La Conquête du pain/Les besoins de luxe

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Tresse & Stock (p. 131-151).


LES BESOINS DE LUXE




I


L’homme n’est cependant pas un être qui puisse vivre exclusivement pour manger, boire et se procurer un gîte. Dès qu’il aura satisfait aux exigences matérielles, les besoins auxquels on pourrait attribuer un caractère artistique se produiront d’autant plus ardents. Autant d’individus, autant de désirs ; et plus la société est civilisée, plus l’individualité est développée, plus ces désirs sont variés.

Aujourd’hui même on voit des hommes et des femmes se refuser le nécessaire pour acquérir telle bagatelle, pour se ménager tel plaisir, telle jouissance intellectuelle ou matérielle. Un chrétien, un ascète, peuvent réprouver ces désirs de luxe ; mais en réalité ce sont précisément ces bagatelles qui rompent la monotonie de l’existence, qui la rendent agréable. La vie vaudrait-elle la peine d’être vécue avec tous ses chagrins inévitables, si jamais, en dehors du travail quotidien, l’homme ne pouvait se procurer un seul plaisir selon ses goûts individuels ?

Si nous voulons la révolution sociale, c’est certainement, en premier lieu, pour assurer le pain à tous ; pour métamorphoser cette société exécrable, où nous voyons chaque jour des travailleurs robustes marcher les bras ballants faute d’avoir trouvé un patron qui veuille bien les exploiter ; des femmes et des enfants rôder la nuit sans abri ; des familles entières réduites au pain sec ; des enfants, des hommes et des femmes mourir faute de soins, sinon de nourriture. C’est pour mettre fin à ces iniquités que nous nous révoltons.

Mais nous attendons autre chose de la Révolution. Nous voyons que le travailleur, forcé de lutter péniblement pour vivre, est réduit à ne jamais connaître ces hautes jouissances — les plus hautes qui soient accessibles à l’homme — de la science et, surtout, de la découverte scientifique, de l’art et surtout de la création artistique. C’est pour assurer à tout le monde ces joies, réservées aujourd’hui au petit nombre, c’est pour lui laisser le loisir, la possibilité de développer ses capacités intellectuelles, que la Révolution doit garantir à chacun le pain quotidien. Le loisir, — après le pain, — voilà le but suprême.

Certainement, aujourd’hui, lorsque des êtres humains, par centaines de mille, manquent de pain, de charbon, de vêtement et d’abri, le luxe est un crime : pour le satisfaire il faut que l’enfant du travailleur manque de pain ! Mais dans une société où tous mangeront à leur faim, les besoins de ce que nous appelons luxe aujourd’hui ne seront que plus vifs. Et, comme tous les hommes ne peuvent pas et ne doivent pas se ressembler (la variété des goûts et des besoins, est la principale garantie du progrès de l’humanité), il y aura toujours, et il est désirable qu’il y ait toujours, des hommes et des femmes dont les besoins seront au-dessus de la moyenne dans une direction quelconque.

Tout le monde ne peut pas avoir besoin d’un télescope ; car, lors même que l’instruction serait générale, il y a des personnes qui préfèrent les études microscopiques à celles du ciel étoilé. Il y en a qui aiment les statues, et d’autres les toiles des maîtres ; tel individu n’a d’autre ambition que celle de posséder un excellent piano, tandis que l’autre se contente d’une guimbarde. Le paysan décore sa chambre avec une image d’Épinal, et si son goût se développait, il voudrait avoir une belle gravure. Aujourd’hui, celui qui a des besoins artistiques ne peut les satisfaire, à moins de se trouver héritier d’une grande fortune ; mais en « travaillant ferme » et en s’appropriant un capital intellectuel qui lui permettra de prendre une profession libérale, toujours a-t-il l’espoir de satisfaire un jour plus ou moins ses goûts. Aussi reproche-t-on d’ordinaire à nos sociétés communistes idéales d’avoir pour unique objectif la vie matérielle de chaque individu : « Vous aurez peut-être le pain pour tous, nous dit-on, mais vous n’aurez pas dans vos magasins communaux de belles peintures, des instruments d’optique, des meubles de luxe, des parures, — bref, ces mille choses qui servent à satisfaire la variété infinie des goûts humains. — Et vous supprimez, par cela même, toute possibilité de se procurer quoi que ce soit en dehors du pain et de la viande que la Commune peut offrir à tous, et de la toile grise dont vous allez vêtir toutes vos citoyennes. »

Voilà l’objection qui se dresse devant tous les systèmes communistes — objection que les fondateurs des jeunes sociétés qui allaient s’établir dans les déserts américains, n’ont jamais su comprendre. Ils croyaient que si la communauté a pu se procurer assez de drap pour habiller tous les sociétaires, une salle de concert où les « frères » peuvent écorcher un morceau de musique, ou représenter de temps en temps une pièce de théâtre, tout est dit. Ils oubliaient que le sens artistique existe tout aussi bien chez le cultivateur que chez le bourgeois, et que si les formes du sentiment varient suivant la différence de culture, le fond en est toujours le même. Et la communauté avait beau garantir le pot-au-feu ; elle avait beau supprimer dans l’éducation tout ce qui pouvait développer l’individualité ; elle avait beau imposer la Bible pour toute lecture, les goûts individuels se faisaient jour avec le mécontentement général ; les petites querelles surgissaient sur la question d’acheter un piano ou des instruments de physique ; et les éléments de progrès tarissaient : la société ne pouvait vivre qu’à condition de tuer tout sentiment individuel, toute tendance artistique, tout développement.


La Commune anarchiste serait-elle entraînée dans la même voie ?

— Évidemment, non ! pourvu qu’elle comprenne et cherche à satisfaire toutes les manifestations de l’esprit humain en même temps qu’elle assure la production de tout ce qui est nécessaire à la vie matérielle.


II


Nous avouons franchement que lorsque nous songeons aux abîmes de misère et de souffrances qui nous entourent ; lorsque nous entendons les refrains déchirants d’ouvriers qui parcourent les rues en demandant du travail, — il nous répugne de discuter cette question : comment fera-t-on, dans une société où tout le monde aura mangé à sa faim, pour satisfaire telle personne désireuse de posséder une porcelaine de Sèvres ou un habit de velours ?

Pour toute réponse, nous sommes tentés de dire : assurons le pain d’abord. Quant à la porcelaine et au velours, on verra plus tard !

Mais puisqu’il faut bien reconnaître qu’en dehors des aliments, l’homme a d’autres besoins ; et puisque la force de l’Anarchie est précisément dans ce qu’elle comprend toutes les facultés humaines et toutes les passions, et n’en ignore aucune, nous allons dire en peu de mots comment on pourrait s’arranger pour satisfaire aux besoins intellectuels et artistiques de l’homme.

En travaillant cinq ou quatre heures par jour jusqu’à l’âge de 45 à 50 ans, avons-nous dit, l’homme pourrait aisément produire tout ce qui est nécessaire pour garantir l’aisance à la société.

Mais la journée de l’homme habitué au travail et s’attelant à une machine n’est pas de cinq heures ; elle est de dix heures, trois cents jours par an, et toute sa vie. Ainsi est tuée la santé et s’émousse l’intelligence. Cependant quand on peut varier ses occupations, et surtout alterner le labeur manuel avec le travail intellectuel, on reste occupé volontiers, sans se fatiguer, dix et douze heures. C’est normal. L’homme qui aura fait quatre ou cinq heures de travail manuel nécessaire pour vivre, — aura encore devant lui cinq ou six heures qu’il cherchera à remplir selon ses goûts. Et ces cinq ou six heures par jour lui donneront pleine possibilité de se procurer, en s’associant à d’autres, tout ce qu’il voudra, en dehors du nécessaire assuré à tous.


Il se déchargera d’abord, soit dans les champs, soit dans les usines, du travail qu’il devra à la société pour sa part de contribution à la production générale. Et il emploiera l’autre moitié de sa journée, de sa semaine, ou de son année, à la satisfaction de ses besoins artistiques ou scientifiques.

Mille sociétés naîtront, répondant à tous les goûts et à toutes les fantaisies possibles.

Les uns, par exemple, pourront donner leurs heures de loisir à la littérature. Alors ils se formeront en groupes comprenant des écrivains, des compositeurs, des imprimeurs, des graveurs et des dessinateurs, tous poursuivant un but commun : la propagation des idées qui leurs sont chères.

Aujourd’hui, l’écrivain sait qu’il y a une bête de somme, l’ouvrier, auquel il peut confier, à raison de trois ou quatre francs par jour, l’impression de ses livres, mais ne se soucie guère de savoir ce qu’est une imprimerie. Si le compositeur est empoisonné par la poussière de plomb, et si l’enfant qui sert la machine meurt d’anémie, — n’y a-t-il pas d’autres misérables pour les remplacer ?

Mais, lorsqu’il n’y aura plus de meurt-de-faim prêts à vendre leurs bras pour une maigre pitance ; lorsque l’exploité d’hier aura reçu l’instruction et qu’il aura ses idées à coucher sur le papier et à communiquer aux autres, force sera aux littérateurs et aux savants de s’associer entre eux pour imprimer leur prose ou leurs vers.

Tant que l’écrivain considérera la blouse et le travail manuel comme un indice d’infériorité, il lui semblera stupéfiant de voir un auteur composer lui-même son livre en caractères de plomb. N’a-t-il pas la salle de gymnastique ou le domino pour se délasser ? Mais lorsque l’opprobre qui s’attache au travail manuel aura disparu ; lorsque tous seront forcés d’user de leurs bras, n’ayant plus sur qui s’en décharger, oh, alors les écrivains, ainsi que leurs admirateurs et admiratrices, apprendront vite l’art de manier le composteur ou l’appareil à caractères ; ils connaîtront la jouissance de venir tous ensemble — tous appréciateurs de l’œuvre qui s’imprime — la composer et la voir sortir, la tirer, belle de sa pureté virginale, d’une machine rotative. Ces superbes machines — instruments de torture pour l’enfant qui les sert aujourd’hui du matin au soir — deviendront une source de jouissances pour ceux qui les emploieront afin de donner des voix à la pensée de leur auteur favori.

La littérature y perdra-t-elle quelque chose ? Le poète sera-t-il moins poète après avoir travaillé dans les champs, ou collaboré de ses mains à multiplier son œuvre ? Le romancier perdra-t-il de sa connaissance du cœur humain après avoir coudoyé l’homme dans l’usine, dans la forêt, au tracé d’une route et dans l’atelier ? Poser ces questions, c’est y répondre.

Certains livres seront peut-être moins volumineux ; mais on imprimera moins de pages pour dire plus. Peut-être publiera-t-on moins de maculature ; mais ce qui sera imprimé sera mieux lu, mieux apprécié. Le livre s’adressera à un cercle plus vaste de lecteurs plus instruits, plus aptes à le juger.

D’ailleurs, l’art de l’imprimerie, qui a si peu progressé depuis Gutemberg, en est encore à son enfance. Il faut encore mettre deux heures à composer en lettres mobiles ce qui s’écrit en dix minutes, et on cherche des procédés plus expéditifs de multiplier la pensée. On les trouvera.

Ah, si chaque écrivain avait à prendre sa part dans l’impression de ses bouquins ! Quel progrès l’imprimerie aurait-elle déjà fait ! Nous n’en serions plus aux lettres mobiles du xviie siècle.


Est-ce un rêve que nous faisons ? — Certainement pas pour ceux qui ont observé et réfléchi. En ce moment même, la vie nous pousse déjà dans cette direction.


III


Est-ce rêver que de concevoir une société où tous étant devenus producteurs, tous recevant une instruction qui leur permette de cultiver les sciences ou les arts, et tous ayant le loisir de le faire, s’associent entre eux pour publier leurs travaux en apportant leur part de travail manuel ?

En ce moment même on compte déjà par milliers et milliers les sociétés savantes, littéraires et autres. Ces sociétés sont cependant bien des groupements volontaires, entre gens s’intéressant à telle branche du savoir, associés pour publier leurs travaux. Les auteurs qui collaborent aux recueils scientifiques ne sont pas payés. Les recueils ne se vendent pas : ils s’envoient gratuitement, dans tous les coins du globe, à d’autres sociétés, qui cultivent les mêmes branches du savoir. Certains membres de la société y insèrent une note d’une page résumant telle observation ; d’autres y publient des travaux étendus, fruits de longues années d’étude ; tandis que d’autres se bornent à les consulter comme points de départ de nouvelles recherches. Ce sont bien des associations entre auteurs et lecteurs pour la production de travaux auxquels tous prennent intérêt.

Il est vrai que la société savante — tout comme le journal d’un banquier — s’adresse à l’éditeur qui embauche des ouvriers pour faire le travail de l’impression. Des gens exerçant des professions libérales méprisent le travail manuel qui, en effet, s’accomplit aujourd’hui dans des conditions absolument abrutissantes. Mais une société dispensant à chacun de ses membres l’instruction large, philosophique et scientifique, saura organiser le travail corporel de manière à en faire l’orgueil de l’humanité ; et la société savante deviendra une association de chercheurs, d’amateurs et d’ouvriers, tous connaissant un métier domestique et tous s’intéressant à la science.

Si c’est, par exemple, la géologie qui les occupe ils contribueront tous à explorer les couches terrestres ; tous apporteront leur part de recherches. Dix mille observateurs au lieu de cent feront plus en une année qu’on en fait de nos jours en vingt ans. Et lorsqu’il s’agira de publier les divers travaux, dix mille hommes et femmes, versés dans les différents métiers, seront là, pour dresser les cartes, graver les dessins, composer le texte, l’imprimer. Joyeusement, tous ensemble, ils donneront leurs loisirs, en été à l’exploration, en hiver au travail de l’atelier. Et lorsque leurs travaux auront paru, ils ne trouveront plus cent lecteurs seulement : ils en trouveront dix mille, tous intéressés à l’œuvre commune.

C’est d’ailleurs la marche du progrès qui nous indique cette voie.

Aujourd’hui même, quand l’Angleterre a voulu se donner un grand dictionnaire de sa langue, elle n’a pas attendu qu’il naquît un Littré pour consacrer sa vie à cette œuvre. Elle a fait appel aux volontaires, et mille personnes se sont offertes spontanément et gratuitement, pour fouiller les bibliothèques, et terminer en peu d’années un travail auquel la vie entière d’un homme n’aurait pas suffi. Dans toutes les branches de l’activité intelligente, le même esprit se fait jour ; et il faudrait bien peu connaître l’humanité pour ne pas deviner que l’avenir s’annonce dans ces tentatives de travail collectif, en lieu et place du travail individuel.

Pour que cette œuvre fût vraiment collective, il aurait fallu l’organiser de manière à ce que cinq mille volontaires, auteurs, imprimeurs et correcteurs eussent travaillé en commun ; mais ce pas en avant a été fait, grâce à l’initiative de la presse socialiste qui nous offre déjà des exemples de travail manuel et intellectuel combinés. Il arrive souvent de voir l’auteur d’un article l’imprimer lui-même pour les journaux de combat. L’essai est encore minime, microscopique si l’on veut : mais il montre la voie dans laquelle marchera l’avenir.


C’est la voie de la liberté. À l’avenir, lorsqu’un homme aura à dire quelque chose d’utile, une parole qui dépasse les idées de son siècle, il ne cherchera pas un éditeur qui veuille bien lui avancer le capital nécessaire. Il cherchera des collaborateurs parmi ceux qui connaîtront le métier et auront saisi la portée de l’œuvre nouvelle. Et ensemble ils publieront le livre ou le journal.

La littérature et le journalisme cesseraient alors d’être un moyen de faire fortune et de vivre aux dépens d’autrui. Y a-t-il quelqu’un qui connaisse la littérature et le journalisme et qui n’appelle de ses vœux une époque où la littérature pourra enfin s’affranchir de ceux qui la protégeaient jadis, de ce qui l’exploitent maintenant, et de la foule qui, à part de rares exceptions, la paie en raison directe de sa banalité et de la facilité avec laquelle elle s’accommode au mauvais goût du grand nombre ?

Les lettres et la science ne prendront leur vraie place dans l’œuvre du développement humain que le jour où, libres de tout servage mercenaire, elles seront exclusivement cultivées par ceux qui les aiment et pour ceux qui les aiment.


IV


La littérature, la science et l’art doivent être servis par des volontaires. C’est à cette condition seulement qu’ils parviendront à s’affranchir du joug de l’État, du Capital et de la médiocrité bourgeoise qui les étouffent.

Quels moyens le savant a-t-il aujourd’hui de faire les recherches qui l’intéressent ? — Demander le secours de l’État, qui ne peut être accordé à plus d’un aspirant sur cent et que nul n’obtiendra s’il ne s’engage ostensiblement à battre les sentiers frayés et à marcher dans les vieilles ornières ! Souvenons-nous de l’Institut de France condamnant Darwin, de l’Académie de Saint-Pétersbourg repoussant Mendéléïeff, et de la Société Royale de Londres refusant de publier, comme « peu scientifique » le mémoire de Joule qui contenait la détermination de l’équivalent mécanique de la chaleur[1].

C’est pourquoi toutes les grandes recherches, toutes les découvertes révolutionnant la science ont été faites en dehors des Académies et des Universités, soit par des gens assez riches pour rester indépendants, comme Darwin et Lyell, soit par des hommes qui minaient leur santé en travaillant dans la gêne et trop souvent dans la misère, faute de laboratoire, perdant un temps infini et ne pouvant se procurer les instruments ou les livres nécessaires pour continuer leurs recherches, mais persévérant contre toute espérance, et souvent même mourant à la peine. Leur nom est légion.


D’ailleurs, le système de secours accordés par l’État est si mauvais que de tout temps la science a cherché à s’en affranchir. C’est précisément pour cela que l’Europe et l’Amérique sont couvertes de milliers de sociétés savantes, organisées et maintenues par des volontaires. Quelques-unes ont pris un développement si formidable que toutes les ressources des sociétés subventionnées et toutes les richesses des banquiers ne suffiraient pas à l’achat de leurs trésors. Aucune institution gouvernementale n’est aussi riche que la Société Zoologique de Londres, qui n’est entretenue que par des cotisations volontaires.

Elle n’achète pas les animaux qui, par milliers, peuplent ses jardins : ils lui sont envoyés par d’autres sociétés et par des collectionneurs du monde entier : un jour, c’est un éléphant, don de la société zoologique de Bombay ; un autre jour c’est un hippopotame et un rhinocéros offerts par des naturalistes égyptiens, et ces magnifiques présents se renouvellent journellement arrivant sans cesse des quatre coins du globe : oiseaux, reptiles, collections d’insectes, etc. Ces envois comprennent souvent des animaux que l’on n’achèterait pas pour tout l’or du monde : tel d’entre eux fut capturé au péril de la vie, par un voyageur qui s’y est attaché comme à un enfant, et qui le donne à la Société parce qu’il est sûr de l’y voir bien soigné. Le prix d’entrée payé par les visiteurs, et ils sont innombrables, suffit à l’entretien de cette immense ménagerie.

Ce qui manque seulement au jardin zoologique de Londres et à d’autres sociétés du même genre, c’est que les contributions ne s’acquittent point par le travail volontaire ; c’est que les gardiens et très nombreux employés de cet immense établissement ne soient pas reconnus comme membres de la société ; c’est que d’aucuns n’aient d’autre mobile pour le devenir que pouvoir inscrire sur leurs cartes les initiales cabalistiques de F. Z. S. (membre de la Société Zoologique). En un mot ce qui fait défaut, c’est l’esprit de fraternité et de solidarité.


On peut dire pour les inventeurs en général ce que l’on a dit pour les savants. Qui ne sait au prix de quelles souffrances presque toutes les grandes inventions ont pu se faire jour ! Nuits blanches, privation de pain pour la famille, manque d’outils et de matières premières pour les expériences, c’est l’histoire de presque tous ceux qui ont doté l’industrie de ce qui fait l’orgueil, le seul juste, de notre civilisation.

Mais, que faut-il pour sortir de ces conditions que tout le monde s’accorde à trouver mauvaises ? On a essayé la patente et on en connaît les résultats. L’inventeur affamé la vend pour quelques francs, et celui qui n’a fait que prêter le capital empoche les bénéfices, souvent énormes, de l’invention. En outre, le brevet isole l’inventeur. Il l’oblige à tenir secrètes ses recherches, qui souvent n’aboutissent qu’à un tardif avortement ; tandis que la plus simple suggestion, venant d’un autre cerveau moins absorbé par l’idée fondamentale, suffit quelquefois pour féconder l’invention, et la rendre pratique. Comme toute autorité, la patente ne fait qu’enrayer les progrès de l’industrie.

Injustice criante en théorie, — la pensée ne pouvant pas être brevetée, — le brevet, comme résultat pratique, est un des grands obstacles au développement rapide de l’invention.


Ce qu’il faut pour favoriser le génie de la découverte, c’est d’abord le réveil de la pensée ; c’est l’audace de conception que toute notre éducation contribue à alanguir ; c’est le savoir répandu à pleines mains, qui centuple le nombre des chercheurs ; c’est enfin la conscience que l’humanité va faire un pas en avant, car c’est le plus souvent l’enthousiasme, ou quelquefois l’illusion du bien, qui a inspiré tous les grands bienfaiteurs.

La révolution sociale seule peut donner ce choc à la pensée, cette audace, ce savoir, cette conviction de travailler pour tous.

C’est alors qu’on verra de vastes usines pourvues de force motrice et d’instruments de toute sorte, d’immenses laboratoires industriels ouverts à tous les chercheurs. C’est là qu’ils viendront travailler à leur rêve après s’être acquittés de leurs devoirs envers la société ; là qu’ils passeront leurs cinq à six heures de loisir ; là qu’ils feront leurs expériences ; là qu’ils trouveront d’autres camarades, experts en d’autres branches de l’industrie et venant étudier aussi quelque problème difficile : ils pourront s’entraider, s’éclairer mutuellement, faire jaillir enfin du choc des idées et de leur expérience la solution désirée. Et encore une fois, ce n’est pas un rêve ! Solanoï Gorodok de Pétersbourg en a déjà donné une réalisation, partielle du moins sous le rapport technique. C’est une usine admirablement outillée et ouverte à tout le monde : on y peut disposer gratuitement des instruments et de la force motrice ; le bois seul et les métaux sont comptés au prix de revient. Mais les ouvriers n’y viennent que le soir, épuisés par dix heures de travail à l’atelier. Et ils cachent soigneusement leurs inventions à tous les regards, gênés par la patente et par le Capitalisme, malédiction de la société actuelle, pierre d’achoppement dans la voie du progrès intellectuel et moral.


V


Et l’art ? De tous côtés nous arrivent des plaintes, sur la décadence de l’art. Nous sommes loin, en effet, des grands maîtres de la Renaissance. La technique de l’art a fait récemment des progrès immenses ; des milliers de gens, doués d’un certain talent, en cultivent toutes les branches, mais l’art semble fuir le monde civilisé ! La technique progresse, mais l’inspiration, hante, moins que jamais, les ateliers des artistes.

D’où viendrait-elle, en effet ? Une grande idée, seule, peut inspirer l’art. Art est dans notre idéal synonyme de création, il doit porter ses regards en avant ; mais, sauf quelques rares, très rares exceptions, l’artiste de profession reste trop ignorant, trop bourgeois, pour entrevoir les horizons nouveaux.

Cette inspiration, d’ailleurs, ne peut pas sortir des livres : elle doit être puisée dans la vie, et la société actuelle ne saurait la donner.

Les Raphaël et les Murillo peignaient à une époque où la recherche d’un idéal nouveau s’accommodait encore des vieilles traditions religieuses. Ils peignaient pour décorer les grandes églises qui, elles-mêmes, représentaient l’œuvre pieuse de plusieurs générations. La basilique, avec son aspect mystérieux, sa grandeur qui la rattachait à la vie même de la cité, pouvait inspirer le peintre. Il travaillait pour un monument populaire ; il s’adressait à une foule et en recevait en retour l’inspiration. Et il lui parlait dans le même sens que lui parlaient la nef, les piliers, les vitraux peints, les statues et les portes ornementées. Aujourd’hui, le plus grand honneur auquel le peintre aspire, c’est de voir sa toile encadrée de bois doré et accrochée dans un musée — une espèce de boutique de bric-à-brac, — où l’on verra, comme on voit au Prado, l’Ascension de Murillo à côté du Mendiant de Vélasquez et des Chiens de Philippe II. Pauvre Vélasquez et pauvre Murillo ! Pauvres statues grecques qui vivaient dans les acropoles de leurs cités et qui étouffent aujourd’hui sous les tentures de drap rouge du Louvre !

Quand un sculpteur grec ciselait son marbre, il cherchait à rendre l’esprit et le cœur de la cité. Toutes ses passions, toutes ses traditions de gloire devaient revivre dans l’œuvre. Mais aujourd’hui, la cité une a cessé d’exister. Plus de communions d’idées. La ville n’est qu’un ramassis occasionnel de gens qui ne se connaissent pas, qui n’ont aucun intérêt général, sauf celui de s’enrichir aux dépens les uns des autres ; la patrie n’existe pas... Quelle patrie peuvent avoir en commun le banquier international et le chiffonnier ?

Alors seulement que telle cité, tel territoire, telle nation, ou tel groupe de nations, auront repris leur unité dans la vie sociale, l’art pourra puiser son inspiration dans l’idée commune de la cité ou de la fédération. Alors, l’architecte concevra le monument de la cité, qui ne sera plus ni un temple ni une prison, ni une forteresse ; alors le peintre, le sculpteur, le ciseleur, l’ornemaniste, etc. sauront où placer leurs toiles, leurs statues et leurs décorations, tous empruntant leur force d’exécution à la même source vitale, et tous marchant ensemble glorieusement vers l’avenir.

Mais jusqu’alors, l’art ne pourra que végéter.


Les meilleures toiles des peintres modernes sont encore celles qui rendent la nature, le village, la vallée, la mer avec ses dangers, la montagne avec ses splendeurs. Mais comment le peintre pourra-t-il rendre la poésie du travail des champs, s’il ne l’a que contemplée, imaginée, s’il ne l’a jamais goûtée lui-même ? S’il ne la connaît que comme un oiseau de passage connaît les pays au-dessus desquels il plane dans ses migrations ? Si, dans toute la vigueur de sa belle jeunesse, il n’a pas dès l’aube suivi la charrue, s’il n’a pas goûté la jouissance d’abattre les herbes d’un large coup de faux à côté de robustes faneurs, rivalisant d’énergie avec de rieuses jeunes filles emplissant les airs de leurs chansons ? L’amour de la terre et de ce qui croît sur la terre ne s’acquiert pas en faisant des études au pinceau ; il ne s’acquiert qu’à son service, et sans l’aimer, comment la peindre ? Voilà pourquoi tout ce que les meilleurs peintres ont pu reproduire, en ce sens, est encore si imparfait, très souvent faux : presque toujours du sentimentalisme. La force n’y est pas.

Il faut avoir vu en rentrant du travail le coucher du soleil. Il faut avoir été paysan avec le paysan pour en garder les splendeurs dans l’œil.

Il faut avoir été en mer avec le pêcheur, à toute heure du jour et de la nuit, avoir pêché soi-même, lutté contre les flots, bravé la tempête et ressenti, après un rude labeur, la joie de soulever un pesant filet ou la déception de rentrer à vide, pour comprendre la poésie de la pêche. Il faut avoir passé par l’usine, connu les fatigues, les souffrances et aussi les joies du travail créateur, forgé le métal aux fulgurantes lueurs du haut fourneau ; il faut avoir senti vivre la machine pour savoir ce qu’est la force de l’homme et le traduire dans une œuvre d’art. Il faut enfin se plonger dans l’existence populaire pour oser la retracer.

Les œuvres de ces artistes de l’avenir qui auront vécu de la vie du peuple, comme les grands artistes du passé, ne seront pas destinées à la vente. Elles seront partie intégrante d’un tout vivant, qui sans elles ne serait pas, comme elles ne seraient pas sans lui. C’est là qu’on viendra les contempler et que leur fière et sereine beauté produira son bienfaisant effet sur les cœurs et sur les esprits.


L’art, pour se développer, doit être relié à l’industrie par mille degrés intermédiaires, en sorte qu’ils soient pour ainsi dire confondus, comme l’ont si bien et si souvent démontré Ruskin et le grand poète socialiste Morris : tout ce qui entoure l’homme, chez lui, dans la rue, à l’intérieur et à l’extérieur des monuments publics doit être d’une pure forme artistique.

Mais cela ne pourra se réaliser que dans une société où tous jouiront de l’aisance et du loisir. Alors on verra surgir des associations d’art où chacun pourra faire preuve de ses capacités ; car l’art ne saurait se passer d’une infinité de travaux supplémentaires purement manuels et techniques. Ces associations artistiques se chargeront d’embellir les foyers de leurs membres, comme ont fait ces aimables volontaires, les jeunes peintres d’Édimbourg, en décorant les murs et les plafonds du grand hôpital des pauvres de la cité.

Tel peintre ou tel sculpteur qui aura produit une œuvre de sentiment personnel, toute d’intimité, l’offrira à la femme qu’il aime ou à un ami. Faite avec amour, son œuvre sera-t-elle inférieure à celles qui satisfont aujourd’hui la gloriole des bourgeois et des banquiers, parce qu’elles ont coûté beaucoup d’écus ?


Il en sera de même pour toutes les jouissances que l’on cherche en dehors du nécessaire. Celui qui voudra un piano à queue entrera dans l’association des fabricants d’instruments de musique. Et en lui donnant une partie de ses demi-journées de loisir, il aura bientôt le piano de ses rêves. S’il se passionne pour les études astronomiques, il rejoindra l’association des astronomes, avec ses philosophes, ses observateurs, ses calculateurs, ses artistes en instruments astronomiques, ses savants et ses amateurs, et il aura le télescope qu’il désire en fournissant une part de travail à l’œuvre commune, car c’est le gros ouvrage surtout que demande un observatoire astronomique : travaux de maçon, de menuisier, de fondeur, de mécanicien, — le dernier fini étant donné à l’instrument de précision par l’artiste.

En un mot, les cinq à sept heures par jour dont chacun disposera, après avoir consacré quelques heures à la production du nécessaire, suffiraient largement pour donner satisfaction à tous les besoins de luxe, infiniment variés. Des milliers d’associations se chargeraient d’y parer. Ce qui est maintenant le privilège d’une minorité infime serait ainsi accessible à tous. Le luxe, cessant d’être l’apparat sot et criard des bourgeois, deviendrait une satisfaction artistique.

Tous n’en seraient que plus heureux. Dans le travail collectif, accompli avec gaieté de cœur pour atteindre un but désiré, — livre, œuvre d’art ou objet de luxe, — chacun trouvera le stimulant, le délassement nécessaire pour rendre la vie agréable.

En travaillant à abolir la division entre maîtres et esclaves nous travaillons au bonheur des uns et des autres, au bonheur de l’humanité.

  1. Nous le savons par l’illustre savant Playfair, qui l’a raconté récemment à la mort de Joule.