La Conjuration de Catilina (Gaston Boissier)/03

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LA
CONJURATION DE CATILINA

III[1]
LES CATILINAIRES


I

Pendant que Catilina travaillait à organiser sa conspiration à Rome et dans l’Italie, il avait pris une résolution dont nous sommes d’abord un peu étonnés : il s’était décidé, avant de prendre les armes, à essayer encore une fois la fortune d’une élection. Peut- être avait-il tort de mêler ensemble un complot et une candidature, mais on a vu quel était le prestige de la dignité consulaire et que les plus audacieux conspirateurs hésitaient à tenter leur entreprise tant qu’ils n’en avaient pas été revêtus. Catilina d’ailleurs avait toujours les yeux sur Sylla, qui était son maître et son modèle, et il espérait arriver comme lui par le consulat au pouvoir suprême. Il se mit donc de nouveau sur les rangs aux comices électoraux pour 692.

La lutte était sérieuse, et les concurrens redoutables. Nous connaissons parmi eux Servius Sulpicius, le plus grand jurisconsulte de ce temps ; D. Junius Silanus, un honnête homme, sans grand éclat, mais riche et généreux qui, pendant qu’il était édile, avait donné des jeux dont on se souvenait, enfin Licinius Mure-na, lieutenant de Pompée, dont le père avait servi avec honneur sous Sylla en Asie, et triomphé de Mithridate. Le succès de Silanus paraissait certain : c’était un de ces hommes de second ordre qui n’inquiètent personne. Sulpicius l’emportait par son illustration sur tous ses rivaux, mais il était surtout apprécié des gens instruits et des lettrés, qui lui savaient gré d’avoir essayé d’introduire un peu de philosophie dans le droit romain. Malheureusement c’est un genre de mérite auquel le suffrage universel devait être peu sensible. De plus, on lui reprochait quelques-uns des défauts de sa profession, un respect peut-être trop scrupuleux de la légalité et un esprit de chicane. Il voyait des délits partout et menaçait sans cesse les gens de leur faire des procès. Il obtint que Cicéron, son ami, fît voter une loi nouvelle et plus rigoureuse contre la brigue, quoiqu’il y en eût déjà un très grand nombre qui ne passaient pas pour très douces. Cette loi, qui prit le nom de son auteur (lex Tullia, de ambitu), aggravait les peines prononcées contre les candidats qui se permettaient de donner dus jeux et des festins au peuple, ou payaient les pauvres gens pour leur faire cortège, et, s’ils en étaient convaincus, les condamnait à l’exil. Malgré ses menaces, la loi Tullia ne fut pas plus efficace que les autres, — on n’a pas encore trouvé le moyen de supprimer les fraudes électorales ; — elle n’eut d’autre résultat que de montrer les inquiétudes de Sulpicius et d’éloigner de lui ceux qui ne votent volontiers que pour les candidats qui ont des chances. Murena, au contraire, qui était un soldat, menait la campagne électorale avec plus de rondeur et d’adresse ; il devait plaire à la populace par l’ascendant qu’exerce toujours sur elle la décision et la belle humeur. Il est bien probable aussi qu’il avait moins de répugnance à répandre sur ceux qui en avaient besoin quelques libéralités opportunes. Habile à se tenir sur les confins de la loi, il fit donner des jeux et offrir des repas au peuple par ses amis et ses parens ; enfin, il sut se servir à propos du nom de Pompée, son général, qui était alors très populaire, et du prestige de la guerre d’Orient, qui venait de s’achever d’une manière si glorieuse.

La lutte électorale, dont nous ne connaissons pas tous les incidens, dut être très vive. Catilina payait d’audace. Soit par une sorte de forfanterie qui lui était naturelle, soit qu’il entrât dans ses vues d’effrayer de plus en plus les peureux, il ne prenait pas la peine de dissimuler ses projets. Dans une séance du Sénat. Caton l’ayant menacé de le traduire devant les tribunaux, il répondit fièrement : « Si l’on essaye de mettre le feu à l’édifice de ma fortune, j’éteindrai l’incendie sous les ruines. » Vers le même temps circulèrent des propos violons, pleins de menaces, qu’il aurait tenus dans une réunion des gens de son parti, et qui répandirent l’alarme dans Rome. Cicéron, qui était parfaitement informé de tout, résolut d’en profiter. C’était justement la veille de l’élection ; il demanda qu’elle fût retardée, alléguant sans doute qu’il pourrait être dangereux d’y procéder le lendemain. Le Sénat y consentit avec empressement. Il paraissait plein de bonne volonté, décidé à prendre des mesures énergiques ; mais quand, deux jours après, il se réunit de nouveau, ses dispositions n’étaient plus les mêmes : la nuit avait porté conseil. Cicéron ayant demandé à Catilina de s’expliquer sur les paroles qu’on l’accusait d’avoir dites, il ne prit pas la peine de les démentir ou de nier les desseins qu’on lui prêtait, et répondit avec arrogance « : Il y a deux corps, dans la république, l’un qui est faible, avec une tête qui ne vaut pas mieux que lui ; l’autre est plein de force, mais il n’a point de tête. En reconnaissance de ce qu’il a fait pour moi, c’est mon devoir de lui en servir, tant que je vivrai. » Ces provocations furent accueillies par des murmures unanimes, mais personne n’osa proposer de le mettre en jugement, et il sortit avec un air de triomphe.

On ignore l’époque où se fit l’élection, mais du moment que Catilina n’était pas poursuivi, il n’y avait pas de raison de la reculer indéfiniment ; elle dut avoir lieu au mois d’août ou de septembre. Catilina conserva jusqu’à la fin son assurance. Il marchait la tête haute, la figure joyeuse, au milieu de cette brillante jeunesse qui le suivait partout, escorté de délateurs et d’assassins, fier de traîner après lui tout une armée de gens qui lui étaient arrivés d’Arretium et de Fæbulæ ; car il avait fait venir d’Etrurie pour la circonstance Manlius avec une partie des siens. Il espérait bien que l’élection ne se passerait pas sans quelque bataille, et surtout, il avait donné l’ordre que le consul n’en sortît pas vivant. Mais Cicéron était prévenu et il avait pris ses précautions ; tous les jeunes chevaliers formaient comme une garde autour de lui. Pour montrer aux conjurés qu’il n’ignorait pas leurs projets et faire connaître aux bons citoyens que sa vie était menacée, il s’était couvert d’une cuirasse brillante qu’on entrevoyait sous sa toge. Est-ce, comme il se plaît à le supposer, la sympathie qu’on éprouvait pour lui et le sentiment du danger qu’il venait de courir qui décida les électeurs ? toujours est-il qu’avec l’inévitable Silanus ils nommèrent Murena, et que Catilina fut encore une fois battu.

La lutte eut un épilogue. Sulpicius, qui avait naturellement une très bonne opinion de lui-même et regardait la science où il excellait comme fort au-dessus de tout le reste, ne pouvait pas comprendre comment on avait préféré un soldat à un jurisconsulte, et il se persuada très vite que Murena ne pouvait devoir son succès qu’à des manœuvres coupables. Avec l’aide de Caton, un grand homme de bien, mais un assez petit esprit, il s’empressa de le déférer aux tribunaux. Cicéron, qui avait jusque-là soutenu Sulpicius, une fois Murena nommé, n’hésita pas à prendre sa défense. Il avait raison : on ne devait pas faire courir de nouveau la chance à la république de tomber dans les mains de Catilina ; il fallait qu’aux calendes de janvier elle eût ses deux consuls pour la protéger. Ce plaidoyer était donc une bonne action, ce fut en même temps un fort beau discours ; il n’en a guère prononcé de meilleur. On ne revient pas de la surprise qu’on éprouve en le voyant dans des circonstances si graves (c’était fort probablement entre la seconde et la troisième Catilinaire), au milieu des inquiétudes mortelles que lui causait la conjuration, quand sa vie était à chaque instant menacée, se charger d’une affaire criminelle et la plaider avec tant de verve et de bonne humeur. Mais ce n’était pas une charge pour lui, c’était un divertissement et une distraction qu’il se donnait. Il était heureux de s’évader un moment de la politique pour retourner à ces débats judiciaires qui étaient son domaine naturel ; du premier coup, dès qu’il y mettait le pied, il retrouvait sa liberté d’esprit, sa gaîté, sa malice, et oubliait tout le reste. Sans doute Sulpicius et Caton étaient ses amis ; mais n’est-ce pas de ses meilleurs amis qu’on connaît le mieux les défauts ? Il savait, par une expérience de tous les jours, qu’il y avait chez le bon Sulpicius un fond de légiste vétilleux et de doctrinaire gourmé, que l’honnête Caton était le plus têtu et le plus maladroit des hommes, et il ne résista pas au plaisir de le dire. On dut rire de bon cœur au Forum, en entendant ces portraits du jurisconsulte qui débite solennellement ses petites formules, et du stoïcien rigoureux qui proclame « que, toutes les fautes étant égales, on n’est pas plus coupable d’étrangler son père que de saigner un poulet sans nécessité. » On oubliait que, dans ce charmant discours, il semblait que l’orateur prît plaisir à se démentir à chaque instant ; qu’il y plaidait pour un homme qu’on accusait d’avoir violé la loi Tullia, c’est-à-dire une loi qu’il venait lui-même de faire et qui portait son nom ; qu’il y soutenait fort spirituellement qu’un soldat est plus important pour la République qu’un homme qui ne s’occupe que des arts de la paix, à la veille du jour où il allait écrire le fameux vers : Cedant arma togæ. Mais les contradictions ne lui coûtaient guère, et on ne lui en tenait pas rigueur ; Murena fut acquitté.

La lutte était donc finie ; Catilina n’avait plus aucun moyen de rester dans la légalité, et il se trouvait définitivement enfermé dans sa conjuration.


II

Puisqu’elle va devenir désormais sa seule occupation et sa dernière ressource, c’est le moment, à ce qu’il me semble, de l’étudier de plus près, et d’en préciser, s’il se peut, le véritable caractère.

Le programme de Catilina n’a pas été probablement conçu d’un seul coup et il a dû se modifier selon les circonstances. On peut soupçonner, par exemple, qu’il n’était pas tout à fait le même pendant ses candidatures qu’après son échec. Cependant Salluste laisse entendre qu’au fond ses intentions n’ont guère changé, et que, candidat ou non, il se proposait d’aller reprendre à cette poignée de privilégiés qui s’était installée dans les hautes charges de l’Etat la fortune qu’elle y avait gagnée, pour la donner à ses amis : « Voilà, lui fait-il dire, quand il les réunit pour la première fois, ce que je ferai avec votre aide, quand je serai consul. » Ce qui signifie clairement que le consulat n’était pour lui qu’un moyen de réaliser plus aisément ses projets antérieurs. Mais si au fond les projets restaient les mêmes, il est évident qu’étant au pouvoir, tout lui eût été plus facile, et qu’il n’aurait pas eu besoin de recourir aux mêmes violences. Dans tous les cas, s’il a changé, il ne nous est pas possible de tenir compte de ces variations que nous ignorons entièrement. Bornons-nous à connaître ses derniers desseins, ceux qu’il a formés quand il n’avait plus aucun ménagement à garder.

Les contemporains, quand ils nous parlent de la conjuration, se contentent de lui prodiguer les qualifications les plus dures ; ils l’appellent atrox, nefaria, tetra, horribilis, ce qui ne nous apprend guère que la frayeur qu’elle leur cause. Salluste pourtant nous donne un renseignement plus précis, et dont nous pouvons profiter, quand il nous dit, au début de son livre, qu’il a été décidé à choisir le sujet qu’il va traiter par la nouveauté du crime qui fut alors tenté, et du péril que courut la république, sceleris et periculi novitate. Il lui semblait donc que la conjuration de Catilina avait ce caractère particulier de différer des précédentes, et, pour la connaître, il nous faut avant tout chercher à savoir ce qu’elle avait de nouveau.

On est d’abord frappé de voir que, contrairement à ce qui était arrivé jusque-là, la politique proprement dite y tienne si peu de place. Cicéron soutient, dans un de ses momens d’optimisme, qu’après toutes les concessions que le peuple a obtenues, il n’y a rien qui puisse le séparer des chefs de l’Etat, qu’il ne lui reste plus rien à désirer, et qu’il n’a pas de motif de faire des révolutions nouvelles. C’est aller bien loin, d’autant mieux qu’on fait souvent des révolutions sans motif. Il est pourtant certain qu’en ce moment les graves questions de politique intérieure, pour lesquelles on avait livré tant de batailles, étaient résolues ou près de l’être. Depuis longtemps la plèbe avait conquis l’accès à toutes les fonctions publiques, et si l’aristocratie, grâce au prestige dont elle jouissait encore, continuait d’accaparer les plus hautes dignités, le succès de Marius et de Cicéron aux comices consulaires prouve qu’il n’était pas impossible de les lui arracher. A la suite de la guerre sociale, qui venait de finir, les Italiens avaient obtenu le droit de cité romaine, et les quelques pays, comme la Gaule cisalpine, qui ne le possédaient pas encore, ne devaient pas tarder à le recevoir. Le peuple était donc à demi satisfait, et il était naturel qu’il commençât à se désintéresser des questions qui passionnaient ses pères. Aussi n’en trouve-t-on aucune trace dans les programmes qu’on prête à Catilina. Il n’y est fait aucune allusion ni aux lois agraires, ni à la puissance tribunitienne, ni aux privilèges des classes, ni à des réformes dans la constitution. On ne voit pas non plus qu’il se soit abrité sous quelque grand nom populaire, comme ses prédécesseurs le faisaient volontiers. Ils y trouvaient ce double avantage d’hériter des partisans que le personnage avait laissés et de résumer tout leur programme en un seul mot. Il avait suffi à César de dire qu’il venait venger Marius pour se trouver tout de suite à la tête d’un parti. Catilina ne semble pas s’être mis derrière personne. Qui donc en effet aurait-il choisi pour patron ? Il ne pouvait songer à Marius dont il avait si cruellement traité les derniers amis ; quant à Sylla, son ancien maître, quoique évidemment il procède de lui et s’inspire de son souvenir, il ne pouvait pas s’autoriser de son nom, au moment même où il venait combattre cette faction aristocratique qui prétendait sauver ce qui restait de son œuvre et continuer sa politique.

Que voulait-il donc faire ? Pour en être parfaitement informé, il aurait fallu se glisser, avec ceux de ses partisans dont il était le plus sûr, dans cette partie retirée de sa maison où il les réunissait, assister à cette assemblée de famille, concio domestica, comme l’appelle Cicéron, l’entendre exposer ses plans avec cette fermeté et cette franchise auxquelles ses adversaires mêmes rendent hommage. Par malheur, nous sommes réduits à recueillir et à reproduire, en essayant de l’interpréter, ce que les écrivains de ce temps en ont pu savoir et ce qu’ils veulent bien nous en dire.

Dans deux passages très importans de son petit livre, Salluste nous renseigne sur les projets de Catilina. L’un est la lettre de Manlius, le chef des conjurés d’Étrurie, à Q. Marcius Rex, ancien consul. Le ton en est respectueux et modéré : c’est un centurion qui s’adresse à un général. Il n’y faut chercher que la plainte un peu affaiblie de petites gens que la misère a poussés à la révolte et qui s’en excusent. Ils prennent les dieux et les hommes à témoin de leurs bonnes intentions ; leur requête est modeste ; il ne s’agit plus, comme du temps où les plébéiens se retiraient sur le Mont Sacré, de demander une part dans le gouvernement de la cité ; il leur suffit qu’on ne les mette plus en prison, quand ils ne peuvent pas payer leurs dettes. La loi le défend, mais ni les usuriers, ni le préteur, ne respectent la loi. Ce sont, au moins en apparence, des révoltés timides et qui paraissent décidés autant que possible à ne pas sortir de la légalité.

Catilina par le d’une autre façon dans le discours que Salluste lui fait tenir aux conjurés de Rome, à l’époque de sa candidature consulaire. Il n’a autour de lui que des amis sûrs ; il peut leur dire ce qu’il pense et leur annoncer ce qu’il veut faire. Pourquoi la lecture de ce discours, dont la réputation a été si grande autrefois parmi les lettrés, nous produit-elle aujourd’hui moins d’effet ? C’est qu’en réalité, ce n’est pas Catilina lui-même que nous entendons, mais Salluste, et qu’il s’exprime en orateur d’école plus qu’en conspirateur. Il n’y a plus rien à dire sur cette habitude des historiens de l’antiquité de prêter à leurs personnages des discours de leur invention. Nous la condamnons aujourd’hui, mais les gens de leur époque leur en faisaient de grands complimens, et il est bien probable que les histoires de Salluste étaient surtout lues à cause des discours qu’elles contenaient. Celui de Catilina, qui est l’un des plus renommés, peut nous faire comprendre de quelle façon ils étaient ordinairement composés. Les écrivains, qui n’étaient que de purs rhéteurs, se contentaient de fabriquer des pièces d’éloquence pour faire admirer leur talent ; les autres, comme Salluste et Tacite, cherchent à les accommoder à la situation véritable ; ils font dire à celui qui parle, sinon ce qu’il a dit réellement, au moins ce qu’il a dû dire, en sorte que ces discours ne sont pas sans utilité pour les historiens de nos jours et qu’ils peuvent être consultés avec profit, pourvu qu’ils le soient avec précaution. C’est ce que nous montre fort bien celui de Catilina. Il s’y trouve certainement de la rhétorique, c’est-à-dire une certaine faconde remplacer le détail exact par des généralités et d’avoir moins de souci de la vérité précise que de la vraisemblance. Il arrive, par exemple, qu’à un moment, l’orateur paraît oublier le genre particulier de griefs dont se plaignent ceux qui l’écoutent, et, comme d’ordinaire on ne se révolte que pour échapper à une oppression, il les excite, en phrases retentissantes, à reconquérir leur liberté : En illa, illa, quam sæpe optastis libertas ! mais il ne s’agissait pas pour eux de briser leurs fers : ni Lentulus, ni Autronius, qui avaient été consuls, ni les autres n’étaient esclaves. Dans l’état de désorganisation sociale où l’on se trouvait, la liberté était ce qui leur manquait le moins ; ils avaient besoin l’autre chose. On le voit bien, du reste, dans le discours lui-même, tel qu’il est, si l’on néglige les formes oratoires, qui sont une nécessité du genre, et qu’on aille droit au fond des choses. Que reproche en réalité Catilina à cette faction d’aristocrates qui détiennent le pouvoir, sinon d’accaparer la fortune publique et de ne pas lui en laisser une part ? S’il leur en veut d’occuper les plus hautes dignités, c’est qu’ils y trouvent l’occasion de s’approprier tout l’argent que les rois, les tétrarques, les nations vaincues paient à la république. « Qui peut souffrir qu’ils regorgent de richesses et qu’ils les dépensent sans compter à couvrir la mer de constructions, à aplanir des montagnes, tandis que nous manquons des choses les plus nécessaires à la vie ? Ils bâtissent plusieurs palais qui se suivent, et nous autres, nous n’avons pas même quelque part un foyer de famille. Ils ont beau faire toutes les folies, acheter des tableaux, des statues, des vases ciselés, démolir les maisons qu’ils viennent de construire pour en élever d’autres, ces bourreaux d’argent, malgré leurs efforts, ne réussissent pas à venir à bout de leur fortune. Et nous, quel est notre lot ? La misère chez nous, des dettes au dehors, un triste présent, un avenir plus triste encore ; c’est à peine s’il nous reste ce misérable souffle qui nous fait vivre. » Il me semble donc que ce discours, quand on sait le lire, contient la pensée de Catilina. Elle est plus visible encore dans les quelques lignes dont Salluste le fait suivre. Il suppose que quelques-uns des conjurés, à qui sans doute la rhétorique était un peu suspecte, et qui tenaient à bien savoir à quoi ils s’engageaient et sur quels profits ils pouvaient compter, demandèrent au chef de parler plus nettement et sans phrase. « Il leur promit alors, dit Salluste, la diminution ou l’abolition des dettes[2], la proscription des riches, la possession des sacerdoces, des magistratures, le pillage, et tout ce que peut se permettre, dans des luttes pareilles, le caprice du vainqueur. » Voilà en quelques mots, et sans artifice, le programme de Catilina.

Nous souhaiterions sans doute que ce programme nous fût parvenu dans la forme qu’il lui avait donnée. Nous saisirions mieux la portée de ce qu’il préparait, nous entrerions plus avant dans sa pensée, si nous l’entendions lui-même dans ces entretiens avec ses amis, dont parle Salluste, quand il déblatérait contre les honnêtes gens, et qu’ensuite, prenant chacun des siens à partie, il adressait des complimens aux uns, rappelait aux autres leurs misères, ou leur passion favorite, ou les dangers et l’infamie auxquels les exposaient leurs affaires embarrassées, qu’enfin il faisait des tableaux séduisans de la victoire de Sylla, dont les plus anciens d’entre eux avaient profité ; et comme, en même temps, il annonçait que ce qui s’était passé alors pourrait revenir et que la république leur serait de nouveau livrée comme une proie, on comprend la joie de cette bande d’affamés qui écoutait ces promesses réconfortantes. Par malheur, nous n’avons de Catilina que deux lettres de quelques lignes. Dans l’une d’elles, qu’il adresse à Catulus en quittant Rome, on lit ces mots très significatifs : « Rebuté par les injustices et les affronts, privé du fruit de mes travaux, je me suis fait, selon mon habitude, le défenseur public des misérables. » Voilà une véritable profession de foi. Elle est expliquée et commentée par quelques propos qu’il avait tenus dans une réunion de ses partisans, et que Cicéron a rapportés. « Les malheureux, disait-il, ne peuvent être fidèlement défendus que par quelqu’un qui soit misérable comme eux. Les promesses des gens riches et puissans ne doivent pas inspirer de confiance aux citoyens pauvres et ruinés. Que ceux qui veulent réparer leurs pertes et rentrer dans leurs biens tiennent surtout compte, dans celui qui doit les conduire, de ce qu’il a perdu, de ce qui lui reste, de ce qu’il est capable d’oser. A des misérables, il faut un chef misérable et audacieux, qui marche à leur tête. » Cicéron nous dit que ce langage frappa Rome de terreur. Ce n’était pas celui des agitateurs ordinaires, et même ceux qui avaient dit à peu près les mêmes choses les disaient d’un autre ton. En parlant ainsi, Catilina répudie la tradition des Gracques, ces démagogues du grand monde ; il se sépare avec éclat de César et de Crassus, qu’il déclare impropres à soutenir la cause populaire ; il tient à marquer l’originalité de son œuvre. Il ne s’adresse plus, comme ses prédécesseurs, aux passions politiques : c’est un mouvement social qu’il veut soulever.

Mais qui sont les « misérables, » sur lesquels il insiste avec tant de complaisance, et dont il tient à se déclarer le chef : Aujourd’hui, nous ne serions pas en peine pour le dire. L’idée nous viendrait tout de suite qu’il veut parler de ces gens si nombreux dans notre société, qui vivent péniblement de leur salaire quotidien, ouvriers des ateliers, des fabriques, des manufactures, employés du petit commerce, travailleurs des champs, qui, après avoir été longtemps les opprimés, sont en train de devenir les maîtres, et seront demain peut-être les oppresseurs. Mais n’oublions pas que nous sommes à Rome, où il y a peu de commerce et presque pas d’industrie, que, dans ces pays d’esclavage, où le travail manuel est déconsidéré, parmi ces aristocrates dédaigneux, on se moque volontiers de ces pauvres gens qui restent tout le jour sur leur chaise (sellularii), en face de leur travail, et font de mauvais soldats. Ce n’est pas pour eux que Catilina risquerait sa vie. Ceux qu’il appelle des « misérables » sont les gens ruinés, sans ressources, qui ont fait des dettes et ne peuvent pas les payer. Cicéron nous dit qu’il n’y en a jamais eu autant à Rome qu’à cette époque ; il s’en trouve à tous les rangs de la société. En bas, sont les victimes de la petite usure, ces paysans qu’on a peu à peu chassés de leur champ, ces colons, à qui l’on a distribué des terres, mais qui n’ont pas su les cultiver, et sont vite devenus la proie des usuriers de village, les plus malhonnêtes et les plus cruels de tous. Manlius s’est fait leur interprète dans cette lettre à Q. Marcius Rex, dont il vient d’être question. Quant à Catilina, on comprend qu’il s’intéresse surtout aux « misérables » du grand monde, ces blessés de la vie, comme Cicéron les appelle, qui ont connu l’opulence, ce qui leur rend la détresse plus pénible. Comme ils ont mené grandement l’existence, qu’ils étaient joueurs, prodigues, débauchés, ils ont eu bientôt fait de dissiper leur patrimoine et de perdre leur crédit. C’est à ceux-là que songe Catilina dans ses discours, et ils l’écoutent avec transport parce qu’il leur apporte le moyen de refaire d’un seul coup leur fortune.

Comment espère-t-il y arriver ? Il n’a jamais varié dans les moyens qu’il indique. Comme il sait que ceux qui possèdent le pouvoir et la fortune ne se laisseront pas dépouiller sans résister, il ne peut espérer réussir que par la violence. Ses moyens de succès sont l’assassinat et l’incendie. Voici, dans ses détails, le dernier plan qu’il ait imaginé, tel qu’il l’envoyait à ses complices de Rome, par un de ses émissaires, T. Volturcius, qui se fit prendre au pont Milvius. Catilina devait amener ses troupes de Fæsulæ jusque sous les murs de la ville ; il en occuperait les portes au moment même où les conjurés mettraient le feu à Rome. Tout était préparé et réglé d’avance. L’incendie devait être allumé dans douze quartiers différens, de façon que tout flambât à la fois. Plutarque ajoute qu’on devait tuer tous ceux qui essayeraient de l’éteindre, et, pour leur en ôter le moyen, Doucher les prises d’eau. Il était facile de profiter du tumulte et de l’épouvante générale pour frapper les gens dont on voulait se défaire. Chacun avait ses victimes désignées ; Céthégus s’était chargé de Cicéron. Pendant ce temps, les soldats de Catilina arrêteraient ceux qui tenteraient de fuir, en sorte que personne ne pourrait échapper. La besogne ainsi mise en train, les conjurés de l’intérieur se réuniraient à ceux qui entouraient la ville, et tous s’avançant ensemble, la curée commencerait.

Je sais bien que l’atrocité du projet a fait naître des doutes sur sa réalité ; on a cru y voir ou bien une invention de l’imagination populaire affolée par la peur, ou quelque manœuvre les ennemis de Catilina qui ont exagéré la faute pour faire excuser la rigueur de la répression. Mais je ne crois pas qu’ici ces hypothèses puissent être acceptées. Non seulement tous les écrivains de l’antiquité rapportent ces projets sinistres et donnent sur eux des détails précis, mais Cicéron les a reprochés à Catilina lui-même en plein Sénat, dans une séance solennelle, et nous ne voyons pas que Catilina s’en soit défendu. Le lendemain, quand il venait de partir, Cicéron a repris les mêmes accusations, en présence de ses complices, qu’il semblait désigner de son geste vengeur : « Je les vois, disait-il, ceux qui ont réclamé pour eux cet horrible office comme un honneur. » Aurait-il parlé avec tant d’assurance s’il avait craint d’être démenti ? Quelques jours plus tard, dans le sénatus-consulte où l’on décrétait des supplications aux dieux à propos de l’affaire des Allobroges, Cicéron était remercié solennellement « d’avoir préservé la ville et ses citoyens du massacre et de l’incendie. » Il semble bien qu’à ce moment personne ne doutât des crimes dont le consul accusait Catilina, et même ce qu’ils avaient d’excessif et presque de grandiose, et qui a fait naître de nos jours quelques défiances, paraissait convenir tout à fait à celui dont Salluste nous dit « que son âme vaste nourrissait sans cesse des projets démesurés, incroyables, gigantesques. » A la vérité, ceux qui se refusent à l’en croire capable répondent qu’il n’était pas homme à commettre des crimes inutiles et qu’ils ont peine à comprendre de quelle utilité ceux-là étaient pour lui. « Catilina, disait Napoléon III en 1865, ne pouvait méditer une chose aussi insensée : c’eût été vouloir régner sur des ruines et des tombeaux[3]. » Il est probable que six ans plus tard, après la Commune et les événemens qui ont suivi, l’auteur de la Vie de César n’aurait pas parlé tout à fait ainsi. Il aurait vu toute une école révolutionnaire employer des moyens terribles, incendier et tuer sans scrupule et au hasard, pour épouvanter la société, et, grâce à ces sinistres avertissemens, lui arracher le triomphe de leurs doctrines. On peut croire que c’était aussi le dessein de Catilina. Même quand on prouverait qu’en soi la destruction de quelques maisons et la mort de quelques personnes n’étaient pas pour lui d’un grand profit, il est sûr qu’il y gagnait de faire peur à tout le monde, de paralyser les résistances, de rendre facile le grand bouleversement qu’il préparait. Nous avons trouvé tout à l’heure dans certains de ses propos l’accent des socialistes de nos jours. Ne peut-on pas dire que ces incendies et ces massacres ressemblent de quelque façon aux procédés ordinaires de nos anarchistes ? Ces rapprochemens, qui viennent naturellement à l’esprit, font comprendre comment l’histoire d’aujourd’hui explique celle d’autrefois.


III

Si l’on en croit Salluste, Catilina redoubla d’activité après son second échec. « A Rome, il se multiplie ; il tend des pièges au consul, il prépare l’incendie de la ville, il fait occuper les postes avantageux. Lui-même ne sort plus qu’armé[4], et il invite ses amis à faire comme lui. Il les exhorte à être toujours attentifs et préparés. Nuit et jour, il se démène, sans que l’insomnie et le travail puissent un seul instant l’abattre. » Il semble bien cependant que, cette fois, son insuccès lui ait ôté quelque chose de sa confiance. Comme il apprend qu’un jeune homme, L. Æmilius Paulus va le traduire devant le tribunal qui est chargé de punir les séditieux (lege Ptaulia, de vi), lui, qui a si fièrement bravé deux fois ses accusateurs, paraît se troubler. Pour faire croire qu’il n’a rien à se reprocher et qu’il défie les soupçons, il offre de devancer l’accusation et de se constituer prisonnier. On sait qu’à Rome, certaines personnes avaient le privilège de n’être pas enfermées dans la prison commune. On les donnait à garder à des magistrats, ou même à des particuliers, qui en répondaient. Catilina demanda à être interné chez M. Lepidus, puis chez le préteur Marcellus, et, comme ils refusaient de le recevoir, il alla bravement trouver Cicéron et lui fit la même demande. On comprend l’épouvante de Cicéron à cette proposition. Comment lui, qui ne se croyait pas en sûreté dans la même ville que Catilina, aurait-il accepté de vivre dans la même maison ? Repoussé de toutes les honnêtes gens qui ne voulaient pas se charger d’un prisonnier aussi dangereux, il fut réduit à s’installer chez un compère, M. Marcellus, où tout le monde savait bien qu’il serait libre de faire ce qu’il voudrait, en sorte que cette manifestation, sur laquelle il comptait pour persuader les gens crédules de son innocence, ne lui servit qu’à diminuer le prestige que lui donnait son audace.

Rien en ce moment ne semblait lui réussir. Les pièges qu’il tendait au consul étaient déjoués ; il ne pouvait former quelque projet qui ne fût aussitôt découvert et prévenu. Ces contretemps devaient lui être très sensibles et le faisaient douter pour la première fois du succès de son entreprise. Est-ce dans un de ces momens d’irritation et de découragement que Salluste a voulu le peindre quand il nous dit « que ses nuits et ses journées étaient troublées par le souvenir des crimes qu’il avait commis, que ses remords se lisaient sur son teint pâle, dans ses yeux injectés de sang, dans sa démarche tantôt lente, tantôt précipitée, qui trahissait le désordre de son âme ? » En même temps nous apercevons à certains signes qu’il avait beaucoup perdu de la confiance qu’il témoignait jusque-là à ces grands seigneurs de Rome, qui s’étaient faits ses complices. Il ne leur parle plus du même ton. Il leur disait, au début, « qu’il connaissait leur courage et leur fidélité, et qu’il les tenait pour des gens de cœur ; » la dernière fois qu’il les réunit, il n’hésita pas à leur reprocher leur lâcheté. Au contraire, les vieux soldats qui lui arrivaient de tous les côtés de l’Etrurie lui paraissaient braves, résolus. Il ne comptait plus que sur eux pour tenter la fortune ; il s’apprêtait à les aller trouver au plus tôt et à se mettre à leur tête. Surtout il avait une hâte fébrile d’en finir. Il semble bien que son parti était pris avant même qu’il ne connût le résultat définitif de la dernière élection, et qu’il avait décidé que l’insurrection, quoi qu’il arrivât, éclaterait dans les derniers mois de l’année.

Cicéron était au courant de tout ce qui se préparait. Le 21 octobre, il annonça au Sénat que tout était prêt pour une prise d’armes : six jours plus tard, Manlius devait commencer les hostilités en Etrurie ; le lendemain, à Rome, on procéderait aux massacres ; le 1er novembre, pendant la nuit, on tenterait de surprendre Préneste, une ville fortifiée, facile à défendre, qui avait déjà servi de place d’armes, du temps du jeune Marius, et qui le redevint pendant la guerre d’Antoine et d’Octave. Ces nouvelles, dont il attestait la certitude, remplirent les sénateurs d’indignation et de terreur. Il en profita pour leur faire voter le fameux sénatus-consulte dont César dit que, c’est celui auquel on a recours, dans les cas extrêmes et désespérés, quand tout est en feu et qu’on ne peut plus sauver l’Etat que par des moyens extraordinaires (extremum atque ultimum senatasconsultum). C’était la célèbre formule qui ordonnait aux consuls de veiller au salut de la République et leur conférait l’autorité nécessaire pour la sauver.

Il semble que Cicéron, aussitôt qu’il fut armé de ces pouvoirs, aurait dû s’en servir. Il n’avait pas de temps à perdre ; en frappant sans retard le chef du complot et ses partisans, il pouvait prévenir la guerre civile. Quelques-uns de ses amis trouvaient qu’il n’en avait pas seulement le droit, mais que c’était son devoir. Lui-même, quand il se rappelait les exemples qu’avaient donnés les aïeux, se faisait d’amers reproches. « Je m’accuse d’inertie ; je rougis de ma lâcheté. » Il s’en voulait de laisser ce précieux sénatus-consulte enfermé dans sa gaine « comme une épée dans son fourreau. » Pourquoi donc n’a-t-il pas pris à ce moment une initiative plus vigoureuse ? D’abord, il faut bien l’avouer, les résolutions énergiques n’étaient pas dans son caractère ; mais, de plus, il avait ici des raisons d’hésiter qui se seraient imposées à de plus fermes que lui. Dans les circonstances graves où il se trouvait, quand il savait que tant de gens étaient prêts à se mettre du côté de Catilina, il ne pouvait tenter un coup d’autorité qu’à la condition d’être sûr qu’il serait approuvé et suivi de tout son parti. Or ce parti était celui des modérés, des conservateurs, et la pratique des affaires, lui avait appris que l’énergie, la persistance, la décision ne sont pas leurs qualités ordinaires, et que, comme il le dit, le gouvernement est en général mieux attaqué qu’il n’est défendu. Il connaissait ses amis à merveille, et les divisait en deux catégories, très différentes entre elles, mais également dangereuses pour la République. « Il y a, disait-il, ceux qui ont peur de tout, et ceux qui n’ont peur de rien. » Quel fond pouvait-on faire sur les premiers, qui restent chez eux dans les momens décisifs ou quittent Rome quand il faudrait aller voter au Sénat ? Mais peut-être fallait-il se méfier encore plus des autres. Ce sont ceux qui, sous le prétexte qu’ils n’ont pas peur, ne veulent pas croire aux dangers qu’on leur signale, et empêchent de prendre des précautions pour les éviter. Ils étaient fort nombreux dans l’entourage de Cicéron, parmi ces hommes d’esprit et ces gens du monde auxquels convient un air de scepticisme élégant, et qui craignent avant tout de paraître crédules et dupés. Ils avaient cette tactique ordinaire de fermer les yeux aux complots qu’on leur signalait, soit pour n’avoir pas l’air de les craindre, soit pour échapper à l’ennui d’en être d’avance préoccupés. Cicéron s’irritait de cette obstination d’incrédulité. Mais il comprenait bien qu’en présence de tant d’ennemis déclarés ou secrets, de tant de gens faibles et complaisans disposés d’avance à tout excuser, il ne pouvait entrer en campagne qu’avec un parti uni et convaincu. « Tu ne mourras, disait-il à Catilina, que quand il ne se trouvera plus un seul homme qui puisse croire que ta mort est injuste. » C’est ce qui explique les efforts désespérés qu’il a faits pour qu’il ne restât aucun doute dans l’esprit de personne. Il lui fut très difficile d’y réussir ; peut-être a-t-il eu moins de peine à vaincre la conjuration qu’à en démontrer l’existence.

Il était pourtant inévitable qu’elle fût un jour ou l’autre découverte de façon à convaincre les plus incrédules. En supposant même que Catilina pût dissimuler les réunions qu’il tenait à Rome, le rassemblement de troupes qui se formait à Fæsulæ ne pouvait passer inaperçu. De sinistres avertissemens arrivaient de tous les côtés. Une nuit, Cicéron fut réveillé par une visite fort inattendue. C’était Crassus, qui semblait jusque-là soutenir Catilina, mais qui avait pris peur depuis qu’il voyait clairement que les conjurés en voulaient à la propriété et à la fortune. Crassus venait apporter à Cicéron des lettres qu’il avait reçues. Il y en avait une pour lui, qu’il avait lue ; d’autres pour des sénateurs, qu’il n’avait pas voulu ouvrir, de peur de se compromettre. Celle qui lui était adressée et qui ne portait pas de signature, annonçait qu’il se préparait un grand massacre et lui conseillait de s’éloigner de Rome. En même temps on reçut de graves nouvelles de l’Étrurie. « Un sénateur, L. Suenius, apporta dans le Sénat des lettres qu’il disait arriver de Fæsulæ, dans lesquelles on lui mandait que Manlius avait pris les armes le 27 octobre et qu’il avait avec lui une troupe nombreuse. » Aucun doute n’était plus possible ; il ne restait à Catilina qu’à rejoindre ses soldats au plus vite.

Avant de partir, il réunit une dernière fois ses partisans, non pas chez lui, où la réunion pouvait être surprise et dispersée, mais chez Porcius Læca, un de ses amis, qui demeurait dans la rue des Taillandiers, située probablement dans quelque faubourg solitaire. C’était pendant la nuit du 6 novembre. Après avoir arrêté les dernières dispositions et distribué les rôles à chacun pour la grande prise d’armes ; il ajouta qu’il ne partirait content que si on le débarrassait d’abord de Cicéron, « qui était un grand obstacle à tous ses desseins. » La proposition fut assez froidement accueillie ; on savait que Cicéron était sur ses gardes. Mais enfin, après quelque hésitation, deux des conjurés, C. Cornélius, un chevalier romain et le sénateur Vargunteius s’offrirent à tenter l’entreprise. Ils promirent d’aller cette nuit même, au petit jour, avec des hommes armés, comme pour 6aluer le consul, et de le frapper dans son atrium, tandis que, selon l’habitude, il recevrait ses cliens. Le danger était pressant, mais Curius, l’espion de Cicéron, l’avait fait prévenir, et il avait pris ses précautions, Quand les assassins se présentèrent, malgré leur insistance pour entrer, on leur ferma la porte[5], et ils s’en retournèrent chez eux.

En même temps qu’il échappait à ce péril, le consul était informé des résolutions qu’avaient arrêtées les conjurés pendant la nuit. Il fallait, avant tout, prendre des mesures pour les déjouer et convoquer immédiatement le Sénat. C’est ce qu’on fit sans retard. Le Sénat se réunit donc dans l’après-midi du 7 novembre, et, Cicéron y prononça la première Catilinaire.


IV

La première Catilinaire est la plus célèbre de toutes. C’est la seule que Salluste ait mentionnée ; c’est celle que, du temps de nos pères, on lisait le plus pieusement dans les collèges, dont on se souvenait volontiers et qu’on aimait à citer, quand on en était sorti. A l’époque où nous n’avions pas encore l’expérience des révolutions populaires, nous en demandions le spectacle à l’antiquité, et l’on comprend bien que cette lutte dramatique d’un grand orateur et d’un grand agitateur, avec le Sénat pour témoin et la République pour enjeu, ait passionné les imaginations. Encore aujourd’hui, quoique les scènes de ce genre aient beaucoup perdu pour nous de leur nouveauté, nous ne lisons pas ce beau discours sans émotion. Mais nous ne pourrons le goûter tout à fait que s’il n’y reste rien d’obscur, et, pour dissiper toutes les obscurités, quelques explications sont nécessaires.

Il faut d’abord se bien pénétrer de la situation de l’orateur et de ceux devant lesquels il va parler. Cicéron tient tous les fils de la conjuration. A plusieurs reprises, il a communiqué ce qu’il savait au Sénat, mais il n’a réussi à provoquer, parmi les défenseurs de l’ordre établi, qu’un mouvement éphémère ; après quelques velléités de résistance énergique, ils sont retombés dans leur apathie. Cette fois, l’occasion lui paraît bonne pour achever de les entraîner. Il sait que les sénateurs arrivent à la séance pleins d’émotion et de colère. Ce qui s’était passé la veille chez Læpcæ, le matin chez le consul, commençait à être connu. On avait remarqué que, pendant la nuit, les patrouilles avaient été plus nombreuses. Le Sénat devait se tenir dans le temple de Jupiter Stator, une sorte de forteresse, vers le haut de la Voie Sacrée, qu’il était facile de défendre contre une surprise. Au-dessus, le long des rampes du Palatin, on avait rangé ce que Rome possédait de troupes de police ; les chevaliers romains, ces fidèles alliés du consul qui lui rendirent tant de services pendant les derniers mois, entouraient le temple. On nous dit que cette jeunesse ardente, quand elle voyait passer quelque personnage, qu’on soupçonnait d’être favorable aux conjurés, l’accueillait par des murmures et qu’on avait grand’peine à l’empêcher de se jeter sur lui. C’est au milieu de ces agitations, devant un auditoire inquiet, tumultueux, de gens effrayés ou menaçans, que Cicéron prit la parole.

Avant de nous occuper de la première Catilinaire telle que nous l’avons aujourd’hui, il y a une question qu’il faut vider. Ce discours n’est certainement pas tout à fait celui que le Sénat entendit dans la journée du 7 novembre. Salluste dit que Cicéron l’écrivit après l’avoir prononcé, et nous tenons de Cicéron lui-même que c’est seulement trois ans après qu’il le publia. Ainsi le premier, le véritable discours avait été improvisé. Dans l’éloquence politique des Romains, l’improvisation était la règle. Rome étant un pays libre, la parole y a toujours joui d’un grand crédit, et un homme qui ne savait pas parler n’y pouvait arriver à rien. Mais parler, c’était proprement agir[6], et la parole n’avait de prix qu’autant qu’elle pouvait amener un résultat. Le résultat obtenu et l’affaire finie, le discours qui avait produit son effet ne conservait aucune raison d’être, et, dans les premiers temps surtout, on n’y songeait plus. C’est un peu plus tard, quand la cité se fut étendue au-delà des premières limites, qu’il y eut des Romains dans les municipes et les colonies des environs, et qu’il fut utile de les mettre au courant de ce qui se passait à Rome, qu’on dut avoir l’idée d’y répandre les discours qui avaient obtenu quelque succès au Forum. On les écrivit donc, mais après qu’ils avaient été prononcés, et dans leur forme primitive, en les modifiant surtout pour les abréger et les réduire à l’essentiel. Quant à écrire d’avance un plaidoyer, un discours politique, pour le lire ou le réciter, c’était si peu l’usage qu’on remarqua, comme une chose singulière, qu’Hortensius l’eût fait lorsqu’il défendit Messala. Cicéron s’est donc conduit ici comme à son ordinaire, il a improvisé d’abord son discours, et ne l’a écrit que pour le donner au public. Si cette fois il a tardé trois ans avant de le publier, il faut l’attribuer sans doute aux événemens qui ont suivi et qui lui laissèrent peu de liberté. Qu’il ne se soit pas fait beaucoup de scrupules de le modifier en l’écrivant, on n’en peut guère douter ; c’était son habitude. L’important serait de savoir quelle est la nature de ces modifications, et si elles allaient jusqu’à altérer d’une manière grave la forme ou le fond de l’ancien discours.

De ce discours primitif, il ne reste rien ; et pourtant nous avons la chance de pouvoir nous en faire quelque idée. Le lendemain du jour où s’était tenue la séance du Sénat, Cicéron crut devoir raconter au peuple ce qu’on y avait fait, et voici, d’après ce récit, comment les choses ont dû se passer. Au début, au lieu de proposer un ordre du jour, comme c’était l’usage, et de demander à chaque sénateur son opinion, Cicéron crut devoir user de son droit de président pour les entretenir de la situation présente. Il est probable qu’on croyait que Catilina n’aurait pas l’audace de se présenter, mais il tenait à donner le change jusqu’au bout et il voulait se justifier s’il était attaqué. Quand on le vit entrer, personne ne s’approcha de lui pour l’entretenir, personne ne répondit à son salut. On s’éloignait à son approche, et sur le banc où il s’assit, il se trouva seul. Cet accueil, auquel il n’était pas accoutumé, dut le surprendre et l’intimider ; Cicéron au contraire, y puisa une énergie qui ne lui était pas ordinaire. S’adressant à Catilina et le faisant lever, il lui demanda ce qu’il avait fait la veille et s’il n’avait pas assisté à la réunion qui s’était tenue chez Læcæ. Catilina, troublé par la vivacité de l’attaque, et encore plus par l’attitude de ses collègues, ne répondit rien. Ce silence d’un homme si audacieux d’ordinaire était déjà un grand succès pour Cicéron, et il en a triomphé plus tard. « Catilina s’est tu devant moi ! » disait-il avec orgueil. Aussitôt il en profite pour le presser de questions : il lui met devant les yeux ses projets qu’il a découverts, il détaille tout le plan de la guerre civile qu’il prépare. Catilina, de plus en plus troublé, n’oppose à ces violentes attaques que des réponses embarrassées. « Il hésitait, il était pris. » Le consul entame alors un discours suivi, il cherche à lui démontrer qu’il ne peut plus rester à Rome, où tout le monde le regarde comme un mauvais citoyen ou plutôt comme un mortel ennemi. « Il lui demande pourquoi il paraît balancer à partir pour ces lieux où depuis si longtemps il était décidé à se rendre, puisqu’il y avait envoyé devant lui une provision d’armes, des faisceaux, des haches, des trompettes, des drapeaux, et cette aigle d’argent de Marius, à laquelle il rendait un culte secret dans sa maison et qu’il honorait par des crimes. » Il le presse d’aller retrouver ses soldats, qui campent à Fæsulæ, et le centurion Manlius qui l’attend pour déclarer la guerre au peuple romain. C’est, comme on le voit, le sujet même et presque les expressions de la première Catilinaire. La seule différence est que cette partie avait été précédée dans le discours-original par une sorte de combat singulier entre les deux adversaires, qui ne se retrouve plus, au moins sous cette forme, dans celui que nous possédons.

Chez nous, dans nos assemblées politiques, les luttes personnelles sont sévèrement défendues. Le règlement les interdit, et dès qu’elles menacent de se produire, le président, sans y réussir toujours, s’efforce de les arrêter. A Rome, on leur laissait une pleine liberté. Sous le nom d’altercatio ou d’interrogatio, elles avaient pris une place régulière, officielle, dans les combats de la parole ; tantôt elles précédaient le discours suivi (oratio perpetua), tantôt elles lui succédaient ; il y avait même des cas où elles étaient tout le discours, par exemple dans les affaires criminelles, où le témoin était livré à l’avocat de l’adversaire, qui l’embarrassait de questions insidieuses, le troublait, le raillait, pour le rendre ridicule ou suspect. Les lettres de Cicéron montrent que, dans le Sénat lui-même, malgré la gravité qu’on attribue d’ordinaire à cette auguste assemblée, ces combats corps à corps, qui n’existaient pas à l’origine, étaient devenus très fréquens. Avec la vivacité de son esprit et sa verve mordante, il devait y être incomparable.

Mais quand plus tard il donnait son discours au public, il comprenait bien que l’altercatio n’y pouvait guère avoir de place. « Ces dialogues passionnés, disait-il, ces vives ripostes, n’ont toute leur force et tout leur agrément que quand on assiste au débat et qu’on participe à la chaleur de la discussion ; » et il les fondait habilement dans le discours. C’est ce qu’il a fait pour la première Catilinaire. L’altercatio en a disparu, et pourtant il semble qu’en cherchant bien, on en retrouve quelque trace. L’ardeur de la lutte y est restée, et même dans ces phrases qui se suivent, le dialogue parfois se devine. L’orateur presse son adversaire d’interrogations passionnées : « Te souviens-tu ?… peux-tu nier ?… » Il note ses réponses, quand il en fait : « Tu me dis : Fais une proposition au Sénat. » Il triomphe encore plus de son silence : « Pourquoi donc te taire ? essaie de me contredire ; je te convaincrai de mensonge. » Par momens, il paraît comme enivré de son succès, et sa joie se trahit par cet air d’insolence d’un homme qui brandirait bravement une épée contre l’ennemi qui se dérobe : non feram, non patiar, non sinam ! Si dans cette partie même, où il ne pouvait pas reproduire exactement le discours primitif, il tient encore à s’en rapprocher, s’il veut au moins de quelque manière en rappeler le souvenir, pourquoi s’en éloignerait-il ailleurs sans nécessité ? il n’avait aucune raison de refaire ce qui avait si parfaitement réussi et obtenu tout le résultat qu’il souhaitait. Il est donc naturel qu’il ait fidèlement reproduit ses paroles, et, pour les reproduire, il lui suffisait de consulter les notes que ses secrétaires avaient prises soit pendant qu’il parlait, soit plus tard, ou de se fier à sa mémoire dont on connaît la merveilleuse fidélité. C’est ce qu’il a fait pour ses autres discours, c’est ce qu’il a dû faire pour celui-ci. Sans doute, il n’est pas impossible qu’il ait cru devoir appuyer sur quelques points, qu’il avait plus rapidement traités la première fois, encore que la première Catilinaire soit assez courte et dans les limites ordinaires d’un discours sénatorial ; peut-être aussi a-t-il arrondi quelques périodes, ajouté quelque trait piquant, quelque épithète élégante, par amour-propre incurable de lettré ; mais ces changemens ont dû être de fort peu d’importance, et l’on est en droit de croire que, pour l’essentiel, le discours que nous lisons aujourd’hui est à peu près le même que celui qui fut prononcé devant le Sénat romain dans cette glorieuse journée.

Ce point acquis, abordons le discours lui-même. Rien de plus délicat, de plus compliqué que les circonstances dans lesquelles Cicéron prend la parole. Il veut obtenir de Catilina qu’il s’éloigne volontairement de Rome. Il emploie, pour le convaincre, toutes les ressources de son art ; il mêle les menaces aux prières ; il énumère, avec une franchise qui ne paraît pas toujours fort adroite, les raisons qu’il a de le lui demander. On ne sera pas surpris qu’il songe à sa sécurité personnelle. Souvenons-nous que le matin même il avait été l’objet d’une tentative d’assassinat, et que ce n’était pas la première. Après avoir essayé plusieurs fois de le faire tuer sur la voie publique, on venait d’envoyer des gens l’assassiner chez lui. Son émotion, et même sa frayeur se comprennent. Entre lui et cet ennemi, qui ne lui laisse aucun répit, il lui faut mettre une barrière, ou, comme il dit, « placer un mur » qui lui permette de respirer en paix. Mais, s’il est préoccupé de ses dangers, on comprend bien qu’il insiste encore plus sur ceux que courent ses concitoyens. Il est convaincu qu’en éloignant Catilina, il assure la tranquillité publique. Ce qu’il y a de curieux dans la situation, c’est que Catilina est aussi désireux de s’en aller que Cicéron de le voir partir. On pense bien que leurs raisons ne sont pas les mêmes. Cicéron croit que le départ de Catilina est le salut de la république, et Catilina qu’il en sera la perte, et les motifs qui le leur font croire sont faciles à comprendre. Catilina est avant tout un soldat ; il a peu de confiance dans ses partisans de Rome, qui parlent tant et agissent si peu. Il lui tarde de se trouver au milieu de ces vieilles bandes qui lui semblent la véritable force de la conjuration. Pour Cicéron, que la politique a occupé toute sa vie, qui ne jette guère les yeux au-delà de cette ville qu’il n’a presque jamais quittée, la conjuration est toute à Rome, et c’est là qu’il faut la combattre et la vaincre. Le reste sera l’affaire des légions dont la victoire ne lui paraît pas douteuse. D’ailleurs il connaît aussi bien que Catilina ce que valent les conjurés de Rome. Il sait que leur chef seul est à craindre, et il pense qu’une fois qu’il n’y sera plus, on aura facilement raison des autres. Voilà pourquoi il souhaite si ardemment son départ.

On dira sans doute qu’il n’avait pas besoin de le prier avec tant d’instances de partir, puisqu’il pouvait l’y contraindre. Le sénatus-consulte dont il était armé lui en donnait le pouvoir, et si, comme on l’a vu, il répugnait à se charger seul d’une initiative aussi redoutable, il pouvait demander franchement au Sénat de partager la responsabilité avec lui. Mais il pouvait craindre aussi que le Sénat s’y refusât ; il n’ignorait pas qu’un grand nombre de sénateurs, la majorité peut-être, n’était pas disposée à prendre des mesures compromettantes. Ce qui prouve qu’il le savait, c’est un incident curieux qui se passa pendant la lutte. A un moment où Cicéron pressait le plus vivement son adversaire de partir de lui-même et de ne pas attendre que le Sénat le condamnât à l’exil, Catilina, payant d’audace, répondit qu’au contraire il voulait lui faire décider la question. « Fais-en la proposition, dit-il au consul, et s’il me condamne, j’obéirai. » Pour parler avec cette assurance, il fallait qu’il ne doutât pas que le Sénat n’en ferait rien. Cicéron aussi le soupçonnait, et, comme il ne voulait pas s’exposer à un refus, il s’en tira par un expédient habile. « Non, lui répondit-il, je ne ferai pas une proposition formelle, qui répugne à mon caractère[7], mais tu vas savoir tout de même ce que le Sénat pense de toi ; » puis, s’adressant encore plus directement à lui et avec plus de force : « Catilina, lui dit-il, sors de Rome, délivre la république de ses terreurs, et, si c’est ce mot que tu attends, pars pour l’exil. » Le mot lâché, il se tut. Le Sénat ne répondit rien. Aucune approbation ne se fit entendre, mais aussi aucun murmure. Alors Cicéron reprenant la parole : « Tu vois, dit-il, ils m’ont entendu et ils se taisent. Qu’est-il besoin que leur voix te bannisse, quand leur silence te dit leur sentiment ? » et il continua sur ce ton. Il était donc convaincu qu’il ne pouvait demander aux sénateurs d’autre manifestation que de ne rien dire ; leur courage n’allait pas plus loin que le silence. Cette scène est caractéristique ; il faut s’en souvenir quand on est tenté d’accuser Cicéron de faiblesse. Que pouvait-il faire, n’ayant pour appui que des gens qu’il savait incapables de résolutions viriles ? Puisqu’il n’ose pas imposer l’exil à Catilina, il se voit réduit à le lui conseiller[8]. Il lui montre, avec toute l’habileté de son éloquence insinuante, la honte qu’il y a pour lui à vivre parmi des concitoyens qui le redoutent et qui le détestent. Il va jusqu’à s’attendrir sur le sort que lui fait cette haine générale. Il lui demande, à plusieurs reprises, de s’en aller, comme un service personnel, et suppose que Rome elle-même prend la parole pour l’en prier, quoiqu’il sache très bien que Catilina n’avait aucun désir de rendre service à ses ennemis, et qu’un homme comme lui, qu’il accuse de vouloir mettre le feu à la ville, ne pouvait pas être très sensible à la prosopopée de la Patrie. Il faut avouer que tout ce pathétique ne paraît guère de nature à toucher Catilina, et même qu’il risquait d’amener un résultat contraire. N’était-il pas à craindre qu’à force de le presser de partir on ne lui inspirât, malgré la décision qu’il avait prise, quelque velléité de rester[9] ? Mais puisque Cicéron ne croyait pas pouvoir employer la violence, il était bien obligé de recourir à la persuasion.

Il est vrai qu’il avait un moyen plus facile de sortir d’embarras : il lui suffisait de se taire ; il savait que Catilina était décidé à s’en aller, et que tous ses préparatifs étaient faits, il n’avait donc qu’à le laisser partir. Mais c’est précisément ce qu’il ne voulait pas. Il fallait qu’il ne partît que dans certaines conditions qui lui rendraient le retour impossible. S’il paraissait céder à la force, on pouvait croire qu’il était victime d’un abus d’autorité, et il se serait trouvé des gens pour le plaindre. Au contraire en partant de lui-même, sous les reproches des honnêtes gens, et parce qu’il sentait bien qu’il ne lui était plus possible de rester, il semblait reconnaître les crimes dont on l’accusait ; et il devenait impossible d’en douter puisqu’il les avouait lui-même. De cette façon il ne restait plus d’incrédules et on obtenait ainsi cette unanimité d’opinion qui devait sauver la république. Mais pour y réussir, pour amener ce départ à la fois volontaire et forcé, il fallait que le discours de l’orateur flottât sans cesse entre la menace et la prière. C’est le caractère de la première Catilinaire, et voilà pourquoi elle est au premier abord si difficile à comprendre. L’embarras de la situation s’y reflète, et cet embarras est tel que Cicéron lui-même, quand, le lendemain, il raconta au peuple ce qui venait de se passer, manquait de termes pour expliquer comment il s’était fait que Catilina fût parti. « Nous l’avons chassé, disait-il, ou, si vous aimez mieux, nous lui avons ouvert les portes, ou, mieux encore, nous l’ayons accompagné de nos paroles pendant qu’il s’en allait. » La première expression (ejecimus) est évidemment trop forte, et Cicéron s’est défendu lui-même, un peu plus loin, de l’avoir mis dehors ; ce n’est que plus tard qu’il s’en est fait honneur comme d’un titre de gloire. Le second mot (emisimus) est déjà plus juste ; on ne lui a pas seulement tenu la porte ouverte, on l’a un peu poussé pour qu’il sortît, comme on faisait aux bêtes qu’on lançait dans l’arène ; mais le dernier (egredientem verbis prosecuti sumus) est la vérité même. Catilina partait ; Cicéron l’a accompagné de ses invectives. On ne devait pas le laisser quitter Rome fièrement, la tête haute, comme un de ces généraux de l’ancien temps au--quel ses amis faisaient cortège du Capitole aux portes de la ville, lorsqu’il allait prendre le commandement d’une armée. Il fallait qu’au dernier moment une voix éloquente soulevât contre lui l’indignation des honnêtes gens, et qu’il s’en allât le front courbé sous les anathèmes du consul. Tel était le dessein de Cicéron dans sa première Catilinaire, et puisqu’il y a réussi, Salluste a bien raison de dire « qu’elle fut utile à la république. »


V

Pendant le discours de Cicéron, Catilina s’était ressaisi ; quand le consul se rassit, il prit la parole pour lui répondre. Il voyait bien que l’assemblée ne lui était pas favorable et qu’il fallait d’abord la ramener. Au lieu de ce ton insolent qu’il avait pris dans la séance où il répondit à Caton, Salluste dit « qu’il baissa les yeux et parla d’une voix suppliante ; » ce n’était pas son habitude. Mais il n’avait pas les mêmes raisons de ménager Cicéron ; au contraire, il chercha en le malmenant à flatter les passions aristocratiques de son auditoire. Il parla de la gens Sergia, des services de ses aïeux et des siens et « demanda s’il était possible de croire qu’un patricien, comme lui, issu d’une telle race, eut voulu perdre la république, tandis qu’elle serait sauvée par M. Tullius, un citoyen de la veille, presque un étranger[10]. » Il voulait continuer sur ce ton, mais on ne le laissa pas poursuivre ; les belles paroles du consul résonnaient encore à toutes les oreilles. Il fut interrompu, traité par tout le monde d’ennemi public et sortit furieux de la curie.

Il ne lui restait plus qu’à quitter Rome. On a vu qu’il y était décidé. Il paraît bien pourtant qu’au dernier moment il hésita, puisqu’on dit « qu’il roulait mille projets dans son esprit. » Il allait jouer la partie suprême et pouvait se demander si vraiment il avait raison de s’éloigner du Forum et du Sénat et de laisser à d’autres la direction de son entreprise. Mais, d’un autre côté, il voyait que le gouvernement se préparait à la lutte et qu’il allait lever des troupes. Il avait intérêt à le devancer et à mettre sa petite armée en mouvement, avant qu’on eût le temps de réunir des légions. De plus, la scène à laquelle il venait d’assister devait lui donner à réfléchir. Il ne pouvait plus douter du changement qui se faisait dans l’opinion publique. Ses projets commençaient à être connus et condamnés. Le consul et le Sénat avaient, pour la première fois, donné quelques preuves d’énergie : on pouvait s’attendre à tout. Au milieu de la nuit, pendant qu’il écrivait à Catulus pour l’informer de ses résolutions, on vint lui dire qu’on se préparait à l’arrêter[11]. Il le crut, et se hâta de partir avec quelques fidèles.

L’émotion dut être grande à Rome le lendemain, quand on apprit son départ. Depuis quelques jours, la ville était en train de changer d’aspect. Les précautions prises par le consul, et qu’il se gardait bien de dissimuler, avaient tout d’un coup révélé le danger. Des jouissances d’une longue paix, on se trouvait brusquement jeté dans les terreurs d’une guerre civile. Tout le monde était inquiet, agité. « Les femmes surtout, pour qui, en raison de la puissance de la république, les craintes de la guerre étaient chose inconnue, se livraient à une douleur bruyante ; elles tendaient les mains au ciel, s’apitoyaient sur leurs enfans, pressaient les passans de questions et s’effrayaient de tout : » Quand on vit Catilina sortir de Rome, personne ne douta plus que les hostilités allaient commencer.

Cicéron en doutait moins que tous les autres. Aussi s’empressa-t-il de prendre les mesures les plus urgentes pour mettre la ville à l’abri d’un coup de main. Avec les hommes dont il disposait, quoiqu’ils fussent peu nombreux, il croyait pouvoir répondre de la sûreté des rues. Il recommanda plus que jamais aux citoyens de veiller à la défense de leurs maisons. Dès la première heure, les colonies, les municipes de l’Italie furent prévenus de fermer leurs portes et de se tenir sur leurs gardes. Ce n’était pas assez ; pour avoir raison de Catilina, il fallait songer à réunir des forces sérieuses. Par un hasard heureux, il y avait aux portes de Rome deux généraux, Q. Marcius Rex et Q. Metellus Creticus, qui demandaient les honneurs du triomphe, auxquels ils avaient droit, et qu’on leur contestait. En attendant qu’on les leur accordât, ils avaient gardé quelques troupes, selon l’usage, pour accompagner leur char triomphal, quand on leur permettrait de monter au Capitole. On usa sans retard de ces soldats qu’on avait sous la main : Metellus fut envoyé dans l’Apulie, où les esclaves remuaient, Marcius Rex à Fæsulæ, et même ce dernier, qui était parti avant la séance du 7 novembre, parvint à y devancer l’arrivée de Catilina. En même temps, on ordonna des levées autour de Rome, et on décida d’en former une armée, qui serait placée sous le commandement de l’autre consul, Antoine. Les deux préteurs, Q. Pompeius Rufus et Q. Metellus Geler, furent envoyés en toute hâte, l’un à Gapoue, l’autre dans le Picenum, au pied de l’Apennin. Là, se trouvaient trois légions qui probablement surveillaient les mouvemens des Gaulois (legiones galli-canæ). Metellus reçut l’ordre de les compléter et d’empêcher Catilina de se jeter dans la Gaule cisalpine. Ces mesures étaient habiles et elles devaient avoir un plein succès. Elles font grand honneur aux hommes de guerre qui conseillaient Cicéron, et à Cicéron lui-même, qui les adopta résolument et les fit exécuter. Il faut reconnaître que cet homme de parole s’est montré ici un homme d’action.

Comme il fallait les faire agréer par le Sénat, le Sénat fut immédiatement convoqué[12], Mais, afin qu’il n’y eût pas de temps perdu, pendant que les sénateurs se rendaient à la curie, Cicéron réunit le peuple autour de la tribune et prononça ce qu’on appelle la seconde Catilinaire.

Ce discours a une grande qualité, la plus grande qu’un discours puisse avoir : il est vivant. C’est du reste le caractère de presque tous ceux que Cicéron a prononcés devant le peuple. Ses harangues sénatoriales ont plus de magnificence, mais elles sont aussi plus froides, plus apprêtées. Quand il parle au peuple, on sent qu’il est tout à fait à son aise, il y met plus de gaîté et d’entrain. Il avait bien raison, dans sa polémique avec Brutus, à propos des Attiques, de prétendre qu’il était un orateur populaire.

Cicéron montait à la tribune pour apprendre au peuple ce qui venait de se passer, mais son dessein était surtout de l’empêcher d’en concevoir quelque alarme, et il lui devait être d’autant plus facile de le rassurer qu’en ce moment il avait lui-même une pleine confiance. Comme il arrive souvent aux timides, il était tenté de croire qu’on supprime un danger quand on l’éloigné. Le départ de Catilina, lui paraît être le salut définitif de la république : aussi sent-on, au début de son discours, sa joie qui déborde. C’est vraiment un chant de triomphe qu’il entonne : exultat, triumphat oratio mea ; les mots se pressent sur ses lèvres pour dire que l’ennemi public n’est plus à Rome : abiit, excessit, evasit, erupit. Il vient à peine d’en sortir, et il lui semble déjà que tout a pris un air nouveau ; relevata mihi et recreata respublica videtur. Pour achever de convaincre ceux qui l’écoutent que le succès est certain, ne suffit-il pas d’opposer les uns aux autres les défenseurs de la république et ses adversaires ? Ce parallèle est l’occasion pour lui de nous faire de ces peintures où il excelle. Tout le parti de Catilina, avec ses divisions et ses subdivisions, passe devant nos yeux. Le peuple devait trouver un grand plaisir à ces portraits si vivans et sous lesquels il était aisé de mettre des noms propres. Cicéron insiste moins sur l’armée de l’ordre ; une courte énumération lui suffit : il se contente de rappeler qu’elle comprend le Sénat, les chevaliers, le véritable peuple romain, les colonies, les municipes, « la fleur et la force de l’Italie. » S’il n’en dit pas davantage, c’est qu’il n’a pas beaucoup de bien à en dire ; il conserve peu d’illusions sur ses partisans : il sait par expérience qu’on ne les retrouve pas toujours au moment du danger, qu’ils sont timides, irrésolus, attachés à leur intérêt, qu’ils craignent de se compromettre, qu’ils tiennent surtout à n’être pas troublés dans leur tranquillité. Ce qui prouve qu’il les connaît, c’est qu’à deux reprises, il leur promet qu’il conservera la paix « sans qu’ils se donnent aucun embarras et que leur repos soit troublé[13]. » Ils n’étaient pas gens à sacrifier la régularité de leurs habitudes et de leurs plaisirs au salut de la république.

Une des raisons qui rendaient Cicéron si heureux du départ de Catilina, c’est qu’il lui semblait que désormais il ne pouvait rester de doute sur ses projets. « Enfin, disait-il, nous allons combattre au grand jour ; le voilà réduit à faire ouvertement son métier de brigand. Le but que je me proposais, je l’ai atteint, il n’y a plus personne qui ne soit forcé d’avouer l’existence de la conjuration. » Il se trompait, tout le monde ne fut pas convaincu. Il restait des gens, — en petit nombre sans doute, — qui affectaient de croire, ou de dire, que Catilina n’était pas coupable et qui accusaient le Sénat de l’avoir exilé sans jugement. Ils disaient que cet homme de bien avait accepté sans se plaindre un arrêt injuste, pour ne pas troubler la tranquillité publique ; qu’il n’était pas vrai, comme on le prétendait, qu’il se rendît au camp de Manlius ; qu’au lieu d’aller prendre le commandement de troupes révoltées, il se dirigeait tout simplement vers Marseille, c’est-à-dire vers la ville que les grands personnages bannis de Rome choisissaient de préférence pour y passer le temps de leur exil. C’est ce qu’avait prétendu Catilina lui-même en partant, et ce qu’il écrivit à quelques-uns de ses amis, sans doute pour qu’on n’eût pas l’idée de le poursuivre. Cicéron se contentait de répondre qu’il voudrait bien que ce fût vrai, et qu’en bon citoyen, il serait heureux qu’on pût éviter ainsi une guerre civile, mais que malheureusement il n’était que trop sûr de ce que Catilina voulait faire. « Dans trois jours, disait-il, vous saurez où il est allé. » Il était parti par la voie Aurélia, qui en effet pouvait mener à Marseille comme à Fæsulæ. Il semblait s’éloigner à regret et marchait lentement. Il s’arrêta même pendant trois jours à Arretium, chez un ami. De là, il se rendit au camp de Manlius où il revêtit les ornemens consulaires et se lit précéder par les faisceaux. C’était jeter le masque. Le Sénat, en l’apprenant, les déclara, lui et Manlius, ennemis de la patrie ; c’était les mettre tous les deux hors la loi.

Le jour de son départ, il se passa un événement qui dut faire une impression profonde dans Rome. Un jeune homme, A. Fulvius, fils d’un sénateur, qu’entraînait sans doute cet empire que Catilina exerçait sur la jeunesse, se mit en route pour le suivre ; mais il fut rejoint par son père, qui le ramena chez lui, le condamna à mourir et le fit exécuter. On n’était plus accoutumé à ces sévérités d’autrefois, et il est probable que beaucoup en furent épouvantés. Salluste, qui a raconté le fait, n’ajoute pas un mot d’éloge ou de blâme. Quelques années plus tard, Virgile, dans le souvenir qu’il donne aux grands Romains de la république ayant à dépeindre le consul Brutus, juge et bourreau de ses enfans, se demande quel jugement la postérité portera sur cette action que les aïeux ont glorifiée. Quant à lui, il ne peut s’empêcher de jeter un cri d’immense pitié :


Infelix ! utcumque ferent ea facta nepotes,
Vincet amor patriæ !


GASTON BOISSIER.


  1. Voyez la Revue du 15 mars et du 1er avril.
  2. Par ce mot tabulæ novæ, ou réfection des registres, il faut entendre une sorte de banqueroute légale. On détruisait les registres anciens sur lesquels les dettes étaient inscrites, et, sur les nouveaux, les dettes étaient diminuées ou entièrement supprimées. L’État était intervenu déjà plusieurs fois pour régler de cette manière les différends entre les créanciers et les débiteurs. On se souvenait qu’en 668, le consul Valerius Flaccus avait réduit les dettes d’un quart. C’est probablement ce que Catilina se proposait de faire.
  3. Histoire de Jules César, I, 275.
  4. « C’était une chose hors d’usage à Rome, dit le président de Brosses, où les officiers militaires mêmes ne portaient jamais d’arme. »
  5. Exclusi sunt, dit simplement Cicéron, et Salluste : janua prohibiti. Ces expressions étranges me font souvenir d’un mot piquant de Sieyès. Pendant le Directoire, époque de désorganisation sociale qui rappelle les derniers temps de la république romaine, un certain Poulie avait pénétré dans la maison de Sieyès et lui avait tiré sans résultat un coup de pistolet. Quand l’affaire vint en jugement, comme Sieyès voyait que le tribunal ne paraissait pas disposé à condamner son assassin, il rentra tranquillement chez lui et dit à son concierge : « Si Poulie revient, vous lui direz que je n’y suis pas. » — Cicéron attribue la tentative d’assassinat à deux chevaliers, mais comme Salluste cite les noms, il est probable qu’il a été mieux renseigné.
  6. De là sans doute l’expression agere causam, pour signifier plaider un procès, et le mot d’actio pour dire un plaidoyer.
  7. Cat., 1, 8 : non feram id quod abhorret a meis moribus. — Mérimée, dans sa Conjuration de Catilina, suppose que Cicéron veut dire qu’il est contraire à ses principes politiques de prendre l’avis du Sénat pour la condamnation des conjurés, et l’accuse de s’être mis en contradiction avec lui-même lorsque, quelques jours plus tard, il appela le Sénat à juger Lentulus et ses complices. C’est une erreur. Cicéron parle de ses principes d’humanité, de la douceur naturelle de son caractère qui lui rend ce rôle d’accusateur odieux. C’est ce qu’il répète dans tous les discours qu’il a prononcés à cette époque, même dans ceux où il est forcé, malgré lui, de demander des mesures de rigueur.
  8. I Catil., 5 : non jubeo, sed, si me consulis, suadeo.
  9. Je serais assez tenté de croire que, s’il a vraiment ajouté quelque chose à son discours en le publiant, ce doit être ces adjurations réitérées qui ne nous paraissent pas toujours fort adroites. Mais il avait intérêt à leur donner plus d’importance pour faire croire qu’il avait eu plus de part à la fuite de Catilina.
  10. Le terme dont se servit Catilina est plus vif. Il dit que Cicéron était à Rome un simple locataire, inquilinus.
  11. Sali., 35 : plura quum acribere vellem, nuntiatum est vim mihi parari.
  12. La convocation du Sénat pouvait se faire très vite. Il était de règle que jamais un sénateur ne s’éloignait, de chez lui sans dire où l’on pourrait le trouver si les huissiers, qu’on appelait viatores, venaient le chercher.
  13. II Catil., 12 : Sine vestro motu, sine ullo tumultu. — 13 : Minimo motu, nullo tumultu.