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La Commune de Paris au jour le jour/Semaine du 15 au 21 mai

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Schleicher frères (p. 308-360).
Lundi, 15 mai.

Avant-hier 13 mai, M. Jules Favre est venu présenter à la Chambre le traité de paix avec la Prusse que la France doit à ses soins ainsi qu’à ceux de M. de Bismarck.

Nous étudierons plus à loisir les modifications introduites, nous contemplerons dans ses détails ce monument de notre honte, de notre ineptie, des nos crimes et de notre immoralité, mais il faut aujourd’hui que notre esprit, rempli de dégoût, se nettoie des noires vapeurs de dépit, de vexation qu’y a soulevées l’artificieux discours de M. Favre ; il faut calmer ces soubresauts de haine et de colère qu’excite en notre âme cet empoisonneur public. Ce discours, je le sens dans mon cœur, c’est une préméditation d’assassinat, c’est l’égorgement de Paris qu’on achète.

La harangue entière de M. Favre n’est qu’un réquisitoire contre Paris : c’est la charge à fond du procureur général demandant une tête, celle de 2 millions d’hommes. De nos pauvres sœurs l’Alsace et la Lorraine, pas un mot, parce qu’il n’y a pas une seule pensée pour elles ; pas une parole de justice, d’équité, d’humanité n’est sortie de cette bouche, qui, semblable à celle du mauvais magicien de nos contes, vomit crapauds et vipères, crache des acides, et bave des flocons poisonneux. L’écume blanche, c’est le patelinage pour l’Allemagne, le rouge et le noir corrosifs, c’est le venin contre Paris. Ces pauvres Prussiens ont en effet durement aggravé les conditions du traité préliminaire, mais que voulez-vous ! Ce bon M. de Bismarck ne pouvait faire autrement : les infâmes communeux l’ont mis dans l’obligation de veiller lui aussi au maintien de l’ordre en France et de la civilisation… Otez du discours de M. Favre le réquisitoire contre Paris, je ne sais pas trop ce qui en restera.

« L’Assemblée le sait, avant la fatale et criminelle insurrection du 18 mars, la France malgré ses malheurs pouvait ouvrir son cœur à l’espérance. De toutes parts nous venaient des témoignages d’intérêt, je pourrais même dire de respect. Nous pouvions espérer dans un temps très court, en exécutant la plupart de nos engagements, recouvrer la liberté de notre territoire, — l’Alsace et la Lorraine sont complètement effacées de cette mémoire — la liberté de notre travail, de notre action. (Donc M. de Bismarck ne vous a pas demandé un sou de trop).

« Malheureusement tout a été remis en question par les funestes événements de Paris. Il ne m’appartient pas de dire comment les dispositions de M. de Bismarck à notre égard ont été changées, vous le devinez. Dès ce moment, nous avons eu à lutter contre des pensées de défiance… On doutait de notre force. Il a fallu toute notre insistance pour conserver le douloureux mais précieux privilège de faire nos affaires nous-mêmes et de rétablir en France l’ordre et la paix qui ne refleuriront que par la ferme et sévère exécution des lois, c’est-à-dire le précieux privilège de prendre nous-mêmes Paris d’assaut en lieu et place des Prussiens et d’arroser de sang ces fleurs délicates de l’ordre et de la paix. (Applaudissements et cris d’enthousiasme de l’Assemblée.}

« Nous sommes parvenus à repousser ces défiances, mais cela n’a pas été sans angoisses. Très récemment encore, il était douteux de savoir si la paix serait maintenue… « Quoi, M. Favre vous seriez reparti en guerre, vous auriez réaffirmé que la France ne céderait ni un pouce de son territoire, ni une pierre de ses forteresses ? Quoi, M. le général Ducrot vous aurait répété qu’il ne reviendrait que mort ou victorieux ? Quoi, M. le général Trochu vous aurait de nouveau donné sa parole d’honneur que le gouverneur de Paris ne capitulerait jamais ? Quoi, cette immonde Assemblée se ruant à la paix comme porcs à l’auge, une colère patriotique l’aurait encore ameutée, on aurait trouvé une limite à sa lâcheté et à son ignominie ? Quoi, il serait vrai, M. Jules Favre ?

« Je puis affirmer que M. le Chancelier d’Allemagne, quand il est venu à Francfort était inquiet lui-même des éventualités… Quels que fussent notre désir et notre effort, il ne nous a pas été possible de secouer la lourde chaîne que l’insurrection de Paris fait peser sur nous. La France doit le savoir : c’est aux criminels qui ont usurpé le pouvoir à Paris pour y donner le spectacle de l’assouvissement des plus détestables passions (Très bien ! ) qu’incombe la responsabilité de la prolongation et des aggravations des douleurs de la patrie. (Formidables applaudissements). Il était impossible en effet de méconnaître que par cette insurrection la situation de l’Allemagne était devenue difficile. L’Allemagne était obligée de prolonger son occupation, ses dépenses, l’éloignement de son armée.

« Quoique nous fussions parvenus à écarter de l’esprit de M. de Bismarck tout doute sur nos intentions… »

— Allons donc, est-ce que M. de Bismarck a jamais douté de votre lâcheté et de votre vilenie !

« Il ne nous a pas été possible de refuser à la Prusse une prolongation de son occupation correspondant au rétablissement de l’ordre en France. C’est là Messieurs, le triste, le douloureux tribut que nous payons à ces agitations civiles que nous n’avons pas pu désarmer par la raison. Mais nous en triomphons par la force. Car cette fois la force est la franchise du droit et nous ne reculerons devant aucune de ses nécessités ! (Applaudissements et trépignements).

« Le traité préliminaire a donc été converti en traité définitif. En voici la teneur… »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En présentant son traité à la ratification de l’Assemblée souveraine, maître Favre plaide les circonstances atténuantes : Le traité est notablement aggravé depuis les préliminaires comme vous allez voir, M. de Bismarck a encore exagéré ses prétentions qui ont pour nous force de loi. C’est la faute de l’insurrection. Paris nous coûte autant qu’une autre bataille perdue. Voyant que notre armée se dépense en efforts contre la garde nationale, M. de Bismarck doute de notre force, et par conséquent ce pauvre chancelier de l’Allemagne se voit dans l’obligation de nous imposer des conditions plus dures…

Maître Favre, votre plaidoirie est votre propre condamnation. Si M. le chancelier d’Allemagne vous traite plus durement parce que vous êtes affaibli par la guerre civile, M. le chancelier d’Allemagne aurait assurément adouci ses conditions si lors que vous vous êtes présenté, le 10 mai, pour le règlement définitif, vous aviez fortifié la France par l’apaisement de la guerre civile. Vous savez que la Prusse n’a cessé de prendre ses précautions, même contre vous, de peur que la réconciliation de l’armée et de la garde nationale, de Paris et de la province, de la bourgeoisie et du prolétariat ne fissent de nouveau une France forte et puissante, capable au moins de discuter le traité de paix et d’exiger que, parce que M. de Bismarck a gagné, il ne triche pas au jeu pour cela, et qu’il n’ajoute pas le poids de son épée et de son insolence dans la balance qui outrepèse notre honte et notre infamie. Avant d’aller à Francfort, que n’ètes-vous passé par Paris, maître Favre, porteur d’un message de Versailles : « Commune, tu détiens Paris ; moi, l’Assemblée, je détiens la province. Le traité qui va être signé engage tant Paris que la province, va engager cette génération et peut-être celles qui suivront, que nos canons se taisent au moins pendant les négociations, que l’infernal charivari de la guerre civile ne couvre pas la voix de nos députés à la Conférence… » Certes M. de Bismarck n’eût pas alors haussé ses exigences, car la Commune eût volontiers signé la trêve, cent mille gardes nationaux eussent déposé leur fusil avec enthousiasme et la guerre serait devenue la paix nationale et internationale.

Mais pareilles idées n’entrent pas dans vos cœurs, maître Favre, M. Thiers, et vous, gens de l’Assemblée, de l’Assemblée qui n’a su faire avec l’étranger vainqueur qu’une paix sans dignité et qu’une guerre à outrance aux concitoyens. Malheureux ! si la France périt, vous aurez été les artisans de sa ruine. L’histoire vous flétrira, la postérité justicière vous exécrera !

Lundi, 15 mai.

Le Comité de Salut Public,

« Considérant que, ne pouvant vaincre par la force la population de Paris, assiégée depuis plus de 40 jours, le Gouvernement de Versailles cherche à introduire parmi elle des agents secrets et des traîtres, arrête :

« Tout citoyen devra être muni d’une carte d’identité contenant ses noms, prénoms, domicile, profession, etc. Tout individu non porteur de sa carte sera provisoirement arrêté. L’exhibition de la carte d’identité pourra être requise par tout garde national ».

L’arrêté excite une vive émotion, en premier lieu à cause de la mesure qu’il ordonne, en second lieu, à cause du motif indiqué.

L’obligation faite à chaque citoyen d’être toujours muni de papiers constatant son identité soulève de vifs murmures parmi nos libéraux et pseudo-libéraux, qui crient bruyamment à la terreur et à la tyrannie, et même aussi parmi des républicains très sincères. Quant à nous, le décret ne nous semble nullement exorbitant, vu la gravité des circonstances. Paris est affligé par une armée de cent cinquante mille hommes, qui, chaque jour et chaque nuit, l’attaquent ou la peuvent attaquer par dix points différents, les cent cinquante mille Versaillais du dedans, car, malgré sa supériorité écrasante dans l’enceinte de nos murs, la Commune est cependant menacée par une grosse armée installée dans la place, telle est la situation. Et dans ces terribles conjectures, on ne prendrait pas des précautions sérieuses, si possible ! Le fait est que rien ne prouve mieux la douceur du régime auquel nous a astreints la Commune, c’est que depuis quarante jours de siège, aucune mesure de ce genre n’avait été prise. Toute femme entre dans Paris et en sort sans difficulté, tous les garçons, tous les hommes au-delà de 40 ans, tous ceux qui sont employés dans quelque service public, tous ceux qui travaillent ou prétendent travailler dans le commerce des subsistances. Parmi eux combien d’agents de Versailles, combien de soldats déguisés peut-être ! On exige une carte d’identité, la mesure n’est certes pas trop sévère, malheureusement, elle n’est que d’une faible garantie : car les cartes d’identité se passent ou se prêtent, se vendent même avec la plus grande facilité. On ne semble pas prévoir l’impossibilité dans laquelle se trouveraient tous les citoyens qui ne font pas partie de la garde nationale, de se faire délivrer immédiatement leur carte, c’est une maladresse qui rend l’arrêté provisoirement inexécutable, raison de plus pour lui épargner les furieuses critiques des libéraux. Quant à l’incident qui a donné lieu au décret, il est encore enveloppé de mystère. Les journaux nous apprennent seulement que hier, dans l’après-midi, on a arrêté trois faux gardes nationaux qui, cheminant par les égouts, devaient déboucher à la caserne des Minimes où l’on détient avec leurs femmes, sans leur faire aucun mal, des gendarmes et sergents de ville faits prisonniers ou gardés en otages. Cette nuit, un autre soi-disant garde national est encore très malencontreusement apparu hors d’un égout. On doit les explorer très soigneusement ces égouts.

Depuis les affaires d’Issy et du Moulin Saquet, et quelques autres assez embrouillées, la trahison est dans l’air. Ça et là on découvre des dépôts d’armes, d’uniformes et de brassards tricolores, des canons sont encloués, on ne sait par qui. On dit Paris inondé d’espions, et les boulevards parsemés de figures que les uns ou les autres se rappellent vaguement avoir entrevues à Versailles. Hier, à la grille du Luxembourg, j’avisai dans un groupe auquel il débitait des menteries, un courtaud de sacristie, avec les mots d’épicier en articles de sainteté écrits sur son front. Bobèche et finassier, il projetait des œillades sournoises, cherchant un compère. Son regard se heurta au mien, une minute après, le cafard avait disparu.

La plus forte alarme a été donnée par une proclamation du Comité de Salut Public, affichée il y a deux ou trois jours. Elle m’a mis en colère. Les traîtres sont moins dangereux que de pareils maladroits.

Au peuple de Paris.
Citoyens,

La Commune et la République viennent d’échapper à un péril mortel.

La trahison s’était glissée dans nos rangs. Désespérant de vaincre Paris par les armes, la réaction avait tenté de désorganiser nos forces par la corruption. Son or, jeté à pleines mains, avait trouvé jusque parmi nous des consciences à acheter.

L’abandon du fort d’Issy, annoncé dans une affiche impie par le misérable qui l’a livré, n’était que le premier acte du drame : une insurrection monarchique à l’intérieur, coïncidant avec la livraison d’une de nos portes, devait le suivre et nous plonger au fond de l’abîme.

Mais cette fois encore, la victoire reste au droit.

Tous les fils de la trame ténébreuse dans lesquels la révolution devait se trouver prise, sont, à l’heure présente, entre nos mains.

La plupart des coupables sont arrêtés.

Si leur crime est effroyable, leur châtiment sera exemplaire. La cour martiale siège en permanence. Justice sera faite.

Citoyens,

La révolution ne peut être vaincue, elle ne le sera pas.

Mais s’il faut montrer au monarchisme que la Commune est prête à tout plutôt que de voir le drapeau rouge brisé entre ses mains, il faut aussi que le peuple sache bien que de lui, de lui seul, de sa vigilance, de son énergie, de son union dépend le succès définitif.

Ce que la réaction n’a pu faire hier, demain elle va le tenter encore.

Que tous les yeux soient ouverts sur ses agissements.

Que tous les bras soient prêts à frapper impitoyablement les traîtres. Que toutes les forces vives de la révolution se groupent pour l’effort suprême, et alors, alors seulement, le triomphe est assuré.

À l’Hôtel de Ville, le 12 mai 1871.

Le Comité de Saint Public,
Ant. Arnaud, Eudes, F. Gambon, G. Ranvier.


Lundi, 16 mai.

Je l’ai vu tomber le « monument deux fois impérissable, fait de gloire et d’airain ». Je l’ai vu tomber, la colonne Vendôme, symbole de la dynastie Bonapartiste, glorification de l’Empire, hochet du chauvinisme.

Ah ! qu’on est fier d’être Français, quand on regarde la colonne !

Maintenant qu’il n’aura plus la colonne à regarder, le Français ne sera plus si fier, et ce sera tant mieux !

« Attendu, avait dit la Commune, que la présence de la colonne Vendôme est une insulte perpétuelle à l’humanité et la négation de la fraternité des peuples, la colonne sera démolie ! » Posé en ces termes, le décret de la Commune était indiscutable ; il fallait que la colonne tombât devant la République Universelle.

En province, le décret avait soulevé de terribles clameurs. Au dire de tous les ratapoils et de toutes les vieilles culottes de peau, Paris, privé de sa colonne, à laquelle affluaient jadis, le 5 mai, les Vieux de la Vieille Armée, n’était plus qu’une Mecque sans Casbah, qu’une Jérusalem sans Temple de Salomon, qu’une Moscou sans Kremlin… La Vieille France de la « Grande Nation », de la « Gloire et de la Victoire », n’est pas encore tout à fait morte, comme il serait raisonnable de l’espérer ; en s’obstinant à regarder Austerlitz et Iéna, elle pouvait réussir à oublier Sedan ; en fredonnant quelques flonflons du gaudrioleux Béranger, elle pouvait chasser des remords de Napoléon III.

On ne se doutait pas combien la province tient à sa colonne. On eût dit que cette asperge était le rejeton de la plante rurale, apparaissant soudainement au centre de Paris. Et la province, qui criait naguère sur tous les tons : « Que nous importe Paris ? » a réclamé tout à coup : « Mais Paris, c’est la concentration même de la province, et tout ce que possède Paris nous appartient. La colonne, c’est notre plus belle page d’histoire, et nul n’a le droit de nous la déchirer. Et de plus, c’est une magnifique œuvre d’art ; à preuve que c’est une contrefaçon de la colonne Trajane. » Je sais des habitants des départements qui se sont risqués dans cet horrible Paris pour contempler encore une fois la colonne.

Ici, les défenseurs de cet objet étaient bien plus modérés dans leurs arguments : ils alléguaient pour la plupart qu’à moins de vouloir ressembler à un de ces ennuyeux villages de quatre à cinq cent mille âmes aux États-Unis, Paris ne doit pas, à chaque révolution, se divertir des monuments de l’époque antérieure. Ils alléguaient cette merveille de Florence qui est devenue le plus beau et le plus complet musée archéologique, grâce au soin pieux avec lequel on conserve, on restaure, on gratte et on époussette les vieilles pierres… Mais Paris, répondait-on, veut faire de l’histoire et non pas seulement en conserver les débris. Paris ne veut point parmi les nations remplir le rôle de ces héritiers de grandes maisons nobles, à Rome, à Venise, à Florence, à Madrid, héritiers fainéants, qui passent leur temps à montrer les galeries collectionnées par leurs ancêtres, et gagnent des piécettes en se déguisant en cicérones.

Celui qui écrit ces lignes, comprenant la nécessité qu’il y a pour un peuple de continuer son histoire et de briser quelquefois avec elle, avait proposé de transformer la colonne Vendôme en poteau d’infamie, de la briser par le milieu, et d’y attacher un énorme poteau de bronze :

Dynastie des Bonaparte
18 Brumaire et 2 Décembre
Austerlitz et Waterloo, Iéna et Sedan.

Mais il fut répondu, à tort ou à raison, je ne sais, que les piloris sont infamants, et par conséquent infâmes, qu’une nation n’a pas le droit de se mettre elle-même au carcan et qu’il est contraire à la morale publique d’attrister le regard de l’honnête homme qui passe, par l’exhibition du malfaiteur ou des témoignages de son crime.

Soit ! N’insistons pas. La Commune a parlé, elle a libellé son décret au nom de la Fraternité Universelle, principe nouveau en face de la vieille histoire, principe supérieur à celui du châtiment et de l’expiation. Tombe donc la colonne ! Tombe donc l’idole du plus grand malfaiteur du siècle ! Déblayons, nettoyons.

La foule était énorme, elle stationnait sur la place et aux alentours de la place, depuis plusieurs jours, dans l’attente de l’événement. La colonne avait été sciée obliquement au ras du piédestal, au-dessous duquel on avait creusé la terre par devant, remplaçant la terre par des étais. Des cordes passées au cou du faux-bonhomme de bronze s’enroulaient autour de cabestans. À cinq heures trente-cinq minutes du soir, à un simple coup de sifflet, sans aucun coup de canon, les cabestans tournent, les étais tombent, la statue remue lentement, comme stupéfaite, elle s’incline en arrière en regardant le ciel bleu. Patatras ! elle git dans un fumier, profond de vingt à trente pieds, elle est tombée plus bas que le fumier et s’enfonce à travers le bitume. En l’air déjà, la colonne s’était cassée, la tête du parjure était séparée du tronc, le bras du meurtrier était coupé, la main qui tenait la Victoire était brisée.

« Vive la République "Universelle ! » crie-t-on de tous côtés. On s’approche, on entre dans le nuage de poussière. « Comment ! la croûte de bronze était si mince ! Comment, ce faux empereur romain qu’on croyait si grand, était aussi petit que ça ! Et de près, que sa figure est vilaine et laide ! Il lui valait bien la peine de se déshabiller de sa redingote grise, de ses bottes et de son petit chapeau, pour se mettre en chemise et caleçon, manière d’indiquer qu’il entrait dans son apothéose, et qu’il ne daignait pas rester simple empereur des Français, mais qu’il voulait être sinon Dieu, du moins empereur du monde entier. Voilà ce qui l’a perdu, voilà pourquoi on lui piétine dessus, et voilà comment on lui crache maintenant à la figure ! M’en allant, je rencontre le correspondant d’un journal allemand, il arrivait essoufflé. C’était un ancien ami. Je m’attendais à ce qu’il me féliciterait, l’idole de l’Erzfeind ne venait-elle pas de tomber, renversée de nos propres mains. Il était dépité : « Vous attentez aux droits historiques ! »

En réfléchissant, je finis par comprendre qu’en mettant de côté Austerlitz et Iéna, on ôtait par cela même quelque importance à Sedan, la contrepartie de ces deux batailles. N’importe, viendra le jour, espérons-le, où, grâce à la fraternité des nations, la France et l’Allemagne de l’avenir ne seront pas plus fières ou chagrines de leurs conquêtes ou défaites, que la France d’aujourd’hui n’est fière ou chagrine des péripéties diverses de la lutte épique et séculaire entre l’Aquitaine et la Lorraine.

La chute de la colonne Vendôme, c’est l’arrachement de l’idée napoléonienne du cœur de la France. Je ne sais si on la rehissera jamais sur son piédestal, si on rafistolera ce vieux bronze comme les gagne-petit raccommodent les soupières cassées, mais je sais que le coup qui brise l’idole est mortel pour le dieu. Je ne sais pas si, fragiles éphémères voletant pendant trente, quarante ou cinquante années d’un brin d’herbe à quelques bouts de roseau, nous entrerons dans le monde nouveau… Mais je sais que décidément l’instinct a pris forme dans la conscience du peuple, qui après avoir vu les hontes, les crimes et les horreurs des champs de bataille, aspire maintenant au jour heureux de la Paix universelle et de la Fraternité internationale.

Mercredi, 17 mai.

À Versailles, quelques instants avant que M. Favre présentât à l’Assemblée son traité de paix, un zouave du pape proposait à l’Assemblée d’ordonner des prières dans toute la France pour supplier Dieu d’apaiser nos discordes civiles et de mettre un terme aux maux qui nous affligent. Cela semble naïf et serait presque touchant, si c’était sincère. Avant d’implorer l’Eternel qu’il fasse un miracle pour en finir avec la guerre civile, on pourrait essayer de ne plus la continuer et, pour mettre un terme aux maux qui nous affligent, on pourrait écouter avec bienveillance les francs-maçons, les syndicats du commerce, les délégués de la Ligue d’Union, les représentants et les adresses de tant de conseils municipaux. Mais Versailles ne comprend qu’une seule manière d’en finir avec la guerre civile, c’est de forcer la porte de Paris avec obus et pétards et de lancer dans ses rues des régiments d’infanterie, des escadrons de cavalerie, sabre dégainé.

Un de nos généraux a appuyé la motion par une petite oraison acquise à l’histoire : « Messieurs, tout à l’heure, un jeune et brave soldat mutilé est monté à la tribune, demandant que des prières publiques aient lieu pour la cessation de nos maux. Savez-vous, Messieurs, comment nous sommes appelés dans les livres d’éducation des pays étrangers ? : « La nation impie ! » (Mouvements divers.) Laissez-moi continuer, je vous prie, Messieurs. Dans un grand pays, au delà de l’Océan, dans une grande République, on n’ouvre jamais un congrès sans invoquer le secours de Dieu. Il n’arrive jamais un malheur sans que le Président demande des prières et des jeûnes. (Rumeurs). Nous sommes la seule nation qui n’agisse pas ainsi… Je demande l’urgence pour la proposition. Nous faisons attendre Dieu. »

On a trouvé bien exigeant le général de sacristie. Paris a encore dans l’estomac les cinq mois du jeûne prussien, et M. Thiers fait encore tout son possible pour arrêter nos approvisionnements. Néanmoins l’idée méritait d’être prise en considération. Il y a trois partis dans les bureaux : les radicaux plus ou moins athées, les loyaux cléricaux, et enfin l’opposition constitutionnelle. Ce sont les parlementaires qui se sont opposés le plus fortement au projet, qui a été adopté hier par plus de 400 voix contre une centaine d’abstentions. Il n’y aura pas de jeûne, mais simplement des prières, et pas immédiates, car Dieu peut attendre, mais la Prusse ne veut pas attendre. C’est ce que vient de dire le pieux M. Favre. « Nous sommes au 17, le traité doit être ratifié le 20 ; si le 21, il ne porte pas votre signature, gare ! « Nous ne devons pas faire attendre… il allait ajouter l’empereur Guillaume », mais les murmures lui ont rappelé qu’il parlait dans le palais de Louis XIV.

Mercredi, 17 mai.

Vers les six heures du soir, j’étais au Ministère de l’Instruction publique, écrivant une lettre. Tout d’un coup, la table tremble sous ma main, les meubles dansent, glaces et vitres cassent, la détonation est assourdissante… — « Qu’est-ce ? — Une explosion, évidemment, quelque fort qui a sauté. »

Nous courons à une fenêtre du second étage. Un champignon avait jailli du sol jusqu’au zénith. La tige, haute de quelques centaines de mètres, un à deux kilomètres, disparut rapidement, il ne resta que le chapeau formant voûte et dont les lamelles latérales allaient s’élargissant en spires et volutes. Bientôt le météore prit l’aspect d’une méduse immense, d’un corps rose doré, développant dans les profondeurs des cieux azurés de prodigieux suçoirs, d’énormes tentacules blanches tournant et tourbillonnant sur elles-mêmes.

C’était la Mort qui planait sur Paris. Ces nuées blanches aux nuances orangées, c’était l’explosion de quelques millions de cartouches et de milliers de boîtes à mitrailles, c’était un ouragan crevant en grêle de fer et de plomb. Plus de doute, c’est la poudrière du Champ-de-Mars, la cartoucherie dans l’avenue Rapp qui ont sauté.

Courons au désastre !

Sur l’esplanade des Invalides, nous rencontrons une masse hurlante. Au milieu, plusieurs gardes nationaux poussant en avant par le corps et les épaules un malheureux, pâle et hagard, muet, furieux, impuissant : sous sa chevelure rouge, la nuque était sanglante des griffes qui l’avaient saisie. On marchait vers un mur blanc. « C’est là, criait-on, c’est là qu’il sera fusillé ! » Arrive un officier. Il est à cheval. Il s’enquiert… Je parviens à lui glisser un mot : « Innocent ou coupable, il faut que cet homme soit interrogé sérieusement. » L’officier était déjà de cet avis, et l’on se dirige vers le Ministère de la Guerre.

Arrivée aux grilles, la foule ne lâche sa victime qu’avec une sorte de rage : « Vous verrez qu’ils le feront échapper comme tous les autres ! » Je faillis me faire un mauvais parti en plaidant la nécessité d’un interrogatoire ; on m’accusait déjà d’être complice. Et l’on criait : « Il faut qu’on nous fusille des otages, des otages sérieux ! »

De noirs tourbillons de fumée nous guident vers le lieu du sinistre. La chaussée, les trottoirs se jonchent de verres, de débris. Nous rencontrons des malades de l’hôpital du Gros-Caillou, en bonnets de nuit, en robe de chambre, des hommes sans pantalon, des femmes en simple jupe, ils sont jaunes, dévastés. Des blessés s’enfuient clopin-clopant, sur des béquilles ; sur des brancards on transporte des masses sanguinolentes ; entre des manteaux et des matelas on distingue vaguement des formes humaines. Voici un vieillard : nous enveloppons d’un mouchoir sa tête trouée. Une pauvresse frissonne de tous ses membres, sa mâchoire claque de frayeur, elle se tient debout néanmoins, de la tempe et des joues, le sang ruisselle sur sa robe déchirée. Une femme est assise sur le trottoir, rouge, effarée, muette, dans tout ce tumulte elle ne voit rien, n’entend rien, elle est folle. On a vu passer une échevelée, emportant dans ses bras le corps sanglant et noir de sa petite fille ; un enfant de cinq ans se traînait accroché à sa jupe, elle allait criant : « Mon mari ! mon mari ! » et tomba évanouie. Une autre s’est jetée par la fenêtre, — tuée raide.

Déménagement partout. Un homme emporte un enfant à chaque bras, un troisième sur le dos. Serins et étourneaux sont transbordés dans des cages, une vieille s’est chargée d’un globe de verre renfermant une couronne d’oranger sur un velours rouge.

Nous passons devant l’hôpital du Gros-Caillou, les fenêtres sont défoncées, les lits sont désertés. Dans la chapelle, un fouillis de choses renversées, plâtras et débris, jusqu’aux barres des fenêtres qui sont tordues et descellées. Nous sommes enfin au lieu du sinistre. Le sol est jonché comme de crottins d’un parc à brebis, ce sont des balles, le terrain en est noirci.

Ce qui fut la cartoucherie s’étend devant nos yeux, champ nu et fumant, solfatare de plusieurs hectares d’étendue. Les pompes accouraient au galop, des chaînes s’étaient organisées, une multitude grossissante travaillait au sauvetage, qui, au début surtout, était encore héroïque. L’incendie faisait exploser des cartouches encore intactes, il fallait noyer encore bien des poudres. Allons-y comme les autres, allons-y !

Quelques instants après je me trouvai à mon tour tenant le tube de cuir, aveuglé par la vapeur, ne distinguant aucun objet à trois pas, ne voyant que l’amas de cartouches fumantes sur lesquelles je me tenais et les entendant crépiter dans les alentours. Au Vésuve, immergé dans les fumées du cratère, j’avais éprouvé des sensations analogues.

Les arbres de la promenade sont effeuillés, cassés ou ébranchés ; dans leurs rameaux ont été lancées des plaques de tôle, du plomb en fusion qui s’est figé en dentelures. Des trottoirs de granit sont fendus et brisés, la pierre, chaude encore, s’effrite dans la main. Sous le poids des balles, les toits se sont effondrés, l’air comprimé a crevé les parois de planches, lézardé les murailles. La cité ouvrière, un des titres de gloire de l’empereur Napoléon III, construite pour l’Exposition universelle, ébranlée du faîte aux fondements, a été abandonnée. Sur la façade, au quatrième étage, un cadavre projeté s’est empreint en une large tache noire. Par dessus le bâtiment, des bras, des jambes, des torses ont été lancés à deux ou trois cents mètres de là. J’ai piétiné pendant mon travail sur une flaque de sang : il y avait eu une écurie en cet endroit. L’explosion a produit des effets étranges. Des personnes qui se croisaient sur le Champ de Mars sont tombées et restées évanouies ou paralysées pendant une demi-heure. Des chevaux se sont abattus et relevés pour retomber encore.

Environ cent cinquante baraquements ont été détruits, mis en pièces ou démolis. Néanmoins tous les hangars de la cartoucherie n’ont pas été atteints, le désastre n’a pas été complet ; mais la dévastation est énorme, inimaginable, c’est une de ces choses qu’on regarde et qu’on analyse tout comme on examine quand on est la proie d’un cauchemar ou d’une hallucination funeste.

Combien ont péri ? C’est ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne saura jamais.

D’un poste de gardes nationaux, on n’a pu retrouver la moindre trace. Si pour une cause qui restera un mystère, des centaines d’ouvrières qui travaillaient à la capsulerie n’avaient été congédiées une demi-heure avant l’heure ordinaire de sortie, heure de l’explosion, le malheur eût été plus affreux encore. On évalue généralement le nombre des morts à une centaine.

— Et la cause ? la cause ?

M’est avis que c’est un accident. Mais le peuple y veut voir une trahison. Il dit que les religieuses du Gros Caillou ont été prévenues, ainsi que telles et telles personnes. Il rappelle qu’hier une petite poudrière a éclaté à peu près dans les mêmes circonstances à Clignancourt ; il y a quatre ou cinq jours une autre près de la Bièvre. Les explosions ont lieu dans les derniers huit jours demandé par M. Thiers à l’Assemblée de Versailles pour réduire Paris et le forcer à se rendre sans conditions.

Quoi qu’il en soit la garde nationale est furieuse, la population, exaspérée, crie vengeance. Encore une ou deux journées de ce genre, et les massacres de septembre redeviennent possibles.

Si ces explosions ne sont pas le fait d’accidents et sont réellement des moyens psychologiques employés par M. Thiers, M. Thiers joue un jeu bien dangereux. Loin de baisser la tête, le peuple la relève avec fureur.

Le Mot d’Ordre de Rochefort, dépassé, dépaysé, démoralisé depuis longtemps, n’est qu’un faible écho de l’indignation des masses quand il s’écrie :

« Désespérant de nous vaincre par le courage, de nous écraser avec leur artillerie, de nous brûler avec leurs bombes, ils paient à prix d’or des assassins, des espions de tous rangs pour corrompre ou assassiner nos chefs, effrayer ou acheter nos soldats. Enfin quand rien ne leur a réussi, que l’heure suprême est arrivée, ils font sauter des quartiers de la capitale tout entiers, pour anéantir nos provisions de guerre et nous mettre dans l’impossibilité de lutter, en cas probable d’une attaque nocturne. »

Par suite la Commune a invité son Procureur et le délégué de la justice à mettre à exécution la loi concernant les otages. Voilà donc Monseigneur de Paris et le sénateur Bonjean tenus pour responsables.

N’étant pas catholique, ces façons de vicariat, et ces procédés d’expiation nous répugnent et nous révoltent. Et, malgré les clameurs populaires, nous croyons que l’exécution ab irato de ces deux grands dignitaires de l’Eglise et de l’Empire serait une grosse faute politique, surtout venant après une instruction sommaire, comme toutes celles qui se font en cour martiale, après une instruction qui n’emporterait pas dix fois la conviction avec elle.

Mercredi 17 mai.

Après le fort d’Issy, voici le fort de Vanves que nous sommes obligés d’évacuer définitivement. Evacué avant-hier, Vanves n’a été occupé par les Versaillais qu’hier. M. le Marquis de Galliffet, celui-là même qui a fusillé Flourens et des gardes nationaux prisonniers, s’empresse d’annoncer au monde qu’il a pris la forteresse de haute lutte, mais qu’il n’y a trouvé que quelques canons et quelques ivrognes. Quelques ivrognes sans doute, qui depuis 45 jours tiennent la tête à « la plus belle armée du monde. »

À vrai dire, Vanves et Issy ont été pris quand ils n’existaient plus, mais comme les villages tout autour ne sont pas encore démolis par le canon, les fédérés s’y sont barricadés, ainsi qu’à Montrouge, et s’y battent de maison en maison avec le même acharnement qu’à Neuilly et à Levallois.

Les quartiers d’Auteuil et de Passy sont devenus absolument absolument inhabitables sous les obus du plus fort calibre que font grêler sur eux Montretout et le Mont-Valérien.

On a observé que la canonnade dure journellement depuis le lever du soleil jusqu’à la nuit ; puis, après deux heures de calme relatif, reprend à dix heures du soir jusqu’au matin. Vingt-deux heures de bombardement sur vingt-quatre. O charmantes journées du riant mois de mai !

Mais l’effroi du bombardement est peu de chose à côté de l’horreur des combats corps à corps.

Au Couvent des Oiseaux, on s’est entredéchiré, deux cent cinquante lions contre trois cents tigres. Les détails sont épouvantables. L’avant-veille au parc des Oiseaux (quel gracieux nom !) les fédérés chassent d’une barricade des ruraux ; emportés par la furie, il les poursuivent jusque dans leurs retranchements. De ces retranchements sort une troupe de Versaillais qui chargent à la baïonnette. Les Parisiens acceptent la lutte inégale, mais, écrasés par le nombre, ils s’affaissent sous une pluie de balles, ils finissent par se replier faute de renforts.

À leur tour, enivrés par ce succès, les lignards poursuivent les gardes nationaux et leur pointe en avant fut si vigoureuse qu’ils se trouvèrent sans le savoir en présence de deux bataillons communeux qui, les prenant à revers, les enveloppèrent et déchargèrent sur eux leurs armes presqu’à bout portant ; il y eut là un effroyable pêle-mêle. Il faisait nuit, et dans l’obscurité augmentée par la fumée de la poudre, ni fédérés ni ruraux ne se reconnaissaient plus. On s’entrefusilla, on s’entrelarda de coups, on ne se retira qu’après s’être aperçu que chacun frappait sur ses amis autant que sur ses ennemis.

Ce Parc des Oiseaux, ces hommes s’entr’égorgeant dans la nuit, voilà bien l’image de la France !

Jeudi, 18 mai.

On se plaignait que la Commune fût tellement dépourvue d’homogénéité qu’elle n’ait pu s’articuler en majorité et en minorité, comme le sont tous les corps politiques qui s’organisent. Ce fractionnement s’est fait à la fin, mais brutalement et prenant immédiatement la forme extrême de la scission. La minorité, composée des hommes qui ne sont pas les moins sympathiques et réputés les moins intelligents de la Commune, a publié avant hier un manifeste annonçant que chacun de ses membres, rompant la solidarité avec la majorité, se retirait dans son arrondissement et se claquemurait dans l’administration de la mairie. La raison alléguée était que, par l’institution du fameux Comité de Salut Public, la Commune avait virtuellement donné sa démission entre les mains du Comité Central. La raison réelle était l’échec subi par la minorité dans le choix des membres de ce Comité et la révocation de la commission militaire sortie de ses rangs.

Cette manœuvre n’était pas très adroite, cette retraite pas très glorieuse ; elle pouvait même être fatale, non seulement à la majorité mais à la Commune entière.

La majorité n’hésita pas un instant et, par une note publique également, elle convoqua une séance extraordinaire pour le lendemain. Appel nominal devait être fait de tous les membres, et gare aux absents !

Intimidée, la minorité obéit à la sommation ; tête basse, elle rentra par la petite porte, et reçut humblement la rude semonce qu’on ne lui ménagea pas. L’honneur de personne n’a gagné à cet incident qui est fâcheux autant qu’une grosse perte de guerre. Les plus favorables à la Commune ne peuvent s’empêcher d’avouer qu’un Gouvernement qui agit de la sorte n’est pas à la hauteur de la situation. Une autre preuve que la Commune patauge misérablement, c’est qu’elle trouve le temps de discuter des propositions comme celles-ci :

Tous les citoyens âgés de dix-huit ans et toutes les citoyennes âgées de seize ans, qui déclareront devant le magistrat municipal qu’ils veulent s’unir par les liens du mariage, seront unis à la condition qu’ils déclareront n’être pas déjà mariés, ni parents jusqu’au degré qui est un empêchement légal. Ils sont dispensés de toute autre formalité, leurs enfants seront reconnus légitimes.

Tous les enfants naturels non reconnus sont adoptés par la Commune et légitimés.

Et encore :

Les titres de noblesse, armoiries, livrées, privilèges nobiliaires, et toutes distinctions honorifiques sont abolis. Les pensions, rentes, apanages et afférents sont supprimés.

Les majorats de tout genre sont abolis, les rentes, pensions et privilèges en dépendant sont abolis, etc.

Ce n’est pas que ces projets de décrets fussent mauvais pour la plupart, mais la Commune à tort de vouloir effectuer toutes les réformes possibles et de ne rien laisser à faire à la France. Il faut avoir l’esprit merveilleusement dégagé des sanglantes luttes à Vaugirard, à Montrouge et aux Oiseaux, pour se préoccuper déjà de l’état civil des enfants issus de mariages entre de grands enfants de dix-huit et de seize ans.

En recevant la dépêche au sujet de l’explosion, avenue Rapp : « C’est de la trahison, s’écrie Billioray, rentrant avec des nouvelles, et vous discutez ! « On a arrêté le traître qu’à mis le feu… »

Le citoyen Urbain présente à la Commune un rapport :

Le chef d’Etat-major de la 7e légion porte à la connaissance de la commission militaire les faits suivants :

« Le lieutenant Eutin a été, aujourd’hui, par nous envoyé comme parlementaire au fort de Vanves et aux alentours pour, accompagné du docteur Leblond et de l’infirmier Labrune, chercher à ramener les morts et les blessés que notre légion a laissés en évacuant ce fort.

« Arrivés à la limite de nos grands gardes, ils ont rencontré un commandant à la tête de ses hommes, qui leur a serré la main et leur a dit adieu, leur affirmant qu’il ne croirait pas dire vrai en leur disant au revoir.

« Et à l’appui de ce dire, le commandant a ajouté :

« Ce matin, dans la plaine, j’ai vu à l’aide de ma longue-vue un blessé abandonné ; immédiatement j’ai envoyé une femme attachée à l’ambulance, qui, portant un brassard et munie de papiers en règle, a courageusement été soigner ce blessé.

« À peine arrivée sur l’emplacement où se trouvait ce garde, elle a été saisie par cinq Versaillais qui, sans que nous puissions lui porter secours, l’ont outragée et, séance tenante, l’ont fusillée sur place.

« Malgré ces dires, le lieutenant Eutin accompagné du major et de l’infirmer susnommés, a poussé en avant, précédé d’un trompette et d’un drapeau blanc, ainsi que du drapeau de la Société de Genève.

« À vingt mètres de la barricade, une fusillade bien nourrie les a accueillis. Le lieutenant croyant à une méprise a continué de marcher en avant : un second feu de peloton leur a prouvé la triste réalité de cette violation des usages parlementaires et du droit des gens chez les peuples civilisés ; une troisième fusillade a seule pu les faire rétrograder.

« Il a dû revenir, laissant au pouvoir des Versaillais dix-neuf morts, soixante-dix blessés ».

(Salut Public, 20/5).

Sitôt le rapport lu, le citoyen Urbain s’écrie :

« Je demande soit à la Commune, soit au Comité de Salut Public, de décider que dix des otages que nous tenons en mains soient fusillés dans les 24 heures en représailles du meurtre de la cantinière et de notre parlementaire accueilli par la fusillade, au mépris du Droit des gens, je demande que cinq de ces otages soient fusillés solennellement, à l’intérieur de Paris, devant une délégation de tous les bataillons et que les cinq autres soient fusillés aux avant-postes devant les gardes témoins de l’assassinat. »

Le citoyen J. B. Clément : « J’appuie la proposition Urbain. Les nôtres, détenus à Versailles sont excessivement maltraités. On leur donne très peu de pain et d’eau. On débite des infamies sur leur compte. On les frappe à coups de crosse : il faut en finir ! »

Une discussion s’ensuit, et, fort heureusement, on renvoie à plus ample informé la résolution à prendre.

L’exemple cité par Urbain n’est pas le seul qu’on raconte et qu’on croie. Par le temps qui court, plus les choses sont horribles, plus elles rencontrent facile créance. Si M. Thiers voulait déclarer seulement que les procédés entre Versaillais et Parisiens ne doivent pas être plus hideux et plus atroces qu’ils ne l’étaient naguère entre Français et Prussiens, il ferait un pas vers la conciliation dont tous les cœurs humains lui tiendraient compte, mais non ! Tandis que le peuple ici, ahuri par l’effroyable vacarme de la canonnade et du bombardement, exaspéré par l’explosion des capsuleries et cartoucheries, entrevoit dans son imagination troublée quelques traîtres qui se glissent dans l’ombre, déterrent quelques fils électriques, font partir une allumette… Et voilà Paris tout entier, qui jaillit dans les airs, nouveau Vésuve, éclatant en flammes et écrasant deux millions d’hommes sous une grêle de ferrailles et de pierres de taille, tandis que les fumées de poudre nous enivrent et que les vapeurs de soufre nous empoisonnent, il semblerait que Versailles ait juré de nous pousser à bout, et de faire périr Monseigneur Darboy et les quatre à cinq cents répondants entassés dans les prisons de la Commune.

Jeudi 18 mai.

Ce n’était point de la parade… ce n’était point une démonstration vaine que la Fédération des Francs-Maçons et corporations ouvrières s’engageant à prendre les armes pour la défense de Paris. Dans les bataillons qui marchent au combat, sur les cercueils qui en reviennent, les insignes du Grand-Orient et du Compagnonnage ne manquent certes pas. Ce matin je lisais une annonce :

« Enterrement civil

« Les francs-maçons et compagnons fédérés sont invités à l’enterrement civil du citoyen Faretête Charles, compagnon Passant, charpentier, mort en combattant. »

Je ne sais si c’est le cortège du compagnon Passant que, pendant un quart d’heure, j’ai regardé défiler le long de la rue Richelieu, mais ce n’était point un enterrement ordinaire. Ce n’était point l’indifférence sous un léger masque de convenance qui présidait à cette cérémonie funèbre. L’attitude était solennelle et triste, l’impression grandiose et émouvante ; chacun pensait : demain, dans huit jours, dans quinze jours peut-être, ce sera mon tour ou celui d’un autre frère… En avant, les sourds et lourds roulements des tambours voilés de crêpe suivaient les gardes nationaux armés, puis le char mortuaire noir avec quatre flamboyants drapeaux rouges, divers insignes du travail sur le cercueil, marteau, truelle, les insignes du combat, sabre et baïonnette, une couronne d’immortelles, les tristes fleurs de la mort. Tous les symboles que nous n’avions aperçus jusque-là que dans la nuit du Temple, aux lumières de l’atelier, paraissaient au grand jour. Loge succédait à loge, corporation à corporation, elles marchaient lentement, lentement !…

Passe, passe ! pauvre compagnon Passant ! Tu auras passé fidèlement et loyalement sur le chemin du Devoir !

Jeudi 18 mai.

Les circulaires du Gouvernement de Versailles sont devenues monotones, depuis deux mois que cela dure (deux mois aujourd’hui !) ; il est fatiguant d’entendre M. Favre crier au meurtre, au pillage et au vol, M. Thiers crier au vol, au pillage et au meurtre, et M. Dufaure crier au pillage, au meurtre et au vol. La variété des tons rompait l’uniformité ; M. Favre, voix de poitrine sonore, M. Thiers criaille avec un fausset aigu, M. Dufaure a l’éloquence mélangée de pituite. L’habile M. Jules Simon se tenait coi, peu soucieux de se compromettre plus qu’il ne faut ; mais ses collègues lui ont imposé de mélanger sa voix à leur concert : il a donc fallu s’exécuter. Entre deux soupirs, l’homme du Devoir a glapi, chacal enrhumé, sa harangue à l’Université. L’accent est d’une âme vile, basse, plate et cauteleuse, l’âme d’une punaise, si la punaise est spiritualiste ; toutefois, il se monte assez naturellement jusqu’à l’arrogance et prend l’air hautain du cuistre bouffi, le genre à la Bossuet du directeur d’institution M. Pet de Loup : « sévère mais juste. »

Il débute ainsi :

« Je veux bien croire que les mensonges répandus par les journaux de l’insurrection ont fait prendre le change sur certains événements ; je fais la part de la jeunesse, de l’inexpérience et surtout de l’excitation produite par les terribles commotions des six derniers mois. Mais que des esprits cultivés aient besoin d’être avertis pour juger entre la France et une poignée de criminels, voilà, je l’avoue, ce qui me confond. »

… Puis de sa voix rauque et étouffée, traversée par des éclats de rage, il explique péniblement, laborieusement, combien est criminelle la poignée de criminels, à savoir les seize cent mille habitants de Paris. Enjambons par dessus et sautons à la fin. Le Grand Maître de l’Université inculque à ses recteurs deux moyens pour arracher la société au gouffre dans lequel elle se débat : moucharder leurs professeurs et instituteurs, et ensuite « préparer pour notre pays une génération qui sache souffrir et obéir. »

Le 7 mai, M. Thiers a lancé par la gueule d’un de ses canons une nouvelle adresse aux Parisiens, celle-ci la dernière. M. Thiers le prend de très haut avec le grand Paris : « Parisiens, pensez-y mûrement, dans très peu de jours nous serons dans Paris. »

« Il dépend de vous de prévenir les désastres irréparables d’un assaut. Vous êtes cent fois plus nombreux que les sectaires de la Commune… Jusqu’ici nous avons écouté toutes les délégations qui nous ont été envoyées, et pas une ne nous a offert une condition qui ne fût l’abaissement de la souveraineté nationale devant la révolte. Nous avons répondu à ces délégations que nous laisserions la vie sauve à ceux qui déposeraient les armes, que nous continuerions le subside aux ouvriers nécessiteux. Nous l’avons promis, nous le promettons encore… Le Gouvernement aurait désiré que vous puissiez vous affranchir vous-mêmes des quelques tyrans qui se jouent de votre liberté et de votre vie. Puisque vous ne le pouvez pas il faut bien que nous nous en chargions. Jusqu’ici, le Gouvernement s’est borné à l’attaque des ouvrages extérieurs. Le moment est venu où, pour abréger votre supplice, il doit attaquer l’enceinte elle-même. Il ne bombardera pas Paris comme les gens de la Commune et du Comité du Salut Public ne manqueront pas de vous le dire… Le gouvernement ne tirera le canon que pour forcer une de vos portes… Il sait, il aurait compris de lui-même, si vous ne le lui aviez pas fait dire de toutes parts, qu’aussitôt que des soldats auront franchi l’enceinte, vous vous rallierez au drapeau national pour contribuer avec notre vaillante armée à détruire une sanguinaire et cruelle tyrannie. »

Ceci veut dire que M. Thiers, n’ayant pas encore pu réduire Paris avec la plus belle armée du monde, fait appel aux défections et trahisons intérieures pour le coup décisif qu’il doit préparer, car il est évident que l’absurde abomination de cette guerre civile ne peut plus se prolonger longtemps. M. Thiers a promis le 11 mai à ses Versaillais qu’ils entreront dans les huit jours dans Paris. Sept de ces journées sont écoulées déjà… Le terme fatal expire demain. Puisse la prédiction de M. Thiers être aussi véridique que son affirmation qu’il ne bombarde point Paris, ni même Neuilly, qu’il s’est borné jusqu’ici à l’attaque des ouvrages extérieurs. Et « il ne tirera le canon que pour forcer une de vos portes et il s’efforcera de limiter au point attaqué les ravages de cette guerre dont il n’est pas l’auteur ? » Mentez, mentez encore ! il en restera toujours quelque chose !

Jeudi, 18 mai.

L’Union Républicaine avait envoyé du Congrès de Bordeaux MM. Le Chevalier et Villeneuve. Seulement la police de Versailles avait eu vent de la chose, et les deux délégués ont été arrêtés en route et jetés en prison, prévenus du crime de pacification. Ce petit incident dessine toute la situation.

À peine ces Messieurs ont-ils été sous les verrous, et dans l’impossibilité de se défendre, que le Gaulois, naguère bonapartiste éhonté, et maintenant Thieriste effronté, publie un triomphant article : la Preuve. La preuve que l’Union Républicaine, se posant en conciliatrice, n’est qu’un ramassis de complices de la Commune, la preuve, la voici, noir sur blanc. Les ambassadeurs du Congrès de Bordeaux ont laissé tomber une lettre, tout de suite portée à qui de droit, à Versailles. Cette lettre leur a été adressée, elle est signée par Raoul Rigault, l’infâme Préfet de Police de la Commune qui leur dit : Votre cause c’est la notre… La Commune va vous faire tenir dix mille francs… Envoyez vos réponses chez un tel, marchand de vin… L’honnête Gaulois ajoute : « Nous effaçons le nom pour ne pas entraver l’action de la police. » L’article est signé E. Villemot.

Ici à Paris les membres de l’Union Républicaine protestent avec indignation, il y a là-dessous quelque ténébreuse ignominie… Les délégués du Congrès ne connaissaient pas Raoul Rigault. Raoul Rigault proteste qu’il n’a rien écrit à ces messieurs ; personne à la Commune ne connaît cette affaire ; ces dix mille francs sont une invention.

En y réfléchissant, on arrive à la conclusion : s’il y a faux, il a été perpétré par le Gaulois, et voyez alors la moralité des journaux qui soutiennent le Gouvernement, ou il a été perpétré par la police elle-même, et voyez alors la moralité de la police gouvernementale.

Ce même Gaulois, dans une lettre datée de Paris, le 8 mai, raconte que, dans les nuits du 6 et du 7, la cour de la prison de la Santé a été ensanglantée par « l’exécution d’otages qu’y détenaient les justiciers de l’Hôtel de Ville. On ne connaît pas les noms des victimes… Ces assassinats juridiques sont une parodie grotesque des massacres de l’abbaye… »

Et ailleurs : « Delescluze a armé de nouveaux hommes, mais quelles figures sinistres, quels types louches possèdent tous ces déguenillés. Trois mille femmes font actuellement l’exercice du chassepot. Ces viragos touchent trente sous et les vivres comme le sexe fort…

Et tandis que Le Gaulois donne la preuve, entendez-vous, la Preuve ! que l’Union Républicaine est l’agent payé de la Commune, l’Officiel, rédigé du haut en bas sous la responsabilité expresse et personnelle de M. Jules Simon, raconte qu’il y a eu à la Bastille une grande manifestation pour la ligue de l’Union Républicaine, mais que la Commune l’a fait disperser à coups de fusil, et qu’il est resté pas mal de morts sur la place. Comme on le remarquait, il faut qu’on soit bien blasé et bien indifférent à Paris, maintenant puisque de toutes ces scènes sanglantes, rien n’a transpiré.

Il faut toutefois que l’intervention conciliatrice des grandes villes, la seule médiation possible, tende à devenir un fait et même un fait prochain pour valoir tant de haine, d’insultes et de calomnies à l’Union Républicaine qui l’a demandée dès le premier jour et, depuis n’a cessé de la réclamer et de la préparer. Voici un échantillon du langage qu’emploient à son égard les journaux de l’ordre : « entremetteuse… ni franche, ni loyale… démarches aussi fausses que les paroles… airs hypocrites de sincérité… intervention louche… Et qui insulte ainsi des « hommes qui procurent la paix ? » Evidemment des serviteurs du Dieu de paix, les dévots de la charité, le pieux Univers ! Ô religion, ô famille, ô propriété !

Vendredi 19 mai.

Voici ce que nous lisons dans le Salut Public :

Les batteries de brèche ont été démasquées ce matin au bois de Boulogne, à neuf heures précises. Le feu s’est immédiatement ouvert sur nos remparts avec une rage inouie. Nous comptons au moins 75 coups à la minute, car c’est par bordées de quatre à cinq coups à la fois que nos bastions sont battus par ces enragés.

Comme on pense bien, toute riposte est impossible ; il faut laisser passer cet ouragan de fer. Comme les brèches ne peuvent être faites qu’avec des boulets cylindriques à pointes d’acier, il n’y a pas d’éclats et, par conséquent, ce sont bien 75 boulets qui viennent frapper notre enceinte par chaque minute, plus de quatre mille coups par heure.

Pendant ce temps, le mont Valérien et Montretout envoient sur nos remparts et la porte Maillot quelques centaines d’obus pour compléter l’émotion et le désordre qu’un pareil bombardement a dû faire naître au milieu des habitants de ces quartiers désolés, quelqu’habitués qu’ils puissent être à toutes ces horreurs depuis bientôt deux mois.

À onze heures, la fureur des Versaillais semble se modérer un peu. Dans cet intervalle, Montretout, qui a été moins actif que d’habitude pendant les premières heures, reprend le bombardement des remparts et des quartiers environnants, avec la furie infernale de ses plus beaux jours. Le Point du Jour est battu de toutes parts. Breteuil, les Moulineaux, Clamart et Issy ne cessent de le canonner. Les bastions de Vaugirard seuls répondent à toutes ces attaques aussi bien qu’ils le peuvent.

Le moment de répit que nous venons d’indiquer n’a pas été de longue durée aux batteries de brèche, car à midi elles reprennent avec toute la violence déployée au commencement de l’action.

La porte Maillot est encore plus violemment attaquée que de coutume. Les Versaillais semblent vouloir en finir, de ce côté, avec une résistance aussi longue, aussi opiniâtre. La porte Maillot a fort à faire pour répondre à tout et se garer de son mieux. Elle résiste pourtant toujours et riposte encore aux batteries de Courbevoie. Vers trois heures le bombardement du quartier de l’Etoile est effrayant.

Du côté de la porte Dauphine, la pluie d’obus est aussi incessante, et Auteuil et Passy sont encore plus accablés que les jours précédents, parce qu’aux batteries de Montretout, il faut ajouter celles des approches d’Auteuil, dont les projections dépassent souvent nos remparts.

La mitrailleuse se fait entendre de ce côté, et nous donne la certitude d’une attaque versaillaise, repoussée encore par nos courageux bataillons fédérés. Depuis le premier dimanche de janvier, lors du bombardement prussien, nous n’avons pas entendu un pareil vacarme.

De six à sept heures, il semble y avoir un peu de répit chez nos assassins. Mais à sept heures le feu recommence sur toute la ligne. Montretout, le mont Valérien accablent la porte Maillot, la porte Dauphine et tous les quartiers environnants ; les batteries versaillaises d’Issy tirent sur les bastions de Vaugirard qui répondent avec énergie : Breteuil, les Moulineaux et le bas Meudon attaquent avec une nouvelle rage le Point-du-Jour, qui est muet : mais ce qui domine encore le bruit de ces cent cinquante bouches à feu, c’est la voix sourde et profonde des canons des batteries d’approche, qui renouvellent leur attaque du matin avec une violence encore plus forte.

Il est impossible de se faire une idée de la rapidité des coups et de l’intensité de son produite par ces monstrueuses pièces. Pendant ce temps, et aussi comme ce matin, une double attaque se produit simultanément du côté de Clichy et d’Asnières. Nous entendons, comme dans la matinée, la fusillade et les mitrailleuses qui, de ce côté, se joignent à la voix du canon.

Vendredi 19 mai.

Décidément le Comité de Salut Public se fâche contre la presse : sont supprimés sans explications les journaux la Commune, l’Avenir National, la Patrie, la Revue des Deux-Mondes et une autre demi-douzaine sans importance et sans influence, dont les noms ne sont guère connus que des collectionneurs. Pour éviter la réapparition des anciennes publications sous d’autres noms, aucun périodique nouveau ne pourra paraître avant la fin de la guerre. Les auteurs signeront leurs articles et, avec les imprimeurs, en seront responsables devant la Cour martiale.

C’est une mesure menaçante plus encore que rigoureuse. Mais, par le temps qui court, les menaces ne sont pas d’un grand effet. Quand le Comité de Salut Public se croit obligé de supprimer un journal tel que la Commune qui, avec le Réveil, a été le meilleur journal populaire dans ces deux derniers mois, il est permis de dire qu’avant d’en venir à cette extrémité, il eût mieux valu prendre une mesure radicale, générale et égalitaire et supprimer tous les journaux, ce que, chose curieuse à constater, la plupart désireraient ardemment. Le Mot d’Ordre de Rochefort, le Rappel des Hugo sont jaloux de n’avoir pas été favorisés comme l’a été l’Avenir National. Après avoir prétendu guider le peuple et l’opinion, ils n’osent pas se retirer de la lutte, avouer qu’ils sont débordés par les événements, à bout d’idées et de courage, qu’ils redoutent la Commune, mais qu’ils ont une peur atroce de Versailles. Je ne sais si les journaux du parti révolutionnaire ont grandement servi à entretenir l’enthousiasme des révolutionnaires, le fait est qu’ils sont affolés et affolent, car la folie est contagieuse, terrible épidémie, elle peut infecter toute une ville en quelques heures. Voyez, par exemple, la Commune, dirigée par le proudhonien Georges Duchêne, qui se piquait d’être un journal pratique, sensé, raisonnable dans l’exécution, résolu dans la conception. Il a donné tout le temps des avis judicieux dont plusieurs étaient excellents. Mais depuis que fonctionne le Comité de Salut Public, il est saisi d’une colère et d’un désespoir que je comprends certes et que j’excuse en les constatant. Le dernier article pour lequel il s’est fait supprimer, et justement supprimer, a pour titre l’Hystérie et a sans doute été écrit dans un accès hystérique : il attaque avec fureur les serviles inepties, les stupides inerties de la majorité de nos dictateurs, il somme la minorité d’en finir avec cet élément ignorant, grotesque, avec ces braillards des clubs, pitres de 93, papes et chanoines du fusionnisme, religionnaires de Robespierre et du Père Foureil, d’en finir avec ces revenants et ces révérends, avec ce carnaval de la Révolution. Il adjure l’honnête Cambon ou le stoïque Delescluze de faire un coup d’État en transférant de l’Hôtel de Ville à Mazas cette majorité de cuistres, d’écervelés, de plats ambitieux, sans science ni conscience… Si le journal qui s’exprime avec cette violence contre ces personnes, avec tant d’imprudence dans ses termes, est supprimé dès le lendemain, il n’y a pas lieu de s’en étonner.

La fatalité qui poursuit cette malheureuse Commune, la fatalité, c’est-à-dire la faute suprême, me semble être celle-ci : l’hésitation entre le principe et le fait, entre l’idéal et la réalité. Entre les souvenirs de Danton et de Saint-Just et les aspirations vers l’Icarie, la liberté absolue du phalanstère, nos démocrates-socialistes ne savent que choisir : ils disent une chose et en font une autre ; ils se contredisent, ils s’entredétruisent. S’ils avaient compris plus nettement tout ce que comporte le principe éternel de la Liberté, ils se fussent peut-être mieux rendu compte des exigences d’une Dictature momentanée…

Tout compte fait, le système de demi-liberté, de demi-restriction, adopté par la Commune vis-à-vis de la presse, n’a donné que des demi-résultats qui ne satisfont personne. Il ne m’est pas démontré que la Commune n’eût pas pu imiter l’exemple que lui ont donné les États-Unis dans la guerre de Sécession, les Confédérés laissant jusqu’au bout les Esclavagistes, leurs ennemis les insulter et les calomnier. Il faut être fort comme l’était le parti abolitionniste pour pouvoir agir comme lui, mais, peut-être, la Commune ayant été plus sage serait plus forte maintenant. À son début, elle s’est privée d’une force immense en délibérant en secret, c’est pour cela qu’elle a échoué dans les élections complémentaires qui devaient consacrer son pouvoir. En se privant du contrôle d’une presse indépendante, la Commune s’est fait plus de mal qu’on n’imagine. Tous ceux qui ont voulu la critiquer et l’insulter ont pu le faire impunément, je ne me souviens en ce moment que du cas de deux ou trois reporters arrêtés, puis relâchés presque aussitôt. Un homme délicat sur le point d’honneur a, jusqu’à présent, été plutôt encouragé à louer la Commune qu’à la blâmer : il est fâcheux qu’on se soit privé de l’appréciation de ces hommes-là. Et dans ce dédale de difficultés de toute nature où Paris a été jeté soudain, obligé d’organiser un nouveau monde administratif sous les bombes de l’ennemi, il est mainte et mainte affaire qui eût gagné à être étudiée par le public. L’expérience des administrés a fait défaut à la fougue des administrateurs. La presse, ou pour mieux dire, une presse vraiment sérieuse a manqué pour servir d’intermédiaire, pour discuter les systèmes et organisations possibles. C’eût été les révéler à Versailles. Avec cela que Versailles ne se vante pas d’être instruite jour par jour des délibérations les plus secrètes du Comité de Salut Public. Le conseil Thiers, Favre, Picard, Mac-Mahon sait infiniment mieux de nos affaires ce qu’il ne voudrait pas en savoir que nous ne pensons ce que nous en voudrions croire. Nos dictateurs sont ignorants, et il n’y a pas une presse désintéressée pour les éclairer ; ils sont maladroits et l’on ne connaît leurs maladresses que lorsqu’il est trop tard pour les réparer.

Autre malheur : la presse n’étant libre ni à Paris ni à Versailles, les journaux aboient ici, ils hurlent là, les chiens font un tel vacarme, sans compter les canons, que les hommes raisonnables ne s’entendent pas parler. Toute conversation sensée devient impossible. On en est arrivé à s’injurier et même à se calomnier de la meilleure foi du monde. Nos esprits ne se repaissent plus que d’atrocités. Si un étranger, spectateur de nos affreux déchirements, croyait à la fois toutes les horreurs que les Versaillais racontent de la garde nationale et toutes les horreurs que les Communeux racontent de l’armée versaillaise, l’étranger conclurait que le Français de toute provenance, dans Paris et hors de Paris, est un monstre hideux. Telle doit être d’ailleurs l’opinion parfaitement exprimée des officiers prussiens causant avec les officiers bavarois au fort de Saint-Denis, buvant notre vin de Bordeaux, accompagné de quelque pâtisserie légère et, entre deux cigares, braquant leur longue-vue sur les endroits où nous nous massacrons. Si l’Assemblée de Versailles, si le conseil Thiers, si la Commune de Paris n’eussent été dépourvus d’hommes d’État, ils auraient les uns et les autres ménagé la liberté de la presse comme le plus précieux moyen de salut. En permettant à d’autres qu’aux enragés de parler, on n’attiserait pas, comme on le fait, toutes les fureurs de la haine. Les choses en sont venues si loin qu’un homme juste peut redouter toute victoire. Le peuple, foncièrement bon et généreux, n’abuserait pas longtemps de sa victoire, mais on ne peut penser sans frémir à ce que pourrait être le triomphe de M. Dufaure !

Vendredi 19 mai.

Ce n’est pas seulement dans l’église Saint-Laurent qu’on déterre des squelettes, on en exhume aussi de la Trinité, on en met au jour plus d’une centaine à Notre-Dame des Victoires ; la presque totalité appartient au sexe féminin. Nul ne prétend que chacun de ces cadavres accuse un prêtre de cet épouvantable forfait comme à l’église Saint-Laurent : mais tout squelette postérieur à la Révolution française implique au moins un délit, car, depuis la Révolution, il a été interdit aux prêtres d’enterrer qui que ce soit dans les églises. Tout squelette ayant moins de 80 ans, trouvé sous les saintes dalles, indique une violation par nos vénérables ecclésiastiques de la loi sur les sépultures. La question à déterminer, je l’ai entendu formuler ainsi par une femme accourue à l’amoncellement de crânes, de tibias et de fémurs devant les Petits Pères : sont-ce là des cadavres neufs ? Quand les os ont une délicate couleur ambrée, quand surtout ils sont recouverts de chair et que, dans la chair, des vers grouillent encore, il n’est pas difficile de répondre. Donc ces prêtres tenaient la loi pour nulle et non avenue, quand il s’agissait de riches dévotes croyant abréger leur purgatoire, si, moyennant finances, ils les laissaient reposer sous des autels renfermant la divine hostie et devant lesquels on chante des messes incessamment. Riches dévotes, disons-nous, car à l’église des Victoires, une des églises fashionnables de Paris, on a trouvé dans les cercueils quantité de bijoux et bracelets. Après examen médical, tout ce lugubre attirail de mort va être transporté au cimetière légal. Et voilà comment la lutte entre l’Église et la Révolution, entre le privilège et la loi, se continue, même après la mort.

Il paraît qu’à Auteuil, on a fait des trouvailles analogues à celles de Picpus : croix en fer forçant les victimes à tenir les bras étendus, des haillons de forte toile qu’on nouait derrière la tête au moyen de courroies de cuir ; des disciplines en fouet tressé et fil de fer, la plupart ensanglantées, dans l’une desquelles une résille encore enchevêtrée, et, dans la bibliothèque, des livres immondes.

Le colonel de la 13e légion et le gouverneur du fort de Bicêtre ont arrêté les Dominicains et plusieurs personnages suspects au couvent d’Arcueil-Cachan. L’autorité a des preuves que, sous prétexte de secourir les blessés, ces bons moines servaient d’espions aux Versaillais, les renseignaient sur nos positions stratégiques et nos forces militaires et leur ont donné les moyens de presque réussite dans la surprise de la redoute des Hautes Bruyères.

La cour martiale a été saisie de leur cas : les Dominicains ne sont pas détenus comme Monseigneur Darboy et d’autres à titre d’otages, mais comme espions devant être exécutés comme tels.

Les églises, étant édifices municipaux, ont été réclamées dès l’installation de la Commune pour lieux de réunion. Tant qu’on a cru la conciliation possible entre Paris et Versailles, on n’a pas trop insisté sur ce point, mais dès les premiers jours de mai, dans tous les quartiers, des citoyens ont déclaré que, sans gêner personne, les temples pourraient servir pendant le jour de lieux de culte, et le soir de clubs. Ainsi dit, ainsi fait. Le matin messes, baptêmes, noces, confessions et enterrements, la nuit arrivée, on se contente de fermer les chapelles, les chandeliers de bronze doré, les crucifix de vermeil restent sur les autels et les bouquets devant la Vierge et Saint-Joseph. Tout reste en place. Seul, le banc des marguilliers n’a plus le même aspect : le Christ qui le surmonte tient en mains un drapeau rouge. Devant le banc, bureau de la Présidence, siègent indifféremment, montent indifféremment dans la chaire, citoyens et citoyennes. De même en Alsace, catholiques et protestants d’un même village s’entendent pour célébrer leur culte dans le même temple à des heures différentes.

Il s’en faut que les curés et desservants y aient mis de la complaisance. Je crois que ceux de Saint-Roch tiennent bon jusqu’au bout, et ont victorieusement repoussé les clubistes. Il y a eu fort tirage à Saint-Sulpice. J’ai sous les yeux une pièce curieuse, la protestation des prêtres de Saint-Nicolas des Champs.

… « De tout ce qui s’est passé jusqu’ici, rien n’égale le scandale des scènes dont L’église Saint-Nicolas est le triste théâtre : Des clubs s’y tiennent avec l’autorisation des délégués de la mairie et en présence de plusieurs membres de la Commune. Les sujets les plus scabreux y sont traités sans ménagement devant un auditoire composé en grande partie de femmes et d’enfants. On y entend les blasphèmes les plus audacieux, les impiétés les plus révoltantes contre Dieu et la religion. Les accusations les plus odieuses et les plus absurdes contre le clergé, cent fois réfutées, y sont renouvelées du haut de la chaire, par des orateurs qui se font gloire d’outrager ce que toute âme honnête, je ne dis pas chrétienne, se fait un devoir de respecter. En un mot, la plume se refuse à décrire le délire de licence et d’impiété auquel se livrent des hommes qui, tout en proclamant la liberté des cultes, outragent dans le lieu même qui leur est consacré, les croyances des fidèles. Il est de notre devoir de nous interdire tout exercice du culte dans la partie ainsi profanée tant que ces scandales dureront et qu’une cérémonie expiatoire n’aura pas eu lieu. C’est pour que l’opinion publique inflige dès à présent à ceux qui en sont les auteurs les flétrissures qu’ils méritent, que nous en livrons le récit à la publicité »… Les prêtres de Saint-Nicolas des Champs.

Ce qui avait si fort indigné les prêtres de Saint-Nicolas des Champs, c’est que la question traitée dans leur église eût été celle du divorce, pour la possibilité duquel citoyens et citoyennes s’étaient unanimement prononcés. Or le divorce est une abomination aux yeux de l’église catholique, laquelle déclare le mariage un sacrement et un lien indissoluble.

Peu de théâtres ouverts. Presque personne n’y va. Le moyen d’aller écouter une tragédie en cinq actes, des gaudrioles ou des calembours quand nos murailles vibrent et tremblent sous l’effort furieux des boulets de fonte et d’acier. Si elles cèdent, si elles cèdent !…

Mais écoutons plutôt les discours patriotiques qui promettent la victoire, les harangues ardentes qui promettent qu’au moins Paris combattra jusqu’à la mort. Avant de se séparer, quelque voix mâle et vibrante entonne la Marseillaise ou le Chant du Départ, et des centaines de voix emplissent les voûtes sonores de ces hymnes insolites. Ce sont les cantiques de la Révolution française : religion contre religion, fanatisme contre fanatisme, disent les bourgeois avisés qui ont encore assez de liberté d’esprit pour aller rire plutôt au Palais Royal et goguenarder au Chapeau de paille d’Italie.

Samedi 20 mai.

C’en est fait, c’en est fait : l’Assemblée souveraine a donné sa ratification au traité. La France a donné le consentement définitif à son morcellement et à son déplacement. La coupe de honte est bue, nous en avons avalé les lies, toute notre vie, nous aurons plein l’estomac de la potion nauséeuse. Nous sommes désormais en paix avec l’Allemagne, peut-être même les colonels prussiens sont-ils censés nos amis, et nous n’avons plus même le droit d’être ennemis de M. de Bismarck. Il n’est plus permis de se haïr et de se massacrer qu’entre Français. Ce qui nous désarme vis à vis de la Prusse, c’est le remords amer. Nous avons été frappés et refrappés, nous avons été écrasés et encore écrasés. Plus d’une fois nous avons cru que nous étions châtiés plus que de raison ; nous avions pensé que nous pourrions enfin nous relever de notre boue ensanglantée et nous redresser sous l’insulte. C’était encore un reste de fatuité, encore un débris de notre incorrigible vanité. Avouons-le : l’Empire du Plébiscite méritait les désastres de Metz et Sedan, le Gouvernement du 4 septembre méritait le Traité provisoire de Versailles, notre Assemblée méritait le Traité définitif qu’elle vient de signer. Tant vaut le maître, tant le valet. La masse plébiscitaire était digne de l’Empire ; la pseudo-république du 4 septembre n’a pas été trop déparée par ceux qui la dirigeaient ; et il est impossible de le nier : la grande majorité de l’Assemblée n’est autre chose que la grande majorité de la France.

Tout de même, nous sommes une minorité qui protestons et tenons bon malgré tout ; cette minorité, c’est Paris. Ça nous est une joie douloureuse qu’on nous mitraille et qu’on nous bombarde, ça nous est une preuve que le cœur de la France ne s’est pas encore ossifié, que son cerveau n’est pas encore ramolli, ça nous est une joie douloureuse comme celles des convulsionnaires de Saint-Médard qui criaient : Plus fort ! plus fort encore ! quand on leur assénait une barre fer dans le ventre, une joie douloureuse comme celle du pauvre monomane qui se racle les chairs avec des tessons de verre et se coupe la gorge en criant de bonheur.

Une Assemblée française eût pu s’épancher en un cri du cœur vers l’Alsace et la Lorraine qui nous sont enlevées, au moins eût-elle pu se taire comme l’Andromaque qu’Euripide nous montre s’enveloppant d’un voile noir et attendant les coups du lâche Ménélas et de la furieuse Hermione qui vont l’assassiner. Mais l’Assemblée de Versailles a discutaillé, ergotaillé. Son grand homme en miniature, M. Thiers, a caqueté deux heures d’horloge, sautillant par ci, sautillant par là, gloussant, piaillant. Il a émaillé son discours de jolis mots, d’épigrammes, de malicieuses réflexions, il a été agréable, spirituel, et même plaisantin ; comme toujours il a été clair et gracieux et mesquin, la pensée la plus frivole exprimée dans une admirable langue d’affaires. De portée médiocre, il plaît aux intelligences médiocres qui composent l’immense majorité des Français ; égoïste à plaisir chaque égoïste sympathise avec lui et reconnaît son frère. Jamais il n’est plus plausible que lorsqu’il ment, jamais il n’est plus lucide que lorsqu’il fourvoie ses auditeurs. C’est en affectant de ne parler que d’intérêt, du simple intérêt bien entendu, qu’il fait faire au pays toutes les bêtises possibles. Le bourgeois adore Thiers parce qu’au fond il le prise peu, parce que plus il tourne et retourne le personnage, plus il est convaincu, et à bon droit, que le petit bonhomme n’en sait pas et n’en veut pas plus que lui.

Donc M. Thiers a raconté des anecdotes, il a blagué le général Chanzy, il a rappelé des traits de Talleyrand et de Napoléon, il a parlé stratégie et métallurgie, d’un usinier M. de Weridel, des frontières d’eau et de montagnes, il a plaidé pour que la France troquât un morceau de terrain du côté de Belfort contre un morceau de terrain du côté de la forteresse du Luxembourg, qui n’a pour nous qu’un intérêt politique, dit-il d’un air de pince-sans rire. La Chambre approuve ce raisonnement à la majorité de 450 voix contre 100. C’était la seule partie du traité que M. Thiers avait permis de mettre en question. D’abord on n’avait pas le temps de discuter, M. Thiers avait attendu jusqu’au dernier moment. C’est aujourd’hui, 20 mai, que l’instrument de paix doit être remis à Francfort, revêtu des signatures officielles. En soumettant le Traité à l’Assemblée, M. Jules Favre a dit ingénument que la Prusse n’avait plus le temps d’attendre. La commission chargée d’examiner l’objet oublia de se réunir dans les trois jours, et ce fut la veille de la discussion qu’elle bâcla l’affaire en quelques heures. Le rapporteur, M. de Meaux, un grand personnage, car il est neveu de M. de Montalembert, de jésuitique mémoire, n’a vu dans cette affaire qu’une bonne occasion de récriminer contre la démagogie. « L’effort de la démagogie au 31 octobre avait déjà compromis le succès de la défense et de la paix. Depuis lors, le triomphe de la démagogie au 18 mars a suspendu l’évacuation du territoire. Si l’étranger est entré chez nous il y a neuf mois, c’est l’Empire qui l’a attiré. — Oui, très bien — et s’il reste aujourd’hui sous Paris, c’est la Commune qui l’y retient. » — Applaudissements, — et voici la conclusion du noble rapporteur, elle est curieuse et montre à nu l’infatuation de ces imbéciles qui se rengorgent encore dans leur vanité et ne se savent pas déshonorés à tout jamais, qui, sourds aux menaces de L’Allemagne triomphante, sourds aux gémissements de la France navrée et meurtrie, ne voient plus que l’objet de leur haine, Paris, qu’ils veulent égorger :

« La démagogie qui travaille souterrainement depuis quatre-vingt ans, depuis la Révolution française qui n’est que démagogie, a rassemblé tous ses efforts pour engager une lutte désespérée contre la société et la civilisation. Nous la vaincrons, la démagogie, nous l’étoufferons. Alors la France reprendra son rang dans le monde, et les puissances qui nous ont délaissés rechercheront un jour notre arbitrage ».

C’est donc entendu. C’est la démagogie qui a déclaré la guerre à la Prusse. D’autres orateurs dans cette fameuse séance s’en étaient pris à l’Empire. — Non, c’est la faute au 4 septembre, avocassait un avocat de Toulouse, M. Dupeyre, Non ! c’est la faute de l’Insurrection du 18 mars, croassait de sa voix la plus rauque et la plus cassante le général Chanzy, un ex-héros qui a été déjà jeté au rebut.

Le temps que les récriminations contre la démagogie ont laissé de reste aux honorables, ils l’ont employé à savoir s’il était logiquement moins désastreux d’abandonner les abords de la forteresse du Luxembourg ou les abords de la forteresse de Belfort. Quelqu’un leur dit avec grand sens : « Croyez-en les stratèges de Berlin, s’ils préfèrent le Luxembourg, c’est que vous devez vous cramponner au Luxembourg ». Les généraux de la Chambre et M. Thiers étalèrent à ce propos toute leur science. On pense que cette question des frontières eût dû avoir été au préalable étudiée à fond par les plénipotentiaires français à Francfort, qu’on eût dû leur adjoindre de bons officiers d’État-major… Pas du tout, M. Thiers jugea que les roueries de M. Pouyer Quertier, un manufacturier normand de Normandie, et les avocasseries larmoyantes de M. Favre feraient contrepoids suffisant à M. de Bismarck et d’Arnim, siégeant à Francfort, au milieu d’un cénacle d’officiers, d’industriels et de banquiers.

« La Commune, remarquait M. Henry Maret, vient, dit-on, de découvrir un faussaire dans son sein et l’a envoyé en prison. Au même moment le Gouvernement de Versailles envoyait le sien à Francfort, non comme exilé, mais comme son propre représentant. Chacun place son faussaire comme il l’entend ».

Au dire de M. Thiers, la forteresse du Luxembourg n’a qu’une importance politique. Elle est même énorme, eût-il pu ajouter. M. Thiers préfère Belfort : il veut y construire force bastions, enceintes et redoutes. Au bout de dix années, ce sera une place de premier ordre, dans laquelle le général Ducrot, qui devait revenir mort ou victorieux de la bataille contre les Prussiens, blottira une puissante armée pour s’élancer sur l’Allemagne, car offensive il doit y avoir, c’est l’opinion de ce puissant homme de guerre. Mais de Belfort à Paris, il y a 500 kilomètres, et de Metz à Paris, par le Luxembourg, il n’y en a que 200, moins d’une douzaine d’étapes par le chemin des vastes plaines de la Champagne.

M. Thiers n’a pas tout dit. M. Thiers aime à embastiller les villes, il se fera un grand plaisir de construire redants, redoutes et demi-lunes du côté de Belfort, mais le roué n’a pas tout dit. M. Thiers est protectionniste, et, de plus, grand propriétaire des mines d’Anzin et des Fonderies du Val Dosne. Il a troqué une population moins nombreuse pour une population plus nombreuse, mais en même temps il débarrasse la France de riches gisements de houille, de minerais de fer, de hauts fourneaux, et d’usines métallurgiques en pleine activité. Ce sera autant de gagné pour l’Allemagne, et autant de gagné pour le protectionnisme Thiers, Pouyer-Quertier.

Mais ce qui nous indigne davantage encore que ce tripotage de stratégie et de métallurgie, c’est le brocantage d’hommes, le troc de tant de Luxembourgeois contre tant et tant d’habitants de Belfort. Quand même la France bénéficierait à ce marché, il a été ignoble à elle de le discuter. Comme honneur elle eût dû plutôt se laisser tuer peut-être que de se séparer de l’Alsace et de la Lorraine. On les lui a arrachées, la plus grande honte en est à la Prusse. Mais maquignonner villes et villages, des troupeaux d’hommes et de femmes, c’est vil, ce serait à faire rougir un Français si un patriote pouvait rougir encore. Oh ! que la Commune triomphe pour sauver notre honneur qu’elle triomphe pour sauver la France des gluantes étreintes de la pieuvre d’infamie qui déjà l’enserre et l’empoisse, l’étouffe et l’aspire !

Un festin très complet le jour même de la signature du Traité fut offert par le bourgmestre Mumm à M. de Bismarck ; le Friedensengel (sic) l’ange de la Paix, se leva après le dessert et, ventre plein, tête haute dans les festons et guirlandes, dans les lauriers et feuilles de palmiers, il résuma ainsi que suit les modifications introduites dans le nouveau Traité :

« Nous avons considérablement renforcé les conditions imposées. Nous nous faisons payer les cinq milliards en moins de temps. Nous prolongeons la durée de l’occupation. Le paiement des premiers 500 millions se fera 30 jours après la prise de Paris. Nous nous faisons livrer pour 300 millions seulement les chemins de fer de la Lorraine et de l’Alsace, pour lesquels les négociateurs français avaient demandé d’abord 800 millions ; le rabais n’est que de 500 millions. Il nous eût été possible d’en rabattre encore 30 à 36 millions, mais, après tout, l’affaire a été décidée avec ces messieurs d’une façon si honnête et coulante so honett und culant que nous n’avons pas insisté. C’était bien plus beau ainsi. Il n’y a qu’une chose, qu’une seule chose à laquelle les négociateurs français n’aient cédé, à un désir bien pieux de l’Empereur d’Allemagne qui désirait conserver la propriété des champs de bataille disséminés un peu partout en France. Pour garder en nos mains ces champs glorieux dans lesquels reposent nos héros, j’étais autorisé à offrir de grosses sommes. Mais les Français n’ont pas voulu entendre raison, et j’ai été profondément affligé de ne pouvoir exaucer le vœu de mon Impérial maître. »

Là dessus il se tut, le pauvre chancelier d’Allemagne, et les assistants éclatèrent en vivats enthousiastes ; une foule immense le raccompagna à son hôtel et de là à la gare ou l’attendaient les musiques et les symphonies, un cortège de dames parmi lesquelles la plus belle lui remit une couronne de lauriers avec des rubans aux couleurs de la ville de Francfort.

En résumé, d’après les préliminaires de Versailles, les Prussiens devaient évacuer les forts sous Paris après le paiement d’un demi-milliard. Grâce à MM. Thiers, Favre et Pouver-Quertier, ils ne se retireront qu’après le paiement d’un milliard et demi. Toutes ces centaines de millions devront être payées en sept mois, en métaux précieux, or ou argent, ou en billets des banques d’Angleterre, de Prusse, de Belgique et des Pays-Pas, la banque de France étant seule exclue. La Prusse daignera encore admettre quelques lettres de change sur Rothschild et quelques banquiers allemands, mais de premier ordre et valeur comptant. C’est-à-dire qu’au principal, il faudra ajouter des frais d’intérêt, agio, transfert, change, courtage et commission.

Quant à l’entretien des troupes allemandes d’occupation qui ne nous coûtent pas moins de deux millions par jour, il s’agit de leur emplir largement, copieusement, abondamment la vaste panse : au moindre retard dans les livraisons d’argent, de viandes et liquides, le Prussien procédera à des réquisitions, et cela, non seulement dans les départements occupés mais même en dehors de ceux-ci si leurs ressources n’étaient pas jugées suffisantes. Voilà donc le Prussien investi du pouvoir de marauder à travers toute la France et d’occuper militairement Lyon pour son pain. Bordeaux pour son vin, Marseille pour sa bière et le Havre pour ses cigares.

Le droit d’occupation est doublé d’un droit de surveillance. Le Prussien ne sera pas obligé d’évacuer les forts de Paris et les quatre départements environnants avant d’avoir touché trois demi-milliards, ou d’avoir jugé le rétablissement de l’ordre, tant en France qu’à Paris, suffisant pour assurer l’exécution des engagements. De sorte que, jusqu’à concurrence de quinze cents millions, le Prussien reste le gendarme, le maître et l’arbitre de la France.

En retour de tant de soins et de sollicitude, les Allemands expulsés de France, même les espions les plus éhontés, seront réintégrés dans tous leurs biens, droits et demeures. Et la Prusse qui nous a massacrés sans pitié, sera dans toutes les relations commerciales traitée par nous comme la nation la plus favorisée.

Le Standard, journal anglais, ne comprend rien à ce traité. « il est évident, dit-il, que cette dernière transaction laisse la France dans une position plus désastreuse encore que celle où elle se trouvait aux préliminaires de Versailles. » En effet, je ne crois pas que l’histoire moderne fournisse l’exemple d’un traité de paix plus rigoureux dans sa rédaction définitive que dans sa rédaction préparatoire ; par courtoisie, par bon sens, par désir de conciliation, la forme première a toujours été adoucie, le vaincu a obtenu quelques concessions.

« Tout cela paraîtrait inexplicable, dit le Standard si on n’avait la clef de l’énigme : l’anxiété du Gouvernement de Versailles de maintenir son pouvoir. MM. Favre et Pouyer-Quertier se sont rendus à Francfort avec l’intention bien arrêtée de tout céder à M. de Bismarck, pourvu que celui-ci leur accordât, à titre de compensation, la permission de reconquérir Paris. Ils ont cédé tous les points disputés à la seule fin d’empêcher les Allemands de se jeter entre eux et l’objet de leur vengeance, Paris !

À Paris, nous disons aussi ce que dit le Standard : tout céder à M. de Bismarck pourvu qu’il leur accorde les moyens de reconquérir Paris. De fait il est inadmissible que « des habiles négociateurs » tels que MM. Thiers, Favre et Pouyer-Quertier, qui pouvaient s’en tenir aux stipulations des préliminaires de Versailles et ne pas en bouger d’une semelle, aient empiré de gaieté de cœur des conditions déjà si ruineuses, si meurtrières, si humiliantes. Avec ce qu’on donne en sus, il y a quelque stipulation en sus. M. de Bismarck a vendu, M. Thiers a acheté quelque infamie. Hélas ! nous la pressentons bien, cette infamie, et M. de Bismarck qui a solennellement déclaré qu’il n’interviendrait pas dans notre guerre civile, interviendra dans notre guerre civile. Autour de Paris, les armées s’étendent. L’armée de Versailles nous enferme en un demi-cercle, l’armée prussienne en un autre demi-cercle, les deux demi-cercles se souderont en un investissement fatal. Qui sait la trahison qui se prépare ? Un vague effroi plane sur nos âmes.

Chacun a remarqué avec une sinistre inquiétude que les Prussiens ramassent leurs troupes de cinquante lieues à la ronde, renforcent leurs positions, creusent des fossés, élèvent des retranchements. En même temps ils ordonnent à la Commune de Paris, toujours en vertu des stipulations signées par Trochu et Favre, de dégarnir d’hommes et de canons les bastions qui leur font face, ils ne permettent que 200 hommes au fort de Vincennes ; ils sont rigoureusement informés de tous les faits et gestes des fédérés, ils pourraient forcer une ou plusieurs entrées ; ils seraient à la Bastille avant que nous n’ayons le temps de nous prémunir contre leur invasion. Il est certain qu’avec une honte de plus, Thiers et Favre ont préparé un mauvais coup de plus. Quel sera-t-il ?

Voilà donc où nous en sommes. Les Prussiens tout seuls n’ont pas osé faire l’assaut de Paris, chaque jour maintenant des Français le tentent, et peut-être des Français vont monter cette nuit les échelles que leur tendront les Allemands. Des Français, des Français comme nous, sacrifient l’honneur de la France. Mais nous en reste t-il encore de l’honneur ? — ils s’humilient dans la platitude, la vilenie et la trahison pour n’être pas obligés d’écouter la conciliation, pour n’être pas contraints de parler raison et bon sens, ils baisent la botte sanglante et crottée du Prussien pour se relever ensuite derrière son grand sabre et mordre Paris au cœur ! Et penser qu’ils sont nos frères, nos frères ennemis, c’est vrai, mais nos frères toujours ; et que l’Europe, qui assiste ahurie à ce spectacle sanglant, a le droit peut-être de nous confondre dans la même horreur, en s’écriant : « Ils sont frères ! » Mais qu’on le dise ou non, nous protestons dans notre conscience indignée, car jamais, jamais il ne nous est venu, ni dans la colère, ni dans le découragement, la pensée funeste de nous glisser derrière les Prussiens pour tomber sur les Versaillais !

Quoi qu’il en soit, advienne qu’advienne, nous ne bronchons pas, nous ne transigerons que loyalement et raisonnablement, la République étant sauve, la garde nationale étant respectée.

En attendant le Traité est là, dûment signé, paraphé, ratifié par l’Assemblée. Elle n’a été élue que pour faire la paix ; maintenant que la paix est conclue définitivement, que l’Assemblée s’en aille définitivement ! Comme tout alors pourrait s’arranger à l’amiable ! Mais l’Assemblée ne s’en ira pas, car elle a fait ce traité là précisément pour ne pas s’en aller.

Oublions-nous nous-mêmes, oublions nos vies et nos destinées pour jeter un dernier regard sur ce traité, qui est assurément une des pierres milliaires de l’Histoire. Il laisse la France abattue devant l’Allemagne, l’ancien équilibre de l’Europe détruit, désormais les États graviteront dans de nouveaux orbites. Non seulement la France est vaincue, mais elle est mise désormais dans un état d’infériorité que M. de Bismarck peut croire accablante. Il ne faut pas l’oublier, quand Paris ne sera plus occupé par les Allemands, il sera toujours par eux menacé ; les canons de ce qui fut notre Metz sont chargés jusqu’à la gueule ; encore une invention de balistique, et, de Metz, les obus de Metz pourront écraser notre Panthéon. Entre Paris et Berlin, il y a désormais des forteresses, un fleuve, des montagnes ; entre Berlin et Paris il n’y a plus qu’une plaine découverte.

Est-ce à dire que la France, en tant que nation, reconnaisse la supériorité de l’Allemagne ? est-ce à dire qu’elle ait renoncé à l’espoir de jamais prendre sa revanche ? — Non certes ; jamais les Allemands n’ont été autant méprisés que depuis leur triomphe. Ils nous ont écrasés, mais ils nous ont exploités, et malgré l’énormité de leurs victoires, ils ont trouvé le moyen de rester pleutres et mesquins. De l’aveu même de M. de Bismarck, ils ne nous ont lâché qu’une trentaine de millions sur les incommensurables sommes qu’ils nous ont extorquées. Ils ont fait la guerre pour la patrie, pour la gloire, mais aussi pour le butin. Ce qu’on prend en butin, on le perd en gloire, car on ne peut tout avoir. Donc la France s’est humiliée, devant son ennemi, mais son ennemi, elle ne le respecte pas. Elle ne l’estime pas, elle le haïssait avant l’éruption de la guerre civile, elle le haïra sans aucun doute immédiatement après. Pourvu que ces Français, toujours légers, frivoles, outrecuidants quand même, ne veuillent pas prendre leur revanche trop tôt !

Certes, ils ont de quoi réfléchir. Des châtiments aussi cruels ne pourraient pas se répéter plusieurs fois ; après celui-ci la France était déjà morte autant que vive. Pourquoi la France a-t-elle été ainsi liée vivante sur la roue, pourquoi le bourreau lui a-t-il asséné des coups de sa masse de fer, pourquoi ?

On dit que la France expie le plébiscite et le Coup d’État, c’est vrai ; l’amputation de l’Alsace et de la Lorraine, c’est la punition des expéditions de Rome et du Mexique ; nous avons pris loin, bien loin de Paris, la Cochinchine, mais près, tout près, nous perdons Metz. Nous avons pillé le Palais d’été de Pékin, mais aujourd’hui nous devons compter aux banquiers allemands cinq milliards et le reste.

La France expie donc la corruption bonapartiste ; mais qu’était-ce que la victoire du Coup d’État ? — Si le Coup d’État n’eût été que l’avènement d’une dynastie au lieu et place d’une autre dynastie, il eût importé peu. Mais c’était l’avènement d’une dynastie renversant une République ; c’était la victoire de la bourgeoisie matant la Révolution, le triomphe d’une caste sur la nation. La restauration bonapartiste a été la restauration de la bourgeoisie.

Sans doute, la République a été proclamée de nouveau le 4 septembre ; ce n’était qu’une république de bourgeois, c’est-à-dire de monarchistes plus ou moins parlementaires, une république de libéraux, c’est-à-dire d’ennemis acharnés de la Révolution. Ces libéraux ont été les dictateurs de la France. Les Thiers, les Favre, les Simon, les Trochu, les Fourrichon et compères ont empêché tout élan national parce qu’ils n’auraient pu le suivre ; quand il eût fallu monter à l’assaut, ils se trouvaient perclus d’une jambe, affligés d’un rhumatisme articulaire au bras droit, leur cœur s’épanchait en catarrhes. Et voilà pourquoi nous avons été vaincus : la bourgeoisie nous étouffe, elle nous asphyxie toujours.

Au 31 octobre, au 18 mars, Paris a essayé de s’arracher à ce régime funeste. Paris lutte toujours, Paris lutte encore, il espère même la victoire ; mais, autour de lui, Lyon, Marseille, Toulouse s’insurgent et succombent ; si la bourgeoisie des réactionnaires et des libéraux — c’est tout un — remporte encore sur Paris — c’en est fait de la France encore pour longtemps. Le régime de la bourgeoisie, c’est la prédominance du capital sur le travail, de l’instrument sur l’ouvrier, de la matière sur l’intelligence, c’est par conséquent l’hypocrisie, l’exploitation, la débauche et le crime, — et après le crime, l’orgueil, la folie, la ruine et l’écrasement. La France est en mal d’enfant depuis sa première révolution, elle doit accoucher de la formule de l’organisation démocratique et sociale ou elle doit périr. Que d’avortements déjà ! Un tous les quinze ou vingt ans, et chaque fois sa vie est en danger. On vient de l’amputer de l’Alsace et de la Lorraine, c’est ce que lui a coûté la grande victoire du Bonapartisme et de la bourgeoisie, des Falloux, Morny, Thiers, Dupin. Si la bourgeoisie triomphe encore dans un nouveau Coup d’État pour lequel se seront fusionnés tous les jésuites et tous les libéraux, tous les bonapartistes parlementaires et républicains bleus, la France sera-t-elle amputée cette fois de ses mamelles, de ses yeux ou du cœur dans sa poitrine ? Chaque victoire de la réaction, la France la paie du plus pur de son sang. Schylock se tient à son côté avec son couteau et ses balances : il me faut tant de pintes de sang, tant d’onces de chair vivante !

Samedi 20 mai.

La question des otages à exécuter est posée maintenant avec une terrible netteté, avec une affreuse insistance. Après les exécutions des lignards, qui n’ont jamais discontinué, après celles des gardes nationaux qui recommencent, après le viol et l’assassinat partout racontés d’une ambulancière du 105e bataillon, après l’explosion des poudrières et le cataclysme du Gros Caillou, la population demande des représailles. Le Rappel publie à ce sujet un premier-Paris tout effrayé. Le Salut Public prétend qu’à la Commune, Amouroux a demandé qu’on fusille des otages, « en commençant par les prêtres, puisque c’est d’eux que vient tout le mal ». Il y a un mois, M. Thiers n’a pas consenti à faire relâcher Monseigneur Darboy et consorts, confiant que la Commune n’oserait pas exécuter ses menaces à leur endroit. Monsieur Thiers vient encore de refuser l’échange Darboy-Blanqui, parce qu’il n’existe plus au monde qu’une seule loi, celle de la guerre… Mais homme sans cœur, la loi de guerre te permet les échanges de prisonniers… Et c’est précisément cette affreuse loi de guerre que peut invoquer la Commune pour exécuter les otages !…

Aujourd’hui on lit dans le cri du Peuple de Jules Vallès, membre de la Commune :

« Monseigneur Darboy.

« Nos lecteurs n’auront certainement pas oublié la démarche que la Commune de Paris a autorisée, il y a quelque temps, à l’effet d’obtenir de Versailles la mise en liberté du citoyen Blanqui contre l’échange d’un certain nombre d’otages détenus à Mazas, parmi lesquels se trouvent l’archevêque de Paris et son grand vicaire Lagarde.

« La Commune en effet, frappée de cette fatalité étrange, que l’homme qui avait été condamné à mort pour la cause de la Révolution et de l’idée communale, était séquestré dans une prison ignorée, à l’heure même où cette Révolution était triomphante, la Commune avait décidé qu’il était de son devoir de demander cet élargissement. Et contre la seule personne de Blanqui, elle avait offert l’archevêque de Paris, son grand vicaire et sa sœur [1].

« On sait que M. Thiers a refusé.

« Aujourd’hui nous apprenons de source certaine que le monde catholique et diplomatique s’est ému. Le citoyen Nori Ol, délégué du lord-maire de Londres, le nonce du Pape et l’ambassadeur des États-Unis sont allés eux-mêmes à Versailles, appuyer auprès de M. Thiers, la demande précédemment autorisée par la Commune.

« De son côté, le citoyen Flotte, que son amitié pour Blanqui avait déjà fait l’intermédiaire de la première négociation, est venu remettre entre les mains du chef du pouvoir exécutif une nouvelle lettre pressante de Mgr. Darboy et de M. le curé de la Madeleine, demandant au nom de la religion, au nom de l’humanité, au nom de la justice le consentement de M. Thiers.

« Le citoyen Flotte a eu avec M. Thiers deux longues conversations, dans lesquelles le chef du pouvoir exécutif de la République française a déclaré qu’il n’y avait plus à cette heure qu’une loi, la loi de la guerre. Et M. Thiers, qui avait refusé la mise en liberté de Blanqui aux premières demandes de l’archevêque, l’a refusée de nouveau à l’ambassadeur d’Amérique, au nonce du pape et au délégué du lord-maire de Londres, en prétextant que l’élargissement de Blanqui donnerait à l’insurrection un chef trop dangereux.

« Nous ne voulons rien ajouter à ces faits trop clairs par eux-mêmes. Ils démontrent trop bien la haine impitoyable des sbires de Versailles et le sort qu’ils réservent à Paris, si Paris se laisse vaincre ».

Samedi 20 mai.

On va, on vient, on vaque aux affaires courantes, on compulse des répertoires, on inscrit en des registres. Un peu plus loin des camarades sont au feu, des amis reçoivent des coups de fusil. Avant-hier, les fédérés étaient envahis au Couvent des Oiseaux par des forces versaillaises bien supérieures ; ils n’ont pas voulu céder, ils ont péri presque jusqu’au dernier, et, dans le dortoir où reposait naguère l’aristocratie des filles de France sous l’aile des mères jésuitesses, on a du sang jusqu’à la cheville.

Le soir après les fatigues de la journée, on se promène sur le balcon, respirant l’air frais, regardant les étoiles, la Poussinière, Algol, Altaïr et Aldébaran, l’inflexible Étoile Polaire qui soutient l’axe du monde… Et de temps à autre le ciel frémit de palpitations de lumière… ce sont les éclairs des batteries qui parlent et se répondent de Versailles à Paris…

La nuit, on se couche comme à l’ordinaire, supposant sans doute que le lendemain on se relèvera comme à l’ordinaire. On s’étend entre ses draps, on dort bien ou mal. Et plusieurs fois, le sommeil est interrompu soit par quelque détonation plus formidable que les autres, soit même par le tambour battant la générale. Pendant que nous dormons, cent cinquante mille hommes rôdent et guettent autour de nos murailles avec échelles et pétards. Pendant la nuit, vingt mille hommes ici, vingt mille hommes là se ruent à l’assaut, et s’ils font trou, si nos braves gardes nationaux surpris d’une façon ou d’autre, décontenancés par un des mille accidents de la guerre, ne parviennent pas à repousser les hordes envahissantes, la ville est massacrée, la Révolution est perdue et le monde est livré aux horreurs d’une réaction dont on ne peut prévoir le terme.

Dimanche 21 mai.

Il est certain que si Paris peut tenir quelque temps encore, il lui viendra des secours. Contre Versailles altérée du sang de Paris, la protestation de la province indignée se fait de jour en jour plus haute et plus forte, la protestation se fait menaçante et impérative. Si cela dure encore, la province républicaine tiendra totalement la même conduite que la franc maçonnerie parisienne, qui a été entraînée dans la mêlée et qui, après avoir planté son drapeau de paix entre les combattants, a dû tirer le glaive pour le défendre contre les assaillants qui le mettaient en pièces.

Malgré l’interdiction violente par M. Thiers du Congrès de Bordeaux assises du communisme et de la rébellion, malgré les fureurs de M. Picard, et du Grand-Justicier Dufaure, le patron de tous les bourreaux de France, le mouvement des conseils municipaux s’interposant entre Paris et Versailles n’a pas discontinué un seul jour. Le lendemain même de la note comminatoire de l’Officiel, les délégués des conseils municipaux du département de l’Hérault, au nombre de treize, se sont mis en route pour Versailles, porteurs des pétitions de 150 villes et communes, réclamant la reconnaissance de la République par l’Assemblée et la cessation de la guerre. — Sur le chemin, ils rencontrent un général, le vaillant M. de Curtin, qui, à la tête de 300 soldats les attendait à une station. Les treize citoyens furent facilement arrêtés, emballés dans un train spécial, accompagnés de gendarmes, revolver au poing. Ils furent dans cet appareil conduits à Nevers, et incarcérés dans la prison cellulaire. Pendant trois jours les représentants de l’Hérault restèrent sous les verrous, sans être même interrogés. Puis, sans aucune explication, le Directeur de la prison leur annonça leur mise en liberté et, le registre d’écrou signé, il leur ouvrit les portes. Les citoyens reprirent bravement leur voyage, et, arrivés à Versailles, allèrent tout droit sonner chez M. Thiers. Le chef du pouvoir exécutif leur fit répéter ce qu’il avait fait dire déjà plusieurs jours auparavant à la députation du Havre, également chargée d’une mission conciliatrice : « Je n’ai de temps que pour les affaires sérieuses, je n’en ai pas pour une conciliation qui est impossible entre deux termes inconciliables ». Cependant les délégués de l’Hérault purent joindre Picard, dont naturellement ils ne tirèrent rien de bon. À Paris par contre, ils ont été accueillis à bras ouverts.

Après eux, nous avons vu les députés de Lyon, car le congrès de Bordeaux ayant été interdit, les républicains de province en ont immédiatement convoqué un autre à Lyon qui s’est tenu le mardi, 16 courant. Voici les termes de l’appel :

« Il faut que la grande voix de la France s’élève et fasse taire enfin celle du canon.

« Assez de sang répandu, assez de ruines, assez de deuils ! Faudra-t-il donc que des Français consomment l’œuvre de destruction que la haine de l’étranger avait rêvée et qu’elle semble n’avoir laissée inachevée que pour nous réserver l’éternel remords de l’avoir accomplie.

« Paris n’est pas la Commune, mais, tout en désapprouvant ses excès, Paris veut les libertés municipales comme base de la République. La cause qu’il défend est celle de toutes les villes de France. Comment pourraient-elles ne pas intervenir dans un conflit où les intérêts les plus précieux sont engagés ? Quel esprit impartial pourrait soutenir que leurs tendances, leurs aspirations sont réellement représentées dans l’Assemblée ? Comment dès lors n’auraient-elles pas le droit et le devoir de faire entendre leurs vœux ?

« Ces vœux d’ailleurs ne sont-ils pas ceux du pays tout entier ? Les élections municipales qui viennent de s’accomplir peuvent-elles avoir un autre sens ? En dépit des terreurs que la guerre civile pouvait projeter sur le scrutin, ne crient-elles pas à l’Assemblée : paix et liberté ! C’est sous l’inspiration de ces pensées que Lyon a résolu de former dans son sein un congrès où il invite toutes les municipalités à envoyer des délégués. Ces délégués auront à se concerter sur les meilleures mesures à prendre pour faire cesser la guerre civile et affermir la République.

« Nous comptons sur votre empressement à répondre à notre appel. D’une prompte intervention peut dépendre le salut de la France et de la République.

(Suivent les signatures).

L’appel fut entendu. Plusieurs départements envoyèrent à Lyon leurs délégués, malgré les efforts de l’autorité qui, à Grenoble par exemple, avait dépêché cinquante gendarmes pour empêcher la réunion préparatoire. Trois autres congrès sont en formation, un à Lille, un autre à Nantes, et même un troisième à Bordeaux. À Lyon, le congrès devait se tenir le dimanche, mais empêché par les ordres de Versailles, il ne put se réunir que mardi. Les résolutions suivantes ont été prises :

« Au chef du Pouvoir exécutif de la République Française,

« À la Commune de Paris ;

« Les délégués, membres de Conseils municipaux de seize départements ;

« Au nom des populations qu’ils représentent, affirment la République comme le seul Gouvernement légitime et possible du pays, l’autonomie communale comme la seule base du Gouvernement républicain ;

« Ils demandent :

« La cessation des hostilités ;

« La dissolution de l’Assemblée Nationale, dont le mandat est terminé, la paix étant signée ;

« La dissolution de la Commune ;

« Des élections municipales dans Paris ;

« Des élections pour une Constituante dans la France entière ;

« Dans le cas où ces résolutions seraient repoussées par l’Assemblée ou par la Commune, ils rendraient responsables devant la nation souveraine celui des deux combattants qui refuserait. »

Ont signé les délégués des départements suivants, etc.

Le cas prévu a été réalisé : à Versailles, les délégués sont, après de nombreux pourparlers parvenus à être reçus par MM. Thiers et Picard. Le chef du pouvoir exécutif, redressant sa petite taille, enflant sa petite voix et la gonflant d’insolence, a observé à ces délégués qu’ils avaient été nommés en violation de son décret, qu’ils ne représentaient rien pour lui et qu’ils ne les écouterait pas.

Puisque le chef du pouvoir exécutif ne veut écouter ni les représentations de Lyon ni aucune autre, que faire ?

Les délégués de Lyon déclarent vouloir provoquer une réunion générale de tous les conseils municipaux de France qui signifieront à l’Assemblée que son mandat est expiré avec la signature de la paix, qu’ils ne sont plus rien et qu’ils ont à s’en aller. Et si les députés ne veulent pas s’en aller, heureux au milieu de leurs cinq cents canons et de leur armée de 150 mille soldats, les conseils municipaux feront néanmoins appel aux électeurs et les convoqueront aux urnes.

Tout cela est très bien pour la cause de Paris, réellement très bien. Pourrons-nous attendre le lent développement des choses ? Si la province avait compris, il y a un mois déjà, ce qu’elle comprend aujourd’hui, nous serions tous en joie et en liesse, l’ancienne Assemblée rurale eût été renvoyée à ses bestiaux, une nouvelle eût été nommée et la République serait sauvée !

Il y a quelques jours, à la date du 15 mai, Paschal Grousset a lancé un appel aux grandes villes, appel qui était un vrai cri de détresse. Ce cri, nous l’avons blâmé dans une pareille cause, le désespoir même doit être stoïque. « Qu’attendez-vous pour vous lever ? leur crie le délégué de la Commune aux relations extérieures. Qu’attendez-vous pour chasser les infâmes agents de ce Gouvernement de capitulation et de honte, qui mendie et achète à cette heure même, de l’armée prussienne, les moyens de bombarder Paris par tous les côtés à la fois ? Attendez-vous que les soldats du droit soient tombés jusqu’au dernier sous les balles empoisonnées de Versailles ? Attendez-vous que Paris soit transformé en cimetière et chacune de ses maisons en tombeau ?

« Grandes villes, vous lui avez envoyé votre adhésion fraternelle, vous lui avez dit : du cœur, je suis avec toi ! grandes villes, le temps n’est plus aux manifestes, le temps est aux actes quand la parole est au canon. Assez de sympathies platoniques, vous avez des fusils et des munitions, aux armes ! villes de France !

« Paris vous regarde ; Paris attend que votre cercle se serre autour de ses lâches bombardeurs. Paris fera son devoir jusqu’au bout. Mais ne l’oubliez pas : Lyon, Marseille, Lille, Toulouse, Nantes, Bordeaux et les autres !… Si Paris succombait pour la liberté du monde, l’histoire aurait le droit de dire que Paris a été égorgé, parce que vous avez laissé s’accomplir l’assassinat ! »

Toulouse et Marseille se sont levées, Marseille a même été à moitié massacrée ; depuis Lyon, Bordeaux. Cosne, Nevers, Montpellier ont fait chacune leur petit soulèvement, mais dont aucun n’a abouti, les unes se sont lancées trop tôt les autres trop tard : il est peut-être impossible aux villes de provinces de se soulever avec ensemble. Ce qu’il eût fallu tout d’abord, c’est la Ligue des villes, tenant, pour parler comme M. Thiers. « les assises du communisme et de la rébellion ! »

Dimanche 21 mai.

Encore un assaut qui vient d’être repoussé ; on nous dit que c’est une sixième grande tentative des Versaillais. Les huit jours après lesquels tout devait être terminé, au dire de M. Thiers, sont expirés, après un septième, un huitième ou un neuvième assaut, l’armée de Versailles se tiendra sans doute pour satisfaite. Quant à l’armée parisienne, elle n’est pas encore au bout de son courage, tant s’en faut. Il me paraît qu’elle est plus ferme et plus résolue, plus sûre de la victoire que jamais. J’ai toujours fait mes réserves quand au succès final. J’ai toujours conseillé à la Commune de tenir bon et de toujours tenir bon, de n’offrir aucune transaction, en face des provocations incessantes de Versailles, néanmoins mon espoir a toujours été dans une intervention des grandes villes parlant sévèrement à l’Assemblée et réconciliant Paris avec le reste de la France, Mais aujourd’hui, je commence à croire à une victoire de Paris gagnée de haute lutte, je me sens gai, dispos.

Je ne suis point parmi les plus confiants, tant s’en faut, mais il en est de plus difficiles à rassurer : ceux qui, il y a plus de six semaines, déclaraient impossible que Paris tint encore huit jours de plus. Ils n’ont cessé de nous dire que, chaque soir, avec les arrivages d’Allemagne et de la province « la plus belle armée du monde » s’augmente d’un régiment au moins d’excellentes troupes ; que c’est par centaines et centaines que l’on compte les canons de gros calibre amenés contre Paris ; que, devant les points les plus faibles des murailles, sont amoncelés de formidables amas de poudre et de bombes, de pétards, de gabions et de fascines ; qu’il n’y a pas de fort au monde, d’enceinte capable de résister à des batteries tirant quatre mille coups à l’heure, quand une armée de 200 000 hommes se tient prête, de jour et surtout de nuit, à se précipiter par une des brèches… Et si on répond : eh bien oui, ces formidables batteries ont tiré leurs quatre mille coups à l’heure, et les plus braves troupes du monde ont tenté l’assaut déjà plusieurs fois. Les prudents ne veulent plus rien entendre, ils veulent toujours avoir peur.

Je ne suis pas sans inquiétude, mais il me semble que la bataille ne peut pas être plus terrible qu’elle l’a été. Plusieurs fois déjà, les Versaillais se sont cassé bec et ongles contre nos murailles : ils ont démoli un fort, c’est vrai, à peu près démoli deux autres, mais partout où l’on se bat corps à corps, à Neuilly, Asnières, Colombes, depuis trois semaines, on a avancé d’un côté et reculé de l’autre, gagné ailleurs, et finalement on est toujours en d’aussi bonnes positions qu’avant. Je ne crois pas qu’il y ait grande stratégie là-dedans ; je ne crois pas qu’aucun de nos généraux se soit élevé à une tactique bien supérieure à celle de rester en place et de ne pas faire de retraite en bon ordre comme du temps Trochu. Mais il y a déjà deux mois que cela dure, et « le tout est de durer » comme disent les Normands.

Par cela seul que les choses durent, elles s’établissent, elles se tassent, s’ordonnent et se coordonnent. Certes notre Gouvernement, partagé en deux camps, celui du Comité Central, tel qu’il existait le 18 mars, et la Commune proprement dite, improvisée le 2 mars, est toujours comme affolé, débordé par les nécessités de la guerre, ne sachant quel milieu raisonnable prendre entre les rigueurs martiales, l’inflexible sévérité d’un vrai comité de salut public, et les aspirations idéales vers une République modèle, et au nom d’une Révolution faite pour le bonheur du genre humain.

En dehors du Gouvernement de Paris, qui ne fait rien pour consolider la situation et qui l’embrouille pour sa large part, l’esprit des partisans de la Commune se fixe, les hommes apprennent à se connaître et, par conséquent, à se classer. Peu à peu les services se régularisent, l’administration s’épure, les fonctionnaires commencent à connaître leur métier. Des commissions supérieures se forment, soit pour la révision des marchés et fournitures, soit pour l’examen des comptes et factures, soit encore pour traduire en cour martiale les concussionnaires et fraudeurs, pour rechercher et atteindre les cumulards d’appointements.

La différence entre les deux administrations est certainement à l’avantage de Paris, qui a les travers de l’ignorance mais non pas les vices de la routine. Dans ce tohubohu de la Commune et du Comité Central, d’hommes médiocres dans leur grande majorité et représentant la simple moyenne des électeurs parisiens et gardes nationaux, les mauvais sujets et chenapans ne manquent pas ; mais quand on les a mis au pouvoir, on ne les a pas mis en place quoique chenapans, et encore moins parce que chenapans, on les a pris parce qu’on les croyait honnêtes et capables. Et quand l’un d’eux est soupçonné d’être malhonnête ou indigne, les collègues ne se gênent guère pour le mettre en accusation, l’arrêter et le destituer.

Et comme de nouvelles élections nettoieraient tout ce personnel, élimineraient nombre d’incapables et d’ambitieux ! En République, et surtout dans des périodes aussi critiques, il devrait être très facile d’entrer au pouvoir, non moins facile d’en sortir ; quand un organe travaille et fatigue incessamment, il devrait se renouveler incessamment.

  1. Ces derniers relâchés par l’intervention de Dombrowsky.