La Conspiration/s08

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VIII


André Simon était un jeune homme assez faible. Il était le fils de grands commerçants nantais qui élevaient admirablement leurs enfants, mais qui avaient fini par ne plus respecter que l’Esprit, sans penser que cette vénération saugrenue pour les activités les moins intéressées de la vie gâtait tout et qu’elle n’était que le signe de leur décadence marchande et d’une mauvaise conscience bourgeoise dont ils ne soupçonnaient encore rien. Ils avaient bien des excuses : jamais les valeurs de commerce et de considération ne s’étaient plus fortement attachées aux écrivains, aux artistes, aux diplomates, à tous les créateurs d’alibis.

Ce garçon bien doué, qui se serait sans doute accommodé de diriger les achats et les ventes de la maison de soieries de son père, rue Crébillon, en se consolant de n’avoir guère au-dessus de lui que les armateurs du boulevard Delorme et les grands courtiers maritimes de la Fosse, était entré à l’École des Chartes. Quelle aventure !

Il y a peu de mouvements sociaux plus singuliers que le destin de quelques grandes maisons de Nantes dans les années qui suivirent la guerre : la déviation qui entraîne Simon hors des chemins du commerce vers les petites curiosités de la Diplomatique pousse au même moment des jeunes gens de son milieu, qu’il a pu connaître au lycée Clemenceau, dans les années où des vieillards et de jeunes femmes remplaçaient les professeurs combattants ou morts au champ d’honneur, vers l’École des Sciences Politiques et les petits secrets de la diplomatie.

Des fils d’épiciers en gros élevés au pied des tours à carillon de Sainte-Croix ont découvert aux environs de mil neuf cent vingt-cinq le golf à la Baule, le cheval à Paris et se sont engagés dans des carrières orgueilleuses mais obscures, dans les légations françaises de cette Europe de Versailles, de Saint-Germain et de Trianon où les traités aux noms de châteaux et de parcs dissimulent mal le sang et les violences futures. D’autres, faisant écho à des appels parisiens ou à des voix alsaciennes, se sont lancés les yeux fermés dans l’activité poétique. D’autres enfin, désœuvrés par la facilité de l’argent et par la dispersion de leurs camarades de lycée, ont collectionné avec une passion frivole les disques des grands jazz-hot américains, ont joué au poker, ont poursuivi des femmes mariées que l’ennui livrait aux adultères de province ; ils ont appris à découvrir dans les pharmacies louches de la ville de la cocaïne ou de l’éther et ont emprunté aux grues démodées de la place Royale et de la place Graslin des billets de cent francs qu’elles leur ont réclamés avec des insultes sur le trottoir de la rue Crébillon ou sous les arcades blanches du Passage Pommeraye qui n’a pas fini d’exposer des bretelles, des eaux-fortes, des farces-attrapes, des préservatifs, des bandages, et le modèle périmé du cuirassé Jauréguiberry. Des fils de bijoutiers finissent par cambrioler les vitrines de leur père, sans respecter les médailles de première communion, les argenteries des fiançailles, les alliances, les hochets de baptême. Des adolescents réunis derrière le quai de la Fosse ou les quais de l’île Gloriette dans des caves moisies qui doivent leur rappeler les entrepôts de Londres et les jetées littéraires de Hambourg, organisent des sociétés secrètes soumises à des rituels enfantins et aux pratiques d’un érotisme aussi démodé que les femmes entretenues de leur ville natale.

Ce désordre de la jeunesse s’installa après la paix de dix-neuf dans les grandes villes de province, à Nantes comme à Reims, à Nancy, à Bordeaux, à Rouen ou à Lille, lorsque l’époque arriva pour les grandes bourgeoisies provinciales de douter anxieusement de leur avenir. Il semblait que leurs héritiers n’eussent à choisir qu’entre deux tentations : le fils du négociant en vins, à Bordeaux, qui, à la sortie de l’École Normale, va préparer à Athènes des fouilles en Chersonèse ou à Delos n’est peut-être pas moins dévoyé que le fils du notaire, à Rouen, qui comparaît devant les Assises pour un vol d’auto, une affaire de carambouillage ou un trafic de stupéfiants.

Huit ou neuf ans plus tard, lorsque vint le temps des Ligues, des trafics d’armes et des complots, on pensa que tout s’arrangerait dans des aventures politiques : le désordre des fils parut alors protéger le Grand Livre des pères.

André Simon redoutait plus que tout au monde d’être méprisé par Rosenthal, avec qui il avait achevé ses études à Louis-le-Grand et qu’il admirait, comme Bernard pensait de temps en temps admirer François Régnier, mais autrement. Que de cascades d’influences, de jeux de reflets sur des glaces, dans la vie des jeunes gens qui se sentent un peu trop invertébrés encore pour marcher sans compagnons, sans confidents et sans témoins. Simon écrivit un jour dans une lettre à son père.

— Mon ami Rosenthal est peut-être le seul philosophe vivant qu’il y ait actuellement en France. On ne le sait pas et il ne doit pas le savoir non plus. Mais quand il aura publié, ou fait ses premiers cours, on se rendra compte que c’est ainsi, et qu’on a un philosophe aussi important que Bergson.

Ces élans ne se fondaient pourtant que sur quelques phrases de Bernard.

Le premier effet de cette admiration était qu’André Simon faisait son service militaire comme soldat de 2e classe : il aurait pu être sous-lieutenant, il aurait même dû l’être, s’il avait obéi aux lois sur la préparation militaire des étudiants ; Rosenthal lui avait interdit de se soumettre à ces règles contre lesquelles beaucoup de jeunes gens résistèrent violemment en vingt-sept et en vingt-huit.

— Si tu acceptes de devenir officier de réserve, disait Rosenthal, je ne te reverrai de ma vie. Nous devons demeurer dans le rang. Ils voudraient bien que nous devenions leurs complices, complètement leurs complices ; ils croient d’ailleurs presque honnêtement que ça nous est dû comme à eux de commander. Mais nous nous donnerons toutes les occasions que nous pourrons d’être contre eux avec leurs ennemis. Le service militaire, c’est la première chance que nous ayons de nous trouver confondus avec des paysans, des ouvriers et des employés de banque. De nous séparer de notre classe. Allons-nous manquer notre première chance !

Soldat, Simon ne s’accoutuma jamais à une si inhumaine condition. Tout l’accablait : le monde barbare qui s’étendait à Clignancourt entre les murs du boulevard extérieur et les villages boueux de la zone était soumis à des règles et à des mœurs d’une étonnante violence, qui éclatait dans ses manières de manger, de dormir, de se laver, de parler des femmes, de recevoir passivement des ordres, que la quantité excessive des transmissions faisait paraître absurdes lorsqu’ils parvenaient jusqu’aux hommes.

Des mots de passe obscurs et une volonté partout étalée d’humiliation commande la vie militaire : Simon en arrivant à la caserne imaginait mal les raffinements où peut atteindre dans l’abaissement de l’homme un sous-officier de coloniale.

Les jeunes ouvriers parisiens du 21e colonial, qui se défendaient contre le régiment par des jeux de mots, des plaisanteries et des parades d’une inimitable aisance, qui avaient en ville des maîtresses ou des femmes, des enfants, un métier qu’ils continuaient parfois d’exercer entre la soupe et l’extinction des feux, une vie enfin, qui arrivaient à tenir en échec les sergents bretons et les adjudants corses à force de légèreté, d’ironie, de connaissance dédaigneuse des hommes, paraissaient à Simon des héros. Ce jeune archiviste à peine sorti de la chaleur de la vie provinciale et d’une sorte d’ancienne distinction bourgeoise était possédé par le même amour sans espoir de la liberté que les jeunes mineurs du Pas-de-Calais que la guerre et les malheurs des invasions avaient empêchés d’apprendre à lire, ou que les garçons de ferme vendéens hébétés par les premières semaines d’armée, qui maigrissaient, qui tombaient immédiatement malades.

Le lieutenant-colonel de Lesmaes, qui faisait parfois appeler Simon dans son bureau pour le questionner sur les philosophies de la Chine et de l’Inde, pour lesquelles il se sentait de l’intérêt, et dont Simon, pour ne point décevoir son chef, devait sur le champ inventer les grands noms, les systèmes, le lieutenant-colonel de Lesmaes lui disait :

— Voyez-vous, Simon, vos camarades ne comprennent pas la nécessité des marques extérieures de respect ; l’arrêt à six pas, le salut avant d’adresser la parole à un supérieur leur paraissent ineptes. II ne faudrait pas prendre les marques extérieures de respect pour des vexations inutiles : il est bien évident que le premier mouvement de l’homme serait de tuer l’officier ; un régiment est chargé d’une énorme quantité de substances explosives, vous disciplinerez ces impulsions par les marques extérieures de respect. Avez-vous jamais vu un animal pris au piège ? Non ? Il ne bouge plus, il sait qu’il n’y a rien à faire. Le garde à vous est un piège, la discipline militaire une politesse pleine de précautions. Il ne s’agit pas de faire la putain devant des hommes. La discipline, c’est être le patron, et donner à ces gens l’idée qu’ils sont foutus sans vous…

— Vous devriez relire Alain, mon colonel, disait Simon, que cette philosophie du commandement accablait.

Il sentait bien que le système finissait par conquérir beaucoup de ses compagnons : c’est le 1er mai qu’il entendit le caporal Palhardy, qui achevait son service avant de regagner sa maréchalerie en Poitou, déclarer :

— Que veux-tu que les ouvriers fassent ? Ils ne sont pas armés comme nous. Et avec le petit père Chiappe… On les habitue au respect…

Simon prenait pour une révolte méthodique contre le système qui engendre les armées modernes sa colère et son anxiété qui étaient vives, mais sans principes : la caserne était simplement un lieu où il ne respirait pas, comme si elle avait été à quatre mille mètres d’altitude, ou sous la terre. Il allait souvent s’accouder au parapet du chemin de ronde, devant la zone fumeuse de Saint-Ouen, en pensant avec désespoir qu’il lui faudrait rentrer le soir dans le bureau où il couchait à côté du drapeau du régiment, et des caisses pleines de trophées de la guerre, de casques, d’étendards allemands, de galons arrachés à des manches de morts, en face d’une fenêtre déchirée par les éclairs violets de Paris, en entendant, quand il ne dormait pas, siffler les trains du Nord. Il ne pensait qu’à fuir, il y déployait l’adresse de ces vieux soldats rengagés qui passaient quelques semaines en subsistance à la caserne de Clignancourt entre deux séjours coloniaux, le temps de raconter des contes extravagants du cap Saint-Jacques ou du Liban, et de retrouver entre les ornières noires de la zone ou dans les rues qui montent vers la mairie du 18e des femmes qu’ils avaient encore le cœur de disputer aux souteneurs de la rue du Poteau. Simon avait rapidement appris à imiter assez exactement toutes les signatures capables de lui faire franchir le poste de garde ou la petite porte du bastion où logeaient les ménages de sergents. Ce n’était rien : on ne vit pas avec quelques permissions de minuit, qui ne vous empêchent pas de retomber au fond des mauvais rêves que fabriquent à longueur de nuit les casernes et les prisons. Simon fut vraiment fier de lui le jour où il simula assez bien une crise hépatique pour que le médecin du régiment l’envoyât passer trois semaines dans l’air confiné des salles de fiévreux au Val-de-Grâce et dans ses jardins gris de monastère classique. Il n’aimait vraiment de ses compagnons de hasard que les insoumis, les déserteurs, ceux dont le livret matricule portait les belles arabesques noires et rouges des punitions pour inconduite habituelle, les soldats insolents dont les absences illégales expiraient une heure avant de devenir désertion ; tout lui paraissait valoir mieux que cette servitude aveugle, cette rumination fiévreuse des casernes : l’hôpital, la prison, le suicide. Rien ne confond plus le commandement que le suicide par lequel un homme échappe narquoisement à toutes les menaces surnaturelles de l’armée, mais rien ne semblait plus naturel à Simon, qui reverrait toute sa vie, comme le plus déchirant symbole de l’ordre et la plus grande image du courage, le cercueil de bois blanc d’un paysan vendéen qui s’était pendu une nuit au bout de sa cravate, après soixante heures de consigne, à la rampe du dernier palier de l’escalier du bâtiment C : les officiers étaient affreusement ennuyés, les soldats rôdaient devant la porte ouverte des douches qui servaient de dépôt mortuaire, le capitaine-adjoint au colonel rappelait le temps où un colonel énergique faisait défiler tous ses hommes devant le corps d’un salaud de suicidé exposé sur le fumier des écuries.

Comme il l’avait espéré, à la caserne de Port-Royal, Simon trouva quelques libertés : il régnait dans cette caserne un étonnant désordre nonchalant, entretenu par le va-et-vient des arrivées et des départs coloniaux, qui permettait à bien des prisonniers de fuir ; les détachés, qui, comme Simon, étaient peu connus des hommes de garde, entraient et sortaient du quartier sans qu’on songeât à leur demander des comptes.

Le bureau de la deuxième zone de la Place de Paris était installé au premier étage d’un corps de bâtiment qui donnait sur la rue de Lourcine : c’était un refuge isolé où vivaient deux secrétaires, Simon et un soldat nommé Dietrich, qu’il ne voyait que rarement. Tous les matins, un adjudant venait fumer une cigarette au bureau ; deux ou trois fois par semaine, un chef de bataillon faisait une brève visite aux hommes qu’il commandait et dont il avait oublié les noms, bien qu’il sût vaguement que l’un d’eux avait fait des études et avait été recommandé par le commandement supérieur des troupes coloniales.

L’adjudant Giudici menait, en attendant sa retraite, qui viendrait vite avec les années de campagne et les demi-campagnes en mer entre l’Indochine et Marseille, une existence nourrie d’intrigues compliquées qui s’ordonnaient autour de quelques filles de la rue Pascal et du carrefour des Gobelins.

Simon lui plut, parce qu’il pensait pouvoir se fier davantage à des hommes qui avaient une instruction mystérieuse, et dont les soucis inconnus et le monde civil étaient sans doute trop éloignés des siens pour qu’ils eussent l’idée d’intervenir dangereusement dans ses affaires : il n’imaginait pas qu’un jeune bourgeois pût jamais devenir un rival, un espion.

Simon supporta d’abord avec une extrême impatience l’obligation de se faire le courrier sentimental et l’intermédiaire d’un sous-officier qui n’était à tout prendre qu’un souteneur. Il se dit ensuite, en se rappelant quelques sergents qu’il avait connus à Clignancourt, qu’un maquereau vaut encore mieux qu’un inverti ou qu’une brute, et que cette complicité lui donnerait le droit d’exiger de l’adjudant, avec toute l’insolence qu’il faudrait, quelques faveurs et le droit de faire le mort quand il lui plairait. Giudici avait d’ailleurs une sorte de bonne grâce paresseuse à laquelle son sourire, son accent de Bastia et ses mensonges coloniaux donnaient assez de charme. Simon tira à la fin du plaisir de ses brèves traversées d’un univers futile, tourmenté et mou, dont il n’avait rien soupçonné jusque-là et qui ne lui livra jamais ses véritables secrets : il n’eût pas été un intellectuel s’il n’avait été sensible à tous les dépaysements et capable de les romancer ; il s’étonnait naïvement de se retrouver rue Pascal, comme il se fût émerveillé de se voir en Chine ou au Pérou.

Simon entrait donc dans un bar, qui était généralement peint de couleurs tristes, et demandait au comptoir si Mme Jeanne ou Mme Lucie était là ; quand elle était absente, il disait qu’il repasserait ; quand elle était là, il remettait un mot de Giudici. Les amies de l’adjudant l’accueillaient avec la familiarité machinale qui unit les filles aux soldats.

— Tu es l’ordonnance de l’adjudant Giudici ? demandait-on.

— Pas exactement, répondait Simon. Un de ses hommes seulement.

— Vous ne vous en irez pas sans prendre quelque chose…

Il buvait des consommations qui lui inspiraient une grande défiance pendant que Mme Jeanne ou Mme Lucie lisait la lettre. Parfois la destinatrice s’écriait :

— Ah ! le cochon ! le cochon ! Tu iras lui dire de ma part à ton doublard que je l’emmerde et qu’il ne refoute plus les pieds ici ! Jamais.