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La Conquête de l’Algérie - Le Gouvernement du général Bugeaud/03

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La Conquête de l’Algérie - Le Gouvernement du général Bugeaud
Revue des Deux Mondes3e période, tome 85 (p. 771-803).
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LA
CONQUÊTE DE L'ALGERIE

LE GOUVERNEMENT DU GENERAL BUGEAUD

III.[1]
L’OUARENSENIS. — PRISE DE LA SMALA. — RUPTURE DU MARÉCHAL ET DE CHANGARNIER.


I.

« Abd-el-Kader a perdu les cinq sixièmes de ses états, tous ses forts ou dépôts, son armée permanente, et, qui pis est, le prestige qui l’entourait encore en 1840. S’il n’a pu nous résister lorsqu’il disposait de l’impôt et du recrutement sur tout le pays, lorsqu’il avait une armée permanente et des provisions de guerre, lorsque toutes les tribus marchaient à sa voix partout où il l’ordonnait, comment lutterait-il aujourd’hui avec quelque succès lorsqu’il ne s’appuie que sur une poignée de tribus déjà ruinées en partie? Il peut prolonger quelque temps le malheur de quelques populations par des entreprises de partisan : il ne peut reconquérir sa puissance. » Voilà ce que le général Bugeaud écrivait au maréchal Soult en résumant la campagne de 1842; et il ajoutait: « Je ne sais où il portera ses pas. » Le général Bugeaud allait être, plus tôt qu’il ne pensait, tiré d’incertitude.

A peine les colonnes françaises venaient-elles de quitter l’Ouarensenis, qu’Abd-el-Kader y reparaissait, rapide comme la foudre, terrible comme elle. Aux tribus qui s’étaient sauvées par une fausse soumission, il pardonna aisément; mais à celles qui s’étaient sincèrement soumises, il fut impitoyable. Tel était le cas des Ouled-Kosséir et des Attaf. Leurs douars furent mis à sac, leurs grands décapités. L’émir n’osa pas faire tomber la tête de Mohammed-bel-Hadj, le grand chef des Beni-Ouragh, mais il l’envoya, chargé de fers, à la smala.

En même temps qu’il terrifiait les uns, il abusait les autres par des mirages de paix. Il n’y avait pas jusqu’à la présence du duc d’Aumale en Algérie qui ne lui servît de prétexte. « Le gouvernement de la France, faisait-il écrire partout, et le roi des Français veulent traiter avec la nation arabe ; le gouverneur seul veut faire obstinément la guerre ; mais son temps est fini, et le fils du roi lui-même a été envoyé dans le pays pour hâter la conclusion des négociations. » Quand il convoquait les goums de tout l’Ouarensenis, c’était, assuraient ses courriers, pour qu’il pût se présenter devant le prince avec une escorte imposante. La terreur et la ruse aidant, il avait réuni en quelques jours des forces considérables, et, sûr de l’Ouarensenis, il était passé dans le Dahra. A la voix de Barkani, qui l’y avait devancé, les belliqueux Beni-Menacer s’étaient déjà mis en insurrection.

Quand ces nouvelles arrivèrent à Alger, elles purent surprendre le général Bugeaud, elles ne le troublèrent pas. On eut alors la preuve évidente des qualités supérieures de cet homme de guerre, la résolution et le sang-froid. Comme la révolte, flagrante dans le Dahra, pouvait gagner, par l’Ouarensenis, tout le Tell et le sud même, il mit de tous côtés en campagne des colonnes mobiles. Au général de Bar, il prescrivit de marcher d’Alger sur Cherchel ; au général Changarnier, de concourir à ce mouvement à l’ouest de Miliana; au lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, de couvrir contre Ben-Allal les Beni-Zoug-Zoug, les Djendel et les Ayad; au duc d’Aumale, de se porter de Médéa vers Boghar ; à La Moricière et au général Gentil, qui avait remplacé d’Arbouville à Mostaganem, de surveiller la lisière occidentale de l’Ouarensenis et du Dahra.

Le grand effort de la répression commença, le 20 janvier 1843, contre les Beni-Menacer. Le général de Bar, excellent homme, très attaché au gouverneur, mais de facultés moyennes, n’y réussit pas d’abord ; après deux petits engagemens soutenus le 23 et le 24, il fut obligé de rétrograder devant l’insurrection. À cette nouvelle, le général Bugeaud lui envoya 1,500 hommes de renfort et le colonel Picouleau, du 64e ; puis il s’embarqua lui-même pour Cherchel avec les deux derniers bataillons disponibles de la division d’Alger. Le 30 janvier, il attaqua par l’ouest les Beni-Menacer, que le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, sorti de Miliana, devait aborder par le sud ; mais la pluie, la neige, la tempête, vinrent en aide aux insurgés, si bien que les deux colonnes furent contraintes, moins par l’ennemi que par les élémens conjurés, de rentrer le même jour, 7 février, l’une à Miliana, l’autre à Cherchel.

On ne pouvait demeurer sous l’effet moral de cette tentative avortée. Elle fut reprise, le 12 février, par le général de Bar et le colonel Picouleau. Quelques tribus, les Zatima entre autres, demandèrent l’aman et présentèrent les chevaux de gâda ; d’autres, excitées par les fils de Barkani, firent une résistance acharnée ; mais Saint-Arnaud étant arrivé au soutien de Picouleau, elles finirent par céder aussi, de sorte que le général de Bar annonça triomphalement au gouverneur la soumission de tous les Beni-Menacer. Il en eut tout de suite le démenti. Quand Saint-Arnaud voulut regagner Miliana, il fut attaqué vigoureusement, le 28 février, dans la région la plus âpre de ce pays difficile, par quatre fractions récalcitrantes de la tribu imparfaitement pacifiée ; il s’en tira sans doute, mais non sans avoir éprouvé des pertes sensibles. Quelle que fût l’amitié du gouverneur pour le général de Bar, il ne put se tenir de glisser dans son rapport cette remarque ironique : « Il paraît qu’on ignorait l’existence de ces quatre fractions, car le amènerai de Bar et le colonel Picouleau m’assuraient que toutes les fractions de cette tribu puissante étaient soumises. »

lin fort contingent des Beni-Menad s’était joint aux Beni-Menacer : la défection d’une tribu limitrophe de la Métidja ne pouvait rester impunie. Le 3 mars, les Beni-Menad se virent cernés de trois côtés par le général de Bar, Changarnier et le gouverneur. Dans l’enceinte fermée par les baïonnettes, ils attendaient en tremblant ce qui allait être décidé de leur sort. Le général Bugeaud fit approcher les grands et leur dit : « Abd-el-Kader, en pareil cas, ferait tomber vos têtes sur-le-champ, et vous l’avez mérité, puisque, oubliant l’humanité, la douceur et la réserve dont nous avons usé envers vous, plusieurs ont pris part aux combats des Beni-Menacer, tandis que d’autres préparaient la révolte ; mais je veux vous prouver que nous ne sommes pas barbares comme celui que vous appelez votre sultan. Sachant d’ailleurs que la plupart des familles sont innocentes des manœuvres des chefs, je leur rends la liberté, leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux : mais je vais prendre en otage les principaux d’entre vous, et je frapperai une amende qui devra être payée par les plus coupables. »

Quant aux Beni-Menacer, le général de Bar retourna chez eux, sans pouvoir obtenir encore de ces rudes guerriers cette absolue soumission dont il s’était flatté naguère. Il fallut y employer «le montagnard. »

Changarnier occupait alors les troupes de son commandement à construire une route carrossable entre Blida et Miliana, par la gorge de l’Oued-Djer et le col du Gontas. Des détachemens répartis sur les ateliers et des garnisons de Miliana et de Cherchel mises à sa disposition, il forma sept petites colonnes, qui, dans la nuit du 1er au 2 avril, convergèrent toutes vers le centre de résistance des Beni-Menacer. Le pays fut saccagé, plus de mille prisonniers tombèrent entre les mains du général ; mais les réguliers de Barkani lui échappèrent, et, quoiqu’il eût fait faire à la soumission un grand pas, il s’en fallut encore de quelque chose qu’elle fût sans retour et complète. Ce qu’il y avait à noter particulièrement dans cette expédition des « sept colonnes, » c’est que les Chénoua, les Beni-Menad et les Hadjoutes eux-mêmes y avaient pris part.

Pendant cette longue série de petites opérations entre Miliana et Cherchel, le duc d’Aumale avait dirigé avec un remarquable entrain sa pointe sur Boghar. Il y était arrivé le 26 janvier, quatre jours après être sorti de Médéa, et tout de suite il avait fait exécuter par les spahis du colonel Jusuf et le goum des Ouled-Aziz une razzia sur deux cheikhs des Ouled-Antar, suspects de connivence avec Ben-Allal. Le soir même, tandis que ce premier succès était fêté au bivouac, le chef des Bou-Aïch fit avertir le prince que la khasna autrement dit le trésor de Ben-Allal, comprenant à la fois sa fortune personnelle et la caisse militaire, se trouvait aux environs, sous la garde de Djelloul-ben-Ferhat, chef de la minorité réfractaire de ces Ayad dont Ameur, son frère, commandait la majorité soumise, et que Djelloul, sans le moindre souci du côté de Boghar, ne s’inquiétait que des mouvemens d’une colonne sortie de Miliana dans la direction de Teniet-el-Had. Le surlendemain, 28 janvier, la khasna de Ben-Allal était entre les mains du prince : à la pointe du jour, 700 cavaliers des goums, soutenus par 200 spahis, étaient tombés sur les douars de Djelloul et avaient fait un butin énorme. Accouru trop tard à la défense de sa fortune, Ben-Allal n’avait pas osé en tenter la recouvrance et s’était retiré vers les ruines de Takdemt.

De retour à Médéa, le duc d’Aumale reçut du gouverneur l’ordre de se porter à l’est, où Ben-Salem essayait de soulever les tribus du Sebaou contre l’autorité du khalifa Mahi-ed-dine, institué par le général Bugeaud l’année précédente. La colonne formée par le prince comprenait 2,000 baïonnettes, 200 chevaux des spahis, 500 des goums et deux obusiers de montagne. Elle se mit en mouvement dans les premiers jours de mars, foula en passant les Beni-Djaad, qui avaient donné asile à Ben-Salem, et, malgré la surprise d’une tourmente de neige qui la fit cruellement souffrir, elle atteignit l’Isser le 10, et attaqua franchement, le lendemain, les Nezlioua, que soutenait le bataillon régulier de Ben-Salem. Mis en déroute, les Kabyles virent pendant deux jours leur territoire dévasté, leurs villages brûlés. La leçon était suffisante. Le duc d’Aumale, après avoir touché à Bordj-Bouira et côtoyé le Djebel-Dira, rentra, le 21 mars, à Médéa, avec sa colonne satisfaite, parce qu’elle était bien conduite.


II.

Dans la nouvelle crise soulevée par Abd-el-Kader, des deux provinces d’Oran et d’Alger, c’était la première qui, contrairement aux précédens, était par comparaison la plus calme. Sans cesser d’avoir l’œil sur les Flitta ni de leur infliger quelque correction de temps à autre, La Moricière s’occupait à mettre un peu d’ordre dans l’organisation des tribus soumises et l’administration du territoire conquis. Son aide principal en ces matières délicates, le lieutenant-colonel Daumas, lui avait été enlevé, en même temps que le colonel Pélissier, son chef d’état-major, par le gouverneur, qui les avait attachés l’un et l’autre au service d’Alger, celui-ci comme sous-chef de l’état-major-général de l’armée d’Afrique, celui-là comme directeur des affaires arabes. Au colonel Pélissier avait succédé le commandant de Crény ; le commandant de Martimprey, successeur de Daumas, dirigeait d’Oran les affaires arabes de la province, avec le concours du commandant de Barral à Tlemcen, du capitaine d’artillerie Charras à Mascara et du commandant Bosquet à Mostaganem.

C’était cette dernière subdivision qui avait le plus à faire, à cause de l’insurrection du Dahra et du bas Chélif. Dans ces temps difficiles, deux hommes se distinguèrent, le général Gentil, qui commença par secourir, dans le Dahra, les Coulouglis de Mazouna menacés par Abd-el-Kader, et le khalifa Sidi-el-Aribi, dont l’inébranlable fidélité n’eut jamais un moment de crainte pas plus que de défaillance. Dans les premiers jours du mois de mars, un pont fut établi sur le bas Chélif, en dépit de l’opposition acharnée des Beni-Zerouel, qui en comprenaient trop bien l’importance. La communication étant désormais assurée entre les deux rives, le général Gentil se porta, le 15, contre la tribu récalcitrante, dont une partie demanda l’aman, tandis que l’autre se réfugiait dans des cavernes où il eût été trop difficile et surtout trop long de la bloquer. La nécessité de surveiller Abd-el-Kader, qui se tenait en quelque sorte à cheval sur le Chélif, tantôt dans le Dahra, tantôt dans l’Ouarensenis, ne permettait pas au général Gentil de s’éloigner trop du fleuve.

Le 19 mars, il se trouvait chez les Ouled-Khelouf, près du marabout de Sidi-Lekhal. L’enceinte de ce marabout, plus développée qu’à l’ordinaire, formait une sorte de caravansérail ou de fondouk dont le mur était garni à l’intérieur, sur ses quatre faces, d’une série de petites chambres contiguës, couvertes en terrasse et toutes ouvertes sur une vaste cour au centre de laquelle s’élevait la koubba du saint musulman. Une population nombreuse s’était enfermée dans cette enceinte, qu’elle avait crénelée de meurtrières. Une cinquantaine d’hommes armés, se disant Cheurfa, c’est-à-dire descendans ou tout au moins alliés du prophète, étaient sortis au-devant du général, et, tout en lui présentant un cheval de soumission, l’avaient prié, pour ne pas dire sommé, de passer outre. Le général, de son côté, voulait savoir ce qui se cachait derrière cette muraille; il répondit qu’il était décidé à y voir, mais qu’il promettait à tous ceux qui occupaient le marabout la vie sauve. Les députés se retirèrent avec des menaces, et quand l’avant-garde fut à portée, des coups de feu l’accueillirent.

La muraille n’était pas haute : deux compagnies du 32e l’escaladèrent, le colonel en tête ; mais quand elles furent sur les terrasses, une vive fusillade, partie des chambres intérieures, les empêcha quelque temps d’en descendre. Enfin, encouragés par l’exemple du capitaine Hardouin et du sergent Devin, qui sautèrent les premiers dans la cour, les hommes s’y jetèrent après eux; un combat acharné, corps à corps, s’engagea dans chacune de ces niches étroites et sombres, et s’acheva, au bout d’une heure, dans la koubba. On ne connut jamais exactement les pertes des défenseurs ; mais il sortit de l’enceinte sanglante plus de 700 prisonniers, Ouled-Khelouf, Ouled-Sidi-Lekhal et Beni-Zerouel. Cette exécution répandit dans tout l’ouest du Dahra une terreur salutaire et y rétablit la tranquillité pour un temps.

Dans la correspondance échangée, au mois de décembre précédent, entre le général Bugeaud et La Moricière, une question du plus haut intérêt avait été introduite et traitée par celui-ci avec une sagacité pénétrante. « l’occupation de Mascara, et plus tard celle de Tlemcen, par des divisions actives, disait-il, ont en quelques mois plus avancé nos affaires qu’on n’avait pu le faire en dix ans d’expéditions et de combats meurtriers. Si maintenant nous examinons sur la carte l’est de la province entre Chélif et Mina, cette étude nous expliquera de suite la différence des résultats obtenus. Là nos colonnes ne peuvent plus se donner la main en trois jours. Il y a 56 lieues de Mostaganem à Miliana, et 72 de Mascara à Médéa; de là l’inefficacité de nos efforts. Le problème peut donc être posé en ces termes : trouver, entre les quatre places de Mostaganem, Mascara, Miliana et Médéa, un point tel que l’action des troupes qui partiront de chacune d’elles puisse se combiner, en trois jours de marche, avec celle des colonnes parties des autres ; occuper ce point de bonne heure, pour en faire le centre des opérations de la campagne prochaine. »

La Moricière opinait pour la position de Tiaret, non loin des ruines de Takdemt, à la limite méridionale du Tell; mais cette position trop excentrique n’était pas le nœud qui pouvait le plus sûrement rattacher les quatre villes indiquées dans le problème. Sans donner tout à fait l’exclusion à Tiaret, le général Bugeaud lui préféra d’abord un point situé dans la vallée du Chélif, à distance presque égale de Médéa et de Mostaganem. Ce point portait en arabe le nom d’El-Esnam, qui veut dire les idoles, parce qu’on y avait trouvé des débris de statues antiques. Parmi les avantages qu’il pouvait offrir, il y en avait un d’un intérêt considérable, c’est qu’il se trouvait à très peu près sous le méridien de Tenès, de sorte qu’en ouvrant une route de Tenès à El-Esnam, on avait une communication au centre même du Dahra, entre le Chélif et la mer.

En applaudissant au choix du gouverneur, La Moricière eut l’adresse de remettre sur le tapis Tiaret, non plus comme un grand centre militaire à créer, mais comme un humble poste-magasin destiné au ravitaillement des colonnes qui auraient à visiter nécessairement les Hauts-Plateaux. Dans cette mesure on ne peut plus modeste, le projet fut agréé par le gouverneur, qui, en ce temps-là d’ailleurs, était très bien disposé pour ses deux principaux collaborateurs, Changarnier et La Moricière. Afin de tenir entre eux la balance égale, en même temps qu’il concédait à La Moricière l’établissement de Tiaret, il autorisait Changarnier à fonder le pareil dans le sud du Titteri, à Teniet-el-Had. Enfin, pour que la balance fût plus égale encore, ils étaient l’un et l’autre ses candidats au grade de lieutenant-général, et il eut la joie de voir ses propositions accueillies par le ministre de la guerre. Déjà maréchaux de camp du même jour, La Moricière et Changarnier furent promus ensemble le 9 avril.

À ce propos, dans ses Souvenirs d’un vieux zouave, le capitaine Blanc raconte un incident qui n’est pas pour démentir ce qu’on connaît du second des deux nouveaux lieutenans-généraux. « Comme j’ai parlé ailleurs, dit-il, de l’animosité qui existait entre les généraux de Bourjolly et Changarnier, — Et qui datait du combat de l’Oued-el-Alleg, livré le 31 décembre 1839, — je dois rappeler une scène qui eut lieu à Miliana, lorsque la nouvelle de la promotion de ce dernier y parvint. Je la tiens d’un ancien officier d’ordonnance de M. de Bourjolly, qui en fut témoin et qui n’en a pas oublié les détails. M. Changarnier était dans Miliana, et M. de Bourjolly, commandant une colonne dans la vallée du Chélif, campait au marabout de Sidi-Abd-el-Kader. Quand il eut reçu les dépêches qui annonçaient la promotion de son collège, M. de Bourjolly crut ne devoir céder à personne le soin de les lui ai)porter, et, montant aussitôt à cheval, il se rendit à Miliana, suivi de son officier d’ordonnance. Il trouva M. Changarnier sur la place, et, mettant aussitôt pied à terre : « Mon général, lui dit-il, je m’estime très heureux de pouvoir être le premier à vous annoncer que vous êtes nommé lieutenant-général. » À cette nouvelle, M. Changarnier pâlit d’émotion, et, sans adresser un mot de remercîment au messager qui la lui apportait : « Enfin, s’écria-t-il, je puis donc arriver à quelque chose! » M. de Bourjolly tourna alors sur ses talons, remonta à cheval et repartit pour son bivouac, maudissant la malencontreuse idée qui l’avait poussé à une démarche de laquelle il avait attendu peut-être un rapprochement avec son ancien ennemi, et qui ne lui rapportait qu’une humiliation de plus. »

Le général de Bourjolly commandait alors la cavalerie de la colonne que le gouverneur allait conduire sur le territoire d’El-Esnam. Cette colonne se composait de six bataillons, de 250 chasseurs d’Afrique et spahis, de deux sections d’artillerie de montagne, de deux forts détachemens de sapeurs du génie et d’ouvriers d’administration, d’une compagnie de discipline et d’une section d’ambulance ; le convoi comprenait 120 voitures et 350 mulets. Le 23 avril, la colonne partit de Miliana; ce même jour, Changarnier prenait le chemin de Teniet-el-Had, et La Moricière arrivait à Tiaret.

Le 27, le gouverneur fut rejoint à El-Esnam par le général Gentil, qui lui amenait de Mostaganem un autre convoi de 70 voitures et de 1,800 mulets arabes. Aussitôt la reconnaissance du terrain faite, on se mit à l’œuvre; le 28, le général Bugeaud prit droit au nord la direction de Tenès avec cinq bataillons, une compagnie de sa peurs, la compagnie de discipline, la cavalerie française et 300 chevaux des goums amenés du bas Chélif par Sidi-el-Aribi. Le 29, il arriva devant Tenès, à onze lieues d’El-Esnam, après avoir fait tirer quelques coups de fusil sur les Kabyles. La route, ébauchée à coups de pioche dans un terrain difficile, lut élargie et consolidée sans relâche les jours suivans. Des matériaux de construction, amenés par mer, purent être dirigés sur El-Esnam du 8 au 10 mai.

Le 11, une grande émigration des Sbéa se trouva prise entre le gouverneur d’une part et le colonel Pélissier de l’autre; elle allait s’échapper en alléguant une soumission déjà faite, et le colonel, trop confiant, s’était laissé duper par le stratagème, quand, averti de son erreur et piqué des sarcasmes que ne lui ménageait pas l’humeur caustique de son chef, il revint sur ses pas, atteignit les émigrans et leur fit payer cher le mensonge dont ils l’avaient leurré. La capture fut considérable : 1,900 prisonniers, 400 jumens et poulains, 800 ânes, 1,200 têtes de bétail. Dès le lendemain, les demandes d’aman affluèrent de toutes parts. Barkani, qui s’était jusqu’alors maintenu dans le Dahra, s’empressa de repasser le Chélif et de se jeter dans l’Ouarensenis.

Tandis que sapeurs du génie, ouvriers d’administration, terrassiers, maçons, charpentiers, forgerons, serruriers, recrutés dans les bataillons d’infanterie, faisaient sortir de terre les premières constructions de Tenès et d’El-Esnam, tandis qu’entre ces deux points les disciplinaires continuaient d’améliorer la route, des travaux analogues, mais sur une moindre échelle, fondaient les établissemens de Tiaret et de Teniet-el-Had. Le dernier n’occupait pas assez le général Changarnier pour l’empêcher de manœuvrer dans l’Ouarensenis. Les troupes à ses ordres y pénétrèrent en même temps par l’Oued-Fodda, par l’Oued-Rouina et par le territoire des Beni-Zoug-Zoug. Le 12 mai, elles se réunirent, refoulèrent, sans leur donner un jour de répit, les Kabvles et les réguliers de Ben-Allal, et le 18, au point du jour, atteignirent la base escarpée du grand pic.

Sur une longueur de plus d’une lieue se dressait un mur de roc dont la crête bizarrement déchiquetée avait reçu du troupier français le nom pittoresque de cathédrale de l’Algérie. C’était sur ces hauteurs dénudées, sans une goutte d’eau, qu’une grande partie des populations refoulées avait cherché un asile. Il était difficile de les y atteindre ; on n’y aurait pu parvenir que par des sentiers en corniche, étroits, glissans, à pente rapide, et on y aurait fait de grandes pertes. A l’attaque de vive force Changarnier préféra le blocus ; l’investissement ne coûta que 5 tués et 18 blessés ; malheureusement le colonel d’Illens, l’ancien commandant de la première et infortunée garnison de Miliana, fut au nombre des morts.

La patience des troupes ne devait pas être mise à trop longue épreuve; après vingt-quatre heures de blocus, les pourparlers commencèrent; Changarnier exigeait la reddition à merci. Le 20 mai, à midi, on vit d’abord descendre pêle-mêle, beuglant, bêlant, mourant de soif, se précipitant au ruisseau qui coulait au pied de la montagne, bœufs, moutons, chèvres, une avalanche de bétail; une heure plus tard apparurent en longues files des femmes, des enfans, des vieillards, enfin les guerriers; c’était un peuple de 2,000 âmes. Changarnier se contenta de garder les troupeaux et de retenir quelques otages; tout le reste fut mis en liberté. Ainsi l’est et le centre de l’Ouarensenis avaient été ramenés à la soumission. Sur la lisière occidentale, une course du général Gentil chez les Flitta venait d’ajouter une page glorieuse aux annales du 2e régiment de chasseurs d’Afrique. Le 16 mai, 50 chasseurs, commandés par le capitaine Daumas, frère du directeur des affaires arabes, s’étaient lancés sur les traces d’une fraction de la tribu fugitive ; la poursuite les avait menés loin, très loin de la colonne, quand ils tombèrent tout à coup dans une masse de cavalerie qu’on pouvait évaluer à 1,500 chevaux. Il y avait là une koubba, du nom de Sidi-Rached. Le capitaine eut le temps de s’y poster; il disposa tout à l’entour, comme un carré d’infanterie, mais sur un seul rang, ses hommes pied à terre, les chevaux leur servant de parapet, et la fusillade s’engagea.

Cependant le général Gentil s’inquiétait de ne voir pas revenir son détachement. Il ne lui restait qu’une réserve de 60 chasseurs, sous les ordres du capitaine adjudant major Favas, et quelques spahis; il fit partir les chasseurs et les suivit avec son infanterie au pas de course. Aux approches de Sidi-Rached, guidé par le bruit du combat, et sans se laisser étonner par l’énorme supériorité numérique de l’ennemi, le capitaine Favas fit prendre à sa troupe le galop de charge, renversa du choc la ligne épaisse des assaillans, et vint, après avoir fait sa trouée, se placer à côté de son camarade. D’abord étonnés, les Arabes se consultèrent; mais après s’être rendu compte du petit nombre des nouveau-venus, ils reprirent avec vivacité la fusillade. Depuis le commencement du combat, deux longues heures se passèrent jusqu’à l’arrivée d’un bataillon du 32e accouru à la rescousse. Des 110 chasseurs rangés autour du marabout, 22 avaient été tués, 30 blessés; des 7 officiers qui les commandaient, un seul était sans blessure.

A 30 lieues de là, au sud-ouest de Mascara, le général Bedeau avait affaire aux Djafra soulevés par Abd-el-Kader. Après avoir quitté le Dahra, puis l’Ouarensenis, l’émir était apparu au milieu de cette tribu demi-nomade, l’avait conduite jusque sous Mascara et s’était servi d’elle pour entraîner encore une fois hors de la plaine d’Eghris les Hachem, qu’il envoya aussitôt se réunir à la smala. Ce grand succès obtenu, il renvoya les Djafra chez eux, et de sa personne se mit en observation sur la lisière du Tell. La Moricière, qui était à Tiaret, ne pouvait pas s’en éloigner ; il envoya au général Moustafa-ben-Ismaïl l’ordre de venir d’Oran avec tout son maghzen renforcer le colonel Géry à Mascara, et prescrivit au général Bedeau de sortir de Tlemcen pour châtier les Djafra. Si-Zeitouni, que l’émir venait de leur donner pour khalifa, lâcha pied dès la première rencontre et fut pris dans la seconde. Avant la fin de mai, tout était fini : les Djafra demandaient grâce, et Bedeau pouvait retourner à Tlemcen.

Le général Bugeaud ne recevait de toutes parts que d’heureuses nouvelles. A peine débarqué, le 23 mai, d’Alger, où le soin des affaires générales l’avait rappelé pour quelques jours, il était parti, dans la soirée, de Tenès pour El-Esnam, quand, vers le milieu de la nuit, au bivouac, l’interprète principal de l’armée, M. Léon Roches, qu’il avait en grande affection, entra tout à coup dans sa tente. Un courrier arabe venait d’arriver : la smala était prise ! Ould-el-Rey, le fils du roi, avait pris la smala !


III.

On savait que la smala devait errer quelque part sur les Hauts-Plateaux, probablement autour de Goudjila; c’est pourquoi le général Bugeaud avait donné à La Moricière l’ordre de battre la région voisine depuis Tiaret, en même temps qu’il prescrivait au duc d’Aumale de s’y porter de Médéa par Boghar. Ces mouvemens étaient même révélés, par le Moniteur algérien, au public.

« Le 10 mai, y était-il dit, S. A. R. le duc d’Aumale, après avoir fait un dépôt de vivres dans les ruines de Boghar, s’est avancé dans le sud de l’Ouarensenis à la recherche des tentes et des familles d’Abd-el-Kader et de ses khalifas. Cette réunion, évaluée à 10,000 personnes, compose ce qu’on appelle la smala ; cette agrégation est entièrement ambulante. Les Arabes nos alliés disent généralement que, si l’on prenait la smala, on porterait un coup terrible à la puissance d’Abd-el-Kader. S. A. R. le duc d’Aumale a été chargé de s’en emparer ; mais l’entreprise est difficile. Il faudra des marches forcées sur des territoires où les eaux sont rares et où l’on trouve plus rarement encore des cultures pour les animaux. S. A. R. a été pourvue, autant qu’il était possible, des moyens nécessaires ; mais, quelles que soient son activité et son intelligence, il faut encore que la fortune lui vienne en aide pour atteindre la smala, tant elle est mobile et bien avertie par le zèle et le dévoûment du pays. Le général de La Moricière seconde par le Sersou les opérations de S. A. R. »

Si cette publication avait pour objet de mettre à couvert, en cas d’insuccès, la responsabilité du duc d’Aumale, l’intention était excellente assurément ; grâce à l’habileté du prince, et surtout à sa décision, la précaution demeura heureusement inutile.

Après avoir laissé à Boghar un grand dépôt de vivres et des moyens de transport suffisans pour les lui amener au besoin, le duc d’Aumale en était parti, le 10 mai, avec 1,300 hommes du 33e du 64e et des zouaves, 550 cavaliers, chasseurs d’Afrique, spahis et gendarmes, une section d’artillerie de montagne, un goum de 200 ou 300 chevaux conduits par l’agha des Ayad, Ameur-ben-Ferhat, un convoi de 800 chameaux et mulets chargés de biscuit, d’orge et d’eau. Dirigée sur Goudjila par de bons guides, la colonne y arriva le 14 ; là les gens qu’on interrogea dirent que la smala devait être à 15 lieues environ dans le sud-ouest, aux environs d’Ousserk, sur une ligne d’eau, c’est-à-dire de puits, qui mène au Djebel-Amour, où elle allait vraisemblablement chercher les grains qu’elle ne pouvait plus se procurer dans le Tell.

Pendant la nuit du 14 au 15 et toute la matinée du lendemain, on marcha dans cette direction; mais, vers midi, on sut par un petit nègre, tombé d’aventure entre les mains de l’agha, que l’immense caravane avait plié ses tentes et s’était portée d’Ousserk vers Taguine. C’était Abd-el-Kader qui avait ordonné ce mouvement de l’ouest à l’est, parce que d’Ousserk, où il se tenait en observation avec un certain nombre de cavaliers, il avait aperçu les coureurs de La Moricière, tandis que, du côté de Taguine, il était persuadé qu’il n’y avait aucun risque à courir. On peut difficilement comprendre que l’émir, si exactement informé d’ordinaire, l’ait été si mal au sujet du prince, dont il croyait la colonne en retraite sur Boghar.

La smala avait mis quatre jours à se rendre d’Ousserk à Taguine, où elle était arrivée le 15. On estimait à plus de 300 le nombre des douars et à plus de 40,000 âmes la population qu’elle comprenait dans son immense et mobile enceinte. Tous n’y étaient pas volontairement; car, indépendamment des prisonniers considérables comme Mohammed-bel-Hadj, le chef des Beni-Ouragh, il y avait une foule d’otages de moindre importance et beaucoup de douars entraînés malgré eux. Quant à s’enfuir, il n’y fallait pas penser ; de temps en temps, l’émir faisait proclamer à travers le campement, par ses crieurs, cette brève et terrifiante sentence : « De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les biens, à moi la tête ! » Des milliers d’hommes armés, Hachem et autres, avaient donc l’œil ouvert sur les suspects, sans compter les 500 réguliers qui servaient toujours de garde à la famille de l’émir.

Dans la soirée du 15, quand la smala était arrivée à Taguine, une sorte de murmure sourd et de frémissement avait traversé les lentes; des courriers de Ben-Allal venaient de répandre le bruit qu’une colonne française arrivant de l’est avait été vue dans la région du Sersou ; mais El-Djelali, un des conseillers intimes d’Abd-el-Kader, s’était hâté de faire tomber la rumeur et d’affirmer que les Français étaient au contraire à l’ouest, du côté de Tiaret, bien surveillés par l’émir en personne. Sur cette assurance, le calme se rétablit dans la smala.

Or, ce même jour, dans l’après-midi, la colonne de Boghar avait passé de la direction d’Ousserk à celle de Taguine, « soit, a dit le duc d’Aumale dans son rapport, pour y atteindre la smala, si elle y était encore, soit pour lui fermer la route de l’est et la rejeter forcément sur le Djebel-Amour, où, prise entre les deux colonnes de Mascara et de Médéa, il lui était difficile d’échapper ; car, dans ces vastes plaines, où l’eau est si rare, les routes sont toutes tracées par les sources si précieuses que l’on y rencontre. Ce plan était simple; mais il fallait pour l’exécuter une grande confiance dans le dévoûment des soldats et des officiers. Il fallait franchir d’une seule traite un espace de plus de 20 lieues, où l’on ne devait pas rencontrer une goutte d’eau ; mais je comptais sur l’énergie des troupes ; l’expérience a. montré que je ne m’étais pas trompé.

« Je subdivisai la colonne en deux : l’une essentiellement mobile, composée de la cavalerie, de l’artillerie et des zouaves, auxquels j’avais attaché 150 mulets pour porter les sacs et les hommes fatigués; l’autre, formée de deux bataillons d’infanterie et de 50 chevaux, devait escorter le convoi sous les ordres du lieutenant-colonel Chadeysson. Après une halte de trois heures, les deux colonnes partirent ensemble, conduites chacune par des guides sûrs. Le rendez-vous était à Ras-el-Aïn-Taguine. Le 16, à la pointe du jour, nous avions déjà rencontré quelques traînards de la smala. Sur des renseignemens inexacts qu’ils donnèrent, je fis avec la cavalerie une reconnaissance de 4 lieues droit au sud qui n’aboutit à rien. Craignant de fatiguer inutilement les chevaux, je persistai dans mon premier projet et je repris la direction de Taguine, où toute la colonne devait se réunir. »

Cette reconnaissance faite au trot avait laissé les zouaves fort en arrière. On chevauchait sous un soleil ardent, sur un terrain sec, balayé par un vent violent et chaud soufflant du désert, à travers une succession monotone de rideaux formés par les longues ondulations du sol.

Voici quel était l’ordre de marche : le capitaine Durrieu, chargé du service de la topographie et des guides; à côté de lui, Ameur-ben-Ferhat, l’agha des Ayad, suivi de son goum débandé ; puis, formant à gauche le premier échelon, sous les ordres du commandant d’Allonville, quatre escadrons de spahis en colonne de pelotons, environ 230 chevaux; auprès d’eux, leur colonel Jusuf, avec deux de ses officiers, le lieutenant Fleury et le sous-lieutenant du Barail; à deux cents pas en arrière et à droite, le deuxième échelon, formé de deux escadrons du 4e chasseurs d’Afrique, d’une division du 1*’régiment et de 30 gendarmes, le tout faisant 260 chevaux, sous le commandement du lieutenant-colonel Morris. Le duc d’Aumale marchait entre les deux échelons, avec son état-major, le commandant Jamin, son aide-de-camp, le capitaine de Beaufort et le capitaine de Marguenat, ses officiers d’ordonnance, un spahi porte-fanion et un interprète. Quel que fût son empire sur lui-même, l’anxiété, la préoccupation, se laissaient deviner sous le calme sérieux de son altitude.

Vers neuf heures, le lieutenant-colonel Morris vint au prince et lui dit : « On voit bien que vous êtes officier d’infanterie, mon général ; vous n’avez aucune pitié pour la cavalerie ; vous ne voyez seulement pas que nos chevaux ont besoin de souffler et d’autre chose encore. — Je suis plus soigneux que vous ne pensez, répondit le prince; nous ne savons pas ce qui se passera dans la journée; faites mettre pied à terre et donner deux jointées d’orge. »

La halle faite et les hommes achevant de brider, le duc d’Aumale, qui venait de se remettre en selle, vit à quelque distance le capitaine Durrieu et l’agha s’arrêter court derrière la crête d’un rideau un peu plus élevé que les autres, Jusuf les rejoindre en hâte et regarder par-dessus la crête, puis tous les trois revenir au galop vers lui. Jusuf était très ému : « Toute la smala est là, à quelques pas devant nous, campée à la source de Taguine, dit-il précipitamment ; c’est un monde ! Nous ne sommes pas en mesure de l’attaquer; il faut tâcher de rejoindre l’infanterie. » L’agha s’était jeté à bas de cheval, et, tenant embrassé le genou du prince : « Par la tête de ton père, ne fais pas de folie! » disait-il. Jusuf et l’agha étaient des hommes très braves. Jusuf insistait, quand survint Morris : « Je ne suis pas de ton avis, s’écria le nouveau-venu ; il n’y a pas à reculer. — On ne recule pas dans ma race. » Ce mot du duc d’Aumale jaillit comme un éclair.

Une sorte de conseil allait s’improviser, comme on disait au vieux temps, « le cul sur la selle; » déjà le commandant Jamin, responsable vis-à-vis du roi de la personne du prince, proposait, non de reculer, mais d’attendre au moins l’infanterie, tout au moins les zouaves. Attendre ! quand les zouaves ne peuvent pas arriver avant deux heures! quand, avant une demi-heure, la smala, couverte par les guerriers, aura fait retraite ! Le duc d’Aumale a sa résolution prise. Tout le monde voulant dire son mot, il impose silence à tous, rompt le cercle, renvoie chacun à son poste, Jusuf à gauche devant les spahis, Morris à droite devant les chasseurs, et lui-même, à côté de Morris, en avant des chasseurs d’ ployés, il commande la charge.

La smala s’attendait si peu à l’attaque que les spahis, arrivant au galop, furent d’abord pris pour ceux de l’émir. Déjà les femmes commençaient en leur honneur les you-you de joie ; mais, quand on les eut vus de plus près et de l’autre côté les chasseurs : « c’est alors, a dit un des réguliers de la smala, que la stupeur s’empara de tout le monde. La peur paralysa notre intelligence et immobilisa les mouvemens, même des plus braves. La frayeur appela le désordre, le désordre fit naître la déroute. Nous étions d’ailleurs étourdis par les cris des femmes, des enfans, des mourans, des blessés; mais quand, après notre reddition, nous pûmes reconnaître le petit nombre des vainqueurs, le rouge de la honte couvrit nos visages. »

L’affaire ne dura pas beaucoup plus d’une heure. Comment la peindre? Comment raconter les cinq cents combats des 500 cavaliers? Car chacun eut le sien. « Nous n’étions que 500 hommes, a dit le duc d’Aumale, et il y avait 5,000 fusils dans la smala; on ne tua que des combattans, et il resta 300 cadavres sur le terrain. Nous avons eu 9 hommes tués et 12 blessés. »

A travers l’immense ville de tentes qu’il était impossible de cerner tout entière, il avait fallu faire une coupure. Tout ce qui était par-delà s’enfuit dans un désordre indescriptible. Le plus important des captifs d’Abd-el-Kader, Mohammed-bel-Hadj, délivré par ce coup de fortune, était parmi les fugitifs; après avoir couru les plus grands hasards, il réussit à regagner son douar chez les Beni-Ouragh. Au nombre des 3,000 prisonniers ramassés par le vainqueur, on en compta près de 300 qui étaient considérables ; il y avait notamment la famille tout entière de Ben-Allal, celles de Miloud-ben-Arach et d’El-Karoubi, secrétaire de l’émir. La mère et la femme d’Abd-el-Kader avaient pu s’échapper, grâce au dévoûment de quelques serviteurs fidèles.

Pour garder toute cette multitude, sans parler des troupeaux innombrables, il était temps que l’infanterie arrivât à l’aide. Elle arriva, les zouaves d’abord, puis l’autre colonne, hors d’haleine, mais sans avoir laissé en arrière ni un homme ni un mulet. Elle avait fait 30 lieues en trente-six heures. Le lendemain 17, on brûla les tentes et tout le butin qu’on ne pouvait emporter. Ce jour-là, les députations des tribus les plus proches accoururent et sollicitèrent l’aman. Djelloul-ben-Ferhat, le chef des Ayad dissidens, le frère du fidèle Ameur, envoya son hommage au prince; il était la veille dans la suite de l’émir.

Le 18, la colonne, retardée par l’allure lente des prisonniers et du bétail, reprit la direction de Médéa. Ce fut au bivouac des Chamounia, le 20 mai, deux jours avant d’arriver à Boghar, que le duc d’Aumale trouva le temps de dicter son rapport. Aussitôt dépêché, le courrier atteignit en trois jours le gouverneur au bivouac de l’Oued-bou-Bara, à moitié route de Tenès et d’El-Esnam.

Le général Bugeaud répondit sur-le-champ au prince : « Je reçois votre rapport du 20 mai. L’allégresse était déjà grande, car nous avions reçu dans la journée une très bonne nouvelle de M. le général Changarnier (sur l’affaire du grand pic de l’Ouarensenis) ; mais bientôt votre rapport, répandu dans le camp, y a produit des transports que je n’essaierai pas de vous décrire. On n’était pas seulement enivré de vos succès pour l’influence qu’ils doivent avoir sur la destinée du grand œuvre que nous poursuivons, mais encore parce qu’ils étaient obtenus par le fils du roi, que l’armée chérissait déjà et qu’elle honore aujourd’hui.

« Il y a trois jours que j’écrivais, dans un article qui doit être inséré au Moniteur algérien, que, dans la poursuite de la smala, quelles que fassent les dispositions prises, quelle que fût l’intelligence du prince chargé de cette mission, il fallait encore une faveur de la fortune pour saisir cette agrégation si bien avertie, si mobile, si bien défendue. Eh bien ! la fortune n’y a été presque pour rien. Vous devez la victoire à votre résolution, à la détermination de vos sous-ordres, à l’impétuosité de l’attaque. Oui, vous avez bien fait de ne pas attendre l’infanterie ; il fallait brusquer l’affaire comme vous l’avez fait. Cette occasion presque inespérée, il fallait la saisir aux cheveux. Votre audace devait frapper de terreur cette multitude désordonnée. Si vous aviez hésité, les guerriers se seraient réunis pour protéger les familles ; un certain ensemble eût été mis dans leur défense, et le succès, à supposer que vous l’eussiez obtenu, vous eût coûté fort cher.

« La décision, l’impétuosité, l’à-propos, voilà ce qui constitue le vrai guerrier. Il est des cas où il faut être prudent et mesuré, où il faut manœuvrer avec ordre et ensemble : c’est quand on trouve un ennemi bien préparé, fort et bien échelonné. Il en est d’autres où il faut l’élan et la rapidité d’exécution, sans s’occuper beaucoup de l’ordre. L’affaire de Taguine était dans cette dernière classe : vous l’avez compris à l’instant, et c’est là surtout ce qui fait le grand mérite de cette action. »

L’année suivante, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud écrivait de Taguine, le 15 mai 1844, à l’un de ses frères : « Je t’écris sur le lieu même où le duc d’Aumale a pris la smala d’Abd-el-Kader, il y aura demain un an. J’examine le terrain, je me fais expliquer la position de la smala et celle du prince, et je persiste à dire que c’est un coup d’une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c’est le fait saillant de la guerre d’Afrique. Il fallait un prince jeune et ne doutant de rien, s’appuyant sur deux hommes comme Morris et Jusuf, pour avoir le courage de l’accomplir. À mon sens, la meilleure raison pour attaquer, c’est que, la retraite étant impossible, il fallait vaincre ou périr. Vingt-quatre heures plus tôt ou plus tard, il ne revenait pas au Français de la colonne. »


IV.

Nouée et dénouée en une heure, avec l’éclat d’un coup de théâtre, l’action dramatique si vivement menée par le duc d’Aumale allait avoir, à 30 lieues de Taguine, un tragique épilogue. La masse fuyante de la smala, cherchant un refuge dans le Tell, était venue, comme une harde aux abois, se faire prendre aux filets de La Moricière. Ces malheureux, Hachem pour la plupart, avaient été dépouillés par le maghzen de Moustafa-ben-Ismaïl si complètement que le général, avant de les faire conduire dans la plaine d’Eghris, fut obligé de les nourrir et de les vêtir.

Gorgés de butin, les mghazni, Douair, Smela, Gharaba, ne pensaient plus qu’à regagner leurs douars autour d’Oran et de Mostaganem, et d’y rapporter leur part du pillage. Moustafa lui-même, leur général, était aussi pressé qu’eux de partir. Depuis peu de temps, il avait enrichi son harem d’une jeune et séduisante Algérienne. Passionné comme le Vert-Galant, le vieux reître avait hâte de retrouver la belle. Au lieu de suivre, d’après les sages avis de La Moricière, le chemin qui, de Tiaret, mène à Oran par Mascara, il voulut prendre au plus court par un sentier perdu dans les bois. C’était le 23 mai. Les cavaliers, pied à terre, tiraient par la bride leurs chevaux pliant sous le faix. Les Cheurfa, dont ils traversaient le territoire, et qui s’aperçurent de leur désordre, eurent aussitôt la tentation d’en profiter ; au passage d’un défilé, ils attaquèrent. Surpris, surtout préoccupés de sauver leurs bagages, les mghazni n’essayèrent même pas de se défendre : ils ne songèrent plus qu’à fuir. « La peur, selon l’image arabe, pénétra dans ces cœurs de lion par la porte de l’avarice. »

Quelques-uns cependant, retenus par la crainte du chef, étaient demeurés en arrière, avec Moustafa. Droit sur les étriers, le vieux guerrier faisait le coup de fusil ; une balle l’atteignit en pleine poitrine ; il s’affaissa sur sa selle, s’y maintint pendant quelques secondes et glissa doucement à terre. Il vivait encore ; il vécut assez pour se voir abandonné lâchement par des hommes que ne terrifiait plus son regard éteint. Un misérable Cheurfa lui coupa la tête et la main mutilée au combat de la Sikak ; puis il se mit à la recherche d’Abd-el-Kader, pour déposer à ses pieds la sanglante offrande. L’émir contempla longuement cette tête pâle et lui fit donner les honneurs de la sépulture. Racheté par les soins de Kaddour-ben-Morfi, le corps fut enterré, le 29 mai, dans le cimetière musulman d’Oran, en présence du général Thiéry et de toute la garnison rangée sous les armes.

Les mghazni n’avaient même pas eu le bénéfice de leur défaillance; pour sauver leur tête, il leur avait fallu faire le sacrifice de leurs bagages. Les premiers arrivés sous Oran avaient parcouru 56 lieues en vingt heures. Accueillis avec horreur et presque repoussés de leurs douars, ils durent expier leur lâcheté par une pénitence de quarante jours. Le neveu de Moustafa, El-Mzari, n’avait pas eu part à cette déplorable aventure. Désigné pour succéder à son oncle dans l’exercice de son commandement, mais non dans les conditions exceptionnelles qui lui avaient été faites, El-Mzari fut installé solennellement par le général Thiéry; puis lecture fut donnée au maghzen consterné d’une lettre humiliante de La Moricière : tant que les Douair et les Sméla n’auraient pas recouvré l’honneur, ils n’auraient plus d’autre étendard qu’un lambeau de toile teint en rouge, comme s’il eût été trempé dans le sang de leur agha.

La Moricière comptait bien, d’ailleurs, ne leur faire pas longtemps attendre l’occasion de se réhabiliter. Toujours plus grand que la fortune, l’émir Abd-el-Kader, trois semaines après le désastre de la smala, s’était jeté, le 8 juin, sur les Harar, avait pillé leurs tentes et s’était retiré vers Sebaïn-Aïoun, les soixante-dix fontaines, avec un énorme butin. Accouru à l’appel des Harar éperdus, La Moricière commença par les mettre en sûreté, dans la plaine d’Eghris, sur les terres fertiles qu’avaient abandonnées les Hachem-Cheraga; puis, de retour à Tiaret, il surprit, le 19 juin, dans la haute vallée de l’Oued-Riou, une nombreuse émigration de Flitta, de Beni-Meslem, de Keraïch, qui cherchaient, avec leurs immenses troupeaux, à rejoindre l’émir. Les meilleurs cavaliers de ces tribus, soutenus par un escadron de khiélas et par un petit bataillon de réguliers, couvraient la marche.

Appelés d’Oran à Tiaret par La Moricière, qui leur avait fait un rude accueil, les mghazni marchaient en tête de la colonne française. Impatiens de laver leur honte, ils se jetèrent résolument sur le goum des Beni-Meslem, qui, de son côté, venait à la charge. Du choc, une vingtaine de cavaliers, de pari et d’autre, roulèrent dans la poussière. Bientôt les spahis et les chasseurs d’Afrique entrèrent dans la mêlée ; les défenseurs de l’émigration furent défaits: mais leur résistance avait donné aux protégés le temps de pousser leurs troupeaux dans les ravins, de sorte que la capture des vainqueurs fut médiocre. La colonne émigrante s’était divisée : une partie s’enfuit vers l’est; l’autre rebroussa chemin vers le nord; mais, tombant de mal en pis, elle n’échappait à La Moricière que pour devenir la proie du général Bugeaud.

Du bivouac sur la route de Tenès, où nous l’avons laissé le 23 mai, le gouverneur était allé d’abord visiter les constructions d’El-Esnam, ou plutôt d’Orléansville, car El-Esnam avait perdu son nom arabe; puis, après avoir provoqué, sur les deux rives du Chélif, la soumission des tribus les plus rapprochées du nouveau poste, il avait abordé, de concert avec le général de Bourjolly, successeur du général Gentil à Mostaganem, le massif de l’Ouarensenis, dont il avait résolu d’achever la pacification. Il n’y rencontra pour ainsi dire pas de résistance, même chez les Beni-Ouragh. Le 19 juin, les cheikhs de cette puissante tribu, entraînés par la grande influence et par l’exemple de Mohammed-bel-Hadj et de Si-Ahmed ben-Marabot, le premier des marabouts de Bess-Ness, se présentèrent au camp du gouverneur et lui firent hommage. Pour couronner son succès, ce fut le lendemain que la fortune lui livra la malheureuse colonne des Flitta, Beni-Meslem et Keraïch émigrans, qui venaient à grand’peine d’échapper à La Moricière.

Tout l’Ouarensenis paraissait soumis: où donc Abd-el-Kader trouverait-il à se recruter? Il se recrutait cependant, et les cadres de ses bataillons reformés commençaient à se remplir. Le 10 juin, c’était un bruit à Mascara qu’il avait paru chez les Assasna, dans la Yakoubia. Aussitôt le colonel Géry se porta sur l’Oued-el-Abd à Tragremaret. Là il apprit qu’en effet l’émir était à peu de distance, à Djidda, occupé à faire recueillir par ses réguliers des grains qu’un grand convoi de chameaux devait transporter à ce qui existait encore de la smala.

Dans un corps frêle, le colonel Géry avait une âme ardente et une volonté de fer. Il savait communiquer à ses troupes l’ardeur qui l’animait. Elles venaient de faire 10 lieues dans la journée; le 22, à une heure du matin, il les remit en marche; à quatre heures, il n’était plus qu’à 2 lieues du camp de l’émir ; à cinq heures et demie, le capitaine Chavras, à la tête des spahis, du maghzen de Mascara, des goums des Assasna et des Ouled-Brahim, allait surprendre l’ennemi, qui se gardait mal.

Il faut citer ici, dans la vivacité de son entrain, le rapport même du colonel: « Le signal de l’attaque est donné; les cris de guerre des Assasna et des Ouled-Brahim se font entendre. L’ennemi en un instant est sous les armes: ses tambours battent la générale; ses trompettes sonnent à cheval ; une vive fusillade accueille les Assasna et les Ouled-Brahim, qui, au lieu de continuer et d’exécuter l’ordre qui leur avait été donné de tourner le camp de très près, afin de l’embrasser et de rendre la fuite impossible, se replient en désordre. Les spahis et le maghzen, au contraire, abordent franchement l’ennemi; la résistance augmente leur ardeur. L’émir dirige sur eux ses forces. Ils ne peuvent, abandonnés qu’ils sont par nos nouveaux alliés, enfoncer d’abord la double ligne de réguliers à pied et à cheval qui leur est opposée ; ils tournent cette ligne et entrent dans le camp au moment où le bataillon du commandant de Marcy et celui du commandant Meunier, dirigés par le lieutenant-colonel O’Keff, arrivent au pas de course sur le front de la ligne ennemie. Dès lors, la victoire fut assurée.

« L’émir, qu’on avait vu au milieu d’un groupe d’une trentaine de cavaliers, animant ses troupes à la résistance, prit la fuite au galop. Son infanterie, culbutée par les spahis, le maghzen et le 56e, avait gagné une petite éminence à 500 ou 600 mètres en arrière ; elle essaya d’y tenir avec 150 ou 200cavaliers réguliers ; mais, traversée immédiatement par la charge des spahis et du maghzen, elle fut de nouveau culbutée. En ce moment la déroute fut complète ; fantassins et cavaliers cherchèrent leur salut dans une fuite précipitée. On les poursuivit pendant deux lieues, et l’on ne s’arrêta que quand il n’y eut plus personne à combattre.

« Deux cent cinquante cadavres au moins furent abandonnés par l’ennemi; 140 fantassins et cavaliers réguliers furent faits prisonniers. Plus de 00 fusils, les caisses des tambours du bataillon régulier, des sabres, des pistolets, des chevaux, 150 chameaux et un des 5 drapeaux qui étaient portés en avant de l’émir tombèrent en notre pouvoir. Le maghzen, les Assasna et les Ouled-Brahim, — qui montrèrent autant d’ardeur dans la poursuite que de mollesse dans l’attaque, — firent un butin considérable : 60 ou 80 mulets chargés, 300 chameaux, 110 chevaux harnachés et le troupeau qui devait servira la nourriture des réguliers, furent enlevés par nos alliés. L’émir serait bien certainement sous ma tente aujourd’hui si les Assasna et les Ouled-Brahim avaient donné comme les spahis et le maghzen d’Oran. Abd-el-Kader ne pouvait s’échapper.»

Battu à Djidda le 22 juin, Abd-el-Kader apparaissait subitement le 30, au point du jour, sous les murs de Mascara, au faubourg d’Argoub, devant Bab-Ali. Grand émoi dans la place; le colonel Géry n’y avait laisse que 250 fantassins et 20 spahis ; ajoutez à cette poignée d’hommes 15 chasseurs d’Afrique sortant de l’hôpital, 5 gendarmes et quelques officiers de passage, voilà toute la force dont pouvait disposer le chef de bataillon Bastouil, assisté du commandant de Martimprey ; mais chacun fit son devoir; le coup de main échoua et l’émir se mit en retraite.

Les lieutenans d’Abd-el-Kader s’étaient, comme lui et d’après ses ordres, remis en campagne. Le 3 juillet, le général Bugeaud, qui manoeuvrait dans la vallée de l’Oued-Biou, apprit que Ben-Allal et Ben-Tami étaient campés, cinq lieues plus haut, afin d’arrêter le torrent des soumissions entraînées les unes par les autres. Il fit aussitôt partir, sous les ordres du lieutenant-colonel Leflô, un bataillon de zouaves, le 5e bataillon de chasseurs du commandant Canrobert et 70 chasseurs d’Afrique. A trois heures du matin, la petite colonne ne trouva plus que les feux à demi éteints du campement. On se mit sur les traces de l’ennemi; mais il se trouva bientôt que la piste devenait double. Le lieutenant-colonel prit le parti dangereux de suivre à la fois les deux branches, et par conséquent de diviser sa troupe ; il envoya le commandant Canrobert à droite et poursuivit à gauche avec les zouaves. A peine avait-il fait une heure de chemin qu’il se trouva en présence des khalifas bien postés. Il y avait là 1,200 réguliers ; les zouaves n’étaient que 400. L’affaire fut très chaude et resta douteuse jusqu’au moment où le commandant Canrobert, accourant à la fusillade, arriva par la traverse et décida le succès. Le lendemain, les khalifas, menacés par un mouvement du gouverneur, abandonnèrent la partie, et les soumissions, un moment arrêtées, affluèrent derechef.

Le général Bugeaud reprit alors le chemin d’Orléansville, laissant aux généraux La Moricière et Bourjolly d’une part, au colonel Pélissier de l’autre, le soin d’achever et de perfectionner son œuvre dans tout l’espace compris entre Mascara et Miliana. Ils répondirent tous les trois à sa confiance. Battus, le 4 juillet, à Zamora, par Bourjolly, traqués sans relâche, du 6 au 17, sur tous les points de leur territoire par Bourjolly et La Moricière ensemble, les Flitta furent réduits à donner des otages. Dans l’Ouarensenis, tout ce qu’il y avait encore de petites soumissions à recueillir fut ramassé par le colonel Pélissier, comme le glanage après la moisson.

C’eût été à merveille si toutes ces soumissions si frêles avaient pu résister aux surprises d’Abd-el-Kader ; avec ce coureur insaisissable, on n’était jamais ni nulle part en sécurité. Il y avait, sur l’Oued-el-Hammam, un détachement de 250 hommes occupés aux travaux de la route d’Oran à Mascara ; tout à coup, le 24 juillet, à la pointe du jour, ils sont assaillis par l’émir, qui veut réparer ici l’échec de son coup de main sur Mascara. Au lieu d’un mur, il n’a devant lui qu’un parapet en pierre sèche, à peine terminé de la veille; ses cavaliers sont descendus de cheval pour donner l’assaut de concert avec les hommes de pied ; vain espoir, vains efforts. Il est prouvé une fois de plus que les Arabes sont incapables de forcer le moindre retranchement, s’il est défendu avec vigueur.

Cette pointe audacieuse ne réussit donc pas, mais elle suffit à répandre partout aux environs la terreur. Comment y remédier? Comment empêcher les incursions d’un ennemi qui se jouait des colonnes mobiles, qui passait insolemment ou se glissait furtivement entre elles, qui ne traînait ni convois ni bagages, vivant au jour le jour, trouvant partout des espions habiles à le renseigner, des cavaliers prompts à le suivre, ayant la vitesse, les zigzags et l’imprévu de la foudre. Cependant, si on ne pouvait égaler la rapidité de l’émir, il n’était pas impossible d’atteindre les nomades du sud, ses derniers auxiliaires, sa dernière réserve.

On avait des colonnes mobiles : il fallait avoir des colonnes légères. L’idée en vint à la fois de Paris et d’Alger; les dépêches du maréchal Soult et du général Bugeaud sur ce même sujet se croisèrent en chemin. Celle du maréchal était datée du 18 juillet : deux jours auparavant, le gouverneur avait envoyé au colonel Jusuf, commandant intérimaire du Titteri, l’ordre d’organiser sans retard à Médéa une colonne composée de spahis et de chasseurs d’Afrique choisis dans tous les escadrons, et de 700 hommes du 33e de ligne montés à mulet. La mission du colonel était de détruire ou d’enlever toutes les récoltes, d’étendre les relations du commandement français avec les grandes tribus des Hauts-Plateaux et du Sahara, Larba, Laghouati, Ouled-Nayl ; enfin d’atteindre les populations émigrantes, les khalilas de l’émir et l’émir lui-même, s’il était possible.

Ce fut à Boghar que Jusuf assembla les élémens de sa colonne. « J’avais mis, a-t-il dit dans son rapport, l’installation du soldat sur son mulet au concours, et l’on m’amena bientôt, de chez les zouaves et du 33e, deux cavaliers-fantassins modèles dont le bon équipement ne me laissait que l’embarras du choix. Voici celui auquel je m’arrêtai : le licol servant de bride avec le mors en bois: le bât auquel on avait adapté des cordes avec de petites planchettes servant d’étriers. Chaque homme était muni de douze jours de vivres, quatre jours d’orge, deux jours de bois, et d’une outre de douze litres. Les vivres d’un côté, dans la grande besace, l’orge et l’eau de l’autre, formaient l’équilibre. » Les sonneries et les commandemens se faisaient comme dans la cavalerie. Les hommes se comptaient par trois dans chaque peloton et dans chaque rang. S’il fallait combattre, les numéros 1 et 3 sautaient à terre avec leurs fusils et le numéro 2 gardait les mulets. En cas d’urgence, quatre hommes par compagnie entravaient les animaux, et le tiers en réserve rejoignait les camarades. Les soldats étaient enchantés; la nouveauté de l’allure les mettait en joie.

La colonne, plus nombreuse en infanterie qu’il n’avait été indiqué d’abord, comptait 1,028 fantassins des zouaves et du 33e, 500 chasseurs d’Afrique et spahis, une section d’artillerie de montagne, un peloton de sapeurs, une section d’ambulance; pas un homme ne marchait à pied. Il y avait à la suite 800 chameaux portant les vivres de réserve pour quinze jours, et 2,000 Arabes des goums escortant un autre convoi de chameaux.

Ainsi constituée, le 25 juillet, la colonne partit de Boghar le 28, et fit une première étape de 18 lieues tout d’une traite. Les tribus du Sersou, que Jusuf voulait surprendre, furent en effet surprises et très effrayées ; deux seulement refusèrent de faire leur soumission comme les autres ; mais, avant d’avoir pu se dérober, elles furent atteintes, après une course de 12 lieues dans la nuit du 3 au à août, perdirent leurs troupeaux et furent contraintes à donner des otages. Ne trouvant plus personne à combattre sur le Nahr-Ouassel, Jusuf s’approcha de Tiaret pour se mettre à la disposition de La Moricière et laisser entre ses mains sa capture ; mais celui-ci, déjà très embarrassé de ses prises, ne voulut pas accepter le cadeau que lui offrait le colonel ; il lui conseilla de rentrer à Boghar. La colonne y arriva le 11 août et fut dissoute. Sauf un très petit nombre de malingres, elle ne ramena que quatre malades, qui furent menés à l’hôpital de Médéa. Cette première expérience était encourageante ; elle avait prouvé qu’il était désormais possible de pénétrer profondément dans le sud.


V.

Le 3 juillet, le duc d’Aumale avait été nommé lieutenant-général ; le 31, le général Bugeaud fut élevé à la dignité de maréchal de France. À cette haute faveur l’armée d’Afrique ajouta le concours et l’éclat de son applaudissement. Un seul fit exception. Depuis qu’il avait reçu la troisième étoile, Changarnier, dans ses relations avec le gouverneur, s’était montré de plus en plus difficultueux, susceptible, irritable et irritant. Cassant comme le fer aigre, il provoquait la rupture. La rupture se fit ; comment et pourquoi? Voici les pièces de l’enquête : le lecteur jugera.

Écoutons d’abord Changarnier dans ses mémoires. Le premier de ses plus récens griefs se rattache à son expédition chez les Beni-Menacer, dans les premiers jours d’avril : « Notre succès, dit-il, était complet et, à dater de la fin de cette opération demeurée dans la mémoire de l’armée d’Afrique sous le nom de l’expédition des sept colonnes, l’aghalik des Beni-Menacer n’a pas cessé d’être aussi calme, aussi paisible que la Touraine ou le Berri, quand la France n’est pas en état de révolution. Après avoir annoncé tant de fois la soumission d’un pays qui n’avait pas cessé de repousser rudement MM. de Bar, Bisson, Saint-Arnaud et de Ladmirault, Bugeaud ne pouvait se résigner à convenir que j’avais rapidement et définitivement conquis à la France ces ennemis obstinés. Il supprima mon rapport et ne négligea rien pour cacher au public cette courte et heureuse campagne dont tous nos vieux Africains me savent encore gré.

« La volonté de plus en plus caractérisée de Bugeaud d’enlever, autant qu’il le pouvait, aux troupes sous mes ordres et à moi-même le mérite de nos services, m’inspira en cette occasion un mécontentement que je ne lui cachai pas ; mais je ne voulus pas rompre avec lui au moment où je recevais le brevet de lieutenant-général, pour lequel il avait en vain tâché de me faire préférer de Bar ou même Baraguey d’Hilliers, qui, aussi courtisan du pouvoir, quel qu’il soit, que désagréable à ses égaux et brutal pour ses inférieurs, était parvenu, malgré ses fautes dans la province d’Alger, à remplacer à Constantine le général de Négrier, qui avait voulu rentrer en France. J’aurais été fâché de quitter l’Algérie avant l’opération délicate qui devait compléter la conquête des provinces d’Alger et d’Oran. N’ayant plus besoin de son montagnard, depuis la fin de cette campagne, Bugeaud me prodigua les petites perfidies d’un esprit actif et peu scrupuleux servant un caractère ombrageux, jaloux, que des intrigans et des fripons (entendez Saint-Arnaud) étaient intéressés à aigrir contre un homme franc, fier, et aussi sensible aux mauvais procédés qu’aux bons.

« L’occasion de renouveler l’escamotage effronté de l’expédition des sept colonnes ne se présenta plus ; mais, pour affaiblir mon autorité et tâcher d’en rendre l’exercice aussi désagréable à l’armée, aux colons, aux indigènes qu’à moi-même, mes décisions les plus conformes aux lois, aux règlemens, et les plus utiles au bien public, furent infirmées, et des exemples réitérés apprirent à mes subordonnés que la recommandation du lieutenant-général, sans l’assentiment duquel aucune récompense n’aurait dû être donnée, était devenue un titre à la malveillance du gouverneur.

« Après tant d’années, dont beaucoup ont été passées dans d’autres épreuves plus rudes, je puis juger Bugeaud avec calme, et pourtant je pense encore aujourd’hui (en 1855, six ans après la mort du maréchal) que ses procédés à mon égard furent déloyaux et iniques. Pour les sentir moins vivement, je me tins à distance. Chargé par le ministre de l’inspection générale de l’infanterie de la province d’Alger et d’une partie de la province d’Oran, j’eus à visiter les villes, les postes, choisissant le moment où le gouverneur en était éloigné. Notre correspondance était limitée aux questions que je ne pouvais me dispenser de traiter avec lui ; néanmoins, cette correspondance, s’aigrissant de jour en jour de son côté et, je dois le dire, du mien, me devint insupportable. »

La goutte d’eau qui fit, comme on dit vulgairement, déborder le vase, fut la substitution d’un régiment à un autre dans la tournée de l’inspecteur-général, détail futile, mais grossi par Changarnier, qui en prit texte et prétexte pour une vraie querelle d’Allemand. Le 10 août, il écrivit du bivouac de Mocta-Terfani au gouverneur, qui n’avait pas encore reçu le bâton, la lettre suivante :

« Mon général, en me rendant à Douera, où je comptais commencer dès demain l’inspection du 58e de ligne, je reçois la lettre par laquelle vous m’annoncez que vous avez décidé que ce régiment serait inspecté cette année par M. le lieutenant-général de Fezensac à la place du 26e de ligne, que j’inspecterais en échange. Je ne sais ce que M. le maréchal ministre de la guerre pensera de la régularité de cette décision ; mais, prise sans me consulter et sans attendre ma réponse à la lettre que vous m’adressiez peu de jours, je devrais dire peu d’heures avant, pour hâter mon arrivée à Douéra, réponse qui certes n’a pas été tardive, elle me semble très désobligeante pour moi et manquer aux égards dus à ma personne autant qu’à mon grade. Je vous prie donc de vouloir bien demander à M. le maréchal ministre de la guerre de m’autoriser à rentrer immédiatement en France après mon inspection, et, pour hâter mes travaux, je désire que vous me permettiez de résilier dès à présent le commandement que j’exerce sous vos ordres. »

Le 12 août, après avoir reçu cette lettre au moins étrange, qu’il envoya au ministre de la guerre, le gouverneur y joignit le long détail de ses griefs accumulés : « Monsieur le maréchal, écrivit-il au maréchal Soult, jusqu’à ce jour je ne vous ai fait que l’éloge de M. le général Changarnier. Ses qualités d’homme de guerre m’avaient fait passer sous silence les grands défauts de son caractère et les torts répétés qu’il a eus envers moi. Je ne voulais pas priver l’armée de ses services, et j’ai mis dans l’oubli des actes très contraires à la discipline comme à toutes les convenances ; mais sa dernière démarche et les deux lettres que j’ai reçues hier et aujourd’hui, lesquelles j’ai l’honneur de mettre sous vos yeux, ont fait déborder le vase. Je n’hésite plus à vous faire part de tous mes griefs contre cet officier-général.

« La première faute date du 3 mai 1841 devant Miliana. Abd-el-Kader avait réuni toutes les forces dont il pouvait disposer à 40 lieues à la ronde. Je ne crois pas exagérer en disant qu’il avait 20,000 hommes, infanterie et cavalerie. Ayant jugé, la veille, lorsque je faisais entrer mon convoi à Miliana, qu’il avait l’intention de m’attaquer le lendemain, quand j’opérerais ma retraite, je résolus de faire semblant de m’en aller, pour lui livrer bientôt après une action sérieuse. S. A. R. Mgr le duc de Nemours commandait le centre et la gauche ; M. le général Changarnier était sous ses ordres. Je donnai à ce dernier des instructions en secret, afin de bien lui faire comprendre la manœuvre que j’avais décidée. Je le priai de veiller à la sûreté du prince et de l’aider de son expérience. Le centre et la gauche avaient ordre de rester immobiles et de servir de pivot à l’aile droite qui, par un changement de front en avant à gauche, devait isoler l’infanterie ennemie des grandes montagnes. Au lieu de temporiser et de donner le temps au colonel Bedeau de sortir de Miliana, où il était embusqué avec deux bataillons, le centre et la gauche prirent l’offensive. L’ennemi fut battu; il laissa environ 400 morts sur le terrain, parce que, voyant l’affaire manquée, je jetai sur sa queue trois escadrons, mais nous ne fîmes presque pas de prisonniers.

« Le soir, ayant réuni Mgr le duc de Nemours, ses officiers, les chefs de corps et M. le général Changarnier, je causai de la manœuvre du matin avec toute la réserve et les ménagemens que l’on doit à un prince ; mais, avant de dire que je croyais qu’on avait trop précipité l’offensive au centre et à la gauche, je m’accusai moi-même de n’avoir pas livré combat sur la rive gauche de l’Oued-Boutane au lieu de la rive droite. Ce n’était donc qu’une dissertation pour notre instruction mutuelle. S. A. R. Mgr le duc de Nemours ne parut nullement blessé ni de mes réflexions ni du ton dont elles étaient faites : mais M. le général Changarnier prit la parole avec aigreur et emportement. Il prétendit que j’outrageais le prince et ses braves troupes. Je me contentai de remettre M. le général Changarnier à sa place, lorsque j’aurais dû le punir et même vous demander son rappel.

« Quelques jours après, les circonstances de la guerre nous séparèrent. Je fus avec le prince prendre Takdemt et Mascara, et je laissai au général Baraguey d’Hilliers le commandement des troupes. Le général Changarnier fut très indiscipliné avec son nouveau chef, qui le contint avec fermeté, quand je revins, il me demanda faiblement à rentrer en France. Je lui répondis que, quant à moi, je saurais parfaitement me passer de lui, mais que mon devoir comme chef était de lui dire qu’il faisait une grande faute, envers le pays et envers lui-même, de quitter dans un moment pareil. Il se décida à rester. Depuis, je l’ai toujours traité avec beaucoup d’égards et de ménagemens, bien que sa correspondance fût souvent aigre et pointilleuse.

« En février dernier, il lut dans le Moniteur de l’armée une compilation de mes rapports dans laquelle il crut voir une attaque à sa réputation. Il ne manqua pas de me l’attribuer, malgré la bienveillance dont je lui avais donné tant de preuves, — mes rapports sont là pour l’attester, — Et il m’écrivit (le 12 février) la lettre que j’ai l’honneur de vous communiquer. C’était un acte de la plus haute indiscipline. Je le fis venir et, après lui avoir représenté combien sa conduite était repréhensible sous tous les rapports, combien peu il reconnaissait les procédés bienveillans que j’avais eus pour lui, je lui prouvai son erreur par ma correspondance. Alors il s’excusa en pleurant; j’en fus touché et je lui dis : « Je ne veux pas briser votre carrière en vous prenant au mot ; vous rentreriez en France, où vous seriez oublié. Retournez à votre poste et continuez de bien servir votre pays. » Vous savez mieux que personne, monsieur le maréchal, si je lui ai tenu rancune. Ce n’est pas, je vous assure, que je n’aie eu à me plaindre de lui. Sa correspondance a été souvent fort inconvenante. Beaucoup de rapports qui me revenaient de gens très véridiques étaient faits pour m’aigrir; je n’en ai tenu aucun compte; j’ai continué à vous parler de lui dans les termes les plus flatteurs, et lorsque M. le général Baraguey d’Hilliers est revenu, je l’ai envoyé dans la province de Constantine, afin qu’il n’altérât pas dans la province d’Alger la situation de M. le général Changarnier. Peu de temps après, j’ai eu l’honneur de vous le proposer une troisième fois pour le grade de lieutenant-général.

« Tous ces procédés de haute bienveillance ont glissé sur son esprit et sur son cœur; il ne m’en a pas témoigné la moindre gratitude. J’ai su au contraire qu’il affectait de dire à tout le monde qu’il devait au roi seul la haute laveur dont il venait d’être l’objet. Cependant il n’était pas plus reconnaissant envers le roi qu’envers moi, car, le 15 juillet dernier, deux mois et demi après son élévation, il me demandait un congé que je lui ai refusé dans l’intérêt de sa réputation, et non pour l’avantage que je pouvais me promettre en le gardant. Dès ce moment je prévis qu’il saisirait le plus léger prétexte pour demander à s’en aller; ses discours donnèrent la même opinion à plusieurs autres personnes. Nous n’étions pas dans l’erreur.

« Vous voyez qu’il fonde sa demande sur le motif le plus futile. Je pense n’avoir ni excédé mes droits de général en chef ni rien fait qui pût blesser la susceptibilité la plus ombrageuse, en décidant qu’il inspecterait le 26e au lieu du 58e. Voici ce que M. le général Changarnier appelle manquer aux égards dus à sa personne autant qu’à son grade. Vous en jugerez, monsieur le maréchal ; vous jugerez aussi l’ensemble de sa conduite, et surtout la portée de sa dernière démarche. Si vous l’appréciez comme moi, je présume que de quelque temps M. le général Changarnier ne recevra pas de marque de confiance de la pan du gouvernement; cela produirait un effet déplorable sur l’esprit de l’armée. Je crois même devoir vous exprimer le vœu qu’il ne soit pas appelé au comité comme inspecteur-général.

« Je termine, monsieur le maréchal, en vous priant de rappeler en France M. le général Changarnier. Sa conduite, depuis qu’il est lieutenant-général, m’a prouvé que l’armée n’avait plus de bons services à attendre de lui, et que toute son ambition était d’aller se reposer en France. Il l’a manifesté, dit-on, le jour même où il a reçu en nomination. Pour mon compte, je suis heureux de me séparer de lui, et je pense qu’il ne laissera pas de regrets dans l’armée, parce que, depuis quelque temps, il traitait les officiers, même d’un grade élevé, avec une rudesse quelquefois révoltante. Je joins encore deux lettres de Blida, des 1er et 2 août 1842; j’en trouverais bien d’autres inconvenantes. Vous me demanderez pourquoi j’ai souffert tout cela, et vous aurez raison; mais j’avais du faible pour le général Changarnier. »

Dans cette même journée du 12 août, après avoir reçu, en grande solennité, des mains du commandant Liadières, officier d’ordonnance du roi, son bâton de maréchal, le gouverneur eut une cérémonie d’un tout autre genre à subir. Il avait, la veille, fait mander par ordre le général Changarnier à son cabinet. Voici, d’après les mémoires du général, le compte-rendu de cette audience: « Accompagné d’un de mes aides-de-camp, le capitaine Pourcet, je mis pied à terre à la porte du palais du gouvernement ; nous fûmes immédiatement introduits dans le cabinet du maréchal Bugeaud. Quand nous nous fûmes assis, il commença un récit de nos relations. Les nombreuses inexactitudes, quelques passages choquans de son discours préparé auraient justifié une vive réponse. Pour n’avoir pas à la faire, je profitai d’une quinte de toux du gouverneur pour me lever et lui dire, quoiqu’il me fit signe qu’il n’avait pas fini : «Nous sommes d’accord sur un point, la nécessité de nous séparer. Permettez que cette séparation ne soit pas précédée de paroles trop pénibles pour tous les deux. » Je le saluai et nous nous retirâmes, le capitaine Pourcet et moi, sans que le gouverneur eût eu le temps de reprendre sa harangue. » Le général a oublié ou négligé de faire mention dans ses mémoires d’une lettre qu’il écrivit, trois jours plus tard, le 15 août, au maréchal Soult. Elle vaut la peine d’être citée, car elle n’est pas la moins importante des pièces de l’enquête. La voici :

« D’après un ordre reçu, le 11 au soir, à Blida, je me suis rendu, le 12, auprès de M. le gouverneur-général. Dans le long discours qu’il m’a tenu, et dont l’urbanité n’a pas toujours été le caractère principal, il m’a annoncé qu’il vous envoyait les copies de plusieurs de mes anciennes lettres. L’ennemi n’a pas toujours été le plus grand de mes embarras, mais l’habitude invétérée chez M. le gouverneur-général d’accueillir avec faveur et préférence les rapports publics ou secrets de certains subalternes (entendez Saint-Arnaud), dont je n’ai jamais pu empêcher la correspondance aussi irrégulière que fâcheuse pour la discipline, ne m’a pas toujours rendu l’exercice de mon commandement agréable et facile. J’arrête là mes observations sur des lettres dont on ne m’a même pas indiqué l’époque précise, mais qui, en définitive, doivent vous prouver que je n’ai pas attendu le grade de lieutenant-général pour repousser les attaques à ma dignité personnelle.

« Non, monsieur le maréchal, ma demande n’est pas basée sur un prétexte, mais sur la conviction de ne pouvoir plus rendre d’utiles services sous les ordres d’un chef qui, dans cette conversation du 12, a manifesté toute la violence de la haine dont j’avais déjà reçu plus d’une preuve. Lorsque M. le gouverneur-général se montrait bienveillant, je n’étais point ingrat, mais mes sentimens ont dû changer avec les siens. Lorsqu’il vous écrivait en termes chaleureux en ma faveur, plus modeste qu’il ne prétend, je pensais dès lors qu’une partie des éloges accordés à l’un de ses lieutenans pouvait se ressentir de ses relations avec d’autres (entendez La Moricière ; mais l’insinuation est aussi mal fondée qu’elle est méchante). Retirez-moi de ce pays, monsieur le maréchal, de ce pays qui m’a si bien traité, où j’ai passé de longues années laborieusement occupées, mais que les procédés de M. le gouverneur-général me rendent odieux désormais. Mon excellente santé y succomberait infailliblement, moins à des fatigues incessantes qu’à des peines morales que je ne puis plus supporter. » Cette lettre, et surtout le dernier paragraphe, attira sur son auteur le blâme le plus sévère du maréchal Soult.

Enfin, pour clore l’enquête, voici une dernière dépêche du maréchal Bugeaud au ministre : « Ma conduite avec le général Changarnier n’a pas cessé d’être bienveillante et même généreuse, car je lui rendais le bien pour le mal. Ma longanimité, mes bons procédés répétés, rien n’a pu adoucir ce caractère orgueilleux et altier avec ses chefs, dur jusqu’à la grossièreté avec ses subordonnés. M. de Tinan, votre aide-de-camp, a été témoin du langage inconvenant qu’il m’a tenu parce que je lui avais dit, et avec de grands motifs, que l’inspection générale ne devait pas lui faire négliger les affaires de son gouvernement. A part un très petit nombre d’officiers, les autres le voient partir avec plaisir. Il lui est arrivé quelquefois de traiter des colonels comme on ne traite pas des laquais. Vous pouvez être tranquille, monsieur le maréchal ; l’absence du général Changarnier ne se fera pas sentir, lors même que la guerre redeviendrait ce qu’elle a été. »

Comme épilogue à ce conflit, Changarnier a dit dans ses mémoires : « Poliment, mais froidement accueilli par le roi, les princes, le maréchal Soult et les autres ministres, j’acquiers la certitude que roi, princes et ministres ont pris parti contre moi pour Bugeaud. Je ne montre aucune irritation et je n’essaie auprès d’aucun d’eux une justification dont je n’ai pas besoin. Ils ne croient pas au bon droit de ce serviteur bruyant de la monarchie du Juillet, mais à l’utilité de lui tout sacrifier. On me laisse sans emploi; je ne réclame ni ne me plains. » Cette surprise de n’être pas accueilli par des félicitations est bien de l’homme qui, après avoir fait échouer le premier projet du général Bugeaud sur Tenès, s’étonnait de n’avoir eu de lui aucun remercîraent.


VI.

Le 18 juillet, quelques jours après avoir reçu le bâton, le maréchal Bugeaud avait écrit au maréchal Soult : « Oui, la grosse guerre est finie, la conquête est assurée, le pays est dompté sur presque toute sa surface; mais il n’est pas encore parfaitement soumis, et il faudra longtemps pour le discipliner et nous l’assimiler. Matériellement, Abd-el-Kader est presque anéanti; il ne lui reste plus que de faibles débris de ses troupes régulières, et c’est avec mille expédiens qu’il parvient à les nourrir; mais il lui reste encore son ascendant moral, et certainement il en usera souvent. Il ne peut plus rien faire de sérieux, mais il nous tracassera tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Il n’abandonnera la partie que quand il ne lui restera ni un soldat, ni un écu, ni une mesure d’orge. »

Le maréchal Bugeaud connaissait bien le génie de son infatigable adversaire. Établi chez les Djafra, le camp de l’émir était le rendez-vous de tous les hommes d’aventure; vers la fin du mois d’août, il avait réuni 700 ou 800 chevaux. Les tribus de la Yakoubia, les Assasna surtout se sentaient menacés. Malgré les chaleurs, La Moricière fît sortir tout son monde, le général de Bourjolly de Mostaganem, le général Bedeau de Tlemcen, le colonel Géry de Mascara, le général Tempoure de Sidi-bel-Abbès, poste-magasin récemment créé entre Mascara et Tlemcen, dans la plaine des Béni-Amer. Chacun se tenait alerte; La Moricière donnait l’exemple à tous. Le 24 août, il se crut au moment de gagner la partie; à sept heures du soir, il tomba sur le campement d’Abd-el-Kader, mais Abd-el-Kader n’y était plus : on ne lui prit que ses tentes et celles de Ben-Allal. Manœuvrant, ou plutôt se glissant entre les colonnes françaises, l’émir essaya d’une nouvelle pointe au nord, vers Mascara ou Sidi-bel-Abbès. Dans la nuit du 29 au 30 août, il fut subitement arrêté par un qui vive? C’était le bivouac du colonel Géry. Tout étonné de la rencontre, il se rejeta vivement sur la droite. Le 12 septembre, ce fut le colonel Géry qui lui rendit sa visite. Le campement arabe, sur l’Oued-Tifret, fut encore une fois surpris, mais encore une fois à peu près vide : l’émir avait eu le temps d’en déloger; on ne gagna dans cette affaire que le restant bien réduit de son mince bagage. Quelques jours après, La Moricière fut averti qu’il s’était replié sur la Yakoubia, aux marabouts de Sidi-Youcef.

Le 22 septembre, à trois heures du matin, la colonne se mit en route à travers les broussailles qui sont honorées du nom pompeux de forêt des Assasna. Le colonel Morris, récemment nommé au 2" chasseurs d’Afrique, tenait la tête avec quatre petits escadrons de son régiment, un détachement de spahis et quelques Medjeher, 380 chevaux pour le tout. Suivaient à quelque distance un bataillon du 13e léger et le 41e de ligne. A 6 ou 7 kilomètres de Sidi-Youcef, on aperçut les vedettes de l’ennemi, qui tirèrent leur coup de fusil et s’enfuirent; Morris aussitôt se jeta sur leur piste, laissant l’infanterie en arrière. Du sommet d’une colline, il aperçut un bataillon et demi de réguliers et 150 cavaliers environ, qui hâtaient la marche d’une longue file de mulets ; tout cela cheminait dans la broussaille.

À cette vue, Morris, laissant un de ses escadrons en réserve, lança les trois autres contre l’infanterie ; mais au moment de l’atteindre, il vit tout à coup déboucher sur sa gauche 400 khielas en très bel ordre, conduits par l’émir en personne. Le colonel n’eut que le temps de leur faire face avec un de ses escadrons, pendant que les deux autres et les spahis continuaient leur course. Débordé, entouré par les khielas, Morris eut quelque peine à dégager et à rallier ses hommes sur l’escadron de réserve ; mais alors la charge fut reprise ; à côté du colonel galopaient deux officiers d’état-major, les capitaines Jarvras et Trochu. Ce retour offensif eut enfin raison des khielas, qui tournèrent bride. Pendant ce conflit des cavaliers, l’infanterie d’Abd-el-Kader avait jeté bas, par un feu de salve, le tiers du premier des deux escadrons lancés contre elle ; mais, au lieu de continuer à tenir ferme, apercevant le 13e léger qui arrivait au pas de course, elle gagna promptement le fourré d’un ravin et se mit hors d’atteinte.

Au moment de la salve, le capitaine adjudant-major de cette avait été démonté ; retardé par une ancienne blessure qui l’empêchait de courir, il allait être tué ou pris, quand le trompette Escoffier, mettant pied à terre, lui amena son cheval et lui dit : « Montez vite, mon capitaine ; c’est vous et non pas moi qui rallierez l’escadron. » Le brave trompette fut fait prisonnier ; mais Abd-el-Kader, instruit de son généreux dévoûment, le fit traiter avec égard. Cité à l’ordre de l’armée par le maréchal Bugeaud, nommé chevalier de la Légion d’honneur, Escoffier reçut la croix pendant sa captivité même, devant le front des réguliers rangés sous les armes. Il fut échangé l’année suivante. Dans ce combat de Sidi-Youcef, Abd-el-Kader perdit un de ses lieutenans, Abd-el-Baki, khalifa des tribus sahariennes, et six officiers de khielas.

Après s’être tenu caché dans la forêt des Assasna, l’émir fit, le 1er octobre, une apparition soudaine et rapide à l’entrée de la plaine de Sidi-bel-Abbès, pilla un douar des Beni-Amer et disparut à l’approche du commandant de Barral. Des débris de ses forces organisées, il ne lui restait plus que deux petits bataillons d’askers qu’il confia au meilleur de ses lieutenans, Ben-Allal, tandis qu’il s’en allait, avec 200 khielas, essayer de faire des recrues sur la frontière indécise de l’Algérie et du Maroc. De son côté, le maréchal Bugeaud, après une tournée militaire dans l’Ouarensenis, avait poussé jusqu’à Mascara, et venait d’y laisser un gros renfort de cavalerie, quatre escadrons du 4e chasseurs d’Afrique, sous les ordres du colonel Tartas.

Le 6 novembre, une colonne de 800 hommes de pied et de 500 chevaux, chasseurs et spahis, commandée par le général Tempoure, se mit à la recherche de Ben-Allal. On croyait savoir qu’il avait quitté la Yakoubia pour se rapprocher de l’émir à l’ouest. En dépit des chemins défoncés et de la pluie qui tombait par torrens, le général Tempoure força de vitesse, gagna deux marches, et, guidé par des prisonnier djafra, atteignit, le 11 au matin, non loin de Sidi-Yaya, au pied du Djebel-Dlàa, l’ennemi qu’il poursuivait. C’était la fumée de son campement qui l’avait fait découvrir. Aussitôt le général distribua sa cavalerie en trois colonnes de deux escadrons, avec une réserve d’égale force, et lui fit prendre le trot. Averti par le coup de fusil et la clameur d’une vedette, le khalifa n’eut que le temps de faire prendre les armes à ses deux bataillons. Ils marchaient rapidement en colonne serrée, tambour battant, drapeaux en tête, essayant de gagner, sur une colline rocheuse et boisée, une bonne position défensive. Avant d’y avoir pu arriver, ils se virent gagner de vitesse, s’arrêtèrent face aux assaillans et firent ferme. Attaqués de front et par les flancs, ils se défendirent avec courage ; mais, leur instruction militaire étant faible, ils se laissèrent rompre et succombèrent sous les coups de sabre dans une mêlée terrible.

Après avoir lutté jusqu’au bout, Ben-Allal, voyant le désastre irréparable, avait tourné bride. Un officier de spahis, le capitaine Cassaignolles, qui, sans le connaître, l’avait distingué à la richesse de ses vêtemens, se mit à sa poursuite avec un maréchal des logis de son escadron et deux brigadiers de chasseurs. Tout près d’être atteint, sans espoir de salut, résolu à vendre chèrement sa vie, Ben-Allal fit volte-face, tua d’un coup de fusil le brigadier Labossaye, abattit d’un premier coup de pistolet le cheval du capitaine, blessa d’un second le maréchal des logis Siquot qui venait de lui asséner un coup de sabre, et, le yatagan au poing, continuait à se défendre quand le brigadier Gérard termina cette lutte désespérée par un coup de feu qui l’atteignit en pleine poitrine. Il était borgne; ce fut à cet indice qu’on le reconnut. Sa tête fut envoyée, dans un sac de cuir, au général de La Moricière. Le général qui, jadis, en 1839, au temps de la trêve avec Abd-el-Kader, avait entretenu avec lui des relations amicales, ne put contempler sans émotion les traits de ce noble et vaillant adversaire. Le maréchal Bugeaud donna l’ordre que son corps fût inhumé à Koléa, dans le tombeau de ses ancêtres, et qu’on lui rendit les honneurs militaires, tels qu’ils sont dus à la dépouille mortelle d’un officier-général.

Dans ce combat décisif, les réguliers avaient perdu les 2 chefs de bataillon, 18 capitaines, tous tués avec 380 de leurs hommes, 280 prisonniers, dont 13 officiers, 3 drapeaux, des caisses de tambour, 600 fusils, des sabres et des pistolets en quantité, 50 chevaux harnachés et un grand nombre de mulets. C’était la fin des réguliers; mais, pour Abd-el-Kader, la perte de Ben-Allal dépassait incomparablement toutes les autres. Cependant il contint sa douleur profonde et, deux jours après le désastre, il parut sur le champ de bataille pour faire donner la sépulture aux siens. De là, il gagna le Chott-el-Gharbi, vers la terre marocaine, oh il avait envoyé sa ïeira, — ainsi nommait-on les restes de la smala fugitive.

En France, et surtout parmi les députés, il y avait des gens qui faisaient volontiers au maréchal Bugeaud un grief de n’avoir pas encore pris ou tué l’émir, comme on venait de tuer Ben-Allal. A M. de Corcelle, qui était l’intermédiaire accoutumé entre ses collègues de la chambre et le maréchal son ami, celui-ci répondait : « Comment imaginez-vous que par des manœuvres sur un terrain sans bornes on puisse entourer un ennemi qui fuit toujours, et fût-il même stratégiquement entouré, comment espérer de prendre dans ses filets un cavalier agile, qui peut en quelques heures franchir de très grandes distances et se dérober à nos colonnes, quelque multipliées qu’elles soient? Abd-el-Kader peut être pris ou tué dans un combat, mais cela est du ressort des éventualités très incertaines de la guerre, et ce serait une grande folie que d’y compter. Nous devons à nos combinaisons, à l’infatigable activité et à l’élan de nos troupes l’heureux succès du 11 novembre; mais la mort de Ben-Allal a été un coup de fortune qu’il n’était pas permis de prévoir. C’est la force morale qui doit nous garder au loin ; c’est l’extrême mobilité de nos troupes ; c’est la certitude qu’il faut imprimer dans l’esprit de toutes les tribus que nous pouvons les atteindre en tous lieux et en toute saison. Je n’ai de postes que sur les lignes parallèles à la mer, non pas pour garder ces lignes contre l’invasion de l’ennemi, ce qui est impossible, mais pour rapprocher ma base d’opérations de la zone sud du Tell et du désert. » Il ajoutait qu’en tenant ces postes avec une minime partie de son effectif, il accroissait, dans une plus large étendue de temps et d’espace, l’action et la mobilité du reste.

Pendant six semaines, on avait cessé d’entendre parler d’Abd-el-Kader quand, le 22 décembre, il se montra subitement, avec 300 cavaliers et 200 fantassins, entre Sebdou et Tlemcen, chez les Beni-Hediel, qui le reçurent à coups de fusil. Après cette tentative avortée, il disparut de nouveau, et la campagne de 1843 s’acheva heureusement par une visite répressive du général Bedeau parmi les tribus les plus turbulentes de la frontière et de la vallée de la Tafna, depuis les Beni-Snous, au sud, jusqu’aux Oulaça, voisins de la mer.


CAMILLE ROUSSET.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1887 et du 15 janvier 1888.