La Conquête de l’Algérie - Le Gouvernement du général Bugeaud/06

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La conquête de l’Algérie
Camille Rousset

Revue des Deux Mondes tome 88, 1888


VI. L’INSURRECTION DE 1845. — BOU-MAZA. — SIDI-BRAHIM. — LA CHASSE A L’ÉMIR. [1]


I

Après la bataille d’Isly, Abd-el-Kader s’était retiré sur la rive gauche de la Moulouïa, dans une région qui ne reconnaissait guère l’autorité du sultan de Maroc ; après le traité de Tanger, il s’y était enfoncé plus profondément. Un message du sultan l’y avait cependant rejoint. Puisqu’il n’avait pas cessé d’être un sujet de trouble dans ses états, Mouley-Abd-er-Rahmane lui enjoignait de licencier ses troupes, de disperser sa deïra et de venir, avec sa famille et ses amis, vivre à Fez en pieux marabout, sinon il devait quitter immédiatement le territoire de l’empire. Là-dessus, de nombreux conseils furent tenus dans la deïra. D’un avis unanime, on repoussa l’idée de se mettre à Fez sous la main du sultan ; mais où aller ? Dans le désert, selon le sentiment de Ben-Tami ? on y avait trop souffert.

Abd-el-Kader borna son déplacement à passer de la rive gauche de la Moulouïa sur la droite. Il y trouva des populations encore mieux disposées à son égard, et, dès qu’il fut dans le voisinage des Beni-Snassen, qui lui étaient absolument dévoués, il sentit renaître ses espérances et crut au relèvement prochain de sa fortune. Moustafa-Ben-Tami, Barkani, Bou-Hamedi, Miloud-ben-Arach, ses amis fidèles, partageaient sa confiance. Vers la fin du mois de décembre, il vit venir à lui un millier de Beni-Snassen et de gens du Rif, qui lui apportaient une offrande des grains et de raisins secs. De jour en jour son influence, grandissait et s’étendait ; il y eut des tribus qui se proposaient, disait-on, de déposer Abd-er-Rahmane et de proclamer Abd-el Kader à sa place. Il refusa de se prêter à leurs projets de révolte, mais il n’en resta pas moins pour le sultan un rival possible et un hôte toujours dangereux. Le fait que Mouley-Abd-er-Rahmane avait été battu par les roumi humiliait l’orgueil marocain, et l’autre fait, qu’il avait traité ensuite avec eux, exaspérait le fanatisme.

En même temps, les agens de l’émir ne cessaient d’intriguer parmi les tribus algériennes, soit qu’ayant émigré au Maroc, elles fussent tentées de rentrer sur leur ancien territoire, soit que, voisines de la frontière, elles fussent incitées à passer sur la terre marocaine. Malgré la surveillance que faisait exercer sur celles-ci La Moricière, il lui échappait toujours quelque douar, et la peine était encore plus grande quand il fallait favoriser le retour de quelques isolés. Abd-el-Kader faisait annoncer chez les Beni-Ouragh, les Flitta, les Sbéa, son arrivée prochaine avec des forces considérables.

Pour contrecarrer les intrigues de l’émir, le colonel Korte, le colonel Géry, La Moricière lui-même, se montraient sur la frontière à l’ouest et au sud, châtiant les insoumis, rassurant les timides, essayant en un mot de rétablir Tordre, qui, sans être très apparemment troublé, ne laissait pas d’être compromis sourdement. Ainsi se passèrent les derniers mois de l’année 1844 et le premier de l’année 1845.

Le 30 janvier, dans la matinée, le chef de bataillon Vinoy, commandant le poste de Sidi-bel-Abbès, venait de sortir avec un détachement de spahis pour punir, les auteurs d’un vol de bestiaux commis la veille, quand, vers dix heures, le factionnaire de garde à l’avancée vit venir, à lui une soixantaine de pèlerins arabes, marchant en procession et psalmodiant. Comme ils avaient la prétention de passer outre, malgré la consigne, le factionnaire croisa la baïonnette ; mais, à l’instant même, il tomba mort d’un coup de pistolet ; en un clin d’œil, la redoute fut envahie. Les hommes du 6e léger, qui l’occupaient, étaient en train de prendre leur repas du matin. Hurlant et tirant leurs armes cachées sous les. burnous, les faux pèlerins tuèrent ou blessèrent les premiers qu’ils surprirent ; mais, la minute d’après, ils furent assaillis à leur tour, et comme la porte avait été fermée sur eux, pas un seul ne put échapper : ils étaient entrés 58, on releva 58 cadavres. De la garnison, il y avait 6 tués et 26 blessés. Un coup de canon tiré de la redoute rappela le commandant Vinoy, qui, sans se douter de la gravité du cas, rencontra au retour les femmes, les enfans et les troupeaux de ceux qui venaient de tenter cet audacieux coup de main. Qui étaient -ils ?

D’après l’enquête faite par le commandant Walsin, chef du bureau arabe, c’étaient des Ouled-Brahim, de la grande tribu des Beni-Amer, khouan, c’est-à-dire adeptes d’une de ces confréries qui entretenaient et ravivaient sans cesse dans le Maroc l’exaltation religieuse. Ceux-ci appartenaient à l’ordre des Derkaoua, le plus fanatique de tous et le plus dangereux, même pour Abd-er-Rahmane, même pour Abd-el-Kader, car ses adeptes, révolutionnaires au premier chef, refusaient l’obéissance à toute puissance humaine, quelle qu’elle fût.

Le fait en lui-même ne se rattachait donc pas à la propagande exercée par les agens de l’émir ; il n’en était pas moins un symptôme étrange et redoutable de l’état général des esprits parmi les indigènes. Deux douars seulement des Beni-Amer s’étaient jetés dans l’entreprise ; mais toute la tribu en avait connu le projet, et pas un de ses chefs ne l’avait révélé. Aussi le commandant Walsin les punit-il en prenant une vingtaine d’entre eux comme otages et en séquestrant leurs chameaux, leurs mulets et leurs chevaux de guerre.

Dans le même temps, un commencement d’agitation était signalé au sud, chez les Sahariens, qui subissaient sans aucun doute l’influence d’Abd-el-Kader. Il y avait de ce côté-là deux zones distinctes : la plus voisine était celle des Chotts, parcourue par des tribus absolument pastorales et nomades ; la seconde, plus méridionale, comprenait les montagnes des Ksour et du Djebel-Amour ; les populations y étaient à la fois pastorales et agricoles. « Il y a, disait La Moricière au sujet des unes et des autres, deux moyens d’atteindre leurs intérêts matériels : le premier est de visiter leurs ksour, où elles ont des dépôts considérables ; le deuxième est de les frapper par des razzias, lorsqu’elles viennent camper à portée des limites du Tell. Il n’est pas inutile cependant de faire remarquer que, n’ayant pas encore souffert, elles ont une cavalerie nombreuse qui doit obliger à quelque circonspection dans les coups de main qu’on entreprendra contre elles. Ces populations, avec leurs nombreux chameaux, étant plus mobiles que nos colonnes, il ne faut pas essayer de les poursuivre, une fois qu’elles sont averties de notre approche. Pour les atteindre, il faut les surprendre, et cela n’est possible que dans des circonstances données qu’il faut attendre et que nous ne pouvons pas faire naître. Ce que je crois possible en ce moment, c’est de parcourir le pays où elles campent habituellement, d’en reconnaître exactement les eaux et les pâturages, et enfin de visiter les ksour, ce qui pourra amener leur soumission par la crainte de voir détruire une partie de ce qu’elles possèdent. Il faut frapper l’imagination de ces populations-là, et si je parais y tenir, c’est que je ne suis pas sûr de frapper autre chose, attendu qu’il n’est pas impossible que les tribus déménagent avec leurs magasins et ne laissent devant nous que leurs cabanes. »

Pour assurer le ravitaillement de la colonne qui devait opérer dans l’extrême sud de la province d’Oran, il fallait un poste-magasin plus rapproché que Sidi-bel-Abbès. Il y avait longtemps d’ailleurs que La Moricière avait reconnu et fait reconnaître au maréchal Bugeaud l’urgence de fermer autant que possible la trouée largement ouverte sur la lisière du Tell, depuis Sebdou jusqu’à Suïda. Le point de Daya, situé chez les Djafra, ayant été choisi par La Moricière, il y fît construire, pendant le mois d’avril, une redoute où il installa, sous les ordres du commandant Charras, un bataillon de la légion étrangère et 80 sapeurs du génie, avec trois pièces de campagne, des vivres pour deux mois, une ambulance et 100,000 cartouches en réserve.

Déjà la colonne d’exploration du sud était partie, le 18 avril, de Saïda, sous le commandement du colonel Géry. Elle était formée du 1er bataillon d’Afrique, de deux bataillons du 56e, de 150 cavaliers, moitié chasseurs de France, moitié spahis, de 150 Arabes du goum, d’un détachement d’artilleurs servant quatre obusiers de montagne et vingt fusils de rempart, avec une réserve de 42,000 cartouches et de quatre quintaux de poudre de mine, d’une section d’ambulance, avec quarante-deux cacolets et six litières. Le convoi comprenait 670 chameaux chargés d’orge et de vivres pour vingt-trois jours, de tonnelets et d’outrés, enfin un troupeau de 80 bœufs et de 500 moutons. L’effectif total dépassait 2,000 hommes et 600 chevaux ; l’effectif de guerre était de 1,400 à 1,500 combattans.

Le 20 avril, la colonne traversa les gués vaseux du Chott-el-Chergui ; tout, dans cette région aride et découverte, était étrange ; plus on marchait au sud, plus on avait froid ; devant soi on apercevait le Djebel-Ksel couvert de neige. Le 24, on entra dans la montagne. Stitten, qui était le premier objectif de l’expédition, était abandonné ; mais un notable, député par la population fugitive, vint supplier « les enfans de la puissance » d’épargner le ksar. Le colonel y consentit volontiers et reçut le lendemain la soumission de nombreux douars appartenant aux Trafi. Poussant plus loin au sud, à travers le pays montagneux, il voulait atteindre Rassoul, et surtout Brezina, sur l’autre versant du massif, au seuil du grand désert, du véritable Sahara. C’était là que les grands nomades avaient leurs intérêts ; c’était là qu’ils avaient leurs dépôts et leurs moyens de trafic. Aux abords de Rassoul, la colonne reçut les premiers coups de fusil qu’elle eût encore entendus ; des voleurs essayèrent d’enlever les chameaux du convoi. En punition de l’attentat, Rassoul fut détruit en partie le 27.

Le 29, pendant une halte dans le défilé d’El-Arouïa, que les soldats nommèrent « la porte du désert, » un homme se présenta au colonel au nom des habitans de Brézina, qui, disait-il, n’attendaient, pour faire leur soumission, que l’arrivée de la colonne. Il s’offrit et on l’accepta naturellement pour guide. Le défilé, tortueux, coupé de ravins qui s’entre-croisaient dans tous les sens, était un vrai labyrinthe. Après une heure de tours et de détours, la colonne se retrouva, toute surprise, à son point de départ. L’homme l’avait évidemment et volontairement égarée ; le capitaine Deligny, chargé de surveiller les guides, lui fit sauter la cervelle. Pour donner aux gens de Brézina le temps de fuir avec leur fortune, cet homme s’était dévoué à la mort ; cet homme était un héros. Il fallut bivouaquer sur place et le lendemain faire le coup de fusil. Après trois heures d’une marche pénible, par une chaleur suffocante, au détour d’un rocher, on aperçut tout à coup, au milieu d’une forêt de palmiers, Brézina. Avant d’y atteindre, il y eut un petit combat de cavalerie. Le ksar était totalement vide.

Le 1er mai, la mine ouvrit une brèche dans les murs d’argile, et la colonne se mit au retour. Le passage d’El-Arouïa ne fut pas disputé. Le 2, on aperçut une grosse troupe d’Ouled-Sidi-Cheikh qui fit défier par un héraut le colonel pour la matinée du lendemain. Le colonel ne voulut pas les faire si longtemps attendre ; dans la journée même, à trois heures, il vint à eux. Le combat fut vif ; le goum, qui avait engagé l’attaque, fut d’abord repoussé ; mais les chasseurs ayant pris l’affaire à leur compte, l’ennemi, malgré sa bravoure, se vit forcé de quitter la place. Le 11 mai, le colonel Géry rentra dans le Tell par Frenda.

Parallèlement à cette expédition, le général Marey en avait fait une autre à l’est, dans le bassin des Zahrez, pour châtier les Ouled-Naïl, coupables d’avoir intercepté, au mois de mars, la contribution de la zekkat, c’est-à-dire les troupeaux que conduisait à Médéa le khalifa de Laghouat. « Cet événement, écrivait au ministre de la guerre le maréchal Bugeaud, ne serait probablement pas arrivé si, depuis six mois, nous n’étions restés immobiles. L’offensive, le plus souvent possible, ou du moins la force souvent montrée au loin, voilà la condition indispensable de notre puissance. Vous voyez que, pour rester en paix, il faut deux volontés ; il ne suffit pas de dire : je veux être pacifique, il faut encore que nos adversaires aient le même désir. Le meilleur moyen de vaincre leur obstination n’est pas de rester tranquille chez soi : la défensive absolue nous aurait bientôt perdus. Je sais bien que les gens qui ne comprennent pas diront : « Mais ils vont chercher la guerre ; pourquoi ne restent-ils pas en paix pour faire des routes, des édifices, de la colonisation ? » Je réponds à ces braves gens qui veulent ainsi juger à tort et à travers, que nous allons chercher la guerre parce qu’elle est à nos portes, et que, si nous n’y allions pas, elle viendrait avec des avantages moraux que nous voulons lui enlever. »


II

La guerre n’était pas seulement aux portes, elle était dans la maison même.

Le 25 mars, le maréchal Bugeaud, revenu de France, avait repris la direction des affaires ; comme il voulait donner en personne ses instructions à La Moricière, il s’embarqua pour Mers-el-Kébir, prit le général à son bord et poursuivit avec lui jusqu’à Djemma-Ghazaouat. Il persistait à trouver ce poste détestable, surtout trop largement installé ; il en fit publiquement le reproche à La Moricière : « Vous autres messieurs qui sortez du génie, lui dit-il, vous avez le génie des fortifications, mais vous n’avez pas le génie de la guerre. » C’était dur ; puis il ajouta : « Si je ne trouve pas une population européenne à jeter ici, j’évacuerai ce poste ; c’est un boulet qui nous est accroché à la jambe. »

Le maréchal rentra, le 6 avril, à Alger ; quelques jours après, le Dahra était en feu. Remarque importante : Abd-el-Kader n’y était pour rien. L’agitateur se trouvait être un jeune homme d’une vingtaine d’années, un inconnu venu du Maroc ; il s’appelait Mohammed-ben-Abdallah ; mais les Kabyles lui avaient donné le surnom de Bou-Maza, — l’homme à la chèvre, — parce qu’il était toujours suivi d’une chèvre dressée à faire quelques tours dont les Kabyles, naïfs et crédules, étaient émerveillés. Ceci était bon pour le menu peuple ; chez les gens de condition moyenne, Bou-Maza passait pour un saint : khouan de l’ordre de Mouley-Taïeb, un des plus anciens et des plus considérés dans q Maroc, il avait conquis par ses prières, par ses mortifications, par ses extases, une réputation extraordinaire ; de Mostaganem à Cherchel, il n’était parlé que de lui.

Un beau jour, chez les Ouled-Djounès, il fit sa révélation : il était le chérif envoyé de Dieu, celui qui devait venir au moment indiqué par les prophéties, « le maître de l’heure. » De toutes parts on accourut pour l’entendre ; de toutes parts on lui apporta des aumônes, non-seulement des grains et de l’argent, mais encore de la poudre, des fusils, des chevaux. Avec les fanatiques, les aventuriers et les bandits, il eut bientôt une troupe de quelques centaines d’hommes. Pour son coup d’essai, il assassina le kaïd de Médiouna et le kaïd des Sbéa, en faisant proclamer partout que leur mort était la juste punition des services qu’ils avaient rendus aux chrétiens, et qu’un tel bort était réservé à tous leurs pareils en félonie.

Ce fut le 12 avril que ces tragiques nouvelles arrivèrent au colonel de Saint-Arnaud, commandant supérieur d’Orléansville. Il se mit, le 14, en campagne, atteignit le chérif, le battit et dispersa sa bande. On pensa qu’il n’en serait plus question. Le 18, le colonel entra sur le territoire des Ouled-Djounès, qui étaient en même temps attaqués par le lieutenant-colonel Claparède et le commandant Canrobert, venus de Ténès, et par le général de Bourjolly, accouru de Mostaganem. Le châtiment infligé aux Ouled-Djounès n’empêcha pas l’insurrection de s’étendre.

Il y avait, à une lieue de Ténès, un petit poste retranché qu’on appelait le camp des Gorges. Il avait été établi, l’année précédente, pour protéger les travailleurs employés sur la route d’Orléansville, et de provisoire il était devenu permanent, à l’insu du maréchal Bugeaud, qui n’en soupçonnait même pas l’existence. Quand le lieutenant-colonel Claparède était sorti de Ténès, au lieu de faire évacuer le camp, il y avait laissé une soixantaine d’hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied. Le 20 avril, 800 ou 900 Kabyles, conduits par Ben-Hinni, kaïd des Beni-Hidja, se glissèrent par les ravins des alentours et tout à coup envahirent le poste, dont la porte n’était pas gardée. Les chasseurs, surpris, eurent néanmoins le temps de s’enfermer dans le blockhaus, où ils ne purent être forcés ; mais leurs tentes furent mises au pillage, et, sous leurs yeux, une malheureuse enfant, la fille d’un cantinier, fut égorgée par la bande exécrable. Le lendemain, les Kabyles revinrent ; mais, pendant la nuit, le commandant de place, à Ténès, avait expédié au camp une centaine de condamnés au boulet et de disciplinaires, avec quelques sapeurs-conducteurs en guise de cavalerie ; une sortie de la garnison, accrue de la sorte, repoussa l’ennemi, qui ne se montra plus. Les résultats matériels de ce coup d’audace étaient à peu près nuls, mais l’effet moral fut immense.

Au premier avis de l’événement, le maréchal Bugeaud donna l’ordre d’envoyer par mer de Cherchel à Ténès le 2e bataillon d’Afrique, et fit diriger par terre un bataillon du 64e sur Orléansville. Cette affaire du camp des Gorges l’avait exaspéré. « Sans ce poste, écrivait-il au colonel de Saint-Arnaud, il n’y aurait probablement eu qu’une insurrection dans le vide : l’ennemi n’aurait pas osé attaquer Ténès, puisqu’il ne l’a pas fait, malgré le scindement des forces. Ce détachement de 50 à 60 hommes a tenté le diable ; c’était bien le cas de le retirer quand Claparède est sorti avec les forces les plus disponibles. Il faut que cette manie de l’éparpillement et de l’immobilisation des forces soit quelque chose de bien invétéré dans les esprits pour que, malgré nos paroles et nos écrits si multipliés contre ce système, on le suive encore si souvent. »

Le 2e bataillon d’Afrique était arrivé, le 22, à Ténès ; le lendemain, il escortait un convoi de biscuits dirigé sur Orléansville, quand, une heure après son départ, il fut assailli par Ben-Hinni et ses Kabyles ; mais le convoi, bien défendu, parvint à destination sans avoir laissé une voiture en arrière ; malheureusement, l’escorte avait eu 5 hommes tués et 52 blessés. Aussitôt le colonel de Saint-Arnaud se mit à la poursuite des Beni-Hidja, dont il ravagea impitoyablement le territoire pendant que le général de Bourjolly agissait contre les Sbéa. Une peine, inconnue jusqu’alors, avait été décrétée contre les rebelles par le maréchal Bugeaud : le désarmement. Pour ces tribus guerrières, c’était la plus terrible de toutes.

Rien n’y faisait. Le 28 avril, un grand poste, Orléansville même, vit ses retranchemens insultés par Bou-Maza, qui avait soulevé et ameuté toute la vallée du Chélif. Il va sans dire qu’il fut repoussé ; mais encore plus que l’attaque du camp des Gorges, cette tentative insensée fut célébrée parmi les Arabes et les Kabyles à l’égal d’une victoire. L’insurrection avait gagné l’Ouarensenis. Mohammed-bel-Hadj lui-même, l’agha des Beni-Ouragh, devenait suspect.

Le 2 mai, le maréchal Bugeaud partit d’Alger avec le duc de Montpensier, qui avait réclamé l’honneur de faire campagne avec lui. Une colonne de sept bataillons : zouaves, 3e chasseurs à pied, tirailleurs indigènes, 6e léger, 36e de ligne, de trois escadrons : chasseurs d’Afrique et spahis, et d’une batterie de montagne, d’un effectif total de 5,500 baïonnettes et de 500 chevaux, avec 1,000 mulets de bât, attendait le gouverneur sous Miliana. Une seconde colonne de trois bataillons, un escadron et deux pièces de montagne, sous les ordres du général Reveu, était en avant-garde à l’embouchure de l’Oued-Rouina. Le 7 mai, le maréchal prit le commandement et pénétra, le 9, dans l’Ouarensenis insurgé. Il marchait à petites journées, détruisant les gourbis, les moissons, les vergers, recevant, d’ailleurs, plus d’averses que de coups de fusil. Les insurgés s’écartaient de sa route ; à peine y eut-il à l’arrière-garde quelques petites affaires qu’il y aurait de l’excès à nommer des combats. Le 22 mai, la colonne du maréchal et celle du général Reveu vinrent prendre des vivres aux magasins d’Orléansville. Pendant ce temps, l’effort de l’ennemi s’était porté dans le Dahra contre Saint-Arnaud. Bou-Maza était rentré chez les Ouled-Djounès, et s’y fit. battre encore une fois avec eux, sans que ce nouvel échec portât la moindre atteinte à la foi qu’il leur avait inspirée. Dans cette dernière rencontre, les combattans kabyles appartenaient à sept tribus différentes. Battu par Saint-Arnaud, le 1er juin, Bou-Maza se fit battre derechef, dix jours plus tard, non plus par le colonel, mais, ce qui était plus grave, par Sidi-el-Aribi, un Arabe ! L’affaire eut lieu chez les Beni-Zerouel ; elle fut vive, et la victoire du khalifa complète. Le chérif lui abandonna 2 drapeaux, 30 chevaux et 7 prisonniers seulement ; mais 400 des siens gisaient sur le champ de bataille. Pour comble de disgrâce, il faillit, quelques jours après, tomber entre les mains de l’agha des Sendja, demeuré fidèle comme Sidi-el-Aribi ; puis, ayant échappé presque seul à la poursuite, il disparut dans l’Ouarensenis, et, pour quelque temps, on n’entendit plus parler de lui.

Il ne restait plus qu’à réduire par le désarmement les tribus des deux bords du Chélif. Trois colonnes y étaient destinées, sous les ordres des colonels Pélissier, Saint-Arnaud et Ladmirault. Après avoir donné à chacun d’eux son rôle, le maréchal prit la mer à Ténès pour Alger, où il rentra le 12 juin. La colonne Pélissier se composait du 3e bataillon de chasseurs à pied, de deux bataillons du 6e léger, d’un bataillon du 36e de ligne, d’un escadron de chasseurs, d’une section d’obusiers de montagne et d’un détachement de sapeurs ; l’effectif était de 2,500 hommes. Sa mission était d’opérer dans l’ouest du Dahra, pendant que la colonne Saint-Arnaud agirait au nord et la colonne Ladmirault dans l’est.

L’année précédente, au mois de juin 1844, le général Cavaignac, alors colonel, s’était trouvé dans un cas extrême. Il opérait, sur la rive gauche du Chélif, contre les Sbéa, qui s’étaient retirés dans leurs grottes. A toutes ses sommations ils avaient refusé de se rendre ; un capitaine du 5e bataillon de chasseurs, M. de Jouvancourt, envoyé, sur sa demande, en parlementaire, avait été reçu à coups de fusil et tué. Alors, le colonel avait donné au commandant du génie Tripier l’ordre d’attaquer une des grottes par la mine, et il avait fait allumer un grand feu devant l’issue d’une autre. La nuit suivante, un sergent de zouaves avait eu l’épaule fracassée d’une balle ; vers minuit, 11 Kabyles étaient sortis de la grotte enfumée ; 5 avaient été tués, les 6 autres avaient pu s’enfuir. Le lendemain, les assiégés, dont quelques-uns étaient déjà morts d’asphyxie, avaient enfin consenti à sortir.

Un an plus tard, au mois de juin 1845, le colonel Pélissier se trouva dans une situation exactement pareille. Les Ouled-Ria, contre lesquels il avait l’ordre d’agir, s’étaient aussi renfermés dans leurs grottes » qui étaient profondes. Pendant qu’on cherchait à les investir, ils blessèrent 5 hommes. Les prendre de vive force était impossible ; les réduire par blocus était difficile, car on savait qu’ils avaient des vivres et de l’eau ; un ruisseau souterrain traversait la montagne. Le colonel Pélissier fit ce qu’avait fait le colonel Cavaignac. Après qu’aux dernières sommations les assiégés eurent répondu par des coups de fusil, des fascines, descendues du haut des rochers, furent allumées devant l’entrée des grottes ; le feu brûla toute la nuit.

Le lendemain, 19 juin, au point du jour, un des Kabyles se montra ; le colonel lui fit crier que ni lui ni personne des siens n’avait rien à craindre, qu’aucun d’eux ne serait conduit prisonnier à Mostaganem, que chacun serait libre de rentrer chez soi, mais qu’il fallait d’abord faire soumission et livrer les armes. Les pourparlers durèrent trois heures ; les assiégés exigeaient la retraite préalable des troupes qui les tenaient investis : condition inadmissible. Un dernier quart d’heure leur fut accordé pour réfléchir ; le quart d’heure expiré, un carabinier des chasseurs fut frappé d’une balle kabyle.

Il était dix heures. Des fascines furent amassées sur le foyer de la veille, mais elles ne furent enflammées qu’à deux heures. Les grottes, qui étaient plutôt un tunnel, avaient deux issues, à des niveaux différens. Il se produisit de l’une à l’autre un tirage qui établit sur une longueur de 180 mètres un courant de feu et de fumée. L’incendie gagna les bagages des réfugiés. Pendant la nuit, on crut entendre, des abords de la montagne, un bruit confus, des clameurs sourdes ; puis rien ne troubla plus le silence. Longtemps avant le jour, quelques hommes suffoquant vinrent tomber devant les sentinelles. On se hâta de les relever et d’envoyer reconnaître l’entrée des grottes ; mais une fumée si épaisse et si acre les remplissait qu’il fut impossible d’y pénétrer d’abord. Cependant, on en voyait sortir de temps à autre des êtres presque méconnaissables, qui rampaient, et que d’autres, fanatisés jusque dans l’asphyxie, essayaient d’arrêter en tirant sur eux. Quand on put enfin visiter la fournaise éteinte, on y compta plus de 500 victimes, hommes, femmes, enfans. L’étendue de ce désastre frappa tous les assistans de stupeur. « Ce sont là, monsieur le maréchal, a dit le colonel Pélissier dans son rapport, de ces opérations que l’on entreprend quand on y est forcé, mais que l’on prie Dieu de n’avoir à recommencer jamais. »

Le tragique événement fut vivement commenté en France et au dehors. Interpellé à la chambre des pairs, le maréchal Soult fit une réponse embarrassée, qui ne parut satisfaisante à personne. Quelle que lût son opinion personnelle au sujet de l’acte reproché à son subordonné, le maréchal Bugeaud avait trop le sentiment de l’autorité pour hésiter à le couvrir. Il écrivit au ministre de la guerre : « Je regrette, monsieur le maréchal, que vous ayez cru devoir blâmer, sans correctif aucun, la conduite de M. le colonel Pélissier. Je prends sur moi la responsabilité de son acte ; si le gouvernement jugeait qu’il y a justice à faire, c’est sur moi qu’elle doit être faite. J’avais ordonné au colonel Pélissier, avant de nous séparer à Orléansville, d’employer ce moyen à la dernière extrémité ; et, en effet, il ne s’en est servi qu’après avoir épuisé toutes les ressources de la conciliation. C’est à bon droit que je puis appeler déplorables, bien que le principe en soit louable, les interpellations de la séance du 11 juillet. Elles produiront sur l’armée un bien pénible effet, qui ne peut que s’agrandir par les déclamations furibondes de la presse. Avant d’administrer, de civiliser, de coloniser, il faut que les populations aient accepté notre loi. Mille exemples ont prouvé qu’elles ne l’acceptent que par la force, et celle-ci même est impuissante, si elle n’atteint pas les personnes et les intérêts. Par une rigoureuse philanthropie, on éterniserait la guerre d’Afrique en même temps que l’esprit de révolte, et alors on n’atteindrait même pas le but philanthropique. »

Effrayées par la terrible leçon que leur donnait le sort des Ouled-Ria, toutes les tribus du Dahra et de l’Ouarensenis cessèrent la résistance ; mais, d’autre part, l’esprit d’insurrection s’était propagé dans l’est ; un fanatique, nommé Bou-Chareb, avait soulevé le Djebel-Dira. Comme cette région montagneuse était sur les confins des provinces d’Alger et de Constantine, le général Marey y accourut de Médéa et le général d’Arbouville de Sétif ; prise entre deux feux, l’insurrection ne dura guère dans ces parages, mais par l’Onennougha elle atteignit dans le nord le versant méridional du Djurdjura et trouva des adhérens chez les Ouled-bou-Aziz. Les deux généraux l’y poursuivirent et lui infligèrent, le 19 juin, un châtiment sévère. Onze villages des Ouled-bou-Aziz furent brûlés en un seul jour.

Ce n’est pas tout. Par-dessus les crêtes du Djurdjura, l’agitation avait gagné le cercle de Dellys. Là Ben-Salem et Bel-Kassem la détournèrent à leur profit contre Ben-Zamoun, l’agha des Flissa, institué par le maréchal Bugeaud. Ben-Zamoun, demanda des secours au général Gentil, qui occupait avec trois bataillons le col des Beni-Aïcha. Autorisé par le gouverneur, le général s’établit, le 22 juin, en avant de Dellys ; mais sa présence, au lieu de rétablir le calme dans le cercle, ne fit qu’exaspérer l’insolence des Kabyles insoumis. Les choses en vinrent même au point que le maréchal Bugeaud se vit obligé d’envoyer à Dellys de nombreux renforts et de s’y porter lui-même.

Le 25 juillet, il prit le commandement d’une colonne de dix bataillons et de deux escadrons, avec artillerie de montagne et détachement de sapeurs. Les principales tribus insurgées étaient les Beni-Ouaguenoun et les Beni-Mimoun. Telle était la terreur que réveillait dans ces montagnes le seul nom de Bugeaud, qu’il ne lui fut pas même nécessaire de combattre. Les deux tribus s’empressèrent de demander l’aman et de payer la contribution de guerre. Une tribu encore plus puissante, les Beni-Raten, qui se sentaient menacés, conjurèrent l’orage, en priant le maréchal d’épargner à leur pauvre et rude pays les maux d’une lutte qui ne donnerait de profit à personne. La chaleur était grande ; le gouverneur n’était pas en mesure d’exécuter ses grands projets sur la Kabylie. Satisfait pour le moment d’avoir rétabli l’ordre autour de Dellys, il rentra, le 7 août, à Alger.

L’insurrection semblait comprimée partout, à l’est et à l’ouest ; mais il y avait Abd-el-Kader, qui, de sa personne, ayant quitté le Maroc, où sa deïra continuait de vivre, avait recommencé depuis deux mois ses courses rapides dans le sud. D’abord, dans les premiers jours de mai, afin de détruire l’effet des opérations de la colonne Géry, l’émir s’était porté sur Sutten, qu’il avait mis au pillage, puis il était allé menacer d’une razzia les Harar. La Moricière se tenait en avant de Frenda et Bourjolly près de Tiaret.

« Je m’attends d’un jour à l’autre, écrivait, le 22 mai, le maréchal Bugeaud à La Moricière, je m’attends d’un jour à l’autre à apprendre qu’Abd-el-Kader s’est montré sur l’un ou l’autre point du Tell, ce que ni vous, ni moi, ni personne ne pouvons empêcher, quoique nous soyons vingt fois plus forts qu’il ne faut pour le battre. C’est que nous avons à protéger le pays conquis sur une ligne considérable, et que nous devons surtout être prompts à arrêter les effets de son influence morale, cent fois plus puissante que sa force matérielle. S’il n’avait que celle-ci, nous pourrions, sans de grands inconvéniens, lui laisser faire une pointe dans le Tell ; mais son ascendant sur les populations nous impose l’obligation de l’arrêter le plus complètement possible. De la nécessité de diviser nos forces, de sorte que, quoique vous ayez une nombreuse cavalerie, vous ne pouvez avoir à chaque colonne un nombre de cavaliers qui égale le quart de ceux qu’il peut vous présenter ; D’un autre côté, comme il n’a plus que des tribus nomades dont vous ne pouvez atteindre que très difficilement les intérêts, votre rôle est devenu à peu près défensif ; c’est certainement ce qu’il y a de plus difficile. »

A la tête de quelques centaines de cavaliers, Abd-el-Kader faisait des courses d’une rapidité sans égale, 60 lieues, par exemple, en trois jours. Afin d’être prêtes à se porter aussi vite que possible sur un point menacé, les troupes de La Moricière travaillaient à relier par un chemin continu, sur une ligne de 80 lieues, les quatre, postes de Sebdou, Daya, Saïda et Tiaret, qui servaient d’appui aux colonnes d’observation. Tout le mois de juin se passa de la sorte sur le qui-vive. Enfin, on apprit d’une manière certaine que l’émir était rentré par Figuig dans le Maroc, où il avait retrouvé sa deïra non-seulement sans inquiétude, mais prospère et recrutée par un si grand nombre d’adhérens venus de toutes parts, qu’on y pouvait compter plus de 2,000 tentes. Il était évident que l’article II du traité de Tanger était bel et bien lettre morte.

« Les Marocains, écrivait La Moricière à Bourjolly, ne paraissent point avoir envie de nous faire la guerre ; quand je dis les Marocains, je devrais dire leur gouvernement. Quant aux tribus de la frontière, celles au milieu desquelles est établie la deïra d’Abd-el-Kader, le kaïd d’Oudjda les empêche de commettre des actes d’hostilité dans le Tell ; mais elles ont été si bien prêchées et fanatisées par Abd-el-Kader qu’elles sont aujourd’hui plutôt à lui qu’à Mouley-Abd-er-Rahmane ; et comme ces tribus sont nombreuses et puissantes, qu’elles occupent un pays fort difficile et en général fort mal soumis, je crois que l’empereur, alors même qu’il en aurait la ferme intention, serait fort embarrassé pour employer des mesures coercitives contre la base d’opération que l’émir s’est créée dans ses états. On ne peut se dissimuler qu’en présence d’une semblable situation, le traité avec les Marocains ne soit assez difficile à rajuster. »

Enfin, le maréchal Soult écrivait lui-même au gouverneur : « Sans doute, il est pénible d’être réduit à exercer une défensive offensive après deux traités, l’un de paix, l’autre de délimitation, qui devraient nous inspirer une sécurité parfaite, s’ils étaient loyalement exécutés ; mais c’est un mal qui durera encore longtemps, au moins pendant l’existence d’Abd-el-Kader. Il convient de chercher un remède à cette situation, qui n’est ni paix ni guerre, dans une activité extrême, une excessive vigilance et une mobilité telle qu’elle nous permette de faire face à toutes les éventualités. »

Le maréchal Bugeaud n’en prenait pas aussi facilement son parti. Comme il voulait traiter cette question et quelques autres personnellement avec le maréchal Soult, il prit un congé, laissa de nouveau l’intérim du gouvernement à La Moricière, et s’embarqua, le à septembre, pour la France. « Si l’on ne comprend pas, avait-il dit quelques jours auparavant à Saint-Arnaud, ou si l’on ne veut pas me comprendre, je ne reviendrai pas. Si tout s’arrange, comme je le crois, je serai de retour dans les premiers jours de novembre. »


III

Le maréchal Bugeaud était mécontent ; son mécontentement avait plusieurs causes. La première de toutes était l’hostilité plus ou moins ouverte, plus ou moins loyale, qu’il rencontrait dans les bureaux de la direction de l’Algérie, au ministère de la guerre. La colonie vivait, depuis sept ans, sous le régime institué par l’ordonnance royale du 31 octobre 1838, de telle sorte que les affaires, au point de vue civil, étaient administrées, sous l’autorité supérieure du gouverneur-général, par un directeur de l’intérieur, un directeur des finances, et un procureur-général. Or, disait-on à Paris, comme M. le maréchal Bugeaud est toujours en expédition, les affaires en souffrent ; mais le remède à ce petit désordre est facile ; il n’y a qu’à créer un directeur-général des affaires civiles, personnage considérable qui centralisera tous les services et qui aura la présidence du conseil d’administration avec la signature, en l’absence du maréchal. Il ne manquait pas, en effet, de gens qui regrettaient u les longues absences » du gouverneur et qui lui conseillaient de laisser à ses lieutenans les affaires de guerre et de gouverner. « Je vous réponds à tous, écrivait-il à M. de Corcelles, que je vais au plus pressé, au plus important, et que, quand le feu sera à mon grenier, je ne resterai pas à la cuisine pour voir si la volaille est bien embrochée. Excusez cette vulgaire comparaison. Mais, en vérité, qu’étaient donc les affaires civiles en comparaison de celles de la guerre ? Fallait-il que je restasse à Alger à discuter l’éclairage, le pavage, tel ou tel alignement, une vente aux enchères, la police des filles, etc., pendant que mes lieutenans auraient fait la guerre bien ou mal, ou bien et mal ? Mais qu’aurait-on dit ? Que le gouverneur était lâche et fainéant. On aurait eu raison cette fois. Avant de partir et à mes rentrées, j’ai donné l’impulsion la plus active, et il y a un assez grand luxe d’administration pour que les affaires se fissent en mon absence. Elles se sont faites, rien n’est en arrière, et les bureaux de la guerre doivent être satisfaits. »

Au premier indice de ce qui se tramait à Paris, le maréchal se cabra : « Il paraît, écrivait-il au mois de janvier 1845, qu’on voulait, au ministère de la guerre, enlever l’ordonnance sur l’Algérie sans consulter ni le cabinet ni moi. On était convaincu, en vraies mouches du coche, que l’Algérie ne pouvait vivre sans l’application de cette œuvre si longuement élaborée par lesdites mouches mais l’éveil a été donné à temps. Je sais que plusieurs ministres doivent demander que ce travail de Pénélope soit revu au conseil d’état. C’est un moyen dilatoire qui pourra bien devenir une fin de non-recevoir. » Le maréchal se faisait illusion : le projet ne fut pas abandonné. Il fut seulement modifié de manière à supprimer le dualisme que ses auteurs avaient voulu rétablir, comme au temps du duc de Rovigo et du général Voirol ; un directeur-général des affaires civiles fut bien superposé aux trois principaux chefs de service, mais sans droit à la présidence ni à la signature ; c’était une cinquième roue au carrosse algérien. Telle quelle, l’ordonnance du 15 avril 1845 n’en fut pas moins rendue contre le gré du maréchal, qui en conçut un vif ressentiment.

Un autre de ses griefs, non moins vif, était relatif à la presse. Il y avait deux feuilles spéciales, l’Afrique et l’Algérie, qui lui étaient plus que désagréables, odieuses, la seconde surtout, parce que ses rédacteurs passaient pour être les bienvenus dans les bureaux de la guerre. Le maréchal y était personnellement et amèrement critiqué, tandis que le journal faisait des ovations à ses lieutenans, un seul excepté, Saint-Arnaud. A cet indice, on pourrait soupçonner l’inspiration de Changarnier. Dans son exaspération, le gouverneur avait d’abord égaré ses soupçons du côté de La Moricière, mais tout de suite il lui en avait fait ses excuses : « Je vous remercie, lui écrivit son lieutenant, de penser que je suis étranger aux articles de l’Algérie. Autrefois vous avez douté de la loyauté de mes intentions ; j’en ai été profondément blessé, je ne vous l’ai pas caché. Le temps et les affaires, ces deux grandes épreuves des hommes, vous ont amené à méjuger plus équitablement ; j’en rends grâces au ciel. Il serait fort malheureux que, se laissant prendre à des manœuvres perfides, les hommes arrivassent à douter les uns des autres, alors que leur union est plus nécessaire que jamais au succès des choses et à l’intérêt du pays. Il serait fâcheux surtout qu’ils prissent le public pour confident et pour juge de leurs différends. Pour moi, je repousse la situation de rivalité, d’opposition, dans laquelle on veut me placer par rapport à vous, monsieur le maréchal ; je la repousse parce qu’elle répugne à mon caractère ; je la repousse au nom de la discipline de l’armée, que tout homme qui aime son pays doit respecter, parce qu’elle sera certainement un jour la garantie la plus sûre de son indépendance. »

Il y a, sur ce sujet des journaux, une lettre très originale et très curieuse du maréchal Bugeaud au général de Bourjolly. Remarquons en passant que Bourjolly était bien placé dans son estime. « Je ne trouve pas du tout mauvais, lui écrivait un jour le gouverneur, que vous ayez l’ambition de devenir lieutenant-général. Je serais très fâché que vous n’eussiez pas d’ambition ; c’est une très bonne chose quand elle tourne au profit du pays. Il n’est pas mal non plus de connaître sa propre valeur ; il n’y a que les sots qui ne la connaissent pas et qui l’exagèrent. »

Voici la lettre sur la presse ; elle est datée du 5 juin 1845, au bivouac de l’Oued-bou-Zegzag, dans l’Ouarensenis : « Je vous remercie de m’avoir envoyé vos journaux. Avez-vous rien vu de plus faux, de plus ridicule et de plus odieux que l’Afrique et l’Algérie, mais surtout l’Algérie, car elle est encore plus révoltante que l’Afrique ? A présent, mon cher général, me permettrez-vous quelques observations sur votre abonnement au Siècle, et même à l’Afrique et à l’Algérie ? Pour l’Algérie, les observations portent sur moi-même, car j’ai eu la faiblesse de m’y abonner, ce que je ne renouvellerai pas. Je conçois très bien que vous ayez le désir de lire un journal de l’opposition comme le Siècle ; et moi aussi je les lis quand j’en trouve l’occasion, mais je ne les paie pas, de même que je me garderais bien de donner des armes, des munitions et des vivres à Abd-el-Kader. Vous n’avez certainement pas l’opinion du Siècle : pourquoi donc l’alimentez-vous ? Ne pourriez-vous pas charger quelqu’un à Paris de vous procurer le Siècle de seconde main ? Vous l’auriez un peu plus tard une première fois, et voilà tout. Plusieurs personnes à qui j’ai dit la même chose m’ont répondu : « Bah ! qu’est-ce qu’un abonnement de plus ou de moins ? » Oui, un abonnement n’est rien ; mais comme 25,000 ou 30,000 personnes font à l’égard du Siècle le même raisonnement, il en résulte que ce journal a 45,000 abonnés dont plus de moitié n’appartiennent pas à son opinion. Cependant il est autorisé à dire : « vous voyez bien que je représente l’opinion de la France, puisque je suis le journal qui a le plus d’abonnés ; » et il persévère avec d’autant plus d’ardeur dans sa détestable ligne qu’il reçoit plus d’argent. Ne faisons pas comme ces tirailleurs qui, un jour de bataille, s’arrêtent derrière un arbre ou un rocher en se disant : « Un homme de moins n’empêchera pas de gagner la bataille ; » mais comme des milliers de tirailleurs font en même temps le même raisonnement, il en résulte que la bataille ne marche pas. » Notons ici que le maréchal Bugeaud, qui, comme Napoléon Ier, détestait la presse, se faisait, comme lui, très souvent journaliste ; le Moniteur algérien de ce temps-là est rempli de ses articles. « Les mauvais tours dont vous avez à vous plaindre, lui écrivait son ami M. de Corcelles, vous viennent en grande partie de votre humeur d’opposition et aussi de votre goût pour la polémique écrite, car bien que vous soyez un grand homme d’action, je vous considère comme un très superbe opposant et très habile journaliste. Vous n’aimez pourtant ni l’opposition ni les journaux. Toute votre vie vous serez journaliste contre les journaux ; mais comme vous serez mieux que cela, il n’y aura pas grand mal. »

Pour en revenir aux griefs du gouverneur, le plus grand reproche qu’il faisait à l’administration de la guerre était de contrecarrer ses idées sur la colonisation. Nous faisons exclusivement l’histoire de la conquête : l’histoire de la colonisation est un sujet tout à fait distinct et que nous ne voulons pas traiter ; néanmoins, il nous est impossible de n’y pas toucher en cet endroit, parce que ce grave problème a pesé d’un poids lourd sur l’esprit et sur les résolutions du maréchal Bugeaud. Dans sa proclamation d’arrivée, au mois de février 1841, il s’était déclaré « colonisateur ardent, » mais colonisateur à sa manière, car il parlait de villages militairement constitués. Il était loin d’être un érudit, et l’on ne voit pas qu’il ait eu, comme le maréchal Clauzel, l’imagination hantée par les grands souvenirs de Rome ; cependant, comme les Romains, il voulait assurer, consolider la conquête par des colonies militaires. Les colons auraient été des soldats libérables ou n’ayant plus que quelques années de service à faire ; ils auraient reçu de l’état des maisons, des instruirions et des terres qu’ils auraient cultivées en commun ; des congés leur auraient été accordés pour aller en France se marier et revenir en ménage. Les premiers essais ne furent pas heureux. Trois villages créés, d’après ce thème, aux environs d’Alger, Fouka, Mered et Maëlma, durent, après expérience faite, rentrer sous le régime civil. Néanmoins, le gouverneur, opiniâtre et tenace, ne démordait pas de son idée. Ce n’est pas qu’il fût absolument contraire à la colonisation civile ; elle fit même des progrès notables sous son gouvernement ; mais c’était la colonisation militaire qui avait ses préférences. Quand, en 1843, les trappistes arrivèrent pour créer par défrichement le célèbre domaine de Staouëli, le maréchal écrivit au père abbé : « vous avez raison de compter sur l’appui que je me fais un vrai bonheur d’accorder à l’établissement de vos frères en Algérie. Mon opinion est que la colonisation ne peut réussir que par des populations organisées militairement : or rien ne se rapproche plus de l’organisation militaire que l’organisation religieuse. Le moine et le soldat ont de grands rapports l’un à l’autre ; ils sont soumis à une discipline sévère, accoutumés à supporter les privations et à obéir passivement ; ils travaillent l’un et l’autre pour la communauté, et ils sont dirigés par une seule volonté. Aussi suis-je persuadé que votre établissement prospérera. »

Dans un banquet qui lui fut donné, au mois de novembre 1843, par les notables d’Alger, il leur disait : « L’armée ne peut être réduite sans qu’au préalable on ait créé une force attachée au sol qui puisse remplacer les troupes permanentes qu’on supprimera. Cette force, à mon avis, vous ne pouvez la trouver suffisante que dans l’établissement de colonies militaires en avant de la colonisation civile. » Dans son grand discours du 24 janvier 1845, à la chambre des députés, il excitait l’hilarité générale en disant, avec sa verve périgourdine : « Je pourrais comparer les habitans qui vivent sous le régime civil de la côte à des enfans mal élevés, et ceux qui sont dans l’intérieur, sous le régime militaire, à des enfans bien élevés. Les premiers crient, pleurent, se fâchent pour la moindre contrariété ; les seconds obéissent sans mot dire. » On riait, mais on n’était pas convaincu. Le système du maréchal avait contre lui la majorité dans les chambres, dans l’armée même des contradicteurs, à commencer par La Moricière, qui tenait pour la colonisation civile, et dans le gouvernement l’administration de la guerre. Devant cette opposition compacte, il essayait d’une transaction : « Je ne veux pas, disait-il dans le Moniteur algérien, exclure la population civile ; elle existe, elle est un fait qui ne peut pas rétrograder. Je lui laisserais 12 ou 15 lieues à partir de la côte ; mais en avant, au sud de l’Atlas, j’établirais de nombreuses colonies militaires. » Pour l’établissement de ces colonies, il demandait un premier crédit de 500,000 francs ; mais, sans attendre le vote de la chambre, il adressait aux généraux sous ses ordres une circulaire exécutive, comme s’il n’eût pas douté du succès : « J’ai lieu, disait-il, de regarder comme très prochain le moment où nous serons autorisés à entreprendre un peu en grand les essais de colonisation militaire ; invitez donc MM. les chefs de corps à les faire connaître à leurs subordonnés et à vous adresser, aussitôt qu’il se pourra, l’état des officiers, sous-officiers et soldats qui désirent faire partie des colonies militaires. » Cette circulaire intempestive et maladroite, car elle contribua pour beaucoup au rejet du crédit, fut blâmée vivement, et son auteur fut en quelque sorte obligé de faire amende honorable. Son plus grand tort, disait-il, était d’avoir employé au futur les verbes qui auraient dû être au conditionnel, par exemple : « Les colons recevront,.. » au lieu de : « Si le gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient… »

On voit, par tout ce qui précède, dans quel état d’esprit le maréchal Bugeaud s’en allait conférer avec le ministre de la guerre. « J’ai la conviction, avait-il écrit, dès le 30 juin, à M. Guizot, que M. le maréchal Soult a l’intention de me dégoûter de ma situation pour me la faire abandonner. Cette pensée résulte d’une foule de petits faits et d’un ensemble qui prouvent qu’il n’a aucun égard pour mes idées, pour mes propositions. Vous avez vu le cas qu’il a fait de l’engagement, pris devant le conseil, de demander 500,000 fr. pour un essai de colonisation militaire ; c’est la même chose de tout ou à peu près. Il suffit que je propose une chose pour qu’on fasse le contraire, et le plus mince sujet de ses bureaux a plus d’influence que moi sur l’administration et la colonisation de l’Algérie. Je ne puis être l’artisan de la démolition de ce que je puis sans vanité appeler mon ouvrage. Je ne puis assister au triste spectacle de la marche dans laquelle on s’engage au pas accéléré. Extension intempestive, ridicule, insensée de toutes les choses civiles ; amputation successive de l’armée et des travaux publics pour couvrir les folles dépenses d’un personnel qui suffirait à une population dix fois plus forte, voilà le système. Je suis fatigué de lutter sans succès contre tant d’idées fausses, contre des bureaux inspirés par le journal l’Algérie. Je veux reprendre mon indépendance pour exposer mes propres idées au gouvernement et au pays. Le patriotisme me le commande, puisque j’ai la conviction qu’on mène mal la plus grosse affaire de la France. »

L’entrevue des deux maréchaux eut lieu, le 12 septembre, au château de Soultberg, dans le Tarn. Le maréchal Soult y fit à son hôte le plus aimable accueil et parut se rendre à tous ses argumens, de sorte que le gouverneur de l’Algérie s’en alla tout rasséréné passer son congé dans ses champs du Périgord. C’est de là qu’il écrivait, le 28 septembre, à M. Guizot : « Pour répondre à la sotte et méchante accusation de la Presse, qui m’appelle ce un pacha révolté, » je viens me livrer seul au cordon et je me suis présenté tout d’abord chez le ministre de la guerre. Si j’avais eu quelques craintes, son charmant accueil les aurait effacées. Il m’a fait bien voir, dans la conversation, que les déclamations de la presse avaient produit quelque effet sur son esprit ; mais, aussitôt que je lui ai expliqué mes motifs, le nuage s’est dissipé, et, pendant deux jours que nous avons disserté sur les affaires de l’Afrique, je n’ai trouvé en lui que d’excellens sentimens pour moi et de très bonnes dispositions pour les affaires en général. De mon côté, j’y ai mis un moelleux et une déférence dont vous ne me croyez peut-être pas susceptible, et cela m’a trop bien réussi pour que je n’use à l’avenir du même moyen. »

Après avoir reproduit cette lettre dans ses mémoires, M. Guizot y ajoute ce correctif : « Le maréchal Bugeaud se faisait illusion et sur les dispositions de son ministre, et sur sa propre habileté, en fait de déférence et de douceur. Le maréchal Soult ne lui était pas devenu plus favorable ; moins passionné seulement et fatigué de la lutte, il ne se souciait pas de rompre ouvertement en visière à un rival plus jeune de gloire comme d’âge, et de prendre seul la responsabilité des refus. Le maréchal Bugeaud ne tarda pas à s’en apercevoir et à retrouver lui-même sa rudesse avec son mécontentement ; mais les nouvelles d’Algérie vinrent donner, pour un moment, à ses idées un autre cours. »

Le 8 octobre, dix jours seulement après avoir écrit la lettre qu’on vient de lire, le maréchal était obligé de repartir en grande hâte pour regagner Alger.


IV

Un jour du mois de juillet, El-Hadj-Ahraed, agha des Sendja, voisins d’Orléansville, revenait du Dahra en tenue de fête ; il ramenait de Mazouna la fiancée de son. fils. El-Hadj-Ahmed était un de ceux qui, avec Sidi-el-Aribi, avaient donné, un mois auparavant, la chasse à Bou-Maza fuyant du Dahra dans l’Ouarensenis. Le cortège de noce marchait allègrement, au son de la musique arabe, quand, au détour d’un chemin, on aperçut une troupe de cavaliers, des amis sans doute qui venaient faire honneur à l’agha. Les rangs s’ouvraient pour leur laisser la place d’honneur, quand tout à coup ils répondirent à la politesse par une décharge à bout portant. El-Hadj-Ahmed fat tué. C’était Bou-Maza qui avait reparu subitement pour la vengeance ; après quoi il disparut de nouveau. Il était rentré chez les Ouled-Djounès.

Le prestige qu’il exerçait, non pas seulement autour de lui, dans le Dahra, dans l’Ouarensenis, mais au loin, dans l’est, était si grand qu’il y eut bientôt des fanatiques à son image, des illuminés qui s’emparèrent et se parèrent de son nom. Au commencement du mois de septembre, peu de jours après le départ du maréchal pour la France, de l’embouchure du Chélif à Dellys, de l’Atlas au désert, l’Algérie était en insurrection. Le feu qui, depuis la révolte du printemps, couvait assoupi sous la cendre, jaillit de cinq ou six foyers à la fois comme des cratères distincts d’un volcan unique, et chacun de ces foyers était attisé par un Bou-Maza : Bou-Maza des Beni-Mnacer, Bou-Maza des Beni-Féra, Bou-Maza des Beni-Zoug-Zoug, Bou-Maza du Dira, Bou-Maza du Sebaou.

Le vrai, celui des Ouled-Djounès, avait quitté sa retraite, et traversant le Chélif, s’était porté, par l’Ouarensenis, chez les Flitta qu’il avait trouvés en armes. Le général de Bourjolly, sorti de Mostaganem, avec une colonne de quatre petits bataillons et de deux escadrons, était, le 18 septembre, au centre de l’insurrection. Le 19, il fut attaqué violemment, forcé de reculer, et suivi, sinon poursuivi, pendant plusieurs jours, par des masses de plus en plus nombreuses, car aux Flitta étaient venus se joindre les Beni-Ouragh. Le 23, notamment, ses pertes s’élevèrent à 22 tués et à 60 blessés ; au nombre des morts était le lieutenant-colonel Berthier, du 4e régiment de chasseurs d’Afrique. Enfin, il put gagner, à Relizane sur la Mina, une bonne position défensive. Le colonel Géry, de Mascara, le colonel de Saint-Arnaud, d’Orléansville, essayèrent d’arriver à lui : telle était la force de l’insurrection qu’il ne leur fut pas possible d’y parvenir.

Pour Bou-Maza, le triomphe était grand. Si l’on veut se faire une idée de l’influence qu’il avait prise et de l’état général des esprits chez les indigènes, il faut entendre un de ses homonymes, le Bou-Maza des Beni-Zoug-Zoug. C’était comme lui un tout jeune homme, qui se disait son frère. Livré par les Arabes déçus à l’autorité française et traduit devait un conseil de guerre, il répondit fièrement aux questions qu’on lui fît et qui touchaient moins à lui qu’au véritable chérif. Venu, disait-il, du Maroc, par ordre du seigneur Mouley-Taïeb, et bientôt célèbre par sa sainteté, Bou-Maza s’était résolu à faire la guerre sainte ; quelques tribus du Dahra l’avaient seules assisté d’abord, mais bientôt des adhérons lui étaient venus de toutes parts, et, malgré ses premiers échecs, son prestige n’avait pas cessé de grandir.

« Il n’y a qu’un seul Dieu, ajoutait le jeune illuminé ; ma vie est dans sa main et non dans la vôtre ; je vais donc vous parler franchement. Les Arabes vous détestent, parce que vous n’avez pas la même religion qu’eux, parce que vous êtes étrangers, que vous venez vous emparer de leur pays aujourd’hui, et que demain vous leur demanderez leurs vierges et leurs enfans. Tous les jours vous Voyez des musulmans vous dire qu’ils vous aiment et sont vos serviteurs fidèles : ne les croyez pas ; ils mentent par peur ou par intérêt. Quand vous donneriez à chaque Arabe et chaque jour une de ces petites brochettes qu’ils aiment tant, faites avec votre propre chair, ils ne vous en détesteraient pas moins, et toutes les fois qu’il viendra un chérif qu’ils croiront capable de vous vaincre, ils le suivront tous, fût-ce pour vous attaquer dans Alger. La victoire vient de Dieu ; il fait, quand il veut, triompher le faible et tomber le fort. Les Arabes disaient à mon frère : « Guide-nous, recommençons la guerre ; chaque jour qui s’écoule consolide les chrétiens. » Mon frère a reçu beaucoup de lettres des Kabyles de l’est ; toutes l’encourageaient, lui souhaitaient le triomphe ou l’appelaient dans leur pays. »

Interrogé au sujet d’Abd-el-Kader et de ses relations avec l’empereur de Maroc, il répondit : « Mouley-Abd-er-Rahmane est au plus mal avec Abd-el-Kader ; plusieurs fois il lui a dit : « Sors de mon pays ! » Mais Abd-el-Kader a toujours répondu : « Je ne suis pas dans ta main et je n’ai peur ni de toi ni des Français ; si tu viens me trouver, je te rassasierai de poudre, et si les Français viennent aussi me trouver, je les rassasierai aussi de poudre. » Depuis que les Marocains ont appris que Mouley-Abd-er-Rahmane avait fait la paix avec les chrétiens, ils se sont presque tous tournés du côté de l’émir. Depuis cette paix, tout le pays compris entre Sous et Rabat s’est insurgé ; il en est de même de toutes les tribus, et Mouley-Abd-er-Rahmane ne commande plus, à bien dire, que dans les villes. Les Ouled-Mouley-Taïeb mêmes, qui ont un si grand ascendant religieux dans l’empire qu’aucun sultan ne peut être nommé sans leur assentiment, ne veulent plus l’exercer pour lui, et Mouley-Abd-er-Rahmane a tellement compris la gravité de sa position qu’il s’occupe de faire peu à peu transporter tous ses trésors et tous ses magasins au Tafilet. » Quelque intéressantes que fussent, ces réponses, il y en eut une qui, dans l’état des affaires, était plus importante encore : « Votre frère prend le titre de sultan, lui avait-on dit ; les Arabes doivent en rire. » — « Non, s’écria-t-il, les Arabes n’en rient pas ; ils l’aiment au contraire, à cause de son courage et de sa générosité ; car il ne songe pas, comme Abd-el-Kader, à bâtir des forts pour y enfouir son argent et ses ressources. Il a mieux compris que lui la guerre qu’il faut vous faire ; il ne possède qu’une tente et trois bons chevaux ; aujourd’hui il est ici, demain matin à 20 lieues plus loin. Sa tente est pleine de butin, un instant après elle est vide ; il donne tout, absolument tout, et reste léger pour aller partout où l’appellent les musulmans en péril. »

Plus irritant que dangereux pour les Français, Bou-Maza était à la fois irritant et dangereux pour Abd-el-Kader, puisqu’on pouvait déjà non-seulement le mettre en comparaison avec lui, mais encore le mettre au-dessus de lui. C’était un symptôme grave qu’une grande influence autre que la sienne fût assez forte pour remuer profondément et soulever la population arabe. Dès qu’il eut appris les succès de son rival, il prit la résolution de rentrer immédiatement en campagne, et il fit annoncer dans les montagnes des Trara révoltés et par toute la vallée de la Tafna son arrivée prochaine.

A cette nouvelle, le général Cavaignac sortit de Tlemcen et se porta sur la rive gauche de la rivière, avec une petite colonne composée d’un bataillon de zouaves, de deux bataillons du 15e léger, d’un bataillon et de deux compagnies d’élite du 41e de ligne, de deux escadrons du 2e chasseurs d’Afrique et d’un escadron du 2e hussards, avec deux sections d’artillerie de montagne et cinquante sapeurs. Toute l’infanterie ne comptait que 1,340 baïonnettes et la cavalerie 300 chevaux. En avant, à Lalla-Maghnia, se trouvait le lieutenant-colonel de Barral du 41e, avec le 10e bataillon de chasseurs, un bataillon du 15e léger, deux escadrons du 4e chasseurs d’Afrique et deux obusiers de montagne ; « mais, écrivait, à la date du 21 septembre, le général Cavaignac, l’effectif de cette colonne est si faible, vu l’état sanitaire des troupes, que je ne pourrai l’engager dans le pays des Trara qu’après que je serai maître de ses crêtes. J’aurai alors environ 1,800 hommes, qui me suffiront pour cerner le pays et y frapper un coup décisif, si j’y trouve une résistance sérieuse. »

Du 22 au 24 septembre, le général ne cessa pas de combattre ; le 24 particulièrement, l’opiniâtreté des Kabyles fut si grande et si prolongée que Cavaignac ne put pas s’empêcher d’en faire la remarque. Le soir, après le combat, on les entendit pousser des acclamations et faire une décharge générale de leurs armes. C’était leur manière de célébrer un succès ; quel succès ? Ils venaient d’être, en dépit de leur acharnement,, repoussés et maltraités ; était-ce donc qu’il y avait eu pour leur cause ailleurs quelque avantage ?


V

Le poste de Djemma-Ghazaouat avait pour commandant le lieutenant-colonel de Montagnac : le poste et le commandant n’étaient pas faits l’un pour l’autre.. Montagnac, très brave et très vigoureux soldat, avait, par-dessus, toute chose, le besoin de l’action, la passion du coup, de fusil et du coup de sabre.. Stoïque dans sa vie, homme, d’honneur au premier chef, il dédaignait la réclame ; les grades lui étaient venus sans qu’il les eût sollicités ; il ne les devait qu’à son mérite et à l’estime de ses chefs. Dans les premières années de sa carrière, il avait refusé publiquement la croix de la Légion d’honneur, parce qu’elle ne lui avait pas paru suffisamment gagnée. Il aimait passionnément son métier et la guerre. pour elle-même. Voilà ses qualités, nobles, grandes, mais où perce déjà le germe de ses défauts. Il était fougueux, violent, aventureux, emporté au premier mouvement. Quand on lit le recueil de ses lettres, on est frappé de ce fait qu’il avait l’impression et L’expression toujours excessives. C’était un caractère du XVIe siècle, un vrai contemporain de Montluc.

Comment avait-on pu mettre cet homme d’action à la chaîne, dans ce réduit de Djemma-Ghazaouat, qui ne devait être qu’un poste d’observation et de ravitaillement ? Première erreur. Comment, ensuite lui avait-on donné la tentation de sortir et d’agir, en mettant sous ses ordres, non pas une garnison, simplement suffisante ; mais les élémens d’une petite colonne ? Seconde erreur. « Il ne devait point, a dit La Moricière, faire une colonne mobile de sa garnison. Ses instructions lui prescrivaient d’agir avec la plus grande prudence et d’attendre la venue d’une colonne, soit pour réparer les irrégularités dont il avait souvent à se plaindre, dans les relations des tribus avec lui, soit pour rassurer les populations frontières qui chaque jour nous annonçaient la venue de l’émir. » Mais la Moricière connaissait l’homme ; il avait vu sa fougue dans la première campagne d’hiver à Mascara, et l’estime qu’il portait à sa bravoure n’aurait pas dû lui en faire oublier les emportemens. Quand, au mois d’avril, le maréchal Dugeaud était venu visiter Djemma-Ghazaouat, il avait parlé à Montagnac et lui avait fait, « sentir avec force, — c’est son expression, même, — combien il pouvait être dangereux d’aller livrer des combats au dehors, ainsi qu’il en manifestait l’intention. » Plus le temps avait marché, plus la tentation était devenue grande. « J’ai pour le moment une garnison assez solide, écrivait Montagnac, le 21 août, à l’un de ses parens, un bon bataillon de chasseurs d’Orléans et deux escadrons de hussards ; mais c’est bien peu de monde pour la besogne que je puis avoir à faire d’un jour à l’autre, demain peut-être. » Depuis la date de cette lettre, un des deux escadrons avait été rappelé par le général Cavaignac à Tlemcen.

Le dimanche 21 septembre, à dix heures du soir, le lieutenant-colonel de Montagnac sortit avec le commandant Froment-Coste, 9 officiers et cinq compagnies du 8e bataillon de chasseurs, d’un effectif de 346 hommes, le chef d’escadrons Courby de Cognord, 3 officiers et 62 hussards du 2e régiment, un interprète et 2 soldats du train : en tout 425 hommes. Un petit convoi d’une quinzaine de mulets portait les bagages. Les hommes avaient reçu des vivres pour deux jours, sans compter les sachets de réserve, et soixante cartouches ; il n’y avait pas d’autres munitions. La garde du camp restait confiée au capitaine du génie Coffyn, qui avait l’ordre de se tenir prêt à favoriser le retour de la colonne. L’objet de la sortie était d’empêcher la jonction d’Abd-el-Kader avec l’agha Ben-Ali des Ghossel, réfugié chez les Trara, de tenir les Msirda en respect et de protéger les Souhalia.

La colonne marcha toute la nuit dans la direction de l’ouest. Le 22, à quatre heures du matin, elle s’arrêta pour faire le café ; puis elle se remit en chemin par un à gauche vers le sud. A sept heures, le bivouac fut établi sur le bord de l’Oued-Taouli ; les hommes reçurent l’ordre de se reposer pendant la chaleur du jour, puis de faire la soupe ; on ne devait reprendre la marche que le soir, à onze heures.

Dans cette même journée du 22, à neuf heures du matin, le capitaine Coffyn avait vu arriver à Djemma-Ghazaouat le capitaine de Jonquières, adjudant-major au 10e bataillon de chasseurs à pied, escorté d’une centaine de chasseurs d’Afrique et d’une centaine de fantassins éclopés. Djemma-Ghazaouat était pour la subdivision de Tlemcen un dépôt de convalescens, une sorte de sanatorium. Le capitaine de Jonquières apportait une lettre du lieutenant-colonel de Barral, commandant de Lalla-Maghnia et l’ancien de Montagnac, dans laquelle il demandait à celui-ci, par ordre du général Cavaignac, l’envoi immédiat de 300 chasseurs du 8e bataillon, ainsi que des hommes rétablis du 10e bataillon et du 15e léger.

Par un effet de la malchance qu’on retrouve dans toutes les péripéties de ce drame, le courrier du général avait eu quatorze heures de retard ; s’il était arrivé en temps utile, Montagnac, obligé d’obéir à la réquisition, n’aurait plus eu le moyen d’exécuter sa sortie. Quoi qu’il en soit, la lettre du lieutenant-colonel de Barral lui fut expédiée par un exprès ; il répondit au capitaine Coffyn du bivouac de l’Oued-TaouIi, à cinq heures et demie du soir : « Mon cher capitaine, envoyez tout ce que le colonel de Barral vous demande. Je ne puis donner les hommes du bataillon de M. Froment-Coste. Nous sommes entourés de goums considérables, composés de gens du Maroc ; nous avons eu quelques coups de fusil avec eux. Abd-el-Kader arrive ce soir à Sidi-bou-Djenane. Je ne puis rejoindre Djemma-Ghazaouat sans exposer les Souhalia à une déroute complète. Je vais me tenir sur la ligne où je suis établi. Envoyez-moi demain des vivres pour deux jours de toute nature par les Souhalia, au bivouac sur l’Oued-Taouli. Faites toujours de même. Tenez-moi au courant de tout. Il faut huit mulets pour les vivres. N’oubliez pas deux jours de viande sur pied ; entendez-vous avec l’intendant. »

Cette lettre, avec une autre pour le lieutenant-colonel de Barral, parvint, le soir même, à dix heures, à Djemma-Ghazaouat. Le capitaine de Jonquières en était déjà reparti avec son escorte de chasseurs d’Afrique, 35 hommes du 10e bataillon de chasseurs et du 15e léger, quelques isolés et des mulets chargés de vivres. Tandis qu’il regagnait Lalla-Maghnia, le lieutenant-colonel de Barral avait quitté ce poste, par ordre du général Cavaignac, et s’était avancé jusqu’à Nedroma. De là, le 23, à cinq heures et demie du matin, il dépêcha deux cavaliers à Djemma-Ghazaouat, afin d’avoir des nouvelles de la sortie qu’il ne connaissait encore que par un mot de Montagnac, daté du 21 au soir, lui annonçant en bref son mouvement vers les Souhalia menacés, sans demander d’ailleurs assistance.

Le 22, à onze heures du soir, au lever de la lune, Montagnac avait remis sa colonne en marche, en remontant d’abord la vallée de l’Oued-Taouli, puis en inclinant à l’est ; arrivés sur le bord d’un petit ruisseau, au-dessous du marabout de Sidi-Brahim, les hommes s’étaient arrêtés pour prendre un peu de repos ; puis, le 23, au point du jour, ils avaient fait le café. Une dizaine de cavaliers arabes, comme la veille, se tenaient en observation à quelque distance.

A sept heures du matin, Montagnac prit avec lui trois compagnies de chasseurs et les hussards. Les sacs des hommes qu’il emmenait et les bagages restaient au bivouac sous la garde des deux autres compagnies, avec lesquelles demeurait le commandant Froment-Coste. Depuis le marabout, le terrain allait en montant vers un plateau que l’ennemi paraissait occuper. Afin de se tenir en communication avec le lieutenant-colonel, que les accidens du sol allaient dérober à sa vue, le commandant envoya le lieutenant de Chappedelaine avec une quinzaine de carabiniers en observation sur une colline intermédiaire.

A 3 kilomètres environ du bivouac, la fusillade commença. Les cavaliers arabes n’étaient pas nombreux, une centaine tout au plus. Montagnac les fit charger par les hussards ; ils se retirèrent, entraînant de plus en plus loin la charge ; les chasseurs à pied étaient déjà fort en arrière. Tout à coup, une grosse masse de cavalerie, qui s’était tenue jusque-là cachée derrière un pli de terrain, sortit d’embuscade et prit en flanc les deux premiers et très petits pelotons d’avant-garde. Les deux officiers qui les commandaient, le capitaine Gentil Saint-Alphonse et le lieutenant Klein, tombèrent, l’un tué sur le coup, l’autre blessé mortellement. Accouru au galop avec les deux pelotons de réserve, Montagnac fut presque aussitôt atteint d’une balle ou bas-ventre ; cependant il se maintint encore à cheval, encourageant ses hommes, qui cherchaient à se rallier sur un mamelon. Il n’y en parvint qu’une vingtaine ; ce fut là que les chasseurs à pied les rejoignirent.

Une attaque à la baïonnette des premiers arrivés ne réussit pas ; le capitaine de Chargère fut tué, sa compagnie écrasée sous le nombre. De tous les villages voisins, les Msirda étaient venus par centaines, et ce qui redoublait l’ardeur des assaillans, l’émir, le sultan, Abd-el-Kader était là, sur le terrain du combat, en personne. Montagnac vivait encore, mais il ne pouvait plus se tenir à cheval ; assis sur une pierre et comprimant d’une main sa blessure, il avait fait former en carré les deux compagnies restantes et dépêché vers le commandant Froment-Coste le maréchal des logis chef Darbut, avec l’ordre d’accourir à la rescousse ; puis il avait appelé le chef d’escadrons Courby de Cognord, et lui avait remis le commandement en lui disant : « Ne vous occupez pas de moi, mon compte est réglé. Tâchez de gagner le marabout. » Sur cette dernière parole, il tombe mort.

Les chasseurs tiennent toujours, mais ils n’ont plus de cartouches, et les baïonnettes ne suffisent pas. « Les Arabes, a dit l’un des rares survivans de cette poignée de braves, dont l’héroïsme réveille les souvenirs de Waterloo, les Arabes, resserrant le cercle autour de ce groupe immobile et silencieux, le font tomber sous leur feu comme un vieux mur. » Courby de Cognord gît sans connaissance, couvert de blessures ; un Arabe va lui couper la tête ; quand un vieux régulier, reconnaissant son grade aux soutaches du dolman, le traîne où sont les prisonniers blessés.

(Cependant, averti d’abord par le lieutenant de Chappedelaine, puis par le maréchal des logis chef Barbut qui le guide, le commandant Froment-Coste accourt avec l’adjudant-major Dutertre et la compagnie Burgard ; les carabiniers du capitaine de Géreaux ont été laissés à la garde des bagages. Un sommet du mamelon qui a servi d’observatoire à Chappedelaine, Froment-Coste a vu d’un coup d’œil et compris l’horreur du désastre ; et quand, tous les camarades de là-bas étant détruits, il ne doit plus songer qu’au salut de sa petite troupe, il est déjà trop tard. Cernée, assaillie, fusillée de toutes parts, la petite troupe va succomber comme l’autre. Froment-Coste tombe, la tête fracassée ; Dutertre et Burgard sont blessés, l’adjudant Thomas et Barbut pris.

Il n’y a plus un seul Français debout sur le champ de bataille ; mais auprès de marabout reste le capitaine de Géreaux avec sa compagnie de carabiniers, 80 hommes. A l’approche des Arabes, il s’enferme dans l’enceinte carrée qui entoure la koubba, et par les meurtrières pratiquées à travers le mur, le feu des grosses carabines tient l’ennemi à distance. Aux sommations que fait faire aux assiégés Abd-el-Kader, en leur promettant la vie sauvé, ils répondent par le cri de : Vive le roi ! La dernière doit être faite par un officier prisonnier et blessé, l’adjudant-major Dutertre ; tel est l’ordre de l’émir. Dutertre s’avance vers le marabout : « Chasseurs, s’écrie-t-il, on va me couper la tête si vous ne posez pas les armes, et moi je viens vous dire de mourir jusqu’au dernier plutôt que de vous rendre. » Aussitôt tombe décapité ce martyr de l’honneur. Abd-el-Kader s’éloigne, mais en laissant le marabout bloqué par les Kabyles.

Les assiégés peuvent être sauvés ; de deux côtés le salut peut leur venir. Comment ne leur est-il pas venu ? Le 23, de Djemma-Ghazaount on avait entendu, depuis huit heures du matin jusqu’à onze heures, une vive fusillade ; puis le bruit avait cessé complètement. A la tête d’une petite troupe de 120 hommes d’infanterie et de 16 cavaliers, le capitaine Coffyn avait fait une timide reconnaissance, à neuf heures, vers Sidi-Brahim ; mais, à l’approche de la cavalerie arabe, il s’était mis en retraite. « Je suis rentré, dit son rapport, avec cette conviction que toute communication était désormais impossible avec la colonne. »

D’autre part, de son bivouac sous Nedroma, le lieutenant-colonel de Barral avait pareillement entendu la fusillade ; il s’était même avancé dans la direction qu’elle indiquait avec deux escadrons de chasseurs d’Afrique, que devait suivre le commandant d’Exéa, du 10e bataillon de chasseurs à pied. Après une course de deux heures aux allures vives, le lieutenant-colonel avait fait sonner les trompettes, afin d’annoncer son approche ; mais, au moment où il s’engageait dans les montagnes des Msirda, la fusillade avait cessé. Peu de temps après, il avait vu descendre précipitamment d’une crête et courir à lui deux hommes épuisés, hors d’haleine, deux carabiniers du 8e bataillon, qui, ayant, comme par miracle, échappé au désastre, lui en avaient fait le récit, en affirmant que toute la colonne était détruite, même la compagnie de carabiniers, qui avait été atteinte, disaient-ils, avant d’avoir pu gagner le marabout.

Malgré ces affirmations et malgré le silence, — c’était au moment où l’attaque de vive force était changée en blocus, — le commandant d’Exéa, qui venait de rejoindre la cavalerie, soutenait énergiquement l’avis de poursuivre la marche. Après deux heures de halte, pendant lesquelles aucun bruit de combat ne s’était fait entendre, persuadé qu’il n’y avait plus rien à faire que de se replier sur Lalla-Maghnia, et craignant même d’être devancé par l’insurrection au col de Bab-Taza, le lieutenant-colonel de Barral se mit en retraite. Il eut, en effet, un petit engagement en arrivant au col ; à dix heures du soir, il était rentré dans son poste. S’il avait cédé aux instances du commandant d’Exéa, le capitaine de Géreaux et ses carabiniers auraient été délivrés, presque sans coup férir.

Pendant trois jours, ils attendirent, prêtant, eux aussi, l’oreille aux bruits du dehors. Pendant trois jours, ils ne virent ni n’entendirent rien qui pût leur donner espoir. Les vivres n’étaient pas encore épuisés, mais c’était l’eau qui manquait. Mieux valait tomber sous le feu ou sous le yatagan que mourir de soif. Le 26 septembre, à six heures du matin, ils sortent subitement, 73 valides emportant 7 blessés, surprennent les Kabyles et forcent le passage. À neuf heures, ils ne sont plus qu’à une lieue de Djemma-Ghazaouat ; il n’y a plus qu’un ravin à suivre ; mais au fond de ce ravin coule un ruisseau, et, sans s’inquiéter de l’ennemi qui couronne les crêtes, sans écouter les officiers qui s’efforcent de les retenir, tous ces malheureux courent, se précipitent, se jettent à plat ventre, pour boire à longs traits l’eau bienfaisante. Pendant ce temps, les balles pleuvent ; Chappedelaine tombe, Géreaux tombe ; successivement ils sont frappés tous, à l’exception de douze, qui sont recueillis par quelques cavaliers et soldats sortis du camp. Un seul, le caporal Lavaissière, a rapporté sa carabine. Ainsi s’est achevé le drame de Sidi-Brahim.

La première nouvelle en était arrivée au général Thiéry, commandant supérieur d’Oran, ce même jour, 26 septembre, par une balancelle que le capitaine Coffyn avait fait partir, le 24, de Djemma-Ghazaouat. Elle arriva, le 28, à Alger, au général de La Moricière. Deux jours plus tard survenait l’annonce d’une autre catastrophe, cent fois plus douloureuse, car c’était une défaillance de l’honneur militaire.

Inquiet pour le poste d’Aïn-Temouchent, qui n’avait que cinquante hommes de garnison, le général Cavaignac, aussitôt rentré à Tlemcen, avait fait partir, le 27 septembre, sous le commandement du lieutenant Marin, ancien sous-officier aux zouaves, un détachement de 200 hommes, sortant de l’hôpital pour la plupart. Le 28, au matin, à tt kilomètres seulement d’Aïn-Temouchent, le lieutenant avait fait la halte du café auprès du marabout de Sidi-Moussa, quand il aperçut une troupe de cavaliers arabes avec des drapeaux, qu’il reconnut pour ceux d’Abd-el-Kader. A cette vue, perdant la tête, et l’imagination sans doute frappée par le désastre de Sidi-Brahim, qu’il connaissait de la veille, Marin, au lieu de se mettre en défense, courut à l’émir et lui offrit la soumission de son détachement, s’il voulait lui garantir, à lui-même et aux siens, la vie sauve. Abd-el-Kader ne s’attendait à rien moins ; il prit au mot le malheureux officier, lui promit tout ce qu’il voulut et goûta l’orgueilleux plaisir de voir 200 soldats français déposer à ses pieds leurs armes. La cérémonie faite, il les envoya rejoindre à sa deïra, dans le Maroc, les survivans de ceux qui s’étaient si bien battus à Sidi-Brahim.

Le 28 septembre, le général de La Moricière, rendant compte au maréchal Soult de ce combat et de la part que les Marocains y avaient prise, ajoutait : « Quoiqu’il eût agi avec imprudence et transgressé les instructions qu’il avait reçues, le lieutenant-colonel de Montagnac n’en est pas moins mort victime d’une trahison flagrante et de la violation des traités. Vous jugerez, sans doute, qu’il est indispensable que M. le maréchal Bugeaud et M. le général Bedeau rentrent immédiatement en Algérie. Je ne dois pas vous dissimuler que la situation est fort grave. » Le même jour, il faisait embarquer à la hâte le commandant Rivet, qu’il dépêchait au maréchal Bugeaud, avec mission de réclamer et de presser son retour au plus vite.


VI

Assurément, la situation était fort grave. Indépendamment de Sidi-Brahim et d’Aïn-Temouchent, il y avait beaucoup d’autres affaires que le général de Martimprey, dans ses mémoires, a résumées en quelques lignes, d’un laconisme clair et saisissant.

« A Sebdou, le commandant Billot, attiré dans une embuscade, était massacré, avec le chef du bureau arabe et son escorte, par les Ouled-Ouriach. Nos ponts sur l’Isser et la Tafna étaient brûlés. Les Beni-Amer, après avoir incendié leurs moissons et même les herbes sèches, fuyaient au Maroc. Autour d’Oran, nos Douair et nos Sméla étaient eux-mêmes en fermentation. Les Djafra s’éloignaient de Daya, après avoir échoué dans leur tentative de tuer le commandant Charras. Les Gharaba bloquaient de fait, quoique sans hostilités ouvertes, Saint-Denis-du-Sig. Les communications d’Oran avec Mascara et avec Sidi-bel-Abbès étaient interrompues. Le poste-magasin inoccupé d’Ouizert, où se trouvaient des vivres et des fourrages, était réduit en cendres ; les Ferraga pillaient un convoi sur la route de Mascara ; l’insurrection était chez les Beni-Chougrane et s’étendait à toute la montagne d’EL-Bordj et aux Bordjia de la plaine. Nos camps de travailleurs, pour se retirer dans les places les plus voisines, traversaient, le fusil à la main, les populations hostiles. Près de Saïda, un kaïd et des indigènes qui nous étaient dévoués étaient assassinés ; à Saïda même, une tentative d’incendier le gros approvisionnement de foin formé sur ce point échouait heureusement. Le chef du bureau arabe de Tiaret, le lieutenant de Lacotte, était arrêté par trahison chez les Beni-Médiane, qui égorgeaient ses chasseurs d’escorte et le livraient à l’ennemi. Le maghzen de Tiaret, composé d’Arabes qui nous devaient tout, déserta tout entier ; les Harar et les Ouled-Khelif en firent autant. Grand enseignement, qu’il ne faut pas perdre de vue, une pareille situation s’était déclarée en moins de huit jours ! »

Venu par mer d’Alger à Mers-el-Kébir avec trois bataillons, La Moricière avait hâte de rejoindre à Tlemcen Cavaignac, qui avait déjà rappelé de Sebdou le colonel de Mac-Mahon, du 41e. Le danger le plus pressant n’était pas sur ses derrières, quoique l’insurrection y fut menaçante ; il était devant lui, là où était Abd-el-Kader ; c’était de ce côté-là qu’il fallait faire tête. Rallié en chemin par le général Korte, qu’il avait appelé de Sidi-bel-Abbès, il ne fit que toucher, le 7 octobre, à Tlemcen, d’où Cavaignac était parti afin d’empêcher l’émigration générale des Beni-Amer et des Ghossel, que l’émir voulait entraîner vers la deïra.

Le 9, les deux colonnes se réunirent au col de Bab-Taza, allèrent prendre des vivres à Djemma-Ghazaouat, puis se portèrent sur Aïn-Kébira, au cœur du pays montagneux des Trara. Elles comptaient ensemble 4,500 baïonnettes, 650 sabres et 10 obusiers de montagne. Le 13, la position d’Aïn-Kébira fut attaquée, à droite par La Moricière, à gauche par Cavaignac. Les Trara leur opposèrent une vive résistance ; mais délaissés par Abd-el-Kader, qui craignait de compromettre sa cavalerie sur un terrain difficile, les malheureux Kabyles se sacrifièrent inutilement pour lui. Poussés, refoulés par le vainqueur, ils pouvaient être anéantis et jetés à la mer. Si La Moricière eût écouté ses soldats, vengeurs de Sidi-Brahim, pas un Trara, pas un Beni-Amer, pas un Ghossel n’aurait échappé ; le général brava l’impopularité, fut clément aux vaincus et se contenta de leur soumission. Il n’avait pas de temps à perdre aux représailles : Abd-el-Kader s’était dérobé ; il fallait retrouver ses traces.

En effet, l’émir avait fait un détour par le sud, avec l’espoir de surprendre Sidi-bel-Abbès ou Mascara. Laissant Cavaignac à Tlemcen, La Moricière coupa au plus court, rassura en passant Sidi-bel-Abbès, puis courut à Mascara, où il arriva le 30 octobre. Il y trouva le colonel Géry, qui venait de pousser jusqu’au poste de Tiaret et d’en revenir, en passant et repassant an travers d’un pays tout insurgé ; son opération n’avait été qu’un combat perpétuel. D’autre part, le général de Bourjolly sur la Mina, le colonel de Saint-Arnaud sur le Chélif, avaient fort à faire pour contenir l’effort des nombreux partisans de Bou-Maza. Enivré de ses succès, l’audacieux chérif avait poussé l’insolence jusqu’à s’attaquer, le 18 octobre, à Mostaganem ; il est vrai qu’une sortie du lieutenant-colonel Mellinet avait promptement fait échouer sa tentative.

C’était le 6 octobre que le maréchal Bugeaud avait reçu en Périgord l’appel de La Moricière ; le 15, il débarquait dans le port d’Alger ; le 18, il était en campagne. Avant la fin du mois, six régimens d’infanterie et deux de cavalerie devaient lui être envoyés de France. L’armée d’Afrique allait compter dès lors plus de 100,000 hommes ; telles étaient l’étendue et la force de l’insurrection qu’il n’en fallait pas moins pour la réduire. En homme de guerre supérieur, le maréchal avait deviné les projets d’Abd-el-Kader, et c’était sur la lisière méridionale du Tell qu’il avait décidé de le prévenir ou de l’arrêter. Assuré de la défense du Titteri, dont il confia le soin au général Bedeau, il se porta dans la province d’Oran.

Le 24 octobre, il était avec 3,500 hommes d’infanterie et 450 chevaux entre Teniet-el-Had et Tiaret. Devant lui, toutes les tribus avaient fait le vide, le pays était désert ; seuls, les Ayad, contenus par Ameur-ben-Ferhat, étaient demeurés sur leur territoire. Une colonne légère, conduite par Jusuf, qui venait d’être nommé général des troupes indigènes, alla surprendre, à 20 lieues de distance, les Ouled-Khélif, leur tua 300 hommes et ramena tous leurs troupeaux. Après ce coup frappé sur les insurgés du sud, le maréchal descendit par la vallée du Riou jusqu’au Chélif. Cette course avait pour objet et eut pour résultat de rabattre la jactance de Bou-Maza, en relevant l’autorité du général de Bourjolly et du colonel de Saint-Arnaud. Pendant ce temps, La Moricière faisait débloquer Daya par le général Korte et Saïda par le général Géry, récemment promu, tandis qu’il manœuvrait lui-même autour de Mascara pour rétablir les communications avec Oran et Mostaganem d’une part, Frenda et Tiaret de l’autre. A la fin du mois de novembre, il n’y avait pas moins de douze colonnes en mouvement : dans la province d’Oran, les colonnes Cavaignac, Korte, Géry et La Moricière rayonnant de Tlemcen, de Sidi-bel-Abbès et de Mascara ; la colonne Bourjolly et celle du maréchal sur la Mina ; dans la province d’Alger, les colonnes Saint-Arnaud et Comman sur le moyen Chélif, la colonne Camou sous Miliana, la colonne Gentil au col des Beni-Aïcha, les colonnes d’Arbouville et Marey dans le Djebel-Dira. Si l’insurrection intérieure n’était pas entièrement réduite, elle avait du moins beaucoup perdu de son importance.

Pour ce qui est d’Abd-el-Kader, dont on avait perdu la trace, le maréchal venait enfin d’en avoir des nouvelles certaines. Le 21 novembre, il avait fait une razzia énorme, près de Taguine, sur les Ouled-Chaïd, une des rares tribus qui ne s’étaient pas mêlées à la révolte. Aussitôt le maréchal, décidé à ne plus laisser de relâche à son adversaire, et pour n’être plus exposé à perdre le contact, mit tout son monde en alerte sur un immense arc de cercle qui, passant par le sud, reliait à la Tafna l’Isser oriental. Le nombre des colonnes actives fut porté de douze à dix-huit.

Alors commença une chasse prodigieuse où le fauve, dépistant les meutes, fatiguant les relais, forçant les chiens, narguant les veneurs, les entraîna, sept mois durant, par une course brisée de 700 ou 800 lieues, de l’ouest à l’est, du sud au nord, depuis les steppes brûlantes du Sahara jusqu’aux cimes neigeuses de la Grande Kabylie, puis encore du nord au sud, de l’est à l’ouest, et les laissant épuisés, haletans, fourbus, finit par rentrer dans son fort.

Cette campagne, la plus difficile et la plus sérieuse qui ait été faite en Algérie, ne se distingue par aucun trait saillant, par aucun combat de quelque importance. Elle est admirable et fastidieuse ; il est impossible de la décrire en détail ; l’historien y perdrait sa peine et le lecteur son attention. Tout ce qu’il est possible de faire, c’est d’en tracer les grandes lignes.

« Ce qui est à peu près certain, écrivait, le 24 novembre, le maréchal Bugeaud au général Moline de Saint-Yon, successeur du maréchal Soult au ministère de la guerre, ce qui est à peu près certain, c’est que, d’ici à deux ou trois mois, les tribus seront aux abois, qu’elles auront perdu beaucoup d’hommes, beaucoup de troupeaux, beaucoup d’approvisionnemens, et que l’émir, ne trouvant partout que misère et désolation, désertera de nouveau le pays et rentrera dans le Maroc ou dans le désert. » En ne comptant que deux ou trois mois, le maréchal se trompait de plus de moitié.

Il fit commencer la chasse par Jusuf. Il lui donna toute la cavalerie de sa propre colonne, un escadron de gendarmes, deux escadrons du 1er chasseurs d’Afrique, deux escadrons de spahis ; il y joignit deux bataillons d’infanterie légère, un obusier de montagne, 170 mulets pour porter le matériel d’ambulance, les munitions, les sacs des fantassins. De Tiaret, Jusuf se porta d’abord sur Goudjila, mais ayant ouï dire qu’après la razzia des Ouled-Chaïb Abd-el-Kader était remonté au nord, vers Teniet-el-Had, pour faire la pareille sur les Ouled-Ayad, il remonta vers Teniet-el-Had. En y arrivant, le 1er décembre, il apprit que l’émir était là d’où il venait lui-même, c’est-à-dire à Goudjija ; donc il rebroussa chemin, et se rencontra, le 4, avec le général Bedeau, qui, de Boghar, s’était mis, lui aussi, à la recherche d’Abd-el Kader. Le lendemain, les deux chasseurs, n’ayant rien trouvé à Goudjila, se séparèrent, Bedeau s’en retournant à Médéa, Jusuf continuant la poursuite.

A chaque instant il rencontrait les traces de l’émir, et il ne désespérait pas de gagner sur lui une ou deux marches ; mais l’émir, qui était rusé, ne désespérait pas de le mettre en défaut. A cet effet, il envoya ses troupeaux avec les goums par un chemin, et marcha lui-même avec ses réguliers par un autre, de sorte qu’à la bifurcation il y avait deux pistes. Jusuf avait le flair ; il ne se trompa pas et suivit la bonne. Malheureusement ses vivres étaient épuisés ; il lui fallut rentrer, le 14 décembre, à Tiaret. C’était le maréchal en personne qui allait le relever ; mais tandis qu’il croisait dans les parages de la haute Mina, entre Frenda et le Chott, dans l’espoir de saisir Abd-el-Kader au passage, celui-ci, pointant droit au nord, se jeta dans le Tell, et parut tout à coup chez les Keraïch. Quelle audace ! Il y avait autour de lui cinq maîtres d’équipage : le maréchal, Jusuf, Comman, Saint-Arnaud, Pélissier.

Le maréchal resserra l’enceinte, fit faire des battues ; le 23 décembre, à Temda, Jusuf atteignit enfin l’émir et ses réguliers, mais l’engagement ne fut pas décisif, de sorte que, le lendemain, le gouverneur, écrivant au ministre de la guerre, se crut obligé d’insister sur l’effet moral de ce petit combat : « Cet événement que nous poursuivions depuis si longtemps, disait-il, doit produire un très bon effet politique. Néanmoins, nous ne devons pas nous dissimuler que si cette belle troupe, qui entoure l’émir et fait la terreur ou l’espoir des tribus arabes, a été gravement entamée, elle n’a pas été détruite. Abd-el-Kader a couru personnellement de très grands dangers, et peut-être a-t-il été blessé. Il a évidemment éprouvé là un grand échec moral et matériel, mais il est homme à s’en relever, pour peu que nous lui donnions quelque relâche. Il réparera ses pertes en recrutant chez les tribus qui lui restent encore, et il saisira les occasions que lui présentera la fortune pour effacer les impressions de sa défaite au combat de Temda. » Non-seulement Abd-el-Kader ne se hâta pas de quitter l’Ouarensenis, mais encore il y fit acte d’autorité, car il y nomma un khalifa ; ce fut Hadj-el-Sghir, un neveu de Ben-Allal. Bien plus, il obtint en ce moment-là le plus grand succès moral qu’il lui fût permis de souhaiter : Bou-Maza, le chérif, ce rival qui avait eu l’audacieuse prétention de s’égaler à lui, se soumit, lui fit hommage et se réduisit à n’être plus que son khalifa dans le Dahra. Arabes et Kabyles n’avaient plus désormais d’autre chef qu’Abd-el-Kader : c’était un grand triomphe.

Il y avait, au contraire, divergence de vues entre ses adversaires. Depuis l’affaire de Temda, Jusuf avait perdu le contact ; tandis qu’il cherchait l’émir au sud, vers le Nahr-Ouassel, La Moricière le cherchait au nord, vers le Chélif. C’était La Moricière qui avait vu juste ; il était sur la bonne piste ; mais, par un crochet au sud-ouest, l’émir dérouta la poursuite, et, sortant du Tell plus fort qu’il n’y était entré, alla se recruter encore parmi les nomades du désert- La cavalerie française, au contraire, était à bout de forces.

Ainsi commença l’année 1840. Après avoir gagné à sa cause les Harar et les Ouled-Khélif, Abd-el-Kader avait repris par les Hauts-Plateaux la direction du nord-est ; on le signalait à Taguine. Aussitôt le maréchal se porta d’abord sur Téniet-el-Had, puis au-delà, sur le Nahr-Ouassel, tandis que le général Marey se mettait à la poursuite de l’émir avec une colonne chamelière ; mais comment atteindre un coureur qui pouvait en vingt-quatre heures faire 45 lieues ? L’audace et la rapidité de ses mouvemens semblaient de jouer toute prévision.

C’est ici que la sagacité militaire du maréchal Bugeaud s’éleva jusqu’au génie. En notant à mesure les progrès continus de l’émir vers le nord-est, il devina son projet, qui était de raviver par son apparition l’insurrection dans le Dira et de la provoquer dans la Grande Kabylie. Sans tarder, le maréchal prit à marches forcées la direction de Boghar ; en même temps, il dépêchait au général de Bar, qui avait le commandement d’Alger, l’ordre d’envoyer au col des Beni-Aïcha le général Gentil avec deux bataillons. Ces deux bataillons étaient, en fait de troupes régulières, tout ce qui restait pour la garde d’Alger. Cependant il était plus urgent encore de pourvoir à la défense de la Métidja. Les rapports du colonel Daumas, directeur-général des affaires arabes, dénonçaient une propagande active des agens d’Abd-el-Kader. Le maréchal avait présente à la mémoire l’invasion de 1839 et la dévastation de la plaine ; à tout prix il fallait empêcher le retour d’un pareil désastre.

Le 2 février, il fit télégraphier au général de Bar l’ordre « d’armer les condamnés militaires et de les porter en réserve à Koléa, d’organiser deux bataillons de la milice et de les tenir prêts à marcher au premier danger sur Douera ou sur Blida. » En recevant cette dépêche, le bon général de Bar fut tout abasourdi : « Je prépare, répondit-il par le télégraphe, l’exécution des ordres relatifs à la milice. Je crois de mon devoir de vous informer que la simple annonce de cette mesure a déjà produit plus d’alarmes que l’insurrection tout entière. J’attends de nouveaux ordres pour signer l’arrêté. » Il les reçut dans la journée même. Quoi ! la guerre aux portes d’Alger ! La situation pire qu’en 1839, aussi mauvaise qu’en 1831 ! Il y eut un premier moment de grande panique ; peu à peu l’agitation diminua, et les deux bataillons de miliciens s’organisèrent.

Le jour même où arrivaient les derniers ordres du maréchal, Abd-el-Kader, ayant tourné le général Bedeau et le général Marey qui le cherchaient dans le Dira, donnait la main à Hon-Salem sur le bas Isser. Ce même jour, le colonel Blangini, qui venait de changer la garnison de Dellys, ramenait au général Gentil le bataillon relevé, quand il rencontra des groupes d’hommes et de femmes qui fuyaient devant une razzia de Ben-Salem. Immédiatement il se porta contre les pillards et leur reprit une partie du bétail enlevé.

Dans la nuit du 6 au 7 février, le général Gentil rejoignit le colonel avec son autre bataillon, un escadron du 5e chasseurs de France et un obusier de montagne. Avant le jour, il surprit le campement de Ben-Salem ; dès les premiers coups de feu, les Kabyles, pris de terreur, s’enfuirent dans la montagne, laissant au général, comme trophée de cette facile victoire, 3 drapeaux, 600 fusils, les tentes toutes tendues, des chevaux et tous les troupeaux enlevés la veille aux Isser. La petite colonne française n’avait ni un seul tué ni un seul blessé même. Mais la nouvelle la plus surprenante qu’on eut par les prisonniers, c’est qu’Abd-el-Kader était dans le camp et qu’il n’avait échappé qu’avec peine aux suites de la bagarre.

Comme il ne se trouvait plus en sûreté à si courte distance du général Gentil, il se jeta dans le Djurdjura, où il mit tout en œuvre pour se créer un nouveau centre de résistance. La Métidja n’avait pins rien à craindre. Le 9 février, le maréchal, accouru de Boghar, fit sa jonction avec Bedeau ; mais la neige et la pluie retardèrent de quelques jours le châtiment qu’il voulait infliger aux Kabyles coupables de connivence avec l’émir. Le 15, il prit au général Gentil ses réserves de troupes fraîches, lui donna en échange son infanterie fatiguée, et, du 17 au 21, ravagea le territoire des Flissa, des Guechtoula, des Nezlioua et des Beni-Khalfoun. Au lieu de les soutenir, Abd-el-Kader et Ben-Salem profitèrent de l’occupation qu’ils donnaient à la colonne française pour se dérober au sud-est, vers Hamza. Le 23, le maréchal reprit au général Gentil ses vieilles bandes et à leur tête fit dans Alger, le lendemain, une rentrée saisissante.

« La sérénité du maréchal dans cette redoutable crise, a dit le général Trochu, qui était alors son aide-de-camp, — on pourrait dire sa gaité, — nous remplit d’étonnement et d’admiration. Ce calme profond d’un chef responsable, sur qui la presse algérienne et métropolitaine s’apprêtait à déchaîner toutes ses colères, et aussi des veilles continuelles, des fatigues excessives pour son âge, furent, dans cette campagne ultra-laborieuse, des faits qui mirent dans un nouveau relief la vaillante organisation morale et physique du gouverneur. De cette campagne, qui ne fut marquée par aucune action militaire éclatante, le maréchal parlait souvent avec complaisance, et c’était à bon droit. Elle fut l’une des plus grandes crises, la plus grande crise peut-être de sa carrière algérienne. Quand il rentra dans Alger avec une capote militaire usée jusqu’à la corde, entouré d’un état-major dont les habits étaient en lambeaux, marchant à la tête d’une colonne de soldats bronzés, amaigris, à figures résolues, et portant fièrement leurs guenilles, l’enthousiasme de la population fut au comble. Le vieux maréchal en jouit pleinement ; c’est qu’il venait d’apercevoir de très près le cheveu auquel la Providence tient suspendues les grandes renommées et les grandes carrières. »

Le maréchal ne fit que toucher à Alger ; il en repartit le 5 mars, sur la nouvelle qu’Abd-el-Kader avait essayé, inutilement il est vrai, de rétablir son influence parmi les tribus du Djurdjura. Une grande assemblée des djemâa, c’est-à-dire des communautés kabyles, convoquée à Rordj-bou-Kéni le 27 février, était demeurée sourde aux instances qu’il lui avait fait faire. Afin d’encourager ce revirement pacifique, le maréchal reprit, à la tête d’une colonne de 5,000 hommes, la direction de Tisser. Sa seule approche suffit à faire tomber les dernières hésitations et à décider la retraite définitive d’Abd-el-Kader, de Ben-Salem et de tous les agens d’insurrection. Il revint donc à Alger le 18 mars, pour recevoir le duc d’Aumale et le prince Auguste de Saxe-Cobourg, son beau-frère. Comme le général Bedeau s’en retournait dans la province de Constantine, le duc d’Aumale prit à sa place le commandement supérieur du Titteri.


VII

L’apparition d’Abd-el-Kader dans le Djurdjura marque la limite extrême de son aventureuse entreprise ; dès lors, il va lutter encore de ruse et de vitesse avec ses adversaires, mais en reculant toujours, et sa retraite sera en même temps, pour l’insurrection en général, le commencement de la décadence.

Le 7 mars, à six heures du matin, après une course de 40 lieues en vingt-quatre heures, il surprit, entre Berouaghia et Boghar, le maghzen du Titteri et fit un butin considérable ; mais ce butin allait ralentir sensiblement sa marche. En effet, à deux heures de l’après-midi, dans la même journée, il fut atteint par le colonel Camou, qui lui tua 70 hommes et lui prit 250 chevaux harnachés, 1,000 chameaux, 25,000 têtes de bétail. Ce grand succès piqua d’émulation le général Jusuf.

Le 13, à cinq heures du matin, Jusuf aperçut la fumée d’un campement arabe ; un petit goum envoyé en avant reconnut bientôt la présence de l’émir, qui, sans essayer d’organiser la résistance, ne songea qu’à se dérober au plus vite. Successivement abandonné par ceux qui avaient suivi, au début, sa fortune grandissante, quand la poursuite cessa, il n’avait plus avec lui que quatorze fidèles. On lui prit 800 mulets chargés. Deux prisonniers français, le lieutenant de Lacotte, chef du bureau arabe de Tiaret, et l’interprète Levi, pris à Sidi-Brahim, furent retrouvés dans le camp, mais cruellement blessés par leurs fanatiques gardiens. L’interprète ne survécut que peu d’heures ; on put sauver le lieutenant, qui avait reçu trois coups de feu. La surprise avait été faite à 8 lieues au sud-ouest de Bou-Sâda.

Allégé par la perte de. ses bagages, Abd-el-Kader fuyait vers le Djebel-Amour ; dans ces parages, il avait pour adhérons les nombreux douars nomades des Ouled-Naïl, et des renforts d’hommes et de chevaux lui venaient de la deïra.

Par les ordres du maréchal, des convois de chameaux avaient apporté, pour le ravitaillement de la colonne Jusuf, à El-Béida, au pied du Djebel-Amour, un grand approvisionnement de vivres. De cette base d’opération, Jusuf ne cessa pas, pendant tout le mois d’avril, de pousser des pointes dans toutes les directions, à la recherche de l’émir dont il avait de nouveau perdu la trace ; mais s’il ne parvenait pas à l’atteindre, ses courses n’étaient pas tout à fait inutiles, car elles eurent pour effet de réduire les Ouled-Naïl à l’obéissance. Le 1er mai, le duc d’Aumale lui amena des troupes fraîches ; le prince avait voulu, en descendant jusqu’à El-Béida, se rendre compte des progrès de la soumission dans ces régions lointaines.

Ce fut en ce temps-là, pendant qu’Abd-el-Kader était dans le Djebel-Amour, qu’à plus de 100 lieues de distance un crime exécrable, le massacre des prisonniers français, ensanglantait la deïra dans le Maroc. Ils étaient environ 280 ; sur ce nombre, 05, dont 57 blessés, avaient été pris combattant à Sidi-Brahim ; le surplus étaient les défaillans d’Aïn-Temouchent. Ils avaient été bien traités d’abord ; mais leur sort, attaché à celui de la deïra, ne tarda pas à en subir les vicissitudes.

Déjà Miloud-ben-Arach, cédant aux injonctions de l’empereur Mouley-Abd-er-Rahmane, était allé faire sa soumission à Fez ; bientôt il y eut une autre défection plus considérable ; les Beni-Amer, qui étaient 15,000, prirent, au mois de mars, le chemin de l’ouest, et suivirent l’exemple de Miloud-ben-Arach. Il ne restait plus que les Hachem et quelques émigrés isolés de diverses tribus.

Sur ces entrefaites, le beau-frère de l’émir, Moustafa-ben-Tami, vint prendre à la place de Bou-Hamedi le commandement de la deïra ; il avait l’ordre de la conduire dans le sud. Cet ordre provoqua d’énergiques résistances ; entre les deux khalifas, il y eut des discussions vives. Dans la deïra, réduite des trois quarts, le mécontentement grandissait avec la misère ; on regardait comme un embarras ces prisonniers qu’il fallait nourrir.

Ils occupaient, au milieu d’un camp de 500 réguliers, sur les bords de la Moulouïa, une vingtaine de gourbis ; le camp était entouré d’un rempart de broussailles. Le 24 avril, dans l’après-midi, Moustafa-ben-Tami envoya chercher les officiers français, 2 sous-officiers et 4 soldats, en tout 10 hommes, qu’on conduisit à la deïra 3 lieues plus loin. A la nuit tombante, les autres furent répartis par petits groupes dans les buttes des réguliers. A minuit, un cri donna le signal du massacre ; la fusillade dura une demi-heure ; puis l’incendie dévora les gourbis où quelques-unes des malheureuses victimes avaient cherché refuge.

Un seul des prisonniers, le clairon Rolland, du 8e bataillon de chasseurs à pied, put échapper aux massacreurs. Blessé, nu, mourant de faim, pris par des Marocains qui d’abord voulurent le tuer, mais qui se ravisèrent en songeant au bénéfice que devait leur rapporter la capture, il fut en effet ramené, moyennant rançon, à Lalla-Maghnia, le 17 mai. Ce fut par lui qu’on sut le détail de cette horrible tragédie. Qui en avait été l’auteur ? Quelles qu’aient été plus tard les dénégations et les protestations d’Abd-el-Kader, il n’est pas douteux qu’il ait ordonné le crime. Dans des lettres que nous aurons, à citer bientôt, il en a fait l’aveu lui-même.


VIII

Dans les premiers jours du mois de mai, le général Jusuf, d’après les instructions que venait de lui. donner le duo d’Aumale, avait organisé ; au campement d’El-Béida, une colonne légère de 1,600 baïonnettes et de 460 sabres. L’infanterie était commandée par le colonel de Ladmirault, la cavalerie par le lieutenant-colonel d’Allonville ; Jusuf s’engagea d’abord dans le Djebel-Amour, mais il n’y trouva plus Abd-el-Kader, qui s’était réfugié plus loin au sud-ouest, chez les Ouled-Sidi-Cheikh. Le soin de l’y poursuivre fut confié, par ordre du gouverneur, au colonel Renault, avec une seconde colonne. Après avoir pacifie le Djebel-Amour, le général Jusuf en unit aisément avec les derniers dissidens des Ouled-Naïl ; la grande tribu, venue à résipiscence, lui fit toutes les satisfactions réclamées-, des troupeaux, représentant une valeur de 160,000 fr., lui furent livrés en cinq jours. Le 30 mai, il put rentrer à Boghar.

C’était La Moricière qui avait été chargé d’organiser à Mascara la colonne Renault, destinée à poursuivre et à terminer la chasse à l’émir. Le général y répugnait, ayant vu dans quel état de délabrement revenaient les troupes surmenées par Jusuf. Il n’avait rien vu de semblable, disait-il, ni après le retour de Constantine, ni après « la désastreuse campagne de 1840 », et il se serait inquiété de l’effet produit sur les indigènes par un tel spectacle, s’il n’avait eu sous la main des troupes fraîches à leur montrer.

A cela, le maréchal Bugeaud répondait : « Si votre opinion s’adresse à toutes les opérations dans le désert, — et je suis tenté de le croire par l’amertume avec laquelle vous parlez de l’état dans lequel le général Jusuf a mis les troupes qu’il avait, — je suis loin de la partager. Les opérations des colonnes Camou, Renault, Jusuf, réunies ou séparées, nous ont rendu les plus grands services ; ce sont elles qui ont ruiné l’émir, en ne lui laissant qu’une poignée de cavaliers exténués ; elles ont amené la soumission de tout le désert au sud-de la province d’Alger ; elles nous ont ramené plusieurs tribus du Tell qui avaient émigré, et, par leur effet matériel et moral, elles ont amené la pacification de tout le Titteri. C’est aux échecs répétés que ces colonnes ont fait éprouver à Abd-el-Kader que vous devez, de votre côté, la soumission des Harar, des Ouled-Khélif et autres. Ce n’est pas tout. Pendant que ces colonnes s’exténuaient, les vôtres se reposaient ou agissaient peu ; voilà pourquoi elles sont aujourd’hui en bon état.

« Je reconnais que le général Jusuf, avec des qualités militaires très distinguées, n’a pas tout l’ordre d’administration et d’organisation qu’on pourrait désirer, mais je crois facile de le justifier d’avoir retenu des cadres d’escadrons, en ne vous envoyant que des hommes et des chevaux indisponibles. Il jouait un coup de partie pour la tranquillité de tout l’est et même de l’ouest. Je pense sincèrement qu’il a eu raison, et les résultats la lui donnent. Il ne voulait pas abandonner le pays des Ouled-Naïl avant d’avoir chassé Abd-el-Kader ; il sentait que, s’il s’éloignait seulement pendant quelques jours pour venir à Boghar se remettre et échanger ses troupes, il pouvait perdre le fruit de tous ses travaux et relever les actions de l’émir. Je trouve que c’est bien joué, et je jugerais ainsi lors même qu’il n’aurait pas gagné la partie. On ne fait les choses extraordinaires à la guerre qu’avec des moyens extraordinaires. »

Organisée d’abord à Mascara, la colonne Renault ne fut définitivement formée qu’à Frenda ; elle comprenait six bataillons d’un effectif de 2,600 hommes, et quatre escadrons comptant 350 chevaux ; il y avait de plus 200 cavaliers de la Yakoubia. Elle bivouaqua, le 24 mai, à la pointe orientale du Chott-el-Chergui, et atteignit, trois jours après, Stitten, où elle eut des nouvelles d’Abd-el-Kader. Il était dans les montagnes des Ksour, chez les Trafi ; mais quand il avait demandé aux gens d’Arbâ le cheval de soumission, ils lui avaient répondu : « Nous n’avons pas de cheval ; nous ne pouvons te donner qu’un âne. » C’était peu encourageant ; aussi avait-il envoyé plus loin, à Chellala, son convoi réduit à quelques mulets et à trois chameaux, l’un desquels portait sa femme. Ce qui n’était pas encourageant davantage, c’était la réponse des Ouled-Sidi-Cheikh à ses exhortations belliqueuses : « Tu es comme la mouche qui excite le taureau, et quand tu l’as irrité, tu disparais, et c’est nous qui recevons les coups. »

Le 1er juin, les éclaireurs du colonel Renault le surprirent à Chellala-Gueblia ; il n’eut que le temps de se mettre à cheval et de fuir. Des envoyés se présentèrent au colonel de la part des Ouled-Sidi-Cheikh, et lui dirent : « Nous sommes les supports de la tente que tu veux planter ; nous voici ; nous soutiendrons l’édifice. » Ainsi les nomades abandonnaient successivement Abd-el-Kader. Le 12 juin, le colonel Renault prit son bivouac au ksar abandonné d’El-Biod ; il y avait de l’eau qui par bonheur n’était pas saumâtre et du fourrage en abondance. C’est le poste qui est devenu, sept ans plus tard, Géryville. Le 25, la colonne reprit la direction du Tell. Le 1er juillet, elle atteignit Frenda, et Mascara le 5.

Depuis deux jours, Abd-el-Kader était rentré dans le Maroc par Figuig ; on ne tarda pas à savoir qu’il avait rejoint la deïra, le 18 juillet, après sept mois de la vie la plus agitée par les péripéties les plus émouvantes.


CAMILLE ROUSSET.


  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1887, du, 15 janvier, du 15 février, du 15 mars et du 15 avril 1888.