La Convention (Jaurès)/1251 - 1300

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pages 1201 à 1250

La Convention.
La mort du roi et la chute de la Gironde

pages 1251 à 1300

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On voit les prises terribles qu’avait la Commune et comment elle pouvait intervenir dans les sections. Comme les ennemis de la Gironde étaient en effet ceux qui poussaient le plus activement le recrutement pour la Vendée, comme ils voulaient appliquer avec vigueur l’impôt progressif pour créer des ressources en vue de la guerre, et comme, au contraire, les bourgeois modérés hésitaient, se refusaient à demi, il était facile à la Commune d’intervenir au nom de la patrie et de la liberté, et d’épouvanter ses adversaires.

Le 7 mai, les députés de la section de l’Unité reviennent à la Commune.

« Ils annoncent au Conseil général qu’ils ont fait brûler une diatribe dirigée contre le procureur de la Commune et déclarent que ce citoyen et le commandant général n’ont jamais perdu la confiance des bons citoyens de cette section.

« Le Conseil nomme des commissaires pour faire lever les scellés apposés sur le comité de surveillance de cette section, en rétablir les membres dans leurs fonctions et faire arrêter les contre-révolutionnaires.

« Un membre fait part au Conseil de ses réflexions sur l’établissement des comités révolutionnaires, qu’il regarde comme prématurés et ayant des pouvoirs trop étendus. Il désirerait qu’il fût fait une pétition à la Convention nationale pour qu’elle sanctionnât la création desdits comités.

« Un autre membre s’oppose à cette mesure. Il pense que la suprême loi, le salut du peuple, exige le maintien de ces comités qui sont les foyers du patriotisme, composés en général des citoyens les plus purs et qui se sont distingués davantage dans le cours de la Révolution. Il demande qu’il soit pris les mesures les plus rigoureuses contre ceux qui voudraient porter atteinte aux comités révolutionnaires, et même que l’on mette en état d’arrestation tous ceux qui ont osé ou qui oseraient apposer les scellés sur lesdits comités. Le Conseil adopte les propositions faites par les autres membres, et arrête qu’il sera nommé des commissaires pour la rédaction de l’arrêté. Ces commissaires sont Lubin, Millier et Louvet… (Moniteur.) »

Le 5 mai, la lutte était engagée dans la section de Bon-Conseil. « On y envoie deux commissaires pour rétablir l’union : on nomme de plus des commissaires à l’effet de se transporter aux Jacobins, à la Société fraternelle et aux Cordeliers, pour inviter les membres à se rendre dans leur section, et qu’il sera délivré des cartes de citoyen sans qu’il soit besoin de montrer une quittance d’imposition. »

Le 6 mai, Chaumette requiert « que tant que le patriotisme ne dominera pas dans les assemblées de sections, le Conseil général ne tiendra pas de séance le dimanche soir et jours d’élection dans lesdites sections ; que tous les autres corps administratifs seront invités d’agir de même afin d’augmenter dans les assemblées de section le nombre des véritables amis de la république. (Chronique de Paris.) »

La Commune concourait ainsi à assurer dans les sections la prédominance des éléments révolutionnaires, et l’observateur de police concluait qu’il n’était que temps de lui enlever « cette importante partie de la juridiction municipale ». En arrêtant que tous les habitants de Paris seraient tenus d’inscrire leur nom sur la porte de leur maison, elle rendait plus facile le contrôle des comités de surveillance. Et elle s’ingénie à trouver des mesures pour que dans Paris les révolutionnaires seuls soient armés.

« Le Conseil, sur le rapport de la commission des armes (séance du 20 mai), arrête : 1° que tous les fusils égarés à l’Arsenal et aux comités de surveillance des sections, trouvés chez les armuriers lors de la visite faite chez eux, en vertu d’une lettre du maire, seront remis à chaque section pour être distribués, savoir : les fusils de calibre aux citoyens qui partent pour la Vendée, et les fusils de chasse à ceux qui donneront leurs fusils de calibre aux volontaires enrôlés pour la Vendée ; lesquels fusils seront estimés et payés aux armuriers, après qu’ils auront justifié, par l’exhibition de leur requête, qu’ils en sont véritablement propriétaires ; 2° qu’à l’avenir aucun citoyen ne pourra acheter de fusils sans au préalable s’être muni d’un certificat du comité révolutionnaire de sa section, sous les peines portées par la loi. »

L’observateur Dutard signale à Garat, dans son rapport du 14 mai, qu’avec ce système la Commune aura bientôt désarmé tous ses adversaires :

« Les comités de surveillance vont désarmer une à une toutes les personnes qui leur paraîtront suspectes, c’est-à-dire la moitié de Paris. Là, vous perdez l’équilibre. Ils emprisonneront le premier individu qui, avant de parler, ne criera pas : Vive Marat ! À mesure qu’il arrivera des hommes dans Paris, ils seront bien visités, bien examinés, et, s’ils ont des armes, il faudra qu’ils les donnent à la faction. »

Enfin, comme les employés et commis de beaucoup de ministères, longtemps gouvernés par les Girondins, et ceux des grandes administrations, la poste, par exemple, inclinaient au modérantisme, la Commune fait procéder à une vigoureuse épuration des fonctionnaires. Le 29 avril, « le substitut du procureur de la Commune se plaint de ce que les préposés dans les divers bureaux des ministres sont en partie très peu patriotes, qu’un arrêté déjà pris à ce sujet par le Conseil est resté sans exécution. Il propose qu’il soit nommé une députation pour rappeler aux ministres l’arrêté déjà pris et leur enjoindre, au nom du Conseil général, d’expulser de leurs bureaux tous les employés qui ne pourront exhiber les preuves de leur patriotisme. »

Et naturellement, ce sont les comités révolutionnaires qui auront seuls qualité pour délivrer aux fonctionnaires les certificats de civisme.

« Lorsqu’un fonctionnaire public demandera un certificat de civisme, sa demande sera envoyée au comité révolutionnaire de sa section et aux sociétés populaires, et, pour ne pas ralentir la marche des administrations, la commission fera toujours passer les premiers à la censure du Conseil les certificats des agents payés des deniers de la République. »

En outre « sur la réquisitoire du procureur de la Commune, le Conseil a arrêté que tous les employés de la municipalité seront tenus de représenter, dans le délai de deux jours, leurs certificats de civisme. »

Cathelineau.
(Tableau de Girodet).
(D’après une estampe de la Bibliothèque nationale.)


Ainsi s’étendait jusque sur les administrations nationales le contrôle révolutionnaire de la Commune. Le 2 mai, la Commune insiste, tant il lui paraît important d’avoir sous son regard et dans sa main tous les agents de la République :

« Les commissaires nommés pour se transporter chez les ministres et vérifier les certificats de civisme des employés dans leurs bureaux, rendent compte de leurs premières démarches. Le Conseil, ajoutant à son premier arrêté, ordonne que la liste des employés dans les bureaux sera envoyée aux 48 sections. »

Comment auraient-ils pu dès lors se mêler au mouvement de la bourgeoisie girondine ou feuillantine ? Ils se sentaient étroitement surveillés. Le 4 mai, le ministre de l’intérieur, Garat, « se présente et donne ses observations sur l’opinion que le Conseil aurait pu se former d’après la lettre qu’il lui a écrite hier. Il assure qu’il met la plus scrupuleuse attention à se faire représenter les certificats de civisme des employés dans ses bureaux, et que, s’il s’en trouvait quelqu’un d’entre eux qui n’en eût pas, il ne resterait pas vingt-quatre heures en place. »

Le Conseil applaudit aux explications données par le ministre de l’intérieur. Cette démarche de Garat ne pouvait, en effet, qu’ajouter à la puissance et au prestige de la Commune, qui recevait, en quelque sorte, mandat officiel de veiller à la pureté civique de toutes les administrations.

Mais à côté de cette « autorité constituée » de la Commune, à côté de cette force révolutionnaire organisée surgissaient, en l’effervescence de ces jours d’orages, d’autres combinaisons, d’autres groupements de révolution.

Les sections, les comités révolutionnaires se rapprochaient, se fédéraient, tantôt pour des objets momentanés, tantôt pour une action durable. Parfois, ce n’étaient que des fédérations partielles, comme quand des sections voisines se prêtaient un mutuel appui pour l’écrasement des « contre-révolutionnaires », des modérés. Mais toutes les forces révolutionnaires de Paris tendaient le plus souvent, sous des formes variées et changeantes, à former une fédération totale. La Commune était un centre, un groupement légal ; mais précisément la Commune pouvait être gênée par les liens de la légalité. Elle avait été incertaine et timide en février, en mars : il fallait constituer des organismes révolutionnaires plus libres et plus souples, et les tentatives abondaient. Ce fut d’abord, quand la trahison de Dumouriez se précisa, l’initiative de la section des Droits de l’Homme, de celle-là même qui s’était audacieusement engagée en mars, et qui, désavouée par Marat, compromise par un malencontreux étendard fleurdelisé, aspirait à prendre sa revanche, à déployer le zèle de révolution un moment refoulé.

La Chronique de Paris, sous la rubrique : Commune de Paris, 1er avril, note cette première formation :

« Sur l’arrêté du 27 mars de la section des Droits de l’Homme, relatif aux moyens de sauver la patrie, l’assemblée des commissaires des sections réunis en majorité dans une des salles de l’Évêché, après avoir procédé à la vérification des pouvoirs, a arrêté qu’elle se constituait en assemblée centrale de salut public et de correspondance avec tous les départements de la République pour la sauvegarde du peuple ; qu’une députation de quatre de ses membres seront envoyés à l’assemblée électorale, pour inviter les assemblées de canton du département de Paris à nommer chacune 4 commissaires pour se réunir à ceux des 48 sections ; que les cantons faisant partie du département de Paris, seront convoqués pour nommer des commissaires qui feront partie de l’assemblée, et que copie de l’arrêté de la section des Droits de l’Homme et de celui de l’assemblée leur sera envoyée. »

C’était un plan d’organisation très vaste ; tous les rouages composant le mécanisme du pouvoir légal étaient comme transposés en un mécanisme révolutionnaire. Les 48 sections de Paris, avec leurs commissaires, représentaient le suffrage universel parisien, la force vive et spontanée du peuple, la source multiple et une d’où émanaient tous les pouvoirs. L’assemblée électorale, c’était l’ensemble des électeurs du second degré, qui avaient nommé les députés à la Convention et qui se continuaient en une sorte d’assemblée permanente. Enfin, les assemblées cantonales avaient procédé à l’élection des membres du directoire du département. Ainsi toutes les autorités de la Révolution, la Convention, le département et la Commune même, étaient comme enveloppées et subordonnées par une organisation révolutionnaire qui remontait à la source naturelle de tout pouvoir, le peuple, et qui s’appropriait même ces délégations immédiates du pouvoir populaire d’où étaient sorties les autorités constituées. C’est dans la salle de l’Évêché, toute voisine de l’Hôtel-de-Ville et où siégeait l’assemblée électorale, devenue, en se continuant, le club électoral, que la nouvelle organisation prenait séance ; elle se distinguait ainsi de la Commune légale, mais s’installait à côté d’elle pour la dominer, l’entraîner, et, s’il devenait utile, la dépasser.

La Commune ne put, en effet, refuser une sorte d’investiture :

Durant la séance du 1er avril, « une députation de la majorité des sections, réunis à l’évêché (bureau n° 6) pour délibérer sur les moyens de salut public, donne avis au Conseil de sa réunion, et demande qu’il soit pourvu à ses frais de bureau. Chaumette fait observer que les commissaires de la majorité des sections ne se réunissent à l’Évêché que faute d’un local suffisant dans la Maison commune, et qu’en conséquence le Conseil doit sanctionner cette réunion. Le Conseil arrête qu’il pourvoira aux frais de bureau de cette assemblée. »

Ainsi la Commune adoptait ce terrible et remuant voisin. Mortimer Terneaux imagine (car ce qu’il dit pour les derniers jours de mai s’applique évidemment dans sa pensée à toute cette période) que c’est par une sorte de machiavélisme révolutionnaire que fut instituée cette dualité de pouvoir : le pouvoir apparemment légal de la Commune qui servirait d’autant mieux l’insurrection préparée qu’il garderait, en effet, jusqu’au bout les formes légales, et un pouvoir ouvertement insurrectionnel, prêt à tous les coups de main et aux irrégularités les plus hardies. C’est ce qu’il appelle « deux machines de guerre qui, faites pour agir séparément, mais pouvant s’unir au besoin, doivent triompher de tous les obstacles, vaincre toutes les résistances. La mise en mouvement de ces deux machines est confiée à des agitateurs différents. Les uns doivent être censés recevoir leurs pouvoirs directement des sections parisiennes, les autres, des autorités constituées du département. Les premiers doivent montrer dès l’abord une attitude essentiellement révolutionnaire, les seconds une attitude soi-disant modératrice. »

Il se peut, en effet, que cette dualité réponde au profond et habile instinct qui guide les révolutions. Elle était d’ailleurs conforme à la tactique révolutionnaire du Dix-Août. Et sans aucun doute, ceux qui se réunissaient ainsi à l’Évêché se disaient qu’il faudrait peut-être un jour faire doucement violence à Pache comme au 10 août on fit doucement violence à Pétion. Mais je crois que, du côté de la Commune, le calcul fut différent. Pache, avec sa manière simple, avec sa ténacité discrète, s’il n’était pas plus brave que Pétion, avait moins que lui la peur des responsabilités. Il ne lui convenait pas de fermer les yeux sur un mouvement qui pouvait s’achever en révolution. Il tenait à lier à la Commune les organisations révolutionnaires qui commençaient à surgir, afin de les contrôler, de les contenir, de prévenir les démarches inconsidérées, mais afin de prendre aussi, aux heures critiques, sa part des responsabilités décisives. Il avait conscience de la grandeur du rôle que pouvait jouer la Commune, et il entendait qu’elle ne lui ni débordée par des téméraires, ni écartée par eux du premier plan de l’action et du péril. Il savait qu’en période révolutionnaire il fallait être présent à tous les événements pour n’être pas entraîné à l’aveugle ou compromis.

Plus tard, quand dans un mémoire justificatif, à la fois modeste et fier, il résumera son œuvre au ministère de la guerre et à la mairie de Paris, il écrira :

« Si mon administration est singulièrement remarquable parce que, dans le choc le plus terrible des factions les plus puissantes, les plus astucieuses, les plus aigries, presqu’au moment de la naissance de la République, et cependant de sa probable destruction, les rives de la Seine n’ont point été ensanglantées, et si je marche avec une écharpe sans tache, entre les terribles massacres du Champ-de-Mars, les funèbres événements du 2 septembre et les malheureuses répressions des égarements du 10 thermidor et du 11 vendémiaire qu’un maire bien intentionné eût prévenues ; enfin, si me servant ouvertement de tous les partis lorsqu’ils présentaient des vues et des tendances utiles à la marche de la Révolution et à l’établissement de la République, et les contrariant tous aussi nettement lorsqu’ils se livraient aux projets de leurs intérêts particuliers, la victoire a plané sur les armées françaises durant tout mon ministère, et l’esprit démocratique sur la grande Commune et, par influence, sur la France entière, durant toute ma mairie ; ce n’est point l’effet d’aucun don, d’aucun moyen extraordinaire, c’est uniquement par celui de mes attributions politiques, d’une détermination ferme de remplir, dans toute leur étendue, les devoirs qu’elles m’imposaient, et le secours ou de mes collègues ou des citoyens que j’avais engagés à se réunir autour de moi et qui ont bien voulu me seconder dans mes pénibles fonctions. »

L’homme qui avait une si haute idée de « la grande Commune » dont il était le chef n’aurait point consenti à la mettre à la suite d’une organisation révolutionnaire, et à jouer, par prudence, à cache-cache avec la Révolution. Il était aussi trop démocrate pour bouder à ces dévouements spontanés qui s’offraient ; et sa tactique fut de rester en communication cordiale avec tous les groupements révolutionnaires que faisait surgir la chaleur des événements, non pour limiter jalousement leur influence, mais pour réduire le plus possible les chances de conflit aveugle et pour maintenir à la Commune, discrètement et fermement, son grand rôle central et sa responsabilité. Il laissait Chaumette se répandre en propos passionnés, et parfois un peu fébriles. Lui, restait calme, vigilant et agissant.

L’organisation révolutionnaire des forces parisiennes subit d’abord un temps d’arrêt ; l’initiative de ceux qui convoquaient les sections à l’Évêché, inquiéta ou irrita beaucoup de patriotes.

Et l’assemblée électorale de Paris protesta en termes très vifs, dans sa réunion du 2 avril :

« L’assemblée électorale de Paris témoigne au Conseil (de la Commune l’indignation qu’elle vient d’éprouver, à la vue d’un rassemblement d’individus qui méconnaissent hautement la souveraineté du peuple : ils ont l’audace de se qualifier, sans pouvoir de la majorité des sections, Comité de salut public correspondant avec les départements sous la sauvegarde du peuple ; elle invite le Conseil, au nom du salut public, de dénoncer aux 48 sections l’existence de ce prétendu comité dont quelques-uns des membres actuellement rassemblés ont perdu la confiance publique, ou ne l’ont point encore méritée, entre autres le nommé Truchon, secrétaire de cette assemblée ; Grenier, clerc de procureur, mis hier en état d’arrestation aux Jacobins ; Naudrin, de la section du Panthéon-Français, accusé de soulever contre les patriotes de cette section nombre d’ouvriers qu’il égare ; cet homme a dit aux bons citoyens : « Vous êtes des patriotes de 89, mais nous vous arrangerons ; » enfin, le nommé Varlet, de la section des Droits de l’Homme, auteur de la pétition qui a provoqué toutes ces mesures fausses et perfides ; l’assemblée électorale dénonce aussi qu’à l’instant le nommé Naudrin vient de proposer à ce Comité de délibérer à huis clos, ajoutant que si, après l’invitation faite de sortir de l’assemblée, il s’y trouvait des étrangers, on saurait qu’en faire. Ces prétendus étrangers étaient des électeurs. »

Visiblement, ce sont les Enragés, menés par Varlet, de la section des Droits de l’Homme, qui avaient donné le branle. Ce sont eux qui tentaient de mettre la main sur la révolution parisienne. Et contre eux se reformait, comme en mars, la coalition des défiances. Les Jacobins surtout prenaient ombrage de cette organisation qui prétendait les déposséder de leur primauté révolutionnaire.

Marat si terrible aux Enragés, en février et en mars, ne désarmait pas. À la séance du lundi 1er avril, aux Jacobins. « le citoyen Grenier annonce que ce matin des délégués des 48 sections, parmi lesquels il se trouvait, se sont réunis à l’Évêché, et se sont constitués en assemblée centrale de salut public et de correspondance avec les départements. La Commune va leur donner un local. C… déclare qu’un club central hors de la société doit être suspect. Ce qui doit sauver la chose publique, ce sont les comités de surveillance concertés avec les Jacobins. Marat déclare que Grenier a des projets anticiviques et demande qu’on le fasse conduire au Comité de sûreté générale par quatre citoyens. La proposition est adoptée et Grenier est emmené malgré ses protestations. »

Le mouvement a encore une allure sectaire. La jeunesse excitée et vaniteuse de Varlet, l’affectation des Enragés à se considérer comme une génération révolutionnaire toute nouvelle et indépendante de ses aînés, leur dédain pour « les patriotes de 1789 », leurs appels aux prolétaires, aux ouvriers, tout inquiétait ou offusquait les révolutionnaires établis. Les protestations durent être très vives, puisque la section même des Gravilliers crut prudent de retirer son adhésion.

Jacques Roux, sans doute, jugeait téméraires et précipitées les démarches de Varlet. Le Conseil de la Commune se demanda, un moment, s’il ne s’était pas trop avancé en sanctionnant ce Comité central. Il constata, dans sa séance du 2 avril, que les quatre sections des Gravilliers, des Arcis, de l’Arsenal et du Marais ayant retiré leurs commissaires du Comité central, celui-ci ne représentait plus la majorité des sections.

Et il décida de surseoir à statuer sur la question des frais de bureau. Mais dans la même séance, la section des Droits de l’Homme insista :

« Elle expose au Conseil qu’on l’a calomniée en donnant de fausses interprétations à son arrêté (celui qui a provoqué la réunion du Comité central à l’Évêché). Elle atteste la pureté de ses intentions, et donne ensuite lecture de son arrêté. Le Conseil ordonne la mention civique et l’envoi aux 48 sections. »

Ainsi, les forces d’action, même téméraires, ne se repliaient pas, ne se dispersaient pas. L’avant-garde de la Révolution parisienne ne se laissait plus couper du gros de l’armée, et malgré les Jacobins, malgré Marat lui-même, il fallait, dès lors, compter avec les Enragés.

Mais le mouvement allait tout naturellement s’élargir ; par l’effet même des attributions légales des comités de surveillance, il était impossible qu’ils restassent isolés. Pour arrêter les mesures de surveillance civique et révolutionnaire, pour décider du meilleur mode de recrutement et d’établissement de l’emprunt forcé, ils devaient chercher à s’entendre. Et de ces réunions multipliées à une organisation permanente, à la création d’un comité central révolutionnaire il n’y avait pas loin. Les autorités légales, la Convention, la Commune stimulèrent les sections à se grouper. La section des Gravilliers, conseillée, sans doute, par Jacques Roux, avait compris le parti qu’elle pouvait tirer, pour le groupement des forces parisiennes, des ressources de la loi.

Le 2 avril, c’est-à-dire le jour même où elle paraissait désavouer la tentative prématurée et aventureuse de Varlet et du Comité de salut public de l’Évêché, elle suggérait d’autres moyens, d’autres prétextes de groupement. Elle proposait, comme en témoignent les procès-verbaux de son comité révolutionnaire consultés aux Archives nationales par M. Mellié, une réunion générale des délégués des comités de surveillance. Et n’ayant point obtenu du département ou de la Commune le local qu’elle demandait, elle s’adressa hardiment au Comité de sûreté générale de la Convention où dominaient les influences montagnardes. Celui-ci, heureux de tenir en ses mains (du moins il le croyait) toutes les forces vives de la démocratie parisienne, fit bon accueil à la demande des Gravilliers ; et il alla même sans doute au delà de ce qu’elle désirait en convoquant lui-même les délégués des comités de surveillance par une lettre du 4 avril, signée au nom du Comité de sûreté générale, par Garnier, Duheme, Osselin.

« Citoyens, le salut public exige que tous les bons citoyens redoublent leurs efforts pour sauver la patrie ; vous êtes établis pour nous seconder dans la découverte des conspirations, et comme il faut de l’ensemble et de l’union dans les moyens, nous vous invitons à nommer un de vos membres pour venir se concerter avec nous demain, 5 avril, dans le lieu ordinaire de nos séances. »

Il faut de l’ensemble : ce qui est maintenant la formule de l’action révolutionnaire légale va devenir la formule de l’action révolutionnaire insurrectionnelle. Le Comité de sûreté générale ne se borna pas à réunir autour de lui les délégués des comités. C’est lui qui les invita à former un Comité central permanent.

« Le 13 avril 1793, le président de la section des Piques fait part au Comité d’une lettre qu’il a reçue du Comité de sûreté générale, invitant les commissaires des sections à désigner un d’entre eux pour se réunir aux autres délégués des sections et former un Comité central. Le Comité central ne s’assemblera que deux fois par semaine, et le même délégué ne pourra y être admis plus de deux fois de suite. Les frais en seront supportés par la Commune. On demandera au Comité de sûreté générale si les membres des comités recevront une indemnité. Ils seront munis de pouvoirs uniformes et imprimés, visés par le Comité de sûreté générale, et s’appelleront commissaires révolutionnaires. »

(Mellié, d’après les procès-verbaux du Comité révolutionnaire de la section des Piques).

Cette sorte de comité central officiel ne fonctionna guère. D’abord, il se peut que la création du grand Comité de salut public, décrété par la Convention le 6 avril, ait réduit, un moment, l’importance du Comité de sûreté générale et mis un terme à cette sorte de prise de possession des pouvoirs révolutionnaires de Paris à laquelle il procédait. Surtout, les délégués des sections ne voulaient pas d’un comité central soumis à la tutelle de la Convention. Ils commençaient à se réunir à une des sections les plus agissantes, celle du Contrat social. Ils s’y rencontraient une fois par semaine, et le 27 avril, ils s’adressaient au Comité de salut public de la Convention pour lui demander des indemnités pour les membres des comités révolutionnaires de Paris, composés en grande partie d’ouvriers. Pendant que s’ébauchait, tantôt avec le concours et sous le contrôle de la Convention, tantôt par l’action spontanée et indépendante des sections, le Comité central révolutionnaire, la Commune essayait, elle aussi, d’organiser un vaste groupement des forces démocratiques et populaires.

Dans la séance du 4 mai, Chaumette, en un grand réquisitoire, demande :

« Que le Conseil général de la Commune arrête que, jusqu’à ce que les dangers de la patrie soient passés, tous les corps administratifs, toutes les autorités constituées de Paris, le département, la Commune, les présidents des sections, ceux des comités révolutionnaires et des comités civils soient invités à se réunir en présence des citoyens, deux fois par semaine, les jeudi et dimanche matin, dans un lieu assez vaste pour y délibérer sur les mesures à prendre en commun pour le maintien de l’ordre, le salut de la République et le bonheur des citoyens. »

C’était compliqué, théâtral et vaste comme tout ce que créait l’imagination excitée de Chaumette. Et ce n’était guère pratique. Car les résolutions fermes et nettes supposent des délibérations plus concentrées. Mais c’est encore un indice de l’universel effort de groupement qui travaillait les sections parisiennes.

Les flammes de Révolution disséminées en 48 foyers tourbillonnaient et se mêlaient sous le vent d’orage tous les jours plus violent. Aux grands projets un peu vains de Chaumette les délégués des Comités de surveillance répondirent par une organisation plus limitée et plus efficace : puisque l’énergie révolutionnaire de Paris était distribuée dans les sections, puisque chaque section avait un comité révolutionnaire, ne suffirait-il pas de rapprocher par des délégués tous ces comités révolutionnaires de section pour réaliser l’unité totale de la Révolution parisienne ?

D’Elbée.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)

C’est en ce sens que les délégués du Contrat social, le président Guiraut, et le secrétaire Chéry écrivirent aux quarante-huit comités, à la date du 5 mai :

« Frères et amis, vous êtes priés d’envoyer demain un de vos membres, à 6 heures précises du soir, au Comité central révolutionnaire établi dans une de nos salles, afin de prendre communication de toutes les mesures de surveillance et de salut public et agir d’une manière uniforme. Les circonstances urgentes exigent que vous n’y manquiez point. »

Mais, ici encore, ce n’est pas une organisation permanente et fixe qui s’installe, ce n’est pas une sorte de bureaucratie révolutionnaire, avec des cadres fixes. C’est l’idée vivante d’une action centrale et unique, qui se manifeste tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Et par la diversité même de ces tentatives, le peuple révolutionnaire de Paris s’essaie et s’entraîne à un mouvement total.

Jusqu’ici, ceux qui préparent l’action générale de Paris invoquent, pour se grouper, des prétextes variés et vagues. On y sent bien la menace ; mais aucun but précis n’est encore assigné aux organisations révolutionnaires en formation. Mais depuis que les sections parisiennes avaient demandé à la Convention l’arrestation ou l’élimination de vingt-deux Girondins, c’était là le dessein profond de tous ceux qui voulaient grouper les forces du peuple. Et bientôt, ce qu’ils demandent à l’organisation révolutionnaire, c’est le moyen de peser sur la Convention, de lui arracher un vote d’exclusion contre la Gironde.

Vers la fin de la première quinzaine de mai, le mouvement se précise et se précipite : et deux grands jets de flamme annoncent l’embrasement prochain. À la Commune, la séance du 15 mai, dont le compte rendu de la Chronique de Paris nous a transmis un reflet ardent, est comme enflammée de passion patriotique et de révolution. Les volontaires des sections défilent : ils vont en Vendée combattre les émigrés, les fanatiques et les prêtres ; mais laisseront-ils derrière eux Paris incertain, toujours menacé de la contre-révolution girondine ?

« Les volontaires des sections de la République et des Tuileries se présentent au Conseil, et demandent des armes et divers objets d’équipement, afin de pouvoir marcher promptement contre les rebelles de la Vendée ; ces réclamations sont renvoyées aux différentes commissions pour leur faire obtenir ce dont ils peuvent avoir besoin.

« La section du Temple demande que le Conseil prenne des mesures vigoureuses contre les sections qui n’ont pas encore fourni leur contingent. Elle a 40 hommes d’excédent qu’elle destine à la formation de l’armée révolutionnaire soldée.

« Cinq compagnies de la section de l’Évêché formant le contingent de cette section, traversent la salle en criant : Vive la nation ! Vive la République ! Elles demandent des armes pour terrasser les tyrans et les fanatiques de la Vendée. Le Conseil prendra des mesures pour leur en procurer ; elles sortent en chantant l’hymne des Marseillais, et sur le réquisitoire de Chaumette, le lilas qu’elles portaient restera déposé à la maison commune et servira à faire des couronnes qui seront distribuées aux vainqueurs de cette section à leur retour de Vendée. On nomme des commissaires pour presser, au Comité de salut public, la prompte délivrance des armes…

« L’administration de police rend compte de la situation de Paris, et soumet au Conseil des mesures liées à la tranquillité publique :

« Animées, disent les administrateurs, par l’enthousiasme de la liberté, de nombreuses cohortes républicaines vont se mettre en marche pour réduire les rebelles de la Vendée ; mais elles sont tourmentées par une inquiétude bien pardonnable. On ne peut se dissimuler que, dans ce moment, Paris renferme un nombre immense de gens suspects et vraisemblablement mal intentionnés ; les dissensions qui ont eu lieu dans différentes sections, les rassemblements effectués dans plusieurs endroits de la ville, l’audace avec laquelle se sont montrés les aristocrates, tout doit nous faire craindre qu’après le départ de nos braves frères, dont la présence n’a pas peu contribué à les contenir, ils ne troublent encore la tranquillité publique de Paris et ne parviennent, par leurs manœuvres perfides, à mettre la République dans les dangers les plus imminents.

« Nos frères qui partent et ceux qui ont déjà combattu laissent des familles peu fortunées ; il faut venir à leur secours ; le sybarite voluptueux, le riche égoïste doit surtout payer le repos dont il jouit et la défense de sa propriété. Il est donc instant de terminer le mode de répartition de l’impôt forcé. La Révolution, en nivelant les fortunes, prive nécessairement la classe intéressante des ouvriers, du travail qui les nourrissait. Le devoir des magistrats du peuple est de venir au secours des indigents. Nous croyons utile de chercher à établir à Paris une armée révolutionnaire soldée, composée seulement de patriotes peu fortunés, de véritables sans-culottes que l’impérieuse nécessité a pu seule retenir dans nos murs. Nous pensons qu’une mesure indispensable jusqu’à la fin des troubles qui désolent le département de la Vendée, c’est l’arrestation et le désarmement de tous les gens suspects qui abondent à Paris, et qui n’aspirent qu’à allumer la guerre civile.

« Le Conseil arrête : 1° qu’après le recrutement, il sera organisé une armée révolutionnaire soldée, qui sera de service à Paris, et qui sera toujours en état de réquisition ; 2° que le désarmement et l’arrestation des gens suspects soient dévolus au maire et à l’administration de la police, et que le mode en sera discuté dans le secret. »

Ce rapport de police tendant à armer et subventionner le prolétariat révolutionnaire n’est pas banal ; et sans doute depuis un siècle, les spécimens de ce genre de littérature n’abondent pas. C’est la mise en œuvre, par la Commune, de la politique conseillée aux Jacobins par Robespierre dans son discours du 8 mai. Mais qui ne sent que, tandis que Robespierre voulait surtout prendre des mesures de précaution, et ne se prétait pas encore à l’emploi de la violence contre une partie de la Convention, la Commune sera entraînée à tourner contre la Gironde la pointe de cette armée révolutionnaire de sans-culottes ? On devine dans les esprits l’exaltation sombre qui précéda les journées de septembre. De même qu’alors les patriotes ne voulaient point partir pour la frontière du Nord sans s’être débarrassés de l’ennemi intérieur, de même aujourd’hui ils ne veulent pas partir pour la Vendée sans s’être débarrassés de la faction ennemie qui paralyse l’élan révolutionnaire.

Avant le 2 septembre, ce n’était pas aux pouvoirs publics que le peuple pouvait s’en prendre, il procédait précisément à l’élection de la Convention. C’est par le massacre des conspirateurs ou des suspects accumulés dans les prisons qu’il soulagea sa colère et son inquiétude. Maintenant, il ne s’agit plus de tuer ; mais il faut retrancher de la Convention les hommes qui, par leur égoïsme et leur esprit de coterie, par leur modérantisme et leur défiance du peuple, font le jeu de la contre-révolution.

C’est, en ce sens, que l’observateur Dutard avait raison de dire à son ministre Garat, le 12 mai, à 7 heures du soir :

« Ce moment est terrible et ressemble beaucoup à ceux qui ont précédé le 2 septembre. »

Chose curieuse ! Nous saisissons là police contre police.

C’est à la minute même où le policier ministériel Dutard signalait à Garat le péril et lui suggérait des moyens de résistance que les policiers révolutionnaires, élus des sections, délibéraient sur la mesure décisive que le lendemain 15 ils proposèrent à la Commune. Dans l’anathème un peu banal que les socialistes révolutionnaires jettent parfois aujourd’hui à la police, à toute police, il y a un peu d’ingratitude. La police de la Commune de Paris a beaucoup aidé au salut de la Révolution.

Mais ce n’est pas seulement à la Commune que se précisaient les résolutions et que s’enfiévraient les esprits. Des réunions révolutionnaires se tenaient de nouveau à l’Évêché. On se souvient que c’est à l’Évêché qu’avait eu lieu, le 1er avril, sur l’initiative de la section des Droits de l’Homme, une première réunion « de la majorité des sections ». Elle était sous l’influence des plus ardents parmi les Enragés, de Varlet et de ses amis. Un moment, devant la défiance ou l’hostilité de plusieurs sections, devant la réprobation des Jacobins et les menaces de Marat, elle avait dû s’ajourner, suspendre ou dissimuler ses opérations. Maintenant le choix fait à nouveau du local de l’Évêché marque bien que ce sont les Enragés qui rentrent en scène. Les réunions plus timides du Comité central révolutionnaire avaient eu lieu tantôt dans une section, tantôt dans une autre, de préférence au Contrat-Social. Elles ne se distinguaient pas ainsi nettement de la vie même des sections. Au contraire, en s’installant de nouveau à l’Évêché, tout près de la Commune, et à portée du pouvoir, les délégués révolutionnaires des sections témoignaient qu’ils voulaient devenir une force distincte, permanente, organisée, capable de plus d’unité que les sections, de plus de vigueur que la Commune.

C’est aux environs du 12 ou du 13 mai que les réunions de l’Évêché commencèrent à devenir animées, à éveiller l’inquiétude de ceux qui redoutaient des commotions nouvelles. Barère dit à la Convention, dans son discours du 18 mai, qu’on lui a dénoncé, il y a six jours, un rassemblement de 80 électeurs délibérant dans une des salles de l’Évéché, « sur les moyens de purger la Convention ». Cela reporte à peu près au 12. Terrasson écrit à son ministre le 13 mai (ses rapports, calculés pour troubler le moins possible l’optimisme systématique de Garat, sont toujours plus rassurants que ceux de son collègue Dutard) :

« Les groupes diminuent et sont plus tranquilles ; cependant les agitateurs redoublent de fureur ; les sections sont travaillées par les riches et redeviennent apathiques. Néanmoins leurs commissaires à l’archevêché s’occupent sérieusement de la chose publique et doivent prendre des mesures de sûreté générale ; ils paraissait déterminés à presser la Convention de se déclarer pour l’unité de la République et pour l’arrestation des personnes suspectes. »

Ce que Terrasson dit là, en termes discrets, c’est bien ce que dit à son tour Barère, c’est de l’élimination violente qu’il s’agit. Dutard écrit à Garat, le 14 mai :

« La faction s’entend beaucoup en révolution et se concerte beaucoup mieux que la Convention… La faction vient de former un comité central des commissaires des 48 sections qui doivent se tenir à l’Évêché. »

Au début, au commencement d’avril, c’était « une assemblée centrale de salut public ». Il a fallu renoncer à ce nom parce que la Convention avait créé, le 6 avril, son Comité de salut public et qu’il eût été imprudent de paraître la délier par l’usurpation révolutionnaire du mot. D’ailleurs les organisateurs des réunions de l’Évêché avaient tout intérêt à paraître faire suite à l’action du Comité central révolutionnaire d’avril et des premiers jours de mai. Ils le continuaient en l’agrandissant, en l’enhardissant.

La Commune ne pouvait s’associer ouvertement aux projets d’agression préparés dans les réunions de l’Évêché contre une partie de la Convention. Et sans doute, tant que Robespierre et Marat ne s’étaient pas prononcés, elle hésitait encore. Mais elle ne négligeait aucune des occasions que lui offrait l’exercice de son pouvoir légal pour entrer en communication avec toutes les forces vives, avec tous les groupements agissants de Paris. C’est ainsi que le 16 mai, alors que les réunions du Comité central se tenaient depuis quelques jours à l’Évêché, la Commune convoque les sections en ce même local de l’Évêché, à la salle des électeurs.

« Le Conseil général arrête : Les sections seront invitées à nommer chacune trois membres, à l’effet de se trouver à l’assemblée générale indiquée en la salle des électeurs, à l’Évêché.

« Ces trois membres seront choisis, l’un par l’assemblée générale de chaque section, l’autre par le Comité révolutionnaire, et le troisième par le Comité civil, et pris parmi les membres qui composent lesdits comités.

« Cette assemblée est convoquée à l’effet de discuter sur les moyens les plus prompts, les plus sûrs et les plus uniformes à prendre pour la levée de l’emprunt forcé, sur le lieu du dépôt des sommes qui en proviendraient ; enfin de prendre des mesures pour que cet emprunt ne porte que sur les riches, et des moyens pour ménager le plus possible la classe simplement aisée qui a fait des sacrifices pour la Révolution. »

Ainsi la Commune, plus prudente peut-être que quelques-uns des amis de Varlet, marque son souci de ménager, jusque dans l’application des mesures révolutionnaires, la classe moyenne, la bourgeoisie d’industrie et de modeste négoce. Il n’y avait pas de confusion possible entre cette assemblée convoquée par la Commune pour l’exécution des lois, et les réunions révolutionnaires tenues à l’Évêché. Et pourtant la déférence de la Commune pour les comités révolutionnaires, le souci qu’elle a de ne rien décider sans eux, tout témoigne que le centre de la force et du pouvoir se déplace peu à peu vers ces comités. La Commune n’est point dépossédée ni humiliée, mais elle est toujours plus étroitement obligée d’harmoniser son action à celle des groupements révolutionnaires. Et l’Évêché semble devenir le siège d’une puissance un peu ambiguë, mais d’autant plus redoutable, parce qu’elle a une face légale et une face insurrectionnelle.

Les administrateurs de police, qui étaient plus directement aux prises avec tous les éléments contre-révolutionnaires qui abondaient dans la grande et confuse cité, et qui étaient ainsi, par leur fonction même, des hommes d’action et de coup de main, servaient en quelque sorte d’intermédiaires entre la force légale de la Commune et la force effervescente des sections les plus agitées. Ce sont eux qui ont suggéré à la Commune, le 15 mai, la formation de l’armée révolutionnaire soldée et l’arrestation des suspects. Ce sont eux qui ont reçu de la Commune le mandat de préparer ou d’assurer l’exécution de ces mesures. Ce sont eux qui, dès le 14 mai, par une lettre signée Lechenal et Saclès, invitèrent les comités révolutionnaires des sections à former une assemblée à la mairie, à l’effet de prendre des mesures de police dans l’intérêt du salut public et de dresser les listes des suspects. Mais qui ne pressent que, sous le couvert du secret dont la Commune a décidé de couvrir ces délibérations, les motions les plus audacieuses vont se produire ? Qui ne pressent que parmi les suspects à arrêter vont être signalés d’abord les suspects par excellence, les chefs de la Gironde ? Ainsi l’heure du corps à corps approchait.

La Gironde était avertie. Elle savait que, depuis le commencement de mai, la Révolution parisienne ne s’en tenait plus à la menace ou à d’incertaines velléités, qu’elle s’organisait pour frapper. Si la Gironde était étourdie, elle était brave. Elle gémissait ou déclamait depuis des mois sur les massacres dont elle était menacée ; mais ce n’était pas par peur, c’était par politique. Elle voulait surtout discréditer auprès des départements et dénoncer ses adversaires de la Montagne. Même quand elle avait des pressentiments sinistres, comme ceux que laissa apparaître Vergniaud dans une lettre à ses amis de Bordeaux, elle ne blêmissait pas, et elle gardait je ne sais quelle confiance vaniteuse et noble en l’avenir. Dans son numéro du dimanche 5 mai, le Patriote français, analysant l’état de Paris, signale tout ensemble et brave le péril.

« La fermentation redouble et les agitateurs mettent en jeu tous leurs ressorts. On crie dans toutes les rues un infâme libelle contre une partie de la Convention, avec ces mots pour titre et pour refrain : « Rendez-nous nos dix-huit francs, foutez-nous le camp, et gare le tribunal révolutionnaire et l’aimable guillotine. On parle de tocsin, on annonce de nouvelles pétitions ; on dit qu’on ne marchera pas contre les rebelles si la Convention n’est pas purgée, si elle ne livre pas tels et tels membres. On profite surtout de l’agitation qu’excite le nouveau recrutement, et des divisions qui s’élèvent sur le choix du mode, et ceux qui ne veulent pas partir sont ceux qui crient le plus haut. Il est aisé de voir qu’on prépare un nouveau mouvement. Les patriotes doivent-ils le redouter ? Non, ils doivent même le désirer bien plus que ses auteurs. Depuis trop longtemps le républicanisme et l’anarchie sont en présence et n’ont fait, pour ainsi dire, qu’une escarmouche ; cet état pénible ne peut plus se prolonger ; on nous présente un combat à mort, eh bien ! acceptons-le ; si nous sommes vainqueurs, la république est sauvée ; si nous succombons, les départements sont là : nous aurons des vengeurs ; la République aura des sauveurs. Est-ce que la République peut périr ?

« Mais nous vaincrons. Républicains, sentez votre force. Quels sont vos ennemis ? Une bande de forcenés déclamateurs, Achilles à la tribune, Thersites au combat ; une poignée de conspirateurs de caves, qui tremblent même à la vue de leurs propres poignards ; un ramas de brigands sans courage, intrépides massacreurs dans les prisons, mais dont les yeux n’osent rencontrer ceux d’un homme de cœur ; enfin un vil troupeau de misérables, que la soif du pillage réunit, que la pluie dissipe. Quels sont vos amis ? La grande majorité de la Convention, la grande, l’immense majorité des habitants de Paris, fatigués de l’odieuse et ridicule tyrannie de ces Mazaniels en miniature. Républicains, soyez prêts. »

On dirait que la Gironde désire la lutte et à fond. Louvet, dans une brochure publiée chez Gorsas, dénonce toute politique de conciliation et de transaction :

« Nous savons que des hommes, dont nous respectons les intentions, dont l’erreur même est respectable, ont dit : « Au nom de la patrie, unissez-vous. » Eh ! comment ? Assurément il faut immoler ses passions, mais peut-on sacrifier ses devoirs ?… Nos commettants nous ont-ils envoyés pour autoriser le brigandage, ou pour l’arrêter ? Pour disséminer l’anarchie ou pour la réprimer ? Pour ordonner les massacres ou pour les punir ?… Cette haine vigoureuse que les gens de bien doivent aux méchants, elle est, au moment où nous sommes, et dans le poste que nous occupons, plus que jamais indispensable, plus que jamais respectable et sainte.

« Et d’ailleurs, où le trouverez-vous ce lien assez fort pour retenir ensemble unis des législateurs et des anarchistes, des citoyens et des conspirateurs, des assassins et leurs victimes ?… Nous les accusons d’avoir voulu, comme en septembre, s’emparer de tous les pouvoirs, de toutes les armées, de tous les trésors de la république. Nous les accusons d’avoir voulu se gorger de dépouilles, boire le sang du peuple, par la masse de Paris et pour son intérêt apparent opprimer Paris même, écraser les départements, et, pour prix de quatre années de révolution, remettre aux fers le souverain. Nous les accusons d’avoir toujours voulu depuis sept mois, et de vouloir encore désorganiser, piller, proscrire, massacrer et, sous un roi mannequin, régner.

« Et nous composerions avec eux, nous ! Jamais ! Jamais ! nulle trêve possible entre de fiers républicains dévoués à la liberté et des perfides royalistes résolus à la tyrannie ! Entre la vertu et le crime, guerre implacable, guerre éternelle ! On ne vit point, il était impossible qu’on vît aux derniers beaux jours du Sénat de Rome, Caton négocier avec Catilina, ni Brutus embrasser César. »

Oui, ô Louvet ! ce sera la guerre implacable demandée par toi ! C’est le 10 mai, que le Patriote français reproduisait cet appel au combat. Et dans le numéro du 10, le journal girondin, comme excédé de la lenteur de l’adversaire, l’invite à la lutte suprême :

« Ils veulent toujours en finir, et n’en finissent jamais. Maintenant le grand projet à l’ordre du jour est d’exterminer les hommes d’État, les Girondins, les modérés, les etc., à l’aide des citoyens enrôlés pour marcher contre les rebelles. Misérables ! vous croyez que des républicains qui quittent leurs foyers et leurs familles pour faire triompher la liberté, se rendront les exécrables instruments de l’anarchie, du pillage, du meurtre, et en définitif de la contre-révolution ! Si vous comptez sur eux, vous n’en finirez pas encore. Ils ont découvert un autre moyen, un grand moyen ! Ils veulent organiser une armée révolutionnaire de femmes. Ces femmes commencent par s’assembler dans une salle des Jacobins. Lâches, vous avez raison ; ces femmes ont plus de courage que vous ; mais, malgré leur secours, vous n’en finirez pas encore. Vous n’aurez même pas l’horrible honneur de quelques massacres : vous savez que nous sommes prêts. »

C’étaient surtout les nouvelles des départements, les manifestations de quelques grandes cités qui donnaient aux Girondins cette confiance agressive.

Soupers fraternels dans les sections de Paris, les 11, 12, 13 Mai 1793 (21, 22, 23 Floréal An II).
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


À vrai dire, l’état des esprits en province, vu d’ensemble, paraissait incertain. Les Girondins commençaient à s’apercevoir de la faute qu’ils avaient commise en laissant la Montagne presque seule envoyer des représentants en mission. Le Patriote français dit le 16 mai :

« On nous marque que Chabot fait rage dans l’Aveyron, fait rouler les lettres de cachet, la guillotine, et toujours au milieu des plaisirs. Cependant deux lettres de Chabot, écrites dans le meilleur esprit, semblent attester le contraire. Chabot s’y proclame hautement ami de l’ordre et de l’humanité. Dans le doute, nous aimons mieux croire le dénoncé que le dénonciateur, et inviter Chabot à persister dans cette glorieuse profession de foi ; nous oublierions avec bien du plaisir que la sévérité de notre ministère nous a souvent fait un devoir de poursuivre ce député.

« On nous marque de Bayonne que Choudieu, Rousseau, Projean, distribuent aussi des lettres de cachet contre ceux qui ne fléchissent pas le genou devant le maratisme, tiennent en état d’arrestation de bons citoyens, même après avoir visité les papiers et n’avoir rien trouvé de suspect, etc.

« La visite de tous ces commissaires, dont la plupart sont anarchistes, doit avoir appris aux départements à bien connaître leur doctrine et leur conduite. C’est le plus violent despotisme sous le nom de liberté, et ils ne veulent point de constitution, parce qu’ils veulent prolonger ce despotisme si doux à leur cœur. »

En fait, les commissaires de la Convention se heurtaient partout à des difficultés immenses. L’élan patriotique était vif ; mais ils avaient à lutter contre la baisse des assignats qui bouleversait toutes les transactions, et ils constataient partout l’inquiétude répandue au loin par les luttes des partis dans la Convention. Qui sait si la Convention même n’allait pas être dissoute ? De Chambéry, les commissaires Hérault, Simond dénoncent « l’infernal agiotage des Genevois », qui spéculaient sur les variations de prix de l’assignat et du métal. De Strasbourg, les Conventionnels signalent que les assignats perdent 70 pour 100. De Saint-Jean-de-Luz, Ysabeau et Mazade écrivent le 22 avril au Comité de salut public :

« Bayonne est le centre de l’agiotage, de l’avidité et de la cupidité mercantiles. L’argent y est toujours vendu publiquement. Un petit nombre de gens à coffrefort, qui tiennent toute la ville sous leur domination, ont avili jusqu’ici le cours et la valeur des assignats. Le mal s’est propagé au loin et y a jeté de profondes racines… »

Et comme les conventionnels avaient pris des mesures vigoureuses contre l’agiotage, comme ils avaient défendu qu’on achetât des assignats au rabais :

« Vous pouvez vous figurer, disent-ils, le déchaînement des riches contre nous. Leur rage est au comble et ils nous poursuivent, suivant leur usage, par les armes de la calomnie… Nous donnons cours partout aux assignats… les pauvres et les soldats nous bénissent. »

De la Seine-Inférieure, les commissaires écrivent « que le pain y est cher et que le peuple n’est pas toujours assuré d’en avoir. »

Évidemment, ou la Révolution fléchira et elle sera envahie par le royalisme, ou pour faire face à des dangers toujours plus graves, elle tendra tous les ressorts et ira jusqu’à organiser partout la Terreur. Déjà, dans la Nièvre, Laplanche, Collot d’Herbois (qui avait, il est vrai, le goût de la déclamation et du théâtre) commencent à étaler la guillotine. Ils écrivent au Comité de salut public, le 22 avril :

« Les motions qui ont été faites à la Convention tendant à convoquer les assemblées primaires font aussi le plus mauvais effet. S’il passe un courrier extraordinaire, les malintentionnés crient qu’il a apporté le décret pour convoquer ces assemblées. Cette incertitude retarde toutes les mesures. Beaucoup de citoyens en état de s’équiper eux-mêmes marcheraient volontiers aux armées, mais ils croient le salut de la patrie plus compromis que jamais, si l’on convoquait les assemblées pendant l’absence de tous les patriotes. Enfin tous les mouvements ambitieux qui circulent aux approches des élections se préparent sourdement, les fonctionnaires marquants ont la perspective d’une nouvelle Convention dont ils se croient déjà membres ; ils donnent à leurs espérances, à leurs passions beaucoup de temps qui tournerait au profit de la république. »

Collot d’Herbois et Laplanche annoncent que « la guillotine est sortie du fourreau… L’exécuteur a fait son apprentissage sur cinq mannequins représentant Dumouriez, Valence, Chartres-Égalité et deux autres officiers de l’état-major de Dumouriez. »

À Castres, les représentants Bô et Chabot combattent le modérantisme.

« Dans la crise révolutionnaire où nous nous trouvons, s’écrie Chabot le 24 mars, il ne doit plus exister d’égoïstes et de modérés ; que tout ce qui n’est pas dans le sens de la Révolution sorte de la République ; qu’ils aillent à Coblentz, les biens des transfuges seront le partage de ceux qui versent leur sang pour la défense de la patrie. Si l’administration (municipale) eût été mal composée, nous l’aurions destituée. Au péril de notre vie, nous procurerons le bonheur du peuple. Il lui faut du pain, nous lui en procurerons. Il lui faut de l’or pour secourir les sans-culottes qui prodiguent leur sang pour la liberté, pour leurs femmes et leurs enfants, nous lui en procurerons. Nous venons enfin donner l’émétique au corps politique, le faire suer et le purger du venin aristocratique qui le ronge depuis longtemps. »

Et le 26 mars, Bô et Chabot soumettaient toutes les personnes suspectes à une taxe de guerre ; le 28, sur leur réquisition, l’administration du département demandait aux sociétés populaires la liste des fonctionnaires publics suspects ou qui n’auraient donné aucune preuve de civisme. (Voir Rossignol, Histoire de l’arrondissement de Gaillac.) Le 9 avril, Bô et Chabot arrêtaient que les directoires des départements de l’Aveyron et du Tarn feraient procéder au désarmement des citoyens suspects d’incivisme ; les aubergistes devraient donner à la municipalité la liste des étrangers logés par eux, et ceux-ci devraient montrer leur passeport à toute réquisition ; la garde nationale serait réorganisée, et un comité de surveillance serait établi dans chaque district. Sous l’impulsion des Conventionnels, un vif mouvement populaire se développait. Un délégué du conseil du département, Farjanel, constatait avec joie l’énergie des villes de Gaillac, Lisle, Rabastens. Les municipalités traquaient jusque dans les emblèmes les derniers restes de la féodalité ; elles faisaient abattre les écussons, fleurs de lys et armoiries dont étaient marqués les tableaux d’église et les portes des nobles. Elles allaient jusqu’à faire effacer les écriteaux portant le noble jeu du billard ; elles exigeaient que les ci-devant nobles remettent tous leurs vieux parchemins, et le 23 mars, dans une fête patriotique à Puycelsy, on jetait aux flammes ces titres « qui de suite infectaient l’air » ; on dansait la farandole, on se donnait le baiser fraternel et on faisait un grand repas « à la sans-culotte ».

Mais sans doute toute cette action révolutionnaire se développait surtout en surface, car bientôt le Tarn sera un des foyers du fédéralisme. Évidemment il y avait dans le pays, à des profondeurs diverses, bien des courants et des contre-courants.

De Vienne, Amar et Merlino, représentants dans l’Ain et dans l’Isère, écrivent, le 9 mai, à la Convention :

« Nous achevons aujourd’hui notre tournée dans le département de l’Isère, dans lequel, comme dans celui de l’Ain, nous nous sommes occupés sans relâche du soin de revivifier l’esprit public aigri par la présence d’une foule de gens ouvertement déclarés ennemis de la Révolution.

« À Grenoble, comme dans toutes les villes où les privilèges nourrissaient et propageaient les abus, l’insolente aristocratie promenait son front audacieux sous la protection tacite, mais bien prononcée, des autorités constituées. À les entendre, il n’y avait à Grenoble et dans le département de l’Isère que des patriotes, ou ce que le directoire appelle des gens très tranquilles.

« Vous croiriez peut-être, chers collègues, que dans un pays qui paraît être le sol de la philosophie, du talent et de la raison, le dévouement à la chose publique, l’intérêt que sa position inspire, le zèle de la fraternité ont devancé nos démarches ! Vous seriez dans l’erreur. Nous n’avons trouvé que de la morgue parlementaire, et des esprits irrités de la mort du tyran.

« Le citoyen Royer (c’est Royer-Deloche, député suppléant à la Convention où il ne siégea pas), membre du directoire du département, est connu par les propos révoltants qu’il a tenus publiquement contre la Convention. Sa conduite à notre égard, devant les autorités constituées, a été plus qu’indécente. Rappelé sérieusement à l’ordre et au respect qu’il devait à la Convention et à ses commissaires, nous reçûmes les excuses que l’administration nous fit pour lui et qu’il nous répéta ; mais nous n’avons pas cru devoir nous dispenser de vous en instruire pour que vous preniez à cet égard les mesures que vous jugerez convenables. Voilà l’homme qui passe pour avoir une grande influence dans le directoire du département de l’Isère… Quoi qu’il en soit, nous nous sommes réunis en famille, en y adjoignant les autres autorités constituées. Cela nous devenait d’autant plus intéressant que nous pouvions compter sur la pureté du patriotisme et des intentions du district, de la majeure partie de la municipalité et du maire, qui réunit les suffrages de tous les bons patriotes. Après avoir fait lecture de nos pouvoirs, nous nous sommes fait rendre compte du recrutement et de tout ce qui en dépend. Tout était à cet égard consommé. Il y avait même un excédent et quelques volontaires étaient partis pour se rendre à leur destination. Nous n’avons point oublié les chevaux de luxe, de la quantité desquels nous attendons un état du directoire.

« Venant ensuite aux mesures de sûreté générale, nous avons interpellé les autorités constituées, formées en comité, de nous déclarer et faire connaître toutes les personnes connues pour exciter, fomenter ou être le sujet de troubles ou de divisions dans le département. Comme nous l’avons déjà dit, il n’y a rien de si tranquille que le département de l’Isère. Tous les aristocrates, tous les dévots modernes, tous les saints de la Vendée et des Deux-Sèvres sont des gens résignés aux circonstances. Nous leur avons fait part d’une liste nombreuse de gens désignés par l’opinion publique comme étant les plus mortels ennemis de la Révolution et comme véhémentement soupçonnés d’avoir des intelligences secrètes avec les ennemis du dehors. La discussion a été ouverte sur cette liste, et continuée pendant deux jours et une partie des nuits. Elle a été définitivement arrêtée ainsi que nous vous l’envoyons.

« La destitution de plusieurs fonctionnaires, d’officiers et de colonels plus qu’aristocrates, la connaissance de nos mesures à peine parvenue dans le public, l’esprit des patriotes s’est ranimé. Quelques membres du directoire du département que leurs bons principes et leur modestie nous empêcheront de nommer, ont repris tout leur courage et se sont trouvés dédommagés du chagrin qu’avait pu leur causer une majorité plus que feuillantine.

« Mais c’est trop vous parler d’elle. Sortez avec nous du directoire du département. Venez dans les campagnes respirer l’air pur de la loyauté, de la franchise, de la fraternité et du républicanisme le plus décidé. Traversez Moirans, Tullins, Saint-Marcellin, la Sône, Vinay, etc. Arrêtez-vous un instant à Voiron, commune d’une population de 6000 âmes, et dans laquelle vous chercheriez inutilement un seul aristocrate… Embrassez, avec tout le peuple de ces contrées, l’arbre de la liberté. Écoutez les femmes, les vieillards chanter avec allégresse l’hymne des Marseillais, nous accompagner, aller au-devant de nous et finir leur journée aux clubs patriotiques, en écoutant avec le plus vif intérêt les principes conservateurs de la liberté civile et politique et de l’égalité des droits que nous n’avons cessé de leur prêcher. Recevez dans votre sein le serment qu’ils nous ont confié d’exterminer tous les tyrans et de mourir plutôt que de souffrir qu’on porte atteinte à l’unité, à l’indivisibilité de la République et à la Convention nationale.

« Vienne, ville feuillantine, nous a cependant offert un bon directoire du district, une municipalité passable et une excellente Société populaire. Le recrutement n’est pas achevé, il s’en fallait de trente-neuf hommes. On peut en attribuer la cause aux aristocrates déguisés en patriotes, aux dévots modernes dont nous avons déjà parlé, et qui vont disant que vous allez à la boucherie. Leur séquestration a fait merveille. Nous avons eu la satisfaction de voir s’achever le recrutement dans le jour. Il a été précédé d’une fête civique et achevé par les cris de : Vivent la République et la Convention nationale !

« Nous vous demanderons un décret interprétatif, ou plutôt formel et précis, de l’abolition des costumes religieux hors le temps du culte et la confession des malades, une expression équivoque de la loi servant de prétexte à la plupart des prêtres pour s’abstenir de l’obéissance qu’ils doivent à vos décrets. Le compte général que nous vous rendrons à notre prochain retour auprès de vous vous fera aisément connaître combien il est important que les prêtres constitutionnels ne se permettent plus de porter aucune des marques qui les faisaient distinguer autrefois des simples citoyens. »

Il est visible qu’il y a bien des forces contraires en présence. En bien des régions, c’est l’impulsion de Paris, c’est le choix fait par la capitale entre la Montagne et la Gironde qui décidera des événements et de la marche des esprits. De Montauban, Jean-Bon Saint-André envoie au Comité de salut public, le 15 mai, des nouvelles assez mêlées.

« Depuis que nous sommes dans les départements, citoyens collègues on n’a cessé d’entraver notre marche par toutes sortes de moyens, et d’essayer de nous susciter des ennemis par les plus infâmes calomnies. Je vous remets ci-joint des pièces qui constatent cette vérité et qui montrent quelle est la source et le but de toutes ces manœuvres. Je vous prie de les mettre sous les yeux de la Convention nationale, car il importe peut-être qu’on sache qu’il y a aussi des provocateurs parmi ceux qui déclament sans cesse contre ce qu’ils appellent l’anarchie. Notre prudence et notre fermeté nous ont sauvés des pièges qu’on nous a tendus, et, en dépit des calomniateurs, nous avons peut-être fait quelque bien dans nos départements, sans porter, comme on nous en accuse, atteinte aux propriétés, et nous avons respecté jusqu’à l’idole la plus chère à la cupidité, la bienheureuse cassette. »

Et après avoir rendu compte des mesures qu’il prend pour organiser la défense nationale contre les Espagnols, et pour créer à Montauban une fonderie de canons et un atelier de charronnage, après avoir indiqué que « les foulons et les machines à ratisser les étoffes offrent des moyens préparés d’avance et qu’on peut adapter très promptement et à très peu de frais pour forer les canons », après avoir loué le patriotisme de la ville de Figeac, qui offre à la patrie un bataillon au delà du contingent, Jean-Bon Saint-André témoigne du civisme du département du Lot :

« L’esprit qui règne dans le département du Lot, le civisme et la fermeté de l’administration du département, l’ardeur des citoyens, et surtout de la classe laborieuse, mettent ce département au niveau de ceux qui ont le mieux mérité de la patrie. »

Garrau au nom des représentants dans la Gironde et le Lot-et-Garonne, donne sur l’état d’esprit du Midi des renseignements assez inquiétants au Comité de salut public.

Agen, le 16 mai :

« Citoyens nos collègues, dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, les vrais amis du peuple redoutent moins les efforts des despotes coalisés au dehors et des brigands réunis dans l’intérieur, que les manœuvres secrètes des intrigants et des fédéralistes. Les pièces que nous vous envoyons (ce sont des lettres de Vergniaud à ses amis de Bordeaux) sont bien propres à ouvrir les yeux de la Convention nationale sur cette espèce d’hommes d’autant plus dangereux qu’ils ont eu l’art de conquérir une sorte de popularité en pervertissant l’opinion publique. Le nombre de leurs sectaires est assez considérable dans quelques-uns des départements méridionaux et surtout dans les villes maritimes. Ils comptent pour eux une partie du peuple qu’ils ont égarée, et la classe entière des modérés, des feuillants, des égoïstes, des agioteurs, des fripons et des ambitieux ; de sorte qu’il n’est pas rare d’entendre dire, même publiquement, que puisque Paris veut dominer, il faut s’en séparer et former des États particuliers. De là, la difficulté de procurer des armes aux recrues qui se rendent aux frontières. Personne ne veut s’en dessaisir ; les délégués de la Convention nationale, qui les réclament au nom de la loi, sont outragés, menacés, traités de maratistes et de désorganisateurs. De là les défiances et les soupçons, les violences et les voies de fait, cet esprit de crainte et d’incertitude qui ralentit le courage, attiédit le zèle et comprime l’élan du patriotisme vers la liberté. De là, les débats les plus scandaleux, les divisions les plus affligeantes, les injures les plus vives contre les sociétés populaires, les sections d’une même ville, d’un même département. Chacun tient à tel ou tel parti, et la guerre civile n’est pas loin d’éclater avec fureur, si la Convention nationale, qui doit enfin étouffer toutes ces haines, ne prend les mesures les plus promptes pour les prévenir.

« Mais, citoyens, ce qui rend ce nouveau danger plus réel, plus imminent, c’est cette foule de libelles qui circulent chaque jour dans toutes les parties de la République. Des folliculaires sans pudeur, à qui l’or de la nation a été traîtreusement prodigué pendant six mois, continuent à vomir leur poison. Ce n’est pas tant contre vous, membres du Comité de salut public, dont ils ne cessent cependant de calomnier les intentions parce que vous faites aller la machine, que contre les commissaires de la Convention nationale, envoyés dans les départements et auprès des armées, que ces stipendiés de Pitt lancent les bruits les plus envenimés. Les scélérats ! ils parlent de respect pour la représentation nationale ; ils crient contre les Parisiens, et ils sont les premiers à l’avilir, à l’attaquer dans vous qui avez besoin de la confiance entière du peuple pour remplir avec succès la mission importante dont nous sommes chargés. »

Jean-Bon Saint-André, le 17 mai, dans une lettre de Montauban, ajoute des couleurs sombres au tableau dressé par Garrau :

« Le peuple est dans les meilleures dispositions, mais partout on travaille à l’égarer. La plus dangereuse des aristocraties, celle qu’enfante l’égoïsme, lutte contre la liberté et fait désormais cause commune avec l’aristocratie sacerdotale et nobiliaire. C’est à cette alliance qu’on peut rapporter peut-être le développement de la guerre civile dans la Vendée, et le ferment qui peut la développer dans tous les départements existe plus ou moins dans tous. Celui que j’ai été plus particulièrement à même de visiter est peut-être un des meilleurs de la République, et néanmoins, les aristocrates de toutes les couleurs n’y perdent pas l’espoir de susciter des troubles et de faire rétrograder la Révolution. »

Il termine cependant sur une parole d’espérance :

« Toutes les cloches du département ont été descendues. On en a laissé une à chaque église. Le reste attend la main de l’artiste pour lui donner une forme redoutable aux ennemis de la patrie. Éclairez le peuple et la Révolution s’achèvera. »

D’Artigoeyte et Ichon, dans une lettre du 23 mai, datée de Lectoure, se plaignent des autorités départementales qui, sans cesse, contrarient leur action. De Metz, le 26 mai, Le Vasseur, Maignet, Maribon, Monstant et Sonbrany dénoncent la tiédeur des citoyens :

« Nous comptions, citoyens nos collègues, profiter du jour de repos pour nous entourer d’une manière plus efficace des lumières du peuple. Nous nous étions rendus hier à la Société dans l’espoir d’y commencer cette opération ; mais, nous vous le disons avec douleur, deux fois nous avons visité la Société dans les trois jours que nous avons passés ici, et deux fois nous l’avons trouvée déserte. Tout ce que nous avons vu dans ces trois jours, tout ce que l’on nous a rapporté nous prouve que la malveillance travaille ici comme ailleurs le peuple, que l’esprit public est loin d’être à la hauteur des circonstances.

« Il nous a paru que les corps administratifs sont bien éloignés de faire cesser cette insouciance. Dans un temps où il faut être tout feu, ils ne feront qu’augmenter leur tiédeur, en dégoûtant les patriotes par l’impunité qu’ils assurent au crime. »

Que fera la France ? Ira-t-elle en une convulsion suprême de l’instinct de conservation jusqu’à la terreur révolutionnaire ? Ou bien glissera-t-elle de lassitude à un modérantisme qui sera d’abord pénétré et bientôt submergé par la contre-révolution ? À cette date, il est visible qu’elle hésite encore et

Charette.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


qu’elle oscille. Mais on dirait que les grandes cités provinciales, les grandes villes marchandes inclinent à un girondisme feuillant. À Lyon, comme nous l’avons vu, le mouvement sectionnaire menace la municipalité jacobine.

Dans leur adresse du 8 mai à la Convention « les républicains bordelais » ne se bornent pas à défendre leurs représentants. Ils dénoncent si violemment le despotisme exercé sur la Convention par les hommes de la Montagne et de la Commune, qu’il est visible qu’ils sont tout près à entrer en lutte, s’il le faut, contre une Convention tombée en esclavage.

« Oui, nous le pensons avec la majorité de la Convention, depuis longtemps on forme autour d’elle des projets de désorganisation et d’anarchie. On veut l’anarchie, pour usurper les places et voler de l’argent ; on veut l’anarchie, pour essayer si, avec l’audace de l’orgueil et du crime, on ne pourrait pas s’emparer, ne fût-ce que quelques jours, d’un pouvoir régulier…

« … Oui, nous le pensons avec la majorité de l’assemblée nationale, dès qu’elle ne peut pas punir une seule autorité constituée qui la brave, dès qu’elle ne peut livrer au glaive des lois ceux qui prêchent le meurtre et se nourrissent de sang, dès qu’elle ne peut chasser des tribunes ceux qui la dominent et l’outragent, la Convention nationale a vu sa force défaillir, l’autorité souveraine lui échappe, le gouvernement se dissout… et l’anarchie commence.

« Il est dans la Convention des hommes de génie et de courage qui présagèrent dès longtemps les maux que nous venons de décrire ; ils ont vu l’orage se former, croître, s’étendre, obscurcir tout l’atmosphère ; ils ont voulu le conjurer ; mais aussitôt ces êtres perfides qui ne se montrent que dans les ténèbres et ne vivent que de ravage et de mort, ont quitté tous à la fois leurs repaires, ils sont descendus du Caucase sanglant, ils sont sortis des bourbiers d’Augias, et se sont élevés comme des furies contre les vrais appuis de la République et de la liberté, ils ont hurlé contre l’ordre comme le loup et l’hyène hurlent contre le rayon de la lumière… Oui, nous sommes tous girondins, nous le serons jusqu’au tombeau. »

C’est le défi, c’est déjà le langage déclamatoire et sanglant de la guerre civile. Mais ce qui atténuait l’effet de ces déclarations véhémentes, ce qui rassurait la Montagne, c’est que l’adresse des Bordelais n’était pas spontanée. Il avait fallu, pour la provoquer, des lettres émouvantes de Vergniaud, de pathétiques appels adressés par lui, le 4 et le 5 mai, à la Société des Amis de la liberté et l’égalité, séante aux Récollets, à Bordeaux. Il se plaignait, dans une première lettre, du silence des Jacobins de Bordeaux, à l’heure où les députés de la Gironde étaient menacés de mort. À l’inévitable angoisse du péril faudrait-il joindre l’amertume de l’abandon ? Dans la seconde, il disait à ses électeurs :

« Si on m’y force, je vous appelle de la tribune pour venir nous défendre, s’il en est temps, pour venger la liberté, en exterminer les tyrans… Hommes de la Gironde, levez-vous ! La Convention n’a été faible que parce qu’elle a été abandonnée ; soutenez-la contre les furieux qui la menacent ; frappez de terreur nos Marius, et je vous préviens que rien n’égale leur lâcheté, si ce n’est leur scélératesse. »

Le bruit courait que le texte de l’adresse adoptée par la section en réponse à cet appel désespéré avait été envoyé par Lasource. Et il y eut bien des résistances. Garrau écrivait, dans le post-scriptum de la lettre du 15 mai que j’ai citée :

« L’adresse des citoyens de Bordeaux à la Convention nationale, ouvrage de quelques intrigants, n’a pas eu dans le département beaucoup d’approbateurs.

« Plusieurs sociétés populaires ne se sont pas contentées de la rejeter : elles en ont improuvé les motifs et le style. »

À Marseille, qui semblait avoir échappé depuis des mois à l’influence girondine, il y eut un revirement inouï. En décembre, janvier, février, c’étaient les Montagnards les plus ardents, les plus véhéments, qui, dominaient. Les hésitations des députés de la Gironde à frapper le roi avaient excité l’indignation des révolutionnaires. Ils avaient délégué, à Paris, pour hâter le jugement et la mort de Louis XVI, Alexandre Ricord qui, le 21 janvier, écrivait au Club marseillais :

« Aujourd’hui vingt-un janvier 1793, à dix heures et vingt minutes avant midi, et sur la place de la Révolution, Louis Capet, dernier roi de France, a été fait pic, repic et capot. »

Marseille illuminait pour fêter la mort du roi.

Les bataillons marseillais rentraient avec des drapeaux dont les cravates étaient teintes du sang de Louis, et les fédérés portaient au bout de leurs baïonnettes des mouchoirs trempés dans le sang du tyran. La fermentation était extraordinaire. Paris, faisant écho à la propagande des Enragés, annonçait que la mort du roi était le symbole de la chute des anciennes puissances, le signe d’un ordre nouveau où les pauvres ne seraient plus pressurés par les riches. Tous les députés des Bouches-du-Rhône qui avaient voté l’appel au peuple étaient dénoncés et flétris. La Société populaire écrivait à Barbaroux : « Nous te vouons, toi et tes adhérents, au mépris, à l’infamie et à l’exécration nationale. C’est ainsi que pense la sainte Montagne de Marseille. » Rébecqui, outragé, débordé, donnait sa démission de la Convention, et s’établissait à Avignon, pour surveiller sans doute de plus près les événements. Barbaroux restait à son poste, mais il écrivait à ses anciens mandants qu’ils avaient flétri son cœur. Tous les citoyens suspects de modérantisme étaient désarmés, même de leur couteau, et il semblait que Marseille était le foyer toujours plus ardent d’une révolution toujours plus exaspérée.

Le maire Mouraille, le procureur de la Commune Seytre paraissaient suivre le mouvement, se prêter à toutes les demandes des clubs, seconder toutes les mesures énergiques pour le recrutement, pour la levée des taxes révolutionnaires. Quand, en mars, les commissaires de la Convention, les Montagnards Boisset et Moïse Bayle arrivèrent à Marseille, il semblait bien que la Gironde y était écrasée, et que la prédication révolutionnaire des Conventionnels allant de section en section était superflue. Mais voici que brusquement, à la fin de mars et en avril, les choses et les esprits sont comme renversés. Les sections marseillaises sont envahies par la bourgeoisie modérée et par les royalistes, et un mouvement violent de réaction s’annonce. Faut-il croire, comme le dit Michelet, que c’est parce que Marseille, ayant envoyé par milliers à la frontière ses patriotes les plus généreux, était restée à la merci des éléments contre-révolutionnaires ? Mais il n’y avait pas eu en mars un grand exode, et le vent se met à souffler soudain en sens contraire.

Était-ce l’effet de l’arrêt des transactions commerciales causé par la guerre maritime ? Certes Marseille commençait à souffrir. La marine militaire, en pleine désorganisation, ne suffisait pas à protéger les convois menacés par la course. Le 1er avril, Boisset et Bayle écrivent au Comité de salut public :

« Les commerçants de Marseille à qui, faute de convois, on enlève tous les jours des vaisseaux, font les mêmes vœux (contre le pouvoir exécutif)… Nos affaires périclitent au Levant. »

Sans doute cette crise économique commençait à inquiéter les esprits, à alarmer les intérêts, elle fournissait à la contre-révolution un thème d’attaques dangereuses. Mais les souffrances n’étaient pas encore assez aiguës pour qu’on puisse expliquer par là ce changement violent dans la politique marseillaise. Il y a, je crois, deux causes directes de ce mouvement. D’abord, les deux commissaires, Bayle et Boisset, furent d’une maladresse inouïe. Il y a dans leur conduite une contradiction funeste. D’une part, ils s’associèrent aux mesures révolutionnaires les plus énergiques, à l’institution d’un tribunal révolutionnaire, à la formation d’une armée révolutionnaire chargée d’aller dans tout le Midi traquer les contre-révolutionnaires. Et d’autre part, ils ne comprirent pas que pour mener à bien cette politique audacieuse et violente il fallait maintenir l’union de toutes les forces révolutionnaires. Or, dans l’ardente cité marseillaise, les luttes de clans, les rivalités personnelles abondaient. Dans la Société populaire même quelques révolutionnaires détestaient le maire Mouraille et le procureur Seytre, accusés par eux d’exercer un pouvoir excessif et presque dictatorial. Visiblement ces dissidents furent excités par les manœuvres sournoises des contre-révolutionnaires, et aussitôt qu’ils se furent prononcés contre le maire et le procureur, leur protestation trouva un formidable écho dans les sections envahies de modérantisme et de royalisme.

Si Boisset et Bayle avaient été clairvoyants et fermes, ils auraient signalé aux patriotes le péril mortel qu’allaient créer leurs divisions. Ils auraient démêlé que la campagne contre Mouraille et Seytre, si elle était en apparence menée par quelques révolutionnaires mécontents, était conduite au fond par la contre-révolution. Comment purent-ils s’y tromper, quand ils virent s’élever contre ces deux hommes une tempête de griefs contre-révolutionnaires ?

Déjà, dans la Société populaire, quand Mouraille, aux premiers jours d’avril, fut dénoncé « comme exerçant sur ses concitoyens un empire despotique, comme disposant à son gré de leur liberté, de leur vie et de la fortune publique, comme un autre Pygmalion qui, croyant voir à chaque instant la main vengeresse qui va le punir de ses forfaits, se fait escorter par des gens armés, etc. » ; quand la Société populaire dénonce « les menaces qui ont été faites dans presque toutes les sections à ceux qui ne voteraient pas pour le citoyen Mouraille, lors de l’élection du maire, ce qui prouve que le citoyen Mouraille doit sa réélection, non à l’amour ni à la confiance des citoyens, mais à la crainte des lanternes », c’est le langage habituel de la contre-révolution.

À coup sûr, par une manœuvre savante, les royalistes et les feuillants avaient égaré ou divisé la Société populaire, et Boisset et Moïse Bayle se conduisirent en étourdis en aidant à ce commencement de réaction. Le Comité de salut public, qui ne comprenait rien à leur attitude, leur envoya, en avril, un billet sévère où il blâmait tout ensemble leur imprudence révolutionnaire à organiser des armées chargées de parcourir le Midi, et l’inexplicable faiblesse qui les avait fait consentir à la révocation de Mouraille et de Seytre.

« L’arrêté pris sur votre réquisition, le 10 de ce mois, par le département des Bouches-du-Rhône concernant la levée d’un corps de 6 000 hommes destiné à maintenir la tranquillité publique dans le département ou à se porter en cas de réquisition dans les départements voisins pour y rétablir l’ordre et réprimer les contre-révolutionnaires, l’arrestation du maire et du procureur de la Commune de Marseille ont occasionné de vives réclamations de la part de plusieurs de vos collègues. Ils se sont réunis et ont tous été entendus au Comité. Vous concevez que nous n’avons rien négligé pour n’être pas influencés par les préjugés et les préventions d’aucun genre. Nous avons inutilement consulté votre correspondance ; nous n’y avons trouvé ni les motifs, ni les dispositions de l’arrêté ou des réquisitions qui excitent tant de réclamations, et que vous auriez dû, aux termes du décret, adresser à la Convention nationale dans les vingt-quatre heures.

« Nous vous prions instamment de diriger l’action des citoyens… Les dissensions, les discordes civiles sont les plus grands fléaux qui affligent la République. Il ne serait pas en notre pouvoir de répondre à la nation de sa liberté et de son indépendance si les départements méridionaux commençaient une guerre civile et si leurs mouvements prenaient le caractère des agitations et des troubles qui bouleversent encore plusieurs départements de l’Ouest. »

Une Vendée provençale, venant s’ajouter à l’autre, quel souci pour le Comité de salut public ! Boissel et Moïse Bayle s’excusent, dans une lettre du 28 avril, en alléguant qu’ils ont cédé au vœu des sections quand ils ont révoqué le maire et le procureur et qu’il est impossible d’agir contre le sentiment unanime du peuple. Comme s’il leur avait échappé que les sections étaient soudain envahies par un flot de contre-révolution ! Au reste, impuissants, méprisés, honnis de tous, ils annoncent tristement, le 28, qu’ils abandonnent Marseille.

« Les ennemis de la chose publique s’agitent. Les Marseillais se raidissent contre les autorités constituées et contre nous-mêmes : nous ne pouvons plus rien faire ici pour la chose publique ; nous allons nous porter sur le Centre. » Ils essayent en vain de se défendre dans leur lettre à la Convention du 15 mai, écrite de Montélimar. Il en ressort jusqu’à l’évidence qu’ils n’ont su rallier à eux aucune force, qu’ils ont irrité tour à tour tous les partis, qu’après avoir dénoncé avec violence les modérés, les égoïstes, après avoir exaspéré les Girondins et encouru les anathèmes de Barbaroux : « Ils se sont présentés dans les Bouches-du-Rhône comme des torrents dévastateurs ; ils s’y sont présentés comme des rochers détachés de la Montagne, écrasant les troupeaux et les plaines. », ils ont été misérablement dupes du sophisme de la souveraineté populaire allégué par les sections royalistes. Il a suffi que l’une d’elles, la septième, leur adressât une sommation : « Dites-nous une bonne fois, si vous croyez que le peuple soit souverain ou non ; c’est notre dernier mot » pour qu’ils prissent peur et battissent en retraite, livrant Mouraille et Seytre, déjà arrêtés par leur ordre, à toutes les menaces, à toutes les fureurs de la réaction.

Leur plaidoyer est incohérent et pitoyable :

« Barbaroux a dit à la tribune que nous, vos commissaires dans les départements de la Drôme et des Bouches-du-Rhône, nous nous étions présentés dans ce dernier département comme des torrents dévastateurs. Voyons si cet homme a raison. Qu’avons-nous fait ? Nous avons contribué à accélérer le recrutement, qui est fini et rendu aux armées. Nous avons donné ordre d’armer les côtes, qui ne l’étaient point, et cela s’est effectué sous nos yeux. Nous avons ordonné une levée de 6 000 hommes pour se rendre dans les divers lieux du département et y arrêter les mouvements contre-révolutionnaires qui commençaient à s’y manifester et à se propager dans un département voisin. Le succès jusqu’à présent a rempli en partie nos vœux. Nous avons formé un corps de 600 hommes à Montredon, plage non loin de Marseille où il était facile aux ennemis d’effectuer une descente.

« Nous avons requis des escortes pour les divers convois des armées des Pyrénées et d’Italie qui pourrissaient dans le port de Marseille, et les convois sont arrivés à leur destination. Nous avons fait de même conduire une flotte marchande richement chargée pour le Levant. Nous avons fait arrêter, d’après la demande de toutes les sections de Marseille, le maire, le procureur de la Commune et les frères Savon. Nous avons intimidé les méchants, encouragé les bons, blâmé les sections qui sortaient des bornes que leur prescrivaient les lois, et cassé un tribunal qui ne pouvait être créé que par un ordre de la Convention. Des dépêches arrêtées par ordre des commissaires de ces mêmes sections, ont été ouvertes hier et ne nous ont pas été renvoyées. Nous avons fait mettre en liberté des patriotes arrêtés en vertu d’ordres arbitraires. Nous avons tout entrepris pour conserver aux autorités constituées leur énergie et leur activité, que les sections n’ont cessé d’entraver. »

C’était avouer tout ensemble que Marseille, par ses sections, s’érigeait en Commune contre-révolutionnaire et qu’on avait abattu, pour complaire à ces sections rétrogrades et factieuses, les autorités constituées de la Révolution, le maire et le procureur de la Commune. La lettre de Boisset et de Moyse Bayle est terrible pour eux-mêmes.

De Toulon, le 17 mai, les représentants à l’armée d’Italie, Beauvais et Pierre Bayle signalent au Comité de salut public la gravité des fautes commises et du mouvement contre-révolutionnaire, dont Marseille devient le foyer ;

« Vous n’ignorez pas que depuis les premiers jours de ce mois, il circulait un bruit sourd à Paris, qu’il y avait à Marseille de la fermentation, que l’aristocratie semblait y prendre le dessus, que le patriotisme y était écrasé. Eh bien ! ces bruits ne sont que trop fondés.

« Nous ne nous permettrons pas d’analyser ici la conduite de nos collègues Moyse Bayle et Boisset, qui nous ont précédés dans ce département. Nous ne cherchons ni à les blâmer, ni à les approuver. Peut-être sont-ils déjà jugés à vos yeux. Peut-être déjà les avez-vous entendus et apprécié les pièces dont ils sont porteurs. Quoi qu’il en soit, voici les faits tels qu’ils nous ont été racontés :

« Accueillis d’abord par l’opinion publique à Marseille, nos collègues s’y livraient avec empressement et avec succès à l’exécution de la mission qui leur avait été confiée. Le patriotisme se soutenait dans toute son énergie dans cette ville, que depuis longtemps on est accoutumé à regarder comme son foyer, et les malintentionnés étaient réduits au silence. L’arrivée de la famille des Bourbons dans ces murs changea la face des affaires. On assure que les commissaires s’expliquèrent sur cet événement d’une manière contradictoire vis-à-vis des sections qu’ils avaient cru devoir en prévenir, et que cette contradiction, sans doute involontaire, ou du moins dictée par de bonnes intentions, jeta de la défiance sur leurs opérations et altéra cette confiance qu’ils avaient obtenue et qu’il eût été si important de conserver. À dater de cette époque, les commissaires furent suspects, on les accabla de demandes de divers genres. Leur condescendance à se prêter aux vues des sections relativement à l’arrestation de quelques individus, acheva d’enhardir les meneurs des sections dans l’exécution des projets qu’ils méditaient depuis longtemps. Déjà, celles-ci s’étaient déclarées permanentes, et cette permanence est telle qu’elles n’interrompent leurs séances ni le jour ni la nuit. Une foule de gens suspects ou malveillants, que la contenance ferme des bons citoyens qui les fréquentaient avaient écartés, y reparut. Plusieurs des ci-devant privilégiés, de ceux qui avaient été désarmés, y occupent aujourd’hui la tribune. Les membres de la Société populaire y sont mal accueillis, ou en sont chassés ignominieusement. Elles se sont déclarées souveraines, et c’est le titre qu’elles prennent publiquement et dans les actes qui émanent d’elles. Nous vous envoyons copie de l’un d’eux. Elles commandent aux autorités constituées qu’elles tiennent asservies. Elles obsédaient continuellement et le jour et la nuit nos prédécesseurs, qui vous en justifieront, par nombre de pétitions dont ils sont porteurs. Elles ont même poussé l’égarement vis-à-vis d’eux jusqu’à user de violence pour avoir communication de leur correspondance. Le secret de leurs lettres et de celles qui arrivaient à leur adresse a été violé. On a lu publiquement quelques-unes de ces dernières qui n’ont point été remises à nos collègues. Plusieurs personnes dignes de foi nous ont assuré qu’au moment où ils ont cru devoir quitter la ville, leur sûreté était compromise et leur vie menacée.

« Un tribunal populaire a été formé par la seule autorité des sections, et, quoique cassé par les commissaires de la Convention et ayant en conséquence cru devoir cesser ses fonctions, il a été réinstallé par la municipalité en écharpe, et avec le concours des sections. Il est maintenant en plein exercice, et rend journellement des jugements, dont trois à mort ont été exécutés hier jeudi avec appareil.

« Les sections ont envoyé 30 commissaires à la Convention. Nous les avons rencontrés en route. Nous ne connaissons pas précisément l’objet de leur mission. Elles en font voyager dans toute l’étendue du département et même dans les départements voisins pour former, avec les communes environnantes, une association qui n’a pas été vue du même œil partout. À Aix, la députation a été accueillie avec enthousiasme, et le même esprit, qui dirige aujourd’hui Marseille, gouverne l’ancienne capitale de la ci-devant Provence. On nous assura hier en route qu’elles avaient le dessein de nous mettre en état d’arrestation nous-mêmes, si nous passions par Marseille. On nous a également assuré que notre collègue Grégoire y avait été insulté à son passage.

« Nous avons été témoins par nous-mêmes, à Aix, de cet esprit des sections, y étant arrivés mercredi sur les trois heures de l’après-midi. L’un de nous, Pierre Bayle, rencontra, comme nous parcourions la ville, quelques personnes qu’il assure avoir toujours connues pour bons patriotes. L’un est officier municipal, et l’autre procureur syndic du district. Nous nous arrêtons quelques instants à causer avec eux publiquement. Il n’en fallut pas davantage pour mettre les sections en mouvement. Sur le soir, une députation très nombreuse, envoyée par elles, vint à notre auberge nous témoigner son mécontentement de notre communication avec des personnes qu’elles nous dirent être connues pour très suspectes. Les pétitionnaires se plaignaient amèrement de la conduite de nos prédécesseurs. Ils nous assurèrent que leurs sections députaient à Paris, comme Marseille.

Statue de Lakanal, à Foix.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Au reste, les arrestations se multiplient dans ces deux villes et les sociétés populaires y sont vues de mauvais œil, et à la veille d’être détruites ou désorganisées. Le maire de la petite ville de Roquevaire, où nous nous arrêtâmes hier pour dîner, nous a fait part d’un fait qui vous éclairera, sans doute, sur les sentiments qui animent les sections de Marseille. Il nous assura qu’ayant été, il y a peu de jours, dans cette ville pour y acheter des grains dont la commune de Roquevaire manque absolument, il eut des peines infinies à en trouver ; que partout on lui disait qu’il n’y en avait point, que cependant on lui en promit, pourvu qu’il s’engageât formellement, au nom de sa commune, à adhérer à toutes les opérations de celle de Marseille. Il nous a promis de faire constater ce fait par acte authentique, qu’il doit nous faire tenir incessamment. Nous ne devons pas vous laisser ignorer que les sociétés populaires qui sont très multipliées dans le département des Bouches-du-Rhône, et qui semblent menacées par la coalition des sections d’Aix et de Marseille, ont résolu, pour la plupart, de se réunir pour s’opposer à leur destruction que l’on prépare, qu’elles ont formé un comité central à Salon, et qu’elles ont adopté la mesure d’envoyer des commissaires dans toutes les communes pour grossir ce comité. Nous nous sommes assurés par nous-mêmes que le peuple flotte incertain entre les uns et les autres, et que tout tend à un déchirement qui doit amener la division et détruire entièrement l’esprit public qui s’affaiblit journellement par le défaut de confiance. »

Il est clair qu’il ne suffit pas, pour expliquer ce mouvement redoutable de contre-révolution, d’alléguer les maladresses des deux représentants. Il ne suffit pas de dire qu’ils ont donné des explications contradictoires sur l’arrestation du duc d’Orléans : l’un déclarait, sans doute, que la Convention avait eu raison de frapper un conspirateur, complice de Dumouriez ; l’autre, qu’elle avait eu tort de sacrifier un homme que les haines de la Gironde désignaient à la confiance des patriotes. La vérité est qu’un fond de royalisme, à demi caché jusque-là, se soulevait soudain.

Jamais la contre-révolution n’avait désarmé ; et dans le Midi surtout, il y avait toujours eu comme une conspiration latente. Pourquoi ce fond de contre-révolution émergeait-il soudain ? Parce que la Gironde, en dénonçant avec une âpreté inouïe la Commune, la Montagne, Paris, avait fourni aux réacteurs les prétextes dont ils avaient besoin.

Dans les villes du Midi, à Marseille notamment, une partie du peuple avait gardé des attaches monarchistes. C’est sous le pavillon de la royauté que des milliers de marins avaient tenté les grandes aventures, et par leurs communications incessantes avec les pays latins, avec l’Italie et l’Espagne, ils étaient tout pénétrés de superstition catholique.

J’ai noté aux Archives, dans les documents relatifs aux subsistances, le nom des navires qui voyageaient entre Marseille et Gênes en 1792 : ils ont tous gardé leur nom chrétien ou même monarchique : le Roi Henri, le Saint-Joseph, le Saint-Jean, la Très-Pure-Conception, l’Immaculée-Conception, le Saint-Constant, le Saint-Nicolas.

L’historien de Marseille, Fabre, écrivant en 1829, quand la tradition était encore toute vive, note avec colère ce caractère royaliste du mouvement marseillais ; et son témoignage est d’autant plus remarquable qu’il déteste la Montagne, qu’il n’aime pas la Convention. Il aurait voulu une insurrection marseillaise, mais sous l’inspiration et la conduite de la Gironde.

« Les sections, en se levant, ne suivirent que l’impulsion secrète des royalistes ; pourtant, elles crurent prudent de ne pas jeter le masque, et toujours elles agirent au nom de la République une et indivisible. Au fond, leurs meneurs, sans consistance, sans vues administratives, et sans bonne foi politique, détestaient autant la Gironde que la Montagne, autant Barbaroux que Granet. Ils ne pouvaient rien produire de grand et de généreux dans cette fausse situation, et ils avaient tout ce qu’il fallait pour tout gâter : misérables, qui, au lieu de prêter franchement une utile assistance à la Gironde opprimée, ne s’armèrent que pour une cause privée de chaleur et de fécondité. »

Puérile est la colère de Fabre ; pourquoi s’irriter contre les royalistes de Marseille ? Ils jouent leur jeu en affectant d’abord de reprendre simplement les griefs de la Gironde, pour écraser ensuite la Gironde elle-même. Les vrais coupables, ce sont ceux des révolutionnaires qui consentent à être dupes, qui fournissent eux-mêmes à la contre-révolution le masque dont elle a besoin. La Convention, dans sa séance du 6 mai, entendit lecture d’une communication des sections de Marseille, datée du 1er mai :

« Citoyen président, toutes les sections de Marseille ne formant qu’un peuple de frères, s’occupent, en ce moment, de rédiger une adresse à la Convention nationale et de lui envoyer des commissaires pour la présenter. Ils feront à la Convention le tableau fidèle de la situation de cette grande cité : elle y verra quels sont ses principes, ses sentiments, ses vœux. Jusqu’alors la Convention trouvera équitable, sans doute, de se prémunir contre toutes les déclamations que la calomnie pourrait vomir contre nous ; nos vertus républicaines sauront la confondre, et nos détracteurs n’obtiendront que la honte qui leur est si bien due.

« Tous les Marseillais ont juré de soutenir la République une et indivisible, fondée sur la liberté, l’égalité, et l’observation rigoureuse des lois. Ils en renouvellent le serment entre les mains des représentants de la nation. »

C’était bien, en effet, le masque républicain et révolutionnaire. Comme gage de leurs sentiments, les fourbes reproduisaient une circulaire de la municipalité de Marseille aux municipalités de la République :

« Le bruit se répand dans cette ville, citoyens collègues, que des émissaires parcourent ce département et même les départements voisins pour accréditer la fausse nouvelle que Marseille est dans un état de contre-révolution, que les vrais patriotes y sont vexés, et par une suite de leur méchanceté ils ajoutent que le sang y a coulé. Ils insinuent aux habitants des lieux qu’ils parcourent qu’il faut marcher sur Marseille, tomber sur les sections assemblées en permanence et délivrer les patriotes opprimés. Comme les habitants de votre commune pourraient être induits en erreur par ces suggestions perfides et calomnieuses et se porter à des démarches illégales et inconsidérées, nous avons cru de notre devoir d’en prévenir les effets parce qu’ils tourneraient au détriment de la chose publique. Le vœu constant et bien prononcé des Marseillais est de soutenir la liberté et l’égalité, de protéger les personnes et les propriétés, et de maintenir de toutes leurs forces l’unité et l’indivisibilité de la République. Défiez-vous donc, citoyens collègues, de tous ceux qui, sous le voile du patriotisme et le caractère de commissaires marseillais qu’ils usurpent, chercheraient à insinuer dans l’esprit de nos concitoyens des avis contraires. »

Il s’agissait, avant tout, d’endormir les patriotes du Midi et la Convention elle-même. Pourtant, rien qu’à la façon dont la municipalité marseillaise glorifiait les sections comme le vrai pouvoir souverain, il était visible qu’elle était prête à entrer en lutte, avec le concours de ces sections royalistes, contre la Convention elle-même.

« Les complots de nos ennemis intérieurs sont déjoués, les intrigants et les agitateurs sont connus ! Le peuple marseillais s’est levé tout entier. Les sections sont en permanence, et la voix du souverain s’est fait entendre. Citoyens, vos magistrats ont juré de mourir à leur poste pour maintenir votre souveraineté et faire respecter les propriétés ; mais tandis que les sections s’occupent avec énergie du bien public, la calomnie répand au dehors qu’elles sont en pleine contre-révolution. Citoyens, vous sentez toute l’horreur d’un tel mensonge ; vos magistrats les regardent, au contraire, comme des boulevards terribles contre lesquels viendront se briser tous les efforts des malveillants ; c’est sur les bases de ces colonnes inébranlables que reposera la République une et indivisible. »

C’était signé des officiers municipaux et du substitut du procureur de la Commune de Marseille, c’est-à-dire de cette municipalité qui avait consenti à livrer aux sections Mouraille, le maire, et Seytre procureur.

La Convention fit bon accueil à cette adresse, et quand Limon demanda qu’elle fût insérée au procès-verbal, nul ne se leva pour protester. Les Montagnards craignaient, s’ils dénonçaient un mouvement contre-révolutionnaire à Marseille, de décourager Paris. Nous avons vu Robespierre rassurer à cet égard les Jacobins. Et les Girondins, qui comptaient s’appuyer sur ce mouvement, se gardaient bien de signaler le mélange royaliste qui le faussait ; c’était, selon eux, la protestation pure de la liberté et de l’ordre contre l’oppression et l’anarchie. Ils commentaient favorablement dans leurs journaux les nouvelles de Marseille. Le Patriote français du 6 mai écrit :

« Le peu de lettres arrivées de Marseille (car là, comme ailleurs, on décachète et on intercepte), le peu de lettres confirme la nouvelle de la révolution arrivée dans cette ville ; mais ce qui ne se confirme pas, heureusement, c’est l’effusion du sang dont nous avons parlé. Il paraît que l’arrivée de la famille d’Orléans et la découverte du complot de ce parti ont ouvert les yeux des Marseillais, et fait voir quels étaient les vrais républicains. Aussi les meneurs du club de Marseille se plaignent-ils de la gaucherie de la Montagne, de leur avoir envoyé la famille d’Orléans. »

Donc, si Marseille se soulève, c’est, contre la Montagne dont elle commence à apercevoir les attaches royalistes au duc d’Orléans, et si les royalistes des sections se proclament souverains, c’est pour mieux défendre la République. Le 7 mai, le Patriote français triomphe de l’adresse lue la veille :

« Une lettre officielle de Marseille vient enfin de tirer les esprits de la cruelle incertitude où ils étaient sur cette ville. L’anarchie y est complètement abattue, l’ordre et les lois y triomphent ; tel est le texte d’une lettre écrite par le procureur de la Commune au nom de toutes les sections. C’est à partir de ce jour, assurent-elles, que Marseille est réellement acquis à la République une et indivisible… Puissent le petit nombre de villes où domine encore le maratisme imiter cet exemple, et l’on pourrait espérer le retour de l’ordre et de la prospérité.

« Cette nouvelle, que la Montagne a entendue avec abattement, l’aura bien plus consternée quand elle apprendra que plusieurs des fauteurs de l’anarchie sont maintenant arrêtés, et qu’on espère tirer la révélation d’un complot tramé ailleurs et dont la ramification s’étendait jusqu’à Marseille. »

Vraiment, les Girondins ne soupçonnent-ils à aucun degré que ce zèle révolutionnaire des sections de Marseille n’est qu’un masque ? Les 12 et 13 mai, ils s’engagent à fond, à la tribune et dans leurs journaux, pour le mouvement marseillais.

« Moyse Bayle et Boisset, dit le Patriote français, dans son compte rendu de la séance du 12, furieux d’avoir vu leurs projets anarchiques déjoués par le courage et le patriotisme des véritables Marseillais, ont fulminé contre eux un arrêté terrible qu’ils envoient à la Convention, avec les plus viles calomnies contre une ville qu’ils flagornaient si indignement peu de jours auparavant. Cet arrêté prononçait : 1° la cassation d’un tribunal populaire établi à Marseille, tribunal qui n’a jamais jugé à mort, et que Bayle lui-même avait beaucoup vanté ; 2° la suppression du comité central des sections, comité qui a sauvé le midi de la France en le délivrant du despotisme funeste du club de Marseille ; 3° la poursuite des commissaires marseillais qui n’ont jamais prêché que le retour de l’ordre et des lois, tandis que d’autres commissaires prêchaient impunément le pillage et le meurtre.

« Cet arrêté était si calomnieux, si difficile à justifier que les anarchistes eux-mêmes n’ont osé en demander l’application ; ils voulaient qu’on le renvoyât au Comité de salut public. Mais Barbaroux a fait percer la vérité au milieu des cris et du tumulte ; il a accusé les commissaires d’avoir voulu plonger Marseille dans l’anarchie et y exciter une insurrection. Il pose en fait que c’est la classe peu fortunée elle-même qui s’est jointe aux propriétaires pour déjouer la conspiration. À Marseille, c’est un garçon menuisier qui a rappelé les commissaires au respect des propriétés. À Aix, un ouvrier employé à la réparation des chemins leur a tenu le même langage. Barbaroux conclut au rappel des commissaires et à la suspension de leur arrêté.

« Guadel a caractérisé, avec une ironie déchirante, l’espèce de contre-révolution dont les commissaires accusent Marseille. C’est la contre-révolution de l’égalité contre le despotisme de quelques brigands, des lois contre la violence arbitraire, de l’ordre contre l’anarchie. « Oh ! l’heureuse contre-révolution s’est écrié Guadet, c’est la même qui en 1789 fit sortir la philosophie et les lumières des ténèbres et de la barbarie où le despotisme les avait plongées ; c’est la même qui a fait triompher la liberté des efforts de la tyrannie. » Guadet a appuyé les conclusions de Barbaroux. »

Quel triste aveuglement ! ou plutôt, puisque la Gironde se proposait surtout d’accabler le parti de la Montagne, quelle triste nécessité ! Elle acceptait de couvrir de beaux mots républicains un mouvement profond de réaction royaliste et de contre-révolution. Sans doute elle réussissait à se tromper elle-même. Elle ne voulait pas s’avouer que ses alliés étaient des ennemis de la République et de la Révolution. Le réveil sera terrible quand la Gironde sera obligée de se prononcer pour le royalisme brusquement déclaré, ou de reconnaître qu’elle avait encouragé à son insu la contre-révolution.

Chose frappante ! Le souci qu’ont les Girondins de se réclamer du peuple pauvre, de montrer, que dans le mouvement marseillais, les ouvriers, menuisiers, casseurs de pierre, sont au premier rang, répond à la tactique de la contre-révolution vendéenne qui, elle aussi, prétendait être d’origine populaire. Et par quelle étrange et coupable complaisance ces « hommes d’ordre » font ici l’apologie d’un tribunal populaire marseillais qui était l’instrument tout préparé des violences sanglantes contre les premiers et plus fervents amis de la Révolution ! Il est vrai que le Patriote français manifeste en ce point un peu d’embarras :

« Marseille, rendue à la liberté et à l’ordre, doit renoncer à ce tribunal, elle ne doit pas emprunter à l’anarchie ses moyens odieux ; elle ne doit reconnaître de tribunaux que ceux que la loi avoue. Marseillais, la loi, la loi, c’est là, le but de nos efforts, c’est là notre point de ralliement. »

Ici, une secrète inquiétude se fait jour tout de même. Ducos, dans la Chronique de Paris du 15 mars, élude les difficultés par de vagues déclarations conciliantes. Il dit, résumant et commentant la lettre des commissaires :

« Tout à coup les sections ont exercé la souveraineté ; elles ont créé un tribunal populaire, et, chose étrange, les autorités constituées ne se sont pas opposées à ces actes de fédéralisme.

« Mais si les autorités constituées et les citoyens sont ainsi d’accord, quel que soit l’objet de leur union, son effet nécessaire du moins est le maintien de l’ordre ; comment se fait-il donc que l’ordre soit troublé ?

« Les commissaires expliqueront cette apparente contradiction…

« Cette affaire, quelle qu’en soit l’issue, ne présente que des espérances et des motifs de sécurité ; c’est le retour de l’ordre légal que réclament les commissaires ; c’est pour le retour de l’ordre légal que les sections et les corps constitués de Marseille se sont agités. Avec un tel concert d’intentions, tous ces amis des lois finiront par s’entendre. »

Est-ce désinvolture et ironie ou candeur ? Ducos n’oublie qu’une chose, c’est que les autorités constituées et les sections n’ont été d’accord qu’après la mutilation des autorités constituées ; il oublie que les sections ont commencé à marquer leur force contre-révolutionnaire en frappant Mouraille et Seytre, et pendant qu’il concilie ou qu’il raille, le feu de la guerre civile et de la contre-révolution éclate dans tout le Midi.

De Nantes, où il semblait que tous les cœurs révolutionnaires auraient dû être unis contre le péril immédiat, contre le fanatisme rétrograde de l’Ouest soulevé, montait comme un tocsin de guerre contre la Montagne.

« Les républicains formant le conseil général de la Commune et la Société populaire de Nantes » envoyaient à la Convention, dans les premiers jours de mai, une adresse si violente, ils dénonçaient l’action de la Montagne, de la Commune et des sections de Paris en termes si offensants, si flétrissants, que ce manifeste aurait pu servir d’apologie aux révoltés de l’Ouest. Tout n’était-il pas permis pour se libérer d’une Révolution qui, selon ses partisans déclarés, était toute dégouttante de sang et de crimes, toute chargée de rapines, souillée de vice et de boue ?

« Citoyens législateurs, on ose nous présenter, au nom de quelques sections de la Commune de Paris, une adresse séditieuse (l’adresse contre les vingt-deux). À la lecture de cet insolent manifeste, rédigé peut-être dans le camp de Cobourg ou de Dumouriez, nous n’avons pu contenir les mouvements de notre indignation ; nous avons mesuré toute l’étendue des dangers que courent ici la sûreté personnelle de nos mandataires et la souveraineté nationale. Nous venons vous offrir des défenseurs ; nous venons réclamer pour la Commune de Nantes toute entière l’initiative de la vengeance ; parce qu’instruits à l’école du malheur, éclairés sur la source des dévastations qui nous environnent, nous ne pouvons plus douter que la guerre civile allumée dans nos campagnes ne nous vienne de ceux-là mêmes qui ont provoqué l’adresse, de ceux-là mêmes qui en achètent ou en extorquent les signatures dans les carrefours et les tréteaux de Paris.

« Des hommes perdus de mœurs et de débauches, des scélérats couverts de sang et de crimes, usurpent ici les droits du peuple français, attentent à sa souveraineté, insultent à sa représentation, proscrivent au gré de leurs fureurs ses plus incorruptibles députés, travaillent sans relâche à dissoudre la Convention nationale, et, sous la forme insidieuse d’une pétition, viennent proclamer à votre barre le plus noir projet qui jamais ait menacé le salut de la République…

Vous l’avez vu, citoyens législateurs, vos ennemis et les nôtres ne sont pas intimidés par un décret de censure, leur audace s’accroît avec votre longanimité, vous êtes encore sous les poignards d’une faction implacable, et les conjurés marquent ici leurs victimes comme si vous aviez légalisé leurs complots.

« C’est cependant sur vous que reposent en ce moment les dernières espérances de notre malheureuse patrie ; un jour encore, une heure peut-être, et les monstres auront consommé leur attentat ! Que tardez-vous ? n’est-il pas temps de conjurer l’orage et de faire rentrer dans la poussière les lâches complices de Catilina ? Le glaive de la loi n’est-il plus dans vos mains ? La souveraineté nationale réside-t-elle dans les conventicules de la Commune de Paris, et ses délirantes sections sont-elles des puissances dont la ligue ait de quoi vous effrayer ?

« Ah ! s’il le faut, citoyens législateurs, si cette immense cité ne renferme plus que des factieux qui vous outragent, ou des citoyens timides incapables de vous défendre ; si vous ne pouvez enfin qu’à ce prix nous donner un gouvernement protecteur, sortez avec nous, sortez de cette enceinte où l’on n’a pas respecté nos représentants ; sortez de cette ville rebelle où la vertu n’a trouvé que des persécuteurs ; abandonnez à son opprobre et à ses remords une municipalité coupable où la licence et l’anarchie semblent avoir établi leur abominable conclave.

« Et nous aussi, nous sommes armés de l’opinion publique de tous les départements de l’Empire ; et nous aussi, nous ferons répéter à la France entière le cri de notre indignation ; et nous aussi, nous indiquerons les attentats et les noms de leurs coupables auteurs.

« Les crimes de ces hommes sont connus, nous en portons, hélas ! dans nos biens et dans nos personnes les témoignages irréfragables. Depuis qu’ils ont dilapidé le revenu public, ils n’ont élevé que leurs parents et leurs créatures à toutes les places lucratives ; depuis que vous leur avez demandé des comptes, ils n’ont répondu que par des calomnies ; depuis que vous avez proclamé la République, ils n’ont encensé que des dictateurs ; depuis que nous avons un code pénal et des jurés, ils n’ont cessé de provoquer l’assassinat et le pillage. Marat, leur chef et leur idole, a recueilli les débris d’un trône abattu pour y placer d’Orléans, et l’usurpateur, plus heureux que son parent, a trouvé des ministres dociles dans une société qui depuis longtemps a prostitué sa tribune au panégyrique de tous les hommes corrompus.

« Ils ont massacré dans les prisons des milliers de victimes ; ils ont volé des millions au garde-meuble ; ils ont stipendié des bourreaux pour venir nous égorger dans nos villes ; ils ont député vers nous des apôtres de révolte et de brigandage ; ils ont inondé nos provinces de leurs insolents proconsuls ; ils ont enrôlé leurs émissaires dans nos phalanges républicaines pour y semer le découragement et l’indiscipline… ils ont présenté à l’Europe comme une divinité nouvelle le calomniateur éternel de tous les talents et de toutes les vertus ; ils ont préconisé Danton et Lacroix, l’un ministre prévaricateur qui n’a rendu aucun compte, tous deux modernes Verrès, engraissés du sang et des trésors des Belges.

Boissy d’Anglas.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Aujourd’hui même encore nous les voyons élever Léonard Bourdon à côté de Lepelletier (Bourdon avait été l’objet, à Orléans, d’une agression assez insignifiante en effet et dont il avait fait grand tapage) et demandent effrontément les honneurs de l’apothéose pour un crapuleux qui se blesse en tombant sur son fumier. »

C’est d’une violence et d’une grossièreté inouïes. Certes, si les républicains nantais avaient été tous pénétrés de cette haine contre la Montagne et contre Paris, comment auraient-ils pu résister aux Vendéens ? À en croire ce manifeste, ce n’est pas contre l’Ouest, c’est contre Paris qu’ils veulent marcher. Mais ce manifeste même ne fait-il point les affaires des insurgés de l’Ouest ? Ne suffirait-il point de le répandre pour justifier et étendre l’insurrection ? S’il est vrai que la Révolution a été confisquée par des scélérats, des assassins, des voleurs, des crapuleux, dégouttants de sang et de fumier, il faut balayer la Révolution pour balayer cette ordure.

Aussi les révolutionnaires clairvoyants et fermes s’indignaient-ils partout contre ce factum. La municipalité de Bordeaux l’ayant fait réimprimer, il y eut jusque dans le département de la Gironde un mouvement de dégoût. Garrau le constate dans une lettre d’Agen du 16 mai :

« Il en a été de même de la pétition des Nantais dont la municipalité de Bordeaux a ordonné très sagement la réimpression. On n’a pu voir sans indignation cette phrase, dégoûtante (et il cite la phrase sur Léonard Bourdon). Il semble, citoyens nos collègues, que celui qui a rédigé cette pétition de la Commune de Nantes est le même qui, l’année dernière, après la journée du 20 juin, rédigea cette fameuse adresse de la même ville en faveur du roi ; même style, mêmes déclamations contre Paris, contre la Montagne ; mêmes menaces. Les royalistes d’alors seraient-ils les républicains d’aujourd’hui ? »

Ce qui est grave, ce qui montre bien qu’il était temps d’en finir avec la Gironde, c’est que même des hommes comme Mercier du Rocher, démocrates véhéments et qui avaient marqué jusque-là peu de sympathie aux hésitations girondines, commençaient à s’abandonner à leur tour à l’esprit de dénigrement et de critique. À cette heure décisive et tragique, qu’importaient les fautes de détail de la Révolution ? Qu’importaient les choix hasardeux faits par le nouveau ministre de la guerre, Bouchotte ? Il y avait à coup sûr des éléments troubles dans le flot révolutionnaire que Paris poussait vers l’Ouest ; mais avait-on le temps d’étudier les hommes et d’épurer tous les choix ?

C’étaient des hommes nouveaux, souvent généreux et sincères, quelquefois tarés, qui surgissaient. C’était l’ancien soldat et ouvrier orfèvre Rossignol, un des « vainqueurs de la Bastille », brave homme et assez modeste, mais peu préparé à des commandements difficiles, et qui débutait en Vendée comme lieutenant-colonel. C’était Momoro, nommé « commissaire du pouvoir exécutif en Vendée », et qui revenait investi de le puissance révolutionnaire dans cet Ouest où ses prédications agraires avaient, quelques mois auparavant, jeté l’épouvante. C’était le dramaturge Ronsin, qui avait fait jouer en 1791, sur le théâtre Molière, rue Saint-Martin, une pièce assez correcte et plate, intitulée la Ligue des fanatiques et des tyrans, et qui maintenant, adjoint à la guerre de Bouchotte, était chargé, par une commission extraordinaire du 9 mai, « à Tours et partout où sa présence serait nécessaire, de s’occuper sans relâche de fournir à l’armée des côtes de la Rochelle l’équipement, les subsistances, les charrois, tout le matériel de guerre dont le besoin était urgent. »

Il était désigné pour ce rôle par la campagne vigoureuse qu’il avait menée au ministère de la guerre contre les grands fournisseurs et spéculateurs. Malus et d’Espagnac. Ronsin avait pour principal auxiliaire son confrère en art dramatique, le général Parein, un des « Enragés », un des trente commissaires envoyés après le 10 août dans les seize départements autour de Paris. Les agents les plus importants de Ronsin et de Parein étaient deux acteurs : Guillaume-Antoine Nourry, dit Roselli, puis Grammont, sociétaire de la Comédie-Française où il avait débuté en 1779, dans le rôle de Tancrède, et Louis-Armand Robert. Celui-ci était originaire de Tours et il y revenait avec un éclat triomphal. C’était un peu comme une invasion de théâtre.

Certes, il y avait en tous ces hommes bien des forces saines. Ils avaient, ou au 14 juillet, ou au 10 août, risqué leur vie pour la liberté. Ils avaient travaillé dans les bureaux, en ce pêle-mêle un peu étrange, mais vivant et ardent, du ministère de Pache. Et plus tard, les hommes de guerre les plus sérieux, les plus estimés, comme les Mayençais, Vimeux et Beaupuy, certifieront que Parein était « un brave et loyal républicain, dans les principes révolutionnaires, et qu’il connaissait parfaitement son état, l’ayant rempli avec justice et équité. » Mais ils avaient tous ou presque tous des habitudes tapageuses et une sorte de faste théâtral. Ils avaient une liberté d’allures et une facilité de mœurs qui contrastaient un peu fortement, pour la province, avec l’austérité de leurs maximes, et tout d’abord ils scandalisèrent Mercier du Rocher, qui naguère, dans ses entrevues avec le Comité de défense générale, ne se louait guère que de Marat, et qui se laisse aller maintenant à tenir, contre tous ces délégués, commissaires et aides de camp tumultueux et hasardeux, un langage presque aussi âpre que celui de l’adresse des Nantais :

« À Saumur, dit-il, les rues étaient presque couvertes d’aides de camp qui traînaient de grands sabres et portaient de longues moustaches, des commissaires du pouvoir exécutif qui prêchaient l’anarchie et la loi agraire, le meurtre et l’assassinat : Saint-Félix, Momoro, Ronsin, Hazard, qui avaient été chassés de la Soociété des Jacobins en 1790, étaient de ce nombre. Il semblait que tous les roués de Paris se fussent donné rendez-vous dans ces malheureuses provinces pour y attiser la guerre civile et en dépouiller les habitants.

« Ce spectacle m’effraya ; mais je n’avais encore vu qu’un coin de ce hideux tableau. Tuncq, que j’avais connu pour la première fois à Tours et auprès du général Menou, à Angers, dans les premiers jours d’avril, Tuncq qui, dans la première entrevue que j’avais eue avec lui, s’était nommé « le Santerre du 10 août », en déprimant tous les généraux, cherchait à avoir du service dans cette armée. Il faisait la cour à tout le monde. Il n’y avait que Carra qu’il n’abordait pas. Ce dernier prétendait qu’il lui avait escroqué 20 000 livres. Tuncq pouvait bien être un escroc ; je sais qu’il acheta de très beaux chevaux, qu’il n’a jamais payés, ce qui, dans la langue des pillards, était prendre les choses au maximum dans la Vendée.

« Tuncq avait été aide de camp de Voyer d’Argenson ; plat valet de ce seigneur, c’est par son aide qu’il avait obtenu la croix de Saint-Louis. Il s’était ensuite jeté dans les tripots du Palais-Royal, qualifié de baron de Tunk. Il avait abandonné sa baronnie depuis la suppression des titres de noblesse, et avoua dans la suite qu’il était fils d’un pauvre tisserand de la basse Bretagne. Il était à la fois, bas, flatteur, lâche et insolent. Il aimait extrêmement le vice et les femmes…

« J’étais avec Carra lorsqu’il reçut la lettre de Sandoz qui annonçait la bonne nouvelle (de la défaite des brigands à Fontenay, le 16 mai). Il m’invita à souper avec lui, il était logé dans une très belle maison près le Pont-Neuf ; il avait deux sentinelles à sa porte. Julien (de Toulouse), Dandenac et Bourbotte, le beau-frère de Carra, le poète Roussel, étaient de ce souper. Je m’étais aperçu plus d’une fois, à Paris, à Tours et ailleurs, qu’il régnait une extrême division entre les représentants du peuple. J’avais été témoin, deux jours avant, d’une querelle qui s’éleva entre Goupilleau et Carra au sujet de la nomination d’un apothicaire de l’armée. Je les avais entendus se traiter mutuellement de roué, d’intrigant ; j’avais entendu Goupilleau nommer Carra « vieille machine détraquée ». Je savais que les représentants du peuple se qualifiaient les uns et les autres du titre de « scélérat » et sans beaucoup de façons. Je gardai le silence pendant une grande partie du souper. Je le rompis lorsque j’entendis Bourbotte dire qu’il réduirait bien ceux qui contrariaient leurs opérations à la Convention nationale, et qu’il avait juré la mort de tous ces gens-là.

« — Il vaudrait bien mieux, lui dis-je, que la paix régnât parmi nos représentants ; elle serait le présage du bonheur des Français.

« Julien appuya fortement l’opinion de son collègue et renchérit sur ce qu’il avait dit. Je lui répondis qu’il n’y avait rien de plus respectable qu’une assemblée d’hommes libres, destinés à donner des lois à leur patrie. J’ajoutai que des législateurs devaient avoir le cœur brûlant et la tête froide.

« — Cela est impossible, répondit Bourbotte, quand on discute d’aussi grands intérêts.

« — Et tous les décrets de la Convention nationale n’ont-ils pas pour objet le bonheur du peuple ? reprit fièrement Julien. L’Assemblée Constituante n’a-t-elle pas donné l’exemple des débats les plus orageux, des scènes les plus révoltantes ?

« — Cela est vrai, répondis-je, mais ces scènes n’étaient que passagères, et elle savait se faire respecter des tribunes. Je crois bien que la Convention nationale n’a en vue que la liberté et le bonheur des Français ; mais je voudrais vous demander pourquoi, après avoir reconnu ce principe avoué de tous les publicistes, qu’il n’y a point de Constitution sans la sanction du peuple, elle a porté la peine de mort contre quiconque proposerait un autre gouvernement que le républicain. Il ne fallait pas reconnaître ce principe, ou ne pas rendre le décret du 4 décembre.

« — C’est-à-dire que vous voudriez voter pour un roi, me dit Julien.

« — Moi, voter pour un roi ! J’aimerais mieux mourir que devenir l’esclave de qui que ce soit. J’étais républicain avant toi, Julien.

« — Toi, dit-il, tu n’étais qu’un marmot, que j’étais républicain.

« — Non, non, répondis-je fièrement, j’ai passé ma vie dans les forêts, je songeais à la République quand Julien ne s’occupait que de ses intérêts. Les républicains ne voyagent pas dans de superbes berlines à six chevaux.

« — Tu es un aristocrate, il n’y a qu’un aristocrate qui puisse parler ainsi. »

« L’événement a prouvé qui de Julien ou de moi avait raison.

« Quant à Bourbotte, il rendit plus de justice à mon opinion. Il reconnut que je parlais en publiciste plutôt qu’en mauvais citoyen. Il prit des informations sur mon civisme, et il apprit que j’étais un chaud patriote. Pendant cette discussion. Carra cherchait à concilier les opinions, il avait été frappé d’entendre Julien s’écrier que la minorité devrait faire la loi partout. Quant à Dandenac, il ne disait rien…

« À Tours… je m’adressai à Tallien, je ne fus pas plus satisfait. Je logeais au même hôtel que lui ; nous mangions quelquefois ensemble. Nous parlions des affaires publiques. La conduite de Pétion et de Brissot était souvent l’objet de nos conversations. Je m’étonnais qu’ils eussent changé de principes et je disais : leurs idées politiques ont changé, et ils sont devenus aristocrates, et Tallien me dit, à cette occasion, qu’une femme de Paris lui avait prédit qu’un jour il serait aussi aristocrate, que sa réputation de patriotisme l’abandonnerait, comme elle avait abandonné Pétion, Brissot, Gensonné et autres. « Je ne crois point à cette prédiction », ajouta-t-il… Il avait une grande prépondérance dans ce pays ; son père en était sorti, il avait été cuisinier dans une maison de financier des environs qui était devenu noble en échangeant une partie de ses rapines contre des parchemins. Il était sans cesse entouré de belles dames, qui réclamaient, les unes la liberté de leurs pères, les autres, celle de leurs maris. Le représentant était sévère et doux tout ensemble. Il se conduisait de manière à satisfaire tout le monde et à entretenir la paix. Il parlait au peuple avec beaucoup d’énergie, il allait aux messes constitutionnelles des environs, montait en chaire et prêchait les principes de la Révolution et de la religion. Ces bons Tourangeaux étaient si enchantés de son éloquence, qu’ils confondaient dans leurs délicieuses exclamations, la Constitution, la religion et le représentant Tallien. Dans d’autres contrées, d’autres représentants prêchaient l’athéisme, et le renversement des autels et des temples. Chacun d’eux agissait comme il était affecté, en vertu du pouvoir illimité dont il était revêtu…

« … J’avais été indigné de voir les rues de Saumur couvertes d’aides de camp, de généraux escrocs et autres gens de cette espèce. Le nombre de ces hommes corrompus, de ces suppôts de mauvais lieux, était bien plus considérable, à Tours ; il augmentait tous les jours, à mesure que les bataillons de Paris débarquaient. Je voyais des histrions transformés en généraux, des joueurs de gobelets, des escamoteurs traînant après eux les catins les plus dégoûtantes occuper des grades dans l’armée, ou des emplois dans les vivres, les fourrages ou les charrois, et ces insectes corrupteurs avaient encore l’insolence de se dire républicains. Je voyais des troupes légères à cheval, composées de lâches déserteurs prussiens et autrichiens, qui avaient profité du décret bien impolitique de la Convention nationale, qui accordait cent livres de pension à ces coquins, et la facilité de s’enrôler avec les Français. Les traîtres se vendent toujours à celui qui les paye le plus cher ; ils n’aimaient pas notre papier monnaie ; ils passèrent parmi les rebelles qui leur faisaient des offres en numéraire, ou se livrèrent, en restant au milieu de nous, au brigandage le plus affreux. C’est ainsi, me disais-je douloureusement, qu’on environne la statue de la liberté ! On veut défendre la République avec des hommes choisis comme ceux qu’avait ramassés Catilina pour la destruction de sa patrie ! »

Ainsi, Mercier du Rocher était tout ensemble opposé à la politique girondine et dégoûté de ce qu’on appellera bientôt « l’hébertisme ». Par là, ses idées sont voisines de celles de Robespierre, sauf qu’il est plus sévère que ne le sera Robespierre pour les officiers ultra-patriotes et hébertistes de l’armée de l’Ouest.

Mais qui ne voit que pour arriver à réprimer ou à contrôler efficacement ces éléments un peu troubles, il fallait agir à plein dans le sens de la Révolution ? La destruction de la Gironde était donc, à tous les points de vue, une nécessité préalable. Dans l’état des esprits en province, la France aurait bien vite glissé au royalisme et à la contre-révolution, si Paris n’avait pas brisé toutes les forces incertaines et malveillantes.

Supposez que, à Paris même, la Gironde l’emporte sur la Commune. Supposez que les sections parisiennes adoptent la politique des sections lyonnaises, des sections marseillaises et de la municipalité nantaise. La Révolution eût engagé partout la lutte contre ses énergies les plus véhémentes. Elle eût désavoué et flétri les conséquences extrêmes des vastes mouvements populaires, et par là refoulé l’élan du peuple. Elle eût été obligée, pour justifier les mesures violentes contre les Montagnards, contre les révolutionnaires exaltés, de reproduire contre eux et de consacrer, en quelque sorte officiellement, les calomnies des libelles girondins contre les hommes les plus agissants de la Révolution. Elle eût servi par là la propagande royaliste et contre-révolutionnaire. Et bientôt, toute flamme éteinte, tout ressort brisé, elle eût été livrée à l’ennemi. À ce moment, c’est bien Paris, cœur de la nation, qui « portait la destinée ».

Les Girondins annoncent, dès les premiers jours de mai, que leur plan d’attaque est tout prêt. C’est sans doute celui que Guadet va découvrir à la Convention : briser les autorités constituées de Paris, mater les sections et, si Paris se soulève, écraser l’insurrection au moyen des forces bourgeoises mobilisées ou se retirer à Bourges et faire appel à la France. À la Montagne et à la Commune, les plus ardents voulaient prendre l’offensive et devancer la Gironde. Le jeune Lyonnais Leclerc, qui était revenu des Îles aux premiers jours de la Révolution et qui avait une ardeur extrême, se plaignait des lenteurs et des hésitations des révolutionnaires.

Le procès-verbal de la Commune de Paris, du 16 mai, dit : « Le Clerc, député de Lyon, qui s’est présenté à une précédente séance pour faire part de la demande formée par ce département d’un tribunal révolutionnaire, se présente de nouveau à la tribune, et se plaint de la manière dont l’ont traité les journalistes. Il donne des explications sur ce qu’il a déjà dit au Conseil.

« Il annonce que, malgré les commissaires que lui avait donnés le Conseil, il n’a pas cru, en la disposition des esprits, de voir se présenter à la Convention. Il ajoute qu’on a le projet d’égorger les patriotes, et se plaint de la faiblesse de quelques Montagnards. Il se résume en disant qu’il n’y a qu’un moyen de sauver la République : il faut que le peuple se fasse justice, pour que la justice habite toujours au milieu du peuple et qu’il ne se trompe jamais. »

Cette allusion à « la faiblesse de quelques Montagnards » visait Robespierre. Celui-ci, toujours fidèle à son plan, qui était de discréditer à fond la Gironde sans entamer la Convention, commençait à être débordé. De son discours du 15 mai, le peuple avait retenu et approuvé les propositions les plus hardies et les plus nettes, notamment la création d’une armée révolutionnaire de sans-culottes soldés ; mais il désapprouvait sa tactique temporisatrice. Robespierre commençait à être débordé. Dans la séance du 17 mai aux Jacobins, dont le pâle procès-verbal recueilli par M. Aulard ne peut donner qu’une idée bien effacée, les deux courants se heurtèrent : l’action légale et l’action insurrectionnelle. L’observateur Dulard a fort bien traduit les sentiments variés des Jacobins à cette date, la force croissante de la politique de violence.

« J’assistai hier soir, dit-il dans son rapport du 18 mai, à la séance des Jacobins, et j’y trouvai, comme partout, à l’ordre du jour, l’insurrection instantanée, les moyens de diminuer les forces de la Convention, et d’accroître celles de la faction, la coalition.

« Comme je n’avais pour le moment ni écriteau, ni crayon, je n’ai pas pu retenir tout ce que j’ai remarqué voici néanmoins quelques traits de ceux qui m’ont le plus frappé.

« J’arrive à 6 heures. Une population considérable remplissait les tribunes. Assis au milieu de l’une des tribunes qui sont aux extrémités les plus éloignées de la salle, je me tourne à droite et à gauche ; partout j’entends des motions. Elles portent toutes sur des inculpations contre les noirs de la Convention, contre les ministres, etc. : Ils ont manigancé la perte de la France ; ils font tout ce qui est contraire au peuple ; il faut que le peuple se lève encore, qu’il fasse comme le 10 août ; pourquoi ne sonne-t-on pas le tocsin, et ne fait-on pas tirer le canon d’alarme ? Robespierre a, l’un des premiers, mis le doigt dessus ; il a dit que lorsque le peuple était dans l’oppression, c’était à lui à se faire justice, et que son ressentiment devait lui dicter sa conduite. Que n’a-il achevé le mot ? nous étions tous prêts à courir. Encore aujourd’hui ils ont délibéré pendant quatre heures sur une affaire particulière. Les noirs veulent sauver un contre-révolutionnaire. Le président a été obligé de se couvrir quatre fois. Est-ce ainsi qu’ils consument le temps ? qu’ils entendent manger l’argent de la nation ? L’un de ces scélérats a dit qu’heureusement les troupes de la Vendée (les révoltés) avançaient contre Paris pour le mettre à la raison. Sont-ce là des propos à tenir ? Ils sont donc d’accord avec les révoltés ?

« Un autre, qui était assis à mon côté, dit : « Ils ont beau faire ; le peuple se sauvera lui-même ; hier soir l’affaire était décidée dans un autre endroit (les Cordeliers), et j’ai vu le moment où nous nous levions tous, mais ça n’ira pas loin. Ici on parle de sagesse, de mesures à prendre comme si dans des circonstances aussi menaçantes il y avait d’autres mesures à garder que de nous lever tous ensemble, d’exterminer les ennemis que nous avons parmi nous. » Celui-là était un malheureux mal couvert, la barbe rouge et longue, qui recueillait des notes.

« On vient nous annoncer que Varlet, que l’excès de son civisme a fait expulser des Jacobins, vient de recevoir un soufflet dans la rue, et qu’un garde national lui a dit : « Vous êtes donc bien lâche, lorsque, ayant un sabre à votre côté, vous ne vengez pas à l’instant l’affront qui vient de vous être fait » — Oh ! répond Varlet, je suis bon patriote, et un bon patriote doit savoir supporter une injure. »

« …Thuriot monte à la tribune et dit que les moyens qui sont réservés au peuple de se faire justice sont grands, sont puissants, mais que pour s’en servir utilement, on ne saurait avoir assez de circonspection, de prudence… (À ces mots, toutes les tribunes sont émues d’indignation. « Et Robespierre commence aussi à nous parler de prudence ! Voilà encore du Robespierre !… Quelques voix crient : « Le canon d’alarme !… Nous ne devons pas nous dissimuler les dangers qui nous menacent…) Thuriot continue ainsi, avec