La Conquête de l’Algérie - Le Gouvernement du général Bugeaud/07

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La conquête de l’Algérie
Camille Rousset

Revue des Deux Mondes tome 89, 1888


LA
CONQUÊTE DE L'ALGERIE

LE GOUVERNEMENT DU GENERAL BUGEAUD

VII.[1]
LA DERNIÈRE ANNÉE DU MARÉCHAL BUGEAUD EN AFRIQUE.


I

Depuis la courte apparition d’Abd-el-Kader dans l’Ouarensenis, à la fin de 1845, l’insurrection, sur les deux bords du Chélif, s’en était allée déclinant ; aucun des khalifas qu’il venait d’instituer, ni El-Hadj-el-Sghir au sud, ni Bou-Maza au nord, ne parvinrent à rendre aux insurgés l’ardeur des premiers jours. Le 28 janvier 1846, le lieutenant-colonel Canrobert, commandant la colonne mobile de Tenès, réussit à surprendre le principal fauteur de la révolte du Dahra, le kaïd des Beni-Hidja, Ben-Hinni, qui périt dans la bagarre. Ce fut pour Bou-Maza une très grande perte. Deux jours après, la colonne Canrobert eut un nouveau succès, à la suite duquel le chérif jugea prudent de se dissimuler dans les montagnes. Six semaines plus tard, il reparut pour se faire battre derechef par le colonel de Saint-Arnaud et le lieutenant-colonel Canrobert réunis ; dans ce combat de Sidi-Klifa, livré le 15 mars, il eut le poignet fracassé par une balle. Au mois d’avril, le général Pélissier, sorti de Mostaganem, Saint-Arnaud d’Orléansville, et Canrobert de Tenès, agirent simultanément dans le Dahra ; le résultat de ce concert fut l’expulsion définitive de Bou-Maza, qui passa dans l’Ouarensenis. Il n’y releva pas, tant s’en faut, la fortune d’El-Sghir, qui périclitait de plus en plus. Toutes les tribus, lasses de la guerre, l’abandonnèrent successivement, et il suffit d’une simple apparition du maréchal Bugeaud sur l’Oued-Rouina, au mois de mai, pour achever sa déchéance. Quelques jours après, on sut d’une manière certaine que les deux khalifas étaient allés ensemble joindre à Stitten, dans le désert, leur infortune à celle du maître.

Dans la subdivision de Tlemcen, le général Cavaignac ne cessait pas d’exercer sur la frontière du Maroc et même au-delà, de temps à autre, la police que le gouvernement marocain oubliait ou se sentait incapable de faire. Dans une de ces courses, au mois de février 1846, la colonne qu’il commandait fit halte auprès du marabout de Sidi-Brahim. Les restes des braves qui avaient péri dans la fatale journée du 23 septembre gisaient épars sur le champ de bataille ; au-dessus de la fosse où ils furent pieusement recueillis, un monument bien simple, une pyramide de terre gazonnée, s’éleva en deux heures ; puis, le général en tête, l’épée à la main, l’infanterie la baïonnette au canon, la cavalerie le sabre au clair, les tambours battant aux champs, les trompettes sonnant la marche, la colonne défila au pied de l’ossuaire ; une salve d’artillerie envoya aux morts le suprême adieu, et quand les troupes reformées en bataille eurent présenté les armes, elles s’éloignèrent, émues, silencieuses, dans la direction de Djemma-Ghazaouat.

Un jour, vers la fin de mars, le général Cavaignac vit arriver sous Tlemcen une bande étrange, conduite par un derviche, un thaumaturge, qui se faisait appeler Sidi-Mohammed-el-Fadel. « Tu sais, écrivit-il au général, qu’il doit venir un homme qui régnera jusqu’à la fin des temps. Cet homme, c’est moi, Mohammed, envoyé par Dieu et choisi parmi les plus saints de la suite du Prophète. Je suis l’image de celui qui est sorti du souille de Dieu ; je suis l’image de Notre-Seigneur Jésus. Je suis Jésus ressuscité, ainsi que tout le monde le sait, croyant à Dieu et à son Prophète. Si tu ne crois pas les paroles que je te dis en son nom, tu t’en repentiras aussi sûr comme il n’y a qu’un Dieu au ciel qui a le pouvoir de tout faire. Salut ! » Le jour où il avait la prétention d’entrer dans Tlemcen, le général Cavaignac alla au-devant de lui. Le thaumaturge n’avait pas moins de 1,200 fantassins et de 800 cavaliers, Marocains pour la plupart ; d’après les promesses de leur chef, ils n’avaient même pas besoin d’apprêter leurs armes, la terre devant engloutir d’abord les Français. Quand ils virent sur leur tête les sabres des hussards, ils furent tout surpris et scandalisés ; cependant il leur fallut bien essayer de se défendre, à quoi ils ne réussirent guère ; car ils furent bien vite mis en déroute. De huit drapeaux qu’ils avaient, sept furent pris ; quant au thaumaturge, il disparut, et jamais plus on n’entendit parler de lui.

Au temps où surgissaient de tous côtés les émules de Bou-Maza, Bou-Chareb, dans le Djebel-Dira, avait eu quelques succès d’abord ; mais les généraux d’Arbouville et Marey étaient venus facilement à bout de lui. Restait à pacifier définitivement cette région montagneuse et toute la partie du Titteri qui touche à la province de Constantine. Ce fut l’œuvre du duc d’Aumale pendant le printemps de l’année 1846. Le maréchal Bugeaud lui avait recommandé de chercher avec soin dans ces parages un point qui, de simple biscuitville d’abord, pourrait peu à peu s’élever, en passant par la condition de poste-magasin, jusqu’à l’état supérieur de base permanente, au même titre que Médéa ou Miliana. Le prince reconnut et choisit la position de Sour-Ghozlan, sur le revers nord du Djebel-Dira. Il y avait là un ancien bordj turc qui fut mis aussitôt en état de défense. De fait, la croissance du nouvel établissement fut beaucoup plus rapide que n’avait pensé le gouverneur. Avant la fin de l’année 1840, il avait pris rang parmi. les postes permanens et s’appelait Aumale ; vers le même temps, le nom de Nemours était donné à Djemma-Ghazaouat. Destiné à devenir bientôt chef-lieu de subdivision, Aumale se trouvait au nœud des communications d’Alger avec Tiaret d’une part, Bou-Sâda et Constantine de l’autre.

La province de Constantine, depuis l’administration du prince en 1844, avait joui d’une tranquillité si complète, par comparaison à ce qui se passait dans l’ouest, qu’au moment de l’insurrection de 1845, le maréchal Bugeaud avait pu en distraire le général Bedeau, qui en était le commandant titulaire, pour lui conférer pendant la crise le commandement du Titteri. C’était le général Levasseur qui le remplaçait provisoirement à Constantine. Cet intérim ne fut signalé que par un incident dont les suites ne furent heureusement pas aussi fâcheuses qu’elles avaient paru l’être au premier moment. Comme le général Levasseur venait de faire, tout à l’ouest de la province, dans le Belezma et le Hodna, une tournée de police, et pendant qu’il reprenait le chemin de Constantine, sa colonne, avant d’arriver à Sétif, fut assaillie, dans les défilés de Djebel-bou-Taleb, le 3 janvier 1846, par un ouragan de neige d’une violence telle qu’il lui fut impossible d’y résister. Les hommes s’égarèrent et se dispersèrent. Ceux qui, le lendemain soir, purent enfin gagner Sétif, étaient en si petit nombre qu’on fut d’abord porté à croire le désastre immense ; mais, les jours suivans, la plupart des égarés reparurent soignés et ramenés par les Arabes.

En regard de ce dernier fait, politiquement et moralement considérable, il faut par malheur en placer un autre qui est tout contraire. Ce fut cinq mois plus tard, et dans l’est de la province. Le général Bandon, commandant de Bône, avait appris qu’un cbérif, venu de Tunisie, prêchait aux Némencha la révolte. Aussitôt il se mit en campagne avec le 31e de ligne, la légion étrangère, le 5e hussards et les spahis. Arrivé sous Tebessa sans coup férir, il vit venir à lui, apportant la diffa pour les hommes et l’orge pour les chevaux, la grande tribu des Yaya-ben-Taleb. Le 1er juin, le général, qui allait s’engager chez les Némencha, dans la partie la plus âpre de leur territoire, mit en route pour Bône, sous l’escorte de cinq spahis commandés par un de leurs officiers, un petit convoi d’éclopés, de malingres et de soldats valides, mais qui, leur temps de service fini, devaient rentrer en France ; le total était d’une centaine d’hommes.

« Le lendemain matin, au petit jour, disent les mémoires du maréchal Randon, un homme entièrement nu, couvert de sang, se jetait dans une grand’garde de la légion, prononçant des paroles inintelligibles dans lesquelles revenaient souvent les mots : a Spahis… morto ! .. morto ! .. » Conduit à la tente du général, il fut reconnu pour un des spahis du convoi dirigé la veille sur Bône. D’après son dire, ils avaient été inopinément attaqués pendant une halte chez les Ouled-Yaya. Lui seul, pensait-il, avait échappé au carnage et à une poursuite acharnée, en jetant derrière lui burnous, turban, zéroual, et en se glissant dans les broussailles, malgré de nombreuses blessures. Quelques instans après, le kaïd des Yaya-ben-Taleb, Si-Mohammed-Tazar, se précipitait aux genoux du général et, d’une voix brisée par les sanglots, répétait sans cesse qu’il avait été trahi par les siens, qu’il ne voulait pas être le complice d’un pareil attentat, et que, ne pouvant le racheter que par son sang, il apportait sa tête. Le général ne perdit pas de temps en récriminations vaines ; il obtint sons peine du kaïd qu’il dirigerait lui-même l’expédition contre sa tribu, et, levant le camp, il lança sa cavalerie pour atteindre au plus vite le théâtre de cet affreux attentat ; peut-être serait-il possible de sauver quelques blessés et de reprendre quelques prisonniers ; mais, arrivé sur le lieu du massacre, plus d’espoir. Du nombreux campement des Ouled-Yaya, il ne restait plus trace : un hideux charnier, que se disputaient déjà les chacals et les vautours, lui avait succédé. Il était facile de reconstruire par l’imagination les péripéties de cet horrible drame. Ici, des cadavres étaient amoncelés : c’étaient ceux des malades surpris sans défense ; ailleurs, la terre piétinée attestait les efforts de quelques combattans armés ; partout du sang, des débris ; au loin, quelques corps isolés, ceux d’hommes qui avaient succombé après avoir essayé de fuir. Le récit du spahi survivant était confirmé : il ne restait plus qu’à tirer vengeance de cette odieuse trahison. Une reconnaissance de cavalerie apprit que toute la tribu des Ouled-Yaya, fuyant dans l’est, se concentrait sur une forte position nommée El-Gola ou Rassata. C’était un plateau calcaire, en forme de table à bords escarpés, comme il s’en rencontre dans ce pays du Kef. Dès le lendemain, on était prêt à l’assaut ; quelques rampes abruptes y donnant accès en certaines places, les spahis suivis de la légion les gravirent les premiers. Pour de la cavalerie, arriver là, c’était un vrai tour de force ou plutôt d’adresse ; elle y monta cependant, au milieu d’une forte fusillade ; les fantassins suivirent, et, en un instant, la multitude des Yaya était mise à sac ou fuyait en se précipitant du haut des rochers sur le revers boisé de la position. Les traîtres étaient châtiés ; restait à en finir avec les contingens de Tunis et des Nemencha. »

Le général Randon demanda des renforts au général Bedeau, qui avait repris le commandement supérieur de la province ; il reçut le 2e de ligne, des détachemens de chasseurs d’Afrique et de spahis, avec de l’artillerie. Devant lui, les rebelles avaient fait le vide ; cependant il finit par les atteindre, et le choc des deux cavaleries fut superbe. « A peine nos fantassins osaient-ils faire feu, disent les mémoires, de peur de tuer nos cavaliers pêle-mêle avec leurs adversaires. Ce fut pour le 2e de ligne un curieux spectacle : on comptait les coups. Gérard, le tueur de lions, alors maréchal des logis aux spahis de Bône, tua plusieurs cavaliers tunisiens, comme dans le combat des Horaces et des Curiaces. Deux cavaliers entre autres fuyaient devant lui : il atteint le premier et lui passe son sabre à travers le corps ; par un bond de son cheval, il rejoint le second, qui, penché sur sa selle, le tenait au bout de son fusil ; l’Arabe fait feu, manque son coup et tombe sous le sabre de Gérard. La suite de ce combat fut une poursuite acharnée d’environ 7 lieues ; la nuit et la fatigue y mirent un terme forcé. Toute cette cavalerie ne s’arrêta qu’après avoir constaté qu’elle était depuis longtemps déjà sur le pays de Tunis. » Les jours suivans, les Nemencha ayant fait soumission, le général Randon ramena sa colonne à Bône.


II

Il convient, pour être exact, de rechercher les derniers vestiges et de noter les conséquences extrêmes de la grande insurrection. Rentré dans le Maroc, au mois de juillet 1846, Abd-el-Kader se raidissait obstinément contre la mauvaise fortune ; son retour fut signalé par une sourde agitation des deux côtés de la frontière, chez les Beni-Snassen au-delà, chez les Trara en-deçà. Afin d’être prêt à tout événement, le général Cavaignac envoya le colonel de Mac-Mahon à Sebdou, et s’établit de sa personne entre Lalla-Maghnia et Djemma-Ghazaouat.

Trois mois se passèrent ainsi sans incidens bien significatifs ; mais, en octobre, on apprit qu’une scission s’était faite dans la deïra, que Bou-Maza s’était mis en désaccord avec l’émir, et que, soit qu’il fût inquiet pour sa vie, ou seulement fatigué de sa réclusion, il avait pris le parti de rentrer pour son propre compte en campagne. « Je vous annonce, écrivait-il aux Ghossel, que vous aurez bientôt le bonheur et la joie, s’il plaît à Dieu. Je vous annonce que je ne suis plus sous les ordres de Hadj-Abd-el-Kader, et qu’il n’y aura plus rien de commun entre nous. »

Avant de suivre le chérif dans ses nouvelles aventures, il est important d’étudier de près les actes et la politique de l’émir. On sait que, pour faire croire aux populations indigènes qu’il se trouvait toujours en état de traiter avec les Français, il engageait le plus souvent possible des pourparlers relatifs à l’échange ou au rachat des prisonniers. C’étaient les survivans du massacre de la deïra qui naturellement faisaient l’objet principal de ces communications, et c’était avec M. Léon Roches, alors secrétaire de légation à Tanger, qu’il semblait le plus naturel qu’Abd-el-Kader s’entendit volontiers à leur égard. Cependant l’émir soulevait une difficulté : négocier à Tanger, c’était accepter ou paraître accepter le patronage du gouvernement de Fez, tandis que sa prétention était de traiter directement avec la France, et il faisait écrire expressément dans ce sens-là par le principal de ses prisonniers, le lieutenant-colonel Courby de Cognord, au général Cavaignac.

Autorisé par le gouvernement français à négocier avec Abd-el-Kader, le général adressa, le 5 octobre, au lieutenant-colonel Courby de Cognord, pour être mises par lui sous les yeux de l’émir, les conditions précises de l’échange. Mais, longtemps avant l’arrivée de cette lettre, qui fut retenue d’ailleurs par Abd-el-Kader sans que le destinataire en eût eu connaissance, une péripétie nouvelle avait compliqué l’imbroglio. Le 18 septembre, un des chefs de la deïra était venu demander aux prisonniers s’ils voulaient traiter de leur rançon, non pas avec l’émir, qui n’en saurait rien, mais avec les khalifas, qui en feraient personnellement leur affaire. Que l’émir voulût paraître étranger au marchandage, on peut le comprendre, mais qu’il n’en sût rien, c’est inadmissible. Quoi qu’il en soit, le marché fut débattu, et l’on convint d’une somme de 6,000 piastres fortes d’Espagne, soit 33,000 francs en monnaie de France, qui serait avancée par le gouverneur espagnol du préside de Mélilla. Le lieutenant-colonel Courby de Cognord écrivit en conséquence au colonel Demetrio, marquis de Benito, gouverneur de Mélilla, lequel s’empressa d’acquiescer à la convention. « Je suis disposé à tout faire pour vous être agréable, s’empressa-t-il de répondre à Courby de Cognord ; que j’aurai de plaisir à vous recevoir chez moi et à vous embrasser comme si vous étiez de mes enfans ! Je vous attends avec les bras ouverts. Le jour que j’aurai ce plaisir sera pour moi une belle journée. » Le gouverneur n’eut pas d’ailleurs à faire l’avance de la rançon, qui fut apportée d’Oran à Mélilla par le bateau à vapeur Véloce.

Le dénoûment se fit avec une mise en scène tout à fait mélodramatique. Le 3 novembre, au, soir, Courby de Cognord fut introduit secrètement dans une tente isolée de la deïra ; il y trouva les quatre chefs les plus directement intéressés à l’affaire, qui lui firent part du scénario suivant : Abd-el-Kader devait venir le surlendemain au camp des prisonniers ; aussitôt ces derniers iraient lui demander qu’on les renvoyât dans leur pays, puisque leur gouvernement ne les réclamait pas et ne voulait pas les échanger ; sur quoi les chefs interviendraient en leur faveur et feraient appel aux sentimens de l’émir grand et généreux.

Le surlendemain, en effet, chacun s’acquitta correctement de son rôle : Abd-el-Kader soutint particulièrement le sien avec une gravité noble. Cependant des intrus, qui n’étaient pas dans le secret, faillirent faire manquer la scène ; un entre autres réclama chaleureusement contre le renvoi des prisonniers français, parce qu’il avait un frère retenu captif en France ; mais l’émir leva la séance en annonçant à Courby de Cognord qu’il lui ferait connaître ses résolutions plus tard.

Le 8 novembre, il le fit appeler, et le dialogue suivant s’engagea : « Puisque la France ne te réclame pas et que tes généraux ne veulent pas t’échanger, veux-tu me servir ? Je te ferai grand, je te donnerai des chevaux et des armes. — Je ne demande qu’à revoir mon pays, et je ne peux pas en servir d’autre. — Si je te renvoie, que dirai-je aux miens quand ils me réclameront leurs familles ? — Tu leur diras que je demanderai à la France d’être aussi généreuse envers toi que tu l’as été envers elle. — Combien me renverra-t-on de prisonniers ? — Je ne puis te le dire. — Veux-tu partir par le Maroc, par Lalla-Maghnia ou par Mélilla ? — Par Mélilla. — Pourquoi plutôt par là qu’ailleurs ? — Parce que les bonnes relations de la France et de l’Espagne leur permettent de se rendre mutuellement de pareils services, et parce que Mélilla est le point le plus rapproché. — Si j’avais été présent, la mort de tes hommes n’aurait pas eu lieu ; le Maroc ne serait pas venu me menacer de me les enlever ici. Il n’y a que les Français qui puissent me battre ; quant aux Marocains, je ne les crains pas. Je désire faire la paix avec vous ; une guerre continuelle est un fléau. Penses-tu que la France y consente ? — Adresse-loi à elle ; si tu n’exigeais pas trop, cela pourrait peut-être se faire. — Ne parle à qui que ce soit de ce que je viens de te demander, ni d’une lettre que je te remettrai. Je n’ai jamais voulu te faire de mal ; je sais que tu appartiens à une famille honorable. Veux-tu prendre sous ta protection un chef arabe porteur de la lettre que j’adresserai au roi et me promets-tu qu’il ne lui sera rien fait ? — Je te le promets. »

Le 10 novembre, Courby de Cognord écrivit au maréchal Bugeaud, au général Cavaignac et au consul-général de France à Tanger : « El-Hadj-Abd-el-Kader me charge de vous prévenir qu’il rend la liberté aux onze prisonniers français qui lui restent, qu’il vient de donner des ordres pour que nous soyons conduits à la ville espagnole de Mélilla, où nous devons arriver dans peu de jours, qu’il a été bon pour nous, et qu’il espère que la France sera aussi généreuse que lui, en lui rendant également les siens. » Les prisonniers arabes étaient arrivés depuis plusieurs jours de Toulon à Mers-el-Kébir ; mais le général Cavaignac attendait toujours la réponse à ses propositions du 5 octobre.

Enfin, le 23 novembre, à deux heures du matin, Courby de Cognord et ses compagnons se mirent en chemin pour Mélilla, sous la garde de 60 cavaliers et de 150 fantassins. Dans la seconde journée du voyage, le lieutenant Hillairin succomba aux misères de la captivité ; il mourut la veille de la délivrance. Le 25, les prisonniers furent amenés sur le bord de la mer. On voyait à quelque distance une balancelle espagnole ; elle avait à bord l’enseigne de vaisseau Durande, qui depuis plusieurs jours attendait avec anxiété l’exécution de la convention depuis longtemps faite. L’enseigne, qui avait dû prendre l’uniforme espagnol, était assisté d’un officier envoyé par le gouverneur de Mélilla, le capitaine Cappa. Une barque amena de la côte un des chefs arabes ; les piastres furent d’abord comptées par lui, puis transportées à terre. Une fois l’argent reçu en échange des prisonniers, ceux-ci gagnèrent aussitôt la balancelle, qui mit sans tarder le cap sur Mélilla. Il était temps ; les Kabyles du voisinage, mécontens de n’avoir pas eu leur part de l’aubaine, commençaient à tirer des coups de fusil.

De Mélilla, où le plus généreux accueil leur fut fait, les prisonniers reprirent la mer, le lendemain, pour Nemours. Le colonel de Mac-Mahon avait amené la garnison sur la plage ; quand ils débarquèrent, ce furent des acclamations, des embrassemens, une émotion universelle ; les uns pleuraient de joie, les autres de reconnaissance. Quelques jours après, le bateau à vapeur Caméléon les conduisit à Oran, où les attendait le maréchal Bugeaud.

Ils étaient onze : le lieutenant-colonel Courby de Cognord, les lieutenans Larrazet et Marin, le sous-lieutenant Thomas, le chirurgien Cabasse, le maréchal des logis chef Barbut, les hussards Testard et Metz, le chasseur Trottet, le fusilier Michel ; enfin une femme, Thérèse Gilles, enlevée cinq années auparavant par les Arabes. Tandis qu’à Oran comme à Nemours on leur faisait fête, un seul se tenait à l’écart, accablé sous le souvenir écrasant d’Aïn-Temouchent ; c’était le lieutenant Marin. Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné à mort ; mais la cour de cassation mit à néant la sentence, et le malheureux disparut, emportant on ne sait où le remords de sa faute, rivé impitoyablement à sa conscience.

Suivant la promesse qu’avait exigée de lui Abd-el-Kader, le lieutenant-colonel Courby de Cognord protégea l’Arabe qui apportait trois lettres de l’émir pour le roi, pour le maréchal Soult et pour le Maure Bouderba ; mais le maréchal Bugeaud ne permit pas au messager de passer en France.

La missive destinée au roi débutait par ce préambule magnifique : « De la part du prince des croyans, Sidi-el-Hadj-Abd-el-Kader-ben-Mahi-ed-Dine, — que Dieu le favorise de ses grâces en ce monde et dans l’autre ! — au sultan des sultans des chrétien ? , dont le gouvernement est des plus élevés, et dont la gloire doit servir d’exemple aux autres nations, celui qui doit désormais être le type des plus hautes célébrités, dont l’héroïsme et la magnanimité sont de nos jours le plus éclatant modèle, le César du siècle, le protecteur de la piété et des vertus, le chef suprême de toutes les institutions religieuses et leur conseil le plus élevé ; celui qui a acquis au plus haut degré la connaissance de la direction sage d’un peuple, ainsi que des besoins nécessaires à son bien-être, le chef suprême des armées françaises, le roi Louis-Philippe, — que Dieu facilite constamment l’exécution de ses projets et sa puissance, en tout ce qui peut concerner le bonheur de son peuple ! — etc., etc. »

L’émir énumérait ensuite toutes les démarches qu’il avait tentées inutilement pour arriver à la paix, et présentait à sa façon, non sans habileté, le tableau des faits accomplis. C’était là qu’arrivé au massacre des prisonniers français, il convenait d’en avoir donné l’ordre, parce qu’il avait été poussé à bout par le silence obstiné que les généraux français avaient dédaigneusement opposé à toutes ses ouvertures. « L’accroissement de notre colère, disait-il, a été tel que nous nous sommes décidé à ordonner le massacre. » A la fin, l’émir insistait sur la générosité dont il venait de faire preuve en délivrant les derniers captifs. Il importe, à ce propos, d’ajouter ici qu’afin d’éviter toute récrimination au sujet de la rançon bel et bien reçue argent comptant, il avait fait signer par chacun des captifs une note attestant qu’au dire des chefs arabes, la somme demandée n’était qu’une indemnité représentant toutes les dépenses supportées personnellement par ceux-ci pour la nourriture et l’entretien des prisonniers français.

Dans le même ordre d’idées, mais plus explicite encore, la lettre d’Abd-el-Kader au maréchal Soult, « grand-vizir du roi des Français, » c’est-à-dire président du conseil, vaut la peine d’être citée presque tout entière ; c’est un monument curieux de la diplomatie arabe :

« Les jours se succèdent sans se ressembler ; chaque chose a son temps. La guerre a des chances diverses ; il y a pour tout un mode particulier ; chaque âge a son expression, son champ de bataille propre ; il n’y a pas d’invention où l’on n’ait à reprendre. Au début du cours de ces événemens, nous étions avec vous, nous avions fait avec vous une paix (le traité de la Tafna), et nous nous étions accoutumés à votre voisinage. Nous avions accepté les conditions de votre traité, et comme elles étaient convenables, nous nous étions engagés réciproquement à les observer. Toi, qui es la porte du conseil du royaume et qui représentes la foi suprême de ton pays, tu avais, dans ta sagesse, adhéré à ce que nous t’exposions dans nos lettres au sujet de cette paix et, de part et d’autre, pour sceller l’amitié, nous nous étions fait des présens. Mais voilà que, parmi les représentans de votre pays en Algérie, il s’en est trouvé, et des plus hauts placés, qui ont prêté l’oreille aux propos de mauvaises gens d’entre les Arabes, cherchant à semer la discorde entre nous, et qui vous ont rapporté des propos calomnieux. Je dis, moi, que nous sommes lésés, et, sous l’influence des méchans, (vos agens) prétendent que nous nous plaignons sans motif.

« Nous avons écrit plusieurs fois au roi et à toi, et chaque fois que nous vous avons écrit à tous deux pour vous exposer la situation, on a opposé des démentis à nos plaintes ; on vous a de la sorte, par malveillance, induits en erreur touchant nos sentimens. La haine des méchans s’est donné pleine carrière. Ensuite, lorsque Dieu a voulu que nous fissions notre voyage à l’est, dans l’année qui a précédé celle de cette date (en 1845), et que nous avons tenu des prisonniers faits dans les combats, nous les avons gardés dans l’espérance qu’on nous les rachèterait ; nous avons attendu avec impatience du commencement jusqu’à la fin. « Jusqu’ici, je ne pouvais parler des prisonniers musulmans ; je ne savais à qui m’adresser pour cela ; mais nous avions laissé libres et renvoyé à Bugeaud plus de 100 prisonniers des années précédentes, sans échange ni rançon ; et lorsque beaucoup de nos hommes ont été pris par vous et sont tombés entre vos mains, nous avons écrit à Bugeaud, à Monseigneur (probablement le duc d’Aumale) et à votre représentant en Algérie (probablement La Moricière ou Cavaignac) ; nous leur avons écrit plus de trois fois à chacun, et il n’a été répondu à aucune de nos lettres. Bien plus, chacun de ceux que nous avons envoyés porter ces mêmes lettres, on l’a jeté en prison ; c’est une perfidie inconnue des Français, qui au contraire en faisaient un crime aux autres. En aucun temps, le porteur d’une lettre n’a été l’objet d’un acte d’hostilité de la part d’aucun parti.

« On s’est écrié parmi nous : « On a fait des forçats de nos prisonniers, et ceux qui seront faits encore seront encore forçats ! » On a imaginé un autre artifice : on a fait courir le bruit que le sultan de Fez faisait des préparatifs pour venir arracher de nos mains les prisonniers français que nous avions faits. « Il enlèvera, avez-vous fait dire, nos prisonniers et nous les rendra en haine d’Abd-el-Kader. » Nous nous sommes écrié : « Grand Dieu ! est-il possible que des personnages éminens s’abaissent à de pareils moyens ; que des hommes forts et puissans par leur savoir et leur connaissance des hommes et des choses aient recours à cela ? Ils se disposeraient à offrir des prisonniers français en spectacle à des Marocains ! » Bugeaud et Monseigneur les outrageraient et me feraient insulte à moi-même en voulant les délivrer par eux ; car ils n’ignorent pas mes procédés. Du reste, ils ne se peuvent tenir tranquilles ; malgré la trêve, ils ne me laissent pas un moment de repos. Aussi la colère a-t-elle fini par déborder de mon cœur, et nous avons ordonné que l’on tuât vos prisonniers, après les avoir traités, quant à la nourriture et aux égards, mieux que nos propres soldats. Ils avaient tout ce qu’ils pouvaient désirer : café, viande et le reste. Et quand nous avons su que les officiers appartenaient aux meilleures familles de France, comme c’étaient d’ailleurs des héros, et que nous avions constaté nous-même leur fidélité à la foi jurée et leur refus de trahir, nous avons décidé de les épargner pour cette raison et à cause de leur naissance, et de sacrifier les autres.

« La responsabilité de cela, c’est sur les chefs de votre armée qu’elle pèse ; ce sont eux qui les ont assassinés, eux qui ont manqué à leur parole et faussé leur promesse de les racheter. Cette mauvaise foi est indigne de leur réputation de loyauté et des rapports de confiance qui existaient entre nous. De la part d’hommes réputés honorables, une pareille conduite les fait déchoir de leur rang, les amoindrit et les abaisse au dernier degré.

« Les jours se passant et se succédant sans que rien indiquât que la promesse de rachat dut se réaliser, les prisonniers nous firent demander par ceux de notre entourage de les mettre en liberté. Nous acceptâmes l’invitation de nos frères pour eux ; mais, bien que décidé à les libérer, nous ne pouvions le faire en nous adressant à vos représentai en Algérie, à cause de leur déloyauté à notre égard, de leur cupidité, de toute leur conduite si contraire à ce que nous connaissons de la sagesse de votre gouvernement et de votre respect des rapports de voisinage et de bonne société. Nous avons donc consulté les chefs de nos troupes, et il a été décidé d’un commun accord que l’on dirigerait les prisonniers sur Mélilla, pour les remettre entre les mains du sultan espagnol, ce souverain qui est chrétien ayant toujours été en bonnes relations avec nous. »

Après avoir pris connaissance des lettres d’Abd-el-Kader, le maréchal Bugeaud lui renvoya son messager avec cette réponse verbale : « Dis à ton maître que, s’il nous avait renvoyé nos prisonniers sans rançon, je lui en aurais remis trois pour un ; mais puisqu’il a fait payer la liberté de ceux-ci et fait égorger les autres, je ne lui dois rien que de l’indignation pour sa barbarie. » Et, de fait, les captifs arabes qui attendaient à Mers-el-Kebir furent ramenés aux lies Sainte-Marguerite.

Abd-el-Kader fut très froissé de la réponse faite à ses avances, non pas au sujet du massacre qu’il avouait comme une nécessité cruelle, mais au sujet de l’intrigue pécuniaire dont il répudiait la complicité : « Tes paroles sont étranges, écrivit-il au maréchal, et j’ai été surpris qu’elles aient été dites par toi. Tu as dit à mon envoyé : « Abd-el-Kader a rendu les Français pour de l’argent. » Ces paroles n’ont pu être dites ni par toi ni par quelqu’un qui, comme toi, me connais et n’ignore pas mes sentimens. » Il protestait contre des propos tels, ajoutait-il, « qu’il aurait préféré plutôt la mort que d’entendre de pareilles choses proférées sur son compte. » Enfin, il terminait ainsi sa réplique : « Tu oublies que les choses de ce monde sont changeantes. A cet égard, j’en sais plus que toi. Je suis convaincu que rien ne peut être durable sur cette terre depuis la création d’Adam jusqu’à l’extinction de la race humaine. C’est pourquoi je ne me réjouis point, je ne m’enorgueillis point, ni ne me fie aucunement aux effets du destin, si la fortune me sourit, comme aussi je ne m’afflige point ni ne me désespère, si je suis atteint par des revers, et cela parce que j’ai la croyance que rien n’est stable sur la terre. Dieu, par sa grâce infinie, ne manque pas chaque année de répandre sur la masse des mortels trois cent soixante étincelles de sa bonté. Chacune d’elles les exhausse ou les abaisse, les enrichit ou les appauvrit, les honore ou les avilit. Au reste, les anciens sages ont comparé le destin à la grossesse d’une femme : le sexe de l’enfant prêt à naître ne peut être connu avant l’enfantement. »


III

Tandis qu’Abd-el-Kader demandait à la philosophie religieuse des consolations et des espérances, Bou-Maza cherchait à l’aventure la satisfaction de ses ambitieux désirs ; mais après avoir accepté d’être le khalifa de l’émir, il ne lui était plus possible de se rehausser à son niveau. Il avait pu sans doute, à l’origine, exercer dans le Tell oranais et dans le Titteri un certain prestige ; ces temps favorables étaient passés, il s’en rendait bien compte ; aussi était-ce sur un terrain nouveau qu’il voulait renouveler son personnage. Il est vrai que sur ce terrain-là le grand émir avait laissé sa trace, et qu’à vouloir jouer le même rôle après lui, l’émule présomptueux s’exposait au danger des comparaisons accablantes.

Tel fut le sort de Bou-Maza parmi les tribus sahariennes, d’abord chez les Hamiane et les Ouled-Sidi-Cheikh, puis dans le Djebel-Amour, puis chez les Ouled-Naïl. Plus au nord-est, dans les oasis de la province de Constantine, il fut accueilli avec un peu moins de défaveur ; il parvint même à intéresser à sa cause les Ouled-Djellal ; mais le résultat fut malheureux pour ses adhérens, que châtia rudement le général Herbillon. Bou-Maza n’avait pas attendu de partager leur sort ; il s’était enfoncé dans le vrai Sahara jusqu’à Tougourte. Le général Herbillon, et, plus à l’ouest, le général Marey, profitèrent de l’occasion pour montrer au-delà du Tell l’appareil menaçant de leurs colonnes, et cette démonstration, appuyée de quelques exemples faits aux dépens des insoumis, acheva d’effacer les derniers souvenirs du passage, non de Bou-Maza, qui n’était guère redoutable, mais d’Abd-el-Kader qui, même déchu, pouvait le redevenir encore.

Le chérif, réduit à singer l’émir, essayait, comme lui naguère, de revenir de l’est à l’ouest, courant la nuit, se cachant le jour. En fin de compte, il réussit à rentrer dans le Tell. Le 11 mars 1847, il fut signalé dans l’Ouarensenis ; mais il n’avait avec lui qu’une douzaine de cavaliers. Le lieutenant Margueritte, chef du bureau arabe de Teniet-el-Had, qui n’avait pareillement qu’une douzaine de spahis, se mit à ses trousses, l’atteignit après trois heures de course à fond de train, lui tua quatre de ses hommes et força les autres, lui compris, de se jeter à corps perdu dans le fond d’un ravin. On perdit sa trace alors ; on la retrouva. dans le Dahra un peu plus tard. Il était revenu au gîte, non pour mourir, mais pour faire une fin plus originale.

Les tribus qui l’avaient suivi jadis avec ardeur s’étaient singulièrement refroidies. On le vénérait sans doute encore, ce qui n’empêchait pas qu’on s’écartait de lui ou qu’on l’écartait lui-même : il portait malheur. « Je fais traquer Bou-Maza comme un chacal, » écrivait le colonel de Saint-Arnaud, le 10 avril ; trois jours après, c’est un cri de joie : « Bou-Maza est entre mes mains ! Il est ici (à Orléansville) depuis deux heures. C’est un beau et fier jeune homme. Nous nous sommes regardés dans le blanc des yeux. J’ai tout de suite annoncé la nouvelle au maréchal. » Et le colonel raconte comment Bou-Maza se trouve entre ses mains. « Ses dernières tentatives, dit-il, l’ont dégoûté et désillusionné. Partout il nous a trouvés en garde, partout il a rencontré mes camps, mes émissaires. Enfin, il arrive chez un de ses affidés, le kaïd des Ouled Djounès, El-Haceni, qui, s’il eût été seul, se serait prosterné devant lui ; mais il y trouva quatre de mes mghazni. C’a été le dernier coup. Il a tout de suite pris sa détermination, et a dit : « Menez-moi à Orléansville, au colonel Saint-Arnaud lui-même, » ajoutant que c’était à moi qu’il voulait se rendre, parce que c’était contre moi qu’il s’était le plus battu. Les autres ont obéi ; ils tremblaient encore devant Bou-Maza, qui a gardé ses armes et ne les a déposées que chez moi, sur mon ordre, deux pistolets chargés de huit balles. En amenant Bou-Maza, mes quatre mghazni étaient effrayés de leur audace. D’un signe il les aurait fait fuir. Bou-Maza était las de la guerre et de la vie aventureuse qu’il menait ; il a compris que son temps était passé. » Quand on le conduisit à Tenès, les Kabyles accoururent sur son passage ; c’était à qui baiserait son burnous.

Reçu par le maréchal Bugeaud dans son palais d’Alger, Bou-Maza fut traité, non comme un prisonnier de guerre, mais comme un otage de haute distinction. Dans une sorte de parallèle avec Abd-el-Kader, le maréchal inclinait peu justement à lui donner la préférence. « Ainsi, écrivait-il au ministre de la guerre, a fini le rôle d’un des hommes les plus dangereux qu’aient produits le fanatisme et la nationalité arabes. Les débuts de Bou-Maza furent plus brillans, plus audacieux peut-être que ceux d’Abd-el-Kader, et s’il n’a pas obtenu les mêmes résultats que son devancier, il faut surtout l’attribuer à ce que son entreprise a été faite dans des circonstances infiniment moins favorables. Abd-el-Kader n’eut aucune peine à grandir, tout le favorisait : Bou-Maza, au contraire, est arrivé au moment où, déjà maîtres du terrain, nous étions répartis de manière à frapper partout, au moment où toute l’armée savait la guerre et connaissait parfaitement le pays. Malgré tous ces désavantages, Bou-Maza nous a donné pendant longtemps de très grands embarras sur les deux rives du Chélif. Notre action contre lui a dû être très active pendant près de deux ans. S’il n’a pas eu le génie organisateur d’Abd-el-Kader, il s’est montré plus audacieux dans les entreprises, plus intrépide dans le combat, » Conduit à Paris par le capitaine Richard, chef du bureau arabe d’Orléansville, Bou-Maza y devint, comme on disait en ce temps-là, le lion du jour.

Six semaines avant qu’il se rendit au colonel de Saint-Arnaud, un autre grand chef, un des meilleurs khalifas d’Abd-el-Kader, Ben-Salem, avait fait sa soumission entre les mains du maréchal Bugeaud lui-même. Le maréchal était venu visiter le nouvel établissement d’Aumale. Le 27 février, Ben-Salem, escorté de Bou-Chareb, du frère de Bel-Kassem, de plus de 100 chefs des revers nord, sud et ouest du Djurdjura, se présenta devant lui. L’entrevue fut solennelle et digne de l’un et de l’autre. L’ancien khalifa d’Abd-el-Kader refusa noblement de reprendre sa dignité au nom de la France ; il dit que tout son désir était de se retirer avec Bou-Chareb à La Mecque. Cependant, sur l’invitation du maréchal, qui lui rendait tous ses biens séquestrés et l’autorisait à vivre en toute sécurité dans le pays, il consentit à demeurer et même à prêter à l’autorité française le concours de sa puissante influence.

D’après ses conseils, deux grands chefs indigènes, deux bachaghas, furent institués par le maréchal, Bel-Kassem et Si-Omar, frère de Ben-Salem ; tous les deux, l’un au nord, l’autre au sud, prenaient la responsabilité du maintien de l’ordre dans le Sebaou. Le 20 mars, ils vinrent recevoir, à Alger, le burnous d’investiture. Ben-Salem, qui ne les avait pas accompagnés alors, s’y rendit, le 8 avril. Le maréchal avait donné l’ordre qu’on lui fit un accueil exceptionnel. Une députation d’officiers supérieurs, suivie d’un escadron de chasseurs d’Afrique, fanfare en tête, l’attendait à la Maison-Carrée. Il arrivait lui-même, précédé d’un goum de 150 cavaliers faisant la fantasia. Ben-Salem n’avait pas vu Alger depuis 1830 ; les changemens accomplis pendant ces dix-sept années le frappèrent d’étonnement. Enfin, l’arrivée de Bel-Kassem et de Bou-Chareb acheva de consacrer publiquement la soumission du Sebaou.

Tandis que cet heureux événement s’accomplissait, au nord-est, le maréchal faisait exécuter, dans l’extrême sud, où il importait de montrer de temps en temps le drapeau de la France, moins des expéditions que de grandes promenades militaires. Il y en eut trois simultanément. La première, sous les ordres du général Jusuf, visita, du 17 avril au 17 mai, les ksour des environs de Laghouat ; le commandant Feray, officier d’ordonnance et gendre du gouverneur, fut reçu dans Aïn-Madhi, et, fait beaucoup plus considérable, Tedjini, le marabout vénéré du sud, consentit à venir au bivouac renouveler publiquement, devant le général Jusuf, ses promesses de fidélité à la France.

Les deux autres colonnes, commandées, l’une par le général Cavaignac, l’autre par le général Renault, se portèrent en suivant des directions parallèles, la première de Daya sur Asla, Tiout, Aïn-Sefra, Aïn-Sfisifa, Moghar-Tahtani et Moghar-Foukani ; l’autre, de Saïda sur Messif, les deux Chellala, Rassoul et Brezina. Toute la région montagneuse des Ksour du sud-ouest fut ainsi parcourue, et c’est tout au plus s’il y eut çà et là quelque échange de coups de fusil.


IV

En vérité, le maréchal Bugeaud avait lieu d’être fier et satisfait de son œuvre ; car il avait, dans toute la force du terme, refait la conquête de l’Algérie ; cependant il était mécontent, plus mécontent même qu’en 1845, avant la grande insurrection. Le gouvernement lui avait refusé l’autorisation d’aller rechercher et détruire, dans les montagnes du Maroc, la deïra d’Abd-el-Kader. Il se plaignait de ce refus : « Si la deïra se recompose, disait-il, si l’Algérie est encore menacée d’une invasion, mon opinion est qu’il faudra frapper sérieusement sur les grandes tribus de la frontière qui entretiennent ce Coblentz menaçant pour le repos de l’Algérie. »

Cette mémorable campagne de 1846, si active et si pénible, mais si décisive, on n’en avait compris en France ni la difficulté ni l’importance ; comme il n’y avait pas eu d’actions d’éclat, on l’avait prise en dédain. Dans les chambres, à la tribune et surtout dans les couloirs, mais plus encore dans la presse, il n’était sorte de critiques malveillantes dont la conduite du maréchal n’eût été l’objet ; l’acharnement de certains journaux contre lui n’avait jamais été plus cruel. On attaquait violemment son « détestable système de guerre ; » à quoi il répondait ironiquement : « N’était-on pas beaucoup plus habile quand on se traînait péniblement et en grosse masse entre Alger, Médéa et Miliana, en recevant des milliers de coups de fusil en allant et en revenant ? » Cette riposte allaita l’adresse de Changarnier, qui était, selon toute apparence, l’inspirateur et l’instigateur des censures soi-disant militaires.

Enfin, le maréchal voyait grandir l’influence de La Moricière, et les idées de son lieutenant, absolument contraires aux siennes, faire leur chemin d’Oran et d’Alger à Paris. Saint-Arnaud écrivait, au mois de janvier 1846 : « Il n’y a pas deux camps dans l’armée d’Afrique, mais il y a deux hommes : l’un grand, plein de génie, qui, par sa franchise et sa brusquerie, se fait quelquefois des ennemis, lui qui n’est l’ennemi de personne ; l’autre capable, habile, ambitieux, qui croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense que le civil tuera le militaire en Afrique et se met du côté du civil. L’armée n’est pas divisée pour cela entre le maréchal Bugeaud et le général La Moricière ; seulement il y a un certain nombre d’officiers qui espèrent plus d’un jeune général qui a de l’avenir que d’un vieillard illustre dont la carrière ne peut plus être bien longue. »

Comme pour confirmer le dire de Saint-Arnaud, voici ce que le maréchal écrivait lui-même à M. Guizot, au mois d’avril 1846 : « Mon temps est fini, cela est évident ; l’œuvre étant devenue quelque chose, tout le monde s’en empare ; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis m’opposer à ce torrent et je ne veux pas le suivre. Je m’éloigne donc de la rive. J’ai déjà fait la lettre par laquelle je prie M. le ministre de la guerre de soumettre au gouvernement du roi la demande que je fais d’un successeur. Je fonde ma demande sur ma santé, mon âge et mes affaires de famille ; mais, entre nous, je vous le dis, ma grande raison, c’est que je ne veux pas être l’artisan des idées fausses qui règnent très généralement sur les grandes questions d’Afrique. Je ne redoute ni les grands travaux de la guerre ni ceux de l’administration ; mais je redoute l’opinion publique égarée. Je vous demande aujourd’hui une faveur, c’est de me faire accorder un congé définitif pour les premiers jours de juillet. Dans trois mois, je serai soustrait à cet enfer. » Les bons conseils de M. Guizot et les instances du roi prévinrent la retraite définitive ; l’absence du maréchal ne fut que temporaire.

Le 18 juillet, laissant l’intérim au général de Bar, qui commandait la division d’Alger, il s’embarqua pour France ; La Moricière, également pourvu d’un congé, l’y avait précédé d’un mois. Ils allaient se retrouver tous les deux sur la scène politique, car, aux élections générales du mois d’août 1846, l’arrondissement d’Excideuil renouvela le mandat du maréchal, et l’arrondissement de Saint-Calais, dans la Sarthe, nomma La Moricière pour le représenter à la chambre. Ils revinrent l’un et l’autre en Algérie au mois de novembre, mais le général pour très peu de temps, parce que l’ouverture de la session ne tarda pas à l’appeler à Paris. Le maréchal, au contraire, demeura en Afrique, et pourtant sa présence à la chambre eût paru bien justifiée, car une demande de crédit pour un grand essai de colonisation militaire allait être mise en discussion.

Quoiqu’il n’eût plus à subir les contradictions du maréchal Soult, il n’était guère plus satisfait de son successeur au ministère de la guerre, le général Moline de Saint-Yon. Quand la demande de crédit, qui s’élevait à 3 millions, fut déposée sur le bureau de la chambre, l’exposé des motifs désappointa le gouverneur. « Je n’ai rien vu, écrivit-il, le 9 mars 1847, à, M. Guizot, de plus pâle, de plus timide, de plus incolore. On y a mêlé l’historique incomplet de la colonisation, le système du général La Moricière, celui du général Bedeau ; enfin, le mien arrive comme accessoire. On ne l’appuie par aucune des grandes considérations ; on lui donne la plus petite portée possible ; on l’excuse bien plus qu’on ne le recommande et qu’on n’en démontre l’utilité. » Quelques jours après, le choix des commissaires, nommés pour examiner le projet de loi, ne lui laissa plus de doute sur l’échec qu’il allait subir. Dès lors, sa décision fut prise : mais avant de quitter définitivement la place, il voulut rendre à la France un dernier service.

La soumission de la Kabylie était, on le sait déjà, son desideratum : ce fut par là qu’il résolut de finir. Il y avait un projet du général Bedeau, qui proposait d’aller par Sétif débloquer tout à fait Bougie, et la démarche éclatante de Ben-Salem était venue à point pour y ajouter une nouvelle chance de succès. D’autre part, le chef d’escadron de Wengy, commandant de Bougie, était parvenu à desserrer le blocus. « On ne manquera pas de vous dire, écrivait, à la fin d’avril, le maréchal au ministre de la guerre, qu’il était bien inutile d’aller à Bougie, puisque tout s’arrangeait de soi-même. Cette manière devoir ne serait pas du tout juste. D’abord tout n’est pas arrangé aux environs de Bougie ; cela n’est vrai que pour les trois ou quatre tribus qui entourent la ville. Partout ailleurs il y a des dissidens, et, sur beaucoup de points, dans les environs de Djidjeli, par exemple, tout est dissident ; mais, lors même que toutes les tribus entre Sétif et Bougie auraient fait un semblant de soumission, il serait de la plus haute importance militaire et politique de nous montrer dans ces contrées avec des forces imposantes. C’est dire tacitement aux montagnards : « Vous le voyez, si vous ne tenez pas les engagemens faits avec nous, nous pouvons arriver chez vous avec des forces telles que toute résistance est impossible. »

Cependant le ministre, voyant la chambre et l’opinion en général très hostiles à toute expédition en Kabylie, était fort hésitant. Alors le maréchal, qui avait sa résolution prise, lui écrivit le 6 mai : « Il faut bien que je sente à quel point il est important d’achever ce qui est si bien commencé, pour que je me détermine, dans l’état de santé où je suis, à entreprendre une campagne pénible qui retarde ma rentrée en France. Jusqu’ici, j’avais eu lieu d’espérer que je terminerais les affaires de Sétif et de Bougie sans coup férir ; la situation qui m’est révélée par les dernières nouvelles diminue infiniment cette espérance. Néanmoins, je ferai tout pour éviter les combats. »

Le lendemain, comme il sortait du palais pour se mettre en campagne, survint une dépêche ministérielle, datée du 30 avril ; en conformité d’un ordre du jour voté par la chambre, elle blâmait l’entreprise sans oser absolument l’interdire. Le maréchal ne se donna pas la peine de remonter à son cabinet ; il entra dans le bureau des officiers de service, prit une plume et fit immédiatement au ministre cette réponse : « Il est bien évident que je dois prendre sur moi toute la responsabilité de l’œuvre dans toute la chaîne du Djudjura. Je la prends en entier. Il le faut bien d’ailleurs, puisqu’elle m’est laissée, mais cela ne m’effraie pas. Je vous prierai seulement de remarquer qu’on serait bien mal fondé de me répéter encore que je redoute la presse et l’opinion. Je monte à cheval pour rejoindre mes troupes. » Et il partit.

Deux colonnes devaient concourir à l’expédition. Celle dont le maréchal s’était réservé le commandement, et dont les élémens se concentraient à Bordj-Bouira, dans le Hamza, comptait onze bataillons et trois escadrons, d’un effectif total de 7,000 hommes et de 400 chevaux. L’autre, que le général Bedeau rassemblait à Sétif, comprenait neuf bataillons et trois escadrons ; elle était moins forte de 1,000 hommes en infanterie.

Du côté du maréchal, les opérations commencèrent le 13 mai. Les deux premières journées furent pacifiques ; les tribus riveraines de la grande vallée de l’Oued-Sahel, obéissant à la proclamation qui avait été répandue chez elles, venaient faire leur soumission tour à tour. Le 15, les premiers coups de fusil furent tirés par les Beni-Abbès. A la nuit tombante, des signaux de feu coururent sur les crêtes de la rive droite, et il y fut pareillement répondu de la rive gauche. Presque tout de suite, dès huit heures, l’attaque commença contre les grand’gardes, qui ripostèrent, sans que l’ordre et le silence fussent troublés dans le bivouac. Vers une heure du matin, le feu cessa ; deux heures après, le maréchal prit l’offensive.

Laissant ses bagages à la garde de trois bataillons, il s’éleva dans la montagne de la rive droite avec les huit autres et les obusiers. Toutes les crêtes occupées sur plusieurs lignes par les Kabyles furent tournées les unes après les autres, et les villages qui leur servaient d’appui successivement enlevés et incendiés. Il n’en restait plus qu’un tout au sommet, entre deux tours. Ce village portait le nom d’Arzou, et, dans le pays, les deux tours étaient communément appelées les Cornes du taureau. La chaleur était excessive — 46 degrés — et la pente raide. Malgré tout, les zouaves à droite, le 6e bataillon de chasseurs à pied de front, le 13e léger à gauche, grimpèrent résolument à l’assaut. « Le spectacle qui devait terminer le combat, a dit le maréchal, devint des plus intéressans. Nos trois colonnes gravissaient les rampes avec une égale ardeur. Les officiers et les soldats les plus vigoureux devancèrent bientôt leurs camarades, et l’on vit la position abordée sur trois points par une poignée d’hommes qui n’étaient pas plus braves que leurs frères d’armes, mais que leurs jarrets et leurs poitrines avaient mieux servis. Leur audace fut couronnée d’un plein succès. Les deux tiers de nos forces étaient encore sur les pentes que déjà la position était enlevée.

« Une heure après, un des plus beaux types de chef kabyle que j’aie jamais rencontrés, le chef le plus puissant des Beni-Abbès, Hamou-Tahar, a traversé toutes nos troupes pour venir à moi. Il s’exprimait avec une véhémence de gestes et de paroles qui m’a d’abord déplu ; mais la traduction m’a bientôt convaincu qu’il n’était animé que par le désir de faire cesser les maux dont sa tribu était accablée. « Arrête, m’a-t-il dit, ce châtiment que nous avons bien mérité par nos folles attaques ; les Kabyles ont été sourds à tous les conseils qui leur ont été donnés et que tu leur as donnés toi-même dans ta proclamation. J’ai fait ce que j’ai pu, parce que je connaissais ta puissance, pour engager mes concitoyens à se soumettre ; ils ne l’ont pas voulu, et j’ai été contraint moi-même d’aller brûler de la poudre contre ton camp. Aujourd’hui, ils écoutent ma voix qu’ils méconnaissaient hier, et ils m’envoient te dire qu’ils se mettent à ta discrétion. Fais cesser la destruction, et je te promets que demain j’amènerai dans ton camp les chefs des Beni-Abbès. Tu ordonneras de nous ce que tu voudras, nous t’obéirons. » Sa parole et sa physionomie étaient si franches, si expressives, il avait si bien l’air d’un homme fait pour commander aux autres, que j’ai pris en lui une entière confiance.

« Dans la prévision de l’arrivée des parlementaires, les troupes avaient été prévenues qu’au signal de trois coups de canon la destruction cesserait, et que tout le monde viendrait au point de réunion où je n’avais gardé qu’un seul bataillon et l’artillerie. Les trois loups de canon ont été tirés, et, sans attendre le rassemblement général, j’ai pris la route de mon camp, et j’y ai été rejoint successivement par tous les détachemens. » Le lendemain, les Beni-Abbès firent une soumission complète et furent placés sous l’autorité du khalifa Si-Mokrani ; les Beni-Mellikeuch, de la rive gauche, suivirent leur exemple. Le 21 mai, la colonne du maréchal, qui suivait le cours de l’Oued-Sabel, vit arriver en avant de Bougie, à une journée de marche, la colonne de Sétif. Celle-ci n’avait rencontré quelque résistance que dans les journées du 16 et du 18, chez les Reboula d’abord, puis chez les Beni-Ourtilane. Le 22, toutes les troupes firent leur entrée dans Bougie ; le 24, l’investiture fut donnée solennellement aux chefs désignés par les bureaux arabes d’Alger et de Constantine. Le lendemain, le maréchal s’embarqua pour Alger. ; il avait prescrit au général Bedeau de demeurer pendant quinze jours encore à Bougie avec la moitié des troupes ; l’autre moitié devait être ramenée immédiatement par le général Gentil à Bordj-Bouira, d’où les différens corps auraient à regagner leurs cantonnemens.

Ainsi prit fin cette courte expédition. Elle n’avait produit ni plus ni moins de résultats que les précédentes opérations du même genre. Les populations visitées n’étaient que nominalement et pour un temps soumises ; au-delà, le grand nombre des tribus demeuraient dans leur indépendance. Il ne fallait pas se payer de mots ni d’apparences : la conquête de la Grande Kabylie restait pour l’avenir toute à faire.


V

Le 29 mai 1847, le maréchal Bugeaud écrivait d’Alger à l’un de ses amis : « Je suis rentré depuis trois jours de l’expédition de la Grande Kabylie, qui a fait déclamer nos grands tacticiens de la chambre et de la presse. Vous apprendrez avec plaisir, j’en suis sûr, que j’ai pris la ferme résolution de demander un successeur. Sans attendre la décision définitive, je pars, le 5, pour le Périgord. J’ai exprimé ma détermination avec tant de force que l’on renoncera sans doute à la faire changer. »

Le 4 juin, l’escadre de la Méditerranée, commandée par le prince de Joinville, mouillait en rade d’Alger. Le gouverneur eut encore le temps de faire au prince les honneurs de son palais, et de donner des ordres pour l’excursion qu’il voulait pousser, par Blida et Médéa, jusqu’à Boghar. Le lendemain, devant une foule respectueuse, le maréchal prit passage sur le stationnaire Caméléon, que commandait le lieutenant de vaisseau Fourichon, son compatriote, et l’on peut ajouter, malgré la différence d’âge et de grade, son ami.

Avant de s’embarquer, il avait fait ses adieux à ses compagnons d’Afrique, de quelque condition qu’ils fussent, par trois proclamations à la population, à l’armée, à la marine : « Colons de l’Algérie, disait-il dans la première, jetez un coup d’œil sur la proclamation que je vous adressais en février 1841.Vous verrez que j’ai dépassé de beaucoup le programme que je m’étais tracé. J’avais dit que le drapeau de la France devait seul planer sur l’Algérie : deux fois l’émir a été refoulé dans le Maroc, et notre domination s’étend sur le pays des Arabes, de la frontière de Tunis à celle du Maroc, de la mer à 120 ou 130 lieues dans le désert. J’avais dit que je serais colonisateur ardent. Etendez vos regards au-delà du cercle d’Alger : Voyez les routes, les ponts, les édifices de toute nature, les barrages, les conduites d’eau, les villages qui ont surgi, et dites si nous n’avons pas fait en colonisation, au milieu d’une guerre ardue, plus qu’on n’avait le droit d’attendre. » Puis il donnait aux colons des conseils graves, blâmant leur impatience et leurs injustes préventions contre le gouvernement militaire. « Ces conseils, ajoutait-il en finissant, n’ont rien qui doivent vous blesser ; ils sont au contraire la preuve du vif intérêt que je vous porte. Vous savez que, pendant les six années et plus de mon gouvernement, j’ai mieux aimé servir vos intérêts que de flatter vos passions et votre amour-propre. Pour que je fusse moins franc en vous quittant, il faudrait que mon affection pour vous eût diminué. Il n’en est rien, l’avenir vous le prouvera. »

L’avenir lui a manqué, mais non la reconnaissance nationale. Sa mémoire illustre s’est enracinée profondément dans la terre d’Afrique. Quand, au mois de juin 1849, Alger apprit la mort de son ancien gouverneur, enlevé par le choléra, l’émotion fut universelle et profonde, « J’ai fait mettre à l’instant, écrivait le général Bosquet, des crêpes à toutes les épées, et le deuil reste dans tous les cœurs, j’entends les cœurs des soldats et les cœurs des patriotes. » Une souscription s’ouvrit pour élever un monument à la gloire du maréchal, une statue, qui fut inaugurée trois ans plus tard, le 15 août 1852, à Bab-Azoun.

Il est debout, tête nue, face à la Kabylie, vêtu de sa capote de campagne. A ses pieds, des attributs de guerre et d’agriculture symbolisent ses deux passions unies dans la devise qu’il s’était faite : Ense et aratro.


CAMILLE ROUSSET.


  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1887, du 15 janvier, du 15 février, du 15 mars, ou 15 avril et du 15 août 1888.