La Confession d’une jeune fille/46

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Calmann Lévy (2p. 42-46).



XLVI


Quand il fut sorti avec Marius, la situation se trouva simplifiée. L’incident, généreusement et maladroitement soulevé par M. Costel, eut cela de bon que l’on put reprendre les pourparlers que j’avais besoin de bien connaître. M. Mac-Allan me demanda naturellement si je m’en tenais au refus pur et simple de l’abbé malgré le scrupule qui me portait à rompre mes fiançailles. Je trouvai je ne sais quoi d’ironique dans cette insinuation, et je répondis que je demandais le temps de la réflexion quant à la forme et au motif de mon refus.

— Mon parti est déjà pris, ajoutai-je, et je ne changerai pas d’avis pour ce qui me concerne ; mais il y a des questions de forme sur lesquelles j’ai besoin de l’avis de mes conseils.

C’était une réponse réservée telle que la souhaitait M. Barthez, à qui je devais cet acte de déférence.

— Je vous laisse avec vos amis, dit M. Mac-Allan en se levant, et je vous demande pardon d’avoir beaucoup insisté pour un premier jour ; mais je vous avoue que je compte insister davantage demain, car il faut que vous me permettiez de revenir demain.

— C’est bien tôt, monsieur, répondis-je.

— Oui, c’est bien tôt, reprit-il, d’autant plus que j’ai un certain temps à mettre au service de ma cause ; mais enfin ce temps a une limite, et plus nous en perdrons, plus la solution sera difficile. J’ai d’ailleurs des raisons personnelles pour vous voir souvent, des raisons que je vous dirai peut-être, et qui, j’en fais serment, sont exclusivement dans votre intérêt. Si M. Barthez, ou M. Frumence, ou le docteur, ou tous trois ensemble, veulent m’accompagner demain, j’en serai charmé, car je ne prétends nullement vous persuader à leur insu.

— Les devoirs de ma charge ne me permettront pas de revenir demain, dit M. Barthez, et je crois que M. le docteur est ici un témoin bienveillant, rien de plus. Mademoiselle de Valangis vous recevra, si elle le juge à propos, demain et tous les jours ; mais, en qualité d’ami dévoué de sa grand’mère, j’y mets une condition : c’est que vous vous bornerez à lui renouveler vos offres sans exiger qu’elle s’engage par une réponse en mon absence, de même qu’elle me fera une promesse analogue et bien sérieuse de ne rien conclure sans que je sois présent à vos conventions. Je pense que M. Costel, M. Frumence et madame Jennie sont ici d’accord avec moi.

M. Mac-Allan souscrivit avec empressement à cette condition, je m’engageai aussi à l’observer, et l’avocat se retira avec le docteur, après m’avoir demandé l’heure de la seconde entrevue, que je fixai à midi.

M. Barthez, dès que nous fûmes seuls avec lui, s’appliqua à nous ôter le peu d’espérance que nous avions pu conserver, Jennie, Frumence et moi.

— Ne soyez pas dupes, nous dit-il, de l’attitude tranquille et froide que je devais garder vis-à-vis de votre adversaire. Au fond, je crois la position difficile, et le voyage que Jennie parle d’entreprendre est une ressource si précaire, que je ne peux ni le conseiller ni l’accepter comme une espérance. D’ailleurs, il serait plus long et plus inefficace que ne le seront les soins de la justice. C’est moi qui me charge dès aujourd’hui de toutes les recherches nécessaires et possibles ; mais il serait bien téméraire de compter sur un miracle pour refuser des offres qui peuvent être honorables. Tout dépend de la forme et de la cause de ces offres. Ne vous récriez pas, monsieur Costel, et vous, Lucienne, ne préjugez rien. Je ne saisis pas encore les motifs de votre belle-mère pour vouloir acheter si cher votre renonciation à un nom que vous pouvez si bien porter sans lui faire aucun tort. Il y a là-dessous un mystère que nous pénétrerons avec de l’attention et de la patience. Si nous y découvrons quelque chose de blessant pour vous, je serai le premier à vous conseiller la lutte à outrance. Sinon, le devoir de vos amis est de vous engager à réfléchir mûrement, peut-être à transiger quand le moment sera venu.

Frumence se rendit à l’avis de M. Barthez, ce qui ébranla Jennie et M. Costel. Tous deux promirent d’attendre passivement la lumière que Frumence se chargeait de chercher, et que M. Barthez se flattait de deviner.

— Écoutez, me dit Frumence au moment où l’on se sépara, pendant que je vais tâcher d’éclaircir certains doutes que je désire garder pour moi seul, bien que M. Barthez semble les partager, c’est à vous, mademoiselle Lucienne, d’être aussi habile que M. Mac-Allan, et de lui arracher les aveux nécessaires. Il faut que vous sachiez si votre belle-mère vous hait sans vous connaître, et pourquoi elle vous hait.

— Hélas ! Frumence, répondis-je, je ne me sens pas habile, et je crains à présent que M. Mac-Allan ne le soit beaucoup trop.

— Trop ? Non, reprit Frumence. Le trop d’habileté est la duplicité, et M. Mac-Allan est sincère ; mais il n’est pas forcé de l’être au point de trahir le secret de ses clients. Ayez la même habileté que lui, celle de la franchise ; mettez-le au pied du mur et faites-lui pressentir que vous ne céderez qu’à des motifs dignes de vous.

— Mais pourquoi donc céder ? dis-je à Jennie aussitôt que je me retrouvai en tête-à-tête avec elle. Si je n’ai aucun droit sérieux à faire valoir, je n’ai qu’à subir. Pourquoi me demande-t-on de vendre un nom que l’on dit ne pas m’appartenir ? On ne vend que ce qui est à soi : vendre le bien d’autrui est un vol égal à celui de l’usurper. Est-ce que tu comprends, Jennie ? Moi, je ne comprends rien à ma belle-mère !

— Moi, qui crois fermement que le nom vous appartient, répondit Jennie, je vois bien qu’on n’espère pas vous en dépouiller si aisément. Mais pourquoi on tient tant à vous l’ôter… Peut-être que je m’en doute. Vous ne savez pas l’histoire de votre père ; moi, je la sais, et je devais ne pas vous en faire part. À présent, il faut bien que l’on vous dise tout ; autrement, vous feriez fausse route. Dînons, et je vous conterai ça.