sont perdus. A bord du transport l’Yonne, en rade de Brest, le 20 août 1871, un jour de grande représentation théâtrale, où les insurgés, travestis en acteurs, donnaient la Mort d’Abel, poème tragique en un acte, par E. Gheisbreght (c’est Amouroux), et les Amoureux de Claudine, par A. Baily, on découvrit que la plupart d’entre eux avaient réussi à former une société secrète avec mots de passe et signes de ralliement, qu’ils appelaient : la Libre Pensée. Cette société aurait pu avoir pour « organe » un journal dont j’ai vu un numéro pendant la commune et qui était intitulé : l’Athée, journal des intérêts matérialistes, car dans leurs théories sociales ils suppriment Dieu, qui cependant ne les gêne guère, puisqu’ils se conduisent comme s’il n’existait pas.

Les calomnies qu’ils ont imprimées dans leurs petits livres et répandues à profusion ne sont pas croyables. Il faut que l’habitude de vivre au milieu des conspirateurs leur ait donné un bien singulier mépris des hommes pour qu’ils osent mentir avec une telle impudence et s’imaginer que leurs fables seront acceptées par ta crédulité des foules. Dans une livraison du Bulletin de la commune, publié en Belgique sous un format commode qui permet l’expédition par la poste, je lis une note vraiment extraordinaire. Ce bulletin paraît, — ou paraissait, — sous la direction de G. Cluseret, F. Gambon, membres de la commune de Paris, et de Fesneau, président de la ligue du midi. Dans le n° 1, adressé au peuple français et imprimé à Liège, 1874, l’auteur d’un article intitulé : Légitimité du mouvement communal, raconte que tous les crimes commis à Paris, du 22 au 28 mai, sont exclusivement imputables à l’armée française, et que ces crimes « portèrent au comble la fureur populaire. » Faisant allusion aux massacres des otages, l’auteur se demande : « La réaction de Versailles est-elle étrangère à ces exécutions ? » Et il se répond par la note que voici : « Le général Cluseret, étant à la guerre, reçut plusieurs avis venant de la droite de l’assemblée, le prévenant qu’il entrait dans les plans de M. Thiers de faire assassiner les otages, et spécialement M. Darboy. Il en conféra avec Rigault, et choisit en conséquence la garde de Mazas[9]. » Dans la même livraison, on revendique orgueilleusement toute responsabilité dans le renversement de la colonne de la grande armée et dans l’incendie des Tuileries. Quant aux autres incendies, ils sont l’œuvre, ils ne peuvent être que l’œuvre de « la réaction. » La commune fut clémente, elle fut douce et maternelle : a Pas une goutte de sang n’a été versée par le peuple. » (Page 31.) C’est leur marotte ; ils sont l’agneau sans tache, la blanche colombe ; Candide, entrant inopinément à Paris en avril ou en mai 1871, se serait cru revenu au pays d’Eldorado. Dans la Commune, almanach socialiste pour 1877, imprimé à Genève, Arthur Arnould écrit sérieusement ceci à la page 30 : « Jamais Paris ne jouit d’une tranquillité plus absolue, ne fut aussi sûr au point de vue matériel que pendant la commune. Il n’y avait plus ni police, ni magistrature. Pas de gendarmes, pas de juges ! Il n’y eut pas un seul délit. » Le plus étrange, c’est qu’Arthur Arnould est de bonne foi.

Dans certaines circonstances solennelles, ils se réunissent, discutent, rédigent une proclamation collective et la publient sous la signature de l’un d’eux. Au moment des élections de novembre 1877, le menuisier Pindy, gouverneur militaire de l’Hôtel de Ville, qu’il abandonna le dernier, agissant au nom de « la fédération française de l’association internationale des travailleurs, » signe un manifeste où l’on peut lire : « Vous devez vous préparer à passer de la parole à l’acte, de l’urne à la barricade, du vote à l’insurrection… Si les barricades dressent leurs pavés sur les places publiques, si elles sont victorieuses, il ne faut pas qu’il en sorte des gouvernans, mais un principe : pas d’hommes, mais la commune. » Ce manifeste parut tellement inopportun, tellement bête aux journaux de nuance excessive, qu’ils l’attribuèrent, comme toujours, à une manœuvre de police. Pindy se fâcha et se hâta de protester : « Je revendique la responsabilité ; c’est vous dire que j’inflige le démenti le plus catégorique à tous ceux qui insinuent que j’ai désavoué ce manifeste. »

Non, la commune représentée par les contumax et les graciés n’a abjuré aucune de ses prétentions, n’a abandonné aucun de ses espoirs. En marge de nos frontières, regardant vers la France, elle attend le moment d’y rentrer et de retourner vers l’Hôtel de Ville avant même qu’on ait eu le temps de le reconstruire. Elle ne le cache pas, car elle est naturellement bavarde ; elle l’a dit et répété à satiété dans tous les journaux qu’elle a pu fonder en Suisse, en Belgique, en Angleterre, que ce soit le Qui vive ! la Fédération, le Mirabeau, la Nouvelle Lanterne, la Guerre sociale, l’Avant-garde, le Révolté, et d’autres qu’il serait fastidieux d’énumérer. La terre doit appartenir au paysan, l’usine doit appartenir à l’ouvrier, et toujours, partout, sur tous les tons, on crie au bourgeois le mot du trappiste : Frère, il faut mourir ! De temps à autre, on donne quelques avertissemens à la justice française. En septembre 1878, Dardelle, l’ancien colonel gouverneur des Tuileries, estime dans le Mirabeau, qui se publie à Verviers, que les juges militaires sont « d’impudens coquins revêtus d’un caractère soi-disant légal. » Parlant de la condamnation d’Etienne Boudin, l’assassin du pharmacien Koch[10], il dit avec apaisement : « Mais cette affaire n’en restera pas là, il viendra un jour où il y aura en France une véritable justice, et alors les juges et témoins auront à rendre compte du crime judiciaire qu’ils ont commis. » La justice, — la véritable justice, — que nous promet Alexis Dardelle, nous la connaissons ; elle a fonctionné pendant la commune, Raoul Rigault en fut le procureur général ; elle eut pour prétoire la cité de Vincennes, le préau de la Grande-Roquette, la cour des Tuileries, le passage Dubois, l’avenue d’Italie, l’avenue Victoria, la rue Servan, le fort de Bicêtre, le chemin de ronde de Sainte-Pélagie, l’avenue Parmentier, et tous les autres endroits où les innocens tombèrent sous les coups de leurs meurtriers. Oui, Dardelle, vous ramènerez avec vous cette véritable justice, nous le savons, Le souvenir des crimes qu’ils ont froidement prémédités n’a point troublé le repos de leur conscience ; nul repentir ne les a effleurés ; ils sont restés ce qu’ils furent au moment de l’action, implacables. Lefrançais, ancien maître d’école révoqué, qui siégea à la commune pour le IVe arrondissement et vota contre l’établissement du comité de salut public, a publié à Neufchâtel, en 1871, un volume intitulé : Étude sur le mouvement communaliste à Paris ; c’est une glorification de la commune, il est superflu de le dire, mais on aurait pu croire que cet homme, relativement modéré, désapprouverait certains faits de basse férocité et honteux. Il n’en est rien. Pour lui, « Chaudey n’était point un otage, mais un accusé. » Il reconnaît que l’arrestation fut « un acte d’insigne maladresse, » mais « quant à sa mort, toute cruelle qu’elle fût, la responsabilité en remonte, comme pour la mort des otages, à ceux qui dès le début de la lutte, ainsi que le témoigne la proclamation Gallifet du 2 avril, ont érigé en système l’assassinat des prisonniers (p. 268). » Après la commune, ils se sont glorifiés de ce meurtre ; pendant la commune, ils ont fait comprendre qu’ils le trouveraient légitime. Courbet avait honnêtement protesté contre l’incarcération de son compatriote Chaudey. Pilotell, qui en qualité de commissaire de police avait arrêté celui que Raoul Rigault devait tuer, répondit : « 24 avril 1874. Mon cher Courbet, vous trouvez l’arrestation du nommé Chaudey scandaleuse ! Si vous aviez été, comme moi, le fusil à la main, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le 22 janvier, vous ne me blâmeriez pas d’avoir arrêté cet assassin. » Les contumax sont restés fidèles à ce principe qu’il faut intervertir résolument les rôles et démontrer à l’histoire que les assassins sont des victimes et que les victimes sont des assassins. En cela consiste ce qu’ils nomment un appel solennel à la justice et au droit.


III. — LES PROGRAMMES.

Ceux qui étaient ou qui se croyaient en état de manier une plume ont écrit leur histoire ; ils ont écrit le mémorial de la commune et les fastes de l’Hôtel de Ville ; ils se sont déifiés et ont vilipendé la France. Ils sont conséquens à eux-mêmes, ne se démentent pas, mettent dans leur récit autant de sincérité que dans leur gouvernement, font de la polémique comme ils faisaient la guerre ; leur encrier aussi est plein d’huile de pétrole. Un des meilleurs d’entre eux, Arthur Arnould, ne peut échapper à ce genre de plaidoyer qui travestit les faits, les. dénature et reporte sur des adversaires les crimes que l’on a commis. Son Histoire populaire et parlementaire de la commune de Paris est une suite de considérations diffuses où la pensée, obscurcie par une phraséologie trop abondante, a peine à se faire jour ; c’est peut-être encore moins une dissertation en faveur de la commune qu’un réquisitoire contre le gouvernement légal : « Vous mentez ! L’assassin, c’est vous ! — C’est vous l’incendiaire ! » Lui aussi, il explique comment et pourquoi Mgr Darboy est mort ; le lecteur doit rapprendre, car il ne s’en doute guère : « On vous avait offert de vous rendre l’archevêque, et vous avez refusé. — Pourquoi ? — Parce que le clergé rêvait, pour remonter ses actions, de compter une victime qu’il pût transformer en martyr. Or l’archevêque de Paris, mal avec le pape et les jésuites de Rome, par sa mort vous donnait ce martyr à peu de frais, puisque vous le détestiez, ne le trouvant pas assez forcené. Sa mort, les ultramontains Tussent payée à Thiers, car en frappant un gallican et un prêtre, elle satisfaisait doublement l’intérêt et la haine de l’église. Thiers vous a donc donné ce cadavre sciemment, par un de ces calculs machiavéliques qui lui faisaient croire à son propre génie quand ils ne demandent tout au plus que de la simple scélératesse. » (Tome III, p. 15.) Puisque la mort violente de l’archevêque devait apporter un si grand bénéfice à l’église que la commune haïssait, il était élémentaire de ne pas le tuer. C’est à quoi Arthur Arnould n’a pas pensé, ni les assassins non plus.

Dans toutes les histoires de la commune inventées par les communards, on trouve une prodigieuse quantité d’élucubrations pareilles ; sous prétexte de montrer qu’ils étaient des hommes politiques, ils imaginent les conceptions les moins probables et les prêtent sans sourciller à leurs adversaires. Non-seulement ils interprètent les intentions d’autrui, mais ils interprètent également des faits sur lesquels nul doute ne peut subsister, et ils donnent à la réalité d’impudens démentis. C’est Benoît Malon qui le premier, dans la Troisième défaite du prolétariat français, tâche de propager et d’imposer une fable réellement trop invraisemblable et dont déjà nous avons fait justice. D’après lui, M. Washburne, ministre plénipotentiaire des États-Unis d’Amérique, aurait offert le 25 mai son intervention à Delescluze auprès des autorités allemandes afin d’obtenir une suspension d’armes et le salut des membres de la commune (p. 455). Le mensonge est flagrant, et puisque Benoît Malon était à la mairie du XIe arrondissement, il aurait dû mieux savoir ce qui s’y est passé.

Le plus extravagant de ces fabricans de romans prétendus historiques est certainement Pierre Vésinier. Celui-là croit que la vérité est, comme lui, naturellement contrefaite, et son Histoire de la commune de Paris restera un modèle inimitable pour ceux qui, de parti pris, sont décidés à ne reculer devant aucune imposture. Il n’est point clément du reste, pour les chefs de l’armée fédérée, et lorsqu’il cite quelques passages de leurs rapports ou de leurs lettres, il a soin de les tronquer[11]. Il dit : « Ce sont les officiers d’état-major de cette espèce qui ont rendu possible l’entrée des Versaillais dans Paris, et la chute de la commune, ce sont eux qui sont responsables du sang qui a coulé et du massacre de quarante mille gardes nationaux tués (p. 377). » Son jugement sur la loi des otages est à retenir ; il la trouve « bien modérée et bien équitable (p. 289). » Les faits de guerre le surexcitent à ce point qu’il en perd la tête et ne reste plus maître de son imagination. C’est à lui que l’on doit l’invention de la bataille du Père-Lachaise : « Pendant plus d’une demi-heure, il y eut dans cet asile des morts un combat terrible. Ce ne fut qu’après avoir massacré les canonniers sur leurs pièces et avoir fusillé presque tous les gardes nationaux que le cimetière fut pris. Près de 6,000 cadavres jonchaient les avenues et les tombes. Beaucoup de fédérés furent égorgés dans les caveaux, sur les cercueils des morts, où ils s’étaient réfugiés et qu’ils arrosèrent de leur sang. Le massacre fut épouvantable (p. 404). » Je répète encore que le Père-Lachaise fut pris sans coup férir et qu’il ne fut le champ d’aucun combat. Les troupes y arrivèrent le soir par les environs de la rue Bagnolet et y bivouaquèrent. Le récit de Pierre Vésinier, « ex-membre et secrétaire de la commune, ex-rédacteur en chef du Journal officiel, » est le résultat d’une hallucination ; mais tous les écrivains communards l’ont adopté et le commentent, sans scrupule, encore à l’heure qu’il est[12]. Le volume de Vésinier se termine par une prédiction : « La commune renaîtra des cendres de ses martyrs brûlés par les bourreaux incendiaires, boucaniers de Versailles ; le vent les a déjà portées aux quatre coins du monde pour ensemencer les champs de la révolution dont le triomphe est assuré (p. 420). »

Parmi les livres que les contumax ont publiés sur cette période de leur existence, je n’en vois qu’un, — un seul, — qui offre quelque sécurité et soit sérieux, c’est l’Histoire de la commune de 1871, par Lissagaray (1876). Le livre est d’un jacobin et d’un sectaire. L’auteur voit les choses sous le jour spécial de son opinion et les apprécie en conséquence, ce qui est son droit indiscutable. Lorsqu’il commet une erreur, il paraît se tromper de bonne foi et ne mentir, comme les autres, de volonté préconçue. Les faits n’y sont point racontés sans passion, mais le plus souvent ils sont exacts et concordent avec la vérité. M. Lissagaray y met de la dignité, et il accepte nettement la responsabilité des actes coupables que les apologistes de la commune ont tenté et tentent plus que jamais de rejeter sur « la réaction. » L’Hôtel de Ville, le Palais-Royal, la préfecture de police, la Légion d’honneur, la rue Vavin, le Palais de Justice, la rue Royale ne sont pas brûlés par d’autres que par les fédérés ; il a le courage de le dire et il faut l’en louer ; cela seul assure à son travail la valeur d’un document à consulter[13]. Lui, non plus, il n’est pas indulgent pour la commune, qu’il accuse de faiblesse et d’indécision ; selon lui, elle est frappée d’une attaque de délibération chronique et en meurt ; au lieu d’agir, elle discute ; Rossel le lui a déjà reproché. Elle a manqué d’énergie en ne s’emparant pas de toutes les ressources financières de Paris ; elle a manqué d’esprit politique en ne sachant pas tirer un parti suffisant des découvertes d’ossemens dans les chapelles sépulcrales et des autres « mystères de Picpus. » En résumé, l’opinion de M. Lissagaray semble être que la commune n’était composée que de gens incapables ; il les a vus de près, il les a vus à l’œuvre, et son jugement sur ce point est conforme à ce qui ressort invinciblement de l’étude des faits.

Les communards ne se sont point contentés de fabriquer des journaux et d’écrire des histoires y ils ont péniblement rédigé des programmes dans lesquels ils ont cristallisé le précipité de leurs théories. Ils se sont naturellement divisés en groupes distincts, obéissant à la loi des affinités électives et se juxtaposant selon leurs tendances ou leurs opinions. Jacobins, blanquistes, hébertistes, économistes, internationalistes se sont séparés, s’éloignant les uns des autres, se soupçonnant, s’injuriant et formant de petites églises hostiles où les fidèles seuls avaient le droit de pénétrer. Dans ce monde, plein de justes défiances, où la loi des suspects est toujours en vigueur, il faut être vingt fois criminel pour n’être pas accusé d’appartenir à la police. Les tavernes de Londres, les cabarets de Carrouge, les estaminets de Belgique ont vu bien des disputes au cours desquelles le premier mot échangé était celui de mouchard. Grâce à cela, grâce à des querelles devenues éclatantes et dont le public a été pris à témoin, on a vu clair dans plus d’une retraite, et l’on a compris qu’ils avaient souvent, les uns pour les autres, « une haine de frère. » Je crois pouvoir affirmer que Rochefort et Cluseret ont été condamnés à mort par une société de contumax réfugiés à Londres. Ils ne s’en sont pas souciés et ils ont bien fait.

Le groupe le plus considérable, celui qui, exclusivement à tous les autres, se considère comme représentant la pure doctrine et se croit composé d’hommes éminens tout prêts à ressaisir le pouvoir et à dominer la France, a repris la vieille dénomination, chère à tous les révoltés ; il s’appelle : la commune révolutionnaire. Il a parlé, il faut répéter ses paroles et les écouter. Le manifeste dont je vais citer quelques phrases a été imprimé et distribué par milliers d’exemplaires ; la poste l’a transporté sous forme de lettre dans toutes les parties du monde ; on l’a dissimulé sous la percaline qui enveloppe les petits livres des sociétés protestantes, pour le faire parvenir aux déportés de la Nouvelle-Calédonie. — C’est l’évangile des temps nouveaux, — des temps prochains ; — ceux qui ont rédigé ce programme, fruit de longues et laborieuses discussions, ont du moins le mérite de la franchise ; ils disent à l’avenir ce qu’ils lui réservent, ils n’enveloppent point leurs pensées dans des phrases à double entente ; ils font à la civilisation cette grâce de lui éviter toute surprise. Les incendiaires du palais de la Légion d’honneur, de la rue de Lille, de la rue du Bac, de la caserne d’Orsay, de la Caisse des dépôts et consignations semblent écrire encore à la lueur des flammes. Leur prose éclaire autant que leur pétrole et prouve que ceux qui cherchent « l’apaisement » ne se rencontrent point parmi les évadés de la commune, aujourd’hui contumax et fort peu repentis. Ce manifeste, imprimé à Londres en juin 1874, adressé aux communeux, n’est en somme qu’une suite de divagations fastidieuses et de phrases dont la vacuité égale la boursouflure. On sait cependant, après l’avoir lu, à quoi s’en tenir sur quelques points qu’il est bon de connaître ; en matière de religion, on est très net : « Nous sommes athées, parce que l’homme ne sera jamais libre tant qu’il n’aura point chassé Dieu de son intelligence et de sa raison. » En matière de conciliation, on paraît professer une opinion raisonnée et pleine de promesses : « La commune, ne l’oublions pas, nous qui avons reçu charge de la mémoire et de la vengeance des assassinés, c’est aussi la revanche ! » Tous ceux qui ne s’associent pas à cet exposé de principes sont traités de calomniateurs et de renégats ; ce sont des pauvres d’esprit qui ne sont point à la hauteur de l’évolution communeuse, car « ils voient dans la révolution du 18 mars un soulèvement pour des franchises municipales. Ils renient les actes de cette révolution qu’ils n’ont pas comprise, pour ménager sans doute les nerfs d’une bourgeoisie dont ils savent si bien épargner la vie et les intérêts. Oubliant qu’une société ne périt que quand elle est frappée aussi bien dans ses monumens, ses symboles, que dans ses institutions et ses défenseurs, ils veulent décharger la commune de la responsabilité de l’exécution des otages, de la responsabilité des incendies. Ils ignorent ou feignent d’ignorer que c’est par la volonté du peuple et de la commune, unis jusqu’au dernier moment, qu’ont été frappés les otages, prêtres, gendarmes, bourgeois et allumé les incendies. Pour nous, nous revendiquons notre part de responsabilité dans ces actes justiciers qui ont frappé les ennemis du peuple, depuis Clément Thomas et Lecomte jusqu’aux dominicains d’Arcueil, depuis Bonjean jusqu’aux gendarmes de la rue Haxo, depuis Darboy jusqu’à Chaudey. Nous revendiquons notre part de responsabilité dans ces incendies qui détruisaient des instrumens d’oppression monarchique et bourgeoise, ou protégeaient les combattans. « Il faut reconnaître que ceux-là ont quelque clarté dans leur exposé de principes, et que leurs souvenirs ne les gênent guère ; loin de là, leurs souvenirs se substituent à la réalité et leur montrent partout une commune florissante comme dans la terrible semaine. Les rédacteurs de ce manifeste se croient encore à l’Hôtel de Ville, car ils écrivent : « Nous voyons Paris, la France, courbés sous la terreur, l’écrasement continu, l’assassinat en permanence. « Il faut toute la perspicacité d’un contumax pour s’en apercevoir ; nous ne nous en serions jamais douté.

Les trente-trois[14] communards ou communeux qui ont signé ce manifeste ne furent point de minces personnages pendant les mois d’avril et de mai 1871. Toutes les hautes fonctions civiles, administratives, militaires, sont représentées ; c’est encore un gouvernement tout prêt : Gournet, Viard et Vaillant ont été membres de la commune ; Eudes, général, membre de la commune, a fait partie du dernier comité de salut public ; Huguenot, Sachs, Breuillé, Dacosta, ont été les substituts de Raoul Rigault. ; Gausseron a été juge d’instruction ; Gois a présidé la cour martiale ; le colonel Ledrux a été gouverneur du fort de Vanves ; Goullé a été chef d’escadron d’état-major ; Mortier, du comité central, était délégué à la mairie du XI° arrondissement ; A. Moreau était secrétaire général à l’inspection des ambulances ; Constant Martin a été secrétaire général à la délégation de l’enseignement, et Granger a fourni les fonds à l’aide desquels Blanqui organisa le complot de la Villette qui permit à Emile Eudes de se distinguer sans retard en assassinant un pompier.

Les contumax qui ne partagent pas les opinions du groupe de la commune révolutionnaire dont Eudes est le chef, — le dictateur, — ne furent point satisfaits de ce manifeste, que l’on jugea peu politique et fort intempestif. Il y eut du bruit dans le Landerneau de la « proscription » et l’on fut très mécontent de voir ainsi mettre imprudemment au jour les projets que l’on mûrissait, et dont il était inutile de faire part aux réactionnaires. Gabriel Ranvier, La Cécilia, Cluseret, s’en mêlèrent et traitèrent « le général » Eudes avec fort peu de déférence ; Vermesch dit un mut assez drôle : « Ils sont trente-trois dans la commune révolutionnaire, c’est fâcheux ; s’ils étaient quarante, on y chercherait Ali-Baba ! » D’une lettre écrite à propos de cette proclamation par un homme qui a joué un rôle important sous la commune, j’extrais le passage suivant : « Le programme des trente-trois est la fusillade et l’incendie… en paroles ; leur but, faire peur aux bonnes d’enfans ; le résultat, le seul du moins appréciable, le ridicule et l’odieux jetés sur toute la proscription de 1871. Ce résultat leur est-il payé, ou n’est-il dû qu’à leur outrecuidante sottise, c’est ce que l’avenir nous apprendra. » Je trouve cette lettre sévère ; Eudes et ses acolytes racontent simplement ce qu’ils ont fait, pour mieux dénoncer ce qu’ils feront. Ils ont eu toute la commune pour complice, du 22 au 28 mai ; ils ont la bonne foi de le dire, c’est maladroit, j’en conviens, mais ceux qui les blâment aujourd’hui ne les ont point blâmés lorsqu’ils mettaient leur programme en action par « la fusillade et l’incendie. »

Les hommes qui ont rédigé ce manifeste sont des blanquistes et des hébertistes, — des hommes d’action, — comme ils aiment à s’appeler eux-mêmes. En dehors d’eux s’est formé un groupe d’apparence plus pacifique, composé d’économistes, qui cherchent à découvrir par la discussion la solution du problème social. Ceux-là aussi, il convient de les écouter, car ils disent parfois des choses très divertissantes. Ah ! le vieux monde n’a qu’à bien se tenir, car, avec de pareils cadets, il n’en a plus pour longtemps. Les théories sont à l’étude, les formules sont prêtes ; lorsque l’on reviendra, on aura dans sa poche le code de l’avenir, le code de la félicité humaine, on pourra parer à toutes les éventualités et étonner le peuple par la profondeur des conceptions. Ces apôtres du socialisme, de l’internationalisme, du collectivisme se réunissent régulièrement pour échanger ce qu’ils appellent des idées. Le jeudi me paraît être leur jour préféré ; ils ne se cachent point, ils sont abordables, les oisifs de Londres peuvent aller les entendre à la taverne du duc d’York ; chaque séance donne lieu à un procès-verbal. L’ensemble des procès-verbaux constitue la loi future ; il n’est ni difficile, ni coûteux de se les procurer. Le nombre des assistans varie selon les circonstances. Parmi les plus assidus, je trouve Antoine Arnaud et Jean-Baptiste Clément, de la commune, Vinot, colonel, commandant l’École militaire, Maujean, chef du visa au trésor, Letailleur, secrétaire général aux relations extérieures, N. Rousseau, du comité central, Langlois, qui a appartenu à une commission de l’octroi. Dardelle y fait quelques rares apparitions, puis il y a des inconnus, d’humbles « proscrits » qui viennent s’abreuver aux sources mêmes de la science économique, et parfois aussi des voyageurs curieux, — j’en connais, — qui savent le chemin de Bennett street. Ce groupe n’a pas l’ampleur de la commune révolutionnaire, mais il ne manque pas d’originalité, et il représente l’académie des sciences morales et politiques de la contumacerie.

Il serait fastidieux de reproduire toutes les insanités sur lesquelles on dispute : le résumé des procès-verbaux des derniers mois de 1878 est suffisant pour donner au lecteur une idée très nette de ce genre tout spécial d’aberrations. Le 2 mai, après avoir décidé que l’on fusillerait ceux qui ne se soumettraient pas à la révolution, on s’occupe du capital. On s’en empare ; mais comment parviendra-t-on à forcer « les bourgeois » à « restituer » leur argent ? C’est bien simple : on fera une nouvelle effigie pour frapper la monnaie ; toute pièce qui ne portera point cette effigie sera refusée, et les propriétaires des « anciennes effigies » seront tenus de les verser à un endroit désigné. Le 9 mai, on pense aux beaux-arts, dont il convient de développer le goût dans le peuple ; grosse question, qui est très rapidement résolue : les riches, n’ayant plus d’hôtels, n’auront plus de murs pour y accrocher des tableaux ; les tableaux diminueront immédiatement de valeur, et on en formera des musées pour la récréation des prolétaires. — Par-ci par-là, on lâche de bons aphorismes : « L’épargne, c’est le vice. » Le 13 juin, un orateur nommé Lassassie est d’avis que l’émancipation de la femme est une question primordiale. Et l’enfant ? Ceci mérite méditation ; on remet à quinzaine pour la solution qui apparaît le 4 juillet : « Dans la société future, il n’y aura pas d’état ; il y aura quelque chose qui se chargera de l’enfant, mais on ne sait pas comment cette chose s’appellera. » C’est bien clair. — Le 18 juillet, un citoyen compatriote de Dante, de Michel-Ange et de Galilée, dit : « Ce que nous ne voulons pas, c’est l’aristocratie de l’intelligence, parce que c’est contraire à la justice. » Cette motion trouble un peu Jean-Baptiste Clément, qui se croit très intelligent ; à la séance suivante, il exprime fans timidité le désir que toutes les femmes soient des Staël et des George Sand. — Il n’est pas dégoûté, Jean-Baptiste Clément. Le 15 août, on revient aux questions purement économiques : « Tant que nous ne posséderons pas la terre et les outils, il faudra donc discuter cette ignominie du salariat. Plus de palliatif. Il ne faut pas plus de bons patrons qu’il ne faut de bons sergens de ville ou de bons curés. Travaillons donc pour la révolution violente qui seule peut nous sauver de la situation qui nous est faite. Pour abolir le salariat, il faut abolir le patron, et le premier acte de la révolution doit être l’expropriation de toutes les propriétés. » Le 22 août, on dit : « Les ouvriers se plaignent des machines, qu’ils s’en emparent, et ils n’auront plus qu’à s’en louer. » Huit jours après, Jean-Baptiste Clément résume la discussion : « Donc, trois propagandes actives à faire : 1° à la ville ; 2° à la campagne ; 3° la plus sérieuse, qui est de développer chez tous les ouvriers le désir du bien-être ; il faut combattre tous ces mots : abstinence, vertu, résignation, persévérance[15]. »

Le 5 septembre, un incident se produit. J.-B. Clément, qui paraît être l’orateur le plus écouté du cénacle, discute la question des impôts pour arriver à les supprimer ; il termine en disant : « Démontrer l’iniquité existante, démolir, abolir, pousser à la révolution, voilà notre ouvrage ; à ceux qui viendront après de voir ce qu’ils auront à faire. » À cette péroraison, le citoyen H. se lève : « C’est de la démence, citoyens, de discuter les impôts quand nous savons tous que ça devrait être aboli, et que notre devoir de révolutionnaires socialistes nous oblige à les supprimer. Citoyens, s’il faut jurer de tuer quelqu’un, j’en suis, ça me va ; d’aller à Paris planter le drapeau rouge, j’en suis ; de tirer sur toute la canaille qui nous gouverne, j’en suis ; mais c’est trop bête de venir ici, comme des écoliers, nous qui avons fait la commune. » Violente interruption. — Le citoyen H. reprend dans des termes que j’adoucis singulièrement : « Je m’en moque ; je vous dis qu’il faut avoir de la résolution, et ne pas discuter des choses oisives comme nous le faisons ; nous sommes des imbéciles. » Le procès-verbal constate que l’état d’ébriété du citoyen H. ne lui permet pas de formuler sa pensée avec toute la netteté désirable. Malgré cette sortie, la question de l’impôt tient au cœur de J.-B. Clément, qui la reprend le 12 septembre ; au lieu de toutes les contributions existantes, il propose d’établir l’impôt consenti. — On hésite, on cherche à comprendre, on ne comprend pas, on finit par lui demander des explications, il s’explique : « Mais c’est bien simple cependant ; l’impôt consenti, c’est celui qui répond aux besoins journaliers. » Dès lors tout le monde approuve, et la motion est adoptée.

Le 26 septembre, le citoyen Gratien demande à parler de la famille : « La famille, c’est l’obstacle, elle est à détruire si l’on veut arriver à donner à tous une éducation égale et révolutionnaire ; puisque nous abolissons l’hérédité, l’enfant n’est plus l’héritage du père et de la mère, il appartient à l’état. » Dans ces réunions d’où sortira la société modèle, toutes les fois que l’on propose de supprimer un devoir ou d’atténuer une responsabilité sociale, on est certain d’être applaudi. On a résolu, comme on vient de voir, les questions de la propriété, de l’impôt, de la famille ; il est temps de se hausser aux considérations abstraites et de dire quelques mots de la guerre. J.-B. Clément s’en charge dans la séance du 31 octobre : « Il n’y a que les philanthropes qui s’élèvent contre la guerre ; c’est grâce à la guerre que la commune de Paris est venue, et aussi grâce à sa défense que l’on doit le grand élan socialiste d’aujourd’hui ; pour nous révolutionnaires, il existe toujours le seul, le juste moyen de la guerre civile. Formons donc une armée de travailleurs, et guerre aux bourgeois ! » Le 7 novembre, Dardelie intervient ; c’est à lui, ancien chasseur d’Afrique, ancien colonel gouverneur du palais des Tuileries, qu’il appartient de traiter avec compétence la question militaire ; qui mieux que lui peut la connaître et la développer ? « Il suffit d’un homme comme Mahomet qui, au lieu du Coran, aille, l’épée d’une main et le socialisme dans l’autre, à la conquête des monarchies de l’univers. Il ne faut penser à rien de pacifique, mais à la révolution violente, aux coups de fusil pour arriver à être débarrassé de la race bourgeoise, et la guerre doit être le premier soin d’un gouvernement socialiste. Il doit immédiatement entamer une guerre de conquête jusqu’à l’extinction de la monarchie dans tous les coins du globe. » Dardelie est couvert d’applaudissemens ; aussi, il revient à la charge le 5 décembre : « Il faut arriver à former des révolutionnaires d’action pour renverser tout ce qui existe et opérer un changement total de la société. » L’année 1878 se ferme à la taverne du duc d’Yorck sur une note plus gaie, car le 19 décembre, le citoyen Bazin dit : « La terreur est telle en France depuis 1871 que nul n’ose plus y parler. » Il n’y a pas à qualifier de pareilles rêveries ; un des membres de la réunion s’en est, du reste, chargé dans la séance du 9 juin, lorsqu’il a dit : « Nous sommes en train de faire la cuisine de la révolution et nous pourrions paraître monstrueux aux gens qui nous entendraient. « Il ne faut ni s’étonner, ni s’effrayer outre mesure de toutes ces sornettes sorties de cerveaux malsains, faibles et méchans. J’ai consulté les procès-verbaux de la Société démocratique française, qui tenait séance à Londres en 1839 et 1840 ; ce n’est ni moins violent, ni moins bête. ; mais ce qui ressort des manifestes et des discussions des contumax amis du général Eudes ou fréquentant la taverne du duc d’York, c’est qu’ils rêvent tous la dictature, à la condition de l’exercer eux-mêmes. La commune, essayant d’expliquer ses crimes, a prétendu qu’elle avait voulu sauver la république menacée par rassemblée nationale ; elle a menti. A ces gens, la forme républicaine est aussi odieuse que la forme monarchique. Le 15 avril 1879, la cour d’assises du canton de Neufchâtel, en Suisse, a été contrainte de faire comparaître les rédacteurs d’un journal appelé l’Avant-garde qui prêchait ouvertement l’assassinat. La plupart des accusés avaient brillé à l’Hôtel de Ville, combattu sous le drapeau rouge et avaient pu échapper à l’action des lois françaises. Le président demanda à l’un des accusés : « En qualité d’anarchiste collectiviste, ne poursuivez-vous pas la suppression de l’état républicain aussi bien que de l’état monarchique ? » L’accusé répondit : « Oui. » Il a répondu pour la commune tout entière, qui n’a jamais eu d’autre but, ni d’autre intention.


IV. — LE QUART-ETAT.

Les insurgés de 1871, poussés par des mobiles qui échappent à toute morale, à tout patriotisme, se sont soulevés contre le pays légal, ont remporté une victoire inique, se sont conduits au pouvoir comme des viveurs fanfarons et cruels, ont essayé de détruire Paris, qu’ils ne pouvaient plus détenir, ont été sans dignité ni force devant les conseils de guerre, et, dans leurs réunions de coutumax, ils ont ressassé toute sorte de sottises qui prouvent leur violence et leur nullité. Tout cela est fait pour rendre modeste, et cependant il n’est pas un de ces coupables que n’ait saisi le démon de l’orgueil, et qui ne s’imagine très sincèrement être de taille à bâtir une civilisation modèle. Leur superbe est extrême, tous se croient des Christophe Colomb, et tous sont partis à la découverte du nouveau monde. Ils sont tellement certains de le voir émerger un jour du sein des brumes où se perdent leurs rêveries qu’ils l’ont déjà baptisé. Ils le nomment le quart-état, par opposition au tiers-état, dans lequel se sont absorbées, mêlées, fondues, comme dans un creuset social d’une incomparable puissance, toutes les castes qui jadis ont divisé la société française. Il en est ainsi. Ces hommes que nous avons jugés à l’œuvre, dont les actes, quels qu’ils soient, sortent d’un moule invariablement médiocre, dont le pétrole a été l’argument péremptoire et le massacre le raisonnement élaboré, ces hommes se regardent comme des novateurs incompris ; ils sont des prophètes et des apôtres. Ils sont les dieux de la Genèse où l’humanité va trouver sa forme définitive. De ce qu’ils ont fait, nul regret ; ils ont été les soldats du droit ; demain, s’ils le peuvent, ils seront les exécuteurs de la justice. Ils redressent la tête, montrent le poing à la civilisation stupéfaite, et se vantent de lui avoir livré le plus rude assaut qu’elle ait jamais supporté. Un témoin déposant devant la commission d’enquête parlementaire sur le 18 mars avait prévu cela et l’avait annoncé : « Quant aux prisonniers, vous verrez que dans quelques années, pour beaucoup ce sera un titre de gloire ; ils diront : J’étais un des soldats de la commune. Ils en tireront une grande vanité, les ambitieux s’en feront un marchepied politique ; ils se présenteront aux élections et seront peut-être nommés ; en tout cas, ils auront bien des voix. » Le président écouta cette prédiction avec surprise et répondit : « Vous nous faites là de l’état moral de Paris une peinture fort triste ! » Le témoin ne s’était point trompé. Les héros qui ont été les vainqueurs de l’archevêque et de M. Bonjean sont plus fiers que jamais de leur besogne. L’immorale politique s’est abaissée jusqu’à eux et leur a tendu la main pour s’en faire des alliés ; ils sont prêts à mettre en pratique les théories que nous connaissons, celles de la commune révolutionnaire ou celles de la taverne du duc d’York ; toutes ensemble peut-être, dans un éclectisme intelligent qui permettra de piller d’un côté, d’incendier de l’autre, de fusiller partout. Ceux-là ne demandent qu’à installer ce fameux quart-état qu’ils ont inventé, et à détruire tous les privilèges dont ils souffrent, car ils ont découvert que la société actuelle était fondée sur des privilèges exorbitans ; qui s’en serait douté ? La logomachie du temps d’Hébert et de Marat leur est restée aux lèvres ; ils répètent naïvement des mots qui n’ont plus de sens et qu’ils ne comprennent pas.

Pour ces novateurs fanatiques d’imitation, pour ces voyans atteints de cécité, notre société est séparée en classes distinctes, — la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, — comme à l’époque où l’on rédigeait les cahiers des états-généraux, et chacune de ces classes est armée de privilèges à l’aide desquels elle opprime le peuple. — A voir la réalité des choses, il n’en est pas tout à fait ainsi. Les privilèges de la noblesse consistent à se jeter dans l’industrie pour subsister : il y a des ducs et des comtes qui sont marchands de vin ; les privilèges du clergé lui permettent de porter des soutanes trouées au coude, d’être insulté sans répondre, de ramasser, d’élever, d’instruire les enfans de ceux qui l’ont fusillé et qu’il a bénis avant de mourir ; le privilège de la bourgeoisie est de sortir du peuple par l’intelligence, le travail, la probité, l’épargne, et d’y rentrer par l’ignorance, la fainéantise, l’ivrognerie et la prodigalité. Des privilèges du peuple on ne parle pas, ce sont ceux qui cependant appartiennent à tous les citoyens français, de voir toute carrière, toute grandeur ouvertes devant soi ; encore de nos jours, il existe un maréchal de France et des généraux de division qui sont partis le fusil sur l’épaule et la giberne au flanc. Un de nos plus grands savans était ouvrier cordonnier, un de nos bons écrivains était menuisier, et si je feuilletais les annuaires de l’Institut, de l’assemblée nationale, du sénat, des grandes administrations, que d’hommes illustres, connus, utiles et respectés n’y trouverais-je pas qui ont couru pieds nus au temps de leur enfance, et qui ont péniblement gagné le pain des premières années ! Parmi ceux qui vivent et dont la France s’enorgueillit, il convient de ne citer personne ; on n’aurait du reste que l’embarras du choix. Dans l’industrie, dans le commerce, quel est le travailleur sérieux qui osera dire qu’il n’a pas réussi ? Un ancien ouvrier devenu patron et actuellement maire d’un arrondissement de Paris a écrit : « Depuis plus de vingt ans que nous vivons au milieu de la classe laborieuse, nous avons remarqué que tous les « bons » ouvriers qui se sont établis sont arrivés à un bon résultat[16]. »

Les privilèges que le quart-état doit renverser n’existent que dans l’imagination des révolutionnaires. On en parle, on en fait grand bruit ; mais lorsqu’on les cherchera, il sera impossible de les découvrir. Cette bouffonnerie cache une prétention hautaine et envieuse qu’il faut réduire en termes simples. Le quart-état signifie que le gouvernement doit appartenir par droit de naissance à ceux qui n’apprennent rien, ne savent rien et ne font rien. C’est le système des castes renversé ; au prolétariat seul incombe la régie du monde, parce qu’il est le plus nombreux. « La commune, c’est le prolétariat révolutionnaire armé de la dictature par l’anéantissement des privilèges et l’écrasement de la bourgeoisie, » a dit le manifeste des trente-trois dont j’ai parlé plus haut. Ceci est bien antérieur à la commune et il y a longtemps que cette devise a été formulée. Elle est à la fois le point d’appui et la doctrine de l’Internationale. Je la trouve très nettement exprimée dans une lettre qu’un ouvrier de Reims adressa le 19 mars 1870 à Varlin, qui, on se le rappelle, était en correspondance avec les groupes internationalistes du Portugal, d’Espagne, d’Allemagne et de France. « C’est nous qui donnons la vie à toutes les nations. Sans nous, rien n’existerait, ce qui fait que nous sommes la vraie force, la force qui fait vivre et par là la seule force juste, qui vaut bien la force destructive qui appartient aux bourgeois, nos éternels ennemis, qui ne pensent qu’à leur ambition et à leur insociabilité et qui voudraient encore vivre sans rien produire, excepté le désordre social et tous les maux qui s’ensuivent et qui nous ruent les uns sur les autres pour nous entre-déchirer comme des bêtes sauvages, pour ce qu’ils appellent patrie, gloire, victoire, choses bien vaines pour nous aujourd’hui. Je le répète, nous sommes le nombre, nous sommes la force, nous sommes le droit, nous sommes la justice, nous sommes la morale universelle, et une cause aussi juste que la nôtre ne doit pas succomber ; l’éternelle morale est là pour l’attester ! » Ces hommes-là sont des prétendans. L’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes ne leur permet que les premiers rôles, et leur ambition est d’autant plus intense qu’elle ne repose que sur des illusions. Ils croient à leur avenir, ils le voient, ils vont y toucher. À leur manière, ce sont des fanatiques. Au-dessus du chaos des revendications confuses et des rêvasseries indéterminées, ils aperçoivent nettement le quart-état qui passe la tête dans un triangle égalitaire, semblable au couperet de la guillotine, et qui dit, entre deux hoquets à l’absinthe : « Je suis parce que je suis ! »

Dans leur ingénuité, ils s’imaginent que l’on peut, en toute chose, supprimer les intermédiaires, comme dans le commerce, acheter en fabrique et à la grosse. Il ne suffit pas de vouloir être pour parvenir. La réputation, les honneurs, la fortune, ça ne s’achète pas, cela s’acquiert. Les escaliers qui conduisent à ces sommets se gravissent degré par degré, péniblement, et il faut parfois plus d’une génération pour toucher le faite. Les générations sont les étapes entre le point de départ et le point d’arrivée. Ces étapes, le collectiviste voudrait n’en tenir compte ; entre lui et le but auquel il aspire, il trouve le labeur, l’effort, la persévérance, le temps ; c’est là ce privilège qu’il accuse, c’est là « l’éternel ennemi. » Il est pressé de jouir, il n’a ni le loisir, ni le courage de s’élever jusqu’à la fortune ; il veut la voler avec effraction, et il fait la commune, sous prétexte de renverser la caste oppressive par excellence, la bourgeoisie, qui cependant ne peut se retourner sans apercevoir l’ouvrier, — le prolétaire, — d’où elle est sortie.

Ce que la commune aurait tenté — ce qu’elle tentera, — c’est la substitution violente, immédiate — et sans phrase, — du prolétariat à toute autre classe de la société, dans la propriété, dans l’administration et dans l’exercice du pouvoir. Les moyens qu’elle emploiera pour parvenir à son but, nous les connaissons ; les programmes qu’elle tachera d’appliquer, nous les avons cités. Le branle est mené par des hommes pour lesquels conspirer est une carrière. La forme du gouvernement qu’ils attaquent leur est toujours indifférente. Nous avons vu la république de 1848 arrêter, fusiller et déporter les conspirateurs qui avaient voulu renverser la monarchie parce qu’elle était la monarchie, et la république de 1871 a arrêté, fusillé et déporté les conspirateurs qui avaient attaqué l’empire parce qu’il était l’empire. Ce sont là des prétextes auxquels les hommes d’état ne se laissent pas prendre, quoiqu’ils feignent parfois de les admettre. Pour ces revendications impies, les guerres, les défaites, les malheurs du pays ne sont que des causes secondaires, quand ce ne sont pas misérablement des occasions. La cause primordiale est plus lointaine et plus profonde, elle est dans l’homme même. Les rédacteurs du Bulletin de la commune ont raison de dire : « L’origine générale du mouvement communal de 1871 est vieille comme le monde[17]. » Elle remonte en effet au temps de la Genèse ; elle date du jour où Caïn a tué son frère parce qu’il en était jaloux. C’est l’envie qui est derrière toutes ces prétendues réclamations sociales bégayées par des paresseux auxquels leur outil fait honte, et qui en haine du travail régulier préfèrent les dangers du combat à la sécurité du labeur quotidien. Cette maladie, — ce vice originel, — est le grand moteur des âmes basses et des intelligences douteuses, il n’a pas de nom ; on pourrait l’appeler le caïnisme. Il a fait les massacres de septembre, il a fait la loi de prairial, il a fait la commune.

Il n’est pas qu’en France, il est partout. Le pivot du vieux monde est faussé ; la civilisation est ataxique ; elle penche à gauche, elle va tomber. L’Europe se regarde et ne se reconnaît plus. Elle contemple avec effroi le monstre qui est sorti d’elle. Se peut-il qu’elle ait donné le jour à ce Caliban ? Il est aussi vieux qu’elle, elle devrait ne pas l’ignorer, si elle savait sa propre histoire. Jadis, il apparaissait çà et là ! Aujourd’hui, grâce à l’imprimerie, à l’électricité, à la vapeur, il semble doué d’ubiquité et en tous lieux on le voit en même temps. On en a peur, c’est le bon moyen d’être vaincu par lui. L’énigme du sphinx n’est point difficile à résoudre. A ceux qui n’usent de la liberté que pour briser la légalité, l’autorité a le droit et le devoir de faire face avec énergie. Les aspirations vagues sont d’autant plus redoutables qu’on ne peut les réaliser, et que c’est en augmenter la violence que d’essayer de les satisfaire. Le droit commun appartient à tous, et les avenues sociales sont assez larges pour que chacun puisse y marcher à l’aise. Ceux qui résolument refusent d’y prendre place sont criminels et mettent la société en état de légitime défense contre eux.

Collectivistes, communards de France, démocrates-socialistes d’Allemagne, nihilistes de Russie, appellations diverses, tendances pareilles ; eau de sel, acide muriatique, acide chlorhydrique, étiquettes différentes, même poison. Nous ne sommes pas seuls malades, et les autres nations ne se portent guère mieux que nous. Si ce sont nos défaites inattendues, une indemnité de guerre écrasante, l’amputation de deux provinces, qui chez nous ont déterminé le mouvement furieux de la commune, comment se fait-il que des victoires inespérées, une indemnité de guerre exorbitante, l’annexion de deux provinces, aient déchaîné en Allemagne la férocité des démocrates socialistes ? Le vieil empereur a réalisé le rêve du Vaterland ; il a réveillé Frédéric Barberousse, qui depuis l’an 1190 dormait dans la caverne du Kyffhäuser. Il a enfin créé cette unité après laquelle l’Allemagne soupirait. Cela ne lui a pas fait trouver grâce devant les novateurs, à qui la patrie importe peu. Un docteur Nobiling a tiré sur lui comme sur un loup, parce que le ferblantier Hœdel l’avait manqué précédemment. Celui-ci, avant de monter sur l’échafaud, adonné son dernier souvenir aux grands initiateurs, aux hommes du 18 mars et du 24 mai ; il a écrit : « La roue du temps broie tout sur son passage, vive la commune ! Il n’y a pas de ciel, vivat la France ! » Encore un martyr à placer dans le panthéon communard à côté de Ferré, de Rigault et de Fieschi. La commune a le droit d’être fière, elle a fait des élèves dignes d’elle, et qui sauront peut-être la surpasser un jour. Écoutez la petite chanson que l’on chante à Berlin, dans les salles publiques, lorsqu’on y offre des banquets à quelque député populaire. — « Ici le pétrole, là le pétrole ! — Pétrole partout. — Dans nos verres, versez-le jusqu’au bord. — Vive le pétrole ! — Nous sommes des pétroleurs — inconnus aux hommes, — nous rendons hommage au bon pétrole. — Ah ! comme il brûle — et comme il éclaire ! — Au fond du cœur du peuple, — le pétrole brûle en secret. — Vive à jamais le pétrole ! » C’est là rendre justice à la commune, et l’âme de Victor Bénot, l’incendiaire des Tuileries, a dû tressaillir de joie.

La commune est moins favorablement appréciée par le nihilisme. Nous avions cru qu’elle avait cependant donné bonne mesure aux frénésies révolutionnaires ; nous avions pensé que tant de monumens brûlés, tant de sang versé lui auraient valu l’indulgence de ceux auxquels elle a ouvert la route des revendications, nous nous étions trompés, le temps a marché depuis lors, et les idées ont obéi à l’inévitable loi du progrès. Il paraît que la commune a été faible et qu’elle a manqué d’énergie. Voici comment elle est jugée dans un des écrits sortis récemment (avril 1879) des presses clandestines du nihilisme : « La commune de Paris de 1871 valait un peu mieux que les républicains les plus avancés, parce que ses incendiaires ont pressenti l’aurore de l’avenir ; mais la commune ne nous suffit pas, parce qu’elle ne savait pas être logique. Elle a indiqué le programme de la révolution sociale, mais elle manquait de courage pour l’exécuter. Les chefs de la révolution russe promettent d’agir autrement, car les demi-mesures de la commune ne mènent à rien. Par un sentimentalisme exagéré et par manque d’énergie, la commune n’a massacré que quelques otages. Notre but, à nous, c’est l’anéantissement de l’aristocratie et de la bourgeoisie, leur ensevelissement sous les ruines de l’ancien monde. » On est sévère pour la commune, sur les bords de la Neva ; heureusement que les programmes de la commune révolutionnaire, de la taverne du duc d’York et de l’Avant-garde, tous formulés par des contumax français, la réhabiliteront aux yeux de ses frères du nihilisme.

Ce n’est pas seulement l’Allemagne victorieuse, la Russie conquérante, maîtresse des Turcs, aux portes de Constantinople, presque à Sainte-Sophie, qui vivent sous la menace perpétuelle de l’assassinat systématique et de la désorganisation quand même ; c’est l’Italie dont on essaie d’assassiner le roi ; c’est l’Espagne, qui a aussi son régicide. En présence de ces crimes, les communards chantent hosannah, et disent : Les temps sont proches ! Ils applaudissent et croient que leur jour va venir ; car il y a deux moyens de faire son chemin dans le monde, aider la société de tout son effort, ou la combattre de toutes ses forces. Ce dernier moyen, depuis quelques années, paraît être le plus rapide ; il mène parfois à Nouméa, parfois au plateau de Satory, mais souvent au pouvoir. Cela est fréquent dans notre pays, qui oublie tout et n’apprend rien. — Si ces hommes-là sont des fous, comme le disent quelques aliénistes, ce sont des fous dangereux auxquels la camisole de force est indispensable.

Des fous, il y en eut comme ailleurs, mais pas plus qu’ailleurs, dans le troupeau de la commune ; il y eut aussi des égarés, des ahuris, des pauvres d’esprit qui se jetèrent dans l’aventure sans même se douter où elle pouvait les conduire ; il y eut des hommes à bout de voie, dénués, pauvres, que l’on eut l’inconcevable incurie d’abandonner à eux-mêmes, et qui ne sachant où trouver du pain ramassèrent celui que l’insurrection leur offrait. Ceux-là sont dignes de toute pitié, car on aurait pu sans peine les arracher à la révolte, et on ne l’a pas fait. Devant ces groupes flottans et indécis jusqu’à la dernière heure, on voit se pavaner les vaniteux, fiers de leurs galons, ivres de leur importance, comparses qui jouaient au major et au colonel comme ils auraient joué les jeunes premiers sur un théâtre, malfaisans par sottise, et ne voyant guère dans ce vaste bouleversement que le droit de porter des bottes molles qui les ravissaient. A côté de ces cabotins ridicules et empanachés, les poussant au mal, et les soutenant dans la violence, les repris de justice, — qui furent nombreux, — libres enfin et maîtres, faisant leur main, grappillant partout, braves au feu et décidés à ne reculer devant aucun crime, dans l’espoir de ne pas être forcés de subir encore un état social qui a des tribunaux pour juger les voleurs et des prisons pour les enfermer, ils furent des instrumens redoutables, et à la minute suprême manièrent le pétrole avec passion. Tout cela, c’est l’armée, l’armée de réserve de l’insurrection en expectative, comme il en existe dans toute ville populeuse, mais ce n’est pas la commune. Celle-ci, je la vois dans un groupe de sept à huit cents individus froidement passionnés, réfléchis, rongés par des ambitions surhumaines, méprisant le peuple au nom duquel ils parlent, baissant les riches qu’ils envient, et prêts à tout pour être célèbres, pour être obéis, pour être dictateurs. Ce sont de petits bourgeois déclassés, des ouvriers désespérés de n’être point patrons, des patrons exaspérés de n’avoir pas fait fortune ; ce sont des journalistes sans journaux, des médecins sans clientèle, des maîtres d’école sans élèves, c’est Rigault, c’est Ferré, c’est G. Janvier, c’est Parisel, c’est Pillot, c’est Urbain, c’est Gaillard, c’est Trinquet, c’est Eudes, Gois, Mégy, Sérizier, c’est toute cette bande dont les noms sont revenus si souvent sous ma plume. Ceux-là, ils sont hors de l’humanité, et leurs crimes prémédités les en chassent à toujours. L’amnistie pourra les ramener dans le pays dont ils avaient juré la perte, dans la ville qu’ils ont voulu détruire ; le suffrage universel, inconscient peut-être, à coup sûr irresponsable, pourra les ramasser, en faire des conseillers municipaux, des députés, des sénateurs, des présidens de comité de salut public, cela ne parviendra pas à les laver ; ils ont aux mains la tache que toute l’eau de la mer n’effacerait pas, et l’odeur de pétrole dont ils sont imprégnés ne s’évaporera jamais. Ils seront dans l’histoire ce qu’ils ont été dans leurs actes : des traîtres à la patrie blessée, des incendiaires et des assassins.


MAXIME DU CAMP.

  1. Voyez la Revue du 15 mai, du 1er et du 15 juin, du 1er et du 15 juillet.
  2. Ferré a énergiquement refusé de se reconnaître l’auteur du fameux ordre : Flambez finances ; il a eu raison. Il y a tout lieu de croire que cet ordre était apocryphe. Je crois que l’on peut en dire autant de l’ordre qui mettait des escouades d’incendiaires sous le commandement de Minière, Dereure, Dillioray et Vésinier. Cet ordre, publié dans tous les journaux de l’époque, produit au procès, présenté sous forme de fac-similz photographique, me semble douteux, et j’ai le regret de l’avoir cité (Revue du 1er octobre 1877), quoique j’aie eu soin de supprimer le nom des signataires.
  3. Rossel avait formé un recours en grâce qui fut apostille par un grand nombre de ses camarades de promotion à l’École polytechnique ; par plusieurs notables de Metz ; par le général Vergne et les officiers du camp de Nevers ; par des dames de la maison nationale de Saint-Denis ; par son père et sa mère ; par M. Léon de Maleville, député ; par un certain nombre d’habitans de Valentigney et de Mandeure (Doubs).
  4. Le Gouvernement de M. Thiers, par M. Jules Simon, t. I, p. 167.
  5. Massacre de la rue Haxo ; déb. contr., sixième conseil de guerre, audience du 10 mars 1872.
  6. Étude médico-légale sur les épileptiques, par le docteur Legrand du Saulle p. 123.
  7. Heindrich était alors exécuteur des hautes œuvres à Paris.
  8. Les Incendiaires, par Eug. Vermiesch, Londres, 1872.
  9. Bulletin de la commune (livraison de 32 pages), p. 29.
  10. Procès E. Boudin ; déb. contr., troisième conseil de guerre, 16 février 1872.
  11. Razoua en arrivant à Genève écrit : « Après avoir défendu l’École militaire, je suis rentré chez moi, 6, rue Duperré, vers sept heures, écrasé de fatigue, blessé et mis hors de combat, je me suis reposé. » Dans son Histoire de la commune, P, Vésinier cite la lettre de Razoua (p. 376-377), mais il a soin de supprimer les mots blessé et mis hors lie combat, ce qui lui permet toutes sortes de considérations.
  12. Le récit des incidens qui se sont produits au cimetière de l’est dans la journée du samedi 27 mai a été fait avec une scrupuleuse exactitude par M. Alphonse Daudet. Voir Contes du Lundi, p. 178 : La Bataille du Père-Lachaise.
  13. Sur deux points, M. Lissagaray commet une grave erreur. Il dit que, dans la rue Royale, Brunel a fait incendier les maisons occupées par des tirailleurs de l’armée de Versailles. Toutes les maisons incendiées dans la rue Royale étaient situées entre deux barricades tenues par les fédérés. Elles furent allumées le mardi 23, entre quatre et cinq heures de l’après-midi ; les troupes ne s’en emparèrent que le mercredi 24, entre six et sept heures du matin. En outre, M. Lissagaray attribue l’incendie des docks de la Villette au feu des batteries françaises, il se trompe ; les incendiaires de la Villette ont comparu devant la justice militaire, et la concordance des témoignages n’a laissé aucun doute sur leur culpabilité.
  14. Aberlen, Berton, Breuillé, Carné, Jean Clément, F. Cournet, Ch. Dacosta, Déliés, A. Dérouilla, E. Eudes, H. Gausseron, E. Gois, A. Goullé, E. Granger, A. Huguenot, E. Jouanin, Ledrux, Léonce, Lhuillier, P. Mallet, Marguerites, Constant Martin, A. Moreau, H. Mortier, A. Oldrini, Pichon, A. Poirier, Rysto, B. Sachs, Solignac, Ed. Vaillant, Varlet, Viard.
  15. Développer le désir du bien-être chez tous les ouvriers parait être en contradiction avec le principe que l’Internationale professait avant le 4 septembre : « A Londres, quand nous parlions d’améliorer le sort des ouvriers, ils nous répondaient qu’ils voudraient voir les ouvriers dix fois plus malheureux. Quand vous aurez donné aux ouvriers tout ce qui leur sera nécessaire, ils ne voudront plus sortir de chez eux. » Enq. parl, sur le 18 mars ; dép. des témoins, éd. de 1872, p. 542.
  16. Le Sublime, par M. Denis Poulot. Paris, 1870, p. 130.
  17. Le Bulletin de la commune, n° 1, p. 7.