La Conspiration/s19

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XIX



Les jours passaient ; Bernard ne retournait pas avenue Mozart, où sans doute, pensait-il, ils se disaient, tous que le moment le plus dur était loin, qu’après un amortissement ambigu des passions, la vie recommencerait.

On prenait des précautions contre lui : il n’arriva pas à revoir Catherine, à lui parler. II se heurta à cet affreux rempart des regards dérobés des femmes de chambre : Catherine n’était jamais là. Il écrivit des lettres, sans en attendre de grands effets, des messages perdus, en se disant qu’une lettre se déchire ou s’oublie, qu’il eût fallu sa voix, sa colère, l’éloquence du cœur, sa présence, son corps. Avec quelle effrayante aisance obéissait-elle donc aux conditions de son pardon ? Se disait-elle simplement qu’elle l’avait échappé belle ?

Bernard reçut enfin une lettre de Catherine, en novembre. Elle le suppliait de ne plus écrire, de ne plus chercher de rencontres.

— Comprenez, écrivait Catherine, que je ne veux simplement plus vous revoir. Mon pauvre Bernard, je ne suis pas faite pour vos défis et pour votre amour des orages : vous en exigiez trop d’une femme pareille aux autres.

Vous êtes terrible, vous voulez tout d’une femme, vous n’aurez jamais rien. Pendant des semaines vous m’avez aveuglée sur vous, sur moi, sur votre mère, sur mon mari et c’est fini, voilà tout, je suis réveillée, je revois clair. Ils ont été simplement parfaits : comment aurais-je pu deviner que Claude fût capable de dignité ?

Votre terrible orgueil vous perd, vous qui ne valez pas plus que tous les autres, qui n’êtes qu’un peu différent. Ce drame est arrivé parce que vous l’avez voulu : je me suis demandé, je me demande encore si vous n’aviez pas vous-même averti mon mari, si vous ne l’avez pas délibérément conduit jusqu’à la chambre où je dormais… Je ne sais comment je vous ai si faiblement résisté, comment je n’ai pas compris cet été même que vous croyiez m’aimer quand je n’étais pour vous que l’occasion de vous venger des vôtres. Comme vous respirez aisément dans le scandale ! Moi pas. Il me semble que je suis en convalescence…

Peut-être nous reverrons-nous un jour. Tout s’oublie. Oubliez-moi encore, pensez à vous.

Bernard se dit avec rage que Catherine s’était rangée avec le parti de l’ordre contre lui. Quel pouvoir de retraite et d’oubli !

— Moi, pensait-il, je n’oublie rien de son corps… Et il n’y a pas d’autre vérité qu’un corps.

Il est difficile de consentir au désespoir, à la reconnaissance des choses finies. L’amour a la vie dure comme la vie : cette lettre qui tombait du ciel rétablissait une espèce de lien, les adieux de Catherine paraissaient moins cruels que son silence ; peut-être n’avait-elle rien oublié, peut-être avait-elle été seulement paresseuse, lâche, dupée. Il fallait que Bernard crût que Catherine mentait : il pouvait confondre des mensonges, mais non l’oubli. On vainc les maladies, non la mort. Il imaginait avenue Mozart, avenue de Villiers, de grandes scènes attendries, des phrases émues, une comédie de générosité, de chagrin, des larmes de Catherine, les bras ouverts de sa mère, son frère noyant son humiliation dans les charmes de grandeur : l’idée qu’ils n’avaient triomphé de sa Catherine que bassement lui rendit l’espoir, lui donna le courage de courir une fois encore avenue de Villiers pour dire à Catherine : « Te rappelles-tu ? » Il se crut pendant une heure tout puissant, capable encore de la sauver.

La femme de chambre lui dit que Madame n’était pas rentrée et qu’elle n’avait rien dit de son retour : ce mensonge parut insultant à Bernard qui avait aperçu du trottoir de la lumière dans la chambre de Catherine ; il s’éloigna. Rue Jouffroy, il entra dans le bureau de poste et écrivit un pneumatique où il disait à Catherine qu’il ne la croyait pas, et qu’on lui avait dicté les mots les plus durs de sa lettre.

— Je veux, disait-il encore, une réponse de toi qui ait le ton que nous prenions dans nos nuits de Grandcourt quand les chauves-souris venaient voler contre les murs de ta chambre et quand je retenais tes cris, le ton de Trianon, le ton des matinées dans la forêt d’Eu. N’auras-tu pas le courage de rompre avec leur affreuse vie ? N’écris pas, je n’ai même plus le temps d’attendre. Ne sois pas sage, parle-moi à travers les frontières de Paris et du cœur, téléphone-moi. J’attendrai ce soir ton coup de téléphone chez moi. Ou toi-même. Tout est encore possible. Et même le bonheur qui peut renaître aux bornes du désespoir. Tu ne sais pas de quoi est capable la colère de l’amour…