La Conspiration/s20

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XX



Bernard rentra place Médicis. Il était cinq heures ; comme en septembre, il n’avait plus rien à faire dans le monde qu’à attendre : il avait lancé son dernier appel, rien ne le protégeait plus que l’espoir d’un coup de téléphone, ou de l’entrée de Catherine qui soudain lui paraissait fatale.

À onze heures, Catherine n’était pas venue, le téléphone n’avait pas sonné ; il appela l’appartement de l’avenue de Villiers, la femme de chambre lui dit que Madame était rentrée et ressortie et que sans doute elle était allée dîner chez la mère de Monsieur. Bernard demanda Catherine avenue Mozart et dit à la femme de chambre que c’était M. Adrien Plessis qui voulait parler à Mme Claude Rosenthal. Catherine vint à l’appareil :

— Tu as reçu mon pneu ? demanda-t-il.

— C’était donc vous ! s’écria Catherine. Oui, j’ai reçu votre pneu.

— Que réponds-tu ?

— Rien, dit Catherine, je n’ai rien d’autre à vous dire.

Catherine raccrocha.

Bernard voyait la petite scène avenue Mozart, les conversations suspendues pendant que Catherine téléphonait dans le petit salon, la rentrée de Catherine. Mme Rosenthal devait dire à sa belle-fille de sa voix des grands jours :

— C’était ce malheureux enfant, n’est-ce pas ?

Sans doute était-il pour eux ce malheureux enfant, contre qui il fallait avoir tant de courage et qui était tellement dangereux, et comme c’était bien que Catherine fût redevenue aussi dure que la morale des Rosenthal le voulait.

— Ils sont sûrs que je vais me rendre, pensa-t-il. Que j’implorerai leur pardon.

Un Rosenthal ne pouvait pas être éternellement coupable, éternellement ennemi de son clan. Les excuses qu’ils inventaient pour expliquer leurs fautes, leurs échecs, leurs défaillances, avec l’habileté aveugle de l’instinct, comment ne les eussent-ils pas fabriqués même pour lui ? Sages comme des araignées, ils préparaient de loin les reprises de la vie. Ils devaient déjà travailler pour lui la parabole de l’enfant prodigue, comme s’ils savaient que tout rentrerait à la fin dans l’ordre Rosenthal, que dans trois mois, dans six mois, la crise amortie, la pénitence finie, il reparaîtrait avec le regard modeste des fils prodigues, des frères infidèles, des amants consolés, des coupables amnistiés, qu’il consentirait à poser pour la galerie des portraits de famille, à la suite de Claude, cet aîné magnanime, de Catherine, cette enfant égarée, qu’il jouerait les jeunes romantiques apaisés, avec l’auréole des anciens orages comme la gloire d’une maladie dont il aurait manqué mourir, et qu’il ferait le soir des parties de bridge avec son père et avec Claude qui aurait montré jusqu’au bout tant de bonté et d’intelligence des passions.

Bernard était moins soulevé par le désespoir que par la colère devant tous ces murs mous qui ne s’abattaient pas. Il ne savait plus s’il se révoltait contre la disparition de Catherine ou contre la victoire des siens, il lui semblait simplement honteux, impossible de vivre plus longtemps vaincu, dépouillé, pardonné, sans Catherine enlevée un jour à l’ennemi et que l’ennemi avait reprise, de qui il ne toucherait jamais plus les cheveux, le dos nu, les genoux, et qu’il devrait voir marcher au milieu des regards complaisants des familles, sans doute promue enfin à la dignité tendre des jeunes mères.

— C’est couru, se disait Bernard, ces réconciliations familiales et ces grandes cicatrisations finissent toujours par une grossesse. Cet imbécile a déjà dû lui faire un enfant…

Bernard sortit. Il était tard et le Luxembourg était depuis longtemps fermé, abandonné derrière ses grilles à une vie nocturne pleine de mystères. Il entra dans plusieurs cafés et dans des bars du Quartier Latin. Il but plusieurs fines et des grues qui avaient envie de danser lui parlèrent. Quand il n’eut plus d’argent, il remonta chez lui. Il se sentait vraiment ivre, il alla vomir dans la salle de bains. En entrant dans sa chambre, il renversa une lampe de bureau dont l’ampoule éclata avec un bruit de papier déchiré. Il brûla des lettres et des portraits de Catherine, en se disant que cette aventure lui avait suffi, qu’elle était vengée de Claude et qu’elle allait pouvoir lui être fidèle, toute sa vie.

— Est-ce vraiment l’entrée de la tragédie ? se demande Bernard. Ils m’ont vaincu…

Il se persuade que la pureté de la passion s’est heurtée à la toute puissance des mythes, de la société, du destin. Mais la passion qu’il croit encore à cette heure avoir éprouvée pour Catherine est moins pure qu’il ne le pense, elle est mêlée de jalousie, de colère, des vieux ressentiments de l’enfance ; elle manque de force et de candeur. Personne n’est là pour l’éveiller, pour lui dire qu’il s’est composé seul une femme irremplaçable : il est incapable de comparaisons, incapable de se dire qu’à son âge, il peut encore vivre sur des inconnues, et qu’il a été fou de tout jouer sur Catherine. Il est aveuglé, il ne connaît plus de l’amour que l’obstination qui lui survit. Il n’avouera jamais qu’il s’est trompé en inventant qu’il ne possédait au monde qu’une seule protection contre la mort, qu’un seul bien. Mais il est placé à un point extrême de fureur, d’où il ne découvre aucune revanche possible, aucune entreprise qui pourrait atteindre les siens, aucun moyen de retrouver Catherine. Il prend pour du désespoir l’impuissance de l’orgueil. Il n’imagine même pas qu’il pourrait reconquérir Catherine en acceptant s’il le fallait tous les partages. C’est qu’il aime moins Catherine qu’il ne croit…

Bernard pense avec cette solennité trébuchante de l’ivresse que tous les ressorts de la tragédie lui sont interdits, sauf la volonté de mourir.

— La mort pourrait être contre eux l’affirmation qu’aucun de mes actes n’a pu être. Vais-je leur sacrifier jusqu’à la liberté de ma mort, mon seul acte ?… Ils feront d’ailleurs une drôle de gueule si je me tue… J’ai tout manqué, mais je serai allé au moins un jour jusqu’au bout de moi-même. Si l’amour est perdu, sauvons au moins la tragédie !

Il est dans un de ces jours où n’importe quel homme admet que sa mort n’aurait pas pour lui-même une importance exceptionnelle, où la peur même ne le protège plus. Il ne se doute pas une seconde que cette solution désastreuse sera pour les siens un dénouement excellent. Lorsqu’ils sauront qu’il n’est plus là, qu’il est éternellement inaccessible, comme ils oublieront !

Quand, vers la fin de la nuit, après des gestes qui ne lui étaient commandés que par la rage, la paresse et l’alcool, Bernard eut avalé avec deux où trois nausées une espèce de purée blanche de gardénal, il connut son premier répit depuis des semaines, son premier mouvement de détente et presque de bonheur. Le gardénal efface tout, comme un souffle des fleurs de glace — la douleur, la colère, la veille, les murailles, les distances, les femmes qu’on aimait et qu’on ne verra plus. Bernard connut ensuite l’indifférence et comme une plongée paresseuse dans la nuit : il fut enfin capable de jugement, il se dit qu’il avait manqué l’amour, cette complicité de rire, d’érotisme, de secrets partagés, de passé et d’espoir, cette union pareille à un inceste permis, ce lien fort comme un lien venu de l’enfance et du sang et il se rappela confusément les jardins de Potamia, Marie-Anne, la journée de Trianon, les moments où il avait vu paraître des présages du bonheur. Toute cette tempête et ce dernier calme lui parurent soudain d’une effrayante absurdité. Il n’aimait même plus Catherine et il allait mourir volé. Quelle folie ! Il fallait pourtant vivre !

Bernard voulut se lever, courir, se délivrer du poison, mais il n’arriva qu’à glisser de son lit et à atteindre sans même se redresser, s’agenouiller, l’entrée de la salle de bains où il s’enlisa enfin dans les vases gluantes du sommeil.

Le matin, la femme de ménage entra comme tous les jours et elle poussa des cris en voyant Bernard étendu à moitié sur le tapis cloué de sa chambre et à moitié sur le dallage blanc et noir de la salle de bains ; elle le toucha et sentit sous ses doigts la glace ignoble des morts. C’était la concierge, elle descendit dans sa loge, les courses, le drame commencèrent.

L’après-midi, Catherine vint voir le corps de Bernard. La chambre était déjà pleine de chrysanthèmes et de glaïeuls ; tout était établi dans l’ordre de la mort : Bernard était caché jusqu’au menton par son drap, ses genoux et la pointe de ses pieds soulevaient toute cette blancheur. Mme Rosenthal était assise au chevet de son fils et elle ne pleurait plus : personne n’est un monstre, elle avait sangloté des heures. Quand sa belle-fille entra silencieusement, elle la surveilla. Catherine portait un tailleur noir, elle s’avança jusqu’au lit et regarda le corps pendant une durée insupportable, elle ne fit pas un mouvement ; c’était une jeune femme qui promettait beaucoup, ou peut-être la maîtrise de soi ne lui coûtait-elle pas d’effort. Elle soupira enfin et regarda autour d’elle et comme si ce soupir et ce regard avaient été des signaux qui mettaient fin à la paralysie de l’alerte, Mme Rosenthal se leva et vint embrasser sa belle-fille : tout était véritablement pardonné. Quand la mort a passé, tous les vivants s’arrangent. Mme Rosenthal eut alors la seconde surprise de sa vie depuis six mois : Catherine, qui s’était laissée embrasser, repoussa brutalement sa belle-mère, et éclata en sanglots.

Quand elle fut partie, Mme Rosenthal reprit sa veillée et écarta la pensée de sa belle-fille. Comme le téléphone avait marché, les gens commencèrent à défiler et à consoler la mère. Claude vint la rejoindre et veilla avec elle ; il embrassa le front de son frère. Il fallut renvoyer avenue Mozart M. Rosenthal qui pleurait comme les hommes pleurent.

Le surlendemain de la mort de Bernard, Laforgue, qui en avait lu la nouvelle dans le Temps, arriva. Mme Rosenthal était toujours là. Laforgue regarda à son tour le corps où il reconnaissait à peine son ami : aucun mort ne ressemble au vivant qu’il remplace pendant cette période qui sépare la décomposition de la vie. Tout était étranger à Bernard dans ce masque jaune, cette nuque noire de sang au-dessous des oreilles de cire : Laforgue ne retrouvait que des cheveux familiers, comme ces cheveux naturels plantés sur les masques chinois de papier mâché. Comme la plupart des morts, Bernard avait cette sérénité distante que compose la rigidité des cadavres. Les gens disaient sans doute à Mme Rosenthal pour lui donner du courage que son fils était si beau dans la mort, qu’il paraissait dormir, mais c’était comme toujours un mensonge, tous les morts sont horribles, Laforgue n’était pas dupe des mythes de la consolation. La colère l’étouffait : ils étaient tous frappés. Il sentit sa gorge se nouer, ses yeux s’emplir de larmes, qui le consolèrent un peu. Quel jeune homme ne respire quand il se voit soudain moins dur qu’il ne s’y attendait ? Cet amollissement lui donna la force d’aller saluer la mère de Rosenthal : elle refusa sa main, se dressa et lui dit tout bas sur un ton de confidence furieuse :

— Vous pouvez être fiers de votre œuvre, vos amis et vous !

Mme Rosenthal venait, dans un éclair d’inspiration en voyant entrer Laforgue, de découvrir la version familiale qui sauverait définitivement l’honneur des Rosenthal, la version qui expliquait le goût de la Révolution, la séduction de Catherine, la mort : la fable des influences, la légende des mauvais amis allaient trouver des fortunes nouvelles dans le folklore tragique de l’avenue Mozart, puisque Bernard était mort d’une maladie, d’un germe mortel venu du dehors, puisque les Rosenthal savaient qu’ils ne fabriquaient pas eux-mêmes les poisons qui les tuaient. Laforgue regarda le grand deuil théâtral de Mme Rosenthal et se dit qu’il comprenait presque tout ; il eut envie de frapper ce long visage funèbre comme une mâchoire de cheval desséchée, mais on est tout de même poli et il dit seulement :

— Je vous en prie, Madame.

Le matin des obsèques arriva. C’était en haut du Père-Lachaise, au-dessus du Mur des Fédérés. Laforgue, Bloyé et quelques autres étaient arrivés par la porte de la place Gambetta et attendaient derrière une tombe dans le grand vent humide qui soufflait. Le cortège déboucha enfin au tournant d’une allée. Ils défilèrent les derniers devant le caveau ; un ordonnateur qui avait des taches sur son habit noir leur tendit une petite pelle qui avait l’air d’être en argent et un vase rempli de terre et de gravier ; aucun d’eux ne prit la pelle et tous se penchèrent sur le cercueil dont la plaque de cuivre disparaissait déjà sous les pelletées de la terre rituelle ; Philippe passa le dernier et laissa tomber sur la bière une gerbe agressive de fleurs rouges. Puis ils s’en allèrent sans saluer personne et en jetant des regards insolents du côté de la famille : le père de Bernard pleurait en serrant des mains et les sanglots secouaient ses épaules ; Mme Rosenthal et Claude répondirent aux jeunes gens par un bref coup d’œil de colère. Bloyé dit entre ses dents que c’était du bon théâtre et que la mort n’y échappe jamais. Catherine n’était pas là. Mme Rosenthal se disait que sa belle-fille avait peut-être aimé Bernard après tout. Laforgue et les autres descendirent vers la sortie du cimetière le long des sépultures en ruines et des statues rongées du temps de la Restauration, après être allés rêver dix minutes devant le Mur des Fédérés.

Deux jours après l’enterrement, M. Rosenthal reçut une lettre de Philippe Laforgue :

— Bien que nous sachions, disait-il, que l’amitié n’a jamais conféré aucun droit à personne et que nous soyons prêts à nous incliner devant tous vos refus, nous nous sommes cependant résolus à vous demander l’autorisation de recueillir dans les papiers que notre ami Bernard Rosenthal a laissés les articles qu’il avait achevés et les notes qu’il avait préparées.

Nous pensons que l’hommage funèbre qu’il eût mis au-dessus de tous les autres eût été la publication de ces écrits dans la revue qu’il avait lui-même fondée et qu’il a animée jusqu’au bout.

Nous vous serions profondément reconnaissants de nous permettre d’examiner les textes de votre fils et de consentir à leur publication.

Plusieurs jours s’écoulèrent. Laforgue dit à Bloyé :

— Tu verras qu’ils refuseront. C’est des gens bien. Leur sens de la propriété privée doit s’étendre aux cadavres. Voilà Rosenthal rentré enfin dans le sein des familles, elles n’en lâcheront rien.

— C’est ce qu’on appelle, dit Bloyé, le retour de l’enfant prodigue. D’autre part, je t’ai toujours dit que ta lettre au père était du genre servile. On n’y gagne jamais rien. Tu aurais dû les insulter.

M. Rosenthal répondit enfin à Laforgue qu’il attendrait le lendemain sa visite dans l’appartement de la place Edmond-Rostand. Il n’avait rien dit à sa femme de la lettre des jeunes gens ; c’est qu’il se sentait bizarrement coupable vis-à-vis de son fils et qu’il avait envie de se faire pardonner par son ombre il ne savait quelle patiente et mortelle trahison.

Laforgue vint au rendez-vous qui fut froid, ou plutôt maladroit : cet agent de change et ce jeune homme s’intimidaient terriblement, et allez donc parler de la pluie et du mauvais temps et de cette triste saison qui n’en finira donc pas, ou de la politique qui ne va pas mieux, avec des morts pleins d’amertume entre vous. M. Rosenthal, assis dans un fauteuil, fumait et ne disait rien ; Laforgue ouvrait un à un les tiroirs de Bernard qui étaient pleins de papiers jaunis comme si Rosenthal était mort déjà depuis dix ans ; il lut un peu au hasard des pages et prit des manuscrits sans beaucoup choisir à cause de ce regard du père dans son dos ; dans le dernier tiroir, il trouva deux chemises qui portaient ces titres : Industrie, Armée. C’était fini. Laforgue se redressa, M. Rosenthal se leva et toussa en retenant sa toux :

— Cette pièce est glaciale, dit-il.

Il ouvrit la fenêtre pour refermer les volets, un coup de vent entra dans la chambre. Philippe tourna le commutateur ; la chambre s’éclaira de la même lumière que la nuit où Bernard était mort. Au moment de partir, M. Rosenthal dit :

— Je crois que nous pouvons éteindre. Vous n’oubliez rien ?

Laforgue s’inclina gauchement. M. Rosenthal le fit passer devant lui ; dans l’escalier, il lui demanda soudain d’une voix timide :

— Est-ce que mon fils vous parlait quelquefois de moi ?

Laforgue fut bouleversé par cet aveu de défaite et cette soudaine soumission, mais il n’allait pas manquer cette première occasion de venger Rosenthal :

— Jamais, dit-il.

M. Rosenthal soupira.

Laforgue prit un taxi pour rentrer rue d’Ulm et le chauffeur protesta parce qu’il y avait seulement la rue Gay-Lussac à monter, mais Laforgue était impatient de classer les secrets de Rosenthal, d’y trouver Dieu sait quelles réponses, quelles découvertes, quel testament, et la figure la moins menteuse d’un mort. Rue d’Ulm, Bloyé l’attendait. Laforgue jeta sans mot dire les deux chemises qu’il avait eu le temps d’ouvrir dans le taxi. Bloyé les ouvrit à son tour :

— Tu reconnais ? demanda Laforgue.

— Je reconnais, dit Bloyé. Quelle drôle d’histoire !

C’étaient les notes interrompues d’André Simon et les plans de la chaudronnerie, ce qui restait de la grande conspiration du dernier printemps.

— Il nous avait donc menti, dit Bloyé, il n’en avait rien fait.

— J’en ai toujours été sûr, dit Laforgue. Tu ne te rappelles donc pas son impatience quand nous lui demandions où en était l’affaire ? Il a fini un jour par me dire que tout était transmis, qu’il mettait d’autres choses au point, et il mentait. Mais il avait vécu un mois ou deux sur les songes de cette aventure…

— Il était ainsi, dit Bloyé.

Tous deux rêvèrent un peu sur la disproportion et les écarts singuliers qu’il y avait toujours eu entre leurs ambitions et ce qu’ils en avaient accompli, et sur l’avortement de plusieurs entreprises.

— Nous sommes ridicules, dit Laforgue. Comme des paranoïaques. Que d’affabulation !

Il ajouta pourtant que ces échecs étaient assez indifférents, qu’il ne fallait les prendre que pour ce qu’il étaient, des exercices d’assouplissement manqués, et que la vie ne serait pas toujours soumise aux règles flottantes de l’improvisation. Ils préférèrent ne plus penser à Bernard, à qui aucune vie, aucun avenir ne permettraient plus de se rattraper, qui était définitivement perdant : il leur fallait bien écarter l’entrée de la mort dans leurs rangs. Un groupe de jeunes gens ne se défend pas beaucoup moins habilement contre la mort qu’une famille.

Plus tard, entre les feuillets d’un article manuscrit, Laforgue découvrit une enveloppe qui portait la date de la mort de Bernard et l’adresse de Catherine. L’enveloppe n’était pas collée, Laforgue l’ouvrit : elle ne contenait qu’une photo d’identité de Rosenthal. La photographie était barrée d’une grosse croix au crayon bleu et portait au verso ces lignes :

— Est-ce un péché de s’élancer dans la maison secrète de la mort avant qu’elle ose venir vers vous ?

Laforgue se souvint alors de la soirée chez les Rosenthal, au mois de juin, à la veille des dernières grandes vacances, des regards de Catherine vers Bernard, de la conversation en attendant l’AX, de l’air fuyant de Rosenthal depuis des mois.

— C’était donc le secret de Rosen, se dit-il.

Il se demanda s’il enverrait la photographie à Catherine avec une lettre insultante : quand il eut hésité deux jours et tourné dans sa tête plusieurs formules agressives, il ne sut plus quelle lettre écrire et craignit que le devoir de venger son ami ne fût mêlé d’une volonté impure d’humilier une femme si belle : la photographie ne partit jamais, resta dans les papiers de Laforgue, comme la dernière apparition d’un Rosenthal éternellement jeune, éternellement déçu, soustrait au temps, aux métamorphoses de la vie — aussi longtemps que persistent un papier, des traces fixées de lumière…

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(À suivre.)


Paul Nizan.