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La Commune de Paris au jour le jour/Semaine du 27 mars au 2 avril

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Schleicher frères (p. 41-57).


Paris, 27 mars 1871.

Nous avons eu nos élections, nous les avons eues.

Le Comité central, sorti du hasard, bienveillant, cette fois, cède la place à la Commune de Paris, depuis toujours attendue, à la Commune régulièrement élue, à la Commune ayant origine et par conséquent autorité légales.

Deux cent cinquante mille suffrages, beaucoup plus que n’en avaient eu les maires et adjoints nommés sous l’empire du plébiscite Fabre-Trochu, deux cent cinquante mille électeurs viennent de se prononcer contre le coup d’État monarchique. Paris veut la République : malgré tous les royalistes conjurés, il veut que s’accomplisse le programme de la Révolution.

Désormais la nouvelle révolution française a vie et corps, elle a une existence civile. Née le 18 mars, avant terme, par suite d’accident — un mauvais coup du méchant Thiers — la Révolution était là, gisante sur le pavé… Devait-elle vivre ? Hier, son père légitime, le peuple de Paris, l’a ramassée, l’a prise dans ses bras, l’a montrée au monde : il l’a reconnue suivant les rites et formules d’adoption légale : Voici ma fille.

— Vivra-t-elle cette fille ?

— Qui le sait ? C’est l’enfant de nos douleurs. Que de douleurs et angoisses elle nous coûte ! Pour la mettre au monde, quel supplice ! Elle a été conçue de nos larmes refoulées, de nos sanglots ravalés, de notre fiel amer, distillé dans les nuits d’insomnie fiévreuse, dans les jours de pénible attente. Tu es née dans le sang et dans la boue, dans la fange où la France a été renversée, a été tramée par les infâmes de Sedan, par les capitulards de Paris ; tu as été vautrée dans le sang qui coule toujours de nos mille blessures…

Mais tu es née enfin, mais tu vis. Vivras-tu ? Je le crois. Si tu vis, si tu justifies nos espérances, si tu te montres la fille de notre désir et de notre amour, nous ne regretterons rien, nous nous applaudirons de tout ce que tu nous auras coûté de douleurs et de peines, tu le rendras au monde en joie et en bonheur. Si tu es ce que nous croyons, tu es l’Ère nouvelle, tu es la République des États-Unis du Monde, tu es la Commune Universelle !

O vis, chère enfant, espoir des héros et des martyrs, attente des générations !

Paris, le 1er avril 1871.

Au Comité central a succédé la Commune de Paris. Au pouvoir de fait improvisé par la nécessité, a succédé le pouvoir de droit. Pouvoir de droit, car le suffrage universel, se prononçant à une très forte majorité, a ratifié l’état de choses créé par le Comité central, produit lui-même par le contre-coup de la traitreuse machination de M. Thiers. L’équivoque a cessé pour Paris où le suffrage universel n’est plus divisé avec lui-même, garde nationale d’un côté, municipalités et députation de l’autre. Si à Paris le suffrage universel est redevenu homogène, c’est pour être en opposition plus flagrante encore avec le suffrage universel tel qu’il est représenté par Versailles. Sur ces deux pôles opposés de Paris et de Versailles, pôles si rapprochés qu’ils se touchent presque, s’accumulent des électricités contraires, avec une tension de plus en plus formidable.

Y a-t-il un moyen quelconque d’empêcher ces deux électricités ennemies de se précipiter l’une sur l’autre ? La haine produit la colère, la colère engendre la haine, et leur rencontre c’est la foudre qui brise et qui déchire. Pouvons-nous éviter la tempête et l’ouragan ?

Il y aurait un moyen si on voulait l’employer. Il faudrait que la Province fît à son tour ce que Paris vient de faire, il faudrait qu’elle procédât à des élections générales. L’Assemblée provinciale a été nommée par nos paysans au cri, au seul cri de : « La paix ! la paix avant tout et à tout prix ! » Cette paix, l’Assemblée l’a votée dans les vingt-quatre heures, elle l’a payée cinq milliards, plus le déshonneur de la France. Puisque l’Assemblée a rempli son mandat, puisqu’elle a fait ce qu’on lui avait dit de faire, l’Assemblée n’a plus qu’à s’en aller.

Il s’agit maintenant d’une question plus terrible encore que celle de paix ou de guerre, il s’agit de savoir si la France se régénérera par la République ou si elle continuera à se laisser pourrir par la carie orléaniste ou la gangrène bonapartiste. Maintenant que la France est amputée de l’Alsace et de la Lorraine, et qu’il lui faut payer ce qu’elle a et ce qu’elle n’a pas, il s’agit de savoir si elle entrera enfin dans une ère de justice, de vérité et de travail. Nous aimons la France, mais nous lui préférons l’honnêteté et la moralité. Quand elle est partie sottement, niaisement et criminellement en guerre derrière Monsieur Bonaparte pour attaquer l’Allemagne, nous lui avons dit sévèrement son fait, nous eussions sans répit ni trêve protesté contre son succès ; dans une injuste guerre, nous ne l’eussions pas préférée victorieuse, nous la voulions vaincue. Maintenant qu’elle a été vaincue bien plus qu’il n’était nécessaire, nous sentons que nous l’aimons toujours, que nous l’aimons encore plus que jamais ; maintenant qu’elle n’est plus la République des nations, que l’ex-Grande Duchesse de Gérolstein, trahie par son chambellan, à moitié égorgée par son général Boum, empoisonnée par son Prince Paul, tourne vers nous son regard douloureux, il nous est révélé combien notre amour pour elle est doux, profond et tendre. « Mais il faut que tu t’amendes, il faut que tu veuilles renaître, que tu te fasses une vie nouvelle. — Sinon, meurs ! »

Paris veut la République, la vraie, et non pas une espèce de « Louis-Philippe qui, au dire de M. Thiers et de ses compères de la monarchie de juillet, était la meilleure des Républiques. » Nous avons déjà eu la république Thiers, Guizot, Falloux et Montalembert ; elle nous a donné les journées de Juin et la nuit de Décembre ; nous avons aujourd’hui la république Thiers, de Broglie, Favre, Picard et Simon ; nous l’avions à Bordeaux, nous l’avons toujours à Versailles, mais nous ne l’avons plus à Paris et nous n’en voulons plus. Que la France nous en débarrasse par une votation nouvelle, « que la charte devienne enfin une vérité « , comme on disait du temps de Louis-Philippe, que la République qui, depuis le 4 Septembre, existe en droit seulement, existe en fait, ne serait-ce que dans des conditions humbles et modestes, mais qu’elle existe ! Nous sommes las de ces trahisons et de ces mensonges qu’on nous impose comme des préceptes de sagesse et des règles de bon sens. Nous n’admettons pas qu’en République, ceux qui crient : Vive la République ! soient jetés en prison comme perturbateurs de l’ordre social. Nous n’admettons pas qu’en République il faille avoir fait preuve de bonapartisme pour être officier général ou préfet de police, qu’il faille faire preuve de jésuitisme pour occuper les hautes fonctions de l’Université, faire preuve de légitimisme pour entrer dans la diplomatie, preuve d’orléanisme pour entrer dans les octrois, preuve de plate servilité pour être maintenu comme préfet, comme instituteur ou garde-champêtre.

L’Assemblée de Versailles est la conspiration en permanence des monarchistes de toute nuance contre la République : c’est le secret de Polichinelle ; l’Assemblée elle-même n’a pas daigné s’en cacher un seul instant. Son premier complot a échoué. Qu’elle se le tienne pour dit, et qu’elle s’en aille avec les félicitations de M. de Bismarck. Et que la France la remplace par une députation nouvelle simplement, modestement, honnêtement républicaine.

Il y aurait donc un moyen bien simple et bien pratique de nous tirer tous d’embarras et d’éviter peut-être de terribles catastrophes. Mais qu’y a-t-il de plus rare que perles et diamants ? C’est le bon sens, c’est le sens commun. Et si la chose qui serait en même temps la plus simple et la plus pratique est en même temps celle dont personne ne veut — cette chose-là est de toutes la plus impratique !

De qui se compose cette Commune à laquelle les hasards du scrutin viennent de confier nos destinées ?

La Commune, composée d’une centaine de membres, comprend sur ce nombre une vingtaine de noms tolérablement connus. Que sont les autres ? L’avenir nous l’apprendra.

Il faut dire que peu d’élections se sont accomplies dans des conditions plus extraordinaires ! La veille encore, tous les pouvoirs officiels s’opposaient à l’élection ; la veille encore, il fallait pour que la votation eût lieu, que l’électeur arrivât à l’urne, son bulletin piqué à la baïonnette, à la baïonnette tachée du sang de quelque concitoyen ; la veille encore, plusieurs de ceux qui disaient la votation nécessaire la croyaient impossible. Tout d’un coup la votation devient possible par l’acquiescement à la dernière heure des maires récalcitrants ; maintenant on se précipite à l’urne avec son bulletin blanc. Quel nom y inscrire ?

Les noms des premiers venus ? C’est malheureusement ce qu’on fut obligé de faire la plupart du temps, puisque les journaux, puisque les assemblées électorales n’avaient pu discuter les candidatures. Dans les premières heures de la journée, on manquait même de listes. Cependant quelques feuilles républicaines parurent, proposant d’urgence tels et tels noms pour chaque arrondissement. S’il eût fallu, comme pour l’élection des députés de Paris, voter par scrutin de liste sur une centaine de noms à la fois, il eût été impossible d’en sortir. Peu à peu, on afficha sur les murailles des listes manuscrites, puis des émissaires de divers groupes et sociétés apportèrent des listes imprimées qu’ils distribuaient dans la foule. On prenait la liste dont la provenance était la plus sympathique, on se décidait pour un candidat suivant l’étiquette qu’il avait prise ou qu’on lui avait imposée. Les deux listes avec lesquelles s’était faite l’élection et que le plus souvent on adoptait sans les discuter — en avait-on le temps ? — ont été celles portant l’en-tête de « Liste du Comité central » et « Liste de l’Internationale ». Ces deux listes résumaient en effet la situation et précisent nettement le caractère des élections du 26 mars. Les élus ont été les hommes de la garde nationale et les hommes de l’ouvrier. Peu ou point de mélange. Tous les nommés sont ou se prétendent ennemis du bourgeoisisme et amis du prolétariat ; tous sont ou se prétendent les rouges adversaires des républicains bleus. C’est la révolution sociale qui, en ce jour mémorable, est sortie du scrutin — au hasard, semble-t-il à première vue ; fatalement, quand on y regarde de plus près.

Électeur lui aussi, celui qui écrit ces lignes se trouve fort empêché pour son compte, car il eût préféré ne pas voter que de remettre, pour sa vingt-millième part, le sort de la patrie en des mains inconnues. Il présida un de ces clubs en plein vent, dans lequel des citoyens qui, pour la plupart, ne s’étaient jamais parlé jusque-là, se faisaient leurs confidences réciproques sur les mérites ou démérites des candidats qu’ils croyaient connaître. On arriva ainsi à former une liste quelque peu raisonnée, laquelle après trois quarts d’heure de discussion fut adoptée à l’unanimité des assistants. J’ignore si on lui fut généralement fidèle, toujours est-il qu’un seul des cinq candidats qu’elle portait a été élu. L’incident n’est relaté que pour indiquer le point de vue du spectateur ; dans un récit consciencieux des faits, il importe de ménager au lecteur des marques de repère, afin qu’il puisse juger entre le narrateur et sa narration. Qu’il soit logique ou illogique en ceci, le témoin qui rapporte ces faits est un républicain révolutionnaire, et cependant il n’est pas partisan des cahotements trop brusques ; on veut avoir le plaisir de démolir, c’est pour avoir la joie de rebâtir, et, sachant que la nature dans ses évolutions successives ne procède point par sauts et soubresauts, il arrondit volontiers par quelques tempéraments les angles saillants ; si on ne veut pas que déraillent des trains de voyageurs marchant à une certaine vitesse, il faut ménager les changements de direction par des courbes d’un certain rayon.

À ce point de vue, il eût été plus sage… peut-être… qui aujourd’hui ose affirmer carrément ? — plus sage, peut-être, de bigarrer davantage la liste, de la composer moins exclusivement d’hommes du même parti ; il eût été plus sage de triompher moins complètement. Votant sous le coup de la victoire du Comité central, les électeurs ont probablement outré la victoire. Nous n’eussions pas demandé que le cortège victorieux eût été augmenté par l’adjonction de quelques insulteurs, comme le voulait jadis l’étiquette des marches triomphales, nous nous fussions tenus pour satisfaits si aux nouveaux élus on eût ajouté quelques-uns de ces bons maires, comme on dit aujourd’hui non sans ironie, qui après s’être si maladroitement opposés aux élections s’y sont ralliés au dernier moment et nous ont valu ce bonheur inespéré : « la guerre civile n’a pas inondé de sang les rues de Paris. »

Quoi qu’il en soit, le fait est ainsi, le vote du 26 mars est la contre-partie exacte, la revanche la plus complète du vote des premiers jours de novembre. Alors Trochu, Favre, Picard, Simon ne voulaient pas même d’un conseil municipal tant soit peu sérieux, ils ne voulaient sous eux que d’humbles commis d’administration. Aujourd’hui, nous avons par contre-coup une Commune anonyme, composée d’hommes élus, non pour leurs mérites personnels, pour leur valeur individuelle — parmi eux il n’en manque pas ayant mérite personnel et valeur individuelle — mais élus à cause des programmes impersonnels et des théories dont ils sont les partisans et les soldats.

Que ce soit un bien, que ce soit un mal, ce ne sont pas des hommes choisis qui entrent dans la Commune, mais la compagnie des prolétaires ; compagnie indistincte, enrôlée au hasard dans l’Internationale, chez les Blanquistes ou ailleurs, elle vient planter le drapeau rouge sur l’Hôtel-de-Ville.

La proclamation des résultats du vote a donné lieu à une fête émouvante. Vers la place de l’Hôtel-de-Ville se dirigeaient bataillons après bataillons, joyeux, allègres, au bruit du tambour, au son des clairons, une mer montante de peuple. Un grand drap rouge couvrait la statue du « bon roi Henri » et servait de fond au buste blanc de la République.

Aux balcons et fenêtres apparaissent les membres de la Commune. Cent et un coups de canon saluent l’avènement du potentat nouveau ; chaque nom proclamé est accompagné d’une salve.

« Les drapeaux des bataillons et les fanions des compagnies qui flottent au vent, la forêt de baïonnettes qui resplendissent au soleil, la grande voix de bronze, la fierté d’un peuple qui triomphe enfin depuis tant d’années, tout cela éclate en même temps dans des applaudissements retentissants : Vive la Commune ! Vive la République Universelle ! »

Les gardes nationaux mettent leurs képis au bout de leurs baïonnettes, brandissent leurs fusils ; les musiques des bataillons jouent la Marseillaise que chantent vingt mille voix.

Quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, l’Histoire enregistrera ceci :

« Un jour, Paris a proclamé que sa Commune faisait partie de la République Universelle ».

Novus Rerum nascitur ordo ! s’écrie le Siècle… oui, le Siècle.

Paris, 2 Avril 1871.

Et la province ? Que dit, que fait la province ? Car il est certain que de l’attitude de la province dépend en grande partie l’issue du mouvement de la Commune de Paris, mouvement révolutionnaire et en même temps essentiellement centralisateur. C’est là une anomalie qui s’est produite quelquefois dans l’histoire, c’est peut-être une contradiction logique — les faits la résoudront dans une synthèse supérieure, comme ils pourront.

Absorbés par nos grosses affaires, nous avions compris à demi seulement que Toulouse et Narbonne ont, les premières de France et avant Paris, proclamé leur Commune. Il est vrai qu’elles l’ont déjà perdue, car nos méridionaux vont vite, et souvent trop vite.

D’après les renseignements très succincts, très incomplets, sur les événements de Toulouse, que nous donnent les journaux réactionnaires, les seuls qui puissent circuler, il paraît que le branle-bas, à Toulouse comme à Paris, a été donné par les amis de l’ordre faisant leur petit coup d’État, le 24 mars. Le préfet de la Haute-Garonne, un républicain décidé et convaincu, les agaçait, il fallait s’en débarrasser au plus vite. M. Thiers le leur destitua par télégraphe, le remplaçant par l’hybride M. de Kératry, à la fois homme du monde, journaliste, officier et policier. Son prédécesseur étant encore en fonctions, un ban de magistrats, procureurs et avocats, de généraux et colonels, légitimistes, libéraux et bonapartistes, risquèrent le pronunciamento. Un procureur de la République saisissait le journal républicain, le directeur des postes le confisquait, le général lançait à ses troupes un soldatesque ordre du jour, un président de la Cour et un autre procureur distribuaient des placards, qu’ils faisaient afficher, annonçant partout que M. Thiers venait de destituer le préfet à opinions excessives, et que le nouveau préfet-général-policier, M. de Kératry, s’avançait sur Toulouse à la tête de forces importantes.

« C’en est fait de la République à Toulouse, si nous leur laissons les coudées franches. Quant à nous, allons-y gaiement et proclamons tout de suite la Commune ! » Ainsi raisonnent, ainsi procèdent nos populations du Midi. Et le lendemain au soir, les officiers de la garde nationale, constitués en Commune révolutionnaire, nommaient leur Commission exécutive.

Pendant la journée du dimanche, l’ancienne autorité légale et la nouvelle autorité révolutionnaire et leurs partisans n’en vinrent pas aux prises, les pourparlers même ne cessèrent pas pendant la nuit entre les membres de la Commune, représentant la garde nationale, le prolétariat et la petite bourgeoisie, d’un côté, et de l’autre, les ayant-pouvoir des gros bonnets, des képis, des toques et des calotins de la localité.

Pendant que duraient les négociations, on apprit, le lundi, que le nouveau préfet à poigne était arrivé et, dès la descente du train, s’était rendu à l’arsenal, au milieu des troupes et des autorités réunies. Bientôt apparurent sur la place du Capitole, un piquet de cavalerie, puis des troupes de ligne dans lesquelles s’étaient intercalés les volontaires de l’ordre.

Cinq pièces de canon furent installées en face de la porte de l’Hôtel-de-Ville.

Le nouveau préfet, flanqué des procureurs, des avocats et des généraux, enjoignit aux gardes nationaux, postés à la porte de lui livrer passage. — « Non ! » Deux sommations furent alors faites… Un sentiment d’inexprimable anxiété s’empara de tous les citoyens, civils et soldats, tous craignaient que le sang de la guerre civile ne rougît le pavé des rues. On s’apprêtait aux armes de part et d autre.

Mais l’Association républicaine s’était interposée, elle négocia une transaction très raisonnable en somme, car elle était calculée exactement sur la force réciproque des deux partis : la Commune était dissoute, Kératry prenait possession de la Préfecture au nom du gouvernement de Versailles. Mais l’Hôtel-de-Ville serait gardé désormais moitié par la garde nationale, moitié par l’Association républicaine, la garde nationale serait réorganisée, mais en conservant ses éléments et de nouvelles élections municipales seraient faites dans la quinzaine.

Les meneurs de l’un et l’autre parti se dirent et se crurent lésés, mais il semble que le gros de la population ait été enchanté : « Nous l’avons échappé belle ! »

Nous manquons de détails sur Narbonne, où la Commune avait été proclamée par la garde nationale dès le 24. Le préfet essaya de recourir à la force, mais les soldats levèrent la crosse en l’air et conduisirent leurs officiers en prison.

Des bataillons de ligne furent envoyés de Montpellier, mais ils refusèrent de tirer. Le général manda alors des turcos en garnison à Perpignan, — la loi qui avait institué les corps de spahis et turcos avait interdit leur entrée en France. On les lança à l’assaut de l’Hôtel-de-Ville, et ils s’acquittèrent de leur besogne en conscience. Heureux de tirer sur le peuple, de sabrer quelques chiens de chrétiens, ces moricauds envahirent aussi plusieurs maisons de bourgeois et les livrèrent au pillage.

Le drapeau rouge a flotté sur la Mairie de Cette. Comment y a-t-il été arboré ? comment en a-t-il été arraché ?

La Commune a été un instant proclamée à Vierzon.

À Lyon, à Saint-Etienne, il y a eu une violente agitation ; pendant quelques heures, on a cru là aussi que la Commune serait proclamée. Mais dans ces villes et dans toutes les autres où règne un Conseil municipal sincèrement républicain, pourquoi renverser les hommes les plus capables, les plus dévoués, pour les remplacer par qui ?

À Avignon, les pressés voulaient remplacer leur Conseil municipal, composé des plus fermes républicains. « Pourquoi faire ? » a demandé le Conseil. Et à la satisfaction générale, il publia la résolution :

« Considérant que… que… et que, de l’ensemble de ces faits, on est forcé de conclure que le gouvernement de Versailles a hâte d’en finir avec la République.

« D’un autre côté, la ville d’Avignon étant trop éloignée de Paris, capitale de la France et cœur du monde entier, pour apporter à sa révolution un concours effectif.

« Le Conseil municipal d’Avignon croit de son devoir de protester hautement contre les tendances monarchistes de Versailles, et il émet le vœu énergique et ferme du maintien absolu de la République. »

Voilà qui est net, ferme et sensé. On ne demande pas à toutes les villes républicaines de France de proclamer la Commune, surtout si, après, elles doivent être envahies par les généraux. Qu’elles suivent l’exemple d’Avignon, qu’elles réservant leur force pour une action commune, et Versailles ne sera plus à craindre !

Et voici les premiers décrets de la Commune de Paris :

« Considérant que le travail, l’industrie et le commerce ont supporté toutes les charges de la guerre, et qu’il est juste que la propriété fasse sa part de sacrifices :

« Remise générale est faite aux locataires de Paris des termes d’octobre 1870, janvier et avril 1871. »

« La conscription est abolie. Aucune force militaire, autre que la garde nationale, ne pourra être créée ou introduite dans Paris. Tous les citoyens valides font partie de la garde nationale. »

La population de Paris, composée de locataires pour les dix-neuf vingtièmes, est enchantée de ce premier décret, si net, si simple et radical. Pas d’intelligence si obtuse qui ne le comprenne, pas de porte ouverte aux arguties et faux-fuyants : « Puisque les locataires sont dans l’impossibilité de payer, ils ne paieront pas. » Voilà ce que dit la Commune de Paris. Tandis que l’Assemblée siégeant à Bordeaux et Versailles entasse discussions sur discussions et projets sur projets de loi pour résoudre le problème : « Etant donné des gens qui ne peuvent pas payer, les forcer à payer. »

Car les dix-neuf vingtièmes de la population parisienne sont insolvables ; le commerce, l’industrie sont ruinés, toutes les réserves ont été mangées pendant les longs mois de siège — telle est la triste vérité. On le sait à Versailles aussi bien qu’à Paris, mais, dans les deux villes, on raisonne différemment. À Paris on dit : « Puisque perte il y a, qu’elle soit subie par ceux qui peuvent perdre quelque chose. » Et Versailles maintient : « Puisque perte il y a, qu’elle soit subie, non par ceux qui ont le moins perdu mais par ceux qui ont le plus perdu. La propriété des propriétaires est sacro-sainte, et dans son fonds et dans ses revenus. Et si le propriétaire ne peut recouvrer l’intérêt de sa maison sur le tailleur, le cordonnier ou la mercière, nous ferons rembourser le propriétaire par l’impôt, par l’Etat. »

Cette question des locations n’est point une bagatelle : le chiffre de 350 millions de loyers annuels n’est pas exagéré, et celui de 400 millions plus probable encore. La Commune de Paris tranche la difficulté après trois quarts d’heure de discussion par un décret de trois lignes ; après deux mois de lois et contre-lois, Versailles n’en est pas encore venue à bout. Dès le premier jour, dès le premier acte, l’antagonisme se révèle entre les deux assemblées : c’est comme une bande blanche juxtaposée à une bande noire. Paris est révolutionnaire, Versailles est monarchique et bourgeois. À la question qui devait se poser inévitablement : « Qui paiera les 5 milliards du butin prussien ? les 10 milliards de dégâts ? » Versailles répond sans hésiter : « C’est le Travail ! » Paris répond imperturbablement : « C’est le Capital. »

Quant au second décret porté par la Commune, il est, si possible, plus significatif encore que le premier. L’existence d’une République est parfaitement incompatible avec l’existence d’une armée permanente. Sous l’empire de Bonaparte, le peuple était censé souverain, mais il avait été soigneusement désarmé ; il était censé participer à la confection des lois par l’intermédiaire de ses députés librement élus ( ?) ; mais le Grand Élu pouvait à chaque instant lancer sur ses électeurs cinq cent mille fusiliers et artilleurs, cinquante mille gendarmes ayant ordre de charger aveuglément ; les cinq millions d’électeurs qui se seraient permis de raisonner auraient toujours été mis au pas par les cinq cent cinquante mille baïonnettes de l’obéissance passive. Au Moyen-Age, l’homme libre seul avait le droit d’être armé ; dans nos temps modernes, nous avons vu l’anomalie que l’homme censé libre était rigoureusement désarmé en face d’esclaves armés jusqu’aux dents.

En 1848, l’une des premières pensées de la République de février fut de déclarer que l’armée ne rentrerait plus dans les murs de Paris. Naturellement une des premières pensées de la réaction fut aussi de faire rentrer l’armée dans Paris. M. Ledru-Rollin se chargea de la besogne, et il s’en acquitta trop bien, avant la bataille de juin. Une des premières pensées de la République de février avait été de transformer en baïonnettes intelligentes les baïonnettes aveugles, de métamorphoser les soldats en citoyens. M. de Lamartine montra en cette occasion qu’il avait plus de logique que ces rêveurs et utopistes, et, dans un de ses discours les plus admirés sur « l’obéissance passive », il prouva sans réplique qu’il fallait des soldats et qu’il ne fallait pas qu’ils raisonnassent. De même, il aurait pu prouver qu’avec un sérail le Grand Turc ne peut se passer d’eunuques. Qu’on veuille se rappeler la fameuse discussion qui eut lieu dans les temps jadis au sujet de l’organisation des Jésuites, ces janissaires de l’Eglise catholique : les prêtres libéraux voulaient qu’il leur fût permis d’avoir une conscience ; ils protestaient contre la fameuse formule : Ut bacutus in manu. — « Le supérieur tient son jésuite dans les mains comme il tiendrait un bâton ». Le général de Ricci coupa court à la discussion : « Qu’ils restent ce qu’ils sont ! » — Sint ut sunt, aut non sunt !

C’est toujours la même situation, toujours les mêmes nécessités, les mêmes arguments, comme du temps de Ricci… Il est impossible, il est absurde qu’une armée soit libérale, et le malheur des républicains espagnols est de n’avoir pas encore compris cette vérité élémentaire. Au moins, les républicains de Paris l’ont comprise, ils savent que l’armée ne peut pas être la doublure de la garde nationale. En conséquence, ils ne veulent d’armée à Paris sous aucun prétexte.

On leur répond : « Mais l’armée est une institution nationale. Et vous qui représentez le Gouvernement de la seule et unique ville de Paris, vous n’avez pas le droit d’abolir une institution nationale. La partie ne doit pas se mettre au-dessus du tout. » Le raisonnement est inattaquable.

De son côté, la Commune est également inattaquable quand, au nom de sa conservation personnelle, au nom du droit de légitime défense, sans parler du droit de la logique et de la moralité républicaine, elle abolit, au moins dans l’enceinte de ses murs, l’institution de l’armée permanente et supprime sa plus grande et sa plus terrible ennemie. C’est là la fatalité des discussions poussées à fond ; on échange des arguments également irréfutables parce qu’ils sont l’expression de principes absolument opposés.

Le Journal Officiel d’hier nous porte le Manifeste d’adieu du Comité central à la Fédération de la garde nationale :

« Il nous a été donné d’assister au spectacle le plus grandiose. Paris saluant et acclamant sa Révolution. Paris, ouvrant une page blanche de l’histoire et y inscrivant son nom puissant… Deux cent mille hommes libres sont venus affirmer leur liberté et proclamer au bruit du canon l’institution nouvelle…

« La France, coupable de vingt années de faiblesse, a besoin de se régénérer des tyrannies et des mollesses passées par une liberté calme et par un travail assidu. Votre liberté, les élus d’aujourd’hui la garantiront avec énergie, la consacreront à tout jamais. Quant au travail, il dépend de vous seuls, les rédemptions sont personnelles. Groupez-vous donc avec confiance autour de votre Commune. Frères, laissez-vous guider par des frères. Marchez dans la voie de l’avenir avec vaillance. Prêchez d’exemple et vous arriverez sûrement à la République universelle ! »

On reproche à la Commune de ne pas savoir se borner à la circonscription de Paris et de vouloir légiférer pour la France entière. Mais les révolutionnaires ne s’en cachent point. Il suffit de lire la proclamation qui précède pour voir qu’ils ne songent nullement à doter leur Cité de certaines franchises municipales qui resteraient étrangères aux autres villes ; ils entendent bien que leur mouvement se propage dans toute la France et la dépasse. Ces hommes de la Commune ne se considèrent point comme les bourgeois de Paris, mais comme les citoyens du Monde. Ils parlent au nom d’une Commune, mais leur Commune elle-même procède d’une idéale Fédération Internationale.

On voit d’ici l’inutilité des discussions, tout l’oiseux des controverses soulevées de droite et de gauche. Les uns parlent des droits spécifiques du Parisien, les autres parlent des droits de l’Homme.

Dès le lendemain du 18 Mars[1], il y avait eu certaines difficultés relativement aux postes. Le gouvernement qui avait déménagé tous les ministères, tous les services et toutes les administrations, notamment celle de l’Assistance publique, n’avait pas eu le temps de désorganiser complètement le service des Postes, et le service des correspondances se faisait encore tant bien que mal. Mais on voulait le désorganiser complètement. M. Rampont, directeur général des postes, sollicita l’envoi de deux délégués, « choisis par le Comité central de la garde nationale, pour contrôler sa gestion jusqu’à ce que la Commune, dont il reconnaissait d’ailleurs l’autorité, fût régulièrement constituée. Ayant ainsi assoupi la défiance et endormi la surveillance, l’habile Rampont vida caisses et tiroirs, emballa son matériel et emmena ses principaux employés : tout ça disparut furtivement et nuitamment, et le lendemain matin les employés de deuxième et troisième catégories trouvèrent affiché dans la cour de l’hôtel un ordre anonyme imposant la cessation immédiate de tous les services. Le désarroi qui s’en est suivi dans la population est facile à imaginer. On s’était réhabitué déjà aux lettres et aux journaux. Une fois de plus deux millions d’hommes ont été brusquement séparés du reste du monde ; une fois de plus nous sommes isolés sur un point unique au milieu de l’espace immense. De tous nos intérêts, de nos curiosités, de nos affections, de tout ce qui est au delà de l’enceinte des murailles, nous ne savons plus rien. Entre la scène du monde et nous, un grand rideau noir est subitement tombé. La chose n’est pas nouvelle pour nous : pendant cinq longs mois, nous en avons fait la douloureuse expérience. Et c’est probablement parce que le défaut de nouvelles était pour nous la plus dure privation du siège que le gouvernement de Versailles appliqua cette mesure contre Paris. Notre trésor de haine, nos ressentiments que nous réservions précieusement contre les Prussiens, nous sommes obligés de les tirer de nouveau à la lumière et de les dépenser, malgré nous, contre ceux qui, à Versailles, ont pris la suite de leurs affaires.

Les convois de voyageurs circulent encore sur la plupart des lignes, mais avec les perquisitions qui se font, ici au nom du Gouvernement de Paris, là au nom du Gouvernement de Versailles, la circulation est très gênée.

On nous dit que le Gouvernement de l’ordre, qui organisa si savamment le désordre, va bloquer les chemins de fer et interrompre tous les trains de vivres. Mais il paraît que Messieurs les Prussiens, massés en demi-cercle autour de Paris, n’entendent point qu’on les gêne dans la circulation de leurs troupes, de leur matériel et de leurs denrées. On dit même qu’ils se préparent à exploiter la situation sur une large échelle. Après le siège, leurs cantines, établies dans nos stations de chemins de fer, se faisaient einen honesten Pfennig, en vendant à nos Parisiens affamés du pain blanc et un morceau de saucisson. Ce seront probablement des spéculateurs allemands qui vont maintenant approvisionner, c’est-à dire exploiter le marché de Paris… Battue et écrasée, humiliée et déshonorée, rançonnée à outrance par les reîtres et lansquenets, puis exploitée scientifiquement par les banquiers de Frankfort et par les Schajuden, pauvre France, pauvre France, es-tu assez bas tombée !… Quoi qu’il en soit, il est des gouffres encore plus bas, et la mort au fond du précipice… N’aie pas le vertige, pauvre France ; accroche-toi à la saillie du rocher ; redresse-toi ferme sur tes jarrets, regarde l’abîme d’un œil froid — et n’y tombe pas. Quoi qu’il en soit, quand même le blocus de vivres et de nouvelles serait rigoureux du côté français, pourvu que Paris puisse respirer encore du côté prussien — c’est, hélas, de cette façon que la réalité nous force à nous exprimer — nous pouvons encore attendre les événements de pied ferme. Mais si la Prusse prenait fait et cause dans nos dissensions civiles, si M. Jules Favre allait larmoyer de nouveau sur les bottes de M. de Bismarck et en recevait un meilleur accueil, si la haine contre les agissements, dangereux déjà, de la révolution parisienne, de l’esprit démocratique, social et cosmopolite, venait à soulever le cœur de l’héritier des Hohenstaufen, malgré les conseils de la prudence et de la diplomatie, que pourrait faire Paris, épuisé déjà par la guerre et par le long siège ?

Paris ne pourrait certainement pas vaincre alors, mais il pourrait glorieusement périr. Alors sa cause serait définitivement entendue et jugée par le tribunal de l’humanité. Les morts sont suivies de gestations nouvelles. — Ce qui fut Paris renaîtrait comme révolution sociale et démocratie triomphante, et ce qui fut la France renaîtrait comme organe vital de la future République Universelle.

Donc, allons toujours de l’avant. Luttons encore contre vents contraires et flots courroucés. Encore une fois nageons et si possible surnageons. Mesurons la force de notre cœur à celle de la destinée adverse, et sachons qui aura le dernier mot, de notre force ou de notre endurance !

  1. On a raconté comme ayant eu lieu vers le 20 Mars (voir p. 12), un fait qui n’a eu lieu que plus tard et devrait être intercalé ici.