La Convention (Jaurès)/1301 - 1350

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pages 1251 à 1300

La Convention.
La mort du roi et la chute de la Gironde

pages 1301 à 1350

pages 1351 à 1400


esprit, à développer son opinion. L’assemblée l’a écouté avec attention et les tribunes avec impatience.

« …Legendre vole à la tribune pour combattre Thuriot :

« Oh ! pour celui-là, il ne nous donnera pas du Robespierre » ont dit les tribunes. Il s’est démené comme à l’ordinaire, a déployé de grands coups de bras, et il a surtout obtenu beaucoup d’applaudissements lorsqu’il a dit ces paroles : « Si la chose dure plus longtemps, si la Montagne est plus longtemps impuissante, j’appelle le peuple et je dis aux tribunes : descendez, et délibérez avec nous. »

RÉCEPTION DE LOUIS CAPET AUX ENFERS PAR GRAND NOMBRE DE BRIGANDS CI-DEVANT COURONNÉS.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


« Les propositions faites par Thuriot sont écartées par la question préalable : « Oh ! c’est celui-là (Legendre) qui est un homme !Ce n’est pas un Robespierre ». Je voudrais que dans l’assemblée on en vînt aux coups, et cela ne tardera pas à arriver, et que la Montagne fût la plus faible, ah ! comme nous volerions à son secours ! »

Au fond, entre les motions de Thuriot et celles de Legendre, il ne semble pas, d’après le procès-verbal, qu’il y eût autant de différence que l’imaginaient les tribunes surexcitées. Ni l’un ni l’autre ne fit nettement appel aux moyens insurrectionnels. C’est une adresse des sans-culottes de Metz, lue et commentée par Thirion, qui marque le mieux l’exaltation des esprits :

« Si d’odieux agitateurs, tels que les Brissot, Guadet, Vergniaud et consorts, persistent à entraver la marche de vos opérations, ayez le courage de les dénoncer au tribunal révolutionnaire ; le peuple sera vengé de leur perfidies. Son salut, il l’attend de vous, ou il se sauvera lui-même. »

Ces paroles violentes soulèvent un long tumulte. Thirion intervient et dit :

« Vous voyez que les citoyens de Metz sont dans l’erreur, ils croient que la Montagne forme la majorité ; il faut leur apprendre que nous sommes dans l’oppression, et alors ils sauront ce qu’ils doivent faire. »

À ces mots, qui semblaient encourager la révolte annoncée, l’agitation fut vive. Les Jacobins ne voulaient pas se risquer encore à l’insurrection. Ils flottaient de projets en projets, de motions en motions, sans se décider encore à l’offensive. Thuriot demanda que la séance des Jacobins fût permanente, et il combattit l’idée de former, aux Jacobins mêmes, un comité de salut public qui paraîtrait empiéter sur celui de la Convention. Legendre s’éleva surtout contre tout projet de comité secret :

« Je déclare, moi, que je commencerais à suspecter cette société, s’il y avait un comité secret. Il faut tout dire à cette tribune. »

Oui, mais ce qu’il disait était à la fois véhément et vague. Pourtant l’influence des « Enragés » grandissait aux Jacobins mêmes.

« Je me livre, disait sentencieusement Dutard à propos de la séance du 17, à mon ostéologie. Il me paraît qu’il y a deux factions, que je vais appeler la chambre haute et la chambre basse. Les Jacobins sont donc divisés en deux partis bien distincts et séparés : les gens instruits, propriétaires, qui pensent un peu à eux comme malgré eux, — de ce nombre sont Santerre, Robespierre et une grande partie des membres de la Montagne ; et les anarchistes qui reposent en partie aux Jacobins et principalement aux Cordeliers, dont Marat est le chef.

« Il paraît que les gens instruits ont vu la chambre obscure, et que les prophéties qu’ils y ont lues ont fait d’eux, malgré leur répugnance, des modérés presque parfaits. Ils tiennent à peu de devenir aristocrates.

« Il paraît que le peuple anarchiste s’attachera toujours, sans aucun respect pour ses anciens patrons, à celui qui paraîtra le suivre davantage dans ses dérèglements, qu’ils n’aiment Marat, Robespierre qu’autant que ceux-ci leur diront : « Tuons, dépouillons, assassinons », et que n’en restât-il qu’un seul de toute la société (Chaumette, par exemple) il en serait assez pour conduire cette horde de bandits. »

Non, Robespierre et les Jacobins « instruits, propriétaires » ne devenaient ni aristocrates, ni modérés, mais ils craignaient de compromettre la Révolution en mutilant la Convention nationale. Ils se bornaient à lancer un pamphlet de Camille Desmoulins comme un brûlot. Le 19 mai, la Société approuvait son Histoire des Brissotins ou fragment de l’Histoire secrète de la Révolution. Desmoulins, qui poussait toujours jusqu’au bout ses hypothèses agressives avec la frivolité la plus redoutable, n’hésite pas pour accabler la Gironde, pour la convaincre de conspiration, à réduire à un complot anglais la Révolution elle-même. C’est Pitt qui l’a voulue, c’est Pitt qui l’a conduite. Écoutez, et dites si jamais l’esprit de parti aboutît à un plus étrange reniement de soi-même. Calomnier les plus grands événements, et où soi-même on fut mêlé, pour envelopper de calomnie des adversaires, quelle polémique désespérée !

« D’abord une observation préliminaire indispensable : c’est qu’il y a peu de bonne foi de nous demander des faits démonstratifs de la conspiration. Le seul souvenir qui reste du fameux discours de Brissot et de Gensonné pour démontrer l’existence du comité autrichien, c’est qu’ils soutenaient, avec grande raison, qu’en matière de conspiration il est absurde de demander des faits démonstratifs, et des preuves judiciaires qu’on n’a jamais eues, pas même dans la conjuration de Catilina, les conspirateurs n’ayant pas coutume de se mettre si à découvert. Il suffit d’indices violents. Or je veux établir contre Brissot et Gensonné l’existence d’un comité anglo-prussien par un ensemble d’indices cent fois plus forts que ceux par lesquels, eux, Brissot et Gensonné, prouvaient l’existence du comité autrichien.

« Je mets en fait que le côté droit de la Convention, et principalement les meneurs, sont presque tous partisans de la royauté, complices des trahisons de Dumouriez et de Beurnonville, dirigés par les agents de Pitt, de d’Orléans et de la Prusse, et ayant voulu diviser la France en vingt ou trente républiques fédératives, ou plutôt la bouleverser, pour qu’il n’y eût point de république. Je soutiens qu’il n’y eut jamais dans l’histoire une conspiration mieux prouvée, et par une multitude de présomptions plus violentes, que celle de ce que j’appelle les brissotins, parce que Brissot en était l’âme, contre la République française.

« Pour remonter aux éléments de la conjuration, on ne peut nier aujourd’hui que Pitt, dans la révolution de 1789, n’ait voulu acquitter sur Louis XVI la lettre de change tirée en 1641 par Richelieu sur Charles Ier. On sait la part qu’eut ce cardinal aux troubles du Long Parlement, où il pensionnait les plus zélés républicains, et bien des événements depuis m’ont fait resouvenir de la colère que montra Brissot, il y a trois ans, quand un journaliste aristocrate, ayant déterré le Livre rouge de Richelieu et de Mazarin, y trouva à livres, sous et deniers, les sommes que ces ministres avaient envoyées à Fiennes et Hampden pour leur zèle à demander la république. Ceux qui lisaient le Patriote français peuvent se souvenir avec quelle chaleur Brissot, craignant l’application, se fit le champion du désintéressement des républicains anglais. Pitt avait encore à prendre sa revanche des secours donnés par Vergennes aux insurgés anglo-américains ; mais, depuis le 10 août, il s’est trouvé, au grand désespoir de Pitt et de Brissot, qu’ils avaient mené la liberté plus loin qu’il ne convenait à l’Angleterre, et Pitt et Brissot se sont efforcés d’enrayer. Quand le général Dillon affirmait, il y a quatre ans, à la tribune du corps constituant, qu’il savait, de science certaine, que Brissot était l’émissaire de Pitt et sonnait du cor pour le compte du ministère anglais, on n’y fit pas beaucoup d’attention, parce que Dillon était du côté droit, mais ceux qui ont suivi les marches et contre-marches de Brissot, depuis ses écrits sur la traite des noirs et les colonies jusqu’à l’évacuation de la Hollande et de la Belgique, peuvent-ils nier qu’on ne trouverait pas peut-être une seule page dans cette masse de volumes qui ne soit dirigée au profit de l’Angleterre et de son commerce et à la ruine de la France ?

« Est-ce qu’on peut nier ce que j’ai prouvé dans un discours dont la société des Jacobins se souvient encore, celui que je prononçai sur la situation politique de la nation à l’ouverture de l’assemblée législative, que notre révolution de 1789 avait été une affaire arrangée entre le ministère britannique et une partie de la minorité de la noblesse, préparée par les uns pour amener un déménagement de l’aristocratie de Versailles dans quelques châteaux, quelques hôtels, quelques comptoirs ; par les autres, pour amener un changement de maître ; par tous, pour nous donner les deux Chambres et une Constitution à l’instar de la Constitution anglaise ? Lorsque je commençai ce discours à la Société, le 21 octobre 1791, où je montrais que les racines de la Révolution étaient aristocratiques, je vois encore la colère et les soubressauts de Sillery et de Voidel, quand je parlai des machinistes de la Révolution. Je glissai légèrement là-dessus parce qu’il n’était pas temps encore, et qu’il fallait achever la Révolution avant d’en donner l’histoire…

« Me fera-t-on croire que lorsque je montai sur une table, le 12 juillet, et que j’appelai le peuple à la liberté, ce fut mon éloquence qui produisit ce grand mouvement une demi-heure après, et qui fit sortir de dessous terre les deux bustes d’Orléans et de Necker ? »

Il n’est pas jusqu’aux paroles d’estime prononcées au sujet de Brissot, par l’opposition anglaise, par les amis de Fox, qui ne soient dénoncées par Desmoulins comme une machination de Pitt.

Quand on désespéra que Mirabeau et ensuite Barnave, qui commençaient à s’user, pussent se soutenir longtemps, on fit à la hâte un immense trousseau de réputation patriotique à Brissot et à Pétion pour qu’ils pussent les remplacer ; et depuis, nous avons vu les papiers publics anglais, devenus les échos des hymnes de chez Talma, représenter Dumouriez comme un Turenne et Roland comme un Cicéron…

« C’est ainsi que Pitt, voyant baisser en France les actions de Brissot, mettait tous ses papiers ministériels en l’air pour le faire remonter aux nues comme un cerf-volant, engageant des membres connus de l’opposition à louer le sage, le vertueux Brissot dans le Parlement, afin que cela retentît jusqu’à nos oreilles, et renvoyant ainsi à son féal, par le paquebot, des renforts de réputation patriotique pour soutenir son crédit, dont Pitt avait besoin. »

Vraiment, quand les partis en sont à se dénoncer et à se soupçonner ainsi, ils n’ont plus qu’à se décimer au plus vite et se tuer les uns les autres. Et Camille Desmoulins avait raison lorsqu’il disait de son pamphlet, au témoignage de Dutard :

« Celui qui l’aura entendu, demandera à l’instant : Où est l’échafaud ? »

Ainsi les amis même de Robespierre poussaient enfin aux solutions violentes et les préparaient. C’est bien en vue d’une révolution prochaine, où la Commune et le peuple pauvre de Paris feraient triompher la Montagne que Desmoulins tente de rassurer les riches, les marchands et artisans, les délicats. Non, ce ne sera pas une révolution de barbarie et de pauvreté. Non, la splendeur et la puissance de Paris n’en seront pas diminuées. Non, la majesté et la force de la Convention ne seront point entamées par l’élimination des conspirateurs et des traîtres.

« Les talents si nécessaires aux fondateurs de la République française ne manqueront pas à l’assemblée des représentants de la nation. Il est impossible que les têtes fermentent pendant quatre années de révolution et de discordes civiles, dans un pays tel que la France, sans qu’il ne s’y forme un peuple de citoyens, de politiques et de héros. Il est dans la Convention une foule de citoyens dont on n’a remarqué encore que le caractère, mais dont on reconnaîtrait bientôt le mérite si l’organisation de nos assemblées nationales n’était plus favorable au développement du babil que du talent, et si la méditation, avec la faiblesse de l’entendement humain, pouvait se faire à cette continuité de séances, sans aucune solution, et à cette législature en poste et sans relais. Ces talents ont déjà percé dans les grandes questions qu’on n’a pas fait décréter sans désemparer, telles que celle de l’appel au peuple du jugement de Louis XVI.

« …Le vice était dans le sang. L’éruption du venin, au dehors, par l’émigration de Dumouriez et de ses lieutenants, a déjà sauvé plus qu’à moitié le corps politique ; et les amputations du tribunal révolutionnaire, non pas celle de la tête d’une servante qu’il fallait envoyer à l’hôpital, mais celle des généraux et des ministres traîtres, le vomissement des brissotins hors du sein de la Convention, achèveront de lui donner une saine Constitution. Déjà trois cent soixante-cinq membres ont effigié tous les rois dans la personne de Louis XVI, et près de deux cent cinquante membres s’honorent d’être de la Montagne. Qu’on me cite une nation au monde qui ait jamais eu autant de représentants dévoués. Depuis près de six cents ans que les Anglais ont leur Parlement, il ne leur est arrivé qu’une seule fois d’avoir, dans ce long parlement, une masse de véritables patriotes et une Montagne, et cette masse qui fit de si grandes choses ne s’éleva pas à plus de deux cents membres. »

C’était avertir le pays qu’une nouvelle couche d’hommes de mérite et de vertu était prête à remplacer la superficielle Gironde. C’était lui signifier que, même réduite aux trois cent soixante-cinq régicides, la Convention serait encore une des assemblées les plus puissantes de l’univers, les plus riches en talent et en courage.

Emporté par sa verve, Desmoulins allait bien au delà de la prudente politique de Robespierre ; il allait même au delà de la pétition des sections qui n’éliminaient que les vingt-deux ; il semblait tout préparé à une scission complète qui ne laisserait subsister à l’Assemblée que le parti de la Montagne. Mais à ce parti il proposait un large programme d’éducation nationale et de grands travaux publics, de science, de gloire et de joie, capable de réconcilier à la Montagne toutes les forces de civilisation :

« Hâtons-nous d’ouvrir des écoles primaires : c’est un des crimes de la Convention qu’elles ne soient pas encore établies. S’il y avait eu, dans les campagnes, sur le fauteuil du curé, un instituteur national qui commentât les Droits de l’Homme et l’almanach du Père Gérard, déjà serait tombée de la tête des bas Bretons la croûte de la superstition, cette gale de l’esprit humain, et nous n’aurions pas au milieu des lumières du siècle et de la nation, ce phénomène de ténèbres dans la Vendée, le Quimper-Corentin et le pays de Lanjuinais, où des paysans disent à nos commissaires : « Faites-moi donc vite guillotiner afin que je ressuscite dans trois jours. » De tels hommes déshonorent la guillotine : comme autrefois la potence était déshonorée par ces chiens qu’on avait pris en contrebande, et qui étaient pendus avec leurs maîtres. Je ne conçois pas comment on peut condamner à mort sérieusement ces animaux à face humaine ; on ne peut que leur courir sus, non pas comme dans une guerre, mais comme dans une chasse ; et quant à ceux qui sont faits prisonniers, dans la disette de vivres dont nous souffrons, ce qu’il y aurait de mieux à faire serait de les échanger contre leurs bœufs du Poitou.

« À la place de collèges de grec et de latin, qu’il y ait dans tous les cantons des collèges gratuits d’arts et métiers.

« Amenons la mer à Paris, afin de montrer avant peu aux peuples et rois que le gouvernement républicain, loin de ruiner les cités, est favorable au commerce, qui ne fleurit jamais que dans les républiques et en proportion de la liberté d’une nation et de l’asservissement de ses voisins : témoins, Tyr, Carthage, Athènes, Rhodes, Syracuse, Londres et Amsterdam.

« Nous avons invité tous les philosophes de l’Europe à concourir à notre législation par leurs lumières, il en est un dont nous devrions emprunter la sagesse : c’est Solon, le législateur d’Athènes dont une foule d’institutions surtout semblent propres à s’acclimater parmi nous, et qui semble avoir pris la mesure de ses lois sur des Français. Montesquieu se récriait d’admiration sur les lois fiscales d’Athènes. Là, celui qui n’avait que le nécessaire ne payait à l’État que de sa personne, dans les sections et les armées ; mais tout citoyen dont la fortune était de dix talents devait fournir à l’État une galère ; deux, s’il avait vingt talents ; trois, s’il en avait trente. Cependant, pour encourager le commerce, eût-on acquis d’immenses richesses, la loi ne pouvait exiger d’un Laborde que trois galères et une chaloupe. En dédommagement les riches jouissaient d’une considération proportionnée dans leur tribu, et étaient élevés aux emplois de la municipalité et comblés d’honneurs ; celui qui se prétendait surtaxé par le département avait le droit d’échanger sa fortune contre celui qui était moins haut en cote d’imposition.

« Là, il y avait une caisse des théâtres et de l’extraordinaire des fêtes, qui servait à payer aux comédiens de la nation les places des citoyens pauvres. C’étaient là leurs écoles primaires qui ne valaient pas nos collèges d’arts et métiers quand la Convention les aura établis.

« Là il n’y avait d’exempt de la guerre que quiconque équipait un cavalier d’armes et d’un cheval et l’entretenait, ce qui délivrait le camp d’une multitude de boutiquiers et de riches bourgeois qui ne pouvaient que lui nuire, et les remplaçait par une excellente cavalerie.

« …Je conviens que nous n’avons pas encore transporté parmi nous toutes ces belles institutions, je conviens que l’état des choses en ce moment n’est pas encore exempt de désordres, de pillage et d’anarchie. Mais pouvait-on balayer un si grand empire qu’il ne se fit un peu de poussière et d’ordures ? La nation a souffert ; mais pouvait-on s’empêcher de l’amaigrir en la guérissant ? Elle a payé tout excessivement cher ; mais c’est sa rançon qu’elle paie, et elle ne sera pas toujours trahie. Déjà nous avons eu le bonheur de remplir le serment le plus cher au cœur d’un citoyen, le serment que faisait le jeune homme à Athènes, dans la chapelle d’Agraules, lorsqu’il avait atteint l’âge de dix-huit ans, « de laisser sa patrie plus florissante et plus heureuse qu’il ne l’avait trouvée ». Nous avions trouvé la France monarchie, nous la laissons république.

« Laissons donc les sots, qui répètent tous les jours ces vieux propos de nos grand’mères, que la République ne convient pas à la France. Les talons rouges et les robes rouges, les courtisans de l’Œil de bœuf et les courtisanes du Palais-Royal, la chicane et le biribi, le maquerelage et la prostitution, les agioteurs, les financiers, les mouchards, les escrocs, les fripons, les infâmes de toutes les conditions, et enfin les prêtres, qui vous donnaient l’absolution de tous les crimes, moyennant la dîme et le casuel : voilà les professions, voilà les hommes à qui il faut la monarchie. Mais, quand même il serait vrai que la république et la démocratie n’auraient jamais pu prendre racine dans un État aussi étendu que la France, le dix-huitième siècle est, par ses lumières, hors de toute comparaison avec les siècles passés, et si un peintre offrait à vos yeux une femme dont la beauté surpassât toutes vos idées, lui objecteriez-vous, disait Platon, qu’il n’en a jamais existé de si parfaite ? Pour moi, je soutiens qu’il suffit du simple bon sens pour voir qu’il n’y a que la République qui puisse tenir à la France la promesse que la monarchie lui avait faite en vain depuis deux cents ans : la poule au pot pour tout le monde. »

C’est l’idéal d’une démocratie athénienne, à la fois raffinée et populaire, épurée des vices des cours mais éclatante du génie des arts et de la richesse du commerce, délicate et plantureuse, que Desmoulins et les Jacobins proposaient à Paris pour l’entraîner à fond dans la lutte contre la Gironde. C’est dans la même pensée que Léonard Bourdon, commentant, le 20 mai, aux Jacobins le vote de l’emprunt forcé, disait : « La mesure de l’emprunt forcé est d’autant plus avantageuse qu’elle attache les riches à la Révolution, et qu’elle devient une raison puissante pour eux de désirer et d’accélérer la paix. »

Pendant ce temps les partis étaient violemment aux prises dans la Convention. C’est à propos d’un abus de pouvoir de la section des révolutionnaires de l’Unité que se noua la bataille. Le juge de paix Roux avait été arrêté illégalement, comme le reconnaît Chaumette lui-même, non par les autorités constituées, mais par le Comité révolutionnaire. Quelques citoyens protestèrent, et la Gironde en prit texte pour accabler « les anarchistes ». Le débat fut orageux. La Convention siégeait, depuis le 10 mai, dans la nouvelle salle aux Tuileries. La Gironde croyait que là elle serait mieux défendue contre l’intervention des tribunes qui étaient assez reculées ; mais elles étaient pleines d’un peuple toujours plus ardent, dont les huées parvenaient, par dessus toute l’assemblée, jusqu’à l’orateur. Le 18 mai, Guadet s’éleva avec force contre cette « tyrannie », et il développa soudain tout un plan de résistance évidemment préparé et arrêté dans les réunions qui se tenaient chez Valazé. « Jusques à quand, citoyens, s’écria-t-il, dormirez-vous sur le bord de l’abîme ? Jusques à quand remettrez-vous au hasard le sort de la liberté ? Il en est temps encore, prenez de grandes mesures, vous sauverez la République et votre gloire compromises. Les autorités de Paris ont souvent dépassé les limites que leur imposaient les lois. Elles se sont permis d’en interpréter le sens. Je demande qu’elles soient cassées. Elles peuvent être remplacées par les présidents des sections. Je demande, en même temps, que nos suppléants se réunissent à Bourges dans le plus bref délai, mais qu’ils ne puissent entrer en fonction que sur la nouvelle certaine de la dissolution de la Convention. Je demande, enfin, que ce décret soit porté par des courriers extraordinaires dans les départements. Quand ces mesures auront été adoptées, nous travaillerons avec une complète tranquillité d’esprit et comme des hommes qui ont mis en sûreté le dépôt sacré à eux confié. »

C’était un plan détestable. D’abord, il témoigne que Guadet se faisait d’étranges illusions sur l’état d’esprit des sections parisiennes. Sans doute, la bourgeoisie y était puissante encore, et à la Commune même, plusieurs orateurs marquèrent plusieurs fois leur crainte de voir les Girondins nommer les présidents des sections. Pourtant, dès ce moment, la résistance et l’ardeur des sans-culottes étaient telles, qu’il y avait la plus grande imprudence pour Guadet à faire fond sur l’esprit modéré des sections. Il est probable que dans l’anarchie qui aurait suivi la dissolution des autorités constituées de la Commune et des départements, ce sont les Comités révolutionnaires, même interdits par la Convention, qui seraient devenus « l’autorité constituée » Mais surtout il était insensé de provoquer tout ensemble et de fuir Paris.

Club des femmes patriotes.
(D’après une aquarelle de la Bibliothèque Nationale.)


C’était chose grave de prévoir une lutte mortelle entre Paris et la Convention. Mais du moins fallait-il annoncer que la Convention resterait jusqu’au bout à Paris pour soutenir cette lutte. Quel prestige aurait eu l’assemblée des suppléants à Bourges le lendemain du jour où la Convention aurait été écrasée à Paris ? Ce n’eût été qu’un fantôme d’assemblée fédérative. Ou il fallait que la Convention elle-même quittât Paris avant cette suprême bataille et se transportât à Bourges, ou il fallait qu’elle manifestât la résolution désespérée de garder Paris, de le maîtriser. Ce regard de fuite vers Bourges, c’était déjà la défaite.

Barère, avec un grand sens politique, s’opposa aux motions de Guadet. Sans doute, dit-il, il y avait des préparatifs insurrectionnels sur lesquels il était nécessaire de veiller ; mais la dissolution des autorités constituées serait le signal de l’anarchie. Et il proposa la nomination d’une commission de douze membres, chargés d’examiner la situation politique, de rechercher tous les complots qui menaçaient la liberté et la loi. La Gironde n’ayant pu faire aboutir la motion de Guadet, s’empressa de tourner à son usage la Commission des Douze. Elle la composa, en grande majorité, d’hommes qui lui étaieut dévoués. Sept des commissaires : Boyer-Fonfrède, Rabaut-Saint-Etienne, Kervélégan, Boileau, Mollevaut, Henri Larivière, Bergoling, étaient des Girondins passionnés. Quatre, Saint-Martin-Valogne, Gomaire, Bertrand (de l’Orne) et Gardien, étaient de nuance moins marquée, mais peu favorables à la Montagne. Le douzième, Viger, siégeait depuis quelques jours seulement à la Convention. Ainsi, la proposition un peu ambiguë de Barère, qui avait visé toutes les agitations de tous les partis, recevait, en fait, une application nettement girondine et prenait d’emblée un caractère offensif. La Commission des Douze apparaissait comme une commission de combat. Comment la Montagne, les Jacobins, la Commune, le Comité révolutionnaire, répondirent-ils à ce coup ? Le 19, les Jacobins hésitent encore. Dès l’ouverture de la séance, un d’eux monte à la tribune et dit : « Ou j’ai mal entendu, ou le procès-verbal que l’on vient de lire fait mention de la proposition faite par un membre de faire descendre le peuple des tribunes de la Convention et de l’inviter à siéger avec les Montagnards, pour rendre leur parti dominant. Pour moi, je ne croirai jamais que les Jacobins, qui sont les amis des lois et qui rendent hommage au principe de la souveraineté nationale qui réside dans la Convention, aient pu adopter une pareille mesure qui compromet la société. »

C’était le désaveu de la phrase véhémente de Legendre, de celui qui n’avait pas servi aux tribunes « du Robespierre ». Il fut entendu que l’appel du robuste et compromettant boucher disparaîtrait du procès-verbal. Mais quoi ! toutes les prudences de la société jacobine ne peuvent arrêter l’inéluctable crise : voici que les Jacobins mêmes sont comme envahis par des délégués du club des Cordeliers et de la Société révolutionnaire des femmes. Et, ces citoyens et citoyennes somment presque la société jacobine d’agir enfin de marcher. D’abord interrompus par des murmures, ils s’imposent bientôt par la force de la logique révolutionnaire.

« Mandataires du peuple, la patrie est dans le danger le plus imminent. Si vous voulez la sauver, il faut employer les mesures les plus rigoureuses. (Bruit.)

« Je réclame, s’écrie l’orateur, la plus grande attention. »

Le calme renaît.

Il continue : « Sinon le peuple va se sauver lui-même ; vous n’ignorez pas que les conspirateurs n’attendent que le départ des volontaires, qui vont combattre nos ennemis de la Vendée, pour immoler les patriotes et tout ce qu’ils ont de plus cher. Pour prévenir l’exécution de ces horribles projets, hâtez-vous de déclarer que les hommes suspects seront mis sur-le-champ en état d’arrestation, qu’il sera établi des tribunaux révolutionnaires dans tous les départements et dans les sections de Paris.

« Depuis longtemps, les Brissot, les Guadet, les Vergniaud, les Gensonné, les Buzot, les Barbaroux, etc., sont désignés pour être l’état-major de l’armée contre-révolutionnaire. Que tardez-vous de les décréter d’accusation ? Les criminels ne sont sacrés nulle part.

« Législateurs, vous ne pouvez refuser au peuple français ce grand acte de justice. Ce serait vous déclarer leurs complices ; ce serait prouver que plusieurs d’entre vous craignent la lumière que ferait jaillir l’instruction du procès de ces membres suspects. Nous demandons que vous établissiez, dans chaque ville des armées révolutionnaires de sans-culottes, en proportion de leur population ; que l’armée de Paris soit portée à quarante mille hommes payés aux dépens des riches, à raison de quarante sous par jour. Nous demandons que sur toutes les places publiques s’élèvent des ateliers où le fer se convertisse en armes de toutes espèces.

« Législateurs, frappez les agioteurs, les accapareurs et les égoïstes marchands. Il existe un complot affreux de faire mourir de faim le peuple, en portant les denrées à un prix énorme. À la tête de ce complot est l’aristocratie mercantile d’une caste insolente, qui veut s’assimiler à la royauté et accaparer toutes les richesses, en faisant hausser les denrées de première nécessité, au gré de sa cupidité. Exterminez tous ces scélérats ; la patrie sera assez opulente, s’il lui reste les sans-culottes et leurs vertus. Législateurs ! au secours de tous les infortunés ; c’est le cri de la nation, c’est le vœu des vrais patriotes ! Notre cœur est déchiré par le spectacle de la misère publique. Notre intention est de relever l’homme ; nous voulons qu’il n’y ait pas un malheureux dans la République. Épurez le Conseil exécutif ; chassez un Gohier, un Garat, un Le Brun, etc., renouvelez le directoire des postes et toutes les administrations corrompues.

« Il est nécessaire, s’écrie l’orateur, qu’une masse importante du peuple porte cette adresse à la Convention. Quoi ! les patriotes dorment encore et s’occupent de discussions insignifiantes, tandis que les journaux perfides provoquent ouvertement le peuple ! Nous verrons si nos ennemis oseront s’opposer à des mesures dont dépend la félicité d’une république. »

Bentabole, qui présidait, s’associa aux paroles du délégué de l’autre club :

« La Société entend, avec la plus vive satisfaction, les accents du patriotisme le plus pur, le plus ardent ; elle secondera vos efforts de tout son courage ; car elle a les mêmes principes et elle a manifesté les mêmes opinions. Quels que soient les moyens et les efforts de nos ennemis, la liberté ne périra pas, car il restera toujours dans le cœur des Français ce sentiment que l’insurrection est la dernière raison du peuple. »

Bentabole fut applaudi. Le large flot des Cordeliers, mêlé de colères politiques et sociales, débordait sur les Jacobins et submergeait un moment les hésitations, les scrupules de légalité des « Amis de la Constitution ».

C’est le même jour, 19 mai, qu’eut lieu à la mairie une réunion des délégués de 36 ou 37 comités révolutionnaires. Deux administrateurs de police, Marino et Michel, y firent une motion romanesque et meurtrière. Ils proposaient d’enlever secrètement les vingt-deux Girondins désignés par la pétition de Paris, de les égorger, et de répandre ensuite le bruit qu’ils avaient émigré.

C’était insensé, et seule la fièvre de la Révolution dans un cerveau de police pouvait suggérer des combinaisons aussi puériles tout ensemble et aussi atroces. Cela ne répondait pas du tout aux vues de la Commune. Quelques jours auparavant, le 14 mai, le Conseil de la Commune avait arrêté, sur la proposition de Chaumette, qu’il serait « écrit aux autorités constituées, aux sociétés populaires et aux sections de Bordeaux pour leur représenter l’erreur dans laquelle les ont jetés les malveillants qui leur font croire que Paris veut assassiner les députés de la Gironde, tandis qu’il ne veut assassiner que leurs opinions. »

Mais l’assassinat des opinions ne suffisait pas à Marino et à Michel, et, avec une logique toute policière, ils voulaient le compléter par l’assassinat des personnes. Pache, présent à la réunion, protesta avec force contre cette sorte de projets. Mais les délégués de la section de la Fraternité, inspirés sans doute par Royer-Collard, en avisèrent la Convention ; et ce fut pour la Commission des Douze une occasion admirable d’accentuer l’offensive.

C’est par cette « conspiration » de l’assemblée de la mairie, que Viger, le 24 mai, au nom de la Commission des Douze, justifie un décret très vif contre ce que Dutard appelait le fédéralisme des sections :

« Je déclare, sous la responsabilité des membres de la Commission, que si nous ne démontrons pas à la France qu’il a existé une Conspiration tendant à faire égorger plusieurs d’entre vous et à établir sur les ruines de la République le despotisme le plus horrible et le plus avilissant ; oui, si nous n’apportons pas les preuves de l’existence de ces conspirations, nous sommes prêts à porter nos têtes sur l’échafaud. Nous sommes dégagés de tout esprit de parti, nous n’avons pas regardé si les conspirateurs siègent là ou là ; nous avons cherché la vérité. Nous tenons déjà plusieurs fils de la conspiration, nous espérons les tenir tous bientôt. Nous aurons de grandes mesures à vous proposer ; mais nous vous soumettons, comme mesure préliminaire, le projet de décret suivant :

« Article Premier. — La Convention nationale met sous la sauvegarde des bons citoyens la fortune publique, la représentation nationale et la ville de Paris.

« Art. 2. — Chaque citoyen de Paris sera tenu de se rendre sur-le-champ au lieu ordinaire du rassemblement de sa compagnie.

« Art. 3. — Les capitaines feront l’appel de tous les hommes armés de leur compagnie, et ils prendront note des absents.

« Art. 4. — Le poste de la Convention nationale sera composé seulement de deux hommes de chaque compagnie. Aucun citoyen ne pourra se faire remplacer, ni dans ce service, ni dans tout autre, s’il n’est fonctionnaire public, employé dans les bureaux d’administration, malade ou retenu par quelque autre cause légitime dont il sera tenu de justifier.

« Art. 5. — Tous les citoyens se tiendront prêts à se rendre au premier signal au poste qui leur sera indiqué par le commandant de chaque section.

« Art. 6. — Jusqu’à ce qu’il ait été légalement nommé un commandant général de la force armée de Paris, le plus ancien commandant de section en remplira les fonctions.

« Art. 7. — Les assemblées générales des sections seront levées tous les soirs à dix heures et il en sera fait mention sur le procès-verbal de la séance. Les présidents des sections seront personnellement responsables de l’exécution du présent article.

« Art. 8. — Aucun individu étranger à la section ne sera admis à prendre part à ses délibérations.

« Art. 9. — Dans le cas où les différentes sections auraient des communications à se faire, leurs commissaires respectifs ne seront admis qu’après avoir justifié des pouvoirs qui leur auront été donnés par l’assemblée générale de leur section.

« Art. 10. — La Convention nationale charge sa commission extraordinaire des Douze de lui présenter incessamment les mesures qui doivent assurer la liberté et la tranquillité publique.

« Art. 11. — Le présent décret sera envoyé sur-le-champ aux quarante-huit sections de Paris pour y être tout de suite solennellement proclamé. »

C’est l’organisation de la force publique sous la discipline de la Convention. Santerre s’était démis de ses fonctions de commandant général de la force armée de Paris. Il avait annoncé qu’il partait pour la Vendée, et, peut-être, désirait-il se dérober aux terribles responsabilités des journées prochaines.

Le Conseil de la Commune avait désigné provisoirement Boulanger pour le remplacer ; mais quelques sections avaient protesté contre cette désignation irrégulière ; Boulanger avait renoncé à ces fonctions provisoires un moment acceptées par lui, et la force armée de Paris se trouvait sans chef. Par là l’autorité impersonnelle de la Convention était accrue : quel était le chef de section, désigné par l’âge pour le commandement, qui aurait refusé de transmettre et d’exécuter ses ordres ? Du moins, la Commission des Douze l’espérait. Elle espérait aussi que les sections, isolées les unes des autres, et ne pouvant plus prolonger leurs séances au delà de l’heure où les « hommes d’ordre » rentraient d’habitude chez eux, seraient dominées de nouveau par les influences bourgeoises et modérées.

Le même jour, la Convention félicitait la section de la Fraternité, pour avoir dénoncé le complot de l’assemblée de la mairie. La Commune, sentant la gravité du coup qui était porté et voulant réduire à sa juste mesure la prétendue « conspiration », adresse un ultimatum à la section de la Fraternité :

« Le Conseil général instruit qu’une députation de la section de la Fraternité a dénoncé à la Convention nationale un complot affreux, tendant à faire égorger des représentants du peuple et à faire dire ensuite qu’ils étaient émigrés ;

« Considérant qu’il est instant de faire arrêter sur-le-champ les auteurs de complots aussi abominables, invite les rédacteurs et porteurs de cette adresse à lui donner les renseignements nécessaires pour qu’il puisse découvrir les traîtres et les livrer ce soir aux tribunaux. »

C’était habile, car la section de la Fraternité serait obligée ou de s’en tenir à des déclarations vagues ou de réduire l’incident en précisant les propos de Marino et de Michel. De plus, la Commune se donnait l’air d’être empressée à réprimer le complot, si seulement on daignait le lui faire connaître.

La section de la Fraternité éluda la difficulté par une réponse savamment ironique, où se révèle déjà la manière mesurée et hautaine de Royer-Collard :

« L’assemblée arrête à l’unanimité qu’il sera répondu au Conseil général que l’administrateur de police qui a présidé dimanche, à la mairie, l’assemblée des membres du comité révolutionnaire, et le maire, qui a présidé la même assemblée lundi, peuvent lui donner tous les renseignements nécessaires.

« L’assemblée s’empresse également d’instruire le Conseil que la Convention nationale a décidé ce matin que la section de la Fraternité a bien mérité de la patrie. »

Mais, s’il y a eu, dans une assemblée de délégués révolutionnaires, une provocation directe au meurtre de quelques Girondins, toutes les violences des journalistes et des orateurs, tolérées jusque-là, ne sont-elles point une partie du complot ? Qu’on arrête donc ces fauteurs d’assassinat et qu’on les juge. La Commission des Douze n’osait pas frapper Chaumette. Celui-ci, assailli depuis quelques jours par les calomnies les plus violentes, obligé de se défendre par des affiches contre les libelles et les placards qui l’accusaient d’avoir été moine et de gaspiller maintenant dans un luxe d’aristocrate les fonds de la municipalité, ne fournissait guère de prétexte à des poursuites légales. Il avait des accès de violence sentimentale, des effusions de colère lyrique sur les misères du peuple. Mais il s’abstenait le plus souvent, et peut-être toujours, de toute provocation brutale à l’insurrection.

Au contraire, les excès de langage d’Hébert, ses provocations tous les jours plus audacieuses à l’action révolutionnaire donnaient prise à la Gironde. Déjà, dans son numéro du 4 mai, le Patriote français avait cité quelques phrases meurtrières d’Hébert :

« On prendra une idée des horreurs que se permettent ici les anarchistes par l’article suivant du Père Duchesne publié hier (c’est-à-dire le 2 mai). Observez qu’il a été publié à un moment où l’on annonçait que plusieurs sections étaient en état d’insurrection, et que des faubourgs se portaient sur l’Assemblée pour la forcer de taxer les grains. Et ce sont des magistrats du peuple qui se permettent de pareilles scélératesses ! Et ils ne sont pas dénoncés, poursuivis ni punis ! Que les départements méditent ces faits et voient s’il est possible d’établir jamais l’ordre ici, lorsque les magistrats du peuple le renversent, impunément chaque jour :

« Le feu couve sous la cendre (écrit Hébert) et la bombe est prête à éclater. Brissotins, rolandins, le tocsin de la liberté va bientôt se faire entendre, l’heure de votre mort va sonner ; ceux qui ont exterminé la royauté sauront anéantir les intrigants et les traîtres ; avant qu’il soit l’âge d’un petit chien, tous les avocats de Capet iront le rejoindre ; la poire est mûre, il faut qu’elle tombe, foutre. — Signé : Hébert, substitut du procureur de la Commune. Extrait de la grande colère du Père Duchesne contre Jérôme Pétion. »

Hébert, ayant continué pendant tous les jours de mai ses appels violents, était tout désigné aux rigueurs de la Commission des Douze.

Le numéro 239 du Père Duchesne, pour le 24 mai, était très agressif. Le titre suffit à en marquer le ton : « La grande dénonciation du Père Duchesne à tous les sans-culottes des départements, au sujet des complots formés par les Brissotins, les Girondins, les Rolandins, les Buzotins, les Pétionistes, et toute la foutue séquelle des complices de Capet et de Dumouriez, pour faire massacrer les braves Montagnards, les Jacobins, la Commune de Paris, afin de donner le coup de grâce à la liberté et de rétablir la royauté ; Ses bons avis aux braves lurons des faubourgs pour désarmer tous les viédazes qui pissent le verglas dans la canicule et qui, au lieu de défendre la République, cherchent à allumer la guerre civile entre Paris et les départements. »

La Commission des Douze se décida à frapper. Le soir du 24, elle lance deux arrêtés. Par le premier, elle soumettait toutes les sections de Paris à son contrôle :

« Citoyens, leur dit-elle, la Commission extraordinaire des Douze, établie par la Convention nationale le 18 courant, a été chargée en particulier d’examiner tous les arrêtés pris depuis un mois par le Conseil général de la Commune et les sections de Paris. En conséquence, la Convention vous invite à lui renvoyer les registres contenant les arrêtés pris depuis un mois dans votre section, afin qu’elle puisse les examiner. La Commission tient ses séances permanentes, et vous recevra à toute heure. Du reste, durant tout le temps que les registres seront chez elle, ils vous seront ouverts tout le temps pour les consulter. Signé : Mollevault, président ; Henri Larivière, secrétaire. »

C’était un commencement d’information judiciaire contre tous les révolutionnaires des sections. En même temps, et pour bien marquer qu’elle était décidée à passer aux actes, la Commission des Douze lançait un mandat d’amener contre Hébert et contre Varlet. C’était confondre adroitement et solidariser la Commune et les Enragés. Marino et Michel étaient arrêtés en même temps ; Varlet et le Père Duchesne étaient donc enveloppés dans l’accusation générale de provocation au meurtre dont les propos des policiers révolutionnaires avaient fourni le thème.

Sous tous ces éclats de bombe les sections révolutionnaires ne prennent pas peur. C’est la Commune qui fut le centre d’émotion et d’action. En complétant l’un par l’autre le compte rendu donné par le Moniteur et celui de la Chronique de Paris, et en insérant des fragments du procès-verbal plus étendu qu’a consulté Schmidt, pour ses Tableaux de la Révolution française, on peut restituer la nuit du 24 au 25 mai, si ardente et agitée, où abondèrent les incidents dramatiques, les protestations pressées et véhémentes, toutes voisines de l’action.

« Un membre fait part au Conseil que la section des Champs-Élysées a fait placarder à tous les coins des rues de Paris une affiche où la municipalité est insultée ; il ajoute que ce matin on a proposé d’établir à Paris 48 municipalités. Un autre annonce que la Convention nationale a décrété que la section de la Butte-des-Moulins (section modérée) avait bien mérité de la patrie. Lubin remarque que bientôt toutes les sections auront bien mérité de la patrie et que la municipalité de Paris sera honnie de tous les départements (Lubin avait déjà donné, le 23 mai, une note pessimiste.) Garin assure que bientôt les présidents de section seront honnis à leur tour par les sans-culottes.

« Le Conseil arrête qu’aucun citoyen ne pourra entrer dans la Maison commune sans être muni d’une carte civique ou de membre du Conseil, et que les passeports ni les certificats de civisme ne pourront en tenir lieu. Il adopte l’arrêté du corps municipal, concernant les certificats de civisme et autorise les commissaires à percevoir la somme de 15 sols sur les avis des sections, et 25 sols sur les certificats de civisme pour les frais de bureau.

« Le Conseil adopte la rédaction de l’adresse qu’il doit présenter à la Convention, relativement à celle de la section de la Fraternité, et nomme des commissaires pour la porter demain à la Convention.


Patrouille de Gardes Nationaux en 1793.
(D’après un dessin de la Bibliothèque Nationale.)

« La Société patriotique du Luxembourg, considérant que par plusieurs propositions qui ont été mises en avant à la Convention nationale, on cherche à nous plonger dans l’esclavage, qu’on a armé les départements contre Paris, et fédéralisé la République, et que l’on est sur le point de dresser des échafauds pour y faire périr les plus chauds amis de la liberté et de l’égalité ; qu’on fait une guerre perpétuelle aux autorités constituées et notamment à la Commune de Paris, arrête, entre autres dispositions, qu’elle reconnaît irréprochables, envers toute la nation, les membres qui siègent à la Montagne et félicite la Commune des mesures civiques et révolutionnaires qu’elle a prises dans des circonstances critiques. Le Conseil applaudit au civisme de la section du Luxembourg, et il invite ses députés à assister à la séance. »

C’est donc devant une assemblée déjà très excitée qu’éclate la nouvelle de l’ordre d’arrestation d’Hébert.

« À neuf heures, Hébert, second substitut du procureur de la Commune, instruit le Conseil que pour prix des services qu’il a rendus à la patrie il vient de recevoir un mandat d’amener, de la part de la Commission des Douze ; il dit qu’on l’arrache à ses fonctions, mais qu’il va obéir à la loi. Il rappelle au Conseil le serment qu’il a fait de défendre tous les opprimés et de se regarder comme frappé lorsque l’on frapperait l’un de ses membres. Il invoque ce serment, non pas pour lui, car il est prêt, dit-il, à porter la tête sur l’échafaud, si le sacrifice de sa vie était utile à sa patrie, mais pour ses concitoyens sur le point de retomber dans l’esclavage. Il sort, il rentre, il embrasse Chaumette, qui lui donne l’accolade en lui disant : « Va, mon ami, j’espère bientôt te rejoindre. » Chaumette annonce que des mandats d’amener ont été lancés contre Marino et Michel, administrateurs de police, et contre un citoyen de la section du Contrat Social ; il invite tous les membres du Conseil à porter secours aux femmes et aux enfants de leurs collègues qui pourraient être détenus.

« Le Conseil général décrète qu’il restera en permanence jusqu’à ce qu’il ait des nouvelles de son collègue et ami Hébert.

« Des volontaires de la section du Muséum viennent jurer au sein du Conseil de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour le maintien de la liberté et de l’égalité, et la prospérité de la République.

« Un grand nombre de citoyens de la section de l’Arsenal se présentent. L’orateur informe le Conseil qu’ils ont abandonné les aristocrates et ceux qui veulent faire rétrograder la Révolution ; il se plaint d’avoir été rappelé à l’ordre (dans sa section) pour avoir demandé les preuves du complot dénoncé par la section de la Fraternité ; il demande des renseignements sur les faits dénoncés par cette section. Le maire entre dans les plus grands détails sur ce qui s’est passé dans les assemblées tenues à la mairie par les membres des comités révolutionnaires ; il assure qu’il n’y a vu aucun plan de conspiration, et que la malveillance seule a pu dénaturer des faits très simples en eux-mêmes, et qui n’avaient rien d’alarmant, et donne lecture de la lettre (de lui) qui a été lue aujourd’hui (à ce sujet) à la Convention nationale. Le rapport, la lettre et les déclarations faites par le maire, ainsi que la partie de la séance qui concerne la prétendue conjuration seront imprimés, affichés et envoyés aux sections et aux Sociétés populaires. »

Sous le coup même des mesures provocatrices de la Commission des Douze, le Conseil de la Commune ne se décidait pas encore à la résistance insurrectionnelle. Il décidait de remettre à la Commission les registres de ses délibérations. Hébert déclarait formellement qu’il allait se soumettre à la loi (le texte est identique en ce point dans le Moniteur et dans la Chronique de Paris), et il s’y soumettait en effet, sans que nul des membres de la Commune tentât de s’y opposer, ou émît un avis contraire. Sans doute, ils hésitaient encore à frapper la Convention en qui, malgré les fautes et les déchirements des partis, la majesté de la nation apparaissait : même les députés coupables en étaient comme enveloppés. Et puis, les propos sanglants tenus par les administrateurs de police et qui, sans doute, étaient connus de tous les comités révolutionnaires dont les délégués assistaient à l’assemblée de la mairie, avaient troublé les cœurs. Si l’on portait la main sur la Gironde, des forcenés n’iraient-ils pas jusqu’à l’assassinat ? C’est cette crainte qui pesait sur le cœur de Paris et qui arrêtait l’élan révolutionnaire. C’est pour la dissiper qu’au début de leur séance de ce jour 24, les membres de la Commune avaient adopté une adresse pressante à la Convention :

« Citoyens, la dénonciation d’un affreux complot a été faite dans votre sein. Déjà, au nom de deux sections, elle a été affirmée. On n’a pas nommé les conspirateurs ; ce silence cruel laisse tomber le soupçon sur tous les citoyens de Paris. Il y a sans doute des coupables à Paris. Pitt et les tyrans coalisés les alimentent ; il faut les démasquer. L’adresse qui vous a été présentée est, sans doute, signée ; les signataires connaissent les coupables ; s’ils sont vraiment patriotes, ils les désigneront et ils doivent être punis. S’il en était autrement, si les dénonciateurs ne désignaient pas ou désignaient vaguement, vous nous en feriez justice. Magistrats du peuple de Paris, investis de sa confiance, notre devoir est de venir vous demander pour lui justice.

« Citoyens représentants, c’est de vous que nous devons l’attendre. Nous venons demander à la Convention, que vous décrétiez la remise de la pétition qui vous a été présentée à l’accusateur public du tribunal révolutionnaire ; que les coupables de Paris, s’il y en a, soient promptement punis ; s’il n’y en a pas, que le fer vengeur tombe, au moins une fois, sur la tête des calomniateurs d’une ville qui a fait et voulu la Révolution laquelle peut nous rendre heureux, si la Convention reste à la hauteur où le peuple français l’a placée. »

À tout prix, la Commune veut que Paris soit délivré de ce cauchemar. Elle espère acculer la section de la Fraternité, démontrer ou le néant du prétendu complot, ou qu’il a été ridiculement enflé. Mais elle se tient prête, si l’enquête démontre en effet qu’il y a des coupables, à les désavouer, à les dénoncer elle-même comme des agents de Pitt, stipendiés par lui pour compromettre la Révolution par des motions outrées et sanguinaires. C’est de cette obsession que les délégués de l’Arsenal, venus ce soir même en grand nombre à la séance de la Commune, demandent à être libérés. C’est avec angoisse qu’ils pressent le maire de s’expliquer, de donner des détails. C’est pour les rassurer encore, qu’après le maire, le vice-président de la Commune, Destournelles, insiste à son tour sur l’inanité de la conspiration, sur la nécessité d’une action révolutionnaire à la fois ferme et sage.

« Oui, citoyens, vous êtes ici au sein de vos magistrats, qui sont aussi vos amis. Quand vous nous avez honorés de votre confiance, nous vous en avons parus dignes, nous le sommes encore, nous ne cesserons jamais de l’être. Voici des moments difficiles !Une grande crise s’annonce, elle est près de se déclarer. Que dis-je ! elle l’est déjà. C’est le cas d’être fermes, d’être républicains, mais sans manquer à la prudence et surtout sans s’écarter de la loi. Il ne faut pas que la Révolution démocratique rétrograde d’un pas ; il ne faut pas même qu’elle s’arrête. Gardons-nous toutefois, citoyens, de sortir des bornes, hors le seul cas où une tyrannie nouvelle, portée à un point intolérable, nécessiterait la sainte insurrection qui, aux termes de la Déclaration des Droits de l’Homme, est le plus saint des devoirs.

« Citoyens, vous êtes aussi éclairés que sages ; nous nous en rapportons à vous sur la conduite à tenir dans ces tristes circonstances.

« À l’égard de la demande que vous nous faites sur le prétendu complot dont la dénonciation serait le comble du ridicule, si elle n’était le comble de l’absurde, le citoyen maire a donné l’explication la plus simple. Vous avez dû trouver dans son récit franchise, candeur, avec la clarté qui caractérise tout ce qui sort de la bouche de ce magistrat vertueux. Il ne me laisse rien à ajouter. »

Ces explications transmises par les délégués à la section, ne suffirent point à dissiper les appréhensions des patriotes, ou à déjouer les manœuvres des contre-révolutionnaires et des modérés, car un délégué annonçait à onze heures à la Commune, que la section de l’Arsenal venait de destituer de leurs fonctions tous les sans-culottes.

« À onze heures, un délégué de la section de l’Arsenal informe le Conseil que l’assemblée de cette section a cassé le président et le secrétaire-greffier, et a déclaré tous les membres présents au Conseil incapables de remplir aucune fonction (c’est-à-dire ne réalisant pas les conditions de domicile, comme la suite l’indique). Le Conseil invite les membres de cette section qui sont dans son sein, à se retirer dans la salle de l’Égalité et à vérifier leurs cartes de citoyens, afin qu’on ne puisse dire que ce sont des individus sans aveu et sans domicile. Il nomme deux commissaires pour les accompagner à leur section, y rétablir fraternellement le calme et prouver à tous les citoyens qui seraient égarés, que les faits avancés par la section de la Fraternité sont absolument faux. »

Dans cet ébranlement et cette inquiétude des esprits, même de quelques révolutionnaires, il était impossible à la Commune de prendre une offensive immédiate. Elle ne pouvait qu’adopter une tactique expectante et ferme, surveiller les événements et attendre de nouvelles provocations de l’ennemi qui, enfin, mettraient debout le Paris de la Révolution.

« À minuit, le Conseil nomme Ménessier et Simon pour se transporter au Comité des Douze, afin d’avoir des renseignements sur Hébert, substitut du procureur de la Commune, sur Marino et Michel, adjoint à l’administration de police, contre lesquels la Commission des Douze a aussi décrété des mandats d’arrêt.

« La section de l’Unité (une de celles qui étaient le plus dévouées à la Commune), instruite des menaces faites contre la municipalité, proteste de son dévouement aux magistrats du peuple qui eurent toujours sa confiance. Elle fait part au Conseil qu’attendu les troubles qui sont sur le point d’éclater, elle a arrêté que les volontaires ne partiraient pas pour la Vendée, et s’occuperaient à combattre les ennemis qui s’agitent en tous sens dans Paris. »

Destournelles répond aux délégués en un discours mesuré, mais confiant.

« Le système formé de calomnie, d’arrêter, de perdre la municipalité, ce système odieux est poursuivi avec une ardeur digne des sentiments qui l’ont fait concevoir. On ne peut nous corrompre, on ne peut nous rendre aristocrates, ni nous entacher de modérantisme ; on nous présente comme des factieux, des anarchistes, des assassins. C’est ainsi que nous peignent les méchants, mais les gens de bien nous justifient ; vous êtes de ce nombre. Avec des amis tels que vous et une bonne conscience, les magistrats du peuple ne redoutent aucune espèce d’ennemis, et ils marchent dans le sentier de la loi, de leur devoir et du salut public qui est leur suprême loi.

« À l’égard des volontaires dont vous proposez, citoyens, de retarder le départ, le Conseil général vous observe fraternellement que cette mesure, suggérée sans doute par le zèle, n’a pas été assez réfléchie. Laissez partir ces braves guerriers ; secondez même leur ardeur ! Qu’ils aillent dans la Vendée faire mordre la poussière aux révoltés ! C’est là que sont les ennemis les plus redoutables de la France, c’est là que s’agitent les destins de la République. Quant aux ennemis que renferme cette grande ville, vos magistrats aidés de vrais patriotes sauront les contenir, et pas un contre-révolutionnaire, quel qu’il soit, ne pourra être impuni.

« Les volontaires se sont retirés en promettant de marcher avec courage, puisqu’ils laissaient une municipalité aussi patriote. »

Ainsi, le grand cœur du Paris révolutionnaire suffisait à tous les dangers ; il s’élargissait à l’immense péril de la patrie, et même à l’heure où il semblait qu’il dût se contracter désespérément sur lui-même, il envoyait sa générosité et sa force à tous les points de la Révolution menacée.

« À une heure et demie du matin, le Conseil nomme trois nouveaux commissaires pour se transporter au Comité des Douze, et avoir des renseignements sur les citoyens Hébert, Marino et Michel, et arrête que d’heure en heure il en enverra de nouveaux, jusqu’à ce qu’il ait une réponse. À deux heures et demie, on annonce qu’Hébert subit un interrogatoire, que Varlet, apôtre de la liberté et dont nous avions annoncé le départ pour la Vendée, a été interrogé et ensuite mis en état d’arrestation.

« À quatre heures du matin, les commissaires de retour annoncent qu’Hébert vient d’être mis en état d’arrestation à l’Abbaye, par ordre du Comité des Douze. Au contraire, Marino et Michel auraient été relâchés. Le Conseil décrète que tous ses membres soient invités à se rendre à leur poste ce matin, à neuf heures précises, afin de délibérer sur les mesures à prendre sur des événements aussi douloureux pour les bons citoyens. »

Le samedi 23 mai, à onze heures (la Commune, exténuée, n’avait pu se réunir à neuf), la séance reprend.

« Chaumette annonce au Conseil que, s’étant rendu ce matin à l’Abbaye pour voir Hébert, il n’a pu lui parler parce qu’il reposait. C’est une preuve, ajoute-t-il, qu’Hébert est innocent, car le crime ne sommeille pas. (Voilà bien une de ces inepties sentimentales, dont le bon Chaumette attendrissait parfois ses discours.) Il annonce que le seul objet sur lequel on inculpe Hébert, c’est la feuille du père Duchesne.

« Un membre observe que, dans les circonstances actuelles, le Conseil général ne peut rester indifférent sur les malheurs qui accablent les bons citoyens et sur l’attentat commis contre la liberté de la presse. Sur sa proposition le Conseil décrète qu’il dénoncera à la Convention l’atteinte portée aux Droits de l’Homme sur la liberté de la presse. Ce dernier objet sera joint à l’adresse adoptée hier et qui doit être portée ce matin à la Convention.

« L’on demande qu’il soit fait une circulaire aux 48 sections pour les prévenir de l’arrestation du citoyen Hébert, qui a été arraché à ses fonctions de magistrat du peuple. Un membre pense qu’il serait plus utile qu’un membre du Conseil se rendît dans chaque section pour leur faire le rapport de ce qui s’est passé dans la journée d’hier. Le Conseil général arrête que l’on enverra aux 48 sections expédition de l’adresse à la Convention sur l’arrestation d’Hébert ; que cette adresse sera portée par des cavaliers qui seront tenus de se rendre à 7 heures dans les assemblées générales, et chargés de demander au nom du Conseil que lecture en soit faite sur-le-champ. »

Mais le Conseil de la Commune craint, sans doute, que ces messages véhéments n’excitent des mouvements téméraires. Il veut encore rester dans le chemin de la loi, et « il arrête, selon le Moniteur, que le commandant général sera invité à faire garnir les postes importants et la garde des canons, afin de les prémunir contre les attaques perfides des malveillants et contre le bruit qui se répand qu’il se trame un complot contre la liberté. »

C’est un texte assez obscur. Celui de la Chronique de Paris diffère en quelques points, sans être plus clair :

« Le commandant général est invité de faire garnir les postes et la garde de la Convention afin de les prémunir contre les attaques des malveillants relativement au bruit qui se répand qu’il se trame un complot contre la liberté. »

Cela veut dire, sans doute, que le peuple, excité par quelques perfides, pourrait se porter tumultueusement contre la Convention afin de venger la liberté en péril, et que cette démarche téméraire fournirait le prétexte souhaité à ceux qui veulent écraser, par la force, la Révolution. C’est toujours la même tactique de fermeté légale, la même crainte des hasards de l’insurrection. Cependant, voici, après les volontaires de la section révolutionnaire de l’Unité, ceux de la section révolutionnaire des Gravilliers :

« Leur bataillon se présente pour recevoir un drapeau, étant au moment de partir pour la Vendée ; une députation de la Commune va au-devant de lui, et le vice-président lui remet le drapeau. Ensuite, il donne, au nom du Conseil, l’accolade fraternelle au commandant de ce bataillon. Une députation descend sur la place de la Maison commune pour y recevoir le serment des volontaires, qui a été prêté avec le plus vif enthousiasme, au milieu des applaudissements des citoyens et des cris de : Vive la République ! »

Ainsi la Commune ne croit pas devoir retenir à Paris les forces d’action révolutionnaire. Elle songe à la Vendée menacée, au fanatisme de l’Ouest qui s’étend ; et c’est là-bas qu’elle envoie les volontaires des quartiers les plus ardents : les fils, les frères des Enragés de la section des Gravilliers sont soulevés par l’enthousiasme de la liberté et de la patrie.

Enfin, comme pour attester de nouveau sa déférence aux décisions légales de la Convention, le Conseil de la Commune, sur le réquisitoire de son procureur, ordonne la transcription sur ses registres et l’exécution du décret qui mettait Paris sous la sauvegarde des citoyens et qui ligottait les sections révolutionnaires.

Marino et Michel ayant été relâchés sous la réserve qu’ils seraient toujours à la disposition de la Commission des Douze, Hébert et Varlet demeuraient seuls en état d’arrestation. L’émoi du peuple fut-il vif ? Au sujet de Varlet, les impressions étaient très mêlées et très défiantes. Son action, dans les journées de février et de mars, était suspecte à beaucoup de patriotes. De plus, son agitation presque maladive (et qui bientôt s’aggrava jusqu’à la folie), son goût de la réclame, sa vanité inquiète laissaient au cœur du peuple je ne sais quel malaise. Il s’arrêtait un moment autour des tribunes mobiles qu’installait en plein vent le fiévreux agitateur, mais il reprenait vite son chemin, et ne se livrait pas. Désavoué par Marat, exclu par les Jacobins, Varlet était réduit à chercher une sorte de réhabilitation révolutionnaire dans la guerre de Vendée quand les Douze mirent la main sur lui.

Dutard écrit le 25 mai à Marat (à dix heures du matin et avant de connaître l’arrestation de Varlet qui fut faite dans la nuit du 24 au 25) :

« J’ai entendu, hier soir, M. Varlé (Varlet) pérorer pendant une heure sur la terrasse du château devant la grande porte. Il y a débité sous une forme plus raffinée et plus précise les rêveries que je vous ai transmises sur ce que je ferais si j’étais Jacobin. Il n’a pas obtenu beaucoup d’applaudissements. » C’est sans doute cette prédication insurrectionnelle, installée à quelques pas des Tuileries, qui décida la Commission des Douze à l’arrêter. Elle n’était pas fâchée d’ailleurs de lier à la cause d’Hébert celle de Varlet, à demi suspect au peuple lui-même.

Dutard ajoute, en parlant de Varlet :

« On vient de m’apprendre que lui et six autres sont en état d’arrestation. Or, voulez-vous savoir ce que le peuple dit à l’égard de ces aboyeurs subalternes ? Eh bien ! tant mieux, ils nous embêtent ; on fait fort bien de les foutre dedans ; si on les y foutait tous, peut-être qu’ils nous laisseraient tranquilles et que les affaires en iraient mieux. »

Notez que Dutard ne cherche nullement à endormir Garat, il s’applique, au contraire, à l’effrayer, à le tenir en haleine. Qu’on rabatte donc ce qu’on voudra du propos du policier : il reste que l’arrestation de Varlet ne causait guère d’émoi ou même qu’elle était approuvée de plus d’un.

Je lis, dans le compte rendu de la séance de la Commune du 25 mai (Chronique de Paris), ce passage suggestif :

« Après qu’on s’est occupé d’Hébert, quelques sections réclament en faveur du citoyen Varlet ; on observe qu’il ne faut pas mettre en parallèle ces deux citoyens. »

Et lorsque, le 28, Hébert relâché reviendra à la Commune, il sera obligé, en présentant lui-même Varlet, de dire avec insistance, que lui aussi a droit à être protégé. Visiblement, la Commune et la plupart des comités révolutionnaires ne demandaient qu’à faire, autour de son nom, le moins de bruit possible. On le jugeait au moins compromettant. Pour Hébert, le mouvement de protestation est beaucoup plus vif ; et si la Commission des Douze avait voulu faire tomber sa tête, il y aurait eu, sans doute, un soulèvement violent.

Dutard écrit dans la journée du 25 mai :

« L’esprit du peuple est des meilleurs ; frappez vos coups avec mesure, évitez le sang. Le parti d’Hébert pourrait soulever le peuple. Je crois cependant qu’il ne s’y déciderait qu’aux extrêmes. De l’indulgence ! Mais si on pouvait le retenir quelques jours, cela ferait un grand bien. Il est bon que vous sachiez ce que, dans une circonstance telle que celle où nous sommes, il se passera, lorsque Hébert sortira de prison ou des arrêts : c’est qu’il sera tout honteux, il voudrait inutilement simuler l’enragé, le peuple ne l’en croirait pas. Il est une espèce de marque d’infamie gravée sur le front de quiconque est frappé par la loi, et qui, après avoir déployé une jactance outrée, finit par échouer et se montrer le plus faible. Le peuple hait la faiblesse autant que la poltronnerie. Lorsqu’un arbre est abattu, tout le monde court aux branches. Je ne sais si je me fais entendre. »

Il me paraît certain qu’Hébert n’inspirait pas au peuple la même passion profonde que Marat. Dans l’affection du peuple pour Marat il entrait une sorte de respect. Non seulement, il avait vu juste plus d’une fois, quand les ténèbres semblaient épaissies sur tous. Mais il y avait dans toutes ses paroles un sérieux extraordinaire, une sincérité douloureuse et tragique.

Intérieur d’un Comité révolutionnaire.
(D’après un dessin de Boquet, appartenant à la Bibliothèque Nationale.)


Surtout, et le peuple lui en savait un gré infini, il avait été souvent, sous son apparence violente, l’homme du bon sens, de la mesure, je dirai presque de la modération. Cela, Dutard l’a vu admirablement, et j’avoue que je n’ai trouvé nulle part un portrait de Marat et une analyse de sa popularité qui soit aussi conforme à l’impression toute vive que m’a donnée l’étude des textes et des actes. Le policier philosophe a très bien vu qu’à ce moment ce n’est pas seulement dans la partie excitée et exaspérée du peuple que Marat est populaire ; il est entré à fond dans le cœur de la classe ouvrière et artisane, du bon peuple travailleur et généreux, qui veut se dévouer, mais ne veut pas être dupe. Dutard note, dans son rapport à Garat, du 21 mai :

« Comme tout est cher ! (disent les pauvres gens) Qu’on nous laisse donc tranquilles une bonne fois ! On se dispute, on se bat à cette assemblée : à quoi sert tout cela ? Cependant, on nous annonce de bonnes nouvelles, 12 000 hommes des ennemis tués dans la dernière affaire, dites-nous si cela est vrai. Ce monsieur de Custine est-il des bons, nous tromperait-il comme les autres ?

« En parlant de Marat : « Ce pauvre cher homme, il nous a bien prédit tout ce qui nous est arrivé, et encore personne ne peut le souffrir ! Par trois fois depuis quinze jours, il a manqué de perdre la vie ! Sans le secours de patriotes qui l’ont arraché des mains des aristocrates… »

Ainsi la partie du peuple lassée des contentions et des querelles se rallie à Marat, en qui elle démêle un sens de la chose publique plus profond que l’esprit de parti.

« Un fabricant de petits souliers d’enfant, avec qui j’ai conféré souvent, bon ouvrier, grand travailleur, bon père, bon époux, honnête homme en un mot, mais aussi grand électeur, grand raisonneur et surtout bonne voix, me dit d’un air de pitié : « La section des Tuileries nous a envoyé l’un de ces jours (section de Montreuil) son fameux arrêté relativement à la sûreté de la Convention… Nous avons répondu aux commissaires : « Nous voyons bien que vous êtes envoyés par les grosses perruques de la Convention… Ils ont peur ; eh bien ! mes camarades, dites-leur que c’est une calomnie de leur part contre le peuple des faubourgs que la méfiance qu’ils manifestent à son égard ; dites-leur que le peuple des faubourgs est incapable de se prêter à l’attentat qu’ils ont redouté de sa part ; dites-leur qu’ils fassent mieux leur devoir que par le passé, et que nous n’entendions plus parler de leurs divisions. » Ah ! il faut qu’ils aillent. Nous sommes ici tous gueux, mais tous de braves gens, nous ne connaissons point de voleurs parmi nous ; nous ne connaissons que la droiture et la raison, point de bassesse. »

Et comme pour faire écho au jugement que ces hommes sensés, mesurés et probes portaient sur Marat, Dutard ajoute :

« J’insiste sur Marat, parce que je présume que tous ceux qui vous approchent vous disent que le peuple même le regarde comme un gueux, qu’il n’y a que les brigands qui aient des égards pour lui. Eh bien ! moi, j’ose les contredire, et vous assurer que je connais beaucoup de braves gens qui tiennent beaucoup à la cause de Marat. D’abord le peuple généralement tient pour acquitté Marat sur tous les meurtres qu’il a occasionnés, et vous avez prévu la raison ; pourquoi ? C’est que le peuple qui a partagé les sentiments de Marat sur l’affaire de septembre, de Versailles, etc. ne pourrait pas condamner Marat sans s’accuser lui-même. Le véritable esprit à l’égard de Marat dans toute la classe du petit peuple est celui-ci : c’est que le peuple ne l’estime pas, il le regarde même comme un peu fou ; mais, soit ses prédictions qui ont été suivies de quelques réalités, soit sa résistance continuelle aux divers partis que le peuple haïssait, soit enfin l’idée que le peuple s’est faite de son intégrité (et l’intégrité est le dieu du peuple), lui a fait des partisans et lui a obtenu l’amour et la protection du petit peuple.

« Et moi aussi, je vous l’avoue, je me suis dit plus d’une fois, en lisant les feuilles de Marat : « Cet homme a raison. » Très souvent même, je l’ai trouvé plus conséquent que nos grands raisonneurs qui, semblables à l’aigle qui, au moyen de fortes ailes, plane au haut des cieux, oublie la terre qui lui fournit l’aliment, et sur laquelle il doit reposer, ont oublié essentiellement la cause du peuple, ont voulu travestir tous ses goûts, ses penchants, ses habitudes, pour l’entraîner dans les espaces métaphysiques. Marat, lui, est resté avec le peuple, et toujours avec le peuple. Il disait dans une de ses feuilles, il y a quelques mois : « On parle de supprimer le traitement des prêtres constitutionnels. Je conviens que ce serait épargner bien des millions à la nation française. » (Tout Paris, la Commune, etc., retentissaient de cette suppression projetée.) « Mais, ajoutait Marat, ne serait-ce pas le comble de l’infamie ? Alors on ne ferait donc plus aucune différence entre le réfractaire et le constitutionnel, entre le vice et le crime, puisque le traitement serait le même. » Si Marat avait toujours parlé de même, je vous avoue qu’il n’y aurait point à Paris de maratiste qui me ressemble, parce que j’aime beaucoup aussi, moi, l’esprit de justice. »

Ce sens pratique et cette possession de soi-même, Marat en avait fait preuve plus récemment encore lorsque, sous le coup des premiers désastres de Belgique, il avait ajourné les représailles contre Dumouriez, déconseillé l’insurrection. Qu’est-ce à dire ? c’est que, malgré le vif émoi causé par l’arrestation d’Hébert, le peuple ne s’engagera à fond que si Marat et Robespierre donnent le signal. Or, dans la journée du 25, la Gironde déchaînait à la Convention toutes les colères. Excitée par l’adresse trompeuse et fourbe des sections contre-révolutionnaires de Marseille, elle entendit avec impatience les délégués de la Commune de Paris demandant une enquête sur la dénonciation de la section de la Fraternité et l’élargissement d’Hébert.

« Un autre objet nous amène devant vous. Les magistrats du peuple, qui ont juré d’être libres ou de mourir, ne peuvent voir sans indignation la violation la plus manifeste des droits les plus sacrés. Nous vous dénonçons l’attentat commis par la Commission des Douze sur la personne d’Hébert, substitut du procureur de la Commune : il a été arraché du siège du Conseil général et conduit dans la prison de l’Abbaye. Le Conseil général défendra l’innocence jusqu’à la mort. Il demande que vous rendiez à ses fonctions un magistrat estimable par ses vertus civiques et ses lumières. Du reste, les arrestations arbitraires sont pour les hommes de bien des couronnes civiques. »

C’est Isnard qui présidait. Il répondit avec une violence inouïe. Je ne crois pas qu’il ait été entraîné par une colère subite et comme grisé par l’improvisation. Il savait à coup sûr dès la veille, ou tout au moins dès le matin, que la Commune devait envoyer des délégués à la Convention pour réclamer Hébert, et il avait préparé sa réponse. Il se plaisait aux images grandioses et terribles, à une sorte de prophétisme biblique gonflé d’emphase provençale :

« La Convention qui a fait une Déclaration des Droits de l’homme, ne souffrira pas qu’un citoyen reste dans les fers s’il n’est pas coupable. Croyez que vous obtiendrez une prompte justice. Mais écoutez les vérités que je vais vous dire : La France a mis dans Paris le dépôt de la représentation nationale, il faut que Paris le respecte. Si jamais la Convention était avilie, si jamais, par une de ces insurrections qui, depuis le 10 mars, ne cessent d’environner la Convention nationale et dont les magistrats ne nous ont jamais avertis que les derniers,… si, dis-je, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu’on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France…

« — Non, non, s’écrie l’extrême-gauche. — Oui, oui, répliquent les hommes de la Gironde et de la Plaine, tous debout, surexcités par l’ardente parole.

« Je vous le déclare, au nom de la France entière, Paris serait anéanti ; bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si cette ville a existé. »

C’était comme une réédition insensée du manifeste de Brunswick. Lui, il menaçait Paris de destruction s’il touchait au roi. Isnard le menace de destruction s’il touche à la Gironde. Danton demande violemment la parole, mais Isnard resserrait et précisait sa menace :

« Non seulement la vengeance nationale tombera sur les assassins des représentants du peuple, mais aussi sur les magistrats qui n’auraient pas empêché ce crime. Le glaive de la loi, qui dégoutte encore du sang du tyran, est prêt à frapper la tête de quiconque oserait s’élever au-dessus de la représentation nationale. »

Danton répondit en un discours assez puissant, mais ambigu ; il proposait encore, sous les éclairs multipliés de la guerre civile, la conciliation et la paix. Et sa harangue avait parfois un ton étrange de plaidoyer ou d’homélie :

« Pourquoi supposer qu’un jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a existé ? Loin d’un président de pareils sentiments ! Il ne lui appartient que de présenter des idées consolantes.

« Je ne sais point dissimuler ma pensée. Parmi les meilleurs citoyens, il en est de trop impétueux ; mais ne condamnez pas ce qui a fait la Révolution, car s’il n’y eût pas eu d’hommes à grandes passions, si le peuple n’eût pas été violent, jamais il n’aurait brisé ses fers. Et moi aussi, je fus au timon de l’État dans le temps d’orage. Je défie ceux qui me supposent une fortune immense de m’accuser. On m’a demandé des comptes, je les ai rendus, je demande à les rendre encore de nouveau devant un tribunal révolutionnaire.

« Je reviens à mon premier objet. Je dis que ce qui peut doubler la force nationale, c’est d’unir Paris aux départements ; il faut bien se garder de les aigrir contre Paris. Quoi ! cette cité immense qui se renouvelle chaque jour, ce centre politique où tous les rayons aboutissent, porterait atteinte à la représentation nationale ? Paris, qui a brisé le premier le sceptre de la tyrannie, violerait l’arche sainte qui lui est confiée ? Non, Paris aime la Révolution ; Paris, par les sacrifices qu’il a faits à la liberté, mérite les embrassements de tous les Français. Ces sentiments sont les vôtres ? Eh bien ! manifestez-les ; déclarez que Paris n’a jamais cessé de bien mériter de la patrie. Rallions-nous, que nos ennemis apprennent à leurs dépens que la chaleur de nos débats tient à l’énergie nationale ; qu’ils sachent que vous serez toujours prêts à vous unir pour les terrasser ; qu’ils sachent que si nous étions assez stupides pour exposer la liberté, le peuple est trop grand pour la laisser périr. »

Oui, mais quel était à cette minute le plan de Danton ? Et pouvait-il espérer encore le rapprochement des partis et l’apaisement ?

Cependant, l’agitation croissait dans les sections, mais rien de décisif encore ne s’annonçait. À en croire Dutard, la séance du Conseil de la Commune, le 25 au soir, fut morne, et Chaumette se dépensa en vain pour échauffer un peu les enthousiasmes.

« Avant-hier soir (il écrit le 27) M. Chaumet s’est débattu comme un petit diable, il nous a accusés, nous autres journalistes, d’être les mouchards de la faction Brissotine ; il s’est déchaîné contre nous d’une terrible manière, il a pleuré, il a fait éclore des éjaculations qui semblaient partir de son âme toute entière, il s’est débattu, a donné des pieds et les mains. Le peuple était froid et le Conseil abattu.

« Le malheureux, depuis qu’il est devenu sénateur, politique publiciste et presque en même temps, a cessé d’être révolutionnaire ; il ne s’est pas aperçu que plus il faisait d’efforts pour témoigner la peine que lui causait l’embastillement d’Hébert, et plus il prouvait au peuple son impuissance, son infériorité et sa faiblesse : « Si tu es Dieu, comme tu nous le dis, délivre-toi toi-même ».

« Monsieur Chaumet a eu la sottise d’afficher qu’il avait été mousse et non moine ; et pour prouver qu’il n’est pas un fripon et qu’il n’a pas prévariqué dans la place qu’il occupe, il a ajouté que, depuis qu’il était en place, il s’était borné « à payer des dettes qu’une honorable indigence lui avait fait contracter. »

« Enfin, le soir de l’embastillement, il a exposé qu’Hébert n’était pas fortuné, qu’il avait une femme et un enfant. S’il l’avait osé, j’ose le croire, il aurait demandé, en même temps, des secours provisoires après un jour d’emprisonnement, pour un homme qui occupe une place importante et qui gagne au moins 12 000 livres.

« Il semble que Monsieur Chaumet ait aussi abandonné le peuple, qu’il ne connaisse plus le peuple et que les deux partis se disputent aux yeux du peuple même à qui fera le plus de sottises. »

Il paraît, en effet, d’après le compte rendu de la Chronique de Paris, plus complet en ce point que celui du Moniteur, que Chaumette ne parla guère ce soir-là en homme d’action. Il se perdit en divagations sentimentales ou enfantines, plaida pour la Commune d’un ton pénétré et larmoyant, et s’offrit lui-même à partager les fers d’Hébert ou bien de chercher le moyen de les briser.

« Chaumette a été voir Hébert dans sa prison et rend compte de sa visite. Hébert est tranquille et prie le Conseil de l’être sur son compte ; mais, dit-il, on attaque la liberté de la presse en attaquant Hébert comme journaliste ; et il demande que la chambre où est Hébert soit appelée chambre de la liberté de la presse. (Vraiment il s’agit bien de cela, et ces enfantillages en une heure de crise ont quelque chose d’irritant.) Car il y avait à la Bastille la tour de la Liberté. Dumouriez, dit-il, comptait si bien sur un mouvement dans Paris qu’il l’annonçait dans une lettre ; pendant que Dumouriez calomniait Pache, Pache exposait sa vie pour le peuple dans la rue des Lombards où il a failli être terrassé. (Notez que c’est en luttant contre ceux qui enlevaient les denrées dans les boutiques, et que Chaumette insiste assez platement sur l’esprit de légalité de la Commune.)

« Notre grand crime est d’avoir maintenu le pain à 3 sols la livre. Vous connaîtrez à la fin vos ennemis et vos amis et vous rendrez justice à vos magistrats. On nous reproche, je le répète, d’avoir maintenu le pain à 12 sols les 4 livres ; les indemnités ont été prises sur les riches, sur les impositions des riches, et ils ne nous le pardonnent pas. Celui qui est propriétaire paie le pain 16 sols la livre, il n’y a que le pauvre qui y gagne ; nous avons tout fait pour le pauvre et voilà notre crime aux yeux des riches qui sont nos plus grands ennemis. Un autre crime est d’être unis, notre union nous rend redoutables aux malveillants, et pour nous renverser on voudrait nous désunir.

« Chaumette fait ensuite une digression sur le cardinal de Richelieu. Ce cardinal, dit-il, dit un jour à une dame de la cour : « Donnez-moi quatre lignes d’un homme et je le ferai pendre. » (C’est sans doute pour défendre Hébert, inculpé à cause de quelques articles, que Chaumette conte cette douteuse anecdote.) Rienzi voulait rendre son pays libre et eut le malheur de dire : « Je veux l’autorité » et en abusa. Il se fit chevalier, dictateur et fut assassiné parce qu’il trahit le peuple sous prétexte de le servir. Si nous avons des Rienzi, il faut les démasquer et les punir. Je vois les Français contre les Français, les citoyens contre les citoyens, quel spectacle !… Nos ennemis s’unissent pour nous opprimer et nous ne pouvons les vaincre quoique ralliés sous l’étendard de la liberté ! Nous les vaincrons. Je vois Paris dans les mêmes circonstances qu’au printemps dernier, un nouveau comité autrichien ressuscité, et de nouvelles persécutions contre les patriotes. Mais qui règle donc la destinée de la France ? Hélas ! je pourrais dire avec Voltaire : « Voilà donc les soutiens de ma triste patrie ! «  Je vous annonce une force départementale, dit-il en se résumant, mais ce sont des frères que je vous annonce et nous planterons ensemble un grand arbre de la Fraternité, un nouvel arbre de l’Union. »

Certes, il serait téméraire et injuste de juger le discours d’un homme sur un compte rendu aussi sommaire. On croit bien démêler pourtant que, dans ce chaos historique, apologétique et gémissant, il n’y a pas une parole vigoureuse et nette, pas un conseil décidé et précis. Pourtant Chaumette reprend l’avantage quand il est averti par son instinct social, assez profond et tendre : « Nous avons tout fait pour les pauvres ». Il groupe ainsi les prolétaires de Paris. Il est vrai aussi qu’en face de la Convention, divisée, déchirée, la Commune était cordialement et fraternellement unie. On ne surprend, à cette date, malgré bien des différences de caractères, aucune rivalité, aucun dissentiment entre Chaumette, Hébert, Destournelle : le Conseil est presque toujours unanime.

Des sections, les nouvelles arrivaient assez mêlées ; à la section de l’Arsenal la lutte continuait.

« Un délégué de la section, couvert du bonnet rouge, annonce au Conseil que le trouble existe de nouveau dans l’assemblée. « Vos commissaires, dit-il, ont été insultés, nos moyens sont insuffisants ; cette section est dans un état déplorable ; il y a une foule de jeunes gens à culottes étroites qui y font un brouhaha épouvantable. Je vous invite de ramener des commissaires qui aient de bons poumons pour se faire entendre. » Il observe que la cause du trouble vient de ce que les aristocrates ont nommé un signataire (des fameuses pétitions) pour président. On y envoie huit commissaires. « Mais seize sections se prononçaient avec force dans le sens de la Commune et de la Montagne.

« Les sections des Droits de l’Homme, du Temple, des Fédérés, des Lombards, de Popincourt, des Gravilliers, du Panthéon, de Marseille, du Bon-Conseil, des Arcis, des Marchés, du Muséum, du Faubourg-Montmartre, de l’Unité, de Bonne-Nouvelle, de la Montagne, adhèrent, les unes, à l’adresse présentée par la municipalité à la Convention, relativement à la détention du citoyen Hébert, les autres, à l’arrêté de la section du Temple, tendant à faire nommer, par les 47 autres sections, des commissaires qui se réuniront ce soir à la maison commune pour rédiger une adresse à la Convention, à l’effet de découvrir les motifs qui ont donné lieu à l’arrestation du second substitut du procureur de la Commune. »

Le mouvement n’était pas encore bien étendu, puisqu’il ne comprenait que 16 sections sur 48. Pourtant il se dessinait déjà assez net et assez fort pour que Dutard avertît Garat, ce même soir 25, que la Convention devrait relâcher Hébert. Il lui écrit, le 27 :

« J’ai consigné que la Convention, après le changement qui s’était opéré depuis près de deux mois, ne pouvait user de trop de circonspection, qu’elle devait épargner les chefs des factions, qu’elle devait se contenter pour le moment de leur rogner les griffes ou les ailes, et qu’attaquer l’un de ces hommes, ce serait réveiller l’attention du peuple qui, quoiqu’il ne les estime pas beaucoup, leur donnerait toujours la préférence sur ceux qu’il a toujours eus en horreur.

« Je vous ai dit avant-hier soir (c’est-à-dire le 23), que la Convention devait s’attendre à être obligée de relâcher Hébert, qu’elle devait s’y préparer et aviser d’avance aux moyens par lesquels elle pourrait, sans se déshonorer, le remettre en liberté ; qu’elle ne pouvait dans ces circonstances sévir essentiellement sur lui ; que, faire cette tentative, ce serait risquer d’allumer la guerre civile pour se défaire d’un homme qui est presque mis hors d’état de nuire. »

Le lendemain, dimanche 26 mai, la séance de la Convention fut assez languissante. Les délégués des seize sections demandèrent la mise en liberté d’Hébert. Marat, Billaud-Varennes, Legendre protestèrent, en quelques mots véhéments, contre les Douze, contre les duodecemvirs, et demandèrent que la Commission fût blâmée ou brisée. Mais la pétition fut renvoyée et la séance levée, sans que la Montagne ait obtenu le moindre avantage. Mais, ce qui caractérise la journée du 26, ce qui annonce l’accélération prochaine du mouvement, c’est d’abord que la lutte entre la Convention et les sections devient plus directe, plus brutale, c’est ensuite que les Jacobins entrent en ligne. D’abord, dans les sections, les patriotes, les sans-culottes, plus nombreux le dimanche, l’emportent presque partout :

« Les ouvriers de ma section qui travaillent à Chaillot, dit un des observateurs, viennent en foule à l’assemblée générale : ils se font rendre compte ; on casse tout ce qui a été fait dans la semaine ; mais le lundi on prend d’autres arrêtés. »

Cette fois, l’impulsion donnée aux sections par les ouvriers révolutionnaires, restitués par le dimanche à l’action politique, devait être définitive et durable. Ce dimanche 26, « la section de la Réunion prend Hébert et Varlet sous sa protection ; les ouvriers de cette section ont remporté aujourd’hui une victoire sur les aristocrates. »

Pendant que le Conseil de la Commune est réuni, il reçoit des sections des bulletins de combat qui sont, en effet, le plus souvent, des bulletins de victoire. « La section des Sans-Culottes informe le Conseil qu’elle demandera demain à la Convention la liberté d’Hébert…

Une perquisition
(D’après une aquarelle de Pils, appartenant à la Bibliothèque Nationale.)


« La section du Panthéon avait pris un arrêté conforme à celui de la section de la Fraternité : aujourd’hui le vent a changé ; il y a eu quelques coups de donnés, les patriotes l’ont emporté ; la section du Faubourg-Montmartre a donné le soir lecture de son arrêté, et il a été adopté. »

Même à la section de l’Arsenal, la bataille, si disputée depuis plusieurs jours, tourne enfin à l’avantage des sans-culottes. Dutard note les incidents de la soirée du 20 : « Je vole à la section de l’Arsenal ; j’y trouve tout le monde en gaîté, des coups de chaises donnés, plusieurs personnes blessées, un capitaine qu’on avait emporté dans un fauteuil, ici, encore, les saute-ruisseaux, les courtauds de boutique avaient fui ; et les sans-culottes étaient restés les maîtres : « C’est bien beau, disaient quelques personnes, ils veulent donc se faire assommer ; nous ne leur voulons rien, nous ne leur demandons rien ; qu’ils nous laissent donc tranquilles. »

Il semble, à lire Dutard, que l’intervention des sections voisines a été légale : « Plusieurs sections, dit-il, étaient accourues, c’est-à-dire les patrouilles ; elles ont fait respecter la loi, conserver l’ordre et la paix. Nous nous sommes quittés, après mille adieux, à minuit précis, c’est-à-dire après que les commissaires de la Commune se sont retirés eux-mêmes. »

Mais comment Dutard peut-il assurer que dans la bagarre les délégués des autres sections n’ont pas prêté main-forte aux patriotes ? C’est ce qui ressort du compte rendu de la Chronique de Paris. « Bodson fait son rapport au Conseil ; il dit qu’à l’arrivée des commissaires à la section de l’Arsenal, les patriotes avaient déjà eu quelques avantages ; que des députations des sections de Montreuil, des Quinze-Vingts, des Droits de l’Homme, de Marseille, des Arcis, sont venues au secours des patriotes de l’Arsenal ; que l’on a ouvert les portes de l’assemblée avec permission à tout le monde d’entrer en montrant sa carte ; les aristocrates ont pris la fuite en abandonnant leurs chapeaux ; on a adhéré à l’arrêté de la section de Montmartre. »

Animées par l’afflux des forces ouvrières, encouragées par le soutien qu’elles se donnaient les unes aux autres, les sections étaient encore excitées par la prédication véhémente du club des Cordeliers.

« J’arrive à ma section à 9 heures 3/4, écrit Garat. Elle délibérait sur l’admission d’une députation des Cordeliers. Deux d’entre les Enragés étaient à la tribune et voulaient être entendus. « A bas ! à bas ! de la part du côté droit, l’ordre du jour ! » Plus de dix modérés étaient en l’air et semblaient dire, quelques-uns mêmes disaient : « Il n’y a plus que dix minutes, bientôt six, bientôt quatre. »

Emportées par la passion, les sections ne tenaient plus aucun compte du fameux arrêté de la Convention qui interdisait aux sections de se porter les unes chez les autres et qui ordonnait que la séance fût levée à dix heures. Les plus exaltés demeuraient, et l’arrêté de la Convention, comme on le devine par le récit de Dutard, avait un effet paradoxal, tout à fait contraire à l’intention de l’assemblée ; les modérés seuls s’y soumettaient et ainsi, à partir de dix heures, les sections étaient livrées aux sans-culottes. Ceux-ci pensaient, d’ailleurs non sans raison, que la majorité de la Convention avait marqué le terme de dix heures afin que les ouvriers qui n’étaient libres que fort tard après leur très longue journée de travail, fussent écartés des délibérations. C’est ce que l’observateur Perrière écrit, le 28 mai, à Garat : « Dans cette loi de la clôture des assemblées à dix heures, qui pouvait avoir pour objet le repos de l’ouvrier fatigué, ils ne veulent voir qu’un moyen de l’écarter des délibérations. »

En vérité, les ouvriers révolutionnaires étaient bien ingrats, de méconnaître à ce point le tendre soin qu’on avait eu de leur repos. Ils avaient trouvé, pour tourner cette loi trop bienveillante, un procédé habile. Est-ce la section des Lombards qui en avait eu l’initiative ? « Des députés de la section des Lombards font savoir au Conseil de la Commune (en sa séance du 27 mai) que les citoyens qui la composent s’assemblent en club après dix heures du soir. » L’assemblée de section est légalement finie, le club commence.

Dutard écrit à Garat le 28 mai, et l’on démêle en ce passage que même une partie de la petite bourgeoisie artisane commençait à hésiter un peu, à redouter l’action grandissante des prolétaires :

« Hier, j’étais à la Montagne Sainte-Geneviève, chez un relieur, un honnête homme fort rangé et très laborieux. Il a presque la mine de l’un de nos chanoines d’autrefois. Il était jadis du parti jacobin, c’est-à-dire qu’il aimait souverainement la liberté et la révolution. J’ai eu avec lui très souvent des conférences, mais je ne l’ai jamais trouvé aussi raisonnable qu’hier.

« Je vous observe que l’ouvrage commence à lui manquer ; il a été frappé du bruit qui a couru et par ce qu’il a lu dans les journaux que la faction voulait mêler toutes les fortunes. Cet honnête homme n’est pas riche, mais il a un petit ameublement, passablement bien logé, une boutique de travail et une avant-boutique qui contient de la marchandise. Il a deux petits enfants et, pour épargner les frais des domestiques, il fait sa cuisine lui-même parce que son épouse est morte. Il a aussi des assignats, et peut-être quelques louis. Il m’a parlé à peu près dans les termes suivants : « Monsieur Didot est plus riche que moi, mais on me voudrait donner sa fortune que je ne la voudrais pas ; si, au contraire, on proposait de la lui enlever pour la donner à un autre qui n’a rien, je m’y opposerais encore, parce que je sens que monsieur Didot doit sa fortune à son travail, à son industrie, à son économie, etc. En tous cas, il l’a gagnée. Que celui qui n’en a pas fasse comme monsieur Didot, comme je fais moi-même, quoique je n’aie rien : qu’il travaille pour la gagner. Et n’est-ce pas scandaleux que l’on veuille substituer aux bourgeois, avocats, etc., tous les ouvriers de l’Église Sainte-Geneviève ? (c’est-à-dire qui travaillent à la construire). Est-ce par ces gens-là que l’on entend que nous soyons conduits ? Ils ont fait la loi pendant ce temps dans notre section, et depuis la loi qui fixe à dix heures la levée des séances, tous ces ouvriers se sont érigés en clubs dont l’assemblée se tient après celle de la section, dans un autre endroit. Il m’a pris envie d’en écrire à la Commission des Douze. Je désirerais que la force armée les empêchât de s’assembler, parce que c’est un rassemblement dangereux. »

Libre à ce bon petit bourgeois de glisser doucement vers le modérantisme et la contre-révolution ; je ne retiens de ses propos que le témoignage sur l’organisation des clubs de dix heures.

Mais les sections ne se bornaient pas à éluder et à tourner la loi. Quelques-unes d’entre elles (en minorité il est vrai) bravaient ouvertement l’arrêté de la Convention. Le Faubourg-Montmartre aux décisions duquel, comme nous l’avons vu, plusieurs sections avaient adhéré, refusait à la Commission des Douze la communication de ses registres et procès-verbaux. Il déclarait nettement que les registres des délibérations des sections étant « le recueil sacré des vœux et de la volonté du souverain dans ses différentes fonctions, elle ne les porterait, ni ne les communiquerait à aucune commission quelconque, et que si la Convention nationale, comme représentant la souveraineté générale de la nation, en exigeait la communication par un décret, la section entière les lui porterait et ne les abandonnerait jamais. »

La section de l’Unité est plus brutale :

« Sur la communication donnée à l’assemblée d’un décret de la Convention qui défend, sous la responsabilité du président, de tenir ses assemblées passé dix heures, et qui exigerait de porter les registres et les arrêtés à la Commission des Douze, l’assemblée passe à l’ordre du jour motivé sur ce qu’il est permis de résister à l’oppression. »

Le section de la Cité ayant suivi l’exemple de la section de l’Unité, c’est sur elle que tombe la sévérité de la commission des Douze. À la fin de la séance de la Commune, « un citoyen prévient le Conseil que Dobsent, président, et le secrétaire greffier de la section de la Cité, ont été arrêtés pour avoir signé, à ce qu’on présume, une délibération prise par cette section, relativement à la Communication de ses registres à la Commission des Douze ». C’est le 26, dans la nuit, que Dobsent fut écroué à l’Abbaye.

L’agitation n’était pas concentrée dans les sections : elle avait, dès la matinée du dimanche, gagné la rue. Les femmes commençaient à se montrer, sans doute celles qui formaient la Société des Citoyennes révolutionnaires ou que cette Société pouvait mobiliser.

« On m’a dit, écrit Perrière à Garat, le lendemain 27 mai, qu’il y avait eu hier des rassemblements un peu considérables aux Tuileries, aux Jacobins et au faubourg Saint-Antoine. Celui des Tuileries consistait surtout de femmes politiquement mises en avant par les mâles qui n’osent eux-mêmes proposer ou tenter le coup. »

Ainsi juge le policier Perrière qui ajoute lourdement :

« Elles avaient soif, et c’était surtout dans les crânes de Buzot et de Brissot et de leurs partisans qu’elles voulaient boire. »

C’est sur un ton d’ironie âpre, mais moins pesante, que le Patriote Français parle le lendemain de cette manifestation des femmes :

« Hier, ces dames se sont levées tout entières ; elles ont promené une belle bannière et un beau bonnet rouge ; elles ont chanté les litanies de Marat, en attendant le requiem des Brissotins. Elles voulaient produire une insurrection générale des hommes ; mais aucun ne s’est levé ; et ces dames ont été se coucher. La partie est remise à aujourd’hui. »

Dutard, malgré ses prétentions à la philosophie, est moins pédant et moins sot que Perrière.

Le Conseil de la Commune fut averti sur l’heure, dans sa séance du 26 : « Des citoyennes portant une bannière font des proclamations dans les rues, et invitent les passants à se porter à l’Abbaye (pour délivrer Hébert). »

Le Conseil de la Commune si prudent jusqu’ici, si soucieux d’éviter les irréparables démarches insurrectionnelles, n’allait pas se commettre dans cette aventure. « Le président déclare qu’il prendra toutes les précautions pour prévenir les troubles et les rassemblements. »

Visiblement, ce n’est pas de la Commune paralysée par la légalité, c’est des sections les plus révolutionnaires et les plus ardentes, délibérant hors du contrôle des autorités constituées, que partira le signal décisif. Aux Jacobins, Marat et Robespierre commencèrent, ce soir-là, à hausser le ton.

Je ne sais pourquoi M. Aulard a donné de cette séance un compte rendu beaucoup plus sommaire et beaucoup plus faible que celui que donne l’Histoire parlementaire de Buchez et Roux (en partie d’après le journal de Gorsas). Marat rabroue ceux qui s’attardant à ce que fut naguère la méthode robespierriste, dénoncent les intrigues girondines. La lumière est faite dès longtemps ; il faut agir maintenant, il faut combattre :

« Entreprendre de démasquer la faction des hommes d’État, ce serait perdre du temps. Elle est suffisamment connue ; mais il importe de dévoiler ses complots criminels. C’est en abusant des mots, c’est en leur donnant une fausse application, que les hommes d’État sont arrivés à faire illusion et à arrêter l’indignation des bons citoyens ; c’est en appelant républicains purs les fantômes du despotisme et les suppôts de la tyrannie, qu’ils ont soulevé contre les patriotes tous les aristocrates des sections. L’autre jour, ils appelèrent à la barre les aristocrates de trois sections ; aujourd’hui, ils ont appelé les agioteurs de la section du Mail pour donner quelque consistance à leur calomnie contre les prétendus auteurs d’un complot ourdi contre la représentation nationale, complot qui n’existe que dans leur tête. Il est important de se réunir demain pour barrer leurs projets. Il est important de faire anéantir la Commission extraordinaire des Douze, dont le projet est de livrer au glaive de la loi les amis énergiques du peuple ; il faut que toute la Montagne se soulève contre cette indigne Commission, qu’elle soit vouée à l’exécration publique et anéantie sans retour. »

Voilà le mot d’ordre clair, précis et vigoureux : l’anéantissement des Douze. Mais on dirait que Marat compte encore plus, pour écraser la Commission, sur une sorte d’éruption volcanique de la Montagne, sur l’irrésistible colère des patriotes de la Convention que sur un mouvement extérieur du peuple. Simon fait appel, à son tour, à des sanctions sanglantes mais légales. C’est évidemment sur le tribunal révolutionnaire qu’il compte pour débarrasser la Convention et le pays de la Gironde. Mais il mêle parfois à cette Terreur légale la vision des grands mouvements populaires :

« Il se passe actuellement, en France, le même système de contre-révolution qui a été pratiqué avant la chute du tyran… Les hommes d’État ne veulent pas faire la révolution de la royauté ; mais ils veulent faire une Constitution aristocratique. Ils ont dit aux généraux et aux fonctionnaires publics : vous pouvez trahir la patrie, vous êtes sûrs de trouver un parti à la Convention. Mais que le passé leur serve de leçon. On a noyé les aristocrates dans leur sang, et s’il faut noyer les intrigants dans leur sang, on en répandra davantage. (Applaudi.)

« Il faudrait qu’on pût voir dans une carte ou dans un tableau les ennemis cernant toutes nos frontières, et si l’on réfléchit que dans ce moment les hommes d’État veulent diviser et enchaîner les patriotes…

« Les intrigants ne seront pas immolés. Ils périront, leur compte est clair, mais ce sera l’entassement de leurs crimes qui les fera périr (dans un jugement du tribunal révolutionnaire).

« … Il faut que le peuple soit juste et observateur de la loi, jusqu’à ce que l’arbitraire et la journée du 10 août soient venus. »

Dans la pensée jacobine, le glaive de la Révolution promène sur la tête de la Gironde une menace équivoque. Ces têtes tomberont ; mais est-ce « sous le glaive des lois » ? est-ce sous le glaive du peuple soulevé ?

À cet égard, le discours de Robespierre est d’une ambiguïté savante. Je le reconstitue en combinant certaines parties du texte donné par M. Aulard, et d’autres très importantes données par l’Histoire parlementaire. À défaut de texte authentique et officiel, c’est la méthode la plus sûre, celle qui permet de recueillir avec le plus haut degré de vraisemblance toute la pensée de l’orateur.

Longuement, et comme pour appliquer une fois encore la tactique de destruction morale de la Gironde, qu’il conseille depuis deux mois, Robespierre s’emploie à déconsidérer Vergniaud. C’est la lettre alarmée de celui-ci aux Bordelais qui fournit à Robespierre son thème :

« Je demande que l’attention publique se porte sur cette lettre qui nous donne le secret des trames criminelles de nos ennemis. Il faut rappeler au peuple que Vergniaud est le même homme qui, par Thierry et Roze, offrait au roi de le maintenir sur le trône, s’il voulait rappeler auprès de lui les trois intrigants qui ont fait le malheur de la France, et s’il voulait nommer un gouverneur au prince royal, de manière que si cette proposition eût été acceptée, le peuple était pour jamais rattaché à la tyrannie. Il faut savoir que cet homme hypocrite est celui qui s’opposa à la déchéance du roi lorsqu’elle était demandée par les plus chauds patriotes. D’après cela, vous devez juger la faction dont il est l’âme. Partout, elle rappelle la royauté du tombeau ; partout, elle aiguise les poignards contre les patriotes. »

Mais Robespierre comprend, quelque goût qu’il ait pour cette politique des réquisitoires, qu’il n’est plus possible de s’attarder ou de se borner à ces récriminations. Il faut montrer une issue. Il rassure le peuple, il ranime son courage et son espoir. Il lui fait entrevoir la possibilité, la nécessité peut-être d’une insurrection prochaine et directe ; puis il atténue peu à peu cette insurrection du peuple en une sorte d’insurrection de ses représentants à la Convention elle-même. Il me semble que jusque dans le résumé un peu grossier, sans doute, qui nous est parvenu, ces habiletés subtiles, ces dégradations de teintes, cet évanouissement de l’insurrection en légalité se révèlent encore à l’esprit attentif.

« Ne vous effrayez pas de cette foule d’adresses qui vous sont envoyées par les marchands contre-révolutionnaires, par les négociants royalistes. Quand le peuple se lève, tous ces gens-là disparaissent. Que le triomphe momentané de l’aristocratie ne vous effraie pas davantage que le succès des intrigants dans quelques sections corrompues. Le faubourg Saint-Antoine écrasera la section du Mail, comme les sans-culottes de Bordeaux écraseront les aristocrates. Songez que le peuple de Paris existe encore, que les aristocrates sont innombrables. Vous devez vous prémunir contre les tours du brissotisme. Les brissotins sont adroits ; mais le peuple est encore plus adroit qu’eux. Je vous disais que le peuple doit se reposer sur sa force ; mais, quand le peuple est opprimé, quand il ne lui reste plus que lui-même, celui-là serait un lâche qui ne lui dirait pas de se lever. C’est quand toutes les lois sont violées, c’est quand le despotisme est à son comble, c’est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que le peuple doit s’insurger. Ce moment est arrivé. Nos ennemis oppriment ouvertement les patriotes ; ils veulent, au nom de la loi, replonger le peuple dans la misère et l’esclavage. Je ne serai jamais l’ami de ces hommes corrompus, quelques trésors qu’ils m’offrent, j’aime mieux mourir avec les républicains que de triompher avec ces scélérats. (Applaudi.)

« Je ne connais pour un peuple que deux manières d’exister : ou bien qu’il se gouverne lui-même, ou bien qu’il confie ce soin à des mandataires. Nous, députés républicains, nous voulons établir le gouvernement du peuple par ses mandataires, avec la responsabilité ; c’est à ces principes que nous rapportons nos opinions ; mais le plus souvent, on ne veut pas nous entendre. Un signal rapide, donné par le président, nous dépouille du droit de suffrage. Je crois que la souveraineté du peuple est violée, lorsque ses mandataires donnent à leurs créatures les places qui appartiennent au peuple.

« J’exhorte chaque citoyen à conserver le sentiment de sa force ; je l’invite à compter sur sa force et sur celle de toute la nation ; j’invite le peuple à se mettre, dans la Convention nationale, en insurrection contre tous les députés corrompus. (Applaudi). Je déclare qu’ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur celui qui m’interrompt, ou qui me refuse la parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre le président et contre tous les membres qui siègent dans la Convention. (Applaudi.) Lorsqu’on affectera un mépris coupable pour les sans-culottes, je déclare que je me mets en insurrection contre les députés corrompus. J’invite tous les députés montagnards à se rallier et à combattre l’aristocratie, et je dis qu’il n’y a pour eux qu’une alternative, ou de résister de toutes leurs forces, de tout leur pouvoir, aux efforts de l’intrigue, ou de donner leur démission.

« Il faut, en même temps, que le peuple français connaisse ses droits, car les députés fidèles ne peuvent rien sans le peuple.

« Si la trahison appelle les ennemis étrangers dans le sein de la France, si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la poudre qui doit exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l’ennemi s’approcher de nos murs, alors je déclare que je punirai moi-même les traîtres, et je promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi et de le traiter comme tel. »

Toute la Société applaudit Robespierre, se lève et se déclare en insurrection contre les députés corrompus. Mais qu’est-ce à dire ? et ne semble-t-il pas qu’il s’agisse seulement de ce qu’on appellerait aujourd’hui une insurrection « parlementaire » ? On dirait que Robespierre s’émeut surtout des allures dictatoriales du président girondin Isnard qui refusait la parole à la Montagne. On dirait qu’il invite surtout la Montagne à s’insurger contre l’application injuste et violente du règlement de la Convention ; et il espère que si les Montagnards, soutenus par les tribunes, peut-être par les députations incessantes du peuple, brisent, à l’intérieur de la Convention, la tyrannie girondine, le grand ressort de la Gironde sera cassé. Il ne sera même plus besoin d’aller jusqu’au tribunal révolutionnaire et d’entamer la Convention. Ainsi Robespierre, en sa pensée subtile et profonde, ne rompait pas avec la tactique proposée par lui jusque-là ; mais, en prononçant le mot d’insurrection, en rappelant au peuple qu’il devait se reposer sur sa force et se lever contre l’extrême tyrannie, il faisait un pas dans le sens des événements.

Comment la Gironde aurait-elle pu faire face à l’orage qui grondait et qu’elle-même avait imprudemment provoqué ? Elle n’avait en main aucune force sérieuse. Elle n’avait pu grouper autour d’elle des forces départementales, et les commissaires Montagnards, partout disséminés en province, auraient réussi tout au moins à empêcher une mobilisation générale contre Paris. Elle n’avait pas non plus la force armée parisienne.

Les Invalides viennent se placer sous la protection de la République Française
(D’après un dessin de la Bibliothèque Nationale.)


La plupart des sections avaient été reconquises par les sans-culottes, et les menaçantes paroles d’Isnard avaient jeté le trouble et la crainte jusque dans cette bourgeoisie amie de la Gironde, mais qu’épouvantait l’annonce des effroyables cataclysmes où Paris serait englouti par la vengeance girondine. Quant aux ministres, incertains, tiraillés, sans autorité réelle, ils étaient des instruments tout prêts pour le parti victorieux, ils ne pouvaient être aux mains de la Gironde un moyen de lutte efficace contre la révolution parisienne.

Le ministre de la justice, Gohier, semblait s’appliquer à compromettre la Commission des Douze, tout en affectant d’exécuter ses ordres. Garat cherchait, par des conversations particulières avec les chefs girondins, à bien prouver qu’il avait pour eux amitié et estime ; il prétendait professer l’horreur la plus vive pour les excès du maratisme. Mais il sentait bien que la force était de plus en plus du côté de la Commune et de la Montagne, et il voulait éviter, avant tout, un choc violent où il eût été oblige de prendre parti. Dès lors il était hostile à la politique agressive de la Gironde et de la Commission des Douze. Celle-ci d’ailleurs avait-elle un plan net et vaste ? Arrêter Hébert n’était qu’un dangereux enfantillage si on ne brisait pas toute la Commune, et comment la briser ? Bien mieux, il aurait fallu briser la Montagne elle-même. Or, comment toucher à Robespierre et à Marat sans soulever Paris qui venait d’acclamer, en avril, à sa sortie du tribunal révolutionnaire, l’Ami du Peuple acquitté et triomphant ? Garat suggérait à la Gironde tous ces doutes, et il agissait sur elle comme une force dissolvante et paralysante.

« Le 26 mai, à une heure et demie de la nuit, écrit Garat dans ses Mémoires, on vient me dire, à l’Intérieur, qu’un grand mouvement se prépare à la porte Saint-Bernard ; que des femmes sont à la tête, mais que des hommes armés les accompagnent. Je fais partir à l’instant deux gendarmes pour m’assurer du fait, et je me rends moi-même à la Commission des Douze. Je n’y trouve que Rabaut Pommier, qui va chercher son frère. Rabaut de Saint-Étienne vient me joindre vers deux heures après au Comité de salut public. J’étais sûr, dès lors, par le rapport des gendarmes, que le mouvement de la porte Saint-Bernard n’était rien ; mais j’étais trop sûr aussi que des mouvements plus réels allaient suivre cette menace. J’étais lié avec Rabaut de Saint-Étienne ; j’aimais sa personne, j’estimais sa philosophie ; je savais qu’une imagination fertile et brillante le disposait à voir entre les faits plus de liaisons et de rapports qu’il n’y en avait quelquefois ; mais je savais aussi qu’il aimait la vérité, qu’il avait exercé sa raison à la discerner et à la reconnaître.

« Là j’eus avec Rabaut de Saint-Étienne une conversation très longue et très intime. Je ne lui dissimulai point que je trouvais beaucoup d’imprudence et de danger à laisser à la Commune la disposition de toutes les forces de Paris, et à faire arrêter l’un des officiers municipaux presque dans son sein.

« Oubliez-vous, lui disais-je, que nous sommes dans des temps où l’on ose tout ce qu’on peut, et où l’on a de beaux noms pour honorer tout ce qu’on ose ? On a montré à la Commission un passage affreux d’une feuille d’Hébert que je n’ai jamais lu ; mais ce passage, qui est affreux, ne l’est pas plus que cent passages de ce Marat qu’un tribunal vient de renvoyer, la tête couronnée de lauriers, au rang des législateurs. Sans doute, si nous étions sous le règne des lois, Marat devrait être, au moins où vous avez mis Hébert ; mais croyez qu’il est trop dangereux de mettre Hébert à l’Abbaye quand Marat est à la Convention. La multitude, quand elle couronne l’un de lauriers, ne pourra souffrir que l’autre soit dans les chaînes. Il y a quelques jours, les gens raisonnables, les sages et bons amis de la liberté, prenaient le dessus dans les sections ; depuis ces arrestations les hommes violents, les furieux ont repris leurs emportements et leur ascendant. Je trouve, autant que personne, nécessaire que force reste à la loi ; mais pour que force reste à la loi, il faut que la loi commence par avoir la force. Vous l’avez donnée à la Commune ; retirez-la lui donc si vous ne voulez pas que force, au lieu de rester à la loi, reste à la Commune. Nous avons accoutumé les esprits à l’idée d’une liberté illimitée de la presse ; nous avons ri à l’Assemblée constituante quand le peuple a été invité par son ami à pendre huit cents d’entre nous aux arbres des Tuileries, et tout à coup, lorsque nous n’avons aucune bonne loi sur cet objet, sur lequel nous avons débité cent folies, vous arrêtez un homme, parce que cet homme a imprimé une feuille qui n’est pas plus atroce que cent autres dont les atrocités nous ont fait plus rire qu’elles ne nous ont fait horreur. Avant de faire de grands actes de gouvernement, il faut avoir un gouvernement, et ce moment, où vous êtes en majorité, serait mieux employé, ce me semble, à organiser en silence, et sans jeter l’alarme dans le camp ennemi, la puissance exécutrice avec laquelle vous mettrez au pied de la loi ou sous ses pieds tous les brouillons et tous les scélérats. »

Au fond, le plan suggéré à Rabaut de Saint-Étienne par Garat était aussi vain, aussi dangereux que la politique même de la Gironde. C’est l’écho des rapports de Dutard dont il est curieux de retrouver toutes les idées, et presque les expressions dans les propos du ministre de l’Intérieur. C’est Dutard qui démontrait l’impossibilité pour la Gironde de procéder par un coup de force. C’est lui qui signalait le péril de laisser à la Commune toute la force armée. C’est lui qui conseillait de lui retirer peu à peu le pouvoir, « de lui rogner les griffes » sans coup d’éclat, sans violence. Mais tous, le policier philosophe, le ministre hésitant et faible, tous ils oublient, comme la Gironde elle-même, que la Révolution est en plein combat contre l’ennemi du dehors et contre l’ennemi du dedans, contre la coalition de l’Europe et contre le fanatisme de l’Ouest. Or, pour qu’elle soit victorieuse, il ne suffit point qu’il n’y ait pas conflit violent entre les divers partis révolutionnaires, il faut que le gouvernement de la Révolution, tel que les événements l’ont fait, avec sa Convention, sa Commune, ses sections, puisse donner de tout son effort contre le danger. Et s’il est miné sourdement, si en pleine crise, en pleine guerre extérieure et intérieure, on s’applique subtilement à désarmer peu à peu les autorités constituées, à créer une sorte de gouvernement d’abord latent, qui s’opposera ensuite au gouvernement soi-disant anarchique que l’on redoute, ce sera l’atonie, la contrariété profonde des énergies, et je ne sais quelle paralysie universelle. Moins dangereuse encore était la tentative de la Gironde pour ressaisir tout le pouvoir que les combinaisons occultes et affaiblissantes, où l’esprit débile de Garat cherchait un repos équivoque.

« Rabaut de Saint-Étienne, ajoute-t-il, me proteste qu’il s’était opposé de toutes ses forces à l’arrestation d’Hébert, que comme moi il l’avait jugée dangereuse. Depuis, Fonfrède et Vigier m’assurèrent qu’Hébert avait été également arrêté contre leur avis. Je laissai Rabaut Saint-Étienne très persuadé que, lorsqu’on n’a point la force, il faut déployer l’autorité avec beaucoup de circonspection, pour la déployer avec succès et avec majesté. Le lendemain matin, je tins le même langage à Fonfrède qui, quoique beaucoup plus jeune et beaucoup plus impétueux, me parut également pénétré de ces intentions. »

La Gironde était divisée contre elle-même, et Garat lui inoculait secrètement le doute.

Mais le lundi 27, toutes les forces de colère qui, la veille, avaient bouillonné dans les sections remplies d’ouvriers, grondent et commencent à déborder sur la Convention. Marat reprend contre la Gironde le cri de guerre qu’il avait, le dimanche soir, lancé à la séance des Jacobins : « Ce n’est pas seulement à la Commission des Douze que je fais la guerre, c’est à la faction des hommes d’État. » Les délégués de la section de la Cité viennent demander, avec force, avec menace la mise en liberté de leur président Dobsent et de leur secrétaire, arrêtés par la Commission des Douze.

« Le temps de la plainte est passé, nous venons vous avertir de sauver la République, ou la nécessité de nous sauver nous-mêmes nous forcera à le faire… Il en est temps encore, punissez une Commission infidèle qui viole les lois de l’homme et du citoyen. Nous demandons la traduction au tribunal révolutionnaire des membres de la Commission des Douze ; songez qu’il s’agit de venger la liberté presque au tombeau. Le peuple vous accorde la priorité. La section de l’Unité demande à défiler dans votre sein. »

Le président Isnard n’était pas homme à éteindre ou à amortir ces flammes. Levasseur l’accuse d’avoir été le boute-feu de ces jours difficiles.

« Isnard, fougueux girondin, qui devait au sol de la Provence une tête exaltée et un tempérament de feu… Dès que cet homme fut au fauteuil, nos débats changèrent de couleur ; à chaque instant sa fureur mal contenue rallumait des brandons mal éteints. Il parvint en peu de jours à mettre tout en feu, et peut-être doit-on, plus qu’on ne pense, attribuer à sa fougue malheureuse une partie des orages qui ne tardèrent pas à gronder sur nos têtes. »

Il répondit aux pétitionnaires en un discours hautain, coupé par les interruptions passionnées de l’extrême-gauche :

« Citoyens, la Convention pardonne à votre jeunesse. Les représentants du peuple veulent bien vous donner des conseils. Vous voulez être libres ? Eh bien ! sachez que la liberté ne consiste pas dans des mots et dans des signes ; sachez que la tyrannie, soit qu’elle se cache dans une cave ou qu’elle se montre dans les places publiques, qu’elle soit sur le trône ou à la tribune d’un club, qu’elle porte un sceptre ou un poignard, qu’elle se montre toute brillante de dorure ou qu’elle se déguise en sans-culotte, qu’elle porte une couronne ou un bonnet, n’en est point moins la tyrannie. Le peuple français a juré de n’en souffrir aucune. La Convention, organe de la volonté nationale, ne se laissera influencer par aucune violence ; elle prêchera toujours obéissance aux lois, sûreté des personnes et des propriétés, guerre aux aristocrates et aux anarchistes. »

Robespierre demande la parole ; la majorité la lui refuse en alléguant que la Constitution est à l’ordre du jour. Robespierre « s’insurge », comme il l’avait annoncé la veille aux Jacobins. Mais la Montagne, résolue à engager la lutte à fond à l’intérieur de la Convention (selon la formule robespierriste), demande la parole pour lui avec instance. Un décret formel de la Convention, dont la majorité girondine est comme fanatisée par les accents d’Isnard, la lui refuse. La Montagne demande l’appel nominal. « Oui, s’écrie Vergniaud, l’appel nominal pour savoir si les assemblées primaires seront convoquées ». C’était l’aveu par la Gironde qu’elle ne pouvait plus gouverner avec la Convention. C’était la dissolution funeste de toute la force révolutionnaire. Danton, debout sur son banc, dressé enfin pour le combat, menace la droite :

« Tant d’impudence commence à nous lasser. Je déclare à la Convention et à tout le peuple français que si l’on persiste à retenir dans les fers des citoyens dont tout le crime est un excès de patriotisme, si l’on refuse constamment la parole à ceux qui veulent les défendre, je déclare que s’il y a ici cent bons citoyens, nous vous résisterons. La Commission des Douze détient à l’Abbaye des magistrats du peuple sans vouloir faire aucun rapport. »

Des tribunes surexcitées partaient de terribles clameurs, et le peuple commençait à affluer aux abords de la Convention ; peu à peu il rompait ou éludait la consigne, envahissait les couloirs, occupait les avenues mêmes de la salle. C’est, pour la Gironde, comme un prélude d’investissement. Vers sept heures. Garat, averti par Dutard de l’agitation croissante dans l’Assemblée et hors de l’Assemblée, arrive à la Convention.

« En sortant du Conseil exécutif, dit-il dans ses Mémoires, entre quatre et cinq heures de l’après-midi, je n’avais rien vu autour de la Convention qui annonçât du mouvement et qui fît craindre un attentat ; à six heures et demie, à peu près, je dînais, j’étais seul avec mon neveu ; l’un des citoyens dont les observations me rendaient compte de l’état de Paris à cette époque, et l’un de ceux dont la correspondance était constamment favorable à tout ce qui était en faveur du côté droit, vient me dire tout en alarme que la Convention est dans le plus grand danger, qu’elle est assiégée par une foule immense et par une force armée, qu’on a crié autour des canons : Aux armes ! qu’on parle d’égorger les appelants au peuple, et que tout annonce un combat et un carnage. Je n’étais point appelé par la Convention, mais lorsqu’on me parle d’un grand danger qu’elle court, je crois que c’est dans son sein qu’est mon poste, et je m’y rends.

« En traversant les Tuileries, j’aperçois des groupes, mais ni en très grand nombre ni très nombreux, ni très tumultueux.

« Au grand escalier et à la porte du salon de la Liberté, je vois une foule très grande et très agitée, qui se presse autour de la porte, mais sans aucune arme, au moins visible.

« En entrant dans les cours du Palais National, je vois au-dessus des canons les mèches allumées, et une force armée assez considérable qui longeait et se promenait le long de la façade du Palais, en face du Carrousel. À cette vue, je ne doutai point que la Convention ne fût assiégée en effet, et tant de régularité dans ce mouvement si criminel (Garat rachète, par la violence des adjectifs, l’indécision des actes) me fit croire que ce mouvement avait des chefs.

« Je rencontre Lidon qui me dit qu’il a eu beaucoup de peine à se faire un passage, et qu’il a été menacé. Lidon allait à la Commission des Douze ; j’y monte avec lui, et en même temps arrivent et montent avec nous Pache, qui était mandé, Destournelles et quelques membres de la Commune. Là il y eut entre quelques officiers municipaux et un ou deux membres des Douze de ces paroles qui enflamment plus les passions qu’elles n’expliquent les choses. Il y en avait une que je voulais principalement savoir, et savoir sans aucun doute, c’était par les ordres de qui avait été appelée la force armée que j’avais vue le long du palais, et à la disposition de qui elle était. Lidon me protesta qu’il n’en savait rien ; Pache me fit entendre qu’il avait signé la réquisition, mais qu’il n’avait pas été libre de la refuser. Rabaut de Saint-Étienne, qui avait l’air épuisé de fatigue et qui prenait un bouillon, ne répondit rien à ma question, parce qu’il avait à répondre à d’autres interrogations qui lui étaient faites en même temps. »

Or, c’était la Commission des Douze qui avait donné au commandant du bataillon de la section modérée de la Bulle-des-Moulins l’ordre d’amener plusieurs compagnies en armes ; Pache avait en effet signé la réquisition, mais par ordre. Telle était l’incohérence d’action de la Gironde, qu’au moment où elle procédait à une première mobilisation de la force armée, et où elle donnait ainsi le premier signal de la guerre civile, elle négligeait de prévenir le ministre de l’Intérieur qui, sans lui être courageusement dévoué, avait des sympathies pour elle. La Révolution n’avait plus décidément ni gouvernement ni direction, et c’est seulement par un coup de force du peuple brisant une des deux factions en lutte qu’elle pouvait échapper à la mortelle anarchie.

« Cependant, continue Garat, on venait nous rapporter que la fermentation croissait à chaque instant au dedans de la Convention et au dehors. Pache se rend à la barre et je me détermine à entrer dans la Convention pour mieux juger de son état dans son intérieur.

« En traversant la cour, nous passions le long de la tête de la force armée, j’entendis plusieurs de ceux qui étaient sous les armes dire en riant : Ah ! ah ! voilà ces vilaines écharpes ! (c’étaient des quolibets des modérés de la Butte-des-Moulins à Pache et aux officiers municipaux.) Un peu plus loin, j’entends ces propres paroles : « Comment Garat peut-il aller avec ces coquins ? » À l’extrémité de la force armée, il y avait quelques hommes qui n’étaient pas sous les armes et un plus grand nombre de femmes. Là, les officiers municipaux ne reçoivent plus d’injures, mais ils reçoivent des bénédictions, là on disait : « Voilà nos bons pères qui passent. »

« À peine j’entre dans la Convention, qui avait l’air d’un champ de bataille où deux armées sont en présence, qu’on demande pour moi la parole que je ne demandais point.

« Qu’est-ce qu’on voulait savoir de moi, et que devais-je dire ? Je n’en savais rien. »

Non, Garat n’en savait rien. S’il avait eu un peu de hauteur d’esprit politique et un peu de courage, il n’aurait eu qu’un souci : empêcher que la Convention subisse l’atteinte de la violence, dénouer la crise sans l’intervention brutale de la force insurrectionnelle. Mais pour cela il fallait prendre un parti. Ou bien il fallait donner à la Gironde le conseil de marcher à fond, de ne pas s’en tenir à l’arrestation d’Hébert et de Varlet, d’envoyer les chefs de la Montagne devant le tribunal révolutionnaire, de briser la Commune et les sections et d’organiser une dictature modérée refoulant le peuple et traitant avec l’Europe.

C’était une politique impraticable dans Paris grondant ; c’était une politique de contre-révolution qui allait déchaîner toutes les espérances du fanatisme catholique, mais du moins c’était une politique nette et logique, et qui ne livrait pas la Convention au hasard des convulsions anarchiques et du mouvement de la rue.

Ou bien il fallait, par un langage vigoureux et menaçant, signifier à la Gironde que son rôle politique était, sinon fini, au moins suspendu, qu’elle avait commis trop de fautes irréparables, qu’elle avait mis en défiance contre elle les forces vives de la Révolution, qu’elle avait perdu tout contact d’esprit et de cœur avec le peuple sans lequel rien ne pouvait être fait, que ses provocations maladroites et débiles ne feraient qu’exaspérer les haines sans les désarmer, et qu’elle devait, pour épargner à la Révolution un grand attentat sur la personne des représentants, renoncer à la direction des événements, relâcher Hébert, dissoudre la Commission des Douze, abandonner le gouvernement des comités à la Montagne et le gouvernement de Paris à la Commune. Dans ces conditions, l’unité de pouvoir et d’action serait rétablie sans effusion de sang, et l’ordre se rétablirait peu à peu, car la Montagne ne menaçait ni les existences ni les propriétés.

Qui sait ce qui serait advenu si Garat, ministre de l’Intérieur, avait eu assez de clairvoyance et assez de fermeté pour tenir ce langage honnête et clair ? Mais il tergiversa, il manœuvra, et il acheva de dissoudre ce qui restait de force de résistance à la Gironde sans la décider toutefois à un grand acte politique d’abdication. Il essaie dans ses Mémoires d’excuser l’incertitude de son langage. Il dit :

« Ce n’était pas à un ministre à dire, sans aucun voile, qu’il fallait réformer l’organisation de la Commune ; on eût cru qu’il attentait aux droits du peuple et de l’homme, et pour paraître un agent de la tyrannie il n’aurait pas même eu besoin du nom de ministre.

« Ce n’était pas à un ministre de dire sans aucun ménagement à la Convention : Ce sont vos propres décrets qui ont élevé auprès de vous ce colosse qui vous menace. »

On n’avoue pas plus naïvement la peur des responsabilités. C’était au contraire à un ministre à tenir un langage net, dans un sens ou dans l’autre ; à cette heure tragique et trouble où l’air de la cité était, en quelque sorte, dans l’attente du tocsin, il fallait parler haut et clair. Ou contre la Commune et à fond. Ou pour la Commune et à fond. Tout valait mieux que le fatal équilibre de deux partis qui ne parvenaient ni à s’unir ni à se vaincre. Or, pour décider les esprits à un choix décisif, à une résolution vigoureuse, il fallait les mettre en face du danger. Il rassure au contraire les partis par de trompeuses douceurs, par des interprétations atténuées.

« J’ai instruit le Comité de salut public et la Commission extraordinaire de ce qui est parvenu à ma connaissance. Aujourd’hui, à six heures, on est venu m’avertir qu’il y avait un grand rassemblement autour de la Convention, j’ai voulu voir les choses de mes propres yeux. La force armée était plus considérable que l’attroupement. Je n’ai pas pu, il est vrai, entrer à l’Assemblée par la porte à laquelle je me suis d’abord présenté, et la force armée a été impuissante à m’ouvrir un passage. Mais dans tout cela il n’y a rien de grave ; la Convention n’a rien à craindre. »

Les tribunes qui comprennent avec un merveilleux instinct révolutionnaire combien l’optimisme du ministre désagrège la Gironde et sert le mouvement, applaudissent Garat. Il prend acte de ces applaudissements avec une sorte de candeur, qui si elle n’est point l’extrême sottise est l’extrême fourberie, à moins qu’elle ne soit un mélange de l’une et de l’autre. « Croyez-vous que ces sans-culottes qui applaudissent aux assurances que je donne de leurs sentiments, y applaudiraient s’ils avaient dans leurs cœurs des intentions criminelles ! »

Par toutes ses paroles Garat irrita et blessa le côté droit, et en effet, par le désaveu de l’arrestation d’Hébert, par le jugement sévère porté sur la Commission des Douze, il désarmait et livrait la Gironde. Ce qu’il y a de grave, ce qui rend Garat presque méprisable, c’est qu’il la livrait d’un air bénin ; c’est que, pas une minute, il ne s’adresse noblement à elle, pour faire appel à ce qui pouvait rester en elle de généreux et de grand, à l’esprit de sacrifice.

Brutus.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


Il ne dit pas à ces hommes : « Vous vous êtes trompés, disparaissez ! Laissez à d’autres la conduite de la Révolution ! » Il les discrédite simplement, il note leurs inconséquences et leurs incohérences, et, ainsi diminués, les jette en proie avec un geste de pacificateur :

« L’une des causes de toutes les fermentations actuelles, c’est l’opinion qui s’accrédite que la Commune de Paris veut marcher rivale d’autorité et de puissance avec la Convention nationale ; et on regarde, et on cite comme des preuves les troupes et les contributions qu’elle lève comme elle juge convenable ; et, en effet, lever des contributions, lever des troupes, ce sont là de véritables actes de souveraineté. Mais j’ai peur, citoyen président, que la Convention nationale n’ait oublié elle-même la succession de ses décrets et leurs résultats. C’est elle, c’est la Convention nationale qui a donné en exemple et en modèle à tous les corps administratifs de la France le fameux arrêté du département de l’Hérault. Eh bien, cet arrêté, c’est un véritable acte de souveraineté. Par cet arrêté, le département de l’Hérault a levé six mille hommes, a levé six millions. La Commune de Paris, en exerçant les actes souverains qui n’appartiennent essentiellement qu’à la Convention, n’a point usurpé de pouvoirs : elle n’a fait qu’exercer ceux qu’elle a reçus de la Convention elle-même. »

Mais vraiment Garat a-t-il la prétention de prouver par ces paroles qu’il s’est tenu à égale distance des partis en lutte, et qu’il a même incliné vers la Gironde en signalant comme elle le danger croissant que faisait courir à la Convention le pouvoir de la Commune ? Il y a quelque hypocrisie à le tenter ; car ces paroles de Garat, au moment où il les disait, ne pouvaient qu’accabler la Gironde en démontrant son inconséquence. Elle a été exaspérée contre Garat, et elle en avait le droit, car mieux vaut une hostilité directe et déclarée que cette fausse impartialité qui, avec une symétrie menteuse, et en ayant l’air de faire la part des uns et des autres, précipite la chute de ceux mêmes qu’elle prétend ménager. Garat, avec une doucereuse lâcheté, acheva la Gironde par ce qu’il dit de la Commission des Douze :

« En conférant avec tous ensemble, et avec chacun d’eux en particulier, avec cette confiance, avec cette intimité qui ouvre les âmes et en laisse échapper les secrets, j’ai cru voir en eux un mélange extraordinaire de soupçon contre les hommes qu’ils n’aiment pas, de terreur dont leur imagination est frappée pour la chose publique, de désir de se montrer avec un grand courage, de paraître rendre à la république un grand service, et que c’est tout cela qui les a jetés dans des erreurs qui me sont incompréhensibles. Ce sont des hommes de bien, mais la vertu même a ses erreurs, et ce ne sont pas les moins dangereuses. Vous savez, citoyen président, vous qui êtes aussi un membre de cette Commission des Douze, vous savez que c’est ainsi que je vous ai parlé à vous-même. Le langage que je tiens ici ne doit pas vous paraître nouveau et l’estime que je vous témoigne ici n’est pas une estime simulée avec un but honnête et pour calmer des ressentiments qu’on cherche à étouffer, non, c’est un sentiment vrai et sincère de mon cœur. »

Mais admirez les contradictions vraiment méprisables du philosophe débile. Au moment même où il accuse la Commission des Douze d’avoir l’esprit