La Conspiration/s02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche




II



Le surlendemain, Rosenthal vint retrouver ses amis.

Toutes ces rencontres ont lieu à l’École Normale, rue d’Ulm. C’est un grand édifice carré du temps de Louis-Philippe ; une cour en fait le centre, avec un bassin de ciment où des poissons rouges tournent paresseusement ; entre les fenêtres court pour l’exemple une guirlande de grands hommes ; une froide odeur de soupe conventuelle traîne le long des couloirs vitrés ; un homme nu qui meurt contre un mur, en tendant un flambeau de pierre que personne n’a envie de lui prendre des mains, symbolise les Morts de la guerre ; en bordure de la rue Rataud s’étend un tennis, et entre la rue Rataud et la rue d’Ulm, un jardin orné d’un banc de pierre sculptée et de deux femmes nues d’un contour assez mou souvent décorées d’inscriptions obscènes. À l’une des extrémités du tennis s’élève un petit laboratoire de physique dans le style des baraques historiques où des inventeurs célèbres ont découvert le moteur à explosion ou le détecteur de sans fil ; à l’autre extrémité se dressaient il y a dix ans un gymnase et des laboratoires de biologie végétale, qui tombaient en ruines autour d’un petit potager botanique qu’on appelait la Nature.

Du haut des toits, on découvre avec le sentiment d’exaltation et de pouvoir qu’inspirent les altitudes toute la moitié sud de Paris et son horizon voilé, hérissé de dômes, de clochers, de nuages et de cheminées. C’est sur ces toits que Laforgue, Rosenthal, Bloyé, Jurien et Pluvinage parlèrent encore de la Guerre civile, sans s’exagérer la portée qu’elle pourrait avoir, mais en pensant cependant qu’elle ferait peut-être partie des mille petites entreprises par quoi finalement on croit que change le monde.

On était à la fin du mois de juin mil neuf cent vingt-huit. Comme ces jeunes gens vivaient dans un pays qui en vaut bien un autre, mais où le président du Conseil expliquait justement alors à la tribune de la Chambre qu’il n’était pas mécontent d’avoir été nommé par les communistes Poincaré-la-Guerre et Poincaré-la-Ruhr — parce que s’il n’avait pas visité les premières lignes de la guerre avec ses molletières et sa petite casquette de chauffeur et s’il n’était pas entré sur l’autre rive du Rhin, où en serait la France ? — et comme ils n’étaient pas pressés par la nécessité déprimante de gagner leur pain sur le champ, ils se disaient qu’il fallait changer le monde. Ils ne savaient pas encore comme c’est lourd et mou le monde, comme il ressemble peu à un mur qu’on flanque par terre pour en monter un autre beaucoup plus beau, mais plutôt à un amas sans queue ni tête de gélatine, à une espèce de grande méduse avec des organes bien cachés.

On ne peut pas dire qu’ils soient absolument dupes de leurs discours sur la métamorphose du monde : les gestes qu’entraînent leurs phrases leur paraissent simplement les premiers effets d’un devoir dont l’accomplissement comportera plus tard des formes d’un tout autre rendement, mais ils se sentent révolutionnaires, ils pensent que la seule noblesse réside dans la volonté de subversion. C’est entre eux un dénominateur commun, bien qu’ils soient sans doute destinés à devenir des étrangers ou des ennemis. Spinoza, Hegel, le marxisme, Lénine ne sont encore que de grands prétextes, de grandes références embrouillées, et comme ils ignorent tout de la vie que mènent les hommes entre leur travail et leur femme, leurs patrons et leurs enfants, leur petites manies et leurs grands malheurs, il n’y a encore au fond de leur politique que des métaphores et des cris…

Peut-être Rosenthal est-il simplement promis à la littérature et ne construit-il que par provision des philosophies politiques ; Laforgue et Bloyé sont encore trop près de leurs arrière-grands-pères paysans pour se livrer sans beaucoup d’arrière-pensées et de restrictions mentales à de sérieuses manifestations mystiques ; Jurien se laisse aller à suivre des camarades singulièrement différents de lui-même : il a le sentiment qu’il jette sa gourme, comme dit son père qui est un instituteur radical dans un petit bourg jurassien, et que la Révolution est moins dangereuse pour la santé que les femmes : il est vrai qu’elle donne d’abord moins de plaisirs, elle ne l’empêche pas de faire de mauvais rêves ; Pluvinage est peut-être le seul d’entre eux qui adhère pleinement à son action, mais c’est une adhésion qui ne peut que mal finir, parce qu’il ne se soucie au fond que de vengeance et croit à son destin sans retour d’ironie sur lui-même.

Tout cela est terriblement provisoire et ils le sentent bien. C’est à vingt ans qu’on est sage : on sait alors que rien n’engage ni ne lie, et qu’aucune maxime n’est plus basse que la fameuse phrase sur les pensées de jeunesse réalisées dans l’âge mûr ; on ne consent à s’engager que parce qu’on devine que l’engagement ne donnera pas une figure définitive à la vie ; tout est confus et libre ; on ne fait que de faux mariages, à la mode des coloniaux qui attendent les grandes orgues nuptiales des métropoles. La seule liberté enviable paraît celle de ne point choisir : le choix d’une carrière, d’une femme, d’un parti n’est qu’une défaillance tragique. Un camarade de Laforgue venait de se marier à vingt ans ; ils parlaient de lui comme d’un mort, au passé.

Ils n’eussent pour rien au monde avoué ces certitudes ; sa sagesse n’empêche pas le jeune homme de mentir. Il avait fallu l’avant-veille une heure de paresse sur l’herbe, les tentations et l’inimitable ton de confidences de la nuit pour que Rosenthal se laissât aller à parler tout haut de maisons détruites et de livres brûlés ; ils traitaient leurs improvisations comme des décisions pour la vie, car ils accompagnaient encore leurs actes d’illusions qui ne les trompaient pas. Ils ne se laissaient même pas égarer sur le sens de leur amitié, qui n’était qu’une complicité assez forte d’adolescents trop menacés pour ne pas éprouver le prix des liens d’équipe, trop solitaires pour ne pas s’efforcer de remplacer la réalité des compagnes nocturnes, par les reflets de la camaraderie virile : fonder l’avenir sur des connivences de jeunesse paraissait à chacun d’eux le comble de la lâcheté.

Sur la couverture de la revue, dont ils établirent la maquette ce jour-là, étendus sur le métal brûlant des combles et la tête bourdonnante de soleil, ils décidèrent de faire graver une mitrailleuse ; ce fut Pluvinage qui la leur proposa.

L’année finissait. Rosenthal voulait que tout fût prêt pour le mois de novembre ; il mettait à ce dessein la même impatience qui pouvait parfois l’entraîner à la poursuite d’une femme. Tout ce que Bernard entreprenait devait s’exécuter à une allure si vive qu’il semblait qu’il n’eût que peu de temps à vivre, qu’il se préparât une mort pleine de regrets, de souvenirs, de projets. Ses amis n’osaient lui résister : ces impatients jouent quelquefois les rôles de chefs. D’ailleurs, c’était Rosenthal qui avait trouvé les fonds de la revue : ces vingt-cinq mille francs, cette habileté dans le siècle lui donnaient le droit et les moyens de convaincre des jeunes gens qui n’étaient pas encore sortis de leurs études et de la claustration du lycée, et aux yeux de qui l’argent paraissait absolument magique.