La Conjuration de Catilina (Gaston Boissier)/02

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La Conjuration de Catilina (Gaston Boissier)
Revue des Deux Mondes5e période, tome 26 (p. 481-514).
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LA
CONJURATION DE CATILINA

II[1]
LE CONSULAT DE CICÉRON


I

Le consulat était le rêve de tous les Romains qui entraient dans la vie politique, quand ils avaient de l’ambition et se croyaient du talent. Rien ne les empêchait d’y prétendre. En droit, tous les citoyens, à Rome, étaient éligibles et électeurs ; on n’exigeait d’eux aucune condition de naissance ou de fortune : Terentius Varro, le vaincu de Cannes, sortait d’une boutique de boucher ; le père de M. Æmilius Scaurus était marchand de charbon. Il est vrai qu’en réalité tout semblait disposé pour rendre les abords du consulat difficiles. Dans cette longue route des fonctions publiques que les candidats, avant d’y arriver, étaient forcés de suivre, à mesure qu’ils avançaient, le chemin devenait plus étroit. Les questeurs étaient au nombre de vingt ; il n’y avait plus que huit préteurs, qui devaient se disputer deux places de consuls. Les vaincus étaient réduits à recommencer le combat les années suivantes, dans des conditions souvent plus fâcheuses, contre des concurrent nouveaux, dont le nombre augmentait sans cesse, en sorte que la plupart de ces jeunes gens, qui étaient partis avec tant d’ardeur et d’espérance pour la conquête de la dignité suprême, étaient condamnés d’avance à ne jamais l’atteindre.

Cicéron n’était pas de ceux que semblait menacer cette disgrâce. Depuis sa première candidature, les électeurs lui étaient restés obstinément fidèles. Il avait obtenu du premier coup toutes les fonctions qu’il avait demandées et s’en était acquitté avec honneur. Il était préteur l’année même où Catilina forma sa première conjuration, et il avait trouvé le moyen de ne pas s’y compromettre. Cependant, quoiqu’il semblât avoir toutes les chances pour lui, il n’était pas tout à fait rassuré, car il connaissait bien les inconstances du suffrage populaire : il a plusieurs fois comparé les flots des comices, comme il les appelle, à ceux d’une mer agitée et capricieuse, où le reflux emporte ce que le flux avait apporté ; mais son anxiété devenait plus vive, on le comprend, à mesure que la dernière lutte approchait. Il était naturel qu’elle fût partagée par les siens ; on n’ignorait pas que l’honneur qu’il ambitionnait illustrait toute une famille. Son frère, Quintus Cicéron, qui lui était tendrement attaché, et qui d’ailleurs comptait bien profiter de la gloire de son aîné pour sa propre carrière politique, nous avoue qu’il ne cessait de songer jour et nuit à cette redoutable échéance. Il venait lui-même d’être édile et avait pratiqué avec adresse le suffrage universel. Il eut donc l’idée de mettre son expérience au service de son frère, et lui écrivit une lettre dans laquelle il lui énumérait tout ce que doit faire un candidat qui veut réussir. Ce n’était pas, disait-il, qu’il eût la prétention de lui rien apprendre qu’il ignorât ; mais la matière est si compliquée, les obligations si nombreuses, qu’on risque toujours d’oublier quelque chose. Quintus, qu’on aurait pu appeler, comme C. Cotta, un artiste en élection, et qui tenait à mériter ce titre, se piqua au jeu en écrivant, si bien que sa lettre finit par prendre les proportions d’un de ces petits traités sous forme épistolaire (epistolicæ quæstiones) qui étaient à la mode en ce temps-là. Il lui parut, quand elle fut achevée, que, quoique écrite spécialement pour son frère, elle pouvait être utile à d’autres. Il songeait donc à la publier, puisqu’il demandait à Cicéron de la revoir, et il est probable qu’il la fit paraître sous le titre de Commentariolum petitionis, ou de De petitione consulatus, qu’elle porte sur les manuscrits, et qu’on pourrait traduire par ces mots : Manuel du candidat.

La lettre contient des observations générales, et d’autres qui ne s’appliquent qu’à la circonstance particulière pour laquelle Quintus l’écrivit. Je négligerai les premières, et j’y ai grand regret, car il est plaisant de voir comment se comporte à chaque époque le suffrage universel, ce qu’il a gardé aujourd’hui de ses anciennes habitudes et ce qu’il en a perdu. Mais cette étude nous entraînerait trop loin ; bornons-nous à y chercher dans quelles conditions eut lieu l’élection de Cicéron au consulat.

Quintus paraît dans toute sa lettre assuré du succès final de son frère. Du reste, il en aurait douté qu’il se serait bien gardé de le lui dire. Mais il ne lui cache pas non plus les obstacles qu’il lui faudra surmonter. Il y en a un qui lui paraît plus grave que les autres, ou plutôt c’est le seul qu’il semble redouter. Cicéron est ce qu’on appelle un homme nouveau, c’est-à-dire qu’aucun des siens n’a encore occupé à Rome de magistrature publique. La loi a beau proclamer qu’elles sont accessibles à tout le monde, l’habitude, plus forte que la loi, semble les réserver à l’aristocratie. On compte ceux qui en dehors d’elle sont entrés au Sénat ; depuis trente ans, il n’y a pas un seul homme nouveau qui ait été consul.

Voilà la difficulté contre laquelle se heurtait Cicéron, et elle était plus grave pour lui que pour les autres. Parmi les hommes nouveaux, il n’y en avait pas qui fût plus désagréable à l’aristocratie. D’abord il avait beaucoup de talent, et elle pouvait craindre qu’une fois établi dans le gouvernement de la république, il ne s’y fît une trop grande place. De plus, c’est un homme d’esprit, qui voit très bien les travers des autres et ne se gêne pas pour s’en moquer. S’il avait pris devant elle une attitude humble, s’il avait semblé lui demander pardon de son éloquence, de sa popularité, de ses succès, elle aurait pu oublier qu’il n’avait pas d’aïeux ; mais au grand tort d’être un roturier, il joignait celui d’avoir la roture impertinente. Il répondait à la fatuité des grands seigneurs par des plaisanteries cruelles, qui couraient le monde. Il a eu toute sa vie le travers de ne pas savoir s’abstenir d’un bon mot ; il trouvait « qu’il est plus difficile de le retenir sur ses lèvres que de garder un charbon ardent sur sa langue. » N’est-ce pas une des raisons qui ont fait que l’aristocratie n’a jamais été une alliée sûre pour lui ? On pardonne quelquefois une trahison, on n’oublie jamais une raillerie. Ce n’est pas seulement Catilina qui lui reprochait d’être un parvenu ; deux ans après la conjuration, en plein Forum, un de ces patriciens que son courage avait sauvés lui rappelait insolemment son origine. Quand il fut condamné à l’exil, il lui parut que le Sénat ne l’avait pas défendu de bon cœur ; il soupçonna que, parmi ses anciens alliés, il y en avait qui n’étaient pas fâchés qu’il fût parti, et je crois bien qu’il n’avait pas tort.

La naissance créait à Cicéron, dans les luttes électorales, une autre infériorité, dont Quintus est préoccupé. Le jeune noble n’a pas besoin de se faire une clientèle. Le jour où il plaide sa première cause, celui où il paraît pour la première fois au Champ de Mars pour demander une fonction publique, il est sûr que des cliens viendront en foule le prendre dans son atrium, qu’ils l’accompagneront dans les rues de Rome et le ramèneront jusqu’à sa porte. Ils ne le connaissent pas, ils ne savent de lui que son nom ; mais ce nom, ils le respectent, ils le vénèrent : c’est celui sous le patronage duquel, de père en fils, ils sont habitués à se ranger. Or, à Rome, c’est une des premières conditions de succès pour un candidat de ne se montrer jamais en public qu’entouré d’un cortège imposant ; on n’a de considération pour lui que s’il traîne la foule à sa suite ; il lui faut, dit Quintus, vivre toujours avec la multitude, esse cum multitudine. Ces amis qui doivent venir le saluer le matin à son réveil, ces cliens qui le suivent et l’écoutent au Forum, Cicéron, malheureusement pour lui, ne les a pas trouvés, comme les patriciens, dans l’héritage de sa famille et il a été forcé de se les procurer à lui-même. Il y a pris grand’peine. D’abord, il s’est fait le champion de l’ordre des chevaliers, auquel il appartenait par la naissance, et qu’il a toujours soutenu de son autorité et de sa parole. Ils ne sont pas nombreux, mais ils sont très riches et leur influence est considérable. Il a aussi pour lui les amis qu’il s’est acquis par les services qu’il a rendus, surtout par les affaires qu’il a plaidées. Malheureusement ces amis ne sont pas tous recommandables : la nécessité de se faire des cliens d’importance l’a souvent amené à se charger de bien mauvaises causes. Il a enfin les lettrés, qui admirent en lui le plus grand orateur de Rome ; parmi eux, des jeunes gens en grand nombre, dont plusieurs portent un nom illustre, et qui tiennent à honneur de passer pour ses disciples. Ils le suivent partout, prêts à exécuter ses ordres, à lui servir de messagers, à le défendre si on l’attaque, Quintus nous apprend que cette sorte de jeune garde, quand elle est bien composée, comme celle dont s’entoure Cicéron, produit un excellent effet au Champ de Mars, les jours d’élection. La jeunesse semblait se partager entre Catilina et lui. Les plus studieux, les plus honnêtes se rangeaient de son côté ; je n’ai pas besoin de dire qu’ils n’étaient pas les plus nombreux. Catilina attirait les autres par ses prodigalités et ses complaisances. Cailius hésita longtemps entre les deux. Comme il était à la fois un homme de beaucoup d’esprit et un incorrigible libertin, il allait de l’un à l’autre, selon que l’emportait chez lui le goût des lettres ou l’attrait du plaisir.

Mais n’oublions pas qu’il s’agit du suffrage universel. Ce ne sont pas seulement quelques esprits délicats, une élite de fins lettrés qui décident du succès ; il dépend de la foule. Quintus a grand soin de le rappeler à son frère, qui sans doute ne l’oubliait pas. Il lui conseille de s’assurer de la bienveillance des petites gens des faubourgs, de ne pas négliger les personnages importons des sociétés populaires, de se faire indiquer ceux qui, dans chaque quartier, jouissent de quelque influence auprès de leur voisinage. Il est convaincu que par la facilité de son abord, l’agrément de ses manières, et ses complaisances infatigables, Cicéron n’aura pas de peine à les gagner. Il espère bien qu’à l’exception des cliens des grandes familles, qui votent comme on leur dit de le faire, ou des factieux, qui attendent le mot d’ordre de leurs chefs, ou enfin de ceux qui vendent leur voix et qui vivent de ce trafic, la population de la ville sera pour lui. Il n’y a pas de doute qu’il compte avant tout sur ceux qu’on appelle les habitués de la tribune (subrostrani) ; comme ils fréquentent le Forum et qu’ils suivent les grandes affaires, ils ont entendu Cicéron défendre les intérêts de Pompée, dans la Manilienne, plaider pour Cornélius, et il les a ravis par sa parole. On aurait tort de croire que cette façon de parler si soignée, si large, si harmonieuse, ne soit faite que pour quelques esprits distingués et ne puisse plaire qu’à ceux qui ont étudié, dans les écoles, les procédés de la rhétorique. Cicéron pensait au contraire que c’est celle qui convient aux foules assemblées, qu’elles ont naturellement peu de goût pour une parole sobre, froide, sèche, faite de déductions et de raisonnemens sévères, comme celle que les prétendus Attiques voulaient leur infliger, tandis qu’elles sont sensibles à cette abondance d’idées et de mots, à ces délicatesses d’expression, à cette ampleur de développemens qu’on lui reprochait, et que c’est là véritablement l’éloquence populaire. L’expérience que nous faisons des réunions publiques et des mérites par lesquels on y réussit semble bien prouver qu’il a raison.

Parmi les recommandations que Quintus fait à son frère, il y en a une sur laquelle je crois utile d’insister. « Tu dois avoir soin, lui dit-il, de loger dans ton esprit et de conserver dans ta mémoire l’Italie tout entière, comme elle est, avec ses parties et ses divisions, en sorte qu’il ne s’y trouve pas un municipe, une colonie, une préfecture, un endroit quelconque, où tu ne sois assuré de posséder un appui suffisant. Cherche, découvre partout, dans quelque contrée que ce soit, des personnes que tu puisses connaître, attacher à ta cause, soutenir quand elles faiblissent. Demande-leur de se mettre en campagne pour aller te quêter des voix dans leur voisinage et se faire, en ta faveur, de véritables candidats. » Quintus pense donc que l’Italie va prendre quelque part à l’élection, et une part qui, on le voit bien, n’est pas négligeable. Ceci n’est-il pas une sorte de nouveauté, qui mérite qu’on y fasse quelque attention ?

On sait que les républiques anciennes étaient constituées comme des villes municipales, et combien il leur a été difficile, quand elles se sont étendues par des conquêtes ou des alliances, de briser le moule primitif, et de passer du régime de la cité à celui d’un État compact et uni. Jamais dans la Grèce elles n’y ont complètement réussi. Rome, par son origine et par sa nature, était mieux faite pour résoudre le problème. Après la guerre sociale, elle a communiqué le droit de cité à l’Italie, mais alors une grave difficulté s’est présentée. Le principal privilège des citoyens, c’est le vote. Malheureusement on ne vote qu’à Rome, et il ne venait pas dans l’idée qu’on pût le faire ailleurs. Or les nouveaux citoyens veulent voter : il le faut bien pour que les consuls, les préteurs, les édiles, les questeurs, qui ne sont encore que les magistrats d’une ville, deviennent les représentai de l’État tout entier. Assurément, ils peuvent voter, mais à la condition de faire le voyage. A Rome, ils sont inscrits dans une tribu ; quand ils se présentent aux portes de l’ovile où se fait l’élection, les préposés les laissent entrer, et ils peuvent mettre leur bulletin dans l’urne. Mais le voyage est long ; les aristocrates, qui sont à peu près les maîtres, ne les encouragent pas à venir et les reçoivent mal ; ils restent chez eux. Il y avait bien un moyen qui aurait tout rendu facile, le vote par correspondance. Auguste, nous dit-on[2], y songea. Mais soit que l’organisation fût défectueuse, soit que les Romains de Rome n’aient pas vu d’un œil favorable l’importance qu’allaient prendre les Romains de province, la mesure ne réussit pas. Quelques années plus tard, la question fut résolue, mais d’une manière différente et plus radicale. Tibère supprima les comices populaires et personne ne vota plus que le Sénat, où les provinciaux comptaient des représentans très distingués. C’est ainsi que tous les citoyens furent mis sur le même pied, ceux de la ville et ceux du dehors ; que Rome cessa d’être l’Etat tout entier, ce qu’elle était autrefois, pour n’en être plus que la capitale ; et que l’impérialisme, comme nous disons aujourd’hui, put définitivement s’établir.

Quintus n’ignorait pas que les villes italiennes songeaient, dès cette époque, à profiter de leur droit de vote ; aussi annonce-t-il à son frère, comme une chose assurée, qu’elles vont envoyer « une multitude de citoyens qui voteront pour lui. » Et non seulement ils arriveront en grand nombre, mais il faut croire qu’il en viendra de très loin. Dans une lettre à son ami Atticus, Cicéron lui apprend qu’il va faire une tournée électorale sur les bords du Pô, « car, lui dit-il, les suffrages de la Gaule sont fort à ménager. » La Gaule se prépare donc aussi, malgré la distance, à envoyer à Rome des électeurs, et ces électeurs seront favorables à Cicéron, qui est sorti, comme eux, d’un municipe. Il n’est donc guère douteux qu’aux élections du mois de juillet 690, les gens des municipes italiens étaient nombreux au Champ de Mars. Nous le savons de ceux d’Arpinum et de Réate ; nous pouvons le soupçonner de beaucoup d’autres. Plus tard Cicéron retrouva le même empressement, les mêmes hommages, lorsqu’il revint d’exil, et il nous dit qu’il fut porté de Brindes à Rome « sur les épaules de l’Italie. »


II

Quand Quintus affirme à son frère qu’il a les plus grandes chances d’être nommé, ce ne sont pas de vains encouragemens qu’il lui donne. Il a raison de penser que le talent de Cicéron, son esprit, sa belle humeur, les services qu’il a rendus à tant de personnes lui ont fait beaucoup d’amis, que la plus grande partie du peuple de Rome est bien disposée pour lui, que les électeurs des municipes italiens lui apporteront leur vote : tout cela paraît très vraisemblable. Mais ce qui l’est encore plus, c’est qu’il a dû principalement son succès à un concours de circonstances heureuses et imprévues, que le hasard lui donna de ces adversaires qui semblent créés tout exprès pour faire réussir leurs rivaux, et que, comme il arrive très souvent dans les élections, beaucoup de gens votèrent contre eux plus que pour lui.

Il avait en tout six concurrens : deux patriciens de race illustre, deux qui appartenaient à ces grandes familles plébéiennes qui formaient le second étage de la noblesse, deux enfin de moindre origine, mais dont les pères avaient obtenu des magistratures publiques ; Cicéron seul était, comme on l’a vu, un homme nouveau et un simple chevalier. Il semblait donc qu’il allait avoir affaire à très forte partie, mais, dès le début de la lutte, on s’aperçut bien que ces candidats qui portaient de si beaux noms n’étaient pas tous redoutables. La campagne électorale ne s’ouvrait réellement que l’année même où l’élection devait se faire, mais vers la fin de l’année précédente les escarmouches commençaient. Les candidats, qui voulaient se faire connaître et sonder l’opinion publique, profitaient de quelque circonstance qui réunissait la foule au Champ de Mars, et s’en allaient de rang en rang, serrant la main des électeurs, et, autant que possible, les saluant par leur nom. C’était ce qu’on appelait la prensatio, cérémonie qui nous paraît assez étrange, non pas que les candidats en aient perdu l’habitude, mais ils y mettent aujourd’hui moins de solennité, et, quand ils le font, ils aiment autant qu’on ne le voie pas. Alors, au contraire, ils se donnaient volontiers en spectacle. On allait regarder leurs attitudes, on observait leur assurance ou leur timidité, on commentait leurs gestes, et l’on formait des conjectures sur leur succès ou leur échec d’après la manière dont le peuple recevait leurs politesses. Après quelques semaines de cet exercice, tout le monde, à Rome, était convaincu que quatre des concurrens n’avaient aucune chance, et que trois seulement pouvaient espérer de réussir. C’étaient, avec Cicéron, Catilina et Antoine.

J’ai parlé de Catilina. Antoine était le fils de ce M. Antonius, grand homme de bien et illustre orateur, que Cicéron a célébré dans ses ouvrages de rhétorique ; mais il ne ressemblait pas à son père. Il sortait, comme Catilina et tant d’autres, de cette bande de jeunes nobles dont Sylla s’entourait et qui avait scandaleusement exploité sa victoire. Comme ses compagnons, il s’était enrichi dans la pillerie qui suivit les proscriptions ; comme eux, il avait très vite dissipé sa fortune, et, quoiqu’il eût tenté de la refaire en pillant l’Achaïe à l’aide de quelques cavaliers syllaniens, il était réduit à vivre d’expédiens. C’était un malhonnête homme et un homme médiocre. « Il y a, disait Quintus, cette différence entre Catilina et lui que Catilina ne craint ni les dieux, ni les hommes, tandis qu’Antoine a peur de son ombre. » Il n’en avait pas moins une certaine popularité, qui lui venait de l’affection qu’on avait gardée pour son père. Une des plus grandes vertus du peuple romain, la dernière peut-être qu’il ait perdue, c’était le respect des traditions et la, fidélité aux souvenirs. Il avait ce mérite, si rare chez les autres peuples, de ne pas oublier.

Le choix des deux consuls allait donc se faire entre ces trois candidats. Cicéron, s’il était nommé, devait se résigner à avoir l’un d’eux pour collègue. Il n’y a pas de doute qu’il n’en eût mieux aimé un autre ; mais il n’était pas libre de faire sa volonté, et il lui fallait subir celui que les caprices de la foule lui imposeraient. Il semble bien qu’au début, il fût porté à préférer Catilina, et c’était pour le bien disposer en sa faveur que, comme on l’a vu, il se préparait à plaider pour lui. Cette préférence, après tout, n’est pas pour nous trop surprendre. Il nous dit qu’en cherchant bien, il avait cru voir en lui « quelques apparences de bonnes qualités ; » chez Antoine, on ne découvrait que des vices. Forcé de se décider entre deux malhonnêtes gens, il se tournait vers celui chez lequel on pouvait réveiller peut-être quelque étincelle d’honneur et de générosité. Je suis même tenté de croire que, si l’affaire ne réussit pas comme Cicéron le voulait, ce ne fut pas tout à fait sa faute. Catilina se connaissait en hommes ; il jugea sans doute que Cicéron serait un collègue gênant et qu’il ne le laisserait pas libre d’exécuter ses projets, tandis qu’il ferait ce qu’il voudrait d’Antoine, et il se tourna vers lui. Tous les deux formèrent une entente (coitio), et se mirent ensemble en campagne.

On pense bien que la corruption n’était pas oubliée, parmi les moyens qu’ils employèrent pour réussir ; c’était celui dont on usait le plus à ce moment. Par malheur, ils étaient ruinés tous les deux, mais on vint à leur aide. Cicéron en accuse un personnage qu’il désigne, sans le nommer, en disant qu’il était de bonne naissance et pratiquait volontiers ces sortes de trafic. C’est probablement de César ou de Crassus qu’il veut parler ; Crassus surtout était connu pour venir en aide aux candidats embarrassés, quand il y pouvait trouver son compte. On nous dit que c’est dans la maison de ce personnage obligeant que l’élection se préparait. Les Romains, qui mettaient de l’ordre partout, même dans ce qui semble n’en pas comporter, avaient fait de la corruption électorale une véritable science, qui avait ses procédés et ses règles dont on ne s’écartait pas. Par exemple, on se gardait bien de compter d’avance l’argent aux électeurs qu’on avait achetés ; on n’avait pas en eux assez de confiance. Il était déposé chez des gens qu’on appelait séquestres, et qui le distribuaient après que les candidats avaient été nommés. Toutes ces choses se faisaient au grand jour et sans aucun souci des lois qui le défendaient. Cicéron annonce que, dans la maison de ce riche personnage, dont il ne veut pas dire le nom, mais que tout le monde connaît, les séquestres se sont rassemblés avec Catilina et Antoine ; et, pour qu’on n’en doute, pas, il indique le jour et l’heure de la réunion. Ces manœuvres devinrent si scandaleuses que le Sénat finit par s’en inquiéter et qu’on proposa d’ajouter quelques clauses plus sévères à la loi électorale. C’est à cette occasion que Cicéron prononça le discours qu’on appelle In toga candida, à cause de la robe blanche qu’il portait quand il l’a tenu. Nous n’en avons plus que quelques fragmens qui sont d’une extrême violence. Quoiqu’on ne se pique guère aujourd’hui de modération et d’urbanité dans les luttes politiques, je doute que personne osât aller aussi loin. Il n’y avait pas alors de journaux pour recevoir et propager les injures que les candidats se disent ; les discours en tenaient lieu. Il est donc très probable que celui de Cicéron fut copié et répandu ; il est sûr que, s’il a été mis dans les mains du public, on a dû beaucoup le lire. Vers le même temps, c’est-à-dire quand on approchait de l’élection, a dû paraître la lettre de Quintus à son frère qui maltraite aussi cruellement Catilina et Antoine que le discours de Cicéron, et quelquefois dans les mêmes termes[3]. Personne ne nous a dit l’impression que ces deux pamphlets, le discours et la lettre, paraissant presque ensemble, se répétant l’un l’autre, frappant coup sur coup aux mêmes endroits, produisirent sur l’opinion publique ; mais il est bien probable que, si elle est restée quelque temps indifférente, elle a dû commencer alors à s’émouvoir ; et il est permis de croire que ce sont ces invectives passionnées, ces portraits si énergiquement tracés et le souvenir rappelé de tant de crimes qui ont jeté quelques inquiétudes chez les honnêtes gens. Si encore on était sûr qu’un seul des deux arriverait à se faire élire, on pouvait espérer que l’opposition d’un collègue honnête paralyserait ses mauvais desseins. Mais tout était perdu, s’ils se faisaient nommer ensemble. « Ce serait, selon le mot de Cicéron, plonger deux poignards à la fois dans le sein de la république. » On commença donc à penser qu’avant tout, il fallait à toute force les empêcher de réussir tous les deux.

Au dernier moment, un mois à peine avant l’élection, quelques bruits commencèrent à se répandre d’une conjuration qui se tramait dans l’ombre. On racontait que Catilina avait réuni ses partisans et qu’il leur avait révélé ce qu’il comptait faire s’il était nommé. Les gens riches, banquiers, fermiers de l’impôt, grands propriétaires, furent ainsi prévenus que ce n’était pas le gouvernement seul qui était menacé, et qu’on en voulait à leur fortune. Les inquiétudes devinrent aussitôt très vives dans le monde des affaires[4]. L’aristocratie, plus directement menacée, comprit qu’il ne lui était pas possible, à la veille des comices, d’improviser une candidature nouvelle et qu’elle était bien forcée de se rallier à la seule qui put réussir. C’est ainsi qu’à la dernière heure, Cicéron devint le candidat indispensable de tous ceux qui voulaient le maintien de l’ordre et le salut de la république.

Nous ne savons rien de ce qui s’est passé dans les dernières semaines ; mais peut-être est-il possible de le soupçonner d’après ce qui arriva plus tard. L’aristocratie était trop habile pour ne pas faire payer de quelque manière à Cicéron son appui, quoiqu’il lui fût impossible de ne pas le lui donner. Elle le savait d’humeur assez changeante et pensa sans doute qu’il était bon de prendre des précautions avec lui. Il est probable que sur certaines questions elle en obtint des engagemens que nous pouvons deviner, puisque loyalement il les a tenus. Le zèle avec lequel, étant consul, il a défendu les intérêts du Sénat, même quand, au fond du cœur, il leur était contraire, semble bien indiquer qu’il s’était engagé d’avance à maintenir ce qui restait des lois de Sylla.

L’habitude que nous avons prise du suffrage universel chez nous et chez les autres nous permet de comprendre la scène par laquelle se terminèrent les comices de 690. Quand tout le monde vote, c’est souvent par une sorte d’entraînement que les élections importantes se décident. On s’émeut, on s’excite l’un par l’autre, et, aux dernières heures, il se forme un courant auquel personne ne résiste. La foule accourut au Champ de Mars, quand le scrutin fut ouvert. Les électeurs ne se contentaient pas de mettre dans l’urne leur bulletin de vote, « garant muet de la liberté des suffrages, » ils acclamaient avec enthousiasme le nom de Cicéron, en sorte qu’il a pu dire « que ce n’est pas seulement la voix du héraut, mais celle du peuple romain qui l’a proclamé consul. » Antoine ne l’emporta que de quelques voix sur Catilina.


III

C’était une grande victoire pour Cicéron. Il était nommé le premier, aux acclamations de tout le peuple. Il obtenait la plus haute magistrature de la république, deux ans après avoir été préteur, c’est-à-dire aussitôt que la loi lui permettait d’y prétendre, tandis que son compatriote Marius, un si grand homme de guerre, avait mis sept ans pour arriver de la préture au consulat. Quand on connaît sa sensibilité délicate et le penchant qu’il avait à se complaire en lui-même, on comprend qu’il en ait éprouvé une joie débordante. Quoiqu’il ait eu dans sa vie quelques beaux jours de triomphe, il n’a peut-être jamais été plus heureux que lorsque, au Champ de Mars, dans la villa publica, où se tenait le candidat pendant l’élection, cette cohorte de jeunes gens, qui s’était mise à son service, vint lui annoncer le résultat de la lutte.

Mais, s’il fut d’abord enivré par son succès, ce qui était bien naturel, on peut être sûr, quand on le connaît, que l’ivresse ne dura pas. Il était trop perspicace, il avait trop l’habitude de voir les choses par leurs mauvais côtés pour ne pas distinguer clairement, dès les premiers jours, ce que la situation avait de grave, et les dangers qu’il allait courir. De tous ces dangers, le plus rapproché, le plus menaçant, celui qu’il fallait écarter d’abord, lui venait du collègue que le suffrage de ses concitoyens lui avait donné. Il y avait quelques semaines à peine qu’il l’avait accablé d’injures devant le Sénat, le traitant de voleur et d’assassin, et l’élection venait d’en faire son associé, l’homme qui allait gouverner Rome avec lui. Ils devaient à tout moment se concerter, s’entendre, prendre des mesures en commun, et l’on savait qu’ils avaient des opinions contraires et ne s’accordaient en rien. Que pouvait-il résulter de cette alliance mal assortie ? Et comment l’Etat allait-il marcher, avec des conducteurs qui le tireraient en sens inverse ?

Les vieux Romains, pour se délivrer à tout jamais des inconvéniens de la royauté, avaient imaginé d’en limiter la durée à un an, et d’en investir deux personnes au lieu d’une, c’est-à-dire de la remplacer par le consulat, et il faut bien croire que le moyen était bon, puisque la royauté, pendant des siècles, n’a pas reparu. Mais il présentait aussi des dangers. Le plus grave était celui dont Cicéron allait avoir à souffrir et qui provenait de la diversité d’humeurs et de sentimens entre les deux collègues. Ce danger était d’autant plus à craindre qu’en instituant la magistrature nouvelle, on avait voulu lui conserver la grandeur et le prestige de l’ancienne. Afin de ne pas paraître en diminuer la majesté en la partageant, et pour que chacun eût l’air de la posséder tout entière[5], on avait évité de faire des séparations trop précises d’attributions entre les deux collègues, ce qui devait rendre, à ce qu’il semble, les conflits presque inévitables. La merveille, c’est qu’ils aient été si rares, et qu’une machine aussi délicate ait marché sans encombre pendant tant de siècles. Rien ne nous fait plus admirer le patriotisme des magistrats de ces époques primitives que de songer aux concessions réciproques, aux sacrifices d’amour-propre, d’opinions, d’intérêt qu’ils durent se faire l’un à l’autre pour rester d’accord entre eux. Il y eut cependant des inimitiés, des luttes, qu’on accommoda d’abord comme on put, mais qui éclatèrent avec violence, quand les mœurs publiques commencèrent à s’altérer. Quelques années avant le consulat de Cicéron, la querelle entre Octavius et Ginna, deux collègues qui avaient promis de vivre en bonne amitié, finit par une guerre civile. Plus tard, César et Bibulus, deux mortels ennemis, furent nommés consuls ensemble. On s’attendait à des luttes passionnées ; mais César, qui savait bien qu’il avait affaire à un collègue entêté et médiocre dont il n’aurait jamais raison, prit le parti de se passer entièrement de lui. Il le laissa s’enfermer dans sa maison, protester solennellement contre tout ce qui se faisait en son absence, et s’occupa tout seul des affaires publiques. Cette année-là, il n’y eut vraiment qu’un consul.

Cicéron arriva au même résultat par un autre moyen. Il savait qu’il lui serait possible de s’accommoder avec son collègue en y mettant le prix. Antoine était tout à fait ruiné et comptait se refaire dans la province que, selon l’usage, il aurait à gouverner après son consulat. Les deux provinces qu’on avait réservées d’avance pour les consuls, quand ils sortiraient de charge, étaient la Macédoine et la Gaule cisalpine ; ils devaient tirer au sort entre eux celle qui leur serait attribuée. La Macédoine était de beaucoup la plus avantageuse, et Antoine la convoitait ; Cicéron la lui céda, avant que le sort eût décidé. Il n’y avait pas grand mérite, car il était résolu à n’accepter ni l’une ni l’autre des deux provinces et ne voulait quitter Rome sous aucun prétexte. Cependant Antoine lui sut gré de cette complaisance, et c’est à elle qu’on attribue que, tant que dura ce ménage mal assorti, il n’y eut d’éclat public d’aucun côté ; mais il n’y eut pas non plus de confiance réciproque. On n’obtint jamais d’Antoine qu’il s’engageât formellement à soutenir la politique de son collègue. Il conserva ses rapports intimes avec Catilina, qui ne cessa pas de compter sur son appui, et il est probable qu’il tenait au courant son ancien associé de ce qu’il avait intérêt à savoir. Malgré tout, Cicéron, qui ne l’ignorait pas, continuait à le traiter avec les plus grands égards et cherchait à le désarmer par ses prévenances. Mais en même temps il avait l’œil ouvert sur toutes ses démarches. Comme il avait la chance d’être en très bons rapports avec P. Sextius, le questeur d’Antoine, il s’en servit fort adroitement pour diriger son collègue, et au besoin pour le surveiller. Ce n’en était pas moins une grande gêne d’avoir auprès de soi, dans les mêmes conseils, quelqu’un devant lequel on n’ose pas parler librement, dont on sait qu’il vous trahit, et qu’en cas de lutte indécise, il se mettra sans doute de l’autre côté et autorisera par sa présence les projets de l’ennemi. Rien ne montre mieux tout ce qu’avait Cicéron de souplesse et d’habileté que de voir comment il a su éviter les périls de ce voisinage incommode. Il est vrai qu’il y fut aidé par la parfaite incapacité de son collègue, qui égalait sa profonde scélératesse. Il parvint si bien à l’annihiler, pendant tout son consulat, qu’on a pu dire, comme pour César, que, cette année-là, il n’y eut qu’un consul.


IV

Ce n’était pas, malheureusement pour Cicéron, la seule raison qu’il eût d’être inquiet. Il dut en découvrir ou en soupçonner bien d’autres, pendant ces cinq mois de recueillement, où, consul désigné, et participant aux affaires publiques, sans en avoir encore la responsabilité, il était bien placé pour étudier les événemens et observer les hommes. Ce qui l’alarma le plus, dans la situation troublée de la république, ce ne furent pas les menées ouvertes des partis et cette écume de surface contre lesquelles on peut se défendre, parce qu’on les a sous les yeux ; c’était plutôt ce qui cherchait à se cacher, mais ce qu’avec un peu de perspicacité, on pouvait surprendre. Il y a, disait-il, des gens bien plus redoutables que Rullus, et que tous ces agitateurs bruyans et vulgaires derrière lesquels ils se dérobent. Ces gens, il les désigne clairement quand il ajoute que ce sont des ambitieux, qui nourrissent des espérances illimitées et convoitent des pouvoirs extraordinaires. Ce n’est pas de Catilina qu’il veut parler, comme on l’a cru. Au lendemain de l’élection où il venait d’échouer, on pouvait le croire abattu ; et de fait, il n’est question de lui nulle part en ce moment. Les hommes politiques auxquels il fait allusion, dont il n’a pas besoin de prononcer le nom pour qu’on les reconnaisse, qui se tiennent aux aguets, prêts à profiter des occasions, ce sont plutôt ceux qui viennent de porter de si rudes coups à l’aristocratie en formant le premier triumvirat, c’est-à-dire Pompée, Crassus et César. De près ou de loin, ils vont se trouver mêlés à toute l’histoire du consulat de Cicéron, et, avant de l’entamer, il faut bien dire en quelques mots quelle était alors la situation politique de chacun d’eux.

Pompée commande l’armée d’Asie ; cependant il n’est pas si loin de Rome qu’on pourrait le croire, car il occupe la pensée de tous les politiques. La conquête de l’Orient étant finie, on sait qu’il est près de revenir, mais on ignore ce qu’il va faire. Personne n’imagine que cet ambitieux se conduira comme les conquérans d’autrefois, qui, leur tâche achevée, s’en retournaient à la charrue ou reprenaient tranquillement leur place au Sénat. Les bons citoyens un peu soupçonneux, comme Caton, redoutent qu’il ne veuille s’emparer de l’autorité souveraine par un coup de force et se préparent à résister. Ceux qui le connaissent mieux et ne le croient pas capable de ces entreprises audacieuses, supposent qu’il profitera de son prestige pour réclamer ces pouvoirs exceptionnels pour lesquels il a tant de goût parce qu’ils flattent sa vanité et le mettent au-dessus des autres. C’est à quoi ne se résignent pas ses anciens associés, qui ont été ses égaux et ne veulent pas devenir ses subordonnés. On a pensé, avec raison, je crois, que l’attente de ce retour, qui les inquiète, le besoin de fortifier leur situation, de se faire des alliés et de prendre, grâce à la confusion générale, une position plus forte, sont parmi les principaux motifs qui les ont portés à favoriser toutes les conspirations. On peut donc attribuer à Pompée, quoiqu’il fût absent, une part importante dans les agitations qui ont troublé le consulat de Cicéron.

Des deux autres triumvirs, c’était Crassus qui dissimulait le moins son inquiétude. Quoiqu’il eût fait autrefois bonne figure à la tête des armées, il représentait surtout dans l’alliance le pouvoir de l’argent ; il y jouait donc un rôle moins brillant, mais peut-être en réalité plus efficace. Les origines de son immense fortune étaient assez honteuses : il l’avait commencée sous Sylla en se procurant à bon marché des biens de proscrits ; elle s’était accrue plus tard par des spéculations heureuses. Il profitait des incendies, si fréquens à Rome, pour acheter à bas prix les maisons endommagées et les faire rebâtir par des architectes et des maçons qui étaient à son service : il était ainsi devenu propriétaire de quartiers tout entiers ; il possédait aussi de grands domaines bien cultivés et des mines d’argent. Surtout il s’occupait du commerce des esclaves qui était un de ceux qui donnaient les meilleurs profits ; il les faisait instruire chez lui, surveillant leur éducation et y mettant la main lui-même, pour les revendre ensuite très cher à ceux qui avaient besoin de bons secrétaires, de lecteurs, d’intendans, de maîtres d’hôtel. Il était l’homme le plus riche de la république, mais il ne lui suffisait pas d’avoir obtenu cette considération dont on est assuré quand on possède quarante millions de biens fonds au soleil et de bonnes créances sur les personnages les plus importans de son, pays, il voulut avoir aussi la puissance politique, et, pour la conquérir, il usa de sa fortune avec une libéralité qui n’est pas ordinaire à ceux qui l’ont péniblement acquise. Devenu aussi généreux qu’il avait été avide, il obligeait volontiers ses amis et ses connaissances, il prêtait son argent sans intérêts et il avait ainsi pour débiteurs une grande partie de ses collègues du Sénat. Quant au peuple, il le charmait par sa civilité, et, ce qui lui était plus agréable, il lui avait fourni gratuitement du pain pendant trois mois. On comprend qu’en les payant si cher, il s’était fait beaucoup d’amis ; et pourtant, tes succès qu’il avait obtenus dans sa vie politique ne le contentaient pas entièrement. Par une sorte de mauvaise chance, il avait toujours trouvé Pompée sur ses pas. Pompée lui avait enlevé la gloire d’achever la défaite de Spartacus, qu’il avait très habilement commencée. Il n’avait pu arriver aux plus hautes fonctions qu’en s’alliant avec Pompée, et on les avait nommés consuls ensemble. Ce consulat avait été fort agité ; il lui avait fallu supporter, de la part de son vaniteux collègue, beaucoup de ces déboires d’amour-propre qui lui étaient particulièrement cruels, car il était disposé à croire, comme tous les financiers, qu’étant le plus riche, il devait être le plus puissant et le plus honoré. On comprend qu’avec tant de raisons de détester Pompée, il fût mécontent de le voir revenir et qu’il essayât, par toute sorte de mouvemens et d’alliances même suspectes, de se faire un parti qui lui permît de résister au mauvais vouloir d’un rival odieux.

César ne devait pas être beaucoup plus satisfait que Crassus d’un retour qui menaçait de compromettre l’ascendant qu’il avait pris sur le parti populaire. Depuis le départ de Pompée, il en était le chef véritable. Il avait sur ses deux associés l’avantage d’avoir toujours marché dans la même voie. Tandis que les autres, partis du camp de Sylla, étaient arrivés par beaucoup de détours à la démocratie, on l’avait toujours connu fidèle à la même cause. Partisan de Marius dès le premier jour, il ne l’avait pas renié après sa défaite. Il venait de faire relever ses trophées, renversés par Sylla ; il poursuivait avec acharnement ses ennemis devant les tribunaux. Le peuple avait pleine confiance en lui, et il le sentait bien, ce qui doublait sa force. Lui aussi, à mesure qu’il avançait dans la vie, prenait confiance en lui-même et s’affermissait dans son ambition. Il avait cette qualité, qui manquait à ses rivaux, de savoir nettement ce qu’il voulait faire. Il sentait bien que le moment était décisif pour affermir la supériorité qu’il avait acquise dans son parti. Mais il comprenait aussi combien il lui serait difficile de le faire, s’il avait Pompée en face de lui. L’arrivée de ce trouble-fête devait le gêner comme Crassus, et il était naturel que, par toutes sortes de machinations et d’intrigues, il cherchât d’avance à prendre ses précautions contre lui.

En présence de ces trois personnages, quelle est l’attitude de Cicéron ? — Il est le protégé de Pompée et il tient à continuer à l’être. Comme il connaît ses goûts, il le paye en complimens. Ce grand nom revient à satiété dans tous ses discours : c’est celui dont il se pare à tout propos comme d’un ornement et dont il se couvre comme d’une défense. Mais, malgré les services qu’il lui a rendus et les éloges qu’il lui prodigue, il a pratiqué assez le personnage pour savoir qu’on ne peut pas se fier tout à fait à lui. Dans l’excès même des louanges dont il le comble, il semble qu’on sente un effort pour enchaîner une reconnaissance toujours prête à s’échapper. On aperçoit aussi par momens que cette servitude commence à lui peser, et il laisse entrevoir, au milieu même de ses flatteries, quelques velléités d’émancipation. Par exemple, il fait remarquer que, s’il a été nommé consul avec l’aveu de Pompée, c’était pourtant en son absence, ce qui diminue sensiblement la part qu’il y a prise. Cette observation n’a pas dû échapper aux malveillans. Il était impossible aussi qu’on ne s’aperçût pas de l’insistance avec laquelle il ne cesse de rappeler qu’il ne doit ses succès qu’à sa parole, et qu’on n’y ‘sentît une pointe d’ironie contre la gloire militaire. C’est le prélude du fameux hémistiche : Cedant arma togæ, que Pompée ne lui a jamais pardonné. Malgré tout, l’éloge du vainqueur de l’Asie revient souvent encore dans ses discours. Il continue à se regarder comme sa créature et à se mettre à l’ombre de ce grand nom. C’est ce que Crassus ne peut souffrir, et ce qui le rend irrémédiatement hostile à Cicéron. César n’a pas d’inimitié personnelle contre lui ; mais, comme il vient de le voir réussir dans sa candidature par l’appui des aristocrates, il ne doute pas que les circonstances ne l’amènent nécessairement à le combattre, et il s’y prépare. Ce sont là des adversaires puissans, et Cicéron doit se demander sur quels alliés il peut compter pour leur tenir tête. Il lui en faut de solides, de décidés, qui non seulement prennent son parti dans les assemblées politiques où il va être vigoureusement attaqué, mais qui le défendent contre le peuple ameuté, si, comme on peut le craindre, la lutte dégénère en séditions. L’aristocratie ne domine pas seulement au Sénat, où elle est maîtresse, mais avec la masse de cliens, de serviteurs, d’obligés dont elle dispose, avec les partisans que lui donnent les souvenirs du passé, le respect des traditions et des habitudes, elle peut, dans la rue, en cas d’émeute, au Forum, pendant les réunions publiques, au Champ de Mars, les jours d’élection, tenir tête au flot populaire. Cicéron était donc forcé de se tourner vers l’aristocratie.

Au fond, il ne lui était pas contraire. Il a toujours affirmé que ses sentimens le portaient de ce côté. Il avait le tempérament d’un conservateur et d’un modéré. Quintus Cicéron prétend que, s’il l’a souvent attaquée, dans la première partie de sa vie politique, c’était uniquement pour complaire à Pompée, qui était en lutte avec elle. Quintus exagère ; il avait d’autres raisons, et plus légitimes, de lui en vouloir. Et pourtant, on croit voir que, tout en la malmenant, c’est vers elle que le portent ses préférences. Même quand il flétrit les proscriptions de Sylla, qui furent un des premiers spectacles qu’il eut sous les yeux et qu’il n’a jamais oublié, il a soin de dire que si le dictateur abusa cruellement de sa victoire, sa cause n’en était pas moins légitime : secuta est honestam causam non honesta victoria, Cicéron était un sage, que toutes les exagérations blessaient. Quand il trouve qu’un parti va trop loin, même le sien, il ne peut s’empêcher de le blâmer. C’est qu’en réalité, il n’était tout à fait d’aucun parti ; il rêvait même d’en faire un à son usage, qui aurait compris tous les bons citoyens, ceux de la ville et de la campagne, ceux des municipes, auxquels il a toujours témoigné une prédilection particulière, et même au besoin quelques honnêtes affranchis. Il n’exigeait d’autre condition pour en être qu’une conduite régulière, une nature droite, une fortune liquide. Il avait même trouvé un nom pour le désigner, un nom commode, qu’on se donne volontiers, et qui dispense d’explications plus précises : il l’appelait Optimates, les honnêtes gens. Mais il vit bien, quand il fut au pouvoir, qu’il devait renoncer à cette chimère. Ce n’était pas le moment de se mettre entre les partis, pour recevoir des coups de tous les côtés. Il lui fallait se décider résolument pour l’un d’eux et accepter son programme tout entier. Quand on se permet de choisir, on est toujours regardé comme un allié douteux, auquel on ne doit qu’un appui intermittent. Puisqu’il n’était pas assez fort pour imposer aux autres ses conditions, il était bien forcé de se soumettre aux leurs. Il est assez vraisemblable, nous l’avons vu, qu’il s’y était engagea la veille de l’élection, mais, dans tous les cas, l’étude de la situation qu’il venait de faire pendant cinq mois lui montra que de toute façon il était le prisonnier de l’aristocratie, et il s’y résigna. Une phase nouvelle de sa vie commençait ; lui qui avait presque toujours défendu jusque-là des causes populaires, il allait devenir l’orateur du Sénat.


V

Aux calendes de janvier, il entra en fonctions comme consul. Le jour même de son installation, il eut à prendre la parole, dans le Sénat, contre un tribun du peuple ; et cela dura jusqu’à la fin de décembre. Dans toute l’histoire de Rome, il n’y a pas de consulat aussi agité que celui de Cicéron. Il se divise en deux périodes : celle qui est la plus connue, et où il fut aux prises avec Catilina, n’a occupé que les derniers mois de l’année ; l’autre est remplie par des luttes de paroles, qui n’ont pas eu autant de retentissement, mais qui n’ont guère moins d’importance.

Dès les premiers jours on s’aperçut bien que ses ennemis étaient décidés à ne lui laisser aucun repos ; l’éclat de son élection venait de prouver le pouvoir qu’il avait sur le peuple : on voulait le lui faire perdre. La tactique, pour y réussir, consistait à le forcer à se mettre sans cesse en contradiction avec son passé : on proposait de nouveau d’anciennes lois, on reprenait d’anciens procès, pour qu’il fût amené à exprimer des opinions contraires à celles qu’il soutenait autrefois. On voulait montrer au peuple, et à plusieurs reprises, pour qu’il en fût bien convaincu, que son ancien défenseur avait abandonné sa cause. Les tribuns, Rullus, Labienus, mènent la campagne, mais on sent qu’ils prennent le mot d’ordre des chefs de la démocratie. C’est surtout de César qu’ils s’inspirent et le rôle qu’il y joue est précisément ce qui donne à ces luttes leur véritable importance. Quelque intérêt qu’elles présentent, je demande la permission de n’en rien dire pour m’enfermer plus étroitement dans l’histoire qui fait l’objet de ce travail.

Ces débats avaient pris beaucoup de temps. On touchait à la seconde moitié de l’année, et Cicéron pouvait dire, dans son langage imagé, qu’après une navigation orageuse, il apercevait enfin la terre, lorsque éclata une tempête bien plus grave que celles auxquelles il venait d’échapper.

C’est en effet dans les derniers mois de son consulat que la conjuration de Catilina a été découverte et punie. En réalité, elle devait couver depuis quelque temps, mais on ne la voyait pas, ou plutôt on ne voulait pas la voir ; car il y avait, au milieu de ces agitations perpétuelles, comme un parti pris de vivre au jour le jour et de ne pas s’inquiéter d’avance. Cette sorte d’obstination à n’en pas parler a pu faire penser qu’elle n’existait pas, et quelques historiens ont prétendu qu’elle n’a réellement commencé que vers le moment où on l’a découverte[6]. Il est bien difficile de le croire quand on sait combien l’organisation en était étendue et compliquée, qu’elle comprenait non seulement Rome, mais presque toute l’Italie, et qu’en Étrurie on était parvenu à former des rassemblemens de troupes assez considérables. Même en supposant que ces mouvemens n’étaient qu’ébauchés quand la conjuration fut étouffée, il n’en reste pas moins que pour en concevoir l’idée, pour en commencer l’exécution, pour mettre en train cette lourde machine, il semble que quelques semaines ou même quelques mois n’étaient pas suffisans.

Nous ne saurons jamais d’une manière précise à quel moment Catilina conçut l’idée de sa conjuration et quand il a commencé à la réaliser. Contentons-nous de chercher de quelle manière elle est arrivée à la connaissance du public. Nous pouvons nous appuyer ici sur des textes précis. A l’époque où fut plaidé le procès en concussion intenté par les Africains à Catilina, on n’en avait aucun soupçon : Cicéron le dit formellement. On ne s’en doutait pas davantage dans les premiers mois de l’année 690, pendant la lutte que se livraient les candidats aux élections consulaires. Il n’en est question ni dans la lettre de Quintus, ni dans le discours de Cicéron (In toga candida) où il traite si mal Catilina. S’il avait su ce qui se tramait, il n’aurait certainement pas manqué de le dire. On voyait sans doute que Catilina se donnait beaucoup de mai pour attirer à lui toute une jeunesse sans ressource et sans scrupule. La peine qu’il prenait, les sacrifices qu’il s’imposait pour se les attacher auraient dû, à ce qu’il semble, inspirer quelques inquiétudes et ouvrir les yeux sur ses desseins secrets. Mais il était candidat, et l’on pouvait toujours prétendre qu’il ne se donnait tant de mal et ne cherchait à réunir tant de partisans autour de lui que pour le succès de son élection. La même raison pouvait expliquer jusqu’à un certain point qu’il essayât de gagner à sa cause des villes de l’Étrurie, du Picenum, de la Gaule, Fæsulæ, Arretium, Capoue. Nous venons de voir que l’Italie aussi envoyait des électeurs au Champ de Mars, et que les candidats avaient intérêt à s’y faire des partisans.

On était donc arrivé jusqu’au milieu de l’année 690 sans que l’existence de la conjuration fût soupçonnée, et en effet, à ce moment elle existait à peine. Catilina avait peut-être confié ses projets à quelques-uns de ses amis les plus sûrs, mais nous savons qu’au plus grand nombre il ne faisait que des demi-confidences, « il les prenait à part, sondant les uns, encourageant les autres, leur montrant les ressources dont il disposait, la république sans défense, et combien le succès serait facile et profitable. » C’est alors qu’après les avoir endoctrinés séparément, il réunit chez lui ceux sur lesquels il comptait le plus, c’est-à-dire les plus audacieux et les plus misérables, et leur dit ouvertement ce qu’il était résolu à faire. Salluste nous a donné la date de cette réunion : c’était aux environs du 1er juin 690, à peu près un mois avant l’élection qui l’allait mettre aux prises avec Cicéron. Il est bien probable que s’il sortit alors de sa réserve, c’est qu’il voulait enflammer le zèle de ceux qui allaient voter pour lui, et nous voyons en effet qu’en finissant son discours, il leur recommanda « de s’occuper activement de sa candidature. » On raconta, au premier moment, qu’il s’était passé dans cette assemblée des scènes effrayantes. Catilina, disait-on, avait fait circuler parmi les assistans des coupes où le sang humain se mêlait au vin, et chacun d’eux y porta les lèvres en proférant d’horribles imprécations. Salluste doute beaucoup de la vérité du récit ; mais, comme il ajoute qu’il se faisait quelque chose de semblable dans les sacrifices ordinaires, il est possible que les complices, pour se lier entre eux d’une façon plus étroite, aient cru devoir emprunter à la religion des rites qui étaient en usage quand on faisait un traité d’alliance ; l’imagination et l’épouvante publiques ajoutèrent le reste. On alla bien plus loin dans la suite, et Plutarque prétendit sérieusement qu’ils avaient égorgé un homme, un esclave sans doute ou un enfant, et mangé sa chair. Une fois sur le chemin de l’horrible, la crédulité populaire ne s’arrête pas.

Il n’était guère prudent de tenir, au centre de Rome, dans le quartier du grand monde, à quelques pas du Forum, une assemblée nombreuse, où l’on allait agiter le moyen de détruire la république. Catilina s’était contenté, pour prévenir les indiscrétions, de rassembler ses amis « dans la partie la plus secrète de sa maison. » La précaution était insuffisante. Dans ce grand nombre de gens tarés qu’il attirait autour de lui, il pouvait se trouver des traîtres ; il devait nécessairement y avoir des bavards. Quelque chose de ce qui s’était dit dans la réunion se répandit dans le public. Suivant l’usage, on exagéra ces bruits en les répétant. Il arriva que les honnêtes gens s’indignèrent, que les riches prirent peur, et que tous ensemble se décidèrent à voter pour Cicéron, même ceux qui ne l’aimaient pas. Ce fut, dit Salluste, la principale raison qui le fit nommer consul.

Il est naturel que l’échec de Catilina ait d’abord déconcerté ses partisans ; mais, lui ne perdit pas courage. Il conserva cette indomptable assurance qui faisait sa force et parvint très vite à la faire partager par les siens. D’ailleurs il ne se tenait pas tout à fait pour vaincu, puisque Antoine, son associé, avait réussi, et qu’il croyait pouvoir compter sur lui pour tenir Cicéron en échec pendant tout le temps qu’ils gouverneraient ensemble. Il se remit donc à l’œuvre avec plus d’ardeur qu’auparavant. Nous ne pouvons guère douter cette fois, même quand Salluste ne nous le dirait pas, que ce soit de la conjuration qu’il s’est occupé surtout. Il en avait livré le secret à ses affiliés, il était définitivement compromis, il ne pouvait plus se tirer d’affaire que s’il réussissait.

Le temps ne lui manqua pas pour travailler au succès de son entreprise. Entre sa première tentative électorale sérieuse, où il fut vaincu par Cicéron, et celle de 691, dont nous parlerons plus tard, un an s’est écoulé, et pendant tout ce temps il nous échappe. Dans les cinq mois qui suivirent l’élection, quand Cicéron était consul désigné, il n’est pas question de Catilina. On vient de voir que, dès le jour des calendes de janvier, où les consuls entrent en charge, la lutte entre Cicéron et César commence. Catilina n’y prit aucune part, et l’on comprend bien qu’il n’ait pas pu s’en mêler. César se proposait de faire abolir ce qui restait des lois de Sylla ; pouvait-il associer à ce dessein un ancien syllanien aussi décrié que Catilina ? Cependant, il n’est guère admissible qu’un homme aussi entreprenant, dont on nous dit que son esprit ne se reposait jamais, soit resté si longtemps sans rien faire. C’est sans aucun doute l’époque où il a dû organiser définitivement sa conjuration.

Ce qu’elle était en réalité et de quels élémens elle se composait, Salluste et Cicéron nous en donnent quelque idée quand ils nous disent que Catilina prétendait soulever à la fois Rome et l’Italie. C’étaient, dans une seule conjuration, deux complots, qui n’avaient pas tout à fait le même caractère, quoique conçus dans la même pensée et conspirant au même résultat ; l’un devait grouper quelques grands seigneurs de la ville, l’autre rappelait aux armes les vieux soldats de Sylla disséminés dans les campagnes italiennes. Ils avaient chacun d’eux leur organisation distincte et leur rôle particulier, jusqu’au jour où ils devaient se réunir sous les murs de Rome pour tomber ensemble sur les aristocrates et les financiers et les brûler dans leurs palais.

Etudions à part ces deux catégories de conjurés. Il serait plus régulier sans doute de commencer par ceux de la ville. Ils étaient les plus près de Catilina, compagnons de ses plaisirs, confidens de ses projets, et ce sont certainement les premiers auxquels il a dû s’adresser quand la pensée lui est venue de tenter une aventure. Mais d’un autre côté, nous verrons qu’au moment décisif, c’est dans les conjurés d’Italie qu’il a eu le plus de confiance ; ils ont été en somme son dernier espoir et son meilleur appui. Si l’on se fie au récit de Salluste, c’est à eux qu’il songea d’abord après l’échec de sa candidature ; « son premier soin fut de leur envoyer des armes et de l’argent qu’il emprunta sous son nom ou par le crédit de ses amis. » Je vais donc m’occuper d’eux d’abord ; il sera temps de revenir aux autres plus tard.

Un des faits les plus importans de l’histoire de Rome à la fin du VIIe siècle, c’est l’intervention de l’armée dans les luttes civiles. Il n’est pas sans intérêt de chercher à savoir comment elle s’est produite.

Quelque réputation de sagesse qu’on ait faite à Rome, elle n’a jamais eu tout à fait la paix intérieure. La lutte est la vie des pays libres ; il faut qu’ils s’y résignent. « Pour règle générale, dit Montesquieu, toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n’y est pas. » A Rome, le combat entre les plébéiens et l’aristocratie a commencé le lendemain de l’expulsion des rois et il a duré jusqu’à l’établissement de l’empire ; mais il a eu des phases très différentes. Au début, les contestations étaient moins vives, elles prenaient volontiers une forme que nous connaissons bien, celle de la grève. Le petit peuple quittait la ville ; il se retirait, avec l’armée, sur l’Aventin ou le Mont Sacré, et l’on y attendait que la noblesse, qui ne pouvait pas vivre dans son isolément, fît des concessions, ce qui ne manquait pas d’arriver. Peu à peu les choses se gâtèrent et l’on en vint à l’émeute. Il faut pourtant remarquer que, jusque dans les scènes les plus tumultueuses des dernières années de la république, on retrouve le caractère du peuple chez qui elles se produisent. Elles affectent un certain respect de la loi, le souci visible de se rattacher de quelque manière à la constitution, même quand on la viole. C’est toujours à la même occasion que la lutte s’engage, et sur le même champ de bataille qu’on en vient aux mains. Il s’agit d’enlever une élection ou de faire approuver une loi. Le moyen qu’on prend pour y réussir est toujours le même : on chasse à coups de pierre ou de bâton, du Champ de Mars ou du Forum, tous les gens du parti contraire, et l’on vote quand on est sûr d’avoir l’unanimité. Le procédé est violent, mais au moins on a voté, et les apparences sont sauves : la plupart n’en demandaient pas davantage. La grande difficulté consistait à prendre possession de la tribune et à s’y maintenir. On s’y installait dès le milieu de la nuit, avec une bonne troupe, et l’on empêchait les adversaires d’en approcher. Un récit fort curieux de Cicéron qu’il a plusieurs fois reproduit peut nous donner quelque idée de ce qui se passait dans ces grandes émeutes. Il y a quelque intérêt à comparer ce qu’il nous raconte à ce que nous avons vu chez nous. D’abord, celui qui voulait soulever la foule, un tribun d’ordinaire, ordonnait de fermer les boutiques. C’était sans doute pour enlever à ceux qui commençaient à déserter les assemblées politiques tout prétexte à rester chez eux. Jetés ainsi dans la rue, on pensait qu’ils ne trouveraient rien de mieux à faire que de se rendre au Forum. De leur côté, les membres des clubs — il y en avait alors dans tous les quartiers (collegia compitalicia) — se rendaient aux lieux ordinaires de leurs réunions ; on les enrégimentait, on en formait des compagnies, on leur indiquait un lieu de rendez-vous. Tout cela se passait au grand jour, sans souci de la police, qui n’existait pas, au milieu d’un carrefour, auprès d’un tribunal où le préteur rendait la justice. Des armes étaient préparées dans le temple de Castor, dont on obstruait les degrés, pour qu’on ne pût pas les venir prendre ; puis, quand on les avait distribuées aux complices, on les lançait sur la foule désarmée, et ceux qui faisaient mine de résister, on les frappait sans pitié. Le lendemain, on était obligé d’éponger le Forum ; on jetait les morts par la bouche de l’égout de Tarquin, qu’on voit encore grande ouverte du côté de la basilique Julia, et le Tibre roulait des cadavres dans ses eaux ensanglantées.

On comprend que ces violences, qui épouvantaient les honnêtes gens, aient souvent réussi ; elles ont fait les succès de Clodius et amené l’exil de Cicéron. Mais on dut s’apercevoir assez vite qu’elles ne procuraient que des victoires passagères. A son tour le parti vaincu, s’il était riche, répandait de l’argent dans les tribus, gagnait, en les payant, les habitués des clubs, enrôlait des gladiateurs ou des esclaves ; il n’avait qu’à user des mêmes moyens que ses adversaires pour provoquer une émeute en sens inverse qui produisait des effets contraires, et c’était toujours à recommencer. On ne pouvait espérer obtenir une supériorité durable que si l’on possédait une force disciplinée, obéissante, qu’on fût sûr d’avoir toujours sous la main. Puisque la violence et la corruption disposaient des votes au Forum, et que la foi politique, qui liait les citoyens à un parti, n’existait plus, il était naturel qu’on songeât à la remplacer par le respect et l’affection qui attachent le soldat à son chef et qu’on employât désormais l’armée pour arriver à la conquête du premier rang. Marius d’abord, puis Sylla, le firent avec succès, et ils en donnèrent l’exemple aux autres. Les grands ambitieux, qui, vers l’époque du consulat de Cicéron, se disputaient le pouvoir, étaient bien’ décidés à faire comme eux, et nous voyons que tous cherchent le moyen devoir une armée à leur service. Pompée est pourvu ; il commande aux légions d’Orient, qui lui sont entièrement dévouées. S’il veut les amener en Italie, elles le suivront, et c’est ce qui épouvante ses rivaux. Crassus comprend bien que sa fortune ne suffira pas seule à lui donner la situation qu’il ambitionne. Il se souvient qu’il a fait la guerre avec honneur, et veut s’y remettre. Il dépense de grosses sommes pour susciter une affaire en Égypte, qui pourra lui fournir une occasion d’être mis à la tête d’une armée, et, comme il n’y réussit pas, il se jette dans cette folle expédition contre les Parthes, où il trouvera la mort. Il semble que César ait eu d’abord la pensée de ne conquérir le pouvoir que dans les luttes intérieures, et il s’obstine, pendant plusieurs années, à ne pas s’éloigner du Forum. Mais probablement la situation que Pompée s’est faite lui donne à réfléchir ; il voit bien qu’il n’aura pas raison des légions d’Orient avec des émeutes ou des bulletins de vote. Il songe un moment, comme Crassus, à tirer parti de l’affaire d’Égypte ; puis, arrivé au consulat, il machine la conquête des Gaules.

Catilina devait penser comme eux. Il voyait bien de quel intérêt il était pour lui de disposer d’une armée. Mais, comme il était pressé d’agir, il lui fallait l’avoir tout de suite, et les circonstances n’y étaient pas favorables. Rome se trouvait en paix avec le monde entier, ce qui lui était rarement arrivé, de sorte que, même s’il réussissait dans sa candidature, il n’avait guère de prétexte pour obtenir un commandement militaire important. D’ailleurs, était-ce bien à des légions qu’il devait s’adresser pour le genre de révolution qu’il préparait ? Quoique fort peu scrupuleuses, elles pouvaient y répugner. Il lui fallait des troupes d’un caractère particulier, prêtes à toutes les besognes. Ces troupes, il savait où les trouver ; il y avait partout, dans les provinces italiennes, et spécialement en Etrurie, d’anciens soldats de Sylla, auxquels le dictateur avait libéralement distribué cent mille lots de terre. Mais ces pillards de l’Asie avaient eu grand’peine à devenir d’honnêtes fermiers. Ils s’ennuyaient dans ces domaines qu’on leur avait donnés ; comme ils ne s’entendaient guère à les faire valoir, ils étaient criblés de dettes et tracassés par les créanciers. Ils regrettaient leur ancien métier, qui leur avait été si profitable, et au premier signe qu’on leur ferait, ils étaient prêts à reprendre les armes. On savait bien qu’il ne manquerait pas de gens pour se joindre à eux. Partout ils allaient trouver des mécontens, des révoltés, qui s’associeraient à leur fortune. C’étaient surtout les anciens propriétaires des biens qu’après chaque victoire le vainqueur s’était appropriés, qui, se trouvant sans ressources, s’étaient fait brigands. Depuis la guerre sociale et les guerres civiles, toutes les routes en étaient infestées. Il y avait aussi les gladiateurs qu’on exerçait pour les jeux publics, dans de grandes écoles, et qui étaient toujours disposés à s’échapper dès qu’on entr’ouvrait la porte. Milon et beaucoup d’autres s’en formèrent comme une garde, qu’ils amenaient avec eux sur la place publique les jours de vote et d’élection. Il y avait enfin les pâtres qui gardaient les grands troupeaux dans les gorges sauvages de l’Apennin. Ils étaient pour les conspirateurs une très précieuse ressource. On racontait que le consul Antoine, qui passait son temps à s’enrichir par ses pillages et à se ruiner par ses débauches, ayant été réduit à vendre ses domaines et ses troupeaux, avait gardé les pâtres, pour s’en servir quand il voudrait faire quelque mauvais coup. Voilà de quels élémens la petite armée de Catilina se composait. Le centre de ce mouvement militaire devait être Fæsulae (aujourd’hui Fiesole), au cœur de l’Étrurie. C’est là que Catilina réunit le gros de ses troupes, sous la conduite d’un ancien centurion de Sylla, Manlius ou Mallius, dans lequel il avait une pleine confiance. Tout ce qu’on nous dit de ce Manlius, c’est que c’était un brave soldat, et qu’il sut mourir avec courage.


VI

Nous venons de voir ce qu’on peut savoir — ou soupçonner — de ces troupes que Catilina avait réunies à Fæsulæ. Les conjurés de Rome étant plus en lumière et portant de grands noms, nous avons plus de renseignemens sur eux. Quand on connaît Catilina, on n’a pas de peine à imaginer comment tant de personnages importans s’attachèrent à lui. Pour ne pas remonter plus haut que ce qu’on appelle la première conjuration, nous avons vu que ce complot, qui n’était qu’un coup de main peu préparé et mal exécuté, échoua par l’impéritie de quelques-uns et la lâcheté du plus grand nombre. Catilina n’avait rien perdu à cet échec ; au contraire, il y gagna de s’être fait mieux connaître. Parmi tous ces gens faibles, hésitans, il s’était montré vigilant, énergique, prêt à tout : c’étaient les qualités d’un chef de parti. Aussi est-il probable que tous ceux qui cherchaient fortune prirent dès lors l’habitude de se grouper autour de lui. Pendant les deux années qui suivirent, il ne quitta pas Rome ; il dut en profiter pour accroître le nombre de ses partisans. Salluste en désigne quelques-uns à propos de cette réunion du mois de juin 690, où il nous dit que Catilina dévoila ses projets à ses amis. Il n’a pas sans doute la prétention de les nommer tous ; il prend les plus connus, les plus importans, ceux qui ont rempli les fonctions les plus élevées. Il s’y trouve deux anciens consuls, des préteurs, des questeurs et d’autres membres du Sénat. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est qu’ils appartiennent tous aux rangs les plus élevés de la société romaine. Ce sont des Cornelii, des Calpurnii, des Statilii, de proches parens de Sylla, un Cassius, un Gabinius, un Fulvius Nobilior, les gens les plus connus de Rome. On n’est pas habitué à voir tant de personnages de ce rang figurer ensemble dans un complot révolutionnaire. C’est le caractère particulier de la conjuration de Catilina ; elle est véritablement, comme l’appelle un poète de ce temps, un attentat de patriciens, patricium nefas.

À ces grands noms, Catilina en ajouta d’autres après son échec aux élections de 690. On nous dit qu’il chercha alors à se faire des adhérens nouveaux, et ce qui prouve qu’il n’avait rien perdu de son prestige, c’est qu’il y réussit. Nous savons par Cicéron que, parmi ceux qui grossirent en ce moment son parti, se trouvait Caelius. La conquête était d’importance : il n’y avait pas, dans la jeunesse de ce temps, de nom plus connu que le sien. Au Forum, on avait peur de sa parole mordante, et il était déjà regardé comme un orateur redoutable. Cicéron, qui l’avait formé, lui reprochait de ne pas savoir se contenir. « Il est plus violent que je ne voudrais, » disait-il ; mais précisément ces violences faisaient sa popularité. En même temps, c’était un héros de la mode. On remarquait l’élégance de sa mise, l’éclat particulier de sa tunique de pourpre, et il ne paraissait en public qu’entouré d’un cortège d’admirateurs et d’amis.

Salluste ajoute que c’est alors aussi que Catilina s’affilia des femmes qui appartenaient au plus grand monde. Les détails qu’il nous donne à ce propos, avec une certaine complaisance, sont de nature à piquer notre curiosité ; mais surtout ils provoquent notre surprise, car nous avons toujours devant les yeux le type de la matrone romaine, tel qu’il se trouve chez les historiens et les moralistes. Je ne sais si ce type a jamais été bien exact, ceux qui nous le présentent étant fort suspects de trop vanter l’antiquité ; mais assurément, à l’époque où nous sommes, il avait tout à fait cessé de l’être. Le relâchement des mœurs publiques, l’habitude du divorce, la loi qui remettait à la femme la libre disposition de sa fortune personnelle pour qu’elle pût l’emporter quand elle quittait son mari, avaient entièrement corrompu la famille. Aussi Catilina n’avait-il pas eu de peine à trouver, dans la haute société, de grandes dames « qui, après avoir longtemps satisfait tous leurs caprices en puisant dans la bourse de leurs amans, quand l’âge avait rendu leurs profits plus légers, s’étaient vues réduites à contracter des dettes immenses. » Elles avaient donc, pour entrer dans la conjuration, le même motif que tant de gens sans ressources, qui cherchaient à liquider une situation embarrassée par un bouleversement général. Mais il est vraisemblable qu’elles y étaient attirées aussi par la séduction qu’exerçait sur leur sexe celui qui en était le chef, et dans la vie duquel les femmes avaient tenu tant de place. C’est ce qui est arrivé plus tard, dans le grand complot formé contre Néron, et qui fut si près de réussir. Tacite nous dit qu’il comprenait non seulement des sénateurs et des chevaliers, mais encore des femmes qui s’y étaient engagées moins en haine du prince que par leur inclination pour Pison, un mauvais sujet du grand monde.

La plus importante de ces femmes que Catilina entraîna dans sa conjuration paraît bien avoir été Sempronia, de la famille des Gracques, la mère de ce Decimus Brutus, qui fut l’ami, puis l’un des meurtriers de César. Salluste nous a fait d’elle un portrait composé, à sa manière, de petites phrases détachées, que je veux reproduire, quoiqu’il soit bien connu, à cause du jour qu’il jette sur la société de ce temps. « Sempronia, dit-il, a souvent commis des actions qui demandaient l’audace d’un homme. Elle avait reçu du sort la naissance et la beauté ; elle était heureuse en mari et en enfans. Instruite des lettres grecques et latines, elle savait la musique et la danse, plus qu’il n’est nécessaire à une femme honnête, et possédait encore d’autres talens, qui ne servent qu’à enflammer la passion. Mais il n’y avait rien qui lui fût plus indifférent que la décence et l’honneur, et l’on aurait grand’peine à dire ce qu’elle tenait le moins à ménager de sa réputation ou de sa fortune. Elle cédait à ses désirs avec si peu de retenue qu’il lui était arrivé de s’offrir aux hommes plus souvent que d’être sollicitée par eux. Depuis longtemps déjà elle s’était habituée à manquer à sa parole, à nier avec serment une dette contractée, à se faire complice de quelque meurtre : la débauche et la gêne l’avaient précipitée jusqu’au fond de l’abîme. Et pourtant son esprit ne manquait pas d’agrément ; elle faisait des vers, sa conversation était piquante, elle savait se servir à l’occasion d’un langage modeste, tendre ou provocant : en un mot, c’était une femme pleine d’enjouement et de grâce. »

Dans ce portrait où les contraires se heurtent, on retrouve à la fois les deux Salluste que nous connaissons : celui des premières années, quand il combattait sur le Forum les partisans des institutions anciennes, et qu’étant l’amant de la femme de Milon, qui, sans doute, ne valait guère mieux que Sempronia, il devait être disposé à plus d’indulgence pour elle ; et le Salluste vieilli, qui s’était fait le prôneur des vertus antiques, ou, comme le disait un de ses ennemis, « le censeur impitoyable des vices des autres. » Sans prétendre que la sévérité du moraliste repentant soit imméritée, il me semble qu’il y a autre chose dans ce qu’il reproche à Sempronia et à celles qui lui ressemblaient que les emportemens d’une nature passionnée. Peut-être faut-il y voir aussi la révolte de femmes éprises d’émancipation, et qui cherchaient à opposer un idéal nouveau à celui de la matrone d’autrefois. Leur dessein est de conquérir toutes les attributions que d’injustes préjugés réservent ordinairement aux hommes. C’est un programme qui ne nous est pas inconnu. Elles veulent recevoir la même éducation, participer aux mêmes connaissances, jouir des mêmes libertés. Quand elles ont de l’esprit, elles croient avoir le droit de le montrer ; elles ne pensent pas que la modestie de leur sexe leur fasse un devoir de se taire en société et de retenir le bon mot qui leur vient sur les lèvres. Elles ont des amans, comme leurs maris ont des maîtresses, et ne se croient pas tenues d’en faire un mystère. On a vu du reste que le ménage de Sempronia n’en paraît pas fort troublé, et peut-être faut-il attribuer à la facilité du divorce cette tolérance réciproque : on s’accommode plus aisément d’une situation quand on sait qu’on pourra la faire cesser dès qu’on le voudra. Chacun des époux vit de son côté et dispose de sa fortune comme il l’entend. La femme, qui n’est guère gênée par les tuteurs que la loi lui donne, et qui ne sont le plus souvent que des complaisans ou des complices, administre ses biens à sa fantaisie. Elle vend, elle achète, elle prête, elle emprunte, et elle ne rend pas. Pourquoi hésiteraient-elles à imiter ce qu’on fait si souvent autour d’elles ? Soyons sûrs que Sempronia dut s’applaudir comme d’une conquête, quand elle s’attribua le droit, qui semblait plutôt réservé aux hommes, de faire banqueroute. Je crois bien qu’en s’engageant dans la conjuration, c’était encore un privilège des hommes qu’elle prétendait usurper. Elle entrait dans la politique, non pas en conseillère discrète, et comme derrière un voile, ce qui était souvent arrivé, mais ouvertement, au grand jour. Prendre part à une œuvre de violence qui allait révolter les honnêtes gens, n’était-ce pas une façon éclatante de rompre avec l’ancienne société et d’affirmer son indépendance ?

On voit bien les raisons que pouvaient avoir Sempronia et les autres pour écouter les propositions de Catilina ; mais Catilina, quels motifs avait-il de les leur faire ? Il est difficile de croire Appien, qui nous dit qu’elles devaient lui apporter l’argent dont il avait si grand besoin, quand on sait que la plupart d’entre elles n’étaient pas plus riches que lui. L’opinion de Salluste est plus vraisemblable. Il prétend que, comme elles avaient conservé, malgré leur détresse, un grand train de maison, il voulait profiter de cette multitude d’esclaves, qui remplissaient leurs demeures, pour mettre le feu à Rome, quand le moment serait venu. Salluste ajoute que Catilina comptait aussi sur elles pour gagner leurs maris à sa cause, ou, s’ils refusaient, pour les assassiner. Ce ton de parfaite indifférence avec lequel, à la fin d’une phrase, sans ajouter un mot, il nous donne ce détail atroce, montre bien qu’il n’en éprouvait aucune surprise. La femme romaine, en général, n’est pas tendre et douce de sa nature. Dans celle que le paysan du Latium ou de la Sabine choisit « pour lui donner des enfans, » les qualités qu’il préfère sont le sérieux et l’énergie. Sur le théâtre de Rome, la grâce, la tendresse, la passion sont réservées aux courtisanes : la femme de naissance libre est d’ordinaire raisonneuse et revêche. Quoiqu’elle dise quelque part qu’elle s’incline « devant la majesté de l’homme, » elle lui tient tête résolument, elle s’insurge contre lui, et l’histoire nous prouve qu’elle est allée quelquefois bien plus loin que de le chicaner. Est-il possible de comprendre que, pendant la guerre des Samnites, à la grande époque des vertus romaines, on ait découvert tout un vaste complot formé par les femmes pour empoisonner leurs maris ? Tite-Live ne l’a pas inventé, puisqu’il n’en parle qu’à regret, et qu’il affirme que cent soixante-dix d’entre elles furent convaincues et condamnées à mourir par les tribunaux de famille. Plus tard, dans l’affaire des Bacchanales, beaucoup de femmes furent compromises, et on les accusa de joindre aux folies du mysticisme oriental des crimes de toute sorte. On comprend, quand on se souvient de ces précédens, qu’elles aient eu encore moins de scrupule à commettre des assassinats, à une époque où l’assassinat était si fréquent parmi les hommes. C’était encore une manière de se mettre à leur niveau.

Nous voudrions bien qu’il nous fût possible de pousser plus loin cette étude un peu sommaire ; il nous importerait surtout de pouvoir apprécier, au moins d’une manière approximative, la force réelle des différens groupes dont la conjuration se composait. Par malheur, les renseignemens nous manquent, ou bien ceux qu’on nous donne sont incomplets et contradictoires. Même sur le chiffre exact du rassemblement qui s’était formé en Etrurie, quoiqu’il agît au grand jour et que, par conséquent, il fût plus facile de l’évaluer, les écrivains ne sont pas d’accord. Salluste prétend qu’au début, il ne comprenait que 2 000 hommes ; il ajoute, il est vrai, que ce nombre s’est vite augmenté. Cependant, il ne paraît pas croire qu’il ait jamais dépassé 10 à 12 000 hommes, puisqu’il dit que Catilina n’en forma que deux légions. Plutarque et Appien parlent de 20 000 hommes, et ce chiffre paraît assez vraisemblable quand on songe aux troupes que le gouvernement crut devoir leur opposer. C’était déjà une petite armée et destinée à s’accroître très vite. A la vérité, le quart à peine possédait des armes véritables ; les autres se servaient de méchantes javelines, de faux ou même de bâtons durcis au feu. Mais c’étaient des soldats braves, résolus, le reste des vieilles bandes de Sylla.

Pour les conjurés de Rome, nous sommes encore plus embarrassés ; les historiens, qui nous citent des noms, ne nous donnent aucun chiffre. Mais peut-être, après tout, est-il assez inutile de chercher à savoir si ceux qui s’étaient formellement engagés à Catilina étaient nombreux ou non, puisqu’on nous, dit que ce qui faisait la force réelle du complot était moins la participation directe de quelques-uns que la connivence secrète de presque tous. Cicéron le fait bien comprendre dans un passage très significatif de la seconde Catilinaire. Il veut y faire une énumération aussi complète que possible de ceux qu’il regarde de quelque manière comme des partisans de Catilina ; il les divise en six classes qu’il énumère et décrit l’une après l’autre. Mais, quand on regarde de près, on voit bien que, de ces six classes, il n’y en a que deux ou trois tout au plus qui soient composées de gens véritablement affiliés à la conjuration. Les autres ne la favorisent qu’en secret ; ils sont prêts à s’y associer ouvertement le jour où elle éclatera et si elle a quelques chances de réussir. A la rigueur, Cicéron a le droit de les dénoncer comme des complices, car Catilina ne tenterait pas son entreprise s’il ne comptait sur eux ; pourtant ce ne sont pas des conjurés véritables : ils n’ont fait aucune promesse, ils ne sont liés par aucun serment ; ils attendent que les événemens se dessinent. Cette disposition que Cicéron attribue surtout aux grands seigneurs endettés, aux politiques déçus, Salluste l’étend à tout le peuple. Il affirme « que non seulement les conjurés, mais le peuple entier approuvaient les desseins de Catilina, et que s’il l’emportait à la première rencontre ou pour peu que le résultat parût incertain, la république était perdue. » Catilina n’en doutait pas ; au-delà de ses adhérons décidés, des amis qu’il réunissait, la nuit, « dans un endroit retiré de sa maison » ou chez Porcius Læca, il apercevait la foule des autres qu’il savait prêts à le suivre, et c’est ce qui lui donnait tant de confiance. Qu’importait le nombre de ceux qui jetteraient les premières torches, si la multitude, dès qu’elle verrait luire l’incendie, devait accourir à leur aide ? C’est un signal qu’on attendait, et il suffisait de quelques gens résolus pour le donner.

C’est là précisément ce qui fait pour Cicéron et le Sénat le danger de la situation. Ils savent que les conspirateurs sont prêts, qu’ils comptent sur la sympathie du plus grand nombre, et qu’une émeute, en quelques heures, peut devenir une révolution : ils ont bien raison d’être effrayés.


GASTON BOISSIER.


  1. Voyez la Revue du 15 mars.
  2. Suétone, Aug., 46.
  3. Bücheler pense que le Commentariolum petitionis de Quintus a précédé le discours de son frère. Ils sont certainement l’un et l’autre des premiers mois de l’année 690.
  4. C’est peut-être à cette occasion qu’eut lieu, à la Bourse de Rome, la panique dont par le Valère Maxime (IV, 8, 3) qui se produisit pendant la conjuration de Catilina. Elle aurait amené de nombreuses faillites, si un riche banquier, Q. Considius, qui avait des sommes considérables engagées sur le marché, n’avait déclaré qu’il ne réclamerait rien à ses débiteurs. Cette générosité rassura le crédit public.
  5. Cumunum magistratum administrent, unius hominis vicem suslinent. Mommsen a donné une excellente explication de ce passage d’Ulpien et il a fait d’une manière définitive la théorie de la dualité du consulat dans son Droit public (I, p. 33, de la traduction française).
  6. C’est l’opinion de M. John, dans son ouvrage intitulé : Die Entstehungsgeschichte der Catilinarische Verschwörung. Il y dit en propres termes (p. 155) que ce fut l’échec de Catilina aux élections de 691 qui lui donna l’idée de la conjuration. Mais je crois qu’en étudiant de près les textes de Cicéron, on y trouvera la preuve que la conjuration, soit à Rome, soit dans l’Italie, est antérieure aux élections.