La Corée, indépendante, russe, ou japonaise/Conclusion

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CONCLUSION

LA QUESTION D’EXTRÊME-ORIENT




Personne ne peut plus douter maintenant que le vrai but du Japon, en faisant la guerre à la Chine, a été de conquérir la Corée. Il n’a solennellement affranchi celle-ci que pour effacer le seul droit historique et diplomatique qui pût lui être opposé, et étendre tranquillement en domination une alliance à laquelle lui-même avait fixé pour terme la conclusion de la paix avec la Chine.

Tous les actes des représentants successivement appointés à Séoul par le gouvernement mikadonal, comtes Otori et Inouye, vicomtes Mioura Goro et Komoura, peuvent être invoqués comme la démonstration formelle de cette hypothèse.

Le Japon, inconsciemment dirigé par l’instinct d’imitation, et trop aisément induit par des analogies géographiques flatteuses, à se croire l’Angleterre de l’Extrême-Orient, joue en Corée une tragédie qui ressemble beaucoup à celle dont la vallée du Nil est le théâtre depuis vingt-trois ans.

Mais les temps paraissent aussi changés que les acteurs et le lieu de l’action. L’Empire du Soleil Levant a laissé trop clairement percer, au traité de Chimonosaki, son ambition d’évincer les Européens du monde jaune. Il s’est campé contre la Chine, en Prusse du Pacifique. Or, le monde savait trop quel prix lui a coûté son apathie à l’égard de la Prusse européenne pour ne pas se réveiller en face de sa contrefactrice et lui signifier un catégorique « Halte-là ! » El puis, si le Mikado n’a à sa disposition ni la flotte de sa Très Gracieuse Majesté, ni le Royal Exchequer, le roi Li-Hsi n’a pas, comme le Khédive Ismaïl, des actions à vendre. Le cabinet de Tokyo peut donc seulement exagérer l’importance des intérêts de ses nationaux en Corée et tenter de persuader aux Puissances qu’il n’a d’autre volonté que de sauvegarder ceux-ci par un acte de bon voisinage, en mettant son expérience fraîche acquise de la civilisation au service d’un frère encore barbare.

Mais la haine tenace, profonde, indéracinable des Coréens contre les Nippons ne permet pas d’espérer que ceux-ci puissent imposer leur préceptorat par le seul ascendant moral. Et comment se targueraient-ils de ce prestige après les encouragements qu’ils ont accordés sans scrupule à tous les conspirateurs ? Après leurs menées, tantôt avec, tantôt contre le Taï-ouen-koun ? Après leur rôle dans l’assassinat de la feue Reine, et depuis ? N’ont-ils pas donné à penser, même aux Coréens, que leur civilisation est un vernis aussi peu solide que les laques de pacotille fabriquées aujourd’hui pour les « barbares » et les « globe trotters », puisqu’au moindre choc elle s’écaille, et, sous la grimace maladroite du mal blanchi, laisse paraître le rictus féroce du Malais ?

LE ROI DE CORÉE À LA DÉLÉGATION DE RUSSIE.
(INTENDANTS ET DOMESTIQUES DE LA MAISON DU ROI.)

Il y a trois ans passés que l’occupation japonaise dure en Corée. Aucun des Européens qui l’ont visitée pendant ce laps de temps, aucun de ceux qui y résident, ne manquera de dire que si, en 1894, on pouvait, sans folie, espérer régénérer ce malheureux pays, aujourd’hui il est malaisé de s’obstiner dans cette espérance. Le Japon a lié à la Corée une pierre qui la fait couler à fond, a dit, en 1893, l’évêque anglican Corfe, dans une lettre reproduite par tous les grands journaux anglais d’Extrême-Orient. Et si on récuse ce témoin comme suspect de parti pris, que répondre au comte Inouye lui-même, qui a affirmé publiquement au Japon, à la même date, « qu’il n’y aura chance d’opérer des réformes en Corée que quand les Japonais qui y sont établis auront été eux-mêmes réformés » ?

L’évêque terminait sa lettre en disant : « On doit me permettre de douter que l’exécutif d’un pays où il a si peu de pouvoir sur ses nationaux, soit qualifié pour entreprendre la tâche bien plus ardue de réformer toute une nation ».

À cette objection, dont la chute du ministère Ito a, peu de temps après, démontré toute la force, on peut ajouter que, si la révolution de Meïdji (décembre 1867) a commencé une évolution qui, en vingt-neuf ans, a fait du Japon une contrefaçon, vaille que vaille, d’État européen, on ne saurait conclure que pareille entreprise doit être couronnée de succès en Corée.

Elle rencontrerait, dans ce milieu foncièrement jaune, les obstacles irréductibles du Confucianisme et de la culture chinoise. Le premier n’a rien de commun avec le grossier paganisme shintoïste ou avec le bouddhisme. Il est, jusqu’ici, resté impénétrable aux religions et morales importées de l’étranger. La seconde est la très solide antithèse de l’esprit féodal, incarné au Japon par les samouraï dans le passé, et actuellement par les soshi. Grâce à ces différences, le Coréen n’est pas imitateur. Au lieu de s’approprier, dès le premier contact, les mœurs exotiques, comme les souples insulaires ses voisins, il témoigne clairement qu’il ne les désire pas adopter. Nos passions le font rire ; nos usages, coutumes et manières n’excitent de sa part qu’une curiosité brève, étonnée et dédaigneuse. Il n’évite pas la rencontre du blanc, mais lui accorde juste l’attention que nous donnons à Paris aux Arabes et aux nègres.

Que nous sommes loin des imitatifs Japonais, dont la curiosité, l’indiscrétion, sont un supplice pour le blanc, qu’ils épient d’aussi près que possible, jusqu’à le singer machinalement, comme s’il était détenteur d’un secret rigoureusement caché auquel il doit sa supériorité ! Eux nous ont pris, non seulement ce que nous leur avons offert, mais aussi des institutions et engins dont nous aurions peut-être souhaité conserver le bénéfice exclusif, comme la conscription, l’inscription maritime, l’organisation militaire, les armes à répétition et à petit calibre, les cuirassés, croiseurs et torpilleurs, sans même parler de nos machines, brevets d’invention et marques de fabrique, ainsi que du surcroît prochain de notre clientèle extrême-orientale.

Les Coréens accepteront peut-être de notre civilisation les moyens d’accumuler plus d’argent et d’augmenter la somme des voluptés qu’ils connaissent. Mais ils nous laisseront pour compte toute la partie morale, qui n’est pas faite pour d’autres que des blancs. Les Japonais eux-mêmes leur ont donné l’exemple en faisant un triage. À côté de l’octroi et de l’impôt sur le revenu, ils continuent à pratiquer la vente des jeunes filles et la coexistence, sous le même toit, de la femme légitime avec un nombre illimité de concubines qu’elle est toujours obligée de subir et parfois contrainte de procurer.

La famille impériale elle-même, telle qu’elle est énumérée aux premières pages du Japan’s Directory, de Meikklejohn, offre ce spectacle : l’héritier de la couronne est le fils d’une autre femme que l’Impératrice, et l’Empereur, cependant, n’a épousé qu’une seule femme, S. M. Harouko, toujours vivante.

Et d’ailleurs, était-ce bien le moyen de faire sinon aimer, au moins apprécier par les Coréens la culture blanche, que de leur offrir en spécimen, l’ordre de rogner les tuyaux des pipes et les queues de cheveux, de changer leurs chaussures, chapeaux, pantalons, houppelandes, etc., de faire l’exercice à la prussienne ? sans même ajouter les autres actes plus ou moins connus du comte Inouye.

N’eût-il pas été plus digne d’un peuple vraiment civilisé, et aussi plus efficace, de donner dans la concession nipponne de Tchikkokaï, à Séoul, un aperçu tangible des bienfaits de la civilisation en séparant les chaussées des trottoirs, en nivelant les fondrières pestilentielles, en donnant aux rues des sols solides, en employant les balais à les tenir propres, en les éclairant le soir, en comblant les caniveaux où se décomposaient eaux ménagères et débris de toute sorte le long des maisons japonaises comme le long des coréennes ?

Avant de stigmatiser les factions et les coteries chez autrui, l’exploitation par elles des ressources publiques, n’eût-il pas été au moins prudent de réfréner les passions des clans Satzouma et Chochiou, des clubs politiques ennemis acharnés du ministère Ito, dont le chef et tous les membres étaient obligés de se faire garder nuit et jour contre le sabre des soshi ?

LE ROI DE CORÉE À LA LÉGATION DE RUSSIE.
(GRAND MANDARIN, GÉNÉRAL EN TENUE DE GALA, DOMESTIQUES ET AGENTS DE POLICE.)

Un médecin serait bien comique qui viendrait soigner son semblable pour une maladie dont il souffre lui-même et ne peut se guérir ! Sa propre cure seule permettra d’avoir confiance dans sa compétence et la bonté de sa recette !

D’ailleurs le Japon est-il vraiment si désireux de donner au « Pays du Matin Calme », une armée, une marine, des finances soutenues par une agriculture, une industrie et un commerce pratiqués par une population devenue laborieuse et morale ?

Actuellement, il est trop heureux de pouvoir alléguer, à l’imitation de certaines grandes puissances, une « mission historique », pour lâcher la prise qu’il a sur la Corée. Bien au contraire, il se prépare aux graves éventualités que son obstination ne l’empêche pas de prévoir.

La progression continue de ses budgets en est une preuve flagrante.



L’exercice fiscal 1894-95 a nécessité 92 365 000 yen, dont 89 728 000 tirés des ressources ordinaires (le yen vaut 2 fr. 50).

Celui de 1896-97 a atteint 190 461 000 yen, dont 100 750 000 fournis par les impôts et 89 711 000 par des ressources extraordinaires.

Celui de 1897-98 se présente avec 239 750 000 yen, dont 121 400 000 produits par les taxes et leurs augmentations et 118 340 000 yen par des ressources extraordinaires.

Le détail des dépenses auxquelles le gouvernement fait ainsi face achève la démonstration.

Tout un plan de construction de forteresses, de casernes, d’arsenaux, de chemins de fer, de navires et d’armements a été établi de concert entre le grand État-major général et le Ministère des Finances.

Un crédit de 20 332 414 yen sera dépensé en six ans, de 1896 à 1902, pour bâtir des ports sur le détroit de Naruto, qui donne accès de la mer Intérieure au port de Kouré (près de Hirochima) ; sur la passe de Akeyo, par où l’on entre à Sasebo (île Kiouchiou, au nord de Nagasaki) ; sur les côtes de l’île Tsouchima, qui commande au centre le détroit de Corée et l’entrée de la mer Intérieure à Chimonosaki ; à Nagasaki ; à Maïdzourou et à Hakodate, dans l’île de Yézo.

Une somme de 36 705 817 yen est consacrée à l’établissement de casernes de 1896 à 1904.

La fabrication de nouvelles armes est dotée de 18 341 305 yen, de 1896 à 1903.

Des crédits de 81 688 003 yen sont affectés à l’agrandissement des arsenaux actuels et à divers travaux de génie militaire qui dureront de 1896 à 1903.

Au 1er avril 1903, l’armée de terre sera forte de 13 divisions y compris la garde, soit, en chiffres ronds, 150 000 hommes sur pied de paix, et 221 000 sur le pied de guerre, après l’appel de la première réserve, le jour de la mobilisation.

La marine reçoit pour une période de dix ans, de 1896 à 1906, 126 047 000 yen pour la construction de navires, 66 927 491 pour leur armement, 20 328 936 pour casernes de marine, magasins, bâtiments nécessaires au service des ports.

Le 31 mars 1906, la marine de guerre japonaise atteindra un déplacement total de 200 000 tonnes de jauge.

Le Japon s’apprête donc à dépenser, en dix ans, 295 millions de yen, c’est-à-dire plus de la moitié de l’indemnité chinoise, à des armements.

Le Japon se met donc en mesure de décliner un « conseil amical » que certains événements pourraient forcer les Puissances à lui renouveler, et de tenter d’accomplir, malgré elles au besoin, tous les desseins que l’acquisivité et l’humeur batailleuse de ses habitants, jointe à leurs forces réelles et à l’opinion très avantageuse qu’ils en ont, leur inspireront en Extrême-Orient.



Pareil programme implique nécessairement des ressources abondantes et permanentes. Est-ce bien le lot départi à la nation japonaise ? L’indemnité de guerre payée par la Chine, en y comprenant le rachat du Liao-tong et l’entretien de la garnison japonaise de Weï-haï-weï, a pu dépasser 900 millions. (Les oscillations du Kouping tael, base de son évaluation, entre 3 fr. 50 et 4 fr. 50, obligent à une conversion en gros.) Le Trésor mikadonal n’a, pour autant, rien de commun avec la bourse du Kalender, fils de roi, qui se remplissait toute seule ; et à force d’y puiser les lourds millions réclamés pour l’accroissement de l’armée et de la flotte, en moins de dix ans, on en verra le fond.

En dehors de cette fortune accidentelle et passagère, réédition de l’ère prussienne des milliards, le Japon a-t-il un budget richement alimenté par une population capable de supporter des charges fiscales dont il est toujours prudent de prévoir l’aggravation quand on entreprend l’industrie des guerres de conquête ? Il semble bien que non. Quelques brèves considérations de statistique justifieront ce jugement.

L’archipel japonais comprend, en mettant hors de cause Formose et les Pescadores, 411 îles mesurant 382 000 kilomètres carrés ou 38 200 000 hectares. D’après le « Résumé statistique » publié par le Cabinet impérial, neuvième année, 1893, 2 700 000 hectares sont en rizières ; 2 280 000 hectares en céréales et autres cultures ; 7 280 000 hectares en forêts ; 1 080 000 hectares en parcs, jardins, terrains de temple, cimetières, etc. ; 380 000 hectares en terrains bâtis. Soit, une surface utilisée de 137 200 kilomètres carrés. Elle doit nourrir une population de 41 millions et demi d’hommes en chiffres ronds, d’où il résulte que chaque kilomètre carré doit fournir la subsistance à 302 êtres humains !

C’est déjà énorme. Mais si nous entrons dans le détail, nous voyons que la population est de plus très inégalement répartie dans l’ensemble de l’archipel, et dans chacune des îles qui le composent.

Dans l’île Awadji, à la sortie de la mer Intérieure, entre Kobé et Yokohama, les documents officiels relèvent 5 164 habitants à la lieue carrée ; dans l’île Ike, entre Kiouchiou et Tsouchima, dans le détroit de Corée, 4 109 ; dans Sikokou, 2 462 ; dans Kiouchiou, 2 251 ; dans Nippon, 2 154 ; tandis que dans Yezo ou Hokkaïdo ils en accusent seulement 4 et dans Tchichima (les Kouriles), 1.

Dans Nippon même, tandis que, sur la côte sud, nous relevons des proportions de 727 au kilomètre carré dans le ken de Tokyo, 360 pour celui de Kanagawa (Yokohama) ; 691 pour celui d’Osaka ; 195 pour celui de Kyoto ; 183 pour celui de Hiogo (Kobé) ; 470 pour celui de Hirochima ; 158 pour celui de Yamagoutchi (Chimonoseki) ; en remontant vers le nord, loin de la propice mer Intérieure, nous ne rencontrons plus que 139 pour le ken de Niigata (port ouvert), 60 pour Iwate, 85 pour Yamagata et 61 pour Aomori.

En s’entassant ainsi sur certaines contrées, la population n’a fait que subir des nécessités inéluctables.

L’archipel est un pâté de montagnes très puissamment disloquées par les refoulements latéraux partis des fosses du Tuscarora, du Challenger, de Belknap, etc., dans le Pacifique. Leurs vallonnements sont nombreux et profonds. Mais leur ossature est formée de roches détritiques, sur lesquelles le revêtement de terre végétale devient vite tellement mince qu’il ne suffit pas à l’alimentation des forêts, et qu’à quelques centaines de mètres au-dessus des plaines commencèrent les pelouses.

De là l’aspect si original et en même temps la monotonie du paysage japonais dont les plans montueux, au-dessus d’une mer de récoltes cernant des archipels de roches ou des buttes isolées couvertes de bambous et de pins, s’alignent l’un derrière l’autre en dégradant du vert franc au mordoré, au mauve et au bleu leurs surfaces gondolées et chatoyantes comme d’immenses pièces de soie. On y voit d’un coup d’œil la proportion entre les fonds d’anciens lacs ou golfes asséchés par les mouvements géologiques, puis colmatés d’épaisses masses alluviales, et les surfaces inutilisables. On comprend pourquoi on ne les utilise pas, quand, dans un coin imprudemment déboisé, de longues déchirures ravinées découvrent la roche jaune ou rouge dont chaque hiver, chaque orage font descendre un pan sur les guérets inférieurs. Surtout en présence des steppes de galets et de sables qui élargissent parfois à 1 kilomètre le lit d’un gawa dont la nappe verte n’occupe pas 50 mètres sous l’immense pont de bois qui relie ses berges terreuses, protégées par des estacades en épis contre les assauts des eaux sauvages.

LE ROI DE CORÉE À LA LÉGATION DE RUSSIE.
(MINISTRES SE RENDANT AU CONSEIL AVANT LE DÉPART POUR LA CAPITALE, SOUS-OFFICIER RUSSE DE GARDE.)

L’impossibilité est évidente d’augmenter le nombre des champs de céréales ou de légumes assez pour nourrir une crue annuelle de 338 533 habitants et leur laisser de quoi payer des impôts.

Les Japonais sont, par suite, obligés de se presser là où les terres d’alluvion abondent et permettent trois récoltes par an, à portée d’une mer dont les fruits sont aussi abondants que ceux que prodigue la terre, c’est-à-dire sur les bords de la mer Intérieure et de l’océan Pacifique, au moins dans le sud de Nippon. Mais, en même temps, ils se cristallisent de plus en plus dans des habitudes séculaires qui les rendent impropres à se développer dans un milieu climatérique différent et expliquent la faible densité des districts montagneux en général et des provinces septentrionales de l’Empire en particulier.

Les ressources financières que le Japon peut attendre de l’agriculture ne sont donc susceptibles que d’un développement restreint, insuffisant pour satisfaire à des besoins plus grands que ceux qu’il avait jusqu’ici.



Restent l’industrie et le commerce.

Là non plus le champ n’apparaît pas assez vaste pour qu’on y construise toute la bâtisse fiscale d’une grande puissance militaire.

Tout d’abord, beaucoup des entreprises industrielles ou commerciales du Japon sont entre les mains des étrangers qui jouissent, en vertu des traités existants, de tarifs douaniers avantageux. Les indigènes ont fait des progrès considérables et tentent la concurrence. Mais le gain de la bataille ne leur appartiendra que quand ils auront trouvé le moyen, par la révision intégrale des traités, d’équilibrer l’avantage que l’abondance des capitaux assure à leurs rivaux. Jusqu’à présent ce nerf de la guerre leur manque, et tant qu’ils n’auront pas le droit d’appliquer à la défense de leurs intérêts économiques les armes que leur législation et leurs mœurs fourniront immédiatement contre les étrangers dès que la juridiction consulaire sera supprimée, le commerce et l’industrie japonaise seront victimes de l’exercice libre et normal de la compétition.

La Nippon Yusen Kaisha (Compagnie japonaise des transports), avec ses lignes d’Australie, des Sandwich ; de Shanghaï ; de Vladivostock ; de Chémoulpo-Tien-tsin-Niouchouang ; de Bombay ; de Marseille-Anvers-Londres ; de Seatle (près de Tacoma, État de Washington) ; peut rivaliser en apparence avec les plus puissantes sociétés françaises ou anglaises. D’autres compagnies, moins importantes, sont également prospères. Mais tous ces transports indigènes ne font même pas la moitié du trafic national avec l’étranger. Les statistiques déjà citées donnent, pour 1895, 386 vapeurs japonais ayant transporté 327 818 tonnes, contre 1 053 vapeurs étrangers qui ont eu du fret pour 1 533 306 tonnes ; et 664 voiliers japonais qui ont chargé 24 264 tonnes, contre 145 voiliers étrangers ayant transporté 87 193 tonnes.

Les chemins de fer sont très productifs et leurs dividendes sont en moyenne de 3,33 pour 100.

Les fabriques de soie et de coton occupent déjà 381 781 broches, et les 21 usines des départements d’Osaka et de Hiogo, le Lancashire, le Manchester japonais (!), distribuent des dividendes allant jusqu’à 17 pour 100. La valeur de ces deux produits est, bon an, mal an, de 100 millions de francs. Le taux infime des salaires, 41 centimes pour un homme, 21 pour une femme et par jour, la dépréciation de l’argent, ont favorisé cet essor et permis aux Japonais, jusqu’à ces derniers temps, de concurrencer très sérieusement les produits anglais, français et allemands en Extrême-Orient et même en Europe. Dans leur pays, en effet, quelle que soit la valeur du yen au change international, il reste toujours divisible en cent sen dont la puissance d’achat est égale à celle du sou français et plus que double de celle du cent américain et du demi-penny anglais. Cela donnait à leurs affaires une base élastique qui manque à leurs concurrents et leur assurait tous les avantages. Mais maintenant qu’ils ont adopté l’étalon d’or, tous les produits, toutes les denrées de consommation courante, et par suite les salaires, ont augmenté de 47 pour 100, et le mouvement ascensionnel continue.

L’exploitation de la Chine, que leur récent traité de commerce leur permet d’espérer prochaine, ne paraît pas non plus devoir être une mine d’or pour eux, qu’ils obtiennent ou non le droit d’y importer des machines. Tout d’abord l’exemple du parti qu’ils ont tiré de celles que nous leur avons si bénévolement vendues et laissé contrefaire, leur suggérera qu’un pareil commerce pourrait bien être pour eux aussi le Jeu de « qui gagne, perd ». Ensuite ne se heurteront-ils pas en Chine à des concurrents européens qui ont l’avance d’un séjour antérieur, de gros capitaux et emploient une main-d’œuvre indigène aujourd’hui moins coûteuse que la japonaise, plus abondante, beaucoup plus adroite et soigneuse, et surtout plus régulièrement et plus copieusement productive ? Ils nous feront tort, c’est incontestable ; mais il est bien peu probable qu’ils réussissent à nous supplanter par le seul exercice de la concurrence. La pauvreté réelle de la masse urbaine et rurale en Chine achève de rendre bien aventuré l’espoir des Japonais de remuer assez de capitaux et marchandises pour fournir au budget national les 150 millions de taxes nouvelles dont on lui a donné le besoin.

Enfin le caractère même de ce peuple oppose un dernier obstacle à un développement semblable. On trouvera facilement chez eux, on a toujours trouvé jusqu’ici, des gens qui, pour un salaire insignifiant, s’assoiront tous les matins devant un monceau de riz, passeront toute une journée de douze ou quatorze heures, coupée de repas très brefs et presque sans repos, à le compter grain à grain, et recommenceront le lendemain sans devenir idiots au bout de quelques semaines. Mais il n’y est né personne pour inventer un compteur mécanique. De même pour tout le travail industriel. S’ils apprennent l’existence d’une machine, vite ils l’achètent en double, démontent un des exemplaires, le contrefont minutieusement pièce à pièce, en prenant parfois la précaution de changer un écrou ou une vis de place, et la montent ensuite en se guidant sur le témoin qu’ils ont gardé. Le produit est très mauvais, son travail également ; mais le prix de revient est si bas que, même dans ces conditions, l’opération n’est pas désavantageuse. Seulement ils ne sauraient ni perfectionner vraiment la machine, ni appliquer à un autre besoin son principe ou l’agencement de quelques-uns de ses organes. Leur imitation même prouve pur sa minutie que, si leurs yeux ont vu et leurs mains reproduit le modèle, c’est machinalement, sans que leur intelligence s’en soit rendue maîtresse. Leur croyance persistante à la sorcellerie européenne les convainc que l’essentiel est de faire les mêmes dents, coussinets, roues, etc., et de les placer exactement dans le même ordre. Mais ils n’ont aucune idée des combinaisons génératrices de poids, de proportion entre la force motrice et le travail utile attendu, des facilités ou des empêchements procurés par le fini ou la grossièreté de certaines parties. L’essentiel, croient-ils, est de produire à très bon marché. Ils y réussissent, mais en sacrifiant la qualité… Pareils succès sont des victoires à la Pyrrhus.

Ils étudient aujourd’hui les mathématiques ; mais ils ne semblent pas encore capables de réaliser pratiquement les solutions données sur le papier par leurs équations. Ils glaneront dans le champ du microscope et picoreront dans les bouillons de culture, mais comme les oiseaux dans le sillon ouvert par les bœufs laboureurs. Ils ne l’ouvriront pas eux-mêmes.

Frelons vivant du miel de la ruche ouvrière, ils continueront à piller les brevets d’invention, procédés et marques de fabrique des blancs, tant que des traités formels ne les en empêcheront pas et que les blancs, en leur ouvrant usines, magasins et comptoirs, leur livreront complaisamment tous leurs secrets. Ils sont bien à l’abri derrière leurs lois qui ne contiennent qu’une promesse de tendre à garantir la propriété des brevets d’invention, marques de fabrique, etc. Mais, là encore, leur développement pourra être limité quand les Puissances intéressées seront contraintes à le vouloir.

Et, d’ailleurs, le nombre de ceux que ce travail enrichit n’augmente pas assez rapidement pour qu’il soit possible d’en attendre un aussi considérable accroissement de contributions.

Et puis, qui pourrait dire jusqu’à quel point les Japonais se prêteront à la vie d’usines à l’européenne si différente de leurs habitudes de petits ateliers, où l’ouvrier travaille sans quitter sa famille et sa maison ?

La grande masse de la nation japonaise reste encore agricole, végétarienne, ichtyophage, suffisant à ses besoins essentiels avec les trois récoltes que l’engrais humain fait sortir des terres noires, avec les bambous et les pins de ses bois : mais foncièrement pauvre, et incapable de supporter des surcharges qu’il faudrait lui imposer sur le saké (eau-de-vie de riz), le tabac, les allumettes ou quelque autre objet de consommation courante et, pour elle, de première nécessité.

Il n’est pas non plus démontré que les autres impôts sur les propriétés, le revenu, le timbre, etc., puissent être, sans danger, augmentés au delà d’une limite très voisine du taux actuel.

Le projet de budget voté, à peu près sans changements, par les deux Chambres pour 1897-1898, a été fondé cependant sur une élévation de 40 pour 100 des quotités anciennement perçues. Ce que j’ai vu me permet de douter fort que pareils rendements figurent, avant bien longtemps, en espèces sonnantes ou en billets de banque, dans les caisses publiques de l’empire du Japon.



Toutes ces difficultés sont toutes de premier ordre. Néanmoins le gouvernement japonais ne peut pas reculer devant elles, il faut qu’il conserve sa position en Corée, dût-il, pour s’y maintenir, affronter une guerre contre la Russie, autrement dangereuse pourtant, et il le sait bien, que celle qu’il a si heureusement terminée en mai 1895.

Chaque année plusieurs centaines de mille de ses nationaux émigrent de l’archipel trop étroit et sont, pour la plupart, à jamais perdus. Or, la Corée est la seule contrée où ils puissent s’établir sans avoir à renoncer à leurs habitudes les plus invétérées, ni faire un effort d’adaptation trop pénible.

Tout le monde, dans l’archipel, pense et déclara unanimement qu’en Corée seulement est la solution du problème du « Plus grand Japon », augmenter la surface exploitable pour les Japonais au profit du seul Japon. L’acquisition de Formose n’a causé en effet qu’une mince et courte satisfaction. Cette île était considérée immémorialement et surtout depuis 1874, comme propriété japonaise indûment détenue par un étranger. On a oublié cette fiche de consolation quand on a vu l’Espagne obliger le ministère Ito à arrêter l’expansion japonaise vers les Philippines et les Puissances lui interdire de fortifier les Pescadores et d’y construire un arsenal.

Si un ministère quelconque, cédant à une nouvelle « pression amicale », évacuait la Corée sans tenter la fortune des armes, une révolution éclaterait probablement au Japon, beaucoup plus dangereuse que la révolte fomentée en Satzuma par Saïgo en 1877, parce que celle-ci n’a été que partielle, tandis que celle-là mettrait sur pied le Japon tout entier contre les étrangers, en général, et contre le gouvernement qui aurait humilié le pays et l’Empereur devant eux.

Les intérêts matériels sont provisoirement satisfaits par la signature du traité de commerce avec la Chine, sur les bases ultra-avantageuses stipulées à Chimonoseki. Mais le chauvinisme intransigeant frénétiquement exalté, un des traits dominants et caractéristiques de ce peuple, ne l’est pas.

Un habitant de Kyoto me disait, il y a quelques mois, que tous ses compatriotes sont prêts à mourir plutôt que de consentir à l’abandon de la Corée conquise par le sang et les victoires de leurs soldats. Tous, c’est peut-être beaucoup dire. Mais ce propos suggère cette conclusion, justifiée par les développements précédents, que plus les Japonais se cramponnent à la Corée, plus la prudence nous fait une loi, à nous tous blancs, de tenir la main à ce qu’ils l’évacuent et la laissent à elle-même.



Ce malheureux État, dont le nom rituel, Pays du Matin Calme, sonne comme une ironie macabre, reste donc, en Extrême-Orient, la pomme de discorde dont la dispute menacera de rallumer la guerre, tant qu’un règlement international de son sort ne sera pas intervenu.

L’effondrement militaire et naval de la Chine, l’abandon de ses droits sur le royaume péninsulaire, créent dans cette région du Pacifique des devoirs nouveaux aux Puissances. Elles ne peuvent plus y maintenir l’équilibre en opposant l’un à l’autre les deux Empires jaunes. Et il n’y a pas lieu d’espérer qu’elles le puissent de longtemps.

La Chine paraît, en effet, avoir compris que sa véritable force réside uniquement dans les intérêts des Barbares, fils de la mer, dont les rivalités assureront longtemps, sinon toujours, son autonomie, contre leurs propres appétits aussi bien que contre ceux des Japonais. Tel est, semble-t-il, le sens du voyage retentissant en Russie, en Allemagne, en France, en Angleterre et aux Élats-Unis que vient d’exécuter Li-Hung-Chang.

SÉOUL. — NOUVELLE LÉGATION DE FRANCE EN CONSTRUCTION.

On s’est étonné qu’il n’ait fait aucune commande navale ou militaire, aucun engagement d’instructeurs, aucune amorce de cette armée de mercenaires qu’on avait un instant cru son pays prêt à se donner. Il est parfaitement possible que l’ancien vice-roi du Tche-li n’ait pas reçu pouvoir d’engager aucune affaire semblable. Le fait que l’usine d’Essen lui a élevé une statue, rapproché des événements de la récente guerre et de la fortune de plusieurs centaines de millions que des gens très informés attribuent au protecteur de MM. Detring, Von Hanneken et Mandl, jette un certain jour sur cette restriction.

Depuis qu’il est rentré en Chine, le gouvernement de Pékin a constitué un comité de Français pour refaire le célèbre arsenal de Fou-tchéou, construit et détruit par nos compatriotes Gicquel et l’amiral Courbet ; mais rien ne nous garantit qu’une fois les études et plans préliminaires terminés, la moisson que nous aurons semée ne tombera pas sous d’autres faucilles que les nôtres.

Le Fis du Ciel, en outre, est contraint à la plus stricte économie. Le plus clair de ses revenus est fourni par les douanes, et il a dû les engager en garantie des emprunts qu’il a contractés, pour se libérer vis-à-vis du Japon. Aussi a-t-il commencé par diminuer l’effectif de ses armées. Il ne serait pas d’un esprit avisé de compter qu’il entend, par ce moyen, gagner en qualité ce qu’il perdra en nombre. Quant à créer des institutions militaires imitées des nôtres, comme le Japon l’a fait avec tant de succès, le Conseil d’Empire n’en aura même pas la pensée. Ce serait une entreprise chimérique, vouée à l’insuccès, dans un milieu aussi foncièrement civil que la population chinoise. De plus, le danger d’une dictature militaire et d’un asservissement à une armée de prétoriens ou de mercenaires est trop connu de ces Asiatiques pour qu’ils s’y exposent.



Et à quoi bon ? Le vieux Li est revenu de Chimonoseki par le chemin de Damas. Il a compris que les Japonais voulaient substituer en Chine leur exploitation à celle de la caste mandarine. Déjà, pendant la guerre même, ils avaient fait à celle-ci des avances très claires, en vue d’une bonne et solide entente entre frères, contre les blancs. Li n’a pas voulu partager. Il juge très bien fait l’agrégat informe de races et de provinces à peu près totalement indépendantes l’une de l’autre, auquel, par routine incurable, nous donnons, avec le nom de « la Chine », la valeur matérielle et morale de nos Etats-nations, qui sont de véritables personnes. Le formalisme confucianiste est d’accord, avec les intérêts sociaux pour fortifier le mépris et la haine que, comme tout bon Chinois, il nourrit contre les Japonais, et lui inspira un optimisme sans mélange, rebelle à toute innovation. Que pourrait-elle, sinon détraquer la machine politique dans laquelle il révère, avec tous les sujets du Fils du Ciel, l’archétype de la perfection ? Aussi est-il venu demander simplement à l’Europe de compléter le sauvetage commencé à Chimonoseki. Et le relèvement des droits de douanes, s’il avait été accordé, produirait à lui seul ce résultat.

Le vieux diplomate n’a fait valoir aux gouvernements russe, allemand, français, anglais et américain, que les besoins nouveaux créés au Trésor chinois par les indemnités qu’a exigées le Japon et la réparation des pertes subies dans les provinces envahies. Mais les hommes d’État auxquels il a parlé connaissent le style du protocole chinois.

L’intervention des trois Puissances qui a sauvé l’intégrité du territoire et la capitale de la Fleur du Milieu, a été présentée par le Fils du Ciel comme un retour des Barbares rebelles à leur devoir longtemps négligé de fidèles vassaux. Les souscriptions européennes aux emprunts ont passé pour le tribut qui allait recommencer à être payé L’élévation des droits de douane fortifierait cet échafaudage de mensonges qui finirait par transformer en guerre victorieuse le honteux « lâchez tout » militaire de 1894 et 1895, rendrait populaires la dynastie et l’empereur actuels et beaucoup moins traitables les mandarins déjà coriaces auxquels tous les Européens ont affaire.

Aussi Li-Hung-Chang a-t-il entendu partout réclamer des avantages compensatoires, permettant aux blancs de garder intact leur prestige et de récupérer par d’autres voies les sacrifices pécuniaires qui leur seraient imposés par les douanes.

AU COMMISSARIAT GÉNÉRAL DE FRANCE À SÉOUL.

Rien n’a été conclu, sans doute ; mais cependant, même si cette négociation demeure infructueuse, l’ambassadeur extraordinaire du Fils du Ciel aura accompli la principale des missions dont il était chargé. Le récit seul, tel que l’ont publié les journaux de toutes les nationalités, de son voyage triomphal, mis en regard du passage inaperçu de la mission japonaise du prince Foushimi et du maréchal Yamagata au couronnement du tsar Nicolas II, et de l’accueil qu’il a reçu des plus fameuses nations du monde barbare, dispenseront Sa Majesté Kouang-Hsou de se mettre en frais d’hyperboles et d’inventions pour démontrer à ses sujets qu’il est toujours le maître vénéré de toute la terre.

Heureux encore, si le « sage comte Li » ne rapporte pas également de son féerique tour du monde la conviction que la Chine n’aura besoin ni d’armées ni d’escadres tant que les puissances rivales continueront à entretenir des corps de troupes dans leurs possessions d’Asie orientale et à faire croiser des vaisseaux de guerre sur les mers qui les baignent !



Dans ces conditions, il faut que l’Europe résolve par ses propres moyens le problème extrême-oriental et assure elle-même la liberté et la sécurité du commerce sur les routes intercontinentales tracées à travers le Grand Océan.

Formose, de l’avis général, exerce sur elles toutes le même commandement que Malte sur celles de la Méditerranée. Une bonne marine, possédant sur cette île les arsenaux et abris d’une solide base d’opérations, tiendrait à son entière merci les mers de Chine et toutes les lignes du Pacifique, de Hong-kong en Australie, aux canaux de Panama et de Nicaragua, à San Francisco, à Vancouver, au Japon, à la mer de Corée, au golfe du Liao-tong et à Vladivostock. La fameuse « Haute Route Impériale » si chèrement établie par les Anglais de Londres ou Liverpool à Halifax (Acadie), de là à Vancouver à travers le Canada par le Canadian Pacific railway, puis à Hong-kong par les vapeurs dits « Empress » qui le complètent, bien que ces vapeurs, construits en acier, aient des plates-formes pour l’artillerie, puissent aisément devenir des croiseurs tenant la mer treize jours à raison de 13 nœuds à l’heure, ne leur offrirait aucune sécurité. Le possesseur de Formose pourrait toujours surprendre leurs convois de troupes et leurs escadres, et bloquer à volonté Hong-kong, tandis que lui-même ne pourrait être bloqué qu’au prix de frais et d’armements gigantesques.

Le même raisonnement s’appliquerait avec autant de rigueur à notre Indo-Chine et aux Philippines espagnoles.

La prise de possession de la Nouvelle-Guinée par l’Empire allemand en novembre 1884, l’établissement par les Anglais d’un dépôt de charbon à Treasury islands, et de leur domination aux îles Louisiade, Ellice, Gilbert (27 mai 1892), la neutralisation du groupe Samoa (janvier 1890), ne diminuent en rien la prépondérance de Formose et des Pescadores.

Le Japon, déjà dangereux par sa position au point de relâche nécessaire des navires à vapeur, qui ne peuvent embarquer assez de charbon pour marcher pendant plus de treize ou quatorze jours à la vitesse de 13 ou 14 nœuds à l’heure, est désormais le maître du Pacifique nord et peut devenir l’arbitre de la querelle pendante à ce sujet entre les grandes puissances blanches.

Étendu comme une digue gigantesque de la pointe du Kamtchatka au sud de Formose, il sépare des libres espaces de l’Océan les mers qui baignent l’Asie orientale et peut en faire autant de mers intérieures, de bassins aussi fermés que la mer Caspienne ou la mer d’Aral. S’il possédait encore la Corée, son rêve, l’Asie aux Asiatiques, c’est-à-dire l’unification des jaunes sous son hégémonie, serait virtuellement accompli et il n’aurait plus qu’à attendre ou à favoriser des complications de l’autre côté de la terre pour transformer ce rêve en une désastreuse réalité.

Le soulèvement des Philippines a coïncidé singulièrement avec la révolte de Cuba ; et ces deux splendides domaines sont placés beaucoup trop à portée de deux compères, le Japon et les Élats-Unis, dont les relations étroites n’ont pas été une des moins curieuses circonstances de la guerre contre la Chine.

L’Angleterre qui, en 1883, ne supportait pas la pensée que la Chine perdît à notre profit Formose et les Pescadores, ne les a peut-être laissé prendre aux Japonais qu’avec l’arrière-pensée de s’assurer ainsi un moyen détourné de les acquérir un jour.

D’autre part, les Japonais réalisent les espérances énoncées par le Times en septembre 1894. Ils empêchent les Russes d’implanter leur domination en Corée et d’ouvrir au large leur fenêtre sur le Pacifique. C’est un grand service qu’ils rendent à la politique traditionnelle de l’Angleterre ; mais, en même temps, ils en recueillent de grands avantages présents, sans parler de l’avenir qu’ils préparent. Ceci pourrait bien porter ombrage à nos voisins, qui n’aiment pas voir manger par autrui les marrons qu’ils ont tirés du feu, et sont plus habitués au rôle inverse. Ils pourront bien regretter leur funeste égoïsme de Chimonoseki et trouver avantage à s’associera l’action des autres puissances pour sauver l’indépendance de la Corée, seul moyen pratique de rétablir, au moins provisoirement, l’équilibre rompu dans le Pacifique nord au profit du Japon.



Mais il est douteux que la solution qui interviendra soit favorable à leur implacable égoïsme. Il est d’autres intérêts, tout aussi respectables en eux-mêmes, et dont les forces qui les appuient contraindront le Foreign Office à tenir compte. L’engagement extorqué, dit-on, à l’ambassadeur russe à Pékin en 1888 au moment où les Anglais évacuèrent Port-Hamilton, que la Russie n’occuperait jamais aucun point du territoire coréen, ne saurait être invoqué sérieusement par un gouvernement qui n’a pas châtié ceux qui ont dépouillé le Portugal en Afrique et commis l’attentat que l’on sait sur le Transvaal.

Le Transsibérien importe autrement à la civilisation que la hausse ou la baisse des actions de la compagnie Chartered et des sociétés de mines d’or.

La gare terminale et le grand port à la fois de commerce et de guerre qui devra l’entourer, ne peuvent être à Vladivostock, bloqué par les glaces quatre mois de l’année. Port-Lazarew (Gensan) est une rade étroite, peu profonde et venteuse. Port-Arthur est séparé de l’Amour par un pays à peu près désert, étendu sur plus de 1 000 kilomètres, très accidenté, où le trafic du chemin de fer ne paierait même pas la graisse des essieux, écarté à trois jours pleins de la grande ligne océanique du tour du monde. Fousan, sur le détroit de Corée, est étroit et venteux et exigerait de très grands travaux d’appropriation.

Mais sur la côte coréenne qui fait face à Tsouchima, Ike, Nagasaki, et à l’entrée de la mer Intérieure, les magnifiques rades de Masampho (Douglas inlett), ou Nautilus, entre les îles Nautilus, Mandarin et Insult, pourraient dès maintenant recevoir et abriter parfaitement toutes les escadres qui naviguent sur le Pacifique. Le terrain n’y offre pas d’obstacles trop considérables aux ingénieurs et architectes, et la contrée en arrière est un des greniers à riz de la Corée, sans même mentionner qu’elle contient ses plus belles forêts de camphriers.

La Russie ne pourra obtenir du roi la concession de l’une de ces baies et le prolongement du Transsibérien jusqu’à elle que si les Japonais ne conservent dans le Pays du Matin Calme que la représentation diplomatique et l’escorte réglementaire de leur ministre, auxquelles ils ont droit.

Nous avons analysé plus haut les prétentions tout autres de ces derniers. Mais avoir pour la Sibérie des voisins aussi avides, aussi peu scrupuleux, aussi batailleurs et aussi envahissants, la Russie ne saurait l’accepter. Partager avec eux, serait faire un marché de dupe et courir au-devant d’un conflit.

Habituée à temporiser, persuadée que tout vient à point à qui sait attendre et vouloir, la Russie termine soigneusement les forts qui rendront Vladivostock imprenable ; elle assure ses approvisionnements de charbon en étendant l’exploitation des houillères de Douï, dans l’île Sakkhaline ; elle maintient dans le Pacifique une des plus puissantes escadres européennes qui y naviguent et pousse activement son Transsibérien. Récemment, elle a obtenu que l’armée coréenne fût confiée entièrement à des instructeurs russes et non plus japonais, comme l’avait fait le comte Inouye. Il est impossible de savoir ce que le maréchal Yamagata a rapporté de sa mission à Moscou, au couronnement du tsar Nicolas II (mai 1896). Il est cependant au moins douteux que ce soient des concessions en Corée, car tous les conseillers ou instructeurs japonais, embusqués par le comte Inouye et ses successeurs dans les ministères et administrations, après avoir été remplacés par des Américains et quelques sujets anglais, ont eu, depuis le retour du maréchal Yamagata à Tokyo, des successeurs russes. M. Alexief, un Russe, a été récemment nommé Surintendant des Finances, au lieu et place de M. Mac Leavy Brown, appelé à la Direction des Douanes Coréennes.

La population nippone ressent douloureusement ces « humiliations », et au Parlement plusieurs députés ont questionné l’an dernier le comte Okuma sur l’arrangement de Moscou, sans succès d’ailleurs, à leur profond mécontentement.

La session de la Diète, qui a commencé en décembre 1897, a duré juste un jour. Le ministère Matsoukata l’a prorogée pour éviter un vote de défiance. Mais l’irritation populaire était telle, que le cabinet a dû démissionner et que l’Empereur a ramené au pouvoir le marquis Ito, l’habile pilote dont la guerre sino-japonaise a popularisé le nom en Europe. Il n’est pas absurde de suggérer qu’il aura à résister à des poussées populaires vers la Corée,… à moins qu’il ne soit, comme en 1894, contraint d’y céder.

La Russie attendra, sans rien céder, la terminaison de ses préparatifs, et alors le Japon qui, par point d’honneur, ne reculera peut-être pas, apprendra à ses dépens ce qu’est une guerre.



Et d’autant mieux qu’il alarme ou mécontente tous ses voisins. Ce qui a été divulgué des dessous de l’insurrection des Philippines, où les « soshi » de Tokyo ont encore mis les mains, les dépenses imposées de ce chef à l’Espagne, n’ont pas incliné le gouvernement de Madrid à favoriser les agrandissements des Japonais, et il a fortement augmenté son escadre du Pacifique. Leurs agissements actuels aux îles Sandwich ont dû refroidir les États-Unis.

L’Allemagne est intéressée également, non seulement par le souci de sa politique européenne, à être agréable aux Russes, mais par son commerce sans cesse grandissant en Extrême-Orient, à enrayer autant que possible l’essor des Nippons. Elle a prouvé à Chimonoseki et depuis, par l’occupation de la baie de Kiao-tchao, qu’elle le comprend.

La France ne peut pas voir avec satisfaction les sujets du Mikado utiliser sa protection au Siam pour lui faire concurrence. Elle sait qu’on fait traduire en secret, à Tokyo, les mémoires de l’amiral Courbet et sa correspondance. Déjà au moment du traité de Chimonoseki, des Japonais très notables nous disaient : « Pourquoi intervenir entre nous et la Chine ? Nous ne nous sommes pas occupés de ce que vous avez fait à Tonkin ! » — Et de grands personnages n’appelaient notre protectorat que le Tonkin de la Chine. Les fréquentes visites de missions ou d’officiers japonais au Tonkin ne nous rapporteront rien de bon et ne sont certainement pas bien intentionnées.

Le Japon s’est posé comme le champion des Jaunes et leur émancipateur prédestiné. Tôt ou tard nous aurons à compter avec cet avatar asiatique de la doctrine de Monroë et nous avons intérêt à ce que son protagoniste ne devienne pas assez fort pour nous gêner sérieusement.

Le succès de la Russie ou du Japon dans leurs projets sur la Corée amènerait donc, par le seul fait des compensations à donner aux autres puissances, l’explosion d’une guerre dont personne ne pourrait actuellement préjuger l’étendue et les conséquences.

Le seul moyen de l’éviter et de concilier tous les intérêts est de faire de concert, en Corée, et pour le bien de tous les peuples civilisés, ce qu’on a jusqu’ici toléré que le Japon opérât pour le sien exclusivement.

Si les Puissances attendent, en effet, que, sous le protectorat nippon, la monarchie absolue soit remplacée en Corée par la monarchie tempérée, que le roi, gardien des lois, ne soit plus que leur premier serviteur ; que le mérite et non la faveur et l’argent donne honneurs, dignités et fonctions publiques ; que la puissance des coteries familiales et politiques soit réduite à son minimum inévitable ou même annulée ; que le budget ait trouvé son Colbert et ne soit plus employé qu’à procurer tous les instruments possibles de progrès économique et moral ; et que tout le gouvernement soit réglé par les principes essentiels des civilisations modernes occidentales, le Japon aura aménagé ce pays comme il le désire et y aura trouvé les moyens qui lui manquent encore de créer une puissance militaire et économique suffisante pour évincer les blancs de l’Extrême-Orient et provoquer chez eux de très graves crises industrielles et commerciales.



Quand par les rades Masampho et Nautilus il aura complété la fermeture du détroit de Corée, quand il possédera à sa portée, plus près de Nagasaki et de Sasebo que l’Algérie ne l’est de Marseille et de Toulon, pour y déverser les milliers d’émigrants annuels que son sol ne peut pas nourrir, un pays vierge, le dernier peut-être qu’il y ait au monde, une Égypte ou une Inde, dont il connaît, mieux que personne les richesses latentes, auxquelles il ne manque que la mise en œuvre, les Puissances pourront inscrire sur leurs monnaies le « sic vos non vobis », avec lequel les dupés sont souvent obligés de se consoler.

Un pareil rôle ne saurait évidemment être le leur.

Le Japon a reconnu l’indépendance de la Corée avant même de l’avoir fait officiellement sanctionner par la Chine. L’intervention des trois Puissances, au nom de la paix de l’Extrême-Orient, les constitue garantes de ce nouvel article du droit public international.

La Corée est une sorte de Maroc ou d’Égypte de la Méditerranée du Pacifique. L’action de la diplomatie européenne a réussi jusqu’ici à maintenir ces deux États plus ou moins indépendants et d’y laisser libre le jeu nécessaire de la concurrence économique.

L’entente franco-russe, de son côté, a sauvé l’intégrité et l’indépendance de la Chine en avril et mai 1895 et aussi la situation actuelle des blancs dans l’Extrême-Orient. Elle a suffi pour contre-balancer la mauvaise volonté et l’abstention de l’Angleterre. Récemment encore les deux alliées ont empêché cette même puissance d’allumer une guerre générale en entreprenant de régler seule la question arménienne et la réforme du gouvernement ottoman. Leur action parfaitement solidaire peut s’exercer avec la même autorité et le même poids pour le rétablissement de l’équilibre dans le Pacifique nord et la sécurité de ses grandes routes. Seules, elles peuvent empêcher que de dangereuses intrigues ne déchaînent à nouveau une guerre où l’Angleterre saurait bien s’adjuger la part du lion, en saisissant ou Formose, ou les îles Chu-san à l’embouchure du Yang-tse-kiang, ou Quelpaert ou Port-Hamilton, ou au besoin Tsouchima, où elle a déjà demandé à transporter sa concession de Kobé, quitte à offrir aux Russes l’île de Yezo, qui les brouillerait éternellement avec le Japon.

Les Japonais que j’ai entendus parler légèrement, et comme d’une tâche proportionnée à leurs forces, d’une guerre contre la Russie seule, au moment de l’affronter soutenue par nous, malgré les bouillonnements d’une fureur d’autant plus douloureuse qu’il faudrait bien la contenir, écouteraient probablement plutôt les conseils de la prudence, comme en mai 1895, que les suggestions de leurs journaux trop influencés par les chaleurs des latitudes méridionales. Leur gouvernement serait sans doute renversé et ses membres assassinés par les fameux « soshi « sur lesquels il ne peut arriver à exercer un contrôle efficace. Une ère de guerres civiles recommencerait peut-être, et mettrait pour quelques lustres cette nation embarrassante hors de cause.

Sans tirer l’épée donc, la France et la Russie peuvent magnifiquement compléter leur œuvre d’équilibre et de paix en rendant la Corée à elle-même. Nous y avons, nous, le plus pressant intérêt, comme à tout arrangement qui diminue la prépondérance de l’Angleterre quelque part ; et celui-là la diminuerait, puisque le Japon n’est cher à cette dernière que dans la mesure où il la sert en écartant la Russie des ports toujours ouverts du Grand Océan.

Le soin de transformer la Corée, peu à peu, sans secousses, pourrait être confié à toutes les grandes Puissances. Elles procureraient ainsi un bien que le Japon a péremptoirement démontré n’être pas en état de produire, et feraient disparaître, avec le seul motif qu’il puisse invoquer diplomatiquement pour justifier son attitude dans la péninsule depuis deux ans, le plus grave danger qui menace en Extrême-Orient la paix du monde.

Le corps diplomatique à Séoul constituerait autour du roi de Corée le conseil de famille que forment les ambassadeurs à Constantinople auprès du Sultan, et même, au besoin, une sorte de commission danubienne, où les intérêts japonais pourraient être pris en considération au même titre que ceux de la France, de la Russie et de l’Angleterre.

Les Japonais répandent en vain le bruit que le départ de leurs garnisons du « Pays du Matin Calme » serait suivi d’une révolution sanglante, parce que le pays veut revenir au gouvernement des Mins et autres coteries. La ficelle est usée. Les Anglais ont trop tiré dessus pour faire jaillir des Mahdis d’un Soudan à surprises et transformer la vallée du Nil en colonie britannique. Il est aujourd’hui hors de toute contestation que les Nippons ont été les plus dangereux perturbateurs du « Pays du Matin Calme ». Le récent soulèvement antichrétien du Chantong est un spécimen très opportunément fourni des procédés par lesquels ils se rendent nécessaires dans un pays qu’ils veulent garder, bien que l’honneur leur fasse une loi de l’évacuer. On remarquera que les révoltés n’ont pas inquiété un seul ni des soldats, ni des coolies, ni des mercantis du corps d’occupation de Weï-haï-weï.

Si le Japon refuse de laisser la Corée à elle-même sous la tutelle de tous les représentants de toutes les Puissances, constitués en une sorte de commission danubienne, s’il s’oppose par les armes à des concessions faites aux Russes avec l’appui de la France, laquelle n’y trouverait que des avantages, je crois avoir déjà vu dans les rues de Séoul quelle sera la fin du rêve mégalomane des sujets du Mikado :

Un Coréen sortait un jour devant moi d’une boutique nauséeuse, mangeant des yeux un long ruban de viande qu’il balançait au bout de ses doigts. Évidemment, il ne restait plus au monde d’autre estomac que le sien. Mais une pyrargue (ces rapaces pullulent en Corée et au Japon) tomba du ciel comme une pierre, glissa d’un plongeon bref entre nous deux,… et je ris encore en revoyant, de souvenir, mon gros Coréen un pied en l’air, un bras écarté, les yeux écarquillés,… et la main vide.