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La Contagion/Acte III

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La Contagion
Théâtre completCalmann-Lévy, éditeursTome 5 (p. 352-391).
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ACTE TROISIÈME


Chez d’Estrigaud. — Un cabinet plein d’objets d’art. — Un déjeuner au chocolat est servi sur un guéridon.


Scène première

WILLIAM, en livrée du matin ; QUENTIN, en habit noir, la serviette sur le bras.


William.

Monseigneur n’est pas encore levé, monsieur Quentin ?


Quentin.

Je l’attends.


William.

En voilà un fainéant ! Il est midi.


Quentin.

Si vous étiez rentré chez vous à huit heures du matin, monsieur William…


William.

Quelle bonne charge ! Il s’est couché hier soir à dix heures.


Quentin.

Vous êtes nouveau dans la maison, mon cher. Apprenez que, deux fois par semaine, M. le baron se couche à dix heures pour se relever à deux et ne rentrer chez lui qu’au jour.


William.

Est-il bête !


Quentin.

Vous sortez d’une maison de parvenus, où les domestiques méprisent les maîtres, monsieur William ; ce n’est pas dans les allures d’ici. M. le baron en remontrerait au plus malin d’entre nous. Quand il se couche à dix heures et se relève à deux, c’est pour arriver frais au jeu tandis que les autres sont fatigués.


William.

Ah ! c’est différent.



Scène II

Les Mêmes, D’ESTRIGAUD, en veste de soie.


D’Estrigaud.

Que faites-vous là, William ?


William.

Je venais prendre les ordres de M. le baron pour la voiture.


D’Estrigaud.

Quand j’aurai lu mes lettres. (William sort. — D’Estrigaud se met à table, et mange tout en décachetant ses lettres.) Ce n’est pas mon chocolat ordinaire, Quentin.


Quentin.

Pardon, monsieur le baron.


D’Estrigaud.

Je vous dis que non. Ce coquin de Coutelard aura changé de fournisseur pour gagner dix sous. Je veux bien qu’il me vole, mais je ne veux pas qu’il liarde. Vous le lui direz. Emportez cette drogue-là.


Quentin.

Monsieur le baron veut-il une aile de volaille ?


D’Estrigaud.

Euh !… non. Je n’ai pas faim. J’ai soupé au cercle. (Quentin sort en emportant le plateau et la petite table, qu’il range dans un coin. — D’Estrigaud, resté seul, ouvre une lettre.) De mon agent de change. Tiens, je ne pensais plus à mes ordres d’hier au soir… Ils valent pourtant la peine qu’on y songe. — Eh bien, c’est aujourd’hui la baisse annoncée, demain la liquidation ; dans huit jours, j’aurai réalisé mon bénéfice. Ma foi !… ce sera fort à propos. Il y avait longtemps que ce petit drôle de Cantenac n’avait donné de renseignements à Navarette. Il manque à tous ses devoirs. Se croirait-il aimé pour lui-même, l’imbécile ? Si jamais je me raccommode avec son patron, comme je le consignerai à la porte ! (Ouvrant une autre lettre.) Comtesse de Saint-Gilles… surnommée la bête du bon Dieu. (Lisant.) « Cher baron, la marquise Galéotti m’a inspiré une folle envie de voir votre fameuse collection, et nous devons lui rendre visite aujourd’hui même. » (Il se lève.) Que le diable emporte les bourgeoises et la bourgeoisie ! La belle Annette peut bien rester chez elle si elle ne veut venir que sous bonne escorte ! Je croyais pourtant l’avoir piquée au jeu… Mais sa prudence native a été la plus forte. (Lisant.) « Nous avons tout simplement pris rendez-vous chez vous. » Oh ! oh ! rendez-vous chez moi au lieu de venir ensemble ? Voilà qui me paraît moins simple qu’à vous, bonne Saint-Gilles… (Lisant.) « … Rendez-vous chez vous, la marquise ayant à faire, dans votre quartier, quelques visites qui l’empêchent de me venir chercher. » Cette explication vous a suffi, ange de candeur ? — Que peut donc manigancer la petite marquise sous l’égide de votre naïveté ? (Lisant.) « Nous avions comploté de vous surprendre. » Vous vous croyez du complot ? (Lisant.) « Mais j’ai peur que nous ne nous cassions le nez. » Le vôtre serait à jamais regrettable, madame. (Lisant.) « … Et je crois prudent de vous avertir que nous serons chez vous à trois heures précises. » Très prudent, on ne peut pas plus prudent, et je vous remercie. Ou je ne sais plus déchiffrer une femme, ou le plan de la marquise est d’arriver seule cinq minutes avant la comtesse, en me disant : « Vous voyez, baron, qu’on n’a pas peur de vous. » Ah ! rusée, vous voulez faire vos preuves de lionnerie sans rien risquer ! avoir la crânerie des grandes dames sans vous départir de votre prud’homie originelle ! Heureusement pour moi, vous n’avez pas osé mettre votre escorte dans votre confidence, et je vous tiens. (Il se dirige vers la table de droite et écrit.) « Chère Comtesse, je suis au désespoir ; j’attends précisément à trois heures des personnes qui vous gêneraient beaucoup, et que vous ne me donnez pas le loisir de contremander. Ce sera donc partie remise, si vous le voulez bien. Je préviens la marquise par le même messager. Votre bien respectueusement dévoué, d’Estrigaud. » (Il sonne ; entre Quentin.) Vous allez faire porter tout de suite cette lettre par William. À trois heures moins cinq minutes, il viendra une dame ; vous l’introduirez et vous ne laisserez plus entrer personne sous aucun prétexte. Est-ce compris ?


Quentin.

Oui, monsieur le baron.


D’Estrigaud.

Quentin !


Quentin.

Monsieur le baron ?


D’Estrigaud.

William me rapportera le cours de la Bourse.


Quentin.

Oui, monsieur le baron. (Il ouvre la porte aperçoit Lucien et annonce.) M. de Chellebois.

Il sort.



Scène III

D’ESTRIGAUD, LUCIEN.


Lucien.

Bonjour, seigneur. Comment se porte aujourd’hui Votre Grâce ?


D’Estrigaud, assis.

Comme hier et comme demain.


Lucien.

Tu es de fer, c’est connu. Entre nous, quel âge peux-tu bien avoir ?


D’Estrigaud.

Eh ! eh !.. la quarantaine… bien sonnée !


Lucien.

Bah ! Je te donnais vingt-cinq ans.


D’Estrigaud.

Mauvais plaisant !


Lucien.

Ma parole… et plutôt deux fois qu’une.


D’Estrigaud, sèchement.

Jette donc ton cigare ; j’attends une femme.


Lucien, jetant son cigare dans la cheminée.

Oh ! tu es encore nubile, je n’en doute pas ! La preuve, c’est que je songe à te marier.


D’Estrigaud.

Hein ?


Lucien.

Et je viens dans l’intention expresse de te sonder adroitement à ce sujet.


D’Estrigaud.

Quelle est cette charge ?


Lucien.

Rien de plus solennel. Le mariage est-il absolument exclu de ton programme, oui ou non ?


D’Estrigaud.

Absolument, non…


Lucien.

Eh bien, si tu admets la possibilité de te marier, voilà le moment. Tu peux encore choisir ; dans quelques années, tu ne le pourras plus. J’ai un parti pour toi : une veuve de vingt-cinq à trente ans, fort riche, très belle, avec un nom aristocratique.


D’Estrigaud.

Taratata ! Tu ne m’as pas laissé développer ma pensée. (Il se lève.) Le mariage est pour moi la manœuvre désespérée de la frégate qui s’échoue à la côte plutôt que d’amener son pavillon. C’est l’expédient suprême auquel je ne recourrai qu’à la dernière extrémité ; et, si je m’y prends en effet trop tard, il me restera toujours la ressource héroïque du capitaine, : je me ferai sauter.


Lucien.

C’est ton dernier mot ?


D’Estrigaud.

Le premier et le dernier.


Lucien.

Alors, mon cher Raoul, je te prie amicalement de modérer tes assiduités auprès de ma sœur.


D’Estrigaud.

Comment ! c’est d’elle qu’il s’agissait ? Tu voulais être mon frère, petit Caïn ?


Lucien.

Ce m’eût été une grande joie, je l’avoue ; mais, ne pouvant être ton frère, je tiens à rester ton ami ; et c’est pourquoi je te prie…


D’Estrigaud.

Bien, bien ! c’est convenu. Je ne croyais pas mes assiduités excessives ; si tu en juges autrement, il suffit.


Lucien.

Tu ne m’en veux pas, j’espère ?


D’Estrigaud.

Au contraire ; je serais désolé de compromettre une femme quelconque, à plus forte raison ta sœur. Mais, dis-moi, est-ce qu’elle n’est plus résolue à rester veuve ?


Lucien.

Si bien, mais nous l’aurions fait changer d’avis à nous deux.


D’Estrigaud.

Je n’ai pas la fatuité de le croire… Elle a de trop bonnes raisons de ne pas se remarier ! Je m’étonne même que tu l’y pousses. Je comprendrais plutôt qu’au besoin tu l’en détournasses dans l’intérêt de ses enfants comme dans le sien propre.


Lucien.

Note bien que je ne tiens pas autrement à la voir se rengager. Je dirai même : que je ferais une guerre acharnée à tout prétendant qui ne serait pas toi !


D’Estrigaud.

Merci, mon cher. Mais permets à un homme absolument désintéressé dans la question de te faire une petite observation.


Lucien.

Va !


D’Estrigaud.

Moi, si j’avais une sœur dans la position de la tienne, et si, en qualité d’homme pratique, je lui interdisais un second mariage, je ne me croirais pas le droit de venir ensuite, en qualité d’homme vertueux, gêner la liberté de ses mouvements.


Lucien.

Qu’entends-tu par ces paroles ?


D’Estrigaud.

Le monde vit de sous-entendus, mon cher. Il y a une foule de circonstances dans lesquelles un homme de bon ton doit fermer les yeux, tant qu’on ne l’oblige pas à les ouvrir.


Lucien.

Tu permettrais un amant à ta sœur ?


D’Estrigaud.

Je ne permettrais rien, mais j’ignorerais tout.


Lucien.

Sais-tu que tu es horriblement immoral ?


D’Estrigaud.

Pas plus que toi ; seulement, je suis logique. Suppose, par impossible, que ta sœur, qui est jeune, qui est libre, se laisse aller à un entraînement bien naturel, en somme, que ferais-tu ?


Lucien.

Ce que je ferais ? Je l’obligerais à épouser son amant.


D’Estrigaud.

Et si elle refusait de ruiner ses enfants ?


Lucien.

Je me brouillerais avec elle, donc ! et je souffletterais le monsieur.


D’Estrigaud.

Ce serait la conduite d’un pédant et non d’un gentleman.


Lucien.

Pédant tant que tu voudras… On voit bien que tu n’as pas de sœur.


D’Estrigaud.

C’est possible. Quant à la tienne, dors en paix ; la sœur d’un ami m’est aussi sacrée que sa femme. (À part.) Ni plus ni moins.


Quentin, annonçant.

M. Lagarde.



Scène IV

Les Mêmes, ANDRÉ.


Lucien.

Que t’arrive-t-il donc ? Tu as l’air bouleversé.


D’Estrigaud.

C’est vrai.


André.

On le serait à moins. J’ai appris que sir James Lindsay est à Paris.


D’Estrigaud.

Qui ça, sir James Lindsay ?


André.

L’agent anglais qui a déjà fait manquer l’affaire en Espagne. Il est descendu hier au Grand Hôtel… Je viens de vérifier le fait.


D’Estrigaud.

Eh bien, mon cher, il vient trop tard, voilà tout. Nouvelle pour nouvelle : j’ai causé cette nuit au cercle avec nos financiers ; décidément ils épousent votre affaire.


André.

Quel bonheur !


D’Estrigaud.

Nous signerons l’acte de société un de ces matins, et je vous certifie que sir James Lindsay n’apporte pas assez de guinées pour faire lâcher prise à nos loups-cerviers.


André.

Vous me mettez du baume dans le sang. Que de remerciements !…


D’Estrigaud.

C’est nous qui vous en devrions, si cette monnaie avait cours en affaires. Vous nous apportez une spéculation magnifique…


Lucien.

Et nationale !


D’Estrigaud.

Et, nationale… j’oubliais ce point. À combien estimez-vous votre part dans cette entreprise patriotique ?


André.

Je ne sais trop… Après complète exécution, à quatre ou cinq cent mille francs.


D’Estrigaud.

Avouons qu’il est doux de servir sa patrie à ce prix-là.


Lucien.

On la trahirait pour moins.


André.

Oh ! Lucien, prends garde.


Lucien.

À quoi, Marc-Aurèle ?


André, riant.

Prends garde de déprécier la trahison par le bon marché.


Lucien.

À la bonne heure ! Mais tu avais mis le pied sur l’échelle.


André.

Avoue que je l’ai retiré à temps.


Lucien.

Tu te formes.


André, à d’Estrigaud.

Que vous ont dit ces messieurs ?


D’Estrigaud.

À plus tard les détails. Il faut que je m’habille pour recevoir des dames. Je vous conterai les choses en long et en large ce soir chez Navarette… Vous n’oubliez pas que vous y dînez ? Vous me permettez de procéder à ma toilette, n’est-ce pas ?


André.

Je vous en prie.


D’Estrigaud.

À ce soir.

Il sort.



Scène V

ANDRÉ, LUCIEN.


Lucien.

Commences-tu à revenir de tes préventions sur son compte ?


André.

Ma foi, il me rend là un fier service, et je voudrais de bon cœur n’avoir que du bien à penser de lui.


Lucien.

Eh bien, ne te gêne pas ; nous venons d’avoir une explication à l’endroit d’Annette ; en somme, il a été tout ce que tu peux souhaiter.


André.

Voilà qui me raccommode tout à fait avec lui… et avec toi. Oui, je t’en voulais de ta légèreté sur un point qui touche de si près à l’honneur. Je te méconnaissais.


Lucien.

Hélas ! le sort des belles âmes n’est-il pas d’être méconnues de leurs contemporains ? Vois Aristide !


André.

Et Cartouche !


Lucien.

Dis donc, toi ! sais-tu que tu marches à pas de géant ?


André.

Que veux-tu ! Tu m’as prouvé qu’on peut rester vertueux sans être toujours à cheval sur le sérieux des choses… Je mets pied à terre.


Lucien.

Ne t’excuse pas !


André.

Et puis je suis si content ! mon affaire prend si bonne tournure !


Lucien.

Ce ne sera pas désagréable, non ! dans un an ou deux, d’avoir vingt bonnes mille livres de rente !


André.

À la rigueur !… Mais d’abord, mais surtout, de mettre mon idée en œuvre, d’attacher mon nom à une grande chose, à un grand… pourquoi ne le dirais-je pas ? à un grand bienfait !


Lucien.

Oh ! oh ! la gloire ?


André.

Eh donc ! s’il y a un orgueil légitime, n’est-ce pas celui d’être utile ?


Lucien.

Utile et décoré, nous y voilà !… Eh ! t’imagines-tu, créature primitive et printanière, que le monde accorde la moindre attention à un homme utile ? Apprends qu’il s’incline, non pas devant les gens qu’il estime, mais devant ceux qu’il envie. La richesse ou la célébrité, pour lui tout est là !


André.

Mais je serai célèbre.


Lucien.

Le canal de Gibraltar le sera, et non pas toi ! Qui connaît en France le nom de Riquet ? Vois-tu, mon pauvre bonhomme, les œuvres d’utilité pratique sont condamnées à rester anonymes ! Le bienfaiteur disparaît dans le bienfait. C’est inique, c’est absurde, mais c’est comme ça.


André.

Tu n’es pas encourageant.


Lucien.

Je t’épargne des mécomptes ! Tu as la clef de la fortune et non celle de la célébrité ; ne va pas te tromper de porte.


André.

Je croyais les avoir toutes les deux.


Lucien.

Tu n’es pas dégoûté. Rabats la moitié de tes ambitions… et console-toi. La part qui te reste est encore la meilleure… Mais oui ! sois donc franc !


André.

Peut-être bien, après tout.


Lucien.

Voyons, depuis quinze jours que tu assistes, les mains dans tes poches, au défilé des voluptés parisiennes, ne sens-tu pas grouiller en toi les convoitises de la jeunesse ?


André.

Je ne dis pas non… Quand je rencontre, emportés au grand trot de deux chevaux à bouffettes roses, un jeune homme et sa maîtresse, les jupes flottant sur les roues… il me passe parfois des éblouissements dans la cervelle ! Ça fait le même effet que le soupirail de Chevet sur un abonné de la pension Balèche.


Lucien.

Parbleu ! la frugalité n’est qu’une impuissance, comme les autres vertus.


André, avec un rire forcé.

Eh ! eh ! eh !


Lucien.

Brûler la chandelle par le plus de bouts possible, voilà le vrai problème de la vie !… De tous les sages de l’antiquité, Sardanapale est le seul qui ait eu le sens commun.


André.

Ah ! ah ! ah !


Lucien.

Aussi comme sa mort enfonce celle de Socrate !


André, timidement.

Oh !


Lucien.

L’un meurt piteusement par obéissance aux lois, trépas de robin monomane ! L’autre, révolté sublime, se fait un bûcher de son palais et y traîne avec lui les voluptés dont le destin vainqueur croyait le séparer !


André.

Tu es lyrique… un peu lyrique…


Lucien.

Eh bien, Sardanapale, c’est d’Estrigaud.


André.

Alors, il ferait bien d’avertir ses femmes.


Lucien.

On ne peut pas causer sérieusement avec toi !


André.

Tu étais donc sérieux ?


Lucien.

Oui, jeune néophyte, je l’étais, et vous me répondez par des calembredaines !


André.

Que le diable t’emporte ! On ne sait sur quel pied on danse avec vous autres.


Lucien.

Tu tombes rarement en mesure, j’en conviens ; mais tu te rattrapes, il y a progrès.


André.

N’est-ce pas ? je ne sens plus trop la Province ?


Lucien.

Plus assez du moins pour incommoder. — Ah çà ! observe-toi ce soir chez Navarette ; tu vas entrer, je t’en préviens, dans le temple même de la blague… Tiens-toi bien !


André.

Mon Dieu, c’est l’aplomb qui me manque. Tu ne te doutes pas à quel point vous m’intimidez.


Lucien.

L’aplomb te viendra avec la fortune.


André, examinant le salon.

Il est certain qu’un gaillard logé comme ça n’a pas lieu d’être timide ; c’est un autre homme que le pauvre diable qui loge en garni.


Lucien.

Parbleu ! Les philosophes ont beau dire, l’écaille fait partie du poisson.


André.

On ne peut pas se défendre d’un certain respect pour le propriétaire de tant de belles choses.


Lucien.

Et c’est juste : la richesse est une puissance dont le luxe est la présence visible.


André.

Je n’avais pas idée d’un luxe pareil.


Lucien.

Et ce que tu vois n’est rien. En fait de luxe, le plus raffiné et le plus cher est celui qui ne saute pas aux yeux.


André.

Combien donc dépense le baron ?


Lucien.

Cent cinquante mille francs par an.


André.

Cent cinquante ! et il est garçon… Alors, que peut-on faire en famille avec vingt mille ?


Lucien.

Dame ! on peut vivre à son aise… dans l’acajou, la porcelaine opaque, les fiacres à quarante sous, les gants nettoyés et les chemises de coton ; que te faut-il de plus ?


André.

Oh ! rien !… nous sommes habitués aux privations, nous autres ! — Il y a des gens heureux.


Lucien.

Bah ! la richesse ne fait pas le bonheur… Une simple chaumière… dans un beau quartier…



Scène VI

Les Mêmes, D’ESTRIGAUD, en redingote.


Lucien.

Déjà ! Tu n’as pas été long…


D’Estrigaud.

Le temps vous a semblé court, messieurs.


André.

Nous admirions votre appartement, monsieur le baron.


D’Estrigaud.

Il est joli, n’est-ce pas ? (Bas, à Lucien.) Emmène-le donc…


Lucien, à André.

N’importunons pas monsieur plus longtemps ; les devoirs de sa charge le réclament.


D’Estrigaud.

Excusez-moi de ne pas vous retenir, mon cher ; je ne m’appartiens pas.


André.

Vous êtes un homme public


Lucien.

À ce soir.

Ils sortent.



Scène VII

D’ESTRIGAUD, seul.

S’il savait qui j’attends, il faudrait nous couper la gorge. Je le croyais plus fort. Cette circonstance ne laisse pas que de modifier la situation. Ce que je cherche, moi, c’est une liaison de convenances, l’association pacifique d’un veuvage et d’un célibat sous le consentement tacite de la famille et du monde. Je croyais avoir trouvé la pie au nid : train de maison honorable, enfants bien élevés, beau-frère de bonne humeur, femme charmante, toutes les conditions du confort et de la sécurité. Mais ce n’est plus cela du tout, du moment que le frère a un double fond tragique ; il faudrait ou me cacher comme un Castillan, ou m’exposer à des arias de tous les diables, à un scandale, à des scènes dramatiques… toutes choses parfaitement ridicules et désagréables. — D’un autre côté, la marquise en elle-même est-elle bien mon lot ? À y bien regarder, sa petite machination d’aujourd’hui indique une furieuse ténacité de vertu bourgeoise. Je parviendrais à la réduire, que ses préjugés classiques repousseraient comme du chiendent ; ce serait une succession perpétuelle de scrupules à combattre ou de remords à éponger… Elle est de la pâte des femmes légitimes et non des maîtresses. Elle ne peut rendre heureux qu’un mari… et je n’en suis pas encore là, grâce au ciel ! Décidément, j’ai eu tort de contremander la bonne Saint-Gilles. Eh bien, quoi ! je serai respectueux, voilà tout, et je profiterai même de l’occasion pour battre honorablement en retraite… Notre bail n’est pas signé, après tout…


Quentin, annonçant.

Madame la marquise Galéotti.



Scène VIII

D’ESTRIGAUD, ANNETTE.


Annette.

Vous voyez, baron, qu’on n’a pas peur de vous.


D’Estrigaud.

Quelle bonne surprise, madame !


Annette.

Je passais dans votre rue, j’avais fini mes courses plus tôt que je ne pensais, je me suis dit : « Voilà une belle occasion de visiter les antiques, » et j’ai arrêté à votre porte.


D’Estrigaud.

Vous êtes la plus grande dame que je connaisse. Voulez-vous que nous passions dans ma galerie ?


Annette.

Tout à l’heure. — C’est très joli chez vous. Je n’avais pas encore vu d’appartement de garçon… Nous ne nous figurons pas du tout ce que c’est.


D’Estrigaud.

Vous vous imaginiez le temple du désordre et de l’inconfortable ?


Annette.

À peu près… mais je fais amende honorable. C’est mieux tenu que chez moi. On dirait qu’une femme de goût a présidé au moindre détail.


D’Estrigaud.

Merci pour Navarette.


Annette.

Ah ! c’est elle ?


D’Estrigaud.

Le soin de mon appartement fait partie de ses chastes attributions, et elle vient de temps en temps y donner le coup d’œil de la…


Annette.

Du maître.


D’Estrigaud.

De la gouvernante. Mais le jour va baisser, et, si vous voulez visiter ma collection…


Annette.

Tout à l’heure.


D’Estrigaud.

Qu’attendez-vous donc ?


Annette.

Personne.


D’Estrigaud.

Et vous avez raison ; elle ne viendra pas.

Il lui donne la lettre de la comtesse.

Annette, après avoir lu.

Que cette Saint-Gilles est gauche ! Mais qui vous dit qu’elle ne viendra pas ?


D’Estrigaud.

Je lui ai vivement répondu qu’elle trouverait visage de bois, et que je vous avertissais en même temps qu’elle. Ainsi ne lui dites pas que vous êtes venue.


Annette, mettant la table entre elle et d’Estrigaud.

Mais, monsieur, c’est un guet-apens.


D’Estrigaud.

Bien innocent, je vous jure. Vous avez voulu jouer au fin avec moi, vous êtes battue ; cette victoire me suffit, et je prétends la couronner en vous prouvant à quel point vos précautions me faisaient injure.


Annette.

Soit, monsieur ; mais vous m’exposez à être surprise dans un tête-à-tête…


D’Estrigaud.

Rassurez-vous : ordre est donné de ne laisser entrer personne.


Annette.

Mais c’est bien pire, monsieur ! que va penser de moi votre valet de chambre ?


D’Estrigaud.

Absolument rien ; c’est sa consigne chaque fois qu’il me vient des curieuses.


Annette.

Il vous vient des curiosités de toute espèce ; je n’entends pas que cet homme, qui sait mon nom, se méprenne sur la mienne.

Elle sonne.

D’Estrigaud.

Que faites-vous ?


Annette.

Vous allez lui dire que sa consigne ne me concernait pas.


Quentin, entrant avec un papier sur un plateau d’argent.

C’est le cours de la Bourse que monsieur demande ?


D’Estrigaud.

Oui, mettez ça là. (Quentin pose le papier sur la table à droite.) Ne vous avais-je pas dit de fermer ma porte ?


Quentin.

Oui, monsieur le baron.


D’Estrigaud.

Eh bien, c’est par erreur. Vous laisserez entrer comme à l’ordinaire.


Quentin.

Tout le monde ?


D’Estrigaud.

Eh ! oui, tout le monde.


Quentin.

Bien, monsieur le baron.


D’Estrigaud.

Êtes-vous satisfaite ?


Annette.

Maintenant, je m’en vais.


D’Estrigaud.

Pas tout de suite, ou ce drôle croira qu’on peut entrer parce que vous n’y êtes plus.


Annette.

C’est vrai… mais s’il arrive quelqu’un ?


D’Estrigaud.

Il n’arrivera personne ; la consigne a dû descendre jusqu’à la loge du concierge, qui ne sait pas votre nom, lui. Sacrifiez encore cinq minutes à l’opinion de M. Quentin, et permettez-moi d’en profiter pour moi-même. Aussi bien ai-je une explication à vous donner.


Annette.

Sur quoi, mon Dieu ?

Elle s’assied près de la table.

D’Estrigaud.

Sur la rareté de mes futures visites. Je serais désolé que vous puissiez l’attribuer à un pur caprice. Votre frère sort d’ici. Il trouve mes assiduités compromettantes, — ce sont ses propres expressions, — et il me prie de les suspendre.


Annette.

De quoi se mêle-t-il ? Ne suis-je pas d’âge à me conduire ?


D’Estrigaud.

Sans doute, mais ce n’est pas à moi de le lui dire : je suis trop son ami pour lui résister sur un point si délicat.


Annette.

Et je crois que votre condescendante ne vous coûte guère.


D’Estrigaud.

Du moins, le respect que je dois à votre réputation et à votre tranquillité…


Annette, ironiquement.

Oh ! vous êtes très respectueux, c’est incontestable.


D’Estrigaud.

Les femmes sont toutes les mêmes ! Si je touchais le bout de votre gant, vous me trouveriez odieux ; et, parce que je reste dans les bornes du plus profond respect, vous me trouvez presque ridicule ; avouez-le.


Annette, qui joue depuis un moment avec la cote de la Bourse.

Un franc de hausse sur la rente.


D’Estrigaud.

Plaît-il ?


Annette.

Un franc de hausse !


D’Estrigaud, stupéfait.

C’est impossible !


Annette.

Voyez plutôt. (Elle lui donne la cote.) Cela vous contrarie ?


D’Estrigaud.

Non… cela m’étonne. (À part.) Ruiné !…


Annette, se levant.

Les cinq minutes que je dois à M. Quentin sont écoulées. — Ne me regardez pas de cet œil farouche et accompagnez-moi jusqu’à l’antichambre avec force salamalecs pour achever d’édifier vos gens sur mon compte.


D’Estrigaud, l’arrêtant par la main.

De grâce, madame, encore un instant…


Annette.

Que vous reste-t-il à me dire ?


D’Estrigaud.

Que je vous adore !


Annette.

Ah ! vous aviez raison, monsieur ; ici, c’est odieux !


D’Estrigaud.

Pourquoi ? Toutes les portes sont ouvertes ; vous êtes aussi en sûreté que chez vous. Et si je ne vous le dis pas ici, où vous le dirai-je ? Ce n’est pas une déclaration que je vous fais, c’est un adieu éternel.


Annette.

Un adieu éternel ? voilà un bien grand mot.


D’Estrigaud.

Mon amitié pour votre frère ne me sépare-t-elle pas de vous à jamais ?


Annette.

Tout ce qu’il peut vous demander, c’est de venir moins souvent chez moi.


D’Estrigaud.

Sans doute. Mais il m’a ouvert les yeux ; je ne m’apercevais pas que je vous aime follement !… Oh ! laissez-moi vous le dire pour la première et pour la dernière fois !


Annette.

Pourquoi avez-vous parlé ? Ce n’est pas mon frère qui nous sépare maintenant, c’est votre aveu.


D’Estrigaud.

Je m’étais juré de me taire jusqu’au bout, mais l’effort a dépassé mes forces !… Et puis qu’importe ? Maintenant que je vois clair dans mon cœur, mon devoir est tracé. Il faut que je vous oublie, que je m’éloigne, que je voyage… Je partirai demain.


Annette.

Mais c’est absurde. Je n’entends pas bouleverser votre existence.


D’Estrigaud.

Et que voulez-vous que je devienne à Paris ? Votre porte ne m’est-elle pas fermée à double tour, par votre frère et par mes aveux ?


Annette.

Je les oublierai… vous n’avez rien dit, je n’ai rien entendu… Vous serez raisonnable, vous serez mon meilleur ami…


D’Estrigaud.

Jamais ! Ces paroles qui vous offensent s’échapperaient de mes lèvres malgré moi… Je ne m’appartiens plus… Vous ne savez pas à quel délire de passion je suis arrivé !


Annette, lui mettant la main sur la bouche.

Taisez-vous, malheureux ! (D’Estrigaud couvre sa main de baisers. — Faiblement.) Vous êtes fou… (Il l’entoure de ses bras.) Monsieur !..

Elle court vers la porte ; d’Estrigaud y arrive avant elle et la lui barre.

D’Estrigaud.

Non… Vous ne sortirez pas.


Navarette, entrant.

Qu’est-ce donc ?



Scène IX

Les Mêmes, NAVARETTE.


Annette, courant à elle.

Protégez-moi !


D’Estrigaud, après un moment d’hésitation.

Oh ! malheur ! votre honneur à la discrétion d’une Navarette !


Annette.

J’ai été attirée dans un piège indigne, madame… je vous le jure sur la tête de mes enfants !


D’Estrigaud.

Comment voulez-vous qu’elle vous croie ? Elle n’a pas d’enfants ! — Si elle raconte seulement ce qu’elle a vu, — et elle le racontera, — à qui persuaderons-nous que je ne suis pas votre amant ? Mes serments seront pris pour le mensonge d’un galant homme… Ah ! pauvre femme ! vous êtes perdue ! bien perdue ! et par ma faute ! misérable que je suis ! Mais je ne faillirai pas à mes devoirs envers vous ! la seule réparation désormais possible, je vous l’offre ; acceptez mon nom.


Navarette, à part.

Son nom !… Jouons serré. (Haut.) Je crois à votre innocence, madame, et, sur ce que j’ai de plus sacré, je vous jure qu’il ne sortira pas de ma bouche un mot qui puisse vous nuire.


Annette.

Oh ! merci, mademoiselle !


D’Estrigaud.

Sa parole vous suffit ?


Annette.

Oui, monsieur ; j’y crois comme elle croit à mon innocence.


D’Estrigaud.

À la bonne heure.


Navarette.

Vous êtes bien dur pour moi, monsieur d’Estrigaud. Vous savez pourtant que j’ai de l’honneur à ma manière, et c’est cet honneur-là que j’engage à madame.


Annette.

Cet honneur-la, mademoiselle, s’appelle le cœur.


Navarette.

Reconduisez madame, monsieur le baron. Elle est déjà trop restée dans ma compagnie pour le respect que lui doivent vos gens.


Annette.

Vous avez toutes les délicatesses, mademoiselle. — Restez, monsieur, je sortirai seule.

Elle sort, d’Estrigaud reste incliné sur la porte.

Navarette, à part.

Je suis venue à propos… la baronnie m’échappait.



Scène X

NAVARETTE, D’ESTRIGAUD, redescendant en scène.


D’Estrigaud.

Tu ne comprends donc rien, toi ?


Navarette.

Qu’y a-t-il à comprendre ?


D’Estrigaud.

Que tu viens de me faire manquer un mariage magnifique.


Navarette.

Dame ! quand je suis entrée, tu n’étais pas sur le chemin de la mairie, ce me semble.


D’Estrigaud.

Hé ! cette marquise est une bourgeoise timorée, qui, une fois à moi, aurait imploré le sacrement !… sans compter que son frère l’aurait exigé !


Navarette.

Il fallait donc fermer ta porte.


D’Estrigaud.

Ton arrivée pouvait tout conclure si tu avais voulu comprendre… Mais non, mademoiselle se pique et fait les beaux bras ! Ah ! tu peux te vanter de m’avoir ruiné, toi !


Navarette.

En somme, un mariage de manqué, dix de retrouvés.


D’Estrigaud.

Est-ce que je serai épousable demain !


Navarette.

Pourquoi pas ?


D’Estrigaud.

Pardieu ! tu m’as donné un joli renseignement, je te remercie.


Navarette.

Mais je crois qu’il n’était pas mauvais. Il y a une hausse d’un franc.


D’Estrigaud.

Eh bien, tu m’as annoncé la baisse.


Navarette.

Moi ? Tu rêves.


D’Estrigaud.

J’en suis tellement sûr, qu’en te quittant j’ai fait vendre,


Navarette.

Mon pauvre ami… c’est un malentendu désolant ! Moi, j’ai acheté… peu, malheureusement.


D’Estrigaud.

Enfin, je perds huit cent mille francs, je n’ai pas de quoi les payer, je suis exécuté, obligé de donner ma démission de toutes mes sinécures, rasé comme un ponton.


Navarette.

Fais-toi reporter.


D’Estrigaud.

À quoi bon ? Je n’aurai pas plus d’argent dans un mois qu’aujourd’hui, maintenant que mon mariage est manqué.


Navarette.

Tu as des amis…


D’Estrigaud.

es amis ? Tu m’amuses ! Je n’en ai plus pour trente sous du moment que je dois huit cent mille francs.


Navarette.

Il y en a un du moins qui ne te manquera pas.


D’Estrigaud.

Quel est ce phénix ?


Navarette.

Moi.


D’Estrigaud.

Toi, ma pauvre fille ?


Navarette.

Ma maison de la rue Castiglione ne vaut-elle pas huit cent mille francs ?


D’Estrigaud.

Écoute, mon enfant… je ne suis pas facile à attendrir ; mais le diable m’emporte si tu ne m’as pas remué le cœur ! (Lui prenant la main et la portant à ses yeux.) Tiens, Voilà une larme de d’Estrigaud… fais-la monter en bague, c’est le dernier joyau qu’il t’offrira.


Navarette.

Tu refuses ?


D’Estrigaud.

Oui, chère fille. Je n’ai pas beaucoup de préjugés, tu le sais, mais il y a des délits de savoir-vivre inadmissible, des inélégances infranchissables. Un galant homme ne peut ruiner que sa femme légitime, je te l’ai déjà dit vingt fois.


Navarette.

Mais alors que vas-tu faire ?


D’Estrigaud.

Que veux-tu que je fasse ? Je ne peux pas payer, je ne payerai pas. C’est encore plus convenable que de payer avec l’argent de ma maîtresse.


Navarette.

Raoul… tu me fais peur !


D’Estrigaud.

En quoi ?


Navarette.

Tu veux te tuer !


D’Estrigaud.

Moi ?


Navarette.

Oh ! n’espère pas me donner le change ! Tu as trop répété sur tous les tons que tu te ferais sauter au premier désastre…


D’Estrigaud.

C’est vrai !


Navarette.

Je te connais… tu le feras, ne fût-ce que pour ne pas être ridicule !


D’Estrigaud, à lui-même.

Il est certain que j’aurai une contenance piteuse, si je m’en tiens à un pouf vulgaire. Mes professions de foi hautaines deviendront des rodomontades puériles, on en fera des gorges chaudes… Mordieu ! la situation est plus grave que je ne pensais !


Navarette.

Que t’importent de sots quolibets, que tu feras taire avec quelques coups d’épée ?


D’Estrigaud.

Détrompe-toi ! on sait bien que je me bats : on attend de moi une crânerie supérieure au courage du duel ; je me suis vanté de l’avoir, et, si je ne l’ai pas, tous les duels du monde ne m’ôteront pas un pouce de ridicule… Mille tonnerres ! comment sortir de là ?


Navarette.

Accepte mon argent ; personne n’en saura rien, je te le jure.


D’Estrigaud.

Ces choses-là ne restent jamais longtemps cachées. Si tu ne disais rien, c’est moi qui parlerais, et, si ce n’était moi, ce seraient les pierres de la maison vendue pour me tirer d’affaire… car tu n’as pas de valeurs au porteur ?


Navarette.

Non… tu m’as toujours conseillé les immeubles.


D’Estrigaud.

La vente d’un immeuble quel qu’il soit ne peut pas rester secrète, et, dans huit jours, je serais la fable de tout Paris.


Navarette.

Que faire, mon Dieu, que faire ? — Si nous déclarions hautement la chose comme elle est, si je disais que ma fortune me vient de toi et que je la restitue, n’y aurait-il pas là une certaine grandeur ?


D’Estrigaud.

Grandeur de ton côté, oui, certes ; mais bassesse du mien. Et puis je ne veux pas te mettre sur la paille.


Navarette.

Oh ! je n’y serais pas. Ma maison vendue, il me resterait pour deux millions de terrains, avenue de Zurich.


D’Estrigaud, avec une surprise émue.

Tu as pour deux millions de terrains ?


Navarette.

Oui.


D’Estrigaud.

Et je n’en savais rien !


Navarette.

Tout le monde l’ignore.


D’Estrigaud.

Mais comment ne m’en avais-tu rien dit ?


Navarette.

Les hommes sont si bavards ! Tu ne m’aurais pas gardé le secret, et je pressentais qu’un jour tu aurais besoin d’une fortune ignorée.


D’Estrigaud.

Ou tu es l’ange du dévouement… ou tu veux être baronne.


Navarette, détournant les yeux.

Baronne, moi ? Si tu avais la sottise de m’offrir ton nom, je n’aurais pas celle de l’accepter.


D’Estrigaud.

Parce que ?


Navarette.

Parce que notre mariage te déclasserait sans me réhabiliter.


D’Estrigaud.

C’est un peu vrai.


Navarette, finement.

Ne pas croire que mon sacrifice serait une première réhabilitation qui en justifierait une seconde…


D’Estrigaud.

Peut-être… peut-être ! Le monde est plus romanesque qu’il ne paraît, et quand on sait lui jouer cet air-là… (Déclamant.) « Eh bien, oui, messieurs, moi, Raoul d’Estrigaud, j’épouse la Navarette. Je l’épouse parce qu’en un jour de détresse elle m’a prouvé qu’elle avait gardé intacte cette partie de l’honneur que j’appelle le cœur. Elle était déchue de sa place légitime, je la lui rends… C’est aussi une restitution que je lui fais ! Et maintenant choisissez d’admirer ma conduite ou de me mettre au ban. » (À Navarette, du ton ordinaire.) Là-dessus, il y aurait un peu d’hésitation, mais c’est alors que d’intervention de l’épée serait efficace, et… va te promener ! j’oubliais Cantenac.


Navarette, vivement.

Il n’est pas mon amant.


D’Estrigaud, lui prenant le menton.

Espiègle !… Il ne pourrait pas me regarder sans rire, et son rire serait contagieux. Allons, n’y pensons plus.


Navarette.

Tu aimes mieux te brûler la cervelle ?


D’Estrigaud.

Ma foi, oui. — Et dire que je perds la partie avec quinte et quatorze en main ! Dans trois mois, je réaliserais ma part du canal de Gibraltar… Tiens, tiens, tiens !


Navarette.

Quoi encore ?


D’Estrigaud.

Je peux la réaliser ce soir même ! Ah ! pour le coup, je suis sauvé.


Navarette.

Sans m’épouser ? Quel bonheur !


D’Estrigaud.

Je rachète sa concession à l’ingénieur, je la lui paye ce qu’il veut, le double de ce qu’elle vaut au besoin, et je la vends trois millions…


Navarette.

À qui ?


D’Estrigaud.

Aux Anglais, parbleu ! (Il sonne.) Ta voiture est en bas ?


Navarette.

Oui.


D’Estrigaud.

Tu vas me conduire au Grand Hôtel. (À Quentin qui entre.) Un chapeau et des gants. (Quentin sort.) Tu es une bonne fille, Navarette. Je n’oublierai jamais que tu m’as tiré une larme, et je la convertirai en rivière de diamants.

Quentin lui apporte un chapeau et des gants.

Navarette, à part.

Il m’échappe encore une fois, mais il n’ira pas loin. Décidément les hommes sont plus coquins que nous.

Ils sortent.