La Conquête du pain/Les voies et moyens

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Tresse & Stock (p. 119-129).


LES VOIES ET MOYENS




I


Qu’une société, cité ou territoire, assure à tous ses habitants le nécessaire (et nous allons voir comment la conception du nécessaire pourra s’élargir jusqu’au luxe), elle sera forcément amenée à s’emparer de tout ce qui est indispensable pour produire, c’est-à-dire du sol, des machines, des usines, des moyens de transport, etc. Elle ne manquera pas d’exproprier les détenteurs actuels du capital pour le rendre à la communauté.

En effet, ce que l’on reproche à l’organisation bourgeoise, ce n’est pas seulement que le capitaliste accapare une grande partie des bénéfices de chaque entreprise industrielle et commerciale, lui permettant de vivre sans travailler ; le grief principal, comme nous l’avons déjà remarqué, est que toute la production a pris une direction absolument fausse, puisqu’elle ne se fait pas en vue d’assurer le bien-être à tous : là est sa condamnation.

Et qui plus est, il est impossible que la production marchande se fasse pour tous. Le vouloir, serait demander au capitaliste de sortir de ses attributions et de remplir une fonction qu’il ne peut pas remplir sans cesser d’être ce qu’il est, entrepreneur privé, poursuivant son enrichissement. L’organisation capitaliste, basée sur l’intérêt personnel de chaque entrepreneur, pris séparément, a donné à la société tout ce qu’on pouvait en espérer : elle a accru la force productive du travailleur. Profitant de la révolution opérée dans l’industrie par la vapeur, le développement soudain de la chimie et de la mécanique et les inventions du siècle, le capitaliste s’est appliqué, dans son propre intérêt, à accroître le rendement du travail humain, et il y a réussi dans une très grande mesure. Mais lui donner une autre mission serait tout à fait déraisonnable. Vouloir, par exemple, qu’il utilise ce rendement supérieur du travail dans l’intérêt de toute la société, serait lui demander de la philanthropie, de la charité, et une entreprise capitaliste ne peut pas être fondée sur la charité.

C’est à la société maintenant de généraliser cette productivité supérieure, limitée aujourd’hui à certaines industries, et de l’appliquer dans l’intérêt de tous. Mais il est évident que pour garantir à tous le bien-être, la société doit reprendre possession de tous les moyens de production.

Les économistes nous rappelleront sans doute, — ils aiment à le rappeler — le bien-être relatif d’une certaine catégorie d’ouvriers jeunes, robustes, habiles dans certaines branches spéciales de l’industrie. C’est toujours cette minorité que l’on nous désigne avec orgueil. Mais ce bien-être même — apanage de quelques-uns — leur est-il assuré ? Demain, l’incurie, l’imprévoyance ou l’avidité de leurs maîtres jetteront peut-être ces privilégiés sur le pavé, et ils paieront alors par des mois et des années de gêne ou de misère la période d’aisance dont ils avaient joui. Que d’industries majeures (étoffes, fer, sucre, etc.), sans parler des industries éphémères, n’avons-nous pas vu chômer et languir, tour à tour, soit à la suite de spéculations, soit en conséquence des déplacements naturels du travail, soit enfin par l’effet de la concurrence, suscitée par les capitalistes mêmes ! Toutes les industries principales du tissage et de la mécanique ont passé récemment par cette crise : que dire alors de celles dont le caractère distinctif est la périodicité du chômage !


Que dire encore du prix auquel s’achète le bien-être relatif de quelques catégories d’ouvriers ? Car c’est bien par la ruine de l’agriculture, par l’exploitation éhontée du paysan et par la misère des masses qu’il est obtenu. En regard de cette faible minorité de travailleurs jouissant d’une certaine aisance, combien de millions d’êtres humains vivent au jour le jour, sans salaire assuré, prêts à se porter où on les demandera ; combien de paysans travailleront quatorze heures par jour pour une médiocre pitance ! Le capital dépeuple la campagne, exploite les colonies et les pays dont l’industrie est peu développée ; il condamne l’immense majorité des ouvriers à rester sans éducation technique, médiocres dans leur métier même. L’état florissant d’une industrie s’achète constamment par la ruine de dix autres.

Et ce n’est pas un accident : c’est une nécessité du régime capitaliste. Pour être à même de rétribuer quelques catégories d’ouvriers, il faut aujourd’hui que le paysan soit la bête de somme de la société ; il faut que la campagne soit désertée pour la ville ; il faut que les petits métiers s’agglomèrent dans les faubourgs infects des grandes cités, et fabriquent presque pour rien les mille objets de peu de valeur qui mettent les produits de la grande manufacture à la portée des acheteurs au salaire médiocre : pour que le mauvais drap puisse s’écouler en habillant des travailleurs pauvrement payés, il faut que le tailleur se contente d’un salaire de meurt-de-faim ! Il faut que les pays arriérés de l’Orient soient exploités par ceux de l’Occident pour que, dans quelques industries privilégiées, le travailleur ait, sous le régime capitaliste, une espèce d’aisance limitée.


Le mal de l’organisation actuelle n’est donc pas dans ce que la « plus-value » de la production passe au capitaliste, — ainsi que l’avaient dit Rodbertus et Marx, — rétrécissant ainsi la conception socialiste et les vues d’ensemble sur le régime du capital. — La plus-value elle-même n’est qu’une conséquence de causes plus profondes. Le mal est dans ce qu’il peut y avoir une « plus-value » quelconque, au lieu d’un simple surplus non consommé par chaque génération ; car pour qu’il y ait « plus-value », il faut que des hommes, des femmes et des enfants, soient obligés par la faim de vendre leurs forces de travail pour une partie minime de ce que ces forces produisent et, surtout, de ce qu’elles sont capables de produire.

Mais ce mal durera tant que ce qui est nécessaire à la production sera la propriété de quelques-uns seulement. Tant que l’homme sera forcé de payer un tribut au détenteur pour avoir le droit de cultiver le sol ou de mettre une machine en mouvement, et que le propriétaire sera libre de produire ce qui lui promet les plus grands bénéfices plutôt que la plus grande somme des objets nécessaires à l’existence, le bien-être ne pourra être assuré que temporairement au très petit nombre, et sera acheté chaque fois par la misère d’une partie de la société. Il ne suffit pas, en effet, de distribuer à parts égales les bénéfices qu’une industrie parvient à réaliser, si l’on doit en même temps exploiter d’autres milliers d’ouvriers. Il s’agit de produire, avec la moindre perte possible de forces humaines, la plus grande somme possible des produits les plus nécessaires au bien-être de tous.

Cette vue d’ensemble ne saurait être du ressort d’un propriétaire privé. Et c’est pourquoi la société tout entière, la prenant pour idéal, sera forcée d’exproprier tout ce qui sert à procurer l’aisance en produisant les richesses. Il faudra qu’elle s’empare du sol, des usines, des mines, des moyens de communication, etc., et que, en outre, elle étudie ce qu’il faut produire dans l’intérêt de tous, ainsi que les voies et moyens de production.


II


— Combien d’heures de travail par jour l’homme devra-t-il fournir pour assurer à sa famille une riche nourriture, une maison confortable et les vêtements nécessaires ? Cette question a souvent préoccupé les socialistes, et ils admettent généralement qu’il suffirait de quatre ou cinq heures par jour, — à condition, bien entendu, que tout le monde travaillât. — À la fin du siècle passé, Benjamin Franklin s’arrêtait à la limite de cinq heures ; et si les besoins de confort ont augmenté depuis, la force de production a augmenté aussi, beaucoup plus rapidement.


Dans un autre chapitre, en parlant de l’agriculture, nous verrons tout ce que la terre peut donner à l’homme qui la cultive raisonnablement, au lieu de jeter la semence au hasard sur un sol mal labouré, ainsi que cela se pratique aujourd’hui. Dans les grandes fermes de l’Ouest américain, qui couvrent des dizaines de lieues carrées, mais dont le terrain est beaucoup plus pauvre que le sol amendé des pays civilisés, on n’obtient que 12 à 18 hectolitres à l’hectare, c’est-à-dire, la moitié du rendement des fermes de l’Europe et des États de l’Est américain. Et cependant, grâce aux machines qui permettent à deux hommes de labourer en un jour deux hectares et demi, cent hommes en un an produisent tout ce qu’il faut pour livrer à domicile le pain de dix mille personnes pendant toute une année.

Il suffirait ainsi à un homme de travailler dans les mêmes conditions pendant trente heures, soit six demi-journées de cinq heures chacune, pour avoir du pain toute l’année, — et trente demi-journées pour l’assurer à une famille de cinq personnes.

Et nous prouverons aussi, par des données prises dans la pratique actuelle, que si l’on avait recours à la culture intensive, moins de soixante demi-journées de travail pourraient assurer à toute la famille le pain, la viande, les légumes et même les fruits de luxe.


D’autre part, en étudiant les prix auxquels reviennent aujourd’hui les maisons ouvrières, bâties dans les grandes villes, on peut s’assurer que, pour avoir dans une grande ville anglaise une maisonnette séparée, comme on en bâtit pour les ouvriers, il suffirait de 1400 à 1800 journées de travail de cinq heures. Et comme une maison de ce genre dure cinquante années, au moins, il en résulte que 28 à 36 demi-journées par an procurent à la famille un logement salubre, assez élégant, et pourvu de tout le confort nécessaire, tandis qu’en louant le même logement chez un patron l’ouvrier le paie de 75 à 100 journées de travail par année.

Remarquons que ces chiffres représentent le maximum de ce que coûte aujourd’hui le logement en Angleterre, étant donnée l’organisation vicieuse de nos sociétés. En Belgique, on a bâti des cités ouvrières à bien meilleur compte. Tout considéré, on peut affirmer que dans une société bien organisée, une trentaine ou une quarantaine de demi-journées de travail par an suffisent pour garantir un logement tout à fait confortable.


Reste le vêtement. Ici le calcul est presque impossible, parce que les bénéfices réalisés sur les prix de vente par une nuée d’intermédiaires échappent à l’appréciation. Ainsi, prenez le drap, par exemple, et additionnez tous les prélèvements faits par le propriétaire du pré, le possesseur de moutons, le marchand de laine et tous leurs intermédiaires, jusqu’aux compagnies de chemins de fer, aux filateurs et aux tisseurs, marchands de confection, vendeurs et commissionnaires, et vous vous ferez une idée de ce qui se paie pour chaque vêtement à toute une nuée de bourgeois. C’est pourquoi il est absolument impossible de dire combien de journées de travail représente un pardessus que vous payez cent francs dans un grand magasin de Paris.

Ce qui est certain, c’est qu’avec les machines actuelles, on parvient à fabriquer des quantités vraiment incroyables d’étoffes.

Quelques exemples suffiront. Ainsi aux États-Unis, dans 751 manufactures de coton (filage et tissage), 175,000 ouvriers et ouvrières produisent 1 milliard 939 millions 400,000 mètres de cotonnades, plus une très grande quantité de filés. Les cotonnades seules donneraient une moyenne dépassant 11,000 mètres en 300 journées de travail, de neuf heures et demie chacune, soit 40 mètres de cotonnades en dix heures. En admettant qu’une famille emploie 200 mètres par année, ce qui serait beaucoup, cela équivaudrait à cinquante heures de travail ; soit, dix demi-journées de cinq heures chacune. Et on aurait les filés en plus, — c’est-à-dire, du fil à coudre et du fil pour tramer le drap et fabriquer des étoffes de laine mélangées de coton.

Quant aux résultats obtenus par le tissage seul, la statistique officielle des États-Unis nous apprend que si, en 1870, un ouvrier travaillant 13 à 14 heures par jour, faisait 9500 mètres de cotonnade blanche par an, il en tissait, treize ans plus tard (1886), 27,000 mètres en ne travaillant que 55 heures par semaine. Même dans les cotonnades imprimées on obtenait, tissage et impression compris, 29.150 mètres pour 2.669 heures de travail par an ; soit, à peu près 11 mètres à l’heure. Ainsi, pour avoir ses 200 mètres de cotons blancs et imprimés, il suffirait de travailler moins de vingt heures par an.

Il est bon de faire remarquer que la matière première arrive dans ces manufactures à peu près telle qu’elle vient des champs, et que la série des transformations subies par la pièce avant de se changer en étoffe se trouve achevée dans le laps de ces vingt heures. Mais pour acheter ces 200 mètres dans le commerce, un ouvrier bien rétribué devrait fournir, au bas mot, 10 à 15 journées de travail de dix heures chacune, soit 100 à 150 heures. Et quant au paysan anglais, il lui faudrait peiner un mois, ou un peu plus, pour se procurer ce luxe.


On voit déjà par cet exemple qu’avec cinquante demi-journées de travail par an on pourrait, dans une société bien organisée, se vêtir mieux que les petits bourgeois ne s’habillent aujourd’hui.

Mais, avec tout cela, il ne nous a fallu que soixante demi-journées de cinq heures de travail pour nous procurer les produits de la terre, quarante pour l’habitation et cinquante pour le vêtement, ce qui ne fait encore que la moitié de l’année, puisque, en déduisant les fêtes, l’année représente trois cents journées de travail.

Restent encore cent cinquante demi-journées ouvrables dont on pourrait se servir pour les autres nécessités de la vie : vin, sucre, café ou thé, meubles, transports, etc., etc.

Il est évident que ces calculs sont approximatifs, mais ils peuvent être aussi confirmés d’une autre manière. Lorsque nous comptons, dans les nations policées, ceux qui ne produisent rien, ceux qui travaillent dans des industries nuisibles, condamnées à disparaître, ceux enfin qui se placent en intermédiaires inutiles, nous constatons que dans chaque nation le nombre de producteurs proprement dits pourrait être doublé. Et si, au lieu de chaque dix personnes, vingt étaient occupées à la production du nécessaire, et si la société se souciait davantage d’économiser les forces humaines, ces vingt personnes n’auraient à travailler que cinq heures par jour, sans que rien diminuât de la production. Et il suffirait de réduire le gaspillage des forces humaines au service des familles riches, ou de cette administration, qui compte un fonctionnaire sur dix habitants, et d’utiliser ces forces à augmenter la productivité de la nation, pour borner à quatre et même à trois les heures de travail, à condition, il est vrai, de se contenter de la production actuelle.


Voilà pourquoi, en nous appuyant sur les considérations que nous venons d’étudier ensemble, nous pouvons poser la conclusion suivante :

Supposez une société, comprenant plusieurs millions d’habitants engagés dans l’agriculture et une grande variété d’industries, Paris, par exemple, avec le département de Seine-et-Oise. Supposez que dans cette société, tous les enfants apprennent à travailler de leurs bras aussi bien que de leurs cerveaux. Admettez enfin que tous les adultes, sauf les femmes occupées à l’éducation des enfants, s’engagent à travailler cinq heures par jour de l’âge de vingt ou vingt-deux ans à celui de quarante-cinq ou cinquante, et qu’ils s’emploient à des occupations au choix, en n’importe quelle branche des travaux humains considérés comme nécessaires. Une pareille société pourrait en retour, garantir le bien-être à tous ses membres, — c’est-à-dire, une aisance autrement réelle que celle dont jouit aujourd’hui la bourgeoisie. — Et chaque travailleur de cette société disposerait en outre d’au moins cinq heures par jour qu’il pourrait consacrer à la science, à l’art, et aux besoins individuels qui ne rentreraient pas dans la catégorie du nécessaire, sauf à introduire plus tard dans cette catégorie, lorsque la productivité de l’homme augmenterait, tout ce qui est encore aujourd’hui considéré comme luxueux ou inaccessible.