La Conquête du pain/L’expropriation

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Tresse & Stock (p. 47-63).


L’EXPROPRIATION




I


On raconte qu’en 1848, Rothschild, se voyant menacé dans sa fortune par la Révolution, inventa la farce suivante : — « Je veux bien admettre, disait-il, que ma fortune soit acquise aux dépens des autres. Mais, partagée entre tant de millions d’Européens, elle ne ferait qu’un seul écu par personne. Eh bien ! je m’engage à restituer à chacun son écu, s’il me le demande. »

Cela dit et dûment publié, notre millionnaire se promenait tranquillement dans les rues de Francfort. Trois ou quatre passants lui demandèrent leur écu, il les déboursa avec un sourire sardonique, et le tour fut joué. La famille du millionnaire est encore en possession de ses trésors.

C’est à peu près de la même façon que raisonnent les fortes têtes de la bourgeoisie, lorsqu’elles nous disent : — « Ah, l’expropriation ? J’y suis ; vous prenez à tous leurs paletots, vous les mettez dans le tas, et chacun va en prendre un, quitte à se battre pour le meilleur ! »

C’est une plaisanterie de mauvais goût. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas de mettre les paletots dans le tas pour les distribuer ensuite, et encore ceux qui grelottent y trouveraient-ils quelque avantage. Ce n’est pas non plus de partager les écus de Rothschild. C’est de nous organiser en sorte que chaque être humain venant au monde soit assuré, d’abord, d’apprendre un travail productif et d’en acquérir l’habitude ; et ensuite de pouvoir faire ce travail sans en demander la permission au propriétaire et au patron et sans payer aux accapareurs de la terre et des machines la part du lion sur tout ce qu’il produira.

Quant aux richesses de toute nature détenues par les Rothschilds ou les Vanderbilts, elles nous serviront à mieux organiser notre production en commun.

Le jour où le travailleur des champs pourra labourer la terre sans payer la moitié de ce qu’il produit ; le jour où les machines nécessaires pour préparer le sol aux grandes récoltes seront, en profusion, à la libre disposition des cultivateurs ; le jour où l’ouvrier de l’usine produira pour la communauté et non pour le monopole, les travailleurs n’iront plus en guenilles ; et il n’y aura plus de Rothschilds ni d’autres exploiteurs.

Personne n’aura plus besoin de vendre sa force de travail pour un salaire ne représentant qu’une partie de ce qu’il a produit.

— « Soit, nous dit-on. Mais il vous viendra des Rothschilds du dehors. Pourrez-vous empêcher qu’un individu ayant amassé des millions en Chine vienne s’établir parmi vous ? Qu’il s’y entoure de serviteurs et de travailleurs salariés, qu’il les exploite et qu’il s’enrichisse à leurs dépens ? »

— « Vous ne pouvez pas faire la Révolution sur toute la terre à la fois. Ou bien, allez-vous établir des douanes à vos frontières, pour fouiller les arrivants et saisir l’or qu’ils apporteront ? — Des gendarmes anarchistes tirant sur les passants, voilà qui sera joli à voir ! »

Eh bien, au fond de ce raisonnement il y a une grosse erreur. C’est qu’on ne s’est jamais demandé d’où viennent les fortunes des riches. Un peu de réflexion suffirait pour montrer que l’origine de ces fortunes est la misère des pauvres.

Là où il n’y aura pas de misérables, il n’y aura plus de riches pour les exploiter.


Voyez un peu le moyen-âge, où les grandes fortunes commencent à surgir.

Un baron féodal a fait main basse sur une fertile vallée. Mais tant que cette campagne n’est pas peuplée, notre baron n’est pas riche du tout. Sa terre ne lui rapporte rien : autant vaudrait posséder des biens dans la lune. Que va faire notre baron pour s’enrichir ? Il cherchera des paysans !

Cependant, si chaque agriculteur avait un lopin de terre libre de toute redevance ; s’il avait, en outre, les outils et le bétail nécessaires pour le labour, qui donc irait défricher les terres du baron ? Chacun resterait chez soi. Mais il y a des populations entières de misérables. Les uns ont été ruinés par les guerres, les sécheresses, les pestes ; ils n’ont ni cheval, ni charrue. (Le fer était coûteux au moyen âge, plus coûteux encore le cheval de labour.)

Tous les misérables cherchent de meilleures conditions. Ils voient un jour sur la route, sur la limite des terres de notre baron, un poteau indiquant par certains signes compréhensibles, que le laboureur qui viendra s’installer sur ces terres recevra avec le sol des instruments et des matériaux pour bâtir sa chaumière, ensemencer son champ, sans payer de redevances pendant un certain nombre d’années. Ce nombre d’années est marqué par autant de croix sur le poteau-frontière, et le paysan comprend ce que signifient ces croix.

Alors, les misérables affluent sur les terres du baron. Ils tracent des routes, dessèchent les marais, créent des villages. Dans neuf ans le baron leur imposera un bail, il prélèvera des redevances cinq ans plus tard, qu’il doublera ensuite et le laboureur acceptera ces nouvelles conditions, parce que, autre part, il n’en trouverait pas de meilleures. Et peu à peu, avec l’aide de la loi faite par les maîtres, la misère du paysan devient la source de la richesse du seigneur, et non seulement du seigneur, mais de toute une nuée d’usuriers qui s’abattent sur les villages et se multiplient d’autant plus que le paysan s’appauvrit davantage.

Cela se passait ainsi au moyen âge. Et aujourd’hui, n’est-ce pas toujours la même chose ? S’il y avait des terres libres que le paysan pût cultiver à son gré, irait-il payer mille francs l’hectare à Monsieur le Vicomte, qui veut bien lui en vendre un lopin ? Irait-il payer un bail onéreux, qui lui prend le tiers de ce qu’il produit ? Irait-il se faire métayer pour donner la moitié de sa moisson au propriétaire ?

Mais il n’a rien ; donc, il acceptera toutes les conditions, pourvu qu’il puisse vivre en cultivant le sol ; et il enrichira le seigneur.

En plein dix-neuvième siècle, comme au moyen âge, c’est encore la pauvreté du paysan qui fait la richesse des propriétaires fonciers.


II


Le propriétaire du sol s’enrichit de la misère des paysans. Il en est de même pour l’entrepreneur industriel.

Voilà un bourgeois qui, d’une manière ou d’une autre, se trouve posséder un magot de cinq cent mille francs. Il peut certainement dépenser son argent à raison de cinquante mille francs par an, — très peu de chose, au fond, avec le luxe fantaisiste, insensé, que nous voyons de nos jours. Mais alors, il n’aura plus rien au bout de dix ans. Aussi, en homme « pratique », préfère-t-il garder sa fortune intacte et se faire de plus un joli petit revenu annuel.

C’est très simple dans notre société, précisément parce que nos villes et nos villages grouillent de travailleurs qui n’ont pas de quoi vivre un mois, ni même une quinzaine. Notre bourgeois monte une usine : les banquiers s’empressent de lui prêter encore cinq cent mille francs, surtout s’il a la réputation d’être adroit ; et, avec son million, il pourra faire travailler cinq cents ouvriers.

S’il n’y avait dans les environs que des hommes et des femmes dont l’existence fût garantie, qui donc irait travailler chez notre bourgeois ? Personne ne consentirait à lui fabriquer pour un salaire de trois francs par jour, des marchandises de la valeur de cinq ou même de dix francs.

Malheureusement, — nous ne le savons que trop, les quartiers pauvres de la ville et les villages voisins sont remplis de gens dont les enfants dansent devant le buffet vide. Aussi, l’usine n’est pas encore achevée que les travailleurs accourent pour s’embaucher. Il n’en faut que cent, et il en est déjà venu mille. Et dès que l’usine marchera, le patron — s’il n’est pas le dernier des imbéciles — encaissera net, sur chaque paire de bras travaillant chez lui, un millier de francs par an.

Notre patron se fera ainsi un joli revenu. Et s’il a choisi une branche d’industrie lucrative, s’il est habile, il agrandira peu à peu son usine et augmentera ses rentes en doublant le nombre des hommes qu’il exploite.


Alors il deviendra un notable dans son pays. Il pourra payer des déjeuners à d’autres notables, aux conseillers, à monsieur le député. Il pourra marier sa fortune à une autre fortune et, plus tard, placer avantageusement ses enfants, puis obtenir quelque concession de l’État. On lui demandera une fourniture pour l’armée, ou pour la préfecture ; et il arrondira toujours son magot, jusqu’à ce qu’une guerre, même un simple bruit de guerre, ou une spéculation à la Bourse lui permette de faire un gros coup.

Les neuf dixièmes des fortunes colossales des États-Unis (Henry Georges l’a bien raconté dans ses Problèmes Sociaux) sont dus à quelque grande coquinerie faite avec le concours de l’État. En Europe, les neuf dixièmes des fortunes dans nos monarchies et nos républiques ont la même origine : il n’y a pas deux façons de devenir millionnaire.

Toute la science des Richesses est là : trouver des va-nu-pieds, les payer trois francs et leur en faire produire dix. Amasser ainsi une fortune. L’accroître ensuite par quelque grand coup avec le secours de l’État !


Faut-il encore parler des petites fortunes attribuées par les économistes à l’épargne, tandis que l’épargne, par elle-même, ne « rapporte » rien, tant que les sous « épargnés » ne sont pas employés à exploiter les meurt-de-faim.

Voici un cordonnier. Admettons que son travail soit bien payé, qu’il ait une bonne clientèle et qu’à force de privations il soit parvenu à mettre de côté deux francs par jour, cinquante francs par mois !

Admettons que notre cordonnier ne soit jamais malade ; qu’il mange à sa faim, malgré sa rage pour l’épargne ; qu’il ne se marie pas, ou qu’il n’ait pas d’enfants ; qu’il ne mourra pas de phtisie ; admettons tout ce que vous voudrez !

Eh bien, à l’âge de cinquante ans il n’aura pas mis de côté quinze mille francs ; et il n’aura pas de quoi vivre pendant sa vieillesse, lorsqu’il sera incapable de travailler. Certes, ce n’est pas ainsi que s’amassent les fortunes.

Mais voici un autre cordonnier. Dès qu’il aura mis quelques sous de côté, il les portera soigneusement à la caisse d’épargne, et celle-ci les prêtera au bourgeois qui est en train de monter une exploitation de va-nu-pieds. Puis, il prendra un apprenti, — l’enfant d’un misérable qui s’estimera heureux si, au bout de cinq ans, son fils apprend le métier et parvient à gagner sa vie.

L’apprenti « rapportera » à notre cordonnier, et, si celui-ci a de la clientèle, il s’empressera de prendre un second, puis un troisième élève. Plus tard, il aura deux ou trois ouvriers, — des misérables, heureux de toucher trois francs par jour pour un travail qui en vaut six. Et si notre cordonnier « a la chance » c’est-à-dire, s’il est assez malin, ses ouvriers et ses apprentis lui rapporteront une vingtaine de francs par jour en plus de son propre travail. il pourra agrandir son entreprise, il s’enrichira peu à peu et n’aura pas besoin de se priver du strict nécessaire. Il laissera à son fils un petit magot.

Voilà ce qu’on appelle « faire de l’épargne, avoir des habitudes de sobriété ». Au fond, c’est tout bonnement exploiter des meurt-de-faim.


Le commerce semble faire exception à la règle. « Tel homme, nous dira-t-on, achète du thé en Chine, l’importe en France et réalise un bénéfice de trente pour cent sur son argent. Il n’a exploité personne ».

Et cependant, le cas est analogue. Si notre homme avait transporté le thé sur son dos, à la bonne heure ! Jadis, aux origines du moyen âge, c’est précisément de cette manière qu’on faisait le commerce. Aussi ne parvenait-on jamais aux étourdissantes fortunes de nos jours : à peine si le marchand d’alors mettait de côté quelques écus après un voyage pénible et dangereux. C’était moins la soif du gain que le goût des voyages et des aventures qui le poussait à faire le commerce.

Aujourd’hui, la méthode est plus simple. Le marchand qui possède un capital n’a pas besoin de bouger de son comptoir pour s’enrichir. Il télégraphie à un commissionnaire l’ordre d’acheter cent tonnes de thé ; il affrète un navire ; et en quelques semaines, — en trois mois, si c’est un voilier, — le navire lui aura porté sa cargaison. Il ne court même pas les risques de la traversée, puisque son thé et son navire sont assurés. Et s’il a dépensé cent mille francs, il en touchera cent trente, — à moins qu’il n’ait voulu spéculer sur quelque marchandise nouvelle, auquel cas il risque, soit de doubler sa fortune, soit de la perdre entièrement.

Mais comment a-t-il pu trouver des hommes qui se sont décidés à faire la traversée, aller en Chine et en revenir, travailler dur, supporter des fatigues, risquer leur vie pour un maigre salaire ? Comment a-t-il pu trouver dans les docks des chargeurs et des déchargeurs, qu’il payait juste de quoi ne pas les laisser mourir de faim pendant qu’ils travaillaient ? Comment ? — Parce qu’ils sont misérables ! Allez dans un port de mer, visitez les cafés sur la plage, observez ces hommes qui viennent se faire embaucher, se battant aux portes des docks qu’ils assiègent dès l’aube pour être admis à travailler sur les navires. Voyez ces marins, heureux d’être engagés pour un voyage lointain, après des semaines et des mois d’attente ; toute leur vie ils ont passé de navire en navire et ils en monteront encore d’autres, jusqu’à ce qu’ils périssent un jour dans les flots.

Entrez dans leurs chaumières, considérez ces femmes et ces enfants en haillons, qui vivent on ne sait comment en attendant le retour du père — et vous aurez aussi la réponse.

Multipliez les exemples, choisissez-les où bon vous semblera : méditez sur l’origine de toutes les fortunes, grandes ou petites, qu’elles viennent du commerce, de la banque, de l’industrie ou du sol. Partout vous constaterez que la richesse des uns est faite de la misère des autres. Une société anarchiste n’a pas à craindre le Rothschild inconnu qui viendrait tout à coup s’établir dans son sein. Si chaque membre de la communauté sait qu’après quelques heures de travail productif, il aura droit à tous les plaisirs que procure la civilisation, aux jouissances profondes que la Science et l’Art donnent à qui les cultive, il n’ira pas vendre sa force de travail pour une maigre pitance ; personne ne s’offrira pour enrichir le Rothschild en question. Ses écus seront des pièces de métal, utiles pour divers usages, mais incapables de faire des petits.


En répondant à l’objection précédente, nous avons en même temps déterminé les limites de l’expropriation.

L’expropriation doit porter sur tout ce qui permet à qui que ce soit — banquier, industriel, ou cultivateur — de s’approprier le travail d’autrui. La formule est simple et compréhensible.

Nous ne voulons pas dépouiller chacun de son paletot ; mais nous voulons rendre aux travailleurs tout ce qui permet à n’importe qui de les exploiter : et nous ferons tous nos efforts pour que, personne ne manquant de rien, il n’y ait pas un seul homme qui, soit forcé de vendre ses bras pour exister, lui et ses enfants.

Voilà comment nous entendons l’expropriation et notre devoir pendant la Révolution, dont nous espérons l’arrivée, — non dans deux cents ans d’ici, — mais dans un avenir prochain.


III


L’idée anarchiste en général et celle d’expropriation en particulier trouvent beaucoup plus de sympathies qu’on ne le pense, parmi les hommes indépendants de caractère et ceux pour lesquels l’oisiveté n’est pas l’idéal suprême. « Cependant », nous disent souvent nos amis, « gardez-vous d’aller trop loin ! Puisque l’humanité ne se modifie pas en un jour, ne marchez pas trop vite dans vos projets d’expropriation et d’anarchie ! Vous risqueriez de ne rien faire de durable ».

Eh bien, ce que nous craignons, en fait d’expropriation, ce n’est nullement d’aller trop loin. Nous craignons, au contraire, que l’expropriation se fasse sur une échelle trop petite pour être durable ; que l’élan révolutionnaire s’arrête à mi-chemin ; qu’il s’épuise en demi-mesures qui ne sauraient contenter personne et qui, tout en produisant un bouleversement formidable dans la société et un arrêt de ses fonctions, ne seraient cependant pas viables, sèmeraient le mécontentement général et amèneraient fatalement le triomphe de la réaction.

Il y a, en effet, dans nos sociétés, des rapports établis qu’il est matériellement impossible de modifier si on y touche seulement en partie. Les divers rouages de notre organisation économique sont si intimement liés entre eux qu’on n’en peut modifier un seul sans les modifier dans leur ensemble ; on s’en apercevra dès qu’on voudra exproprier quoi que ce soit.


Supposons, en effet, que dans une région quelconque il se fasse une expropriation limitée : qu’on se borne, par exemple, à exproprier les grands seigneurs fonciers, sans toucher aux usines, comme le demandait naguère Henry Georges ; que dans telle ville on exproprie les maisons, sans mettre en commun les denrées ; ou que dans telle région industrielle on exproprie les usines sans toucher aux grandes propriétés foncières :

Le résultat sera toujours le même. Bouleversement immense de la vie économique, sans les moyens de réorganiser cette vie économique sur des bases nouvelles. Arrêt de l’industrie et de l’échange, sans le retour aux principes de justice ; impossibilité pour la société de reconstituer un tout harmonique.

Si l’agriculteur s’affranchit du grand propriétaire foncier, sans que l’industrie s’affranchisse du capitaliste industriel, du commerçant et du banquier — il n’y aura rien de fait. Le cultivateur souffre aujourd’hui, non seulement d’avoir à payer des rentes au propriétaire du sol, mais il pâtit de l’ensemble des conditions actuelles : il pâtit de l’impôt prélevé sur lui par l’industriel, qui lui fait payer trois francs une bêche ne valant — comparée au travail de l’agriculteur — que quinze sous ; des taxes prélevées par l’État, qui ne peut exister sans une formidable hiérarchie de fonctionnaires ; des frais d’entretien de l’armée que maintient l’État, parce que les industriels de toutes les nations sont en lutte perpétuelle pour les marchés, et que chaque jour, la guerre peut éclater à la suite d’une querelle survenue pour l’exploitation de telle partie de l’Asie ou de l’Afrique. L’agriculteur souffre de la dépopulation des campagnes, dont la jeunesse est entraînée vers les manufactures des grandes villes, soit par l’appât de salaires plus élevés, payés temporairement par les producteurs des objets de luxe, soit par les agréments d’une vie plus mouvementée ; il souffre encore de la protection artificielle de l’industrie, de l’exploitation marchande des pays voisins, de l’agiotage, de la difficulté d’améliorer le sol et de perfectionner l’outillage, etc. Bref, l’agriculture souffre, non seulement de la rente, mais de l’ensemble des conditions de nos sociétés basées sur l’exploitation ; et lors même que l’expropriation permettrait à tous de cultiver la terre et de la faire valoir sans payer de rentes à personne, l’agriculture, — lors même qu’elle aurait un moment de bien-être, ce qui n’est pas encore prouvé, retomberait bientôt dans le marasme où elle se trouve aujourd’hui. Tout serait à recommencer, avec de nouvelles difficultés en plus.


De même pour l’industrie. Remettez demain les usines aux travailleurs, faites ce que l’on a fait pour un certain nombre de paysans qu’on a rendus propriétaires du sol. Supprimez le patron, mais laissez la terre au seigneur, l’argent au banquier, la Bourse au commerçant ; conservez dans la société cette masse d’oisifs qui vivent du travail de l’ouvrier, maintenez les mille intermédiaires, l’État avec ses fonctionnaires innombrables, — et l’industrie ne marchera pas. Ne trouvant pas d’acheteurs dans la masse des paysans restés pauvres ; ne possédant pas la matière première et ne pouvant exporter ses produits, en partie à cause de l’arrêt du commerce et surtout par l’effet de la décentralisation des industries, elle ne pourra que végéter, en abandonnant les ouvriers sur le pavé, et ces bataillons d’affamés seront prêts à se soumettre au premier intrigant venu, ou même à retourner vers l’ancien régime, pourvu qu’il leur garantisse la main d’œuvre.

Ou bien, enfin, expropriez les seigneurs de la terre et rendez l’usine aux travailleurs, mais sans toucher à ces nuées d’intermédiaires qui spéculent aujourd’hui sur les farines et les blés, sur la viande et les épices dans les grands centres, en même temps qu’ils écoulent les produits de nos manufactures. Eh bien, lorsque l’échange s’arrêtera et que les produits ne circuleront plus ; lorsque Paris manquera de pain et que Lyon ne trouvera pas d’acheteurs pour ses soies, la réaction reviendra terrible, marchant sur les cadavres, promenant la mitrailleuse dans les villes et les campagnes, faisant des orgies d’exécutions et de déportations, comme elle l’a fait en 1815, en 1848 et en 1871.

Tout se tient dans nos sociétés, et il est impossible de réformer quoi que ce soit sans ébranler l’ensemble.

Du jour où l’on frappera la propriété privée sous une de ses formes, — foncière ou industrielle, — on sera forcé de la frapper sous toutes les autres. Le succès même de la Révolution l’imposera.


D’ailleurs, le voudrait-on, on ne pourrait pas se borner à une expropriation partielle. Une fois que le principe de la Sainte Propriété sera ébranlé, les théoriciens n’empêcheront pas qu’elle soit détruite, ici par les serfs de la glèbe, et là par les serfs de l’industrie.

Si une grande ville — Paris, par exemple, — met seulement la main sur les maisons ou sur les usines, elle sera amenée par la force même des choses à ne plus reconnaître aux banquiers le droit de prélever sur la Commune cinquante millions d’impôts sous forme d’intérêts pour des prêts antérieurs. Elle sera obligée de se mettre en rapport avec des cultivateurs, et forcément elle les poussera à s’affranchir des possesseurs du sol. Pour pouvoir manger et produire, il lui faudra exproprier les chemins de fer ; enfin, pour éviter le gaspillage des denrées, pour ne pas rester, comme la Commune de 1793, à la merci des accapareurs de blé, elle remettra aux citoyens mêmes le soin d’approvisionner leurs magasins de denrées et de répartir les produits.


Cependant quelques socialistes ont encore cherché à établir une distinction. — « Qu’on exproprie le sol, le sous-sol, l’usine, la manufacture, — nous le voulons bien », disaient-ils. « Ce sont des instruments de production, et il serait juste d’y voir une propriété publique. Mais il y a, outre cela, les objets de consommation : la nourriture, le vêtement, l’habitation, qui doivent rester propriété privée. »

Le bons sens populaire a eu raison de cette distinction subtile. En effet, nous ne sommes pas des sauvages pour vivre dans la forêt sous un abri de branches. Il faut une chambre, une maison, un lit, un poêle à l’Européen qui travaille.

Le lit, la chambre, la maison sont des lieux de fainéantise pour celui qui ne produit rien. Mais pour le travailleur, une chambre chauffée et éclairée est aussi bien un instrument de production que la machine ou l’outil. C’est le lieu de restauration de ses muscles et de ses nerfs, qui s’useront demain en travail. Le repos du producteur, c’est la mise en train de la machine.

C’est encore plus évident pour la nourriture. Les prétendus économistes dont nous parlons ne se sont jamais avisés de dire que le charbon brûlé dans une machine ne doive pas être rangé parmi les objets aussi nécessaires à la production que la matière première. Comment se fait-il donc que la nourriture, sans laquelle la machine humaine ne saurait dépenser le moindre effort, puisse être exclue des objets indispensables au producteur ? Serait-ce un reste de métaphysique religieuse ?

Le repas copieux et raffiné du riche est bien une consommation de luxe. Mais le repas du producteur est un des objets nécessaires à la production, au même titre que le charbon brûlé par la machine à vapeur.


Même chose pour le vêtement. Car si les économistes qui font cette distinction entre les objets de production et ceux de consommation portaient le costume des sauvages de la Nouvelle-Guinée, — nous comprendrions ces réserves. Mais des gens qui ne sauraient écrire une ligne sans avoir une chemise sur le dos, sont mal placés pour faire une si grande distinction entre leur chemise et leur plume. Et si les robes pimpantes de leurs dames sont bien des objets de luxe, cependant il y a une certaine quantité de toile, de cotonnade et de laine dont le producteur ne peut se passer pour produire. La blouse et les souliers, sans lesquels un travailleur serait gêné de se rendre à son travail ; la veste qu’il endossera, la journée finie ; sa casquette, lui sont aussi nécessaires que le marteau et l’enclume.

Qu’on le veuille, ou qu’on ne le veuille pas, c’est ainsi que le peuple entend la révolution. Dès qu’il aura balayé les gouvernements, il cherchera avant tout à s’assurer un logement salubre, une nourriture suffisante et le vêtement, sans payer tribut.

Et le peuple aura raison. Sa manière d’agir sera infiniment plus conforme à la « science » que celle des économistes qui font tant de distinctions entre l’instrument de production et les articles de consommation. Il comprendra que c’est précisément par là que la révolution doit commencer, et il jettera les fondements de la seule science économique qui puisse réclamer le titre de science et qu’on pourrait qualifier : étude des besoins de l’humanité et des moyens économiques de les satisfaire.