La Confédération franco-italienne pendant la guerre/02

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XXX
La Confédération franco-italienne pendant la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 56 (p. 278-306).
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La coopération franco-italienne pendant la guerre


II. [1]


VIII. — LE CONCOURS MILITAIRE FRANÇAIS

Il va de soi que les autres fronts ont rendu au front italien des services analogues à ceux qu’ils en ont reçus. Le front russe, dont la disparition a si vite fait oublier le rôle capital, a exercé à diverses reprises l’influence la plus utile sur les opérations militaires de l’Italie. Aux heures critiques de l’offensive autrichienne dans le Trentin, avec quelle satisfaction fut reçue à Udine [2] la nouvelle de l’offensive russe déclenchée par le général Alexeieff, à la requête des Quartiers généraux italien, français, et anglais ! Quelques mois plus tard, le retour offensif des Elusses en Galicie, en juillet-août 1916, a favorisé, cette fois, le déclenchement de la brillante offensive qui a conduit les Italiens à Gorizia.

En correspondance moins directe avec lui que le front russe, le nôtre a cependant très efficacement servi le front italien. Il l’a servi par la consommation qu’il a faite des troupes allemandes dont il n’a pu être détaché que très rarement et relativement très peu pour être envoyées contre l’Italie. Il est évident, par exemple, que si l’Allemagne avait pu participer autrement que par l’artillerie et par quelques unités à l’offensive autrichienne du Trentin, en 1916, la situation italienne en aurait été fort aggravée. L’Allemagne en a été empêchée par nos contre-offensives devant Verdun et par notre offensive dans la Somme. Après la défection de la Russie, c’est encore l’activité franco-anglo-américaine, sur le théâtre d’opérations de France, qui a absorbé toutes les ressources militaires de l’Allemagne, au point que celle-ci, en octobre 1917, n’a pu trouver que 4 ou 5 divisions à placer sous les ordres du général de Below, pour aider l’Autriche à frapper le grand coup contre l’Italie.

Mais l’aide mutuelle des deux pays ne s’est pas bornée à ces services indirects, à cette action réflexe du front de l’un sur le front de l’autre. Chacun des deux a, en outre, coopéré directement par ses troupes à la campagne de l’autre. C’est de notre part que cette coopération directe a été la première, la plus large et la plus longue.

L’éventualité d’un concours militaire de la France à l’Italie fut, semble-t-il, examinée pour la première fois au moment de l’offensive autrichienne dans le Trentin, au printemps de 1916. A cette époque eurent lieu, entre le maréchal Joffre et le général Cadorna, des échanges de vues qui aboutirent rapidement ( à poser en principe qu’en cas de besoin des renforts français seraient assurés à l’armée italienne. L’hypothèse principalement considérée par les deux commandants en chef était celle où l’Allemagne aurait dirigé une expédition contre l’Italie, soit par le territoire autrichien sur le front du Trentin, soit à travers le territoire suisse sur la région à l’Est du lac de Garde. Cette hypothèse ne s’est heureusement pas réalisée et, d’autre part, la résistance italienne à la pression autrichienne de ce côté s’est montrée suffisante par elle-même pour la contenir et même la repousser. L’entente de principe des deux états-majors est donc demeurée théorique. Mais probablement des études préliminaires et des préparatifs sur le papier furent-ils dès lors faits en France pour la traduire en acte, le cas échéant.

L’initiative des opérations ayant, dès l’été de 1916, repassé des Autrichiens aux Italiens, le développement de ses offensives sur l’ensemble de son front amena le commandement italien à recourir à nous pour un renfort en artillerie, dont il était insuffisamment pourvu. Un certain nombre de pièces de gros calibre avaient déjà été cédées à l’Italie par le gouvernement français en 1915 et dans le courant de 1916. Ce premier concours fut alors élargi et, à partir du printemps de 1917, fut envoyé sur le front italien, Trentin et Carso, un matériel relativement nombreux accompagné de son personnel au complet. Au début d’octobre 1917, le général Cadorna ayant notifié aux états-majors alliés l’interruption des offensives italiennes prévues, et justifié cet ajournement par les fortes concentrations ennemies sur le front de l’Isonzo, la majeure partie de notre artillerie, mise à la disposition de l’Italie en vue de l’offensive, fut rappelée en France, trois groupes de batteries étant seuls maintenus sur le front italien. On arrive ainsi à la date de Caporetto. Dès la nouvelle du désastre, le maréchal Foch, alors chef d’Etat-major général, part pour le Grand Quartier général du général Cadorna, afin de se rendre compte par lui-même de la situation [3]. Mais avant de quitter Paris, il a donné les ordres et arrêté, d’accord avec le maréchal Pétain, commandant en chef des armées françaises, les mesures nécessaires pour l’envoi immédiat en Italie d’un premier renfort de quatre divisions d’infanterie, avec leur artillerie. La décision en est prise avant même qu’ait été reçue la demande de secours du général Cadorna. Le mouvement commence aussitôt à s’exécuter, et se poursuit avec une rapidité vertigineuse, — le mot n’est pas exagéré, — malgré le petit nombre et le faible rendement des deux seules voies de communication entre la France et l’Italie, celle de Modane et celle de Vintimille, malgré les exigences du transport des divisions anglaises, expédiées aussi du front français au front italien. Nos troupes arrivent par toutes les voies, en chemin de fer par le Mont-Cenis et la Riviera, à pied, à travers les Alpes, par le col de Tende et par la route de Briançon. Concentrés d’abord à Brescia, les premiers éléments en sont utilisés à renforcer la défense de l’Ouest, dans la région du lac de Garde [4]. Pendant ce temps, le maréchal Foch, ayant pris contact avec le général Cadorna à Trévise et à Padoue et s’étant rendu compte de la situation, vient à Rome (2 et 3 novembre) pour conférer avec le gouvernement italien. Il en repart deux jours après avec M. Barrère pour Rapallo, où M. Orlando et M. Sonnino ont donné rendez-vous à MM. Lloyd George et Painlevé. A l’entrevue de Rapallo, il est décidé de porter jusqu’à douze divisions, six françaises et six anglaises, le concours militaire allié en Italie et de mettre à la disposition de celle-ci l’artillerie lourde et de campagne nécessaire pour suppléer aux milliers de canons perdus dans la défaite, en attendant que la fabrication italienne ait pu les remplacer. Aussitôt ces décisions prises, l’exécution en est commencée. L’artillerie est envoyée, les deux divisions françaises supplémentaires sont mises en route. Quelques-unes de nos unités sont intercalées entre les unités italiennes sur la ligne de la Piave, où celles-ci sont parvenues dans l’intervalle. Le reste se concentre à l’arrière, en réserve, prêt à se porter sur le point où sa présence serait demandée. Le Quartier Général du général Duchesne, ensuite du général Maistre, s’installe à Vérone ; la base française, à Milan. Aux environs de Padoue s’établit le général Fayolle, commandant supérieur de nos forces, muni des instructions du maréchal Foch, qui, de Rapallo, est retourné à Padoue pour l’y accueillir, avant de rentrer définitivement en France.

À l’une des heures les plus critiques de l’histoire de l’Italie, le concours militaire de la France ne lui a donc pas fait défaut. Il n’aurait su être plus spontané, plus généreux, plus prompt : notre gouvernement et notre État-major n’auraient pu faire preuve de plus de décision, ni de plus de rapidité dans l’exécution. Comment ne pas rappeler les manifestations de sympathie, on peut dire d’enthousiasme, par lesquelles les troupes françaises ont alors été accueillies sur tout leur parcours, dans les grandes villes comme Gênes, Turin, Milan, dans les plus petites comme Vintimille, Pignerol, Coni, Avigliana, Brescia, etc, dans les villages et les cantonnements de campagne, où elles ont retrouvé encore vivants les souvenirs laissés par leurs aînés des armées de la première République, du premier et du second Empire, acclamées, fêtées, couvertes de fleurs par les populations, chacun rivalisant d’empressement à leur témoigner son affection et sa gratitude ? Constater cet accueil enthousiaste, c’est montrer en même temps le haut effet moral de l’arrivée de nos troupes, effet moral qui a été l’un des facteurs, — pas le seul, cela va sans dire, — de l’admirable réaction patriotique, du sursaut d’énergie, par quoi l’Italie, un instant stupéfaite d’un coup aussi rude, s’est alors ressaisie et sauvée.

On ne lui contestera pas ici le mérite de s’être sauvée d’abord elle-même ; on reconnaîtra que ses armées s’étaient déjà arrêtées sur les positions de la Piave, qu’elles y avaient entrepris la résistance, quand nos premières unités sont entrées en ligne. Ce qui est indéniable, c’est qu’elles nous ont dû d’abord le réconfort moral de savoir de puissants renforts en route, ensuite celui de se savoir appuyées de fortes réserves, enfin l’avantage positif d’être effectivement secondées, fortifiées, pour faire face aux tentatives faites par l’ennemi pour exploiter son foudroyant succès, soit en forçant la ligne de la Piave, soit en la tournant par le Nord. Et elles nous ont dû aussi les inestimables avis d’un chef tel que le maréchal Foch.

L’occasion s’offre maintenant de détruire une légende. Au début de cette année, un des journaux les plus autorisés d’Italie, le Corriere della Sera, dans un article sur le rôle des Armées franco-anglaises après Caporetto, a prétendu que le maréchal Foch avait alors conseillé de pousser la retraite jusqu’à la ligne du Pô et du Mincio, conseil auquel le général Cadorna aurait passé outre en décidant l’arrêt de la résistance définitive sur la Piave. Depuis lors, cette assertion a été répétée à diverses reprises, soit dans la presse, soit dans des discours, notamment par M. d’Annunzio dans une lettre au journal français Excelsior et par M. Sem Benelli dans une conférence à Milan. Elle est complètement fausse. On ignore quelles ont été, dans la circonstance, les vues du général Cadorna et on n’a aucune raison de supposer qu’il fût, à priori, favorable à la prolongation de la retraite en deçà de la Piave. Mais ce que l’on sait pertinemment, c’est que le maréchal Foch y a été d’emblée et toujours résolument opposé, que pas un instant il n’a envisagé le repli sur le Pô et le Mincio, et qu’il n’a caché son opinion à cet égard ni à Padoue, ni à Rome. Au contraire, à son passage au Grand Quartier Général italien comme lors de sa visite à la capitale, il n’a cessé de répéter que la volonté de tenir était la première condition de la résistance ; que pas un pouce de territoire national ne devait être abandonné sans combat ; que jamais un Commandement ne devait en venir à regarder plus derrière soi que devant soi ; que l’armée italienne pouvait et devait arrêter l’invasion ; que la ligne de la Piave devait, à défaut de celle du Tagliamento, être défendue et conservée ; qu’il n’y avait aucune raison pour envisager un repli sur l’Adige, le Pô, ni le Mincio. Et ce n’est pas le moindre service qu’il ait rendu à l’Italie et aux Alliés, que d’avoir fait passer dans l’âme de tous ceux avec qui il a été en contact, à Padoue, à Rome, à Rapallo, son optimisme de bon aloi, sa confiance justifiée dans les facultés de résistance et dans la combativité du soldat italien dont il a toujours fait le plus grand cas. Cela ne diminue en rien le mérite qui revient au général Cadorna et à son successeur, le général Diaz, dans la manière dont a été opéré par eux, sur la Piave, ce qu’en langage technique on appelle un « rétablissement. » Mais il ne convient pas d’accroître indûment ce mérite, qui n’en a pas besoin, en attribuant au maréchal Foch un conseil de timidité qu’il n’a jamais donné et contre lequel proteste tout ce qu’on sait de son caractère et de ses principes.

On n’a pas l’intention de retracer ici les opérations du corps expéditionnaire français en Italie. Pour montrer l’efficacité de sa participation, il suffira de rappeler le brillant succès du Mont Tomba, position qui avec le Mont Grappa, enlevé par les Italiens, commande la trouée comprise entre la Piave Supérieure et la Brenta ; le rôle glorieux de notre 12e Corps d’Armée dans la victoire défensive de juin 1918, quand, dans la région où il opérait en liaison avec des troupes anglaises d’un côté, et italiennes de l’autre, il fut le seul à maintenir intégralement ses positions sous le premier choc ; son action vigoureuse dans la victoire de Vittorio-Veneto, quand, compris dans la 12e Armée placée sous les ordres de notre général Graziani, il eut l’honneur de fournir le régiment qui força le premier le passage de la Piave. Jusqu’au terme des hostilités, notre concours militaire a donc dû à l’excellente qualité de nos troupes et aux talents de leur commandement une valeur à laquelle les Italiens se sont d’ailleurs plu à rendre hommage.
IX. — UNE OFFENSIVE INTERALLIÉE PAR LE FRONT ITALIEN ?

L’armistice de Villa Giusti, entre l’Italie et l’Autriche, assurait à l’armée italienne, et aux troupes alliées opérant avec elle l’usage du territoire et du réseau ferré autrichiens. Il s’ensuivait donc pour les Alliés la possibilité de porter, par cette voie, la guerre en Bavière et dans l’Allemagne du Sud. La prudente capitulation de l’Allemagne, le 11 novembre, a fermé cette perspective, à peine ouverte. Ainsi s’est évanouie la possibilité du développement le plus intéressant que comportât, à notre point de vue, l’usage du front italien.

L’usage de ce front était, en effet, un des apports faits par l’Italie à la coalition ; et c’est un apport d’où auraient pu résulter pour nous les plus grands avantages, si les circonstances nous avaient permis d’en tirer tout le parti possible. La question vaut la peine qu’on s’y arrête un instant.

En entrant en guerre à nos côtés, l’Italie a mis à notre disposition un théâtre d’opérations de plus, celui-là même par où passent et d’où partent les voies d’invasion en Autriche, la route de Vienne, que Bonaparte s’était ouverte par ses victoires en Lombardie et en Vénétie. Envahir l’Autriche, menacer l’Allemagne du Sud et obliger les Allemands à garnir un front de ce côté, est une possibilité que l’intervention de l’Italie a fournie aux Alliés. Il est apparu promptement que l’armée italienne n’était pas, à elle seule, en mesure d’en profiter. Les Alliés, ont-ils songé à venir en aide à l’Italie pour exploiter en commun la ressource, dont elle ne pouvait, réduite à ses propres moyens, les faire bénéficier ? Officiellement et sérieusement, ils ne se sont, croit-on, jamais arrêtés à ce projet. L’idée, en revanche, s’en est présentée à l’esprit de certains grands chefs français [5], qui ont pu l’émettre personnellement et caresser, à divers moments de la guerre, l’espoir de la voir réaliser. Mais, chaque fois qu’elle a été émise, elle s’est heurtée, du fait des exigences du front principal, c’est-à-dire du front occidental de France, de l’insuffisance des effectifs disponibles, et de la loi énoncée dans la formule « l’effort principal sur le front principal, » à des obstacles insurmontables, ou jugés tels, qui l’ont fait écarter ou ajourner. Il est vrai que ces obstacles ne nous ont pas empêchés de faire l’expédition des Dardanelles et celle de Salonique. Mais les effectifs considérables engagés par les Anglais et par nous-mêmes dans ces deux expéditions sont devenus dès lors une raison de plus de ne pouvoir subvenir simultanément aux besoins d’une expédition en Italie.

La suggestion en a pourtant été faite une fois, officiellement, par les Italiens eux-mêmes. Dans les premiers jours de janvier 1917, le général Cadorna a soumis aux Alliés, réunis en conférence à Home, l’idée d’une offensive interalliée par le front italien à exécuter au printemps de la même année. Il fut décidé que chaque État-major général en étudierait séparément les modalités et communiquerait aux autres les résultats de son étude, décision qui, sans être une fin de non-recevoir, présageait déjà cependant une solution négative. En réalité, la réalisation de la suggestion du général Cadorna supposait, pour que l’offensive interalliée par le front italien fût menée avec des forces suffisantes, l’adoption d’une tactique à peu près défensive sur le front français, donc l’ajournement des projets d’offensive prévus sur ce dernier front. Or les États-majors généraux français et anglais envisageaient dès ce moment, pour le printemps de 1917, des opérations offensives, qui furent effectivement entreprises au mois d’avril suivant, et dont l’exécution ne laissait pas, la marge d’effectifs nécessaires à l’envoi de gros contingents alliés sur le front italien. Au cours de l’hiver de 1917, le général Nivelle, alors commandant en chef des armées françaises, s’étant rendu en visite à Udine, Grand Quartier général italien, y exposa ses plans au général Cadorna, et celui-ci comprit tout de suite qu’ils étaient incompatibles avec l’espoir dont il s’était bercé.

Ce furent les nécessités de la défensive qui appelèrent en Italie, à l’automne de 1917, les contingents français et anglais qu’il avait, ou plutôt qu’il n’avait pas été question d’y envoyer pour l’offensive. Le maréchal Pétain, commandant en chef des armées françaises, fut-il alors enclin à porter immédiatement notre renfort en Italie à un effectif suffisant pour lui donner d’emblée la capacité offensive, avec le concours, bien entendu du contingent anglais et de l’armée italienne ? Cela se peut. Mais il parut plus sage, dans des circonstances encore aussi incertaines, de limiter ce renfort au nombre des divisions nécessaires pour parer au danger de ce côté. Le maréchal Foch avait toutefois « trop d’avenir dans l’esprit, » pour ne pas se réserver de faire, plus tard, un usage offensif du front italien. Peut-être est-ce pour cela, avec l’intention d’exploiter largement un succès éventuel du général Diaz, qu’il lui conseillait d’attaquer, dès le mois de mai 1918, sans attendre le choc autrichien, et plus tard, de juillet à fin, octobre de la même année. Les circonstances en ont disposé autrement. Ce n’est que dans l’ultime phase de la guerre qu’elles ont associé les cinq divisions anglo-françaises présentes en Italie à l’action décisive qui a jeté l’Autriche aux pieds de l’armée italienne. Et l’armistice avec l’Allemagne a, comme on l’a fait observer, presque aussitôt prévenu le développement contre elle des opérations rendues possibles par cette victoire.

Les alliés de l’Italie n’ont donc pu tirer, en ce qui les concerne, qu’un tardif et insuffisant parti de l’apport qu’en intervenant dans la guerre, elle leur avait fait de son front pour une offensive interalliée de grand stylo.


X. — EN ALBANIE ET EN MACÉDOINE

En traçant ce que nous avons appelé le schéma de la coopération militaire italienne, nous avons indiqué que l’Italie a combattu l’ennemi commun en Albanie et en Macédoine.

A l’époque de sa neutralité, en décembre 1914, le Gouvernement italien avait fait occuper par ses troupes le port de Vallona, en Albanie, pays sur lequel il avait des visées dès lors connues, et depuis lors reconnues par les Puissances de l’Entente. Il avait été spécialement attiré à Vallona par l’importance stratégique de la position, pour la maîtrise de l’Adriatique et la sécurité de la côte italienne. Purement politique dans son principe, cette occupation est devenue, après l’intervention, la base d’une action militaire.

A la fin de novembre 1915, pressé par ses alliés de s’associer à leurs opérations en Macédoine, le Gouvernement italien a préféré entreprendre de son côté, par la côte albanaise, une action indépendante, qui était loin d’avoir pour eux la valeur qu’aurait eue sa participation à l’expédition de Salonique, mais qui pouvait néanmoins attirer par là quelques forces autrichiennes. Il a augmenté d’une division le contingent débarqué en décembre précédent à Vallona, et fait occuper, en outre, par une brigade, le port de Durazzo. L’influence de cette diversion sur les opérations dans les Balkans est restée minime, à cause de l’étroit rayon auquel l’action militaire italienne a d’abord été restreinte et qui n’a pas, de longtemps au moins, dépassé les environs immédiats de ces deux points. L’Autriche y a fait face, sur le moment, avec peu de forces et principalement avec des moyens de fortune, des irréguliers recrutés dans le pays[6].

Maintenue pendant sept mois, l’occupation de Durazzo a pris fin en juin 1916. Quant à l’occupation de Vallona, elle a été conservée et le contingent italien progressivement augmenté, en 1917 et 1918, jusqu’à compter près décent mille hommes.

Eu égard à un effectif aussi considérable, l’action militaire de ce corps expéditionnaire apparaît relativement faible. Etendant peu à peu son rayon d’action au Sud-Est de Vallona, il a opéré sa jonction à l’Est avec l’armée d’Orient et permis aux Alliés l’établissement d’un front, sinon continu, au moins jalonné d’éléments en liaison les uns avec les autres, de la mer Egée à l’Adriatique. C’est là un résultat qui n’a pas été négligeable, à cause des facilités de communication qu’il a offertes à l’armée d’Orient à travers la région que les Grecs appellent « Epire du Nord, » et les Italiens « Albanie du Sud. » En effet, grâce à la jonction du corps expéditionnaire du général Ferrero avec l’armée alors commandée par le général Sarrail, il est devenu possible de remettre en état et d’exploiter une route carrossable partant des Santi-Quaranta, sur la Mer Ionienne, passant par Koritza et aboutissant à Monastir, route qui a rendu des services à nos troupes de Macédoine et de Salonique, si mal partagées sous le rapport des communications.

Au Nord, l’action du corps Ferrero est restée, jusqu’en juillet 1918, circonscrite à la périphérie même de Vallona [7]. Son immobilité de ce côté, pendant tout ce temps, a été expliquée par les difficultés d’un terrain assez escarpé, qui rendaient malaisés les transports de matériel et l’avance des convois, et qui permettaient aux Autrichiens de le masquer sans trop de peine. En juillet 1918, une offensive heureuse l’a porté au-delà de la Vojoussa, lui a donné les fortes positions de Malarastra et l’a conduit jusqu’à Bérat. Malheureusement, au moment où se déclenchait et se poursuivait, avec le succès que l’on sait, l’offensive de l’armée d’Orient, le progrès du corps italien de Vallona a été détruit de moitié par un retour offensif des Autrichiens. Des renforts envoyés d’Italie l’ont cependant mis en mesure de faire front sur les crêtes, où il s’était maintenu, et de profiter de la victoire du général Franchet d’Esperey en Macédoine pour reprendre, le 1er octobre, l’avance vers le Nord, faire sa jonction à El-Basan avec l’armée d’Orient et, poussant devant lui les Autrichiens mis en déroute, atteindre l’extrême Nord de l’Albanie, où l’armistice avec l’Autriche l’a arrêté.

Telle a été, sur le front d’Albanie, la coopération militaire de l’Italie à la guerre dans les Balkans.

Sa participation directe à l’expédition de Macédoine a été le résultat de pressantes demandes de ses alliés. Dès le temps de l’expédition des Dardanelles, premier front ouvert en Orient par la coalition, le gouvernement italien, pressenti sur ses dispositions à s’y associer, en avait décliné la proposition, d’ailleurs vague. Mais, quand l’agression de la Bulgarie contre la Serbie, envahie au Nord par les Austro-Allemands, eut appelé les Français et les Anglais à Salonique, et que la malveillance du roi Constantin eut privé ceux-ci du concours grec, les gouvernements de Pans et de Londres se sont adressés à celui de Rome, afin d’obtenir la participation de l’Italie à la nouvelle expédition. De la mi-octobre au début de novembre 1915, se sont succédé des démarches des ambassadeurs de France, d’Angleterre, de Russie à Rome, auprès de M. Salandra et de M. Sonnino, des attachés militaires français, anglais, russe, à Udine, auprès du général Cadorna. Ce dernier s’est montré disposé à répondre au désir des Alliés. Mais, s’il était juge des possibilités, il n’était pas maître de la décision et le gouvernement italien n’a pas cru alors devoir la prendre. Devant l’insuccès des efforts des représentants accrédités, le gouvernement français, le plus ardent à persévérer dans l’expédition, dont M. Briand avait la paternité, a imaginé de recourir à l’influence du général Gouraud, qui, à peine remis de l’amputation d’un bras, est venu en mission à Udine et à Rome. A Udine, il a aisément achevé de convertir à sa cause le général Cadorna.qui s’est déclaré prêt à donner environ 70 000 hommes, si le gouvernement royal y consentait. Mais, à Rome, le général Gouraud n’a pas été plus heureux que les ambassadeurs et il en est parti sans avoir obtenu autre chose que la promesse de mettre la question en délibération devant le Conseil des ministres. Soumise effectivement au Cabinet, la question a été résolue par la négative.

Trois semaines plus tard, à la fin de novembre 1915, le gouvernement italien décidait de consacrer une partie des effectifs dont le général Cadorna disposait pour une action extérieure, à ces occupations de Durazzo et de Vallona, dont on vient de rappeler l’origine et le développement. Mais cette action en Albanie, d’un intérêt politique direct pour l’Italie, ne répondait que très imparfaitement au besoin qui poussait les Alliés à solliciter le concours italien dans les Balkans. Aussi, dès janvier 1916, le gouvernement français est-il revenu à la charge à Rome, ne demandant cette fois que l’envoi d’une division à Salonique. Cette fois encore, la demande a été écartée. La question toutefois est restée ouverte et, remise sur le tapis, à diverses reprises, au cours du printemps et de l’été de 1916, simultanément à Udine et à Rome, elle a abouti, en août de la même année, à l’envoi à Salonique d’une division italienne à effectifs renforcés et pourvue d’artillerie de montagne, sous les ordres du général Pettiti.

Quels ont pu être les motifs qui ont fait ajourner aussi longtemps cette participation ? Le défaut d’effectifs disponibles ne saurait être allégué, puisque le commandement en chef se déclarait, dès novembre 1915, en mesure de donner plus même qu’il n’a accordé en août 1916. Les motifs militaires et politiques auxquels le Cabinet a obéi s’expliquent probablement par les déceptions que donnait l’entreprise de Salonique, au moment où il était invité à s’y associer et par l’injuste défaveur dont elle était entourée, ailleurs qu’en France. La défaillance des Grecs, par où les prévisions premières des Alliés avaient été en défaut, la situation précaire des troupes échelonnées le long du Vardar, la probabilité entrevue d’une retraite, qui se produisait effectivement peu de temps après, sur le camp retranché de Salonique ; enfin et surtout les hésitations et les répugnances trop connues de hauts personnages anglais, civils et militaires : autant de raisons plausibles de la froideur du gouvernement italien pour sa participation à une expédition qui s’annonçait mal, débutait par des mécomptes, dont on pensait et disait du mal en haut lieu à Londres, sur laquelle les avis étaient partagés même en France. A ces raisons il faut joindre, bien entendu, la préférence en faveur de l’action par l’Albanie, où les troupes italiennes avaient déjà pris pied, où la Convention de Londres réservait à l’Italie Vallona et une situation politique privilégiée.

En août 1916, ces motifs ou bien avaient disparu, ou bien s’étaient atténués. L’effectif numérique, les moyens défensifs et offensifs de l’armée d’Orient étaient bien supérieurs à ce qu’ils étaient en octobre-novembre 1915, même en janvier suivant. D’autre part, il n’était pas possible de mettre en doute la résolution du gouvernement anglais de persévérer dans l’entreprise commune ; et la disparition même de lord Kitchener, tenu à tort ou à raison pour être resté jusqu’à sa fin peu sympathique à une offensive par Salonique, augmentait les chances d’opérations actives sur ce front. Les négociations engagées avec la Roumanie en vue de son entrée en guerre rendaient désirable la manifestation de l’accord unanime des Alliés pour mettre l’armée d’Orient en état de jouer son rôle. L’évacuation de Durazzo réduisait l’intervention militaire italienne en Albanie à l’occupation de Vallona, où l’effectif occupant ne permettait pas alors de prévoir d’action à grand rayon. Enfin, l’aspect plus favorable des événements laissait entrevoir, en cas de victoire, des réalisations pratiques sur ce terrain oriental, où il importait que l’Italie justifiât, comme les autres, son droit éventuel par ses sacrifices.

A partir d’août 1916, elle a donc participé à l’expédition de Macédoine par une division, augmentée en septembre de la même année d’une brigade supplémentaire. Maintenu à cet effectif, le corps italien a pris une part efficace à l’offensive de Monastir et depuis, à toutes les opérations d’ensemble effectuées sur ce front, en particulier à l’offensive finale de septembre 1918. Après avoir défendu pendant deux ans les positions de la boucle de la Tcherna, il a eu pour mission d’abord de retenir l’ennemi dans son secteur, pour l’empêcher de renforcer le secteur compris entre la Tcherna et le Vardar, choisi par nous pour l’attaque principale, puis d’attaquer lui-même et d’avancer en direction du Nord, ce qu’il a fait en s’emparant du Mont Bobiste et du massif de Baba, et en poursuivant sa marche stratégique à travers les montagnes, jusqu’à ce qu’il fût arrêté par l’armistice avec la Bulgarie.

L’insistance même qui a été mise par les Alliés, par nous surtout, à solliciter le concours militaire italien à Salonique puis à en demander l’accroissement [8] prouve qu’un contingent d’une cinquantaine de mille hommes était un appoint intéressant sur ce théâtre d’opérations, plus peut-être que sur aucun autre. Ceci posé, à l’actif de l’Italie, il convient de faire justice de certaines exagérations. Un bouillant journal nationaliste l’Idea Nazionale écrivait en effet le 27 novembre 1916 : « Sans vouloir faire une révélation, on peut affirmer aujourd’hui que, quelle que soit l’unité organique de notre corps expéditionnaire, sa force effective en hommes est telle qu’elle le fait aller de pair, pour l’importance et la valeur, avec celui de n’importe laquelle des autres Puissances. » C’est là une assertion purement gratuite. Une publication officielle du Grand Quartier Général de Padoue indique, comme total de l’effectif italien en Macédoine, le chiffre de 55 000 hommes. Même en prenant pour base de comparaison ce chiffre, qui semble élevé, une différence du simple au quadruple apparaît avec le contingent français sur le même front. S’il a pu arriver que, dans nos troupes, qui n’avaient pas attendu le mois d’août 1916 pour faire connaissance avec le Vardar, et dont certaines avaient traversé auparavant les sombres jours de Sedd-Ul-Bahr, l’effectif des baïonnettes en ligne soit tombé, par moments, au-dessous de la normale, du fait des maladies et du feu, il importe de ne pas oublier que les pertes temporaires ou définitives sont un aléa de la guerre et que les sacrifices ne viennent pas, tant s’en faut, en déduction de l’effort qui les a coûtés. Tel qu’il fut, l’effort italien sur le front de Macédoine a été d’une incontestable utilité, mais il n’a rien à gagner à des comparaisons numériques dénaturées, dont l’inexactitude saute immédiatement aux yeux.
XI. — LA CONFÉRENCE DE SAINT-JEAN DE MAURIENNE

A sa participation directe aux opérations dans les Balkans l’Italie n’a mis et ne pouvait mettre aucune condition nouvelle. Prêter son concours à ses alliés, dans la mesure de ses moyens, était pour elle un strict devoir d’alliance. Mais il va de soi qu’elle devait y gagner, non seulement en prestige et en influence en Orient même, mais encore en autorité auprès de ses alliés, pour discuter avec eux ses intérêts dans la Méditerranée orientale. Ce n’est pas s’aventurer que d’attribuer à son gouvernement cette vue pratique, au moment où s’est embarquée pour Salonique la 36e division italienne. Il savait que les Français, les Anglais et les Russes avaient, d’ores et déjà, pris entre eux, par rapport au statut territorial futur de l’Orient méditerranéen, des arrangements particuliers, qui réservaient du reste à l’Italie la faculté de faire valoir ses droits à la compensation prévue par la Convention de Londres. Ces arrangements, il avait demandé à les connaître. La communication qui lui fut faite, après août 1916, a été le point de départ d’une négociation poursuivie à Londres pour déterminer sa compensation. Et cette négociation a abouti à un accord, lors de l’entrevue de Saint-Jean de Maurienne, en avril 1917.

C’est dans cette entrevue, qui réunit M. Lloyd George pour l’Angleterre, M. Ribot et M. Barrère pour la France, M. Boselli, M. Sonnino et le marquis Salvago-Raggi pour l’Italie, que fut définie, avec beaucoup plus d’extension que ne le comportait l’article 9 de la Convention de Londres, la compensation éventuelle de l’Italie dans le cas où il serait procédé au partage de l’Empire ottoman ou à sa division en zones d’influence. La formule adoptée pour fixer cette compensation correspondait exactement aux principes appliqués dans les accords anglo-franco-russes. L’accord de Saint-Jean de Maurienne est resté toutefois subordonné à l’adhésion de la Russie, partie contactante aux accords antérieurs, que l’état de son gouvernement empêchait déjà de consulter et que sa chute dans l’anarchie a ensuite rendue défaillante. Il n’a, par suite, jamais été considéré par le gouvernement anglais dont le chef, M. Lloyd George, en avait pourtant été le principal artisan, comme un accord définitif. Mais eût-il été tenu pour tel à Londres, cet accord n’en aurait pas moins été sujet à modification, car le refus de M. Wilson de reconnaître les traités secrets conclus entre les Alliés pendant la guerre, et l’élimination de la Russie, dont le lot est tombé en déshérence, ont fait remettre en question les accords anglo-franco-russes et remanier profondément les parts qu’ils attribuaient à la France et à l’Angleterre, à la France surtout. L’accord de Saint-Jean de Maurienne ne pouvait pas ne pas subir le même sort. La part immense qu’il faisait à l’Italie ne pouvait pas ne pas être réduite proportionnellement à celles de ses alliés et conformément aux nécessités géographiques des États anciens et nouveaux à délimiter en Asie Mineure. Quelle que soit la zone finalement reconnue à leur influence dans cette région, les Italiens n’ont donc aucun motif d’incriminer, à ce sujet, la loyauté de leurs alliés, et, parce que Smyrne ne parait pas destinée à leur revenir, d’alléguer que l’accord de Saint-Jean de Maurienne a été traité en « chiffon de papier. » Si l’un des Alliés a eu lieu de craindre d’être frustré eh Orient, ce n’est pas l’Italie, c’est la France.


XII. — LA LIGNE DE COMMUNICATION AVEC L’ORIENT

Indépendamment de son concours militaire, l’Italie a rendu aux opérations en Orient un service à peu près ignoré du grand public : elle a mis à notre disposition son territoire et son réseau ferré pour nos communications avec Salonique.

Les communications entre la France et Salonique ont commencé par n’être assurées que par mer. Il en est résulté, en dehors du temps perdu, l’immobilisation d’un tonnage considérable, qui bientôt fit défaut à notre marine marchande pour l’approvisionnement de la France. En outre, la traversée de la Méditerranée entre Marseille, Toulon ou Bizerte et Salonique exposait les hommes aux risques de la guerre sous-marine. Ces inconvénients ont amené notre gouvernement à s’adresser, en décembre 1916, au gouvernement italien pour obtenir l’autorisation de faire passer par son territoire, sur son réseau ferré, nos convois de soldats à destination de Salonique et une partie de notre matériel. L’autorisation en a été accordée et telle a été l’origine de ce qu’on appelle la « ligne de communication » par l’Italie avec l’Orient.

Cette ligne, qui avait son point de départ à Marseille, entrait en Italie par Vintimille, passait par Gênes, Livourne, Rome, Caserte, Foggia, et aboutissait à Tarente. A partir de ce port, un petit nombre de transports, faisant le va-et-vient, ont pu suffire à assurer les communications maritimes, d’abord avec Salonique directement, ensuite [9] avec le petit port d’Itea, dans le golfe de Corinthe [10]. Le trajet sur voie ferrée par l’Italie a donc écourté la partie maritime du parcours de toute la distance qui sépare Marseille du travers de l’Adriatique. Ainsi est devenue-possible une très appréciable économie de tonnage, et ainsi a été réalisée, tant qu’a duré la guerre, une inestimable économie de risques. On ne croit pas que l’épithète d’inestimable soit désavouée par ceux de nos soldats et officiers qui ont bénéficié de cette facilité, au temps maudit des torpillages.

Le fonctionnement de cette « ligne de communication » a exigé de la part du gouvernement italien l’organisation de ce qu’on appelle en style technique des « marches de trains, » de deux trains quotidiens de personnel dans chaque sens et de deux trains quotidiens de matériel dans le sens Franco-Orient. Il a amené le gouvernement français à procéder en Italie à diverses installations le long du parcours : cuisines militaires, infirmeries de gare, postes de gendarmerie dans nombre de stations, gîte d’étapes et hôpital à Livourne, vaste base et hôpital à Tarente.

Le nombre des hommes (plus de 500 000) et la quantité de matériel (plus de 40 000 tonnes), qui ont transité par cette voie dans les deux sens, depuis le 20 décembre 1916, prouvent assez de quelle utilité nous a été, pour nos communications avec l’Orient, la disposition du territoire italien.

Cette utilité résulte, du reste, de la géographie même. L’Italie s’interpose, comme le Sud de l’Allemagne, comme l’Autriche et la Hongrie, entre l’Orient balkanique et d’autres pays. Si l’une des deux voies se ferme, l’autre s’impose. Une autre preuve s’en est offerte quand, après les armistices, il s’est agi pour nous d’organiser le ravitaillement rapide, par voie de terre, de notre armée d’Orient, éparpillée dans toute la péninsule des Balkans, depuis Constantinople et Salonique jusqu’aux frontières de l’Autriche allemande « t de la Hongrie. S’il nous avait fallu acheminer nos ravitaillements, nos relèves, nos permissionnaires, par voie de mer de Marseille ou même de Tarente à Salonique ou à Constantinople, et de l’un de ces deux points à des endroits perdus de Serbie, Yougo-Slavie ou Roumanie, et vice versa, à quelles difficultés insurmontables ne nous serions-nous pas heurtés ! Nous aurions dû commencer par réparer des voies ferrées coupées, des ouvrages d’art détruits par l’ennemi dans sa retraite, des routes réduites à l’état de fondrières. C’est encore à l’Italie qu’obéissant à une loi écrite sur la carte, nous nous sommes adressés pour nous tirer d’embarras. Une seconde « ligne de communication » a été organisée qui, entrant en territoire italien à Modane, a passé par Turin, Milan, Vérone, Vicence, Trévise, Mestre (près de Venise), Trieste, d’où elle se poursuit par Laybach, Fiume, Agram, et de là rayonne dans les directions où se trouvaient nos détachements. Elle a entraîné des installations similaires a celles de la première et n’a pas été d’une moindre utilité [11].

La liberté de passage, pour les transports militaires, et les facilités permettant d’en user sont des services qui ne se refusent pas entre alliés. Mais, surtout quand ils sont aussi précieux, ces services n’en font pas moins apprécier l’alliance à laquelle on en est redevable.


XIII. — LES TRAVAILLEURS MILITAIRES ITALIENS

Une des spécialités de l’Italie a toujours été la main-d’œuvre. Son émigration répand annuellement sur l’Ancien et le Nouveau Monde des centaines de milliers d’ouvriers.

La guerre, par l’usage intensif qu’elle a fait des retranchements, des défenses fixes et accessoires, des chemins de fer, des routes, par le besoin qu’elle a eu d’installations multiples, au front et à l’arrière, camps d’aviation, camps d’instruction, cantonnements, par la manutention formidable qu’elle a exigée dans les ports, dans les gares, a donné lieu à une somme prodigieuse de travaux, réclamé par suite une énorme quantité de main-d’œuvre. Si cette main-d’œuvre avait dû être fournie exclusivement par les troupes combattantes, elle aurait prélevé sur celles-ci un contingent qui les eût considérablement appauvries. Si elle avait dû l’être par des éléments auxiliaires français, inaptes au service armé ou territoriaux de vieilles classes, ces éléments n’y auraient pas suffi ; si elle avait dû l’être par des contingents coloniaux, largement utilisés à l’intérieur, beaucoup de travaux urgents dans la zone des armées seraient restés en souffrance. Il était donc naturel que l’idée vint de recruter en Italie une partie de la main-d’œuvre nécessaire.

La France a d’abord recruté de la main-d’œuvre, employée à l’arrière, dans des usines ou des exploitations diverses. Mais ce recrutement a été étroitement limité par les entraves que les règlements mettent à l’émigration italienne. Le gouvernement italien ayant alors mis à notre disposition quelques équipes de travailleurs militaires, encadrés, les bons résultats donnés par ces équipes, leur rendement supérieur à l’ouvrage, par rapport à celui d’ouvriers civils engagés par contrat privé, ont déterminé le gouvernement français à recourir à ce procédé dans une plus large mesure.

Quand, dans l’hiver de 1918, la certitude a été acquise que l’Allemagne porterait sur le front français son suprême effort, notre État-Major Général a demandé à l’État-Major Général italien de lui fournir cent mille travailleurs militarisés. La réponse favorable se faisant attendre, la question a paru assez importante pour qu’une mission spéciale, composée du maréchal Foch, de M. Abel Ferry et de M. Flanche, députés, fût envoyée à Rome, du 8 au 14 janvier, afin d’insister auprès des autorités militaires et des ministres italiens. Grâce à l’influence du maréchal Foch et à celle des deux parlementaires qui l’accompagnaient, l’accord a été réalisé ; 70 000 travailleurs militaires ont aussitôt été expédiés en France au fur et à mesure de leur formation en équipes, qui portent le nom romain de « centuries ». Avant l’offensive allemande et tant qu’elle a duré, ils ont été employés sur notre front et dans les secondes lignes, tantôt dans le camp retranché de Paris, tantôt dans les secteurs d’Amiens, de Soissons, de Laon, de Reims, à creuser des tranchées, à poser des réseaux de fil de fer, à préparer des emplacements de batteries, à construire des abris, à établir des camps d’aviation, à réparer ou à doubler des voies ferrées, à refaire des routes. Leurs services ont été des plus utiles et leur ont valu les éloges et les remerciements des commandants de nos armées. Lorsque, l’offensive allemande brisée, l’État-Major Général italien a voulu rappeler ses travailleurs militaires, le Commandement Français a insisté à diverses reprises, de la manière la plus pressante, pour être autorisé à les conserver plus longtemps. Satisfaction lui a encore été donnée.

Il est arrivé que des soldats français, anglais et américains, allant au feu ou en revenant, s’étonnassent de voir des camarades italiens, militaires en uniforme, travailler sans combattre. Ils auraient éprouvé moins d’étonnement et n’en auraient peut-être pas tiré des conclusions injustes, s’ils avaient su que les travailleurs militaires italiens, d’ailleurs composés d’inaptes au service armé, d’hommes appartenant à des classes déjà anciennes et d’ouvriers spécialisés, n’étaient venus sur le front français qu’à la suite des pressantes instances de notre gouvernement, renouvelées ensuite pour les y faire rester le plus longtemps possible. A nous rendre ce service ingrat, qui confinait dans un rôle obscur 70 000 braves soldats auxiliaires en tenue au contact des combattants, sur un sol étranger, le gouvernement italien a fait preuve d’un esprit de solidarité dont il est de toute justice de lui rendre hommage.


XIV. — LE CORPS D’ARMÉE ITALIEN EN FRANCE

Le gouvernement italien a pu d’autant mieux accepter, pour une partie de ses soldats, ce rôle d’auxiliaires sur le front français, qu’il s’est fait, très peu de temps après, représenter sur le même front par des troupes combattantes.

Le 2e corps d’armée italien, à l’effectif de 48 000 hommes, a pris part aux opérations en France depuis le mois de mai 1918. Son envoi sur notre front a été dû à l’initiative purement spontanée du gouvernement et de l’Etat-major italiens, qui n’en ont été nullement sollicités. Par-là, ils ont voulu affirmer et resserrer encore leur solidarité avec les Alliés, en faisant participer directement leurs troupes à la bataille décisive par excellence, à celle où devait fatalement se décider le sort de la guerre et où les quatre grands alliés sans exception devaient être effectivement engagés, afin qu’elle eût pour chacun d’eux sa pleine signification. Il n’est pas interdit de penser aussi qu’ils ont eu à cœur, au moment où fondait sur nous l’assaut le plus formidable qui se soit jamais vu, de s’acquitter envers nous de la dette d’amitié contractée par eux au mois d’octobre précédent, et enfin qu’ils ont mis une certaine coquetterie, six mois après Caporetto, à attester le relèvement militaire de leur pays, on détachant de leur front un corps d’armée en faveur du nôtre.

Toujours est-il que deux divisions italiennes, reçues chez nous avec d’autant plus d’empressement et de reconnaissance que l’offre en avait été spontanée, ont combattu sur nos champs de bataille, pendant la phase finale de l’immense lutte. Après quelques semaines d’entraînement et de mise au point, elles sont successivement entrées en ligne, à partir du milieu de mai 1918, dans un secteur d’Argonne, la même Argonne où, en 1914, au temps de la neutralité de l’Italie, la légion des volontaires garibaldiens avait versé le sang italien pour la France. Réunies ensuite l’une à l’autre, de manière à reconstituer, sous les ordres du général Albricci, un corps d’armée homogène, elles ont été placées, vers la mi-juin, dans le secteur de l’Ardre, à l’Ouest de Reims, qu’elles ont vaillamment défendu contre lus attaques réitérées des Allemands, notamment pendant l’offensive déclenchée par l’ennemi le 14 juillet.

Transférées en août dans la zone de Verdun, puis en septembre en avant de Château-Thierry, elles ont alors participé à la contre-offensive alliée, au forcement de l’Aisne et à la reprise du Chemin des Dames. En octobre, elles ont forcé le passage de l’Ailette et, ne cessant de repousser l’ennemi qui couvrait sa retraite en réagissant constamment et désespérément, elles ont enlevé Soissons et atteint la « Hunding Stellung ». Enfin des premiers jours de novembre à la date de l’armistice, elles ont emporté cette position, franchi la Serre et l’Aube, occupé Rocroy et sont arrivées à la ligne de la Meuse, entre Fumay et Revin. Au cours de ces actions, elles ont laissé sur la terre de France 4 400 morts et ont eu 6 400 blessés. Dans les armées Berthelot, Humbert et Mangin, auxquelles elles ont été incorporées tour à tour, elles ont bravement prêté main-forte aux nôtres.

La période pendant laquelle le corps d’armée italien a opéré en France a marqué le point culminant de la popularité de l’alliance française en Italie : et cette popularité s’est traduite par l’enthousiasme avec lequel le 14 juillet 1918 a été célébré en Italie comme fête nationale italienne. Ce jour-là, des manifestations en l’honneur de la France se sont produites d’un, bout à l’autre de la péninsule. L’héroïsme de notre patrie, sa grandeur, sa mission civilisatrice y ont été proclamés. D’énormes registres, contenant des adresses de sympathie et d’affection, se sont couverts de centaines de milliers de signatures. Une compagnie d’infanterie française, venue du front italien à Rome, avec le drapeau et la musique de son régiment, a été portée, plutôt qu’elle n’a circulé, dans les rues. Semblable accueil triomphal a été fait à des détachements de notre armée dans d’autres villes italiennes. A se rappeler cette date, et à en méditer la leçon, les Italiens n’ont pas moins d’intérêt que les Français.


XV. — LA COOPÉRATION NAVALE

Il faut examiner maintenant brièvement la coopération franco-italienne dans la guerre maritime.

Avant tout, il convient de prendre acte de ce que la coopération inverse, celle de l’Italie avec l’Autriche-Hongrie, ne se soit pas produite. Car la réunion de deux flottes aussi puissantes que l’italienne et l’austro-hongroise eût été singulièrement dangereuse, soit qu’elle fût survenue au début des hostilités, quand nous faisions franchir la Méditerranée à nos troupes d’Algérie, soit qu’elle se fût réalisée à la fin de mai 1915, quand l’escadre anglaise et une division de la nôtre étaient engagées aux Dardanelles. Mais, réciproquement, l’entrée en guerre de l’Italie contre deux Puissances maritimes comme l’Angleterre et la France aurait placé sous une menace des plus graves un pays qui est tout en côtes peu défendues sur la Méditerranée, dont le rivage occidental se fût trouvé particulièrement exposé, qui enfin s’alimente et s’approvisionne largement à l’extérieur. En y réfléchissant, on s’aperçoit donc que les conditions maritimes étaient parmi celles qui conseillaient le plus à l’Italie, ou de garder la neutralité, ou de choisir le camp anglo-français, à la. France et à l’Angleterre ou de ne pas l’avoir contre elles, ou de l’avoir avec elles.

En second lieu, si, sur terre, c’est la Russie qui a supporté le poids principal de l’effort de l’Autriche-Hongrie pendant la neutralité italienne, sur mer, c’est la France. Pendant les neuf mois que l’Italie est restée neutre, c’est l’armée navale française qui a tenu en respect et réduit à l’impuissance la flotte austro-hongroise, assumé les risques des croisières, les sacrifices de vies humaines et de matériel, fait les inévitables écoles, qui ont été nécessaires pour interdire la Méditerranée aux bâtiments autrichiens et tenter de les débusquer de leurs repaires adriatiques. Par conséquent, lorsque l’Italie est entrée en guerre, elle a bénéficié de ce qui avait été fait auparavant ; elle a recueilli une succession nette et entrepris à son tour la tâche au point où nous la laissions. L’a-t-elle assumée tout entière ?

A priori, on est tenté de croire qu’en intervenant dans le conflit, l’Italie a pris à son compte la guerre navale contre l’Autriche-Hongrie, c’est-à-dire le soin de bloquer la flotte austro-hongroise, qui s’était, comme la flotte allemande, réfugiée dans ses ports, et qu’elle a, par suite, complètement déchargé de cette mission les marines anglaise et française. En réalité, il n’en a pas été ainsi. L’article 3 de la Convention de Londres a stipulé au contraire que les flottes de France et d’Angleterre prêteraient leur concours actif et permanent à l’Italie, jusqu’à la destruction de la flotte austro-hongroise ou jusqu’à la conclusion de la paix, et qu’une convention navale serait immédiatement conclue à cet effet entre les trois Amirautés.

Cette convention navale a en effet été signée au début de mai 1915. Elle a prévu le maintien dans les eaux italiennes de 12 contre-torpilleurs français, d’au moins six sous-marins français, de 4 croiseurs légers et 4 cuirassés anglais. Ces huit dernières unités devant être prélevées pur l’Angleterre sur ses forces navales employées aux Dardanelles, 4 croiseurs et cuirassés français y ont alors été envoyés pour les remplacer. Aux termes du même accord, une escadrille d’aviation de la Marine a été mise par la France à la disposition du port de Venise, en plus de l’escadrille, d’avions déjà détachée par le Ministère de la Guerre pour coopérer à la défense aérienne de cette ville. Enfin les obligations contractées par la Marine française ont comporté aussi la fourniture de torpilleurs, dont elle a maintenu huit à Brindisi jusqu’en avril 1916, et de dragueurs de mines. Il n’a pas, à vrai dire, été affecté à l’Italie de dragueurs spéciaux ; mais nos contre-torpilleurs à pétrole, étant équipés pour le dragage, s’en sont acquittés au besoin ; en outre, les dragues de notre escadre ont toujours été à la disposition de la Marine italienne, qui s’en est servie pendant toute la guerre.

On voit par-là que l’intervention de l’Italie n’a pas déchargé la France et l’Angleterre de la garde de l’Adriatique, à laquelle leurs marines ont continué à coopérer, mais a seulement allégé cette charge pour elles. En fait de grosses unités, la nouvelle répartition de forces navales, à laquelle il a pu être procédé en Méditerranée à la suite de cette intervention, s’est traduite en définitive par la récupération de deux cuirassés [12]. Elle a permis toutefois de récupérer un nombre plus considérable de petites unités, dont l’emploi, au cours de la guerre, a été notablement plus actif que celui des grandes, et c’est par-là que les marines anglaise et française en ont le plus profité.

La marine française n’en a pas moins affecté au service italien une division de 13 contre torpilleurs qui sont pestes attachés à Brindisi jusqu’en juillet 1918. Pendant les trois ans et deux mois qu’a duré leur affectation à ce port, ils ont exécuté les services les plus durs, susceptibles d’entraîner le plus d’usure et comportant les plus grands risques de torpillage, tels que la garde du barrage d’Otrante, qui a incombé presque uniquement aux Anglais et aux Français, en vertu d’une convention spéciale passée avec l’amirauté italienne. Pendant longtemps aussi, notre division de Brindisi a seule assuré le service d’escorte entre Tarente et Salonique, même lorsque les transports escortés étaient chargés de troupes et de matériel italiens.

Ces services ont pesé d’autant plus lourdement sur’ la marine française qu’elle assumait, d’autre part, la protection de la plupart des lignes commerciales méditerranéennes. La marine italienne n’a en effet assuré que la protection des convois de Gibraltar à Gênes, qui intéressaient directement l’Italie et quelques escortes entre Tarente et Salonique. Elle n’a pas concouru à protéger les autres routes maritimes. En réalité, elle a eu le souci de maintenir disponible sa flotte de contre-torpilleurs, en vue d’événements qui ne se sont pas produits, ou ne se sont produits que très rarement, tels que sorties ou raids des navires austro-hongrois. A défaut de telles occasions, elle a réservé l’emploi doses bâtiments légers de grande vitesse à des coups de main contre les ports austro-hongrois de l’Adriatique.

Qu’il s’agit de grandes ou de petites unités, le Commandement naval italien a d’ailleurs paru inspiré par la préoccupation de conserver le plus possible l’autonomie de sa flotte de guerre, et d’en garder la totalité disponible pour la mer dans laquelle il a vu son domaine propre, pour l’Adriatique. Un exemple a été fourni en mai 1918, où il a refusé de détacher de Tarente à Corfou quelques cuirassés de son escadre pour y remplacer des unités françaises envoyées à Moudros. On ne saurait évidemment chercher le motif de son refus dans la crainte d’exposer ses navires aux risques de la courte traversée entre Tarente et Corfou. On ne peut donc trouver ce motif que dans le désir de l’amiral italien d’éviter la dislocation temporaire de son escadre cuirassée, et de garder sous sa main la totalité de ses forces, à sa disposition de tous les instants, dût-il n’avoir jamais besoin de toutes. Quoi qu’on pense de ces raisons, on doit convenir qu’elles eussent été plus légitimes, si la marine italienne n’avait pas dû recourir, en Adriatique même et pour en garder le débouché, au concours des Alliés, à qui elle n’a pas donné le sien à quelques milles de sa base, et ‘si elle n’avait pas été presque entièrement tributaire d’eux pour la liberté de la Méditerranée, qui était pourtant le poumon de l’Italie.

Les actions les plus brillantes et les plus efficaces accomplies par la marine italienne en Adriatique ont été l’œuvre des grandes vedettes automobiles lance-torpilles, dénommées « moloscafes. » A l’actif des valeureux équipages de ces vedettes, il faut citer : trois torpillages à Durazzo, dont deux sous l’escorte d’une escadrille de contre-torpilleurs français ; un torpillage à Buccari ; un torpillage à Trieste ; une entrée ou torpillage à l’intérieur de la rade des iles Brioni ; le torpillage du cuirassé Saint-Etienne ; l’entrée du capitaine Pellegrini à Pola ; enfin le torpillage du Viribus-Unitis, la veille de la signature de l’armistice, à l’aide d’un petit engin spécial, de moindres proportions que les motoscafes jusqu’alors en usage. C’est en somme sa flottille de vedettes a pétrole, très audacieusement et habilement conduites, qui a valu à la marine italienne ses exploits les plus remarquables et ses résultats les plus importants, par une série d’heureux coups de main en haute Adriatique. Il serait certes injuste de contester à l’armée navale italienne sa large part dans la dure et ingrate tâche qui a paralysé et, en fin de compte, notablement entamé la flotte austro-hongroise, protégé la côte ouverte de la péninsule sur la mer Adriatique, sauvegardé la liberté des communications maritimes le long de cette côte, et permis de communiquer constamment avec la partie méridionale de la rive opposée. Mais il ne serait pas moins inique de passer sous silence le concours qu’elle a reçu, dans cette tâche même, des marines alliées et notamment de la nôtre, et le bénéfice inappréciable qu’elle a relire de l’activité navale franco-anglaise dans le reste de la Méditerranée.

On se rappelle que, peu de jours avant l’armistice, à la suite des proclamations d’indépendance des diverses nationalités composant l’empire des Habsbourg, la flotte austro-hongroise a arboré le pavillon yougo-slave. Il a été quelquefois reproché à l’Italie de n’en avoir pas tenu compte. Ce reproche parait, à la réflexion, injustifié. C’est un principe de droit privé que les transferts de propriété accomplis par un débiteur en faillite, pour soustraire son bien aux reprises de ses créanciers, sont sans aucune valeur. Il ne peut pas en être différemment dans les rapports internationaux. Qu’aurions-nous dit nous-mêmes et qu’auraient dit les Anglais si, quelques jours avant le 11 novembre, tout ou partie de la flotte allemande avait arboré le pavillon polonais ? En fait, la flotte austro-hongroise, en dépit d’une mutinerie survenue plusieurs mois auparavant et rapidement domptée, avait obéi aux ordres de Vienne et de Buda-Pesth, aussi longtemps que des ordres avaient pu en venir. Au jour de la défaite de l’Autriche-Hongrie, elle ne pouvait être traitée par l’Italie et par les Alliés qu’en force navale ennemie, dont elle avait rempli la mission dans toute la mesure de ses moyens.


XVI. — LA GUERRE ÉCONOMIQUE

Il est impossible de passer complètement sous silence les services que la France et l’Italie se sont rendus l’une à l’autre sur le terrain économique.

Des missions militaires d’achat et de ravitaillement ont fonctionné à Rome et à Paris pendant toute la guerre, procurant réciproquement à la défense nationale et à l’approvisionnement des deux pays des fournitures de toute espèce en quantité énorme, déterminant un actif échange de marchandises, entraînant un mouvement de fonds considérable et de vastes ouvertures de crédits (où l’Italie s’est d’ailleurs trouvée largement débitrice de la France), nécessitant enfin des arrangements financiers, qui ont abouti à faire ouvrir, de part et d’autre, sous le nom de « Compte de compensation, » un véritable compte courant. La France s’est constamment approvisionnée en Italie de soufre, de chanvre ; elle en a tiré une quantité non négligeable de produits d’alimentation, notamment de riz, de pommes de terre, de vin ; elle s’y est fournie d’automobiles et de moteurs, en proportion assez élevée pour justifier l’installation à Turin d’une mission militaire spécialement chargée de ces fournitures ; elle s’y est procuré des aéroplanes, moteurs et pièces d’aéroplanes, au point d’avoir également institué à Turin une mission militaire d’aéronautique ; elle y a trouvé pendant un temps une source de ravitaillement pour l’armée d’Orient, dans l’intérêt de laquelle elle a entretenu une mission d’intendance à Naples. Réciproquement, l’Italie a fait un très large appel à l’industrie française pour son armement, pour la fabrication de ses munitions, pour le perfectionnement et le développement de son outillage industriel, pour le fonctionnement de ses usines.

S’approvisionnant de charbon surtout auprès de l’Angleterre, elle a trouvé le réseau ferré français à sa disposition pour transporter son combustible des ports de l’Atlantique à sa propre frontière et économiser ainsi du tonnage italien ou anglais. Lorsque, après Caporello, elle eut perdu un grand nombre de wagons et de locomotives, elle en a obtenu le remplacement de la France, en même temps que de l’Angleterre. Quand l’état défavorable de son change lui en a fait souhaiter le relèvement, elle a trouvé le gouvernement français, comme ceux de Londres et de Washington, prêt à conclure avec elle un arrangement financier, qui a relevé le cours de la lire, par rapport au franc, d’une quarantaine de points. Il n’est donc pas exagéré de dire que les deux gouvernements se sont aidés l’un l’autre, en matière économique et financière, dans toute la mesure de leurs moyens.

Ils ont fait en sorte aussi que le commerce privé, d’un pays à l’autre, paralysé par les prohibitions de sortie édictées en France et en Italie, put reprendre quelque activité grâce à des dérogations qu’ils se sont consenties mutuellement sur certains articles d’exportation.

Ils ont enfin combattu ensemble l’ennemi commun par le blocus. La participation de l’Italie à la guerre économique a été graduelle. C’est dire qu’elle a présenté d’abord des lacunes, qui n’ont été comblées que peu à peu. En déclarant la guerre, le 24 mai 1913, à l’Autriche-Hongrie seulement, le gouvernement italien n’a interdit à ses sujets de commercer qu’avec cette seule Puissance. Il a eu d’autant plus tort de s’en tenir là que, ayant rompu à la même date ses relations diplomatiques avec l’Allemagne, il aurait pu et dû rompre en même temps ses relations commerciales avec elle.

Le commerce avec l’Allemagne est resté libre pour l’Italie, sous les réserves et restrictions, nombreuses il est vrai, qui résultaient des décrets rendus pendant la période de neutralité. Sans doute limitée à l’Autriche-Hongrie, l’interdiction de trafiquer n’a-t-elle pas été sans intérêt pratique pour les alliés de l’Italie ; mais elle leur a été évidemment beaucoup moins utile que si elle eût été d’emblée étendue à l’Allemagne. Elle ne l’a été que plus de huit mois après. C’est seulement le 4 février 1916, quelques jours avant la visite à Rome de M. Briand, qu’a été accomplie la rupture commerciale entre l’Italie et l’Allemagne. À partir de ce moment, il n’est plus resté aux Allemands, pour tirer quelque chose de l’Italie, que la ressource de la contrebande par la Suisse. Encore cette contrebande a-t-elle été progressivement réduite par l’application d’accords conclus entre les Alliés, Italie comprise, et la « Société suisse de Surveillance économique, » qui a garanti la consommation en Suisse des marchandises exportées d’un des pays de l’Entente.

Graduellement aussi le gouvernement italien, entré dans le conflit avec une doctrine, d’après laquelle l’étal de guerre devait laisser aussi intacts que possible les rapports de droit privé, en est venu à frapper, dans tous ceux de leurs intérêts où il a pu les atteindre, les sujets de tous les pays ennemis.

Une série de décrois, échelonnés entre juin 1915 et août 1916, témoignant d’efforts successifs pour se dégager d’une théorie erronée, a mis obstacle à toutes opérations de crédit ou de banque avec les ressortissants de l’ennemi, suspendu pour eux en Italie l’exercice du droit de propriété et de vente, l’exploitation directe de leurs entreprises industrielles et commerciales, la perception de tous revenus ou bénéfices, la faculté d’ester en justice, institué et mis en vigueur le séquestre. Ainsi, par étapes, dont chacune a marqué un progrès de solidarité économique de la part de l’Italie, chacune un avantage pratique pour nous, le Gouvernement italien est arrivé, en août 1916, à employer des méthodes de guerre commerciale identiques contre tous les ennemis de l’Entente, conformes aux principes définis par la Conférence économique de Paris du mois de juin précédent, et sensiblement analogues à celles en usage dans les autres pays alliés.


Nous nous sommes efforcé, dans ces quelques pages, d’examiner successivement les services que la France et l’Italie se sont rendus, au cours de la guerre, dans l’ordre politique, militaire, naval et économique. A considérer l’utilité dont les deux pays ont été l’un à l’autre, on mesure aisément l’intérêt pratique que présentent pour eux des rapports d’alliance ou d’amitié. S’il apparaît clairement que la France et l’Italie ont trouvé dans la coopération du temps de guerre un avantage appréciable, la conclusion ne s’impose-t-elle pas qu’elles ont intérêt à rester amies et qu’en matière d’alliances, comme en toute autre, ce qui s’est trouvé bon à l’épreuve est bon à garder.


XXX.

  1. Voyez la Revue du 1er mars.
  2. Siège à cette époque du Grand quartier général italien.
  3. 29 octobre 1917.
  4. Où une poussée austro-allemande, si elle s’était produite et qu’elle eût débouché, aurait pris à revers et coupé de leur ligne de retraite les armées italiennes en repli à l’Est, en Vénétie.
  5. Du général Galliéni, du général de Castelnau, du maréchal Pétain entre autres.
  6. Plus tard avec un groupe mixte d’unités métropolitaines et d’éléments irréguliers.
  7. Bien que ce point fût très en retrait par rapport au niveau de Monastir, atteint par l’armée d’Orient dès novembre 1916.
  8. Des demandes en vue d’augmenter l’effectif italien ont été faites à Rome et à Udine par les Alliés en septembre 1916, où une brigade fut accordée, en octobre et novembre de la même année et enfin en janvier 1917, ces trois dernières fois sans résultat.
  9. Après l’entrée en guerre de la Grèce à nos côtés.
  10. Où l’itinéraire reprenait la voie de terre, par camion jusqu’à Bralo, et par chemin de fer de Bralo à Salonique.
  11. L’effectif transporté s’élevait en juillet dernier à environ 15 000 hommes.
  12. Puisque pour 4 croiseurs et 6 cuirassés détachés de l’Armée navale française au profit des Dardanelles, 4 croiseurs et 4 cuirassés anglais ont été retirés de l’escadre alliée des Dardanelles au profit de l’Adriatique.