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La Coopération, ou Les nouvelles associations ouvrières dans la Grande-Bretagne/5

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V

CARACTÈRE GÉNÉRAL DES ENTREPRISES COOPÉRATIVES, MODIFICATIONS À INTRODUIRE DANS LEUR CONSTITUTION ET LEUR AVENIR PROBABLE EN ANGLETERRE.


Quelle que soit la formule adoptée par l’avenir, nous avons la confiance que les Coopérateurs anglais se tireront avec honneur du pas difficile où ils sont engagés aujourd’hui. Il est certain que, dès la fin de la crise cotonnière, tous les efforts des ouvriers se porteront sur la création de manufactures à eux appartenant, où la part du travail et du capital sera fort diversement établie. Le peuple n’étant pas le moins du monde porté aux révolutions violentes, le peuple ayant, au rebours de ce que plusieurs ont affecté de croire, une horreur superstitieuse des bouleversements religieux, politiques, économiques et sociaux, il n’est pas probable qu’il profile de la liberté dont il jouit en Angleterre pour faire jamais tort au capital. L’exemple des manufacturiers soi-disant coopérateurs de Rochdale nous prouve surabondamment que, s’il se commet une exagération, elle ne se fera pas en faveur du plus pauvre. Pour convertir le peuple des ouvriers à un système qui fisse au travail une part simplement équitable, il faudra de nouveaux progrès en intelligence et en moralité. À mesure que le peuple se fera capitaliste, il tendra, comme tous les parvenus, à exagérer ses nouveaux droits. Les classes aisées de l’Angleterre n’ont donc aucune appréhension à avoir de ce côté ; si elle sont à se défendre, ce sera seulement contre la ferveur de leurs recrues.

Ces temps sont encore loin. En attendant, une terrible crise, dans laquelle s’engouffre une partie notable de la richesse de la Grande-Bretagne, a suspendu le développement des manufactures coopératives, mais elle n’a point arrêté les progrès des Stores. Les magasins sociétaires se trouvent être une institution bonne en tout temps. Quand le commerce et l’industrie vont bien, les Stores sont un nouvel élément de prospérité, et, en temps de crise, ils sont un moyen de salut.

Leur organisation semble presque parfaite aujourd’hui. Quelques réformateurs cependant s’occupent de déterminer la proportion normale du capital au chiffre d’affaires. Ce n’est pas que l’on ait commis d’imprudences matérielles. Encore une fois, les sociétés n’opérant qu’au comptant ne peuvent faire que des pertes insignifiantes ; mais l’on s’est aperçu, que les associations pouvaient posséder trop de capital, et que des actionnaires pourvus d’un trop grand nombre d’actions poussaient à l’exagération des dividendes. Le scandale occasionné par l’apostasie des ouvriers capitalistes de Rochdale a fait comprendre qu’une entreprise dans laquelle des individus jouissent d’une influence exagérée est bientôt détournée de son but d’intérêt général, pour être désormais exploitée au profil de quelques intérêts particuliers. Supposons que les deux cents actions d’un magasin sociétaire soient réparties entre cent un actionnaires, dont cent ne portant chacun qu’une seule action, et un seul, détenteur de cent actions pour sa part. Ce dernier, ne dépensant pas plus qu’un consommateur moyen, réduit le dividende de ses coactionnaires de 50 %. Mais si des acheteurs du dehors venaient prendre sa place, le dividende serait augmenté de 100 %. Cet exemple vraiment élémentaire prouve une fois de plus que l’enrichissement exagéré d’un seul tend à l’appauvrissement de tous, et que le moralité et l’intérêt bien entendu sont plus étroitement alliés qu’on ne l’imagine généralement.

Avec une organisation aussi simple et efficace, la Coopération avance comme poussée par un élan spontané, elle avance par un mouvement doux, mais irrésistible ; son progrès est continu et accéléré. La création des Pionniers était, par un de ses administrateurs, comparée d’une manière frappante au figuier baniane. Retombant sur le sol, ses branches poussent des racines, deviennent des troncs à leur tour, et s’entourent d’une génération nouvelle de rejetons. L’arbre se fait forêt. La petitesse, et même l’insignifiance de la Coopération, à son origine, n’est comparable qu’à la grandeur des résultats qu’elle a obtenus ou qu’elle doit obtenir. L’Association commence par les individus, c’est pour cela qu’elle est si puissante sur les multitudes ; le mouvement se propage de molécule intégrante en molécule et transforme ainsi la masse. — « La Coopération, disait très-heureusement M. Vansittart Neale, commence par tirer l’individu de la bourbe de la misère, terrain mouvant ; elle l’asseoit ensuite sur un îlot solide, et désormais cet homme est au niveau de ses affaires. Par son entrée dans l’Association, l’ouvrier fait partie d’une compagnie d’assurances mutuelles contre la misère. Jadis il se trouvait en arrière d’une cinquantaine de francs peut-être, aujourd’hui il est en avance d’autant. Sa position a changé du tout au tout ; il a maintenant « quinze jours de vie à son crédit, » comme s’expriment si bien les Anglais. »

Le mouvement qui nous occupe est en pleine période individualiste : il n’a pas encore, à proprement parler, de tendance générale et collective, et le tempérament national s’opposera longtemps à ce qu’il prenne un caractère d’ensemble. Plusieurs Stores coexistent dans une même ville, d’autres sont à quelques kilomètres de là, groupés par dizaines. L’on suppose que ces associations vont immédiatement s’associer entre elles ? — Ce n’est pas en Angleterre que les choses se passent ainsi ! Chaque société attend, au contraire, que tous ses membres se soient mis à jour, puis, dès que l’entreprise est solidement constituée, elle tend, ne serait-ce que par force d’inertie, à conserver sa vie propre, locale et indépendante. Cependant tout excès est un défaut. À la fin, les Coopérateurs ouvrent les yeux à l’évidence, et s’aperçoivent que, par une existence trop isolée, leurs sociétés se font concurrence au lieu de se prêter un mutuel appui. Chacune d’elles trouve son profit à acheter en gros pour revendre en détail ; mais, vis-à-vis de ses fournisseurs, chaque société n’est, comparativement, qu’un acheteur en détail. Pourquoi plusieurs sociétés, en réunissant tous leurs achats en gros en une seule commande quintuple, décuple ou centuple, n’ajouteraient-elles pas le bénéfice du gros sur gros au bénéfice du détail sur gros. En décembre 1860, M. W. Cockshaw, un homme de sens, s’exprimait ainsi :

Je ne vois pas pourquoi des villes comme Manchester, Rochdale, Stokport, Oldham, Stalybridge, Bacup, Huddersfield, Halifax, Leeds, etc., se s’uniraient pas entre elles pour faire leurs commandes ; elles pourraient alors envoyer des agents pour vendre ou acheter dans l’intérêt commun, et, tenant le spéculateur en respect, elles intercepteraient, pour leur propre avantage, les bénéfices extorqués jusqu’à présent sur le pauvre peuple. Les sociétés coopératives construiraient leurs propres navires, leurs magasins monstres ; elles pourraient recevoir ou produire de première main toutes les denrées de la meilleure qualité et du premier choix. Dans ce but, nous avons nous-mêmes commencé à réunir quelques associations disséminées autour de nous, et nous formons à Huddersfield une association générale avec un grand entrepôt. Treize sociétés se sont jointes à la nôtre, et nous faisons ensemble une aggrégation de 813 membres, etc. »

Les Équitables Pionniers, comprenant l’avantage qui résulterait pour tous, si toutes les associations fondaient leurs commandes en une seule, proposèrent la souscription par tous les Cooperative stores d’un fonds commun pour les achats en gros, qui seraient désormais effectués par un comité central. C’était un plan très-raisonnable, mais les listes de souscription ne furent pas remplies. On offrit alors aux associations de leur vendre en gros, les produits dont elles auraient besoin, et de leur faire tous les trimestres remise de partie des bénéfices réalisés sur les ventes, suivant le système pratiqué avec les acheteurs au détail. La pratique montra que Rochdale n’était pas une ville suffisamment centrale, et que, se fournissant à Liverpool, pour envoyer ensuite à Melton, par exemple, Melton économisait les frais d’un voyage en s’adressant directement à Liverpool. Des baisses survinrent sur les places d’approvisionnement, et les Stores furent assez malavisés pour courir aveuglément à un bon marché momentané, en laissant dans l’embarras Rochdale dont les commandes en gros avaient été faites antérieurement. Obligés alors d’écouler leurs marchandises avec perte, les Équitables Pionniers, crurent avoir fait suffisamment preuve de bonne volonté, et suspendirent désormais leurs achats en gros pour le compte des tiers.

Cette première tentative a donc échoué, mais il est impossible qu’on en reste là, et de tous côtés on réclame la formation de magasins centraux, à établir, soit à Londres, soit à Liverpool, car les avis sont encore partagés. L’avocat le plus ardent de cette idée, John Allen, a prononcé une forte parole à laquelle tout ami du progrès et tout homme de bonne volonté peut, sans aucun doute, trouver une application personnelle. « Notre premier insuccès n’a prouvé qu’une seule chose, c’est que notre détermination de réussir n’était pas encore assez forte. »

Pour statuer sur ce premier projet, ainsi que sur beaucoup d’autres, on a fortement recommandé un congrès des délégués Coopérateurs, se réunissant après la clôture trimestrielle des comptes. On aurait un admirable modèle, celui de la Conférence annuelle des Méthodistes, instituée il y a une centaine d’années déjà par John Wesley, qui, pour être un fondateur de secte, n’était nullement un sectaire, mais un homme droit et sincère, doué d’une rare éloquence et d’une faculté d’organisation tout à fait exceptionnelle. N’eussent été les synodes qui lui donnaient un centre et un élasticité vitale, la Société Wesleyenne aurait sans doute été déchirée par les dissensions intestines, ou bien étouffée par les influences personnelles et locales. S’immobilisant par ici, mais par là se précipitant en avant, elle se fût fractionnée, elle eût probablement cessé d’exister depuis longtemps.

Au groupement des Stores correspondrait celui des manufactures. Ainsi juxtaposés, il n’est pas concevable que les centres de la production et de la consommation restassent isolés ; il n’est pas concevable que ces deux fonctions existant l’une pour l’autre et l’une par l’autre, comme le sang artériel et le sang veineux, ne se réunissent pas finalement dans un cœur, organe commun.


Très-certainement, il ne s’agit point ici de rêveries d’utopistes, et les perspectives qui de ce côté nous sont ouvertes sur l’avenir n’ont rien de fantastique. Est-il donc si étonnant que la logique des choses triomphe à la fin ? Est-il si étonnant que, mis jadis en hostilité par une organisation vraiment barbare, les intérêts de la production et ceux de la consommation, qui au fond sont identiques, fusionnent dès qu’ils auront pour seul et unique représentant le plus grand producteur et le plus grand consommateur, le peuple, l’Homme Million, comme l’appellent les Anglais ?

Mais nous avons beau apercevoir avec netteté la réalisation future de cette grande réforme, nous nous souvenons que, dans les paysages de montagnes, on se trouve souvent en face de rochers que l’on croirait pouvoir atteindre d’un jet de pierre, et dont la distance est cependant mesurée par kilomètres. La logique est prompte. Irrésistible comme elle, la marche des événements est toutefois d’une lenteur inflexible ; car une transformation de la molécule nationale, un déplacement du centre de gravité économique ne s’effectuent pas en un jour !

La Coopération doit exercer sur le peuple une influence bienfaisante : d’une part, dans les Stores, par la diminution du prix des objets de consommation ; d’autre part, dans les manufactures, par une égalisation des prix de main-d’œuvre, et, par conséquent, par une plus équitable répartition des produits. Mais qu’on ne s’y trompe pas ; la Coopération a beau être simple et merveilleusement féconde : à elle seule, elle ne suffirait pas pour produire tous ces beaux résultats, si elle n’était pas vivifiée par un esprit de fraternité. On l’a bien vu à Rochdale, alors que des ouvriers éblouis par de gros bénéfices, plus ou moins exceptionnels, se sont jetés sur l’entreprise comme des agioteurs sur une spéculation à primes ; rendus stupides par leur cupidité, ils se sont empressés de dissoudre l’Association pour être seuls à en partager les avantages. Dès qu’ils ont vu la poule aux œufs d’or, les malheureux ont pris leur couteau pour l’égorger et lui arracher les entrailles. Combien ces grossiers parvenus de la richesse différaient en cela de leurs voisins et concitoyens, les anciens Pionniers ! C’est sur un terrain d’intelligence et de solide moralité que la plupart des associations coopératives ont été fondées. Les hommes d’initiative qui les ont entreprises se distinguent généralement par quelque doctrine à laquelle ils se dévouent, par quelque idée, vraie peut-être, erronée peut-être, dont ils se sont faits les champions.

Ainsi le système de M. Isaac Pitman pour la réforme de l’écriture et de l’orthographe au moyen d’une méthode particulière, recrute comparativement le plus grand nombre de ses adhérents chez les Coopérateurs qui s’entr’écrivent en caractères sténographiques et prennent des abonnements au journal Phonetic News[1]

Les Coopérateurs se sont ralliés à un mouvement que nous voudrions bien voir se propager en France, et qui a été organisé par de judicieux amis de l’humanité, c’est celui de l’Early Closing. Il s’opère en faveur des caissiers, commis et autres employés, pour que, les affaires cessant et les magasins se fermant à une heure raisonnable de la soirée, ces ilotes du commerce reprennent possession d’eux-mêmes ; pour qu’échappant à la boutique à laquelle ils ont appartenu corps et âme pendant tout le jour, ils rentrent pour quelques heures dans la vie sociale. Parmi les Cooperative stores, il est de règle de fermer les devantures le vendredi à neuf heures, le samedi à dix heures, et les autres jours à huit heures ; l’après-dînée du mardi ou du mercredi est donnée comme demi-jour de congé dans la plupart des magasins sociétaires du Lancashire.

Plusieurs sont légumistes au milieu de la carnivore Angleterre, et se refusent de porter à leurs lèvres aucune chair qui ait palpité.

Certains sont Swédenborgiens ou membres de l’Église de la Nouvelle Jérusalem, dont la doctrine est plus rationaliste d’un côté, plus mystique de l’autre, que ne l’est celle des autres confessions protestantes.

Parmi les Coopérateurs, on compte beaucoup de Sécularistes, ou adversaires de toute religion surnaturelle. L’auteur de l’intéressante histoire de la Coopération à Rochdale, M. Holyoake, est une personnalité qui fera époque dans l’histoire religieuse de l’Angleterre. S’il fût né en France, le leader des Sécularistes, fondateur du Reasoner et du Secular World, se fût probablement appelé M. Patrice Larroque, et eût écrit l’Examen des doctrines de la religion chrétienne. — Dans son intéressante préface à sa traduction de l’histoire des Pionniers Équitables de Rochdale, M. Alfred Talandier nous raconte, dans le Progrès de Lyon, numéro du 6 octobre 1862 :

« Georges Jacob Holyoake appartient à cette phalange d’hommes remarquables qui, de simples ouvriers, sont parvenus à force d’énergie, de bonne conduite, d’amour de l’étude, de travail, de persévérance et de respect de soi-même et d’autrui, non-seulement à se faire une position honorable et honorée, mais à acquérir sur leurs contemporains une influence qu’il est impossible de méconnaître… Ce n’est pas, comme on peut bien le penser, sans avoir payé de sa personne qu’Holyoake est arrivé à la situation éminente qu’il occupe aujourd’hui. Une condamnation à six mois d’emprisonnement pour crime — d’athéisme — fut prononcée contre lui en 1842. C’est une des dernières persécutions religieuses qui aient souillé les annales de la justice en Angleterre… Le nom d’Holyoake est encore intimement associé aux dernières luttes de la presse anglaise contre les lois fiscales qui entravaient sa liberté. Lorsque le parti libéral eut résolu, pour obtenir le rappel de la loi du timbre, de mettre le gouvernement au pied du mur, en commettant un acte de résistance ouverte, c’est-à-dire, en publiant et vendant des journaux non timbrés, Georges et son frère Austin, furent les seuls, de tous les propriétaires de journaux à Londres, qui eurent le courage de mettre à exécution la résolution prise. Ils s’exposèrent par là non-seulement à être emprisonnés, mais à être vingt fois ruinés, car les amendes qu’ils auraient pu encourir se seraient élevées à plusieurs millions de francs. »


Il est bon de dire que, dans les comtés du Lancashire et du Cheshire où la Coopération est si fort prospère, 22 000 ouvriers font partie des Mechanichs’ Literary Associations, et 8 500 ouvriers suivent les classes d’adultes. Un concours fut institué parmi les membres de ces sociétés littéraires et 1 200 d’entre eux entrèrent en lice. Le second chef des Tories, M. Disraeli, qui présidait la distribution des prix, s’exprimait ainsi : « J’ai examiné la liste de ceux qui ont obtenu pour ainsi dire un certificat d’excellence pour les matières sur lesquelles on les a examinés, et quels sont ceux auxquels j’ai l’insigne honneur d’offrir un témoignage en constatation de leur mérite et de leurs travaux. Ce sont des mécaniciens, fondeurs, filateurs et brocheurs ; ils représentent tous les travaux de nos fabriques… Qui dira désormais que ces institutions n’ont pas rempli leur objet, et qu’elles ne répandent pas le goût de l’instruction et la culture de l’intelligence ? » Et, ajoute M. Ashworth : « Ces ouvriers résident pour la plupart dans des maisons pour lesquelles ils payent seulement de 125 à 450 fr. de loyer par an ! » — Remarque d’une originalité tout anglaise.

En 1861, plus des deux tiers des Coopérateurs appartenaient aux associations dites de tempérance, mais qui devraient plutôt s’appeler d’abstinence, car leurs membres jurent de renoncer désormais à toute espèce de liqueurs fortes et de boissons fermentées. Qu’on se rappelle le magasin de Londres que ses actionnaires baptisèrent du nom de l’Energetic Teetotaller. plupart des Stores se refusent à vendre de la bière ou des liqueurs fortes. La tempérance favorise la Coopération, et la Coopération favorise la tempérance ; on l’a bien vu à Bury où, dans une seule année, l’Association a rapporté à ses membres 50 % d’intérêts, tandis que les cas d’ivrognerie diminuaient de 50 % dans le district. Il a été constaté d’ailleurs que la cause de la tempérance était mieux servie dans une ville par la fondation d’un magasin sociétaire que par la création d’une société d’abstinence.

Il faut donc une certaine moralité pour s’engager dans une association de laquelle on attend le bien-être ; vice versa, un certain bien-être est fécond en progrès intellectuels et moraux, il produit généralement cette dignité personnelle qui, d’après M. Proudhon, est la source de toutes les autres vertus. L’économie facilite l’aisance qui, à son tour, rend l’économie possible ; car rien ne ruine comme d’être pauvre. Sans prévoyance, pas d’amélioration pour les classes dites inférieures. « Si les patrons dépensaient comme leurs ouvriers, disait quelqu’un, et si les ouvriers économisaient comme leurs patrons, les uns et les autres changeraient bientôt de place. »

Mais, pour rester dans la question spéciale, si la Coopération n’avait d’autre effet, en Angleterre, que de porter un coup mortel à l’intempérance, elle aurait encore rendu à la cause de l’humanité un service à jamais mémorable. D’après le témoignage de magistrats renommés, Coleridge, Gurney, Alderson et autres, l’excès de boissons est la cause directe de la plupart des crimes qui se commettent en Angleterre ; le juge Patterson est allé jusqu’à déclarer que s’il n’y avait plus d’ivrognerie, on pourrait fermer le tribunal correctionnel et la cour d’assises. J’ai eu sous les yeux un document, dont quelque missionnaire ambulant m’avait gratifié, sur le chemin de fer de Londres à Woolwich, dans un wagon de troisième classe. C’est un petit tableau ayant pour titre : « Impôts de la Grande-Bretagne. » Ils étaient figurés par diverses pyramides jaunes, rouges et bleues, dont chacune représentait la pile d’écus annuellement dépensée pour le service du budget, pour la taxe des pauvres, etc. La plus haute, de beaucoup, indiquait la consommation annuelle en tabac, en bière et en liqueurs fortes. L’effet de cette lithographie était immédiat et saisissant, et, après l’avoir vue une fois, il était difficile de jamais l’oublier. Une note explicative établissait ceci :


« En 1833, nos impôts volontaires pour tabacs et boissons sont supérieurs de moitié à tous ceux que nous payons au gouvernement ; ils sont douze fois plus considérables que nos impôts pour les pauvres, et soixante-dix fois plus forts que nos contributions aux diverses sociétés pour la diffusion de la morale et de la religion. Le tabac et la boisson nous ont coûté l’année dernière 1 937 500 000 francs. Avec cette somme vraiment colossale, on aurait pu abolir le paupérisme anglais, et acheter pour les indigents environ 323 000 hectares de terrains en plein rapport, coûtent 6 000 fr. l’hectare.

Cette même consommation a été estimée pour 1861, par le journal le Coopérateur (no 28), à deux milliards et demi de francs, soit la valeur de plus de 400 000 hectares. Dans ce chiffre sont compris la consommation de vin, la distillation illicite, le brassage qui se fait à domicile, etc.

Les sociétés de tempérance font valoir en outre que la distillation des grains détruit une quantité de substances alimentaires suffisante pour nourrir 7 500 000 personnes, soit le quart de la population de la Grande-Bretagne ; elles portent encore pour mémoire les crimes et dégâts commis par les ivrognes, les frais de justice, d’emprisonnement, etc., etc., avec lesquels on aurait pu doter tant de jeunes filles et assurer à leurs familles futures une modeste aisance. Il est certes affligeant d’entendre que, dans un pays tristement célèbre par l’intensité de son paupérisme, le budget de la bière et du tabac est douze fois plus fort que celui des pauvres. Si nous relevons cette remarque, ce n’est point pour jeter la pierre à l’Angleterre ; car il est un fait tristement notoire, c’est que nous dépensons, en tabac seulement, huit fois plus que ne coûte au pays tout le budget de l’Instruction publique. Combien avons-nous vu de nos compatriotes, qui, en allumant complaisamment leur cigare, se targuaient que nous étions la nation du monde la plus instruite. Bon an, mal an, ils dépensaient en fumée un argent qui aurait pu faire enseigner la lecture à une demi-douzaine d’enfants !


On ne peut lire les journaux du mouvement sans être frappé de la manière dont les Coopérateurs célèbrent leurs assemblées générales. Le jour auquel les actionnaires d’autrefois avaient donné le sobriquet de Boxing ou de Grumbling day[2], parce qu’ils avaient à recevoir en cette solennité les comptes de leurs gérants, est devenu pour nos sociétaires un anniversaire de fête et de triomphe dont les journaux rendent souvent compte sous le titre de Réjouissance. Les Coopérateurs se rendent à l’assemblée avec leurs femmes et leurs enfants, ils se revêtent de leurs beaux habits ; les comptes rendus de la gérance sont généralement écoutés sans trop de murmures, le chiffre du dividende est accueilli avec des Hourra ! hourra !… Des sandwichs substantiels circulent ainsi que la « coupe, qui égaye mais n’enivre pas, » circonlocution poétique fort en faveur pour désigner une tasse de thé. On se livre « aux délices de la conversation, » on applaudit bruyamment des vers tels quels. Des ventriloques, des chanteurs comiques font valoir leurs talents de société. Quatuor d’accordéon, de flûte, de cornemuse et de chalumeau. Le piano est tenu par une maîtresse de musique, engagée pour la solennité. Parfois les gentlemen ont sautillé avec leurs misses et ladies dans un bal improvisé. — Ce n’est point certes parmi les actionnaires de la Banque d’Angleterre ou de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest que nous verrions pareille gaieté ! La raison en est simple. Messieurs de la Banque sont assez riches pour donner des soirées chez eux, ils n’ont nul besoin de se mettre à trois cents ou à cinq cents pour se payer quelques pâtisseries et quelques tasses de thé. Les ouvriers, tout au contraire, ont un immense arriéré de plaisirs et de satisfaction à combler, et dès que le succès de leur association les a mis hors de peine et au-dessus de leurs affaires, ils se livrent alors à des explosions d’une joie bien naturelle ; ils ne s’amusent pas dans le but de se désennuyer, à l’instar de leurs supérieurs, mais ils s’amusent parce qu’il sont contents.

Aussi, pour comprendre toute la portée de ces associations ouvrières, il ne faut pas les considérer seulement dans leur but le plus immédiat : magasins d’épiceries, moulins, ateliers de confection, pas même comme des sociétés de prévoyance contre la misère. Elles sont, en réalité, des institutions de sociabilité, des clubs où l’ouvrier peut haranguer ses égaux, discourir en public, et traiter les affaires de la communauté tout comme s’il était membre du Parlement, ou de l’ancien Wittagenot des Saxons. L’ouvrier coopérateur est intéressé dans la chose publique, il se sent désormais citoyen et homme libre ; les assemblées générales ne sont pas là pour le dividende seulement, mais pour donner lieu à des réunions parfaitement genteel et respectable, où leurs femmes et leurs filles jouiront des plaisirs que peut procurer une société bien élevée. Club, comptoir, salon, affaires, plaisirs, tribune et représentation, vie politique et sociale, tout se trouve à la fois dans ces réunions ; l’artisan accomplit en bloc toutes ces fonctions diverses, dont il n’a pu encore opérer la division, n’ayant pas un loisir suffisant pour vaquer à chacune d’elle. Que les petites vanités et quelques ridicules qui, çà et là, se sont fait jour dans ces festivities et ces convivialities n’induisent personne en erreur. Les faiblesses de quelques individus n’empêchent pas que la classe ouvrière ne soit confiante en sa force ; elle veut conquérir un meilleur avenir par sa persévérance. En s’affranchissant de la misère, les travailleurs veulent entrer de plain-pied dons la vie politique et dans les jouissances de l’art et de la vie sociale, réservées jusqu’alors " for their better", pour de « meilleurs qu’eux. » Pour y arriver, ils ne négligent aucune occasion de s’initiera cette vie des classes supérieures que leur ambition secrète est de partager un jour.

« Nous autres gens de « basse classe, » nous ne sommes plus traités d’animaux féroces comme jadis ; nous avons fait sans doute quelques progrès depuis que Croker nous qualifiait à la Chambre des communes de brutes insatiables, et depuis que le Lord Lieutenant de Norfolk nous dénonçait comme des brigands et des incendiaires. Hopwood se raillait de nous en plein Parlement ; nous n’étions, disait-il, que des créatures d’instinct, de simples machines peut-être. Longfield nous qualifiait d’ignorants, de vicieux et d’irréligieux. Aujourd’hui, l’on nous vante, on ne peut trop admirer notre constance ; aujourd’hui nous supportons en héros la crise, la misère, la famine[3] ; aujourd’hui nous ne sommes plus brigands ni incendiaires, ni brutes, ni machines, ni vicieux ni athées ; non pas, certes, nous respectons la propriété, voyez-vous ! et nous autres, gens de la basse classe, nous sommes devenus le plus ferme soutien de l’ordre social. Mais, si nous sommes si héroïques et vertueux sans droit de suffrage, redeviendrons-nous des brigands et des impies si on nous accorde le droit de voter ? Et quel mal y aurait-il à ce que nous le réclamassions ? Aucun, sans doute ; car, pour réparer une injustice et s’affranchir d’une servitude, il n’est jamais trop tôt, il ne sera jamais trop tard ! »

Ainsi s’écriait dernièrement un certain Caractacus, qui s’est décoré du nom de quelque mythologique chef breton, pour paraître avec plus d’avantage dans les colonnes d’un journal populaire.


Que conclure ?

H. William Chambers, un de ces hommes qui auront laissé le monde meilleur qu’ils ne l’ont trouvé, semble avoir répondu à cette question dans un discours qu’il a prononcé lors de l’inauguration de l’Edinburg Cooperative Building Society :


« Depuis longtemps, on nous a beaucoup parlé de l’amélioration des classes ouvrières, pour lesquelles on a largement dépensé de la philanthropie malentendue. Après une longue expérience de projets de toute espèce, nous arrivons à la conclusion qu’après tout, le bien-être d’un chacun dépend de ses propres efforts. « Aide-toi et Dieu t’aidera ! » La protection, la sentimentalité, l’intervention paternelle, la tutelle administrative, toute aumône substituée au travail, valent moins que rien…

  « Selon moi, la Coopération est, dans l’histoire du progrès, le commencement d’une ère nouvelle. Pratiquée avec discrétion, elle répandra la tempérance, l’économie et plusieurs vertus qui, avec le temps, changeront radicalement la condition des classes laborieuses et les élèveront dans l’échelle sociale à un niveau bien supérieur à ce qu’il est aujourd’hui. En s’associant avec le capital, le travail se prépare un brillant avenir ; mais les grandes choses ne s’obtiennent qu’au prix de grands sacrifices, et cet avenir ne sera préparé que par de longues et de persistantes économies ! »

Serait-il donc vrai que désormais l’antagonisme entre employeur et employé pût être aboli par le principe de l’association ? Plus il n’y aurait de grève, de règlements arbitraires, ni de fermetures d’ateliers et de chantier ! Plus il n’y aurait de coalition marchant en guerre contre une autre coalition ! Un pont serait jeté entre le travail et le capital, séparés autrefois par le gouffre de l’usure ! Plus d’intermédiaire entre le producteur et le consommateur, réunis dorénavant dans une seule et même personne, comme le seraient aussi le patron et l’ouvrier, et par conséquent la classe bourgeoise et le prolétariat qui se fondraient dans la nation sans laisser de traces de leur désunion originaire !…

Telle étant la théorie, une pratique déjà suffisante nous permet de bien augurer de sa réalisation. Cinq ou six cents sociétés ouvrières sont formées ou en voie de formation ; l’armée des coopérateurs grossit ses rangs de jour en jour : elle pourra être formidable ; voilà pour le nombre. Quant à l’argent, une somme de plusieurs millions de francs a été déjà mise en œuvre pour la constitution du nouvel ordre de choses. S’il faut des preuves de capacité commerciale et administrative, les minoteries de Leeds et de Rochdale les ont données ; après avoir fait pour 25 millions d’affaires, ces compagnies n’ont pas pour 250 francs de mauvaises créances. S’il s’agit de moralité, les Équitables Pionniers peuvent certes être cités en modèle à leur génération.

L’avénement du régime d’association serait en Angleterre un immense fait politique et social. Nous verrions alors, nous verrions…


— Silence ! renfermons nos doux espoirs au fond de notre cœur. Les destins sont jaloux ; point ils n’aiment qu’on les devine ; point ils ne veulent qu’on leur sourie d’avance !


15 octobre 1862
Élie Reclus
  1. Phonetic News, mot à mot Les Nouvelles Phonétiques.
  2. Traduisez : la journée des grognements et des coups de poing.
  3. Lors de la dernière prorogation du Parlement, S. M. la reine Victoria a dit à peu près la même chose en termes officiels.