La Conquête du pain/Les denrées

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Tresse & Stock (p. 65-97).


LES DENRÉES




I


Si la prochaine révolution doit être une révolution sociale, elle se distinguera des soulèvements précédents, non seulement par son but, mais aussi par ses procédés. Un but nouveau demande des procédés nouveaux.

Les trois grands mouvements populaires que nous avons vus en France depuis un siècle diffèrent entre eux sous bien des rapports. Et cependant ils ont tous un trait commun.

Le peuple se bat pour renverser l’ancien régime ; il verse son sang précieux. Puis, après avoir donné le coup de collier, il rentre dans l’ombre. Un gouvernement composé d’hommes plus ou moins honnêtes se constitue, et c’est lui qui se charge d’organiser : — la République en 1793 ; le travail en 1848 ; la Commune libre en 1871.

Imbu des idées jacobines, ce gouvernement se préoccupe avant tout des questions politiques : réorganisation de la machine du pouvoir, épuration de l’administration, séparation de l’Église et de l’État, libertés civiques, et ainsi de suite.

Il est vrai que les clubs ouvriers surveillent les nouveaux gouvernants. Souvent, ils imposent leurs idées. Mais, même dans ces clubs, que les orateurs soient des bourgeois ou des travailleurs, c’est toujours l’idée bourgeoise qui domine. On parle beaucoup de questions politiques — on oublie la question du pain.

De grandes idées furent émises à ces époques, — des idées qui ont remué le monde ; des paroles furent prononcées qui font encore battre nos cœurs, à un siècle de distance.

Mais le pain manquait dans les faubourgs.

Dès que la révolution éclatait, le travail chômait inévitablement. La circulation des produits s’arrêtait, les capitaux se cachaient. Le patron n’avait rien à craindre à ces époques : il vivait de ses rentes, s’il ne spéculait pas sur la misère ; mais le salarié se voyait réduit à vivoter du jour au lendemain. La disette s’annonçait.

La misère faisait son apparition — une misère comme on n’en avait guère vu sous l’ancien régime. — « Ce sont les Girondins qui nous affament », se disait-on dans les faubourgs en 1793. Et on guillotinait les Girondins ; on donnait pleins pouvoirs à la Montagne, à la Commune de Paris. La Commune, en effet, songeait au pain. Elle déployait des efforts héroïques pour nourrir Paris. A Lyon, Fouché et Collot d’Herbois créaient les greniers d’abondance ; mais pour les remplir on ne disposait que de sommes infimes. Les municipalités se démenaient pour avoir du blé ; on pendait les boulangers qui accaparaient les farines — et le pain manquait toujours.

Alors, on s’en prenait aux conspirateurs royalistes. On en guillotinait, douze, quinze par jour, — des servantes avec des duchesses, surtout des servantes, puisque les duchesses étaient à Coblentz. Mais on aurait guillotiné cent ducs et vicomtes par vingt-quatre heures, que rien n’aurait changé.

La misère allait croissant. Puisqu’il fallait toujours toucher un salaire pour vivre, et que le salaire ne venait pas, — que pouvaient faire mille cadavres de plus ou de moins ?


Alors le peuple commençait de se lasser. — « Elle va bien, votre Révolution ! » soufflait le réactionnaire aux oreilles du travailleur. « Jamais vous n’avez été aussi misérable ! » Et peu à peu, le riche se rassurait ; il sortait de sa cachette, il narguait les va-nu-pieds par son luxe pompeux, il s’affublait en muscadin, et il disait aux travailleurs : — « Voyons, assez de bêtises ! Qu’est-ce que vous avez gagné à la Révolution ? Il est bien temps d’en finir ! »

Et le cœur serré, à bout de patience, le révolutionnaire en arrivait à se dire : « Perdue encore une fois, la Révolution ! » Il rentrait dans son taudis et il laissait faire.

Alors la réaction s’affichait, hautaine. Elle accomplissait son coup d’État. La Révolution morte, il ne lui restait plus qu’à piétiner le cadavre.

Et on le piétinait ! On versait des flots de sang ; la terreur blanche abattait les têtes, peuplait les prisons, pendant que les orgies de la haute pègre reprenaient leur train.


Voilà l’image de toutes nos révolutions. En 1848, le travailleur parisien mettait « trois mois de misère » au service de la République, et au bout de trois mois, n’en pouvant plus, il faisait son dernier effort désespéré, — effort noyé dans les massacres.

Et en 1871 la Commune se mourait faute de combattants. Elle n’avait pas oublié de décréter la séparation de l’Église et de l’État, mais elle n’avait songé que trop tard à assurer le pain à tous. Et on a vu à Paris la haute gomme narguer les fédérés en leur disant : « Allez donc, imbéciles, vous faire tuer pour trente sous, pendant que nous allons faire ripaille dans tel restaurant à la mode ! » On comprit la faute aux derniers jours ; on fit la soupe communale ; mais c’était trop tard : les Versaillais étaient déjà sur les remparts !


— « Du pain, il faut du Pain à la Révolution ! »

Que d’autres s’occupent de lancer des circulaires en périodes éclatantes ! Que d’autres se donnent du galon tant que leurs épaules en pourront porter ! Que d’autres, enfin, déblatèrent sur les libertés politiques !...

Notre tâche, à nous, sera de faire en sorte que dès les premiers jours de la Révolution, et tant qu’elle durera, il n’y ait pas un seul homme sur le territoire insurgé qui manque de pain, pas une seule femme qui soit forcée de faire queue devant la boulangerie pour rapporter la boule de son qu’on voudra bien lui jeter en aumône, pas un seul enfant qui manque du nécessaire pour sa faible constitution.

L’idée bourgeoise a été de pérorer sur les grands principes, ou plutôt sur les grands mensonges. L’idée populaire sera d’assurer du pain à tous. Et, pendant que bourgeois et travailleurs embourgeoisés joueront les grands hommes dans les parlotes ; pendant que « les gens pratiques » discuteront à perte de vue sur les formes de gouvernement, nous, « les utopistes », nous devrons songer au pain quotidien.

Nous avons l’audace d’affirmer que chacun doit et peut manger à sa faim, que c’est par le pain pour tous que la Révolution vaincra.


II


Nous sommes des utopistes, — c’est connu. Si utopistes, en effet, que nous poussons notre utopie jusqu’à croire que la Révolution devra et pourra garantir à tous le logement, le vêtement et le pain, — ce qui déplaît énormément aux bourgeois rouges et bleus, — car ils savent parfaitement qu’un peuple qui mangerait à sa faim serait très difficile à maîtriser.

Eh bien ! Nous n’en sortons pas : il faut assurer le pain au peuple révolté, et il faut que la question du pain les prime toutes. Si elle est résolue dans l’intérêt du peuple, la révolution sera en bonne voie ; car pour résoudre la question des denrées il faut accepter un principe d’égalité qui s’imposera à l’exclusion de toutes les autres solutions.

Il est certain que la prochaine révolution, — pareille en cela à celle de 1848, — éclatera au milieu d’une formidable crise industrielle. Depuis une douzaine d’années nous sommes déjà en pleine effervescence, et la situation ne peut que s’aggraver. Tout y contribue : la concurrence des nations jeunes qui entrent en lice pour la conquête des vieux marchés, les guerres, les impôts toujours croissants, les dettes des États, l’insécurité du lendemain, les grandes entreprises lointaines.

Des millions de travailleurs en Europe manquent d’ouvrage en ce moment. Ce sera pire encore, lorsque la révolution aura éclaté et qu’elle se sera propagée comme le feu mis à une traînée de poudre. Le nombre d’ouvriers sans travail doublera dès que les barricades se seront dressées en Europe ou aux États-Unis. — Que va-t-on faire pour assurer le pain à ces multitudes ?


Nous ne savons pas trop si les gens qui se disent pratiques se sont jamais posé cette question dans toute sa crudité. Mais, ce que nous savons, c’est qu’ils veulent maintenir le salariat ; attendons-nous donc à voir préconiser les « ateliers nationaux » et les « travaux publics » pour donner du pain aux désœuvrés.

Puisqu’on ouvrait des ateliers nationaux en 1789 et en 1793 ; puisqu’on eut recours au même moyen en 1848 ; puisque Napoléon III réussit, pendant dix-huit années, à contenir le prolétariat parisien en lui donnant des travaux — qui valent aujourd’hui à Paris sa dette de deux mille millions et son impôt municipal de 90 francs par tête ; puisque cet excellent moyen de « mater la bête » s’appliquait à Rome, et même en Égypte, il y a quatre mille ans ; puisqu’enfin, despotes, rois et empereurs ont toujours su jeter un morceau de pain au peuple pour avoir le temps de ramasser le fouet, — il est naturel que les gens « pratiques » préconisent cette méthode de perpétuer le salariat. À quoi bon se creuser la tête quand on dispose de la méthode essayée par les Pharaons d’Égypte !


Eh bien ! Si la Révolution avait le malheur de s’engager dans cette voie, elle serait perdue.

En 1848, lorsqu’on ouvrait les ateliers nationaux, le 27 février, les ouvriers sans travail n’étaient que huit mille à Paris. Quinze jours plus tard, ils étaient déjà 49,000. Ils allaient être bientôt cent mille, sans compter ceux qui accouraient des provinces.

Mais à cette époque, l’industrie et le commerce n’occupaient pas en France la moitié des bras qu’ils occupent aujourd’hui. Et l’on sait qu’en révolution ce qui souffre le plus, ce sont les échanges, c’est l’industrie. Que l’on pense seulement au nombre d’ouvriers qui travaillent, directement ou indirectement, pour l’exportation ; au nombre de bras employés dans les industries de luxe qui ont pour clientèle la minorité bourgeoise !

La révolution en Europe, c’est l’arrêt immédiat de la moitié, au moins, des usines et des manufactures. Ce sont des millions de travailleurs avec leurs familles jetés sur le pavé.

Et c’est à cette situation vraiment terrible que l’on chercherait à parer au moyen d’ateliers nationaux, c’est-à-dire, de nouvelles industries créées sur-le-champ pour occuper des désœuvrés !

Il est évident, comme l’avait déjà dit Proudhon, que la moindre atteinte à la propriété apportera la désorganisation complète de tout le régime basé sur l’entreprise privée et le salariat. La société elle-même sera forcée de prendre en mains la production dans son ensemble et de la réorganiser selon les besoins de l’ensemble de la population. Mais comme cette réorganisation n’est pas possible en un jour ni en un mois ; comme elle demandera une certaine période d’adaptation, pendant laquelle des millions d’hommes seront privés de moyens d’existence, — que fera-t-on ?

Dans ces conditions il n’y a qu’une seule solution vraiment pratique. C’est de reconnaître l’immensité de la tâche qui s’impose et, au lieu de chercher à replâtrer une situation que l’on aura soi-même rendue impossible, — procéder à la réorganisation de la production selon les principes nouveaux.

Il faudra donc, selon nous, pour agir pratiquement, que le peuple prenne immédiatement possession de toutes les denrées qui se trouvent dans les communes insurgées ; les inventorie et fasse en sorte que, sans rien gaspiller, tous profitent des ressources accumulées, pour traverser la période de crise. Et pendant ce temps-là s’entendre avec les ouvriers de fabriques, en leur offrant les matières premières dont ils manquent et leur garantissant l’existence pendant quelques mois afin qu’ils produisent ce qu’il faut au cultivateur. N’oublions pas que si la France tisse des soies pour les banquiers allemands et les impératrices de Russie et des îles Sandwich, et que si Paris fait des merveilles de bimbeloterie pour les richards du monde entier, les deux tiers des paysans français n’ont pas de lampes convenables pour s’éclairer, ni l’outillage mécanique nécessaire aujourd’hui à l’agriculture.

Et enfin — faire valoir les terres improductives qui ne manquent pas, et améliorer celles qui ne produisent encore ni le quart ni même le dixième de ce qu’elles produiront quand elles seront soumises à la culture intensive, maraîchère et jardinière.

C’est la seule solution pratique que nous soyons capables d’entrevoir, et, qu’on la veuille ou non, elle s’imposera par la force des choses.


III


Le trait prédominant, distinctif, du système capitaliste actuel, c’est le salariat.

Un homme, ou un groupe d’hommes, possédant le capital nécessaire, montent une entreprise industrielle ; ils se chargent d’alimenter la manufacture ou l’usine de matière première, d’organiser la production, de vendre les produits manufacturés, de payer aux ouvriers un salaire fixe ; et enfin ils empochent la plus-value ou les bénéfices, sous prétexte de se dédommager de la gérance, du risque qu’ils ont encouru, des fluctuations de prix que la marchandise subit sur le marché.

Voilà en peu de mots tout le système du salariat.

Pour sauver ce système, les détenteurs actuels du capital seraient prêts à faire certaines concessions : partager, par exemple, une partie des bénéfices avec les travailleurs, ou bien, établir une échelle des salaires qui oblige à les élever dès que le gain s’élève : — — bref, ils consentiraient à certains sacrifices, pourvu qu’on leur laissât toujours le droit de gérer l’industrie et d’en prélever les bénéfices.


Le collectivisme, comme on le sait, apporte à ce régime des modifications importantes, mais n’en maintient pas moins le salariat. Seulement l’État, c’est-à-dire, le gouvernement représentatif, national ou communal, se substitue au patron. Ce sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués, leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l’industrie. Ce sont eux aussi qui se réservent le droit d’employer dans l’intérêt de tous la plus-value de la production. En outre, on établit dans ce système une distinction très subtile, mais grosse de conséquences, entre le travail du manœuvre et celui de l’homme qui a fait un apprentissage préalable : le travail du manœuvre n’est aux yeux du collectiviste qu’un travail simple ; tandis que l’artisan, l’ingénieur, le savant, etc. font ce que Marx appelle un travail composé et ont droit à un salaire plus élevé. Mais manœuvres et ingénieurs, tisserands et savants sont salariés de l’État, — « tous fonctionnaires », disait-on dernièrement pour dorer la pilule.


Eh bien, le plus grand service que la prochaine Révolution pourra rendre à l’humanité sera de créer une situation dans laquelle tout système de salariat deviendra impossible, inapplicable, et où s’imposera comme seule solution acceptable, le Communisme, négation du salariat.

Car en admettant que la modification collectiviste soit possible, si elle se fait graduellement pendant une période de prospérité et de tranquillité (nous en doutons fort, pour notre compte, même dans ces conditions), — elle sera rendue impossible en période révolutionnaire, parce que le besoin de nourrir des millions d’êtres surgira au lendemain de la première prise d’armes. Une révolution politique peut se faire sans que l’industrie soit bouleversée ; mais une révolution dans laquelle le peuple mettra la main sur la propriété amènera inévitablement un arrêt subit des échanges et de la production. Les millions de l’État ne suffiraient pas à salarier les millions de désœuvrés.

Nous ne saurions trop insister sur ce point ; la réorganisation de l’industrie sur de nouvelles bases (et nous montrerons bientôt l’immensité de ce problème), ne se fera pas en quelques jours, et le prolétaire ne pourra pas mettre des années de misère au service des théoriciens du salariat. Pour traverser la période de gêne, il réclamera ce qu’il a toujours réclamé en pareille occurrence : la mise des denrées en commun, — le rationnement.

On aura beau prêcher la patience, le peuple ne patientera plus ; et si toutes les denrées ne sont mises en commun, il pillera les boulangeries.


Si la poussée du peuple n’est pas suffisamment forte, on le fusillera. Pour que le collectivisme puisse expérimenter, il lui faut l’ordre avant tout, la discipline, l’obéissance. Et comme les capitalistes s’apercevront bientôt que faire fusiller le peuple par ceux qui s’appellent révolutionnaires est le meilleur moyen de le dégoûter de la révolution, ils prêteront certainement leur appui aux défenseurs de « l’ordre », même collectivistes. Ils y verront un moyen de les écraser plus tard à leur tour.

Si « l’ordre est rétabli » de cette façon, les conséquences sont aisées à prévoir. On ne se bornera pas à fusiller les « pillards ». Il faudra rechercher les « auteurs de désordre », rétablir les tribunaux, la guillotine, et les révolutionnaires les plus ardents monteront sur l’échafaud. Ce sera un renouvellement de 1793.


N’oublions pas comment la réaction triompha au siècle passé. On guillotina d’abord les Hébertistes, les enragés, — ceux que Mignet, sous le souvenir tout frais des luttes, appelait encore les «  anarchistes ». Les Dantoniens ne tardèrent pas à les suivre : et lorsque les Robespierristes eurent guillotiné ces révolutionnaires, ce fut leur tour d’aller à l’échafaud, — sur quoi, le peuple dégoûté, voyant la révolution perdue, laissa faire les réacteurs.

Si « l’ordre est rétabli », disons-nous, les collectivistes guillotineront les anarchistes ; les possibilistes guillotineront les collectivistes, et enfin ils seront guillotinés eux-mêmes par les réactionnaires. La révolution sera à recommencer.

Mais tout porte à croire que la poussée du peuple sera assez forte, et que lorsque la Révolution se fera, l’idée du Communisme anarchiste aura gagné du terrain. Ce n’est pas une idée inventée, c’est le peuple lui-même qui nous la souffle, et le nombre des communistes augmentera à mesure que deviendra plus évidente l’impossibilité de toute autre solution.

Et si la poussée est assez forte, les affaires prendront une tout autre tournure. Au lieu de piller quelques boulangeries, quitte à jeûner le lendemain, le peuple des cités insurgées prendra possession des greniers à blé, des abattoirs, des magasins de comestibles, — bref, de toutes les denrées disponibles.

Des citoyens, des citoyennes de bonne volonté, s’appliqueront sur-le-champ à inventorier ce qui se trouvera dans chaque magasin, dans chaque grenier d’abondance. En vingt-quatre heures la Commune révoltée saura ce que Paris ne sait pas encore aujourd’hui, malgré ses Comités de statistique, et ce qu’il n’a jamais su pendant le siège, — combien de provisions il renferme. En deux fois vingt-quatre heures on aura déjà tiré à des millions d’exemplaires des tableaux exacts de toutes les denrées, des endroits où elles se trouvent emmagasinées, des moyens de distribution.

Dans chaque pâté de maisons, dans chaque rue et chaque quartier, se seront organisés des groupes de volontaires — les Volontaires des Denrées — qui sauront s’entendre et se tenir au courant de leurs travaux. Que les baïonnettes jacobines ne viennent pas s’interposer ; que les théoriciens soi-disant scientifiques ne viennent rien brouiller, ou plutôt, qu’ils brouillent tant qu’ils voudront, pourvu qu’ils n’aient pas le droit de commander ! Et, avec cet admirable esprit d’organisation spontanée que le peuple, et surtout la nation française, possède à un si haut degré dans toutes ses couches sociales, et qu’on lui permet si rarement d’exercer, il surgira, même dans une cité aussi vaste que Paris, même en pleine effervescence révolutionnaire, — un immense service librement constitué, pour fournir à chacun les denrées indispensables.

Que le peuple ait seulement les coudées franches, et en huit jours le service des denrées se fera avec une régularité admirable. Il ne faut jamais avoir vu le peuple laborieux à l’œuvre ; il faut avoir eu, toute sa vie, le nez dans les paperasses, pour en douter. Parlez de l’esprit organisateur du Grand Méconnu, le Peuple, à ceux qui l’ont vu à Paris aux journées des barricades, ou à Londres lors de la dernière grande grève qui avait à nourrir un demi-million d’affamés, ils vous diront de combien il est supérieur aux ronds-de-cuir des bureaux !

D’ailleurs, dût-on subir pendant quinze jours, un mois, un certain désordre partiel et relatif, — peu importe ! Pour les masses ce sera toujours mieux que ce qu’il y a aujourd’hui ; et puis, en Révolution on dîne en riant, ou plutôt en discutant, d’un saucisson et de pain sec, sans murmurer ! En tout cas, ce qui surgirait spontanément, sous la pression des besoins immédiats, serait infiniment préférable à tout ce que l’on pourrait inventer entre quatre murs, au milieu des bouquins, ou dans les bureaux de l’Hôtel-de-Ville.


IV


Le peuple des grandes cités sera ainsi amené, par la force même des choses, à s’emparer de toutes les denrées, en procédant du simple au composé, pour satisfaire les besoins de tous les habitants. Plus tôt ce sera fait, mieux ce sera : autant de misère épargnée, autant de luttes intestines évitées.

Mais sur quelles bases pourrait-on s’organiser pour la jouissance des denrées en commun ? Voilà la question qui surgit naturellement.

Eh bien, il n’y a pas deux manières différentes de le faire équitablement. Il n’y en a qu’une, une seule qui réponde aux sentiments de justice, et qui soit réellement pratique. C’est le système adopté déjà par les communes agraires en Europe.

Prenez une commune de paysans, n’importe où — même en France, où les jacobins ont cependant tout fait pour détruire les usages communaux. Si la commune possède un bois, par exemple, — eh bien, tant que le petit bois ne manque pas, chacun a droit d’en prendre tant qu’il veut, sans autre contrôle que l’opinion publique de ses voisins. Quant au gros bois, dont on n’a jamais assez, on a recours au rationnement.

Il en est de même pour les prés communaux. Tant qu’il y en a assez pour la commune, personne ne contrôle ce que les vaches de chaque ménage ont mangé, ni le nombre de vaches dans les prés. On n’a recours au partage — ou au rationnement — que lorsque les prés sont insuffisants. Toute la Suisse et beaucoup de communes en France, en Allemagne, partout où il y a des prés communaux, pratiquent ce système.

Et si vous allez dans les pays de l’Europe orientale, où le gros bois se trouve à discrétion et où le sol ne manque pas, vous voyez les paysans couper les arbres dans les forêts selon leurs besoins, cultiver autant de sol qu’il leur est nécessaire, sans penser à rationner le gros bois ni à diviser la terre en parcelles. Cependant le gros bois sera rationné, et la terre partagée selon les besoins de chaque ménage, dès que l’un et l’autre manqueront, comme c’est déjà le cas pour la Russie.

En un mot : — Prise au tas de ce qu’on possède en abondance ! Rationnement de ce qui doit être mesuré, partagé ! Sur les 350 millions d’hommes qui habitent l’Europe, deux cents millions suivent encore ces pratiques, tout à fait naturelles.

Chose à remarquer. Le même système prévaut aussi dans les grandes villes, pour une denrée, au moins, qui s’y trouve en abondance, l’eau livrée à domicile.

Tant que les pompes suffisent à alimenter les maisons, sans qu’on ait à craindre le manque d’eau, il ne vient à l’idée d’aucune compagnie de réglementer l’emploi que l’on fait de l’eau dans chaque ménage. Prenez-en ce qu’il vous plaira ! Et si l’on craint que l’eau manque à Paris pendant les grandes chaleurs, les Compagnies savent fort bien qu’il suffit d’un simple avertissement, de quatre lignes mises dans les journaux, pour que les Parisiens réduisent leur consommation d’eau et ne la gaspillent pas trop.

Mais si l’eau venait décidément à manquer, que ferait-on ? On aurait recours au rationnement ! Et cette mesure est si naturelle, si bien dans les esprits, que nous voyons Paris, en 1871, réclamer à deux reprises le rationnement des denrées pendant les deux sièges qu’il a soutenus.


Faut-il entrer dans les détails, dresser des tableaux sur la manière dont le rationnement pourrait fonctionner ? Prouver qu’il serait juste, infiniment plus juste que tout ce qui existe aujourd’hui ? Avec ces tableaux et ces détails nous ne parviendrions pas à persuader ceux des bourgeois — et, hélas, ceux des travailleurs embourgeoisés — qui considèrent le peuple comme une agglomération de sauvages se mangeant le nez dès que le gouvernement ne fonctionne plus. Mais il faut n’avoir jamais vu le peuple délibérer, pour douter une seule minute que, s’il était maître de faire le rationnement, il ne le fît selon les plus purs sentiments de justice et d’équité.

Allez dire, dans une réunion populaire, que les perdreaux doivent être réservés aux fainéants délicats de l’aristocratie, et le pain noir aux malades des hôpitaux, vous serez hué.

Mais dites dans cette même réunion, prêchez aux coins des carrefours, que la nourriture la plus délicate doit être réservée aux faibles, aux malades d’abord. Dites que s’il y avait dix perdreaux dans tout Paris et une seule caisse de Malaga, ils devraient être portés dans les chambres des convalescents ; dites cela...

Dites que l’enfant vient de suite après le malade. À lui le lait des vaches et des chèvres, s’il n’y en a pas assez pour tous ! À l’enfant et au vieillard la dernière bouchée de viande et à l’homme robuste le pain sec, si l’on est réduit à cette extrémité.

Dites en un mot que si telle denrée ne se trouve pas en quantités suffisantes, et s’il faut la rationner, c’est à ceux qui en ont le plus besoin qu’on réservera les dernières rations ; dites cela, et vous verrez si l’assentiment unanime ne vous sera pas acquis.

Ce que le repu ne comprend pas, le peuple le comprend ; il l’a toujours compris. Mais ce repu même, s’il est jeté dans la rue, au contact de la masse, il le comprendra aussi.


Les théoriciens, — pour qui l’uniforme et la gamelle du soldat sont le dernier mot de la civilisation, — demanderont sans doute qu’on introduise tout de suite la cuisine nationale et la soupe aux lentilles. Ils invoqueront les avantages qu’il y aurait à économiser le combustible et les denrées, en établissant d’immenses cuisines, où tout le monde viendrait prendre sa ration de bouillon, de pain, de légumes.

Nous ne contestons pas ces avantages. Nous savons fort bien ce que l’humanité a réalisé d’économies sur le combustible et sur le travail, en renonçant d’abord au moulin à bras et puis au four où chacun faisait son pain. Nous comprenons qu’il serait plus économique de cuire le bouillon pour cent familles à la fois, au lieu d’allumer cent fourneaux séparés. Nous savons aussi qu’il y a mille façons de préparer les pommes de terre, mais que, cuites dans une seule marmite pour cent familles, elles n’en seraient pas plus mauvaises.

Nous comprenons enfin que la variété de la cuisine consistant surtout dans le caractère individuel de l’assaisonnement par chaque ménagère, la cuisson en commun d’un quintal de pommes de terre n’empêcherait pas les ménagères de les assaisonner chacune à sa façon. Et nous savons qu’avec du bouillon gras on peut faire cent soupes différentes pour satisfaire cent goûts différents.

Nous savons tout cela, et cependant nous affirmons que personne n’a le droit de forcer la ménagère à prendre au magasin communal ses pommes de terre toutes cuites, si elle préfère les cuire elle-même dans sa marmite, sur son feu. Et surtout nous voulons que chacun puisse consommer sa nourriture comme il l’entend, dans le sein de sa famille, ou avec ses amis, ou même au restaurant, s’il le préfère.

Certainement de grandes cuisines surgiront au lieu et place des restaurants où l’on empoisonne le monde aujourd’hui. La Parisienne est déjà accoutumée à prendre du bouillon chez le boucher pour en faire une soupe à son goût, et la ménagère de Londres sait qu’elle peut faire rôtir sa viande et même son pie aux pommes ou à la rhubarbe chez le boulanger, moyennant quelques sous, économisant ainsi son temps et son charbon. Et lorsque la cuisine commune — le four banal de l’avenir — ne sera plus un lieu de fraude, de falsification et d’empoisonnement, l’habitude viendra de s’adresser à ce four pour avoir les parties fondamentales du repas toutes prêtes, — quitte à leur donner la dernière touche, chacun selon son goût.

Mais, en faire une loi, s’imposer le devoir de prendre sa nourriture toute cuite, — ce serait aussi répugnant à l’homme du dix-neuvième siècle que les idées de couvent ou de caserne, idées malsaines nées dans des cerveaux pervertis par le commandement, ou déformés par une éducation religieuse.


Qui aura droit aux denrées de la Commune ? Ce sera certainement la première question que l’on se posera. Chaque cité répondra elle-même, et nous sommes persuadés que les réponses seront toutes dictées par le sentiment de justice. Tant que les travaux ne sont pas organisés, tant qu’on est en période d’effervescence et qu’il est impossible de distinguer entre le fainéant paresseux et le désœuvré involontaire, les denrées disponibles doivent être pour tous, sans aucune exception. Ceux qui auront résisté l’arme au bras à la victoire populaire, ou conspiré contre elle s’empresseront eux-mêmes de libérer de leur présence le territoire insurgé. Mais il nous semble que le peuple, toujours ennemi des représailles et magnanime, partagera le pain avec tous ceux qui seront restés dans son sein, qu’ils soient expropriateurs ou expropriés. En s’inspirant de cette idée, la Révolution n’aura rien perdu ; et lorsque le travail aura repris, on verra les combattants de la veille se rencontrer dans le même atelier. Dans une société où le travail sera libre, il n’y aura pas à craindre les fainéants.


— « Mais les vivres manqueront au bout d’un mois », nous crient déjà les critiques.

Tant mieux ! répondons-nous, cela prouvera que pour la première fois de sa vie le prolétaire aura mangé à sa faim. Quant aux moyens de remplacer ce qui aura été consommé, — c’est précisément cette question que nous allons aborder.


V


Par quels moyens, en effet, une cité, en pleine révolution sociale, pourrait-elle pourvoir à son alimentation ?

Nous allons répondre à cette question ; mais il est évident que les procédés auxquels on aura recours dépendront du caractère de la révolution dans les provinces, ainsi que chez les nations voisines. Si toute la nation, ou encore mieux toute l’Europe, pouvait en une seule fois faire la révolution sociale et se lancer en plein communisme, on agirait en conséquence. Mais si quelques communes seulement en Europe font l’essai du communisme, il faudra choisir d’autres procédés. Telle situation, tels moyens.

Nous voilà donc amenés, avant d’aller plus loin, à jeter un coup d’œil sur l’Europe et, sans prétendre prophétiser, nous devons voir quelle serait la marche de la Révolution, au moins dans ses traits essentiels.


Certainement, il est très désirable que toute l’Europe se soulève à la fois, que partout on exproprie, et que partout on s’inspire des principes communistes. Un pareil soulèvement faciliterait singulièrement la tâche de notre siècle.

Mais tout porte à croire qu’il n’en sera pas ainsi. Que la révolution embrase l’Europe, — nous n’en doutons pas. Si l’une des quatre grandes capitales du continent — Paris, Vienne, Bruxelles, ou Berlin — se soulève et renverse son gouvernement, il est presque certain que les trois autres en feront autant à quelques semaines de distance. Il est aussi fort probable que dans les péninsules, et même à Londres et à Pétersbourg, la révolution ne se fera pas attendre. Mais le caractère qu’elle prendra sera-t-il partout le même ? — Il est permis d’en douter.

Plus que probablement il y aura partout des actes d’expropriation accomplis sur une plus ou moins vaste échelle, et ces actes pratiqués par une des grandes nations européennes exerceront leur influence sur toutes les autres. Mais les débuts de la révolution offriront de grandes différences locales, et son développement ne sera pas toujours identique dans les divers pays. En 1789-1793, les paysans français mirent quatre années à abolir définitivement le rachat des droits féodaux, et les bourgeois à renverser la royauté. Ne l’oublions pas, et attendons-nous à voir la révolution mettre un certain temps à se développer. Soyons prêts à ne pas la voir marcher partout du même pas.

Quant à prendre chez toutes les nations européennes un caractère franchement socialiste, surtout dès le début, c’est encore douteux. Rappelons-nous que l’Allemagne est encore en plein empire unitaire, et que ses partis avancés rêvent la république jacobine de 1848 et « l’organisation du travail » de Louis Blanc ; tandis que le peuple français veut tout au moins la Commune libre, si ce n’est la Commune communiste.

Que l’Allemagne aille plus loin que la France, lors de la prochaine révolution, tout porte à le croire. La France, en faisant sa révolution bourgeoise, au dix-huitième siècle, est allée plus loin que l’Angleterre au dix-septième ; en même temps que le pouvoir royal, elle abolit le pouvoir de l’aristocratie foncière, qui est encore une force puissante chez les Anglais. Mais si l’Allemagne va plus loin et fait mieux que la France de 1848, certainement l’idée qui inspirera les débuts de sa révolution sera celle de 1848, comme l’idée qui inspirera la révolution en Russie sera celle de 1789, modifiée jusqu’à un certain point par le mouvement intellectuel de notre siècle.


Sans attacher, d’ailleurs, à ces prévisions plus d’importance qu’elles ne méritent, nous pouvons en conclure ceci : la Révolution prendra un caractère différent chez les diverses nations de l’Europe ; le niveau atteint par rapport à la socialisation des produits ne sera pas le même.

S’ensuit-il que les nations plus avancées doivent mesurer leur pas sur les nations en retard, comme on l’a dit quelquefois ? Attendre que la révolution communiste ait mûri chez toutes les nations civilisées ? — Évidemment non ! Le voudrait-on, d’ailleurs, ce serait impossible : l’histoire n’attend pas les retardataires.

D’autre part, nous ne croyons pas que dans un seul et même pays la révolution se fasse avec l’ensemble que rêvent quelques socialistes. Il est fort probable que si l’une des cinq ou six grandes villes de France — Paris, Lyon, Marseille, Lille, Saint-Étienne, Bordeaux — proclame la Commune, les autres suivront son exemple, et que plusieurs villes moins populeuses en feront autant. Probablement aussi plusieurs bassins miniers, ainsi que certains centres industriels, ne tarderont pas à licencier leurs patrons et à se constituer en groupements libres.

Mais beaucoup de campagnes n’en sont pas encore là : à côté des communes insurgées, elles resteront dans l’expectative et continueront à vivre sous le régime individualiste. Ne voyant l’huissier ni le percepteur venir réclamer les impôts, les paysans ne seront pas hostiles aux insurgés ; tout en profitant de la situation, ils attendront pour régler leurs comptes avec les exploiteurs locaux. Mais, avec cet esprit pratique qui caractérisa toujours les soulèvements agraires (souvenons-nous du labour passionné de 1792) ils s’acharneront à cultiver la terre qu’ils aimeront d’autant plus qu’elle sera dégrevée d’impôts et d’hypothèques.

Quant à l’extérieur, ce sera partout la révolution. Mais la révolution sous des aspects variés. Unitaire ici, là fédéraliste, partout socialiste plus ou moins. Rien d’uniforme.


VI


Mais revenons à notre cité révoltée, et voyons dans quelles conditions elle devra pourvoir à son entretien.

Où prendre les denrées nécessaires, si la nation entière n’a pas encore accepté le communisme ? Telle est la question qui se pose.

Prenons une grande ville française, la capitale, si l’on veut. Paris consomme chaque année des millions de quintaux de céréales, 350,000 bœufs et vaches, 200,000 veaux, 300,000 porcs, et plus de deux millions de moutons, sans compter les animaux abattus. Il faut encore à ce Paris quelque chose comme huit millions de kilos de beurre et 172 millions d’œufs, et tout le reste dans les mêmes proportions.

Les farines et les céréales arrivent des États-Unis, de Russie, de Hongrie, d’Italie, d’Égypte, des Indes. Le bétail est amené d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, — voire même de Roumanie et de Russie. Quant à l’épicerie, il n’y a pas un pays au monde qui ne soit mis à contribution.

Voyons d’abord comment on pourrait s’arranger pour ravitailler Paris, ou toute autre grande cité, des produits qui se cultivent dans les campagnes françaises, et que les agriculteurs ne demandent pas mieux que de livrer à la consommation.

Pour les autoritaires, la question n’offre aucune difficulté. Ils introduiraient d’abord un gouvernement fortement centralisé, armé de tous les organes de coercition : police, armée, guillotine. Ce gouvernement ferait faire la statistique de tout ce qui se récolte en France ; il diviserait le pays en un certain nombre d’arrondissements d’alimentation, et il ordonnerait que telle denrée, en telle quantité, soit transportée en tel endroit, livrée tel jour, à telle station, reçue tel jour par tel fonctionnaire, emmagasinée dans tel magasin, et ainsi de suite.


Eh bien, nous affirmons en pleine conviction que non seulement une pareille solution ne serait pas désirable ; mais qu’en outre elle ne pourrait jamais être mise en pratique. Elle est pure utopie.

On peut rêver un pareil état de choses, plume en main ; mais en pratique, cela devient matériellement impossible ; il faudrait compter sans l’esprit d’indépendance de l’humanité. Ce serait l’insurrection générale : trois ou quatre Vendées au lieu d’une, la guerre des villages contre les villes, la France entière insurgée contre la cité qui oserait imposer ce régime.

Assez d’utopies jacobines ! Voyons si on ne peut pas s’organiser autrement.


En 1793, la campagne affama les grandes villes et tua la Révolution. Il est prouvé cependant que la production des céréales en France n’avait pas diminué en 1792-93 ; tout porte même à croire qu’elle avait augmenté. Mais, après avoir pris possession d’une bonne partie des terres seigneuriales, après avoir récolté sur ces terres, les bourgeois campagnards ne voulurent pas vendre leur blé pour des assignats. Ils le gardaient, en attendant la hausse des prix ou la monnaie d’or. Et ni les mesures les plus rigoureuses des Conventionnels pour forcer les accapareurs à vendre le blé, ni les exécutions n’eurent raison de la grève. On sait cependant, que les commissaires de la Convention ne se gênaient pas pour guillotiner les accapareurs, ni le peuple pour les accrocher aux lanternes ; et cependant le blé restait dans les magasins, et le peuple des villes souffrait de la famine.


Mais qu’offrait-on aux cultivateurs des campagnes en échange de leurs rudes travaux ?

— Des assignats ! Des chiffons de papier dont la valeur tombait tous les jours ; des billets portant cinq cents livres en caractères imprimés, mais sans valeur réelle. Pour un billet de mille livres on ne pouvait plus acheter une paire de bottes ; et le paysan — cela se comprend — ne tenait nullement à échanger une année de labeur contre un morceau de papier qui ne lui aurait même pas permis d’acheter une blouse.

Et tant qu’on offrira au cultivateur du sol un morceau de papier sans valeur, — qu’il s’appelle assignat ou « bon de travail », — il en sera de même. Les denrées resteront à la campagne : la ville ne les aura pas, dût-on recourir de nouveau à la guillotine et aux noyades.

Ce qu’il faut offrir au paysan, ce n’est pas du papier, mais la marchandise dont il a besoin immédiatement. C’est la machine dont il se prive maintenant, à contre-cœur ; c’est le vêtement, un vêtement, qui le garantisse des intempéries. C’est la lampe et le pétrole qui remplace son lumignon ; la bêche, le râteau, la charrue. C’est enfin tout ce que le paysan se refuse aujourd’hui, — non pas qu’il n’en sente le besoin, — mais parce que dans son existence de privations et de labeur exténuant, mille objets utiles lui sont inaccessibles à cause de leur prix.

Que la ville s’applique sur-le-champ à produire ces choses qui manquent au paysan, au lieu de façonner des colifichets pour l’ornement des bourgeoises. Que les machines à coudre de Paris confectionnent des vêtements de travail et du dimanche pour la campagne, au lieu de faire des trousseaux de noce, que l’usine fabrique des machines agricoles, des bêches et des râteaux, au lieu d’attendre que les Anglais nous en envoient en échange de notre vin !

Que la ville expédie aux villages, non des commissaires, ceints d’écharpes rouges ou multicolores, signifiant au paysan le décret de porter ses denrées à tel endroit ; mais qu’elle les fasse visiter par des amis, des frères disant : « Apportez-nous vos produits et prenez dans nos magasins toutes les choses manufacturées qui vous plairont ». Et alors les denrées afflueront de toutes parts. Le paysan gardera ce qu’il lui faut pour vivre, mais il enverra le reste aux travailleurs des villes, dans lesquels — pour la première fois dans le cours de l’histoire — il verra des frères et non des exploiteurs.


On nous dira, peut-être, que cela demande une transformation complète de l’industrie ? — Certainement, oui, pour certaines branches. Mais il y en a mille autres qui pourront se modifier rapidement, de manière à fournir aux paysans le vêtement, la montre, l’ameublement, les ustensiles et les machines simples que la ville lui fait payer si cher en ce moment. Tisserands, tailleurs, fabricants de chaussures, quincailliers, ébénistes et tant d’autres ne trouveront aucune difficulté à laisser la production de luxe pour le travail d’utilité. Il faut seulement que l’on se pénètre bien de la nécessité de cette transformation, qu’on la considère comme un acte de justice et de progrès, qu’on ne se leurre plus de ce rêve si cher aux théoriciens — que la révolution doit se borner à une prise de possession de la plus-value, et que la production et le commerce peuvent rester ce qu’ils sont de nos jours.

Là est, selon nous, toute la question. Offrir au cultivateur en échange de ses produits, non pas des bouts de papier, quelle qu’en soit l’inscription, mais les objets mêmes de consommation dont le cultivateur a besoin. Si cela se fait, les denrées afflueront vers les cités. Si cela n’est pas fait, nous aurons la disette dans les villes et toutes ses conséquences, la réaction et l’écrasement.


VII


Toutes les grandes villes, nous l’avons dit, achètent leur blé, leurs farines, leur viande, non seulement dans les départements, mais encore à l’extérieur. L’étranger envoie à Paris les épices, le poisson et les comestibles de luxe, des quantités considérables de blé et de viande.

Mais, en Révolution, il ne faudra plus compter sur l’étranger ou y compter le moins possible. Si le blé russe, le riz d’Italie ou des Indes et les vins d’Espagne et de Hongrie affluent aujourd’hui sur les marchés de l’Europe occidentale, ce n’est pas que les pays expéditeurs en possèdent trop, ou que ces produits y poussent d’eux-mêmes, comme le pissenlit dans les prés. En Russie, par exemple, le paysan travaille jusqu’à seize heures par jour, et jeûne de trois à six mois chaque année afin d’exporter le blé avec lequel il paie le seigneur et l’État. Aujourd’hui, la police se montre dans les villages russes dès que la récolte est faite et vend la dernière vache, le dernier cheval de l’agriculteur, pour arriérés d’impôts et de rentes aux seigneurs, quand le paysan ne s’exécute pas de bonne grâce en vendant le blé aux exportateurs. Si bien qu’il garde seulement pour neuf mois de blé et vend le reste, afin que sa vache ne soit pas vendue quinze francs. Pour vivre jusqu’à la récolte prochaine, trois mois quand l’année a été bonne, six quand elle a été mauvaise, il mêle de l’écorce de bouleau ou de la graine d’arroche à sa farine, tandis que l’on savoure à Londres les biscuits faits avec son froment.

Mais dès que la révolution viendra, le cultivateur russe gardera le pain pour lui et ses enfants. Les paysans italiens et hongrois feront de même ; espérons aussi que l’Hindou profitera de ces bons exemples, ainsi que les travailleurs des Bonanza-farms en Amérique, à moins que ces domaines ne soient déjà désorganisés par la crise. Il ne faudra donc plus compter sur les apports de blé et de maïs venant de l’extérieur.

Toute notre civilisation bourgeoise étant basée sur l’exploitation des races inférieures et des pays arriérés en industrie, le premier bienfait de la révolution sera déjà de menacer cette « civilisation » en permettant aux races dites inférieures de s’émanciper. Mais cet immense bienfait se traduira par une diminution certaine et considérable des apports de denrées affluant vers les grandes villes de l’Occident.


Pour l’intérieur il est plus difficile de prévoir la marche des affaires.

D’une part le cultivateur profitera certainement de la Révolution pour redresser son dos courbé sur le sol. Au lieu de quatorze à seize heures qu’il travaille aujourd’hui, il aura raison de n’en travailler que la moitié, ce qui pourra avoir pour conséquence l’abaissement de la production des denrées principales, blé et viande.

Mais, d’autre part, il y aura augmentation de la production, dès que le cultivateur ne sera plus forcé de travailler pour nourrir les oisifs. De nouveaux espaces de terrain seront défrichés ; des machines plus parfaites seront mises en train. — « Jamais labour ne fut si vigoureux que celui de 1792 », lorsque le paysan eut repris aux seigneurs la terre qu’il convoitait depuis si longtemps, — nous dit Michelet, en parlant de la Grande Révolution.

Sous peu, la culture intensive deviendra accessible à chaque cultivateur, lorsque la machine perfectionnée et les engrais chimiques et autres seront mis à la portée de la communauté. Mais tout porte à croire qu’aux débuts il pourra y avoir diminution dans la production agricole en France, aussi bien qu’ailleurs.

Le plus sage, en tout cas, serait de tabler sur une diminution des apports, aussi bien de l’intérieur que de l’étranger.


Comment suppléer à ce vide ?

Parbleu ! Se mettre soi-même à le remplir. Inutile de chercher midi à quatorze heures, quand la solution est simple.

Il faut que les grandes villes cultivent la terre, aussi bien que le font les campagnes. Il faut revenir à ce que la biologie appellerait « l’intégration des fonctions ». Après avoir divisé le travail, il faut « intégrer » : c’est la marche suivie dans toute la Nature.

D’ailleurs, — philosophie à part — on y sera amené de par la force des choses. Que Paris s’aperçoive qu’au bout de huit mois il va se trouver à court de blé, — et Paris le cultivera.

La terre ? Elle ne manque pas. C’est surtout autour des grandes villes, — de Paris surtout — que se groupent les parcs et les pelouses des seigneurs, ces millions d’hectares qui n’attendent que le labeur intelligent du cultivateur pour entourer Paris de plaines autrement fertiles, autrement productives que les steppes couvertes d’humus, mais desséchées par le soleil, du midi de la Russie.

Les bras ? Mais à quoi voulez-vous que les deux millions de Parisiens et de Parisiennes s’appliquent quand ils n’auront plus à habiller et à amuser les princes russes, les boyards roumains et les dames de la finance de Berlin ?

Disposant de tout le machinisme du siècle ; disposant de l’intelligence et du savoir technique du travailleur fait à l’usage de l’outil perfectionné ; ayant à leur service les inventeurs, les chimistes et les botanistes, les professeurs du jardin des Plantes, les maraîchers de Gennevilliers, ainsi que l’outillage nécessaire pour multiplier les machines et en essayer de nouvelles ; ayant enfin l’esprit organisateur du peuple de Paris, sa gaieté de cœur, son entrain, — l’agriculture de la Commune anarchiste de Paris sera tout autre que celle des piocheurs de l’Ardenne.

La vapeur, l’électricité, la chaleur du soleil et la force du vent seraient bientôt mises en réquisition. La piocheuse et l’épierreuse à vapeur auraient vite fait le gros travail de préparation, et la terre, attendrie et enrichie, n’attendrait que les soins intelligents de l’homme, et surtout de la femme, pour se couvrir de plantes bien soignées se renouvelant trois, quatre fois par année.

Apprenant l’horticulture avec les hommes du métier ; essayant sur des coins réservés mille moyens divers de culture ; rivalisant entre eux pour atteindre les meilleures récoltes ; retrouvant dans l’exercice physique, sans exténuation, ni sur-travail, les forces qui leur manquent si souvent dans les grandes villes — hommes, femmes et enfants seraient heureux de s’appliquer à ce labeur des champs qui cessera d’être un travail de forçat et deviendra un plaisir, une fête, un renouveau de l’être humain.


— « Il n’y a pas de terres infertiles ! La terre vaut ce que vaut l’homme ! » Voilà le dernier mot de l’agriculture moderne. La terre donne ce qu’on lui demande : il s’agit seulement de le lui demander intelligemment.

Un territoire, fût-il aussi petit que les deux départements de la Seine et de Seine-et-Oise, et eût-il à nourrir une grande ville comme Paris, suffirait pratiquement pour combler les vides que la Révolution pourrait faire autour de lui.

La combinaison de l’agriculture avec l’industrie, l’homme agriculteur et industriel en même temps, c’est à quoi nous amènera nécessairement la Commune communiste, si elle se lance franchement dans la voie de l’expropriation.

Qu’elle aborde seulement cet avenir : ce n’est pas par la famine qu’elle périra ! Le danger n’est pas là : il est dans la couardise d’esprit, dans les préjugés, dans les demi-mesures.

Le danger est là où le voyait Danton, lorsqu’il criait à la France : « De l’audace, de l’audace et encore de l’audace ! » Surtout de l’audace intellectuelle, que ne manquera pas de suivre aussitôt l’audace de la volonté.