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La Correspondance de Bossuet/05

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La Correspondance de Bossuet
Revue des Deux Mondes6e période, tome 56 (p. 429-456).
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Autour de la correspondance de Bossuet


V. ENTRE METZ ET PARIS BOSSUET ET PAUL FERRY [1]


I. — LA QUESTION PROTESTANTE. — LES PROJETS DU GOUVERNEMENT. LA « RÉUNION »

Au sujet des Protestants, dès 1661, le but de Louis XIV est aussi incontestable qu’au sujet du Jansénisme : faire disparaître l’un comme l’autre. Si le Jansénisme n’est pas le catholicisme du Roi, le Protestantisme n’est pas le christianisme du Roi. S’il n’est plus un danger, il est un manquement irrégulier, impatientant, à cette Unité, dont la réalisation, effet de réaction contre les troubles passés, était alors l’erreur intellectuelle ou sentimentale de la France autant que le calcul intéressé et ambitieux de son gouvernement. De cette extinction, alors aussi, Louis XIV voit et décide les moyens matériels : réprimer ou nettement ou sournoisement les progrès des groupements protestants là où ils sont autorisés, les empêcher franchement de s’implanter là où ils n’ont pas d’établissement légal ; ne pas leur donner ou laisser sur le territoire de la France un pouce de place de plus, dans l’existence civile et sociale une liberté ou un avantage de plus que les Edits de Nantes et d’Alais ne leur en avaient octroyé, par grâce, au lendemain des guerres civiles.

Ce but, tous les textes le prouvent ; ces moyens, tous les faits. Ne prenons que les faits législatifs et juridiques : rien qu’à relever ceux que les Mémoires du Conseil de 1661 [2] relatent, but et moyens apparaissent : Louis XIV a déjà pensé sa politique, et il la fixe, et l’ayant fixée, il la fait, droit devant lui. Ne prenons que les décisions émanées de la Cour, et seulement durant les cinq années qui vont du milieu de mars 1661, où Mazarin mourut, au milieu de mai 1666, où commença fa négociation pacifique de Bossuet avec Ferry : dans ce petit laps de temps, neuf déclarations royales, quatre-vingt-quatorze arrêts de Conseil frappèrent les Protestants de punitions, coactions, restrictions diverses. C’est en paralysant sous toutes ses formes la vie du Protestantisme que l’on prépare sa mort.

Mais à ces actes visiblement hostiles, à ces mesures de guerre avérées, d’autres se mêlent, d’air et de nature pacifiques : les Projets de Réunion. A quoi, — bien qu’on s’y soit trompé, — nulle contradiction. Si mal que le gouvernement fût renseigné, — les statistiques religieuses sont toujours et partout difficiles, — sur l’importance numérique du Protestantisme, quelque dédain qu’il eût de sa force de résistance morale, — la psychologie des gouvernements, en fait de sentiments religieux, est toujours courte, — on savait confusément que les Protestants étaient nombreux, et l’on constatait surabondamment qu’ils étaient entêtés. Il pourrait être long par des mesures civiles, de grignoter et de décimer les religionnaires, de « miner les huguenots, » selon l’expression du médecin Guy Patin. Une « réunion » serait plus expéditive : un coup de filet plus brutal, mais plus grandiose. La « Réunion » collective rentrait naturellement dans le plan royal. La Cour ne décourageait point ceux qui lui en parlaient.

Il y eut peu de propositions de ce genre dans les premières années du règne personnel de Louis XIV [3] jusqu’aux conférences de Bossuet et de Paul Ferry. En 1660-1661, en Languedoc, le prince de Conti, de plus en plus ardent aux choses spirituelles, entame des pourparlers avec le ministre Noguier et fait aux Protestants du Midi des ouvertures que le ministre Claude fait repousser au synode provincial de Nîmes. En 1662, à Sedan, le maréchal Fabert, non moins zélé que le prince de Conti, essaie d’aboucher les Jésuites ses amis, en particulier le P. Adam, avec les ministres Le Vasseur, de Saint-Maurice et Le Blanc de Beaulieu. Et encore que ces trois ministres fussent de ces modérés, « ennemis de la polémique passionnée » qui se plait à creuser des abimes [4], — encore que Le Blanc de Beaulieu, notamment, fût homme à « rétrécir extrêmement, » comme écrit le protestant Saurin, « les espaces qui séparent » le protestantisme de l’Eglise romaine, « réduisant presque à rien des-controverses très importantes, » — ces trois ministres avaient fini par se dérober. Bien d’autre, semble-t-il, jusqu’en 1666, où deux projets se développèrent, celui de l’intendant Pellot, dont nous parlerons plus loin et celui qui, du reste, fut le premier en date, de Bossuet et de Ferry.

Comment Bossuet fut-il appelé à traiter de la « Réunion » avec Paul Ferry ? Nous ne le savons pas au juste. Fut-il officiellement commissionné par le Conseil de la Réunion dont son historien Floquet, — toujours porté a ennoblir ce qui advint à son héros, — imagine à tort qu’il faisait partie ? Fut-il, au contraire, ecclésiastiquement, si je puis dire, délégué ? Il y avait alors, comme il l’écrit lui-même, un « grand nombre » de théologiens catholiques qui « étaient résolus de chercher les occasions de ces matières avec les ministres [5]. » « Ils tenaient des assemblées » où l’on traitait des moyens de ramener les esprits, et où « des personnes d’autorité avaient bon ordre de tout écouter [6]. » Un abbé Péan de la Croussardière, un des fondateurs de l’établissement des Nouvelles catholiques, s’était fait, avec l’approbation de Mgr de Péréfixe, — et peut-être sous l’inspiration de la Compagnie du Saint Sacrement, — le directeur de cette école de controverse, apparentée à la Compagnie, naissante alors, de la Propagation de la Foi. Il n’est du reste pas besoin de supposer qu’il reçut expressément une mission très précise. Il était, nous l’avons vu, à Paris, sous la main de l’état-major de travailleurs de premier plan qui faisait avec Louis XIV la besogne monarchique. Il venait d’être déjà « employé » contre Port-Royal. Il venait aussi designer une « approbation » courte et éloquente, d’un livre où le sieur La Parre, ci-devant ministre à Montpellier, expliquait ses Motifs de conversion ; or ce La Parre était, du côté des Protestants, « un de ceux qui s’appliquaient le plus à proposer des ouvertures de réunion ; » en outre, dans cette même année 1666, il assistait, avec quarante-neuf docteurs et cinq évêques, à une consultation de la Faculté de théologie sur le devoir des prêtres ayant charge d’âmes de s’instruire sur des matières de controverse avec les protestants. Donnant l’exemple, il suivait les conférences instituées par l’archevêque Péréfixe. Enfin, il avait obtenu, lui-même, ou allait obtenir des conversions d’hommes instruits pour lesquels il fallait qu’il s’instruisit toujours davantage : Nicolas Stenon, un Danois, anatomiste ; le marquis de Dangeau. Tout cela augmentait sa compétence, le mettait en vue ; il n’était besoin que de lui faire signe.

Ajoutons qu’auprès des protestants comme auprès des jansénistes, on pouvait supposer qu’il serait un ambassadeur bien venu. Il avait écrit sans injures, publié sans fracas un traité de controverse (la Réfutation du catéchisme de la Réformation de Paul Ferry), qui, de l’autre côté, avait été réfuté sans violence. Il avait prêché la controverse en chaire avec dignité, et en prononçant même au sujet des « frères séparés » des paroles généreuses, paroles sincères apparemment, quoique, nous l’avons vu, elles dépassassent un peu à ce moment ses sentiments d’alors à l’égard du Protestantisme ; — mais dont, en tout cas, le tour heureux avait dû être remarqué par ses supérieurs et le classer à ses yeux parmi les « modérés » incontestables, indiqués pour une mission « diplomatique. » Mais surtout, il était de Metz. Or, c’était à Metz qu’on voulait agir.

Non point que les protestants de cette ville fussent particulièrement inquiétants, — au contraire, on l’a vu. — Mais précisément peut-être voulait-on croire qu’il y avait étiez ces braves gens si estimables, si bons travailleurs et si bons sujets, des dispositions à se soumettre. En 1665, il s’était produit à Metz, suivant tel document protestant, sept conversions au lieu d’une ou deux dans les quatre années précédentes [7], et suivant tel document catholique, dix-huit au lieu de douze. Il ne faut pas plus quelquefois que ces légères ascensions d’une courbe pour encourager à l’erreur agréable un gouvernement mal informé.

Mais surtout, si l’on pensait à Metz, c’est parce qu’à Metz il y avait Paul Ferry, qui pouvait inspirer solidement beaucoup d’espoir.


II. — PAUL FERRY LE CONCILIATEUR

De fait, parmi tous les ministres « les plus raisonnables, » selon l’expression des catholiques, et les « plus enclins à la paix, » il était difficile de trouver mieux que le doyen et le principal des pasteurs de l’Église de Metz. Plus que Grotius et Georges Galixte, plus que Cameron et Mestrezal, plus qu’Amyraut et Testard, plus que d’Huisseau et Papin, et autant que d’autres pasteurs contemporains, l’Ecossais Dury, ou les sages et doux Le Blanc de Beaulieu et David Ancillon, Ferry ne songe qu’à la paix chrétienne et à la rétablir partout et pour toujours.

Ferry est la conciliation personnifiée. Je sais bien qu’avec une nuance d’ironie, les critiques du XVIIe siècle l’appellent « le bon homme. » Oui, il a cette bonté qui peut-être n’est pas en soi la plus achevée, mais qui est et doit être la plus respectée et la plus aimée, celle que le spectacle des divisions afflige et qui rêve d’une humanité unanime et fraternelle. Et ce rêve, il ne s’était pas contenté de le concevoir et de le chanter, en poète qu’il était à ses heures [8] ; il avait voulu l’accomplir.

Né en 1591, — arrivé à l’âge d’homme en un temps où les hommes religieux perspicaces pouvaient voir se former contre le christianisme une sorte de conspiration latente de l’humanisme stoïcien et de l’humanisme libertin, sceptique ou nettement incrédule, — il avait songé tout de suite à réaliser contre le péril moderne, sensible à divers degrés et sous des formes différentes chez Rabelais, Montaigne, Despériers, Rodin et Du Vair, le bloc chrétien. Tout jeune, au retour probablement, et déjà même, je pense, au cours d’un voyage en Allemagne, il s’était attelé à « réunir, » d’abord, Calvinistes et Luthériens.

Il avait eu la consolation du voir, entre 1614 et 1636, du synode national de Tonneins à celui de Charenton, les chefs et les conseils de l’Église calviniste s’ouvrir quelque peu à ces souffles apaisants, déclarer qu’il n’y avait « ni superstition, ni idolâtrie dans le culte des Eglises de la confession d’Augsbourg, » accepter l’idée qu’une liste de points fondamentaux fût établie, dont la reconnaissance permettrait la tolérance, et même l’union dans la tolérance. A cet essai autorisé le pasteur de Metz avait consacré ses veilles. Avec plusieurs pasteurs d’Allemagne ou d’ailleurs, il entama hardiment, poursuivit inlassablement, malgré les rebuts ou les malentendus, des correspondances multiples et infinies, par exemple dès 1634 avec l’oxfordman Dury, établi et mort à Cassel, celui qui, au XVIIe siècle, fut vraiment le professionnel avocat international de la paix religieuse, le serviteur empressé, partout présent, de la « Communion des saints, » le pèlerin passionné de l’unité chrétienne [9]. Vingt-cinq ans durant, ils échangèrent des lettres ardentes et doctes, dont il vaudrait la peine qu’on explorât courageusement le dossier. En 1662, David Ancillon le relayait et l’assistait, et Dury faisait à Metz un voyage exprès pour ménager cette réconciliation des disciples de Calvin, de Bucer et de Zwingle, avec les fils de Luther et de Melanchthon. Ferry avait composé sur ce sujet un traité que les historiens de la Réforme n’auraient point dû, ce semble, oublier.

A l’égard du catholicisme, il était dans les mêmes sentiments, et dans le même temps il les manifestait dans une autre longue correspondance (1645-1661) avec l’illustre soldat messin qui commandait pour le Roi à Sedan, Fabert Ses controverses, souvent vives (mais les injures ne tiraient pas alors à conséquence), avec des Jésuites ou des Carmes, avaient servi à lui faire connaître l’ennemi avec lequel il voulait faire la paix. Son œil bénin voyait ce que tant d’autres yeux ne voient jamais sous les écorces rugueuses et les couleurs diverses : les similitudes, les tendances, les vœux, tout le subconscient de l’esprit et des cœurs. Dans l’un de ses premiers ouvrages, le Scolastici orthodoxi specimen, il démontrait que la doctrine de la Réforme était déjà contenue dans les scolastiques, et cette idée portait loin, car, si elle souriait au Protestantisme, en flattant ses ambitions d’antiquité, elle allait aussi à poser la question de la légitimité du schisme du XVIe siècle.

Mais c’est surtout dans son livre intitulé : Catéchisme de la Réformation [10], que s’affirmait cette tendance, petit livre qui n’est point tout à fait ce que promet son titre, c’est-à-dire un compendium ou une encyclopédie de la théologie des Réformés, mais bien, lui aussi, un écrit « irénique, » un pas vers le Catholicisme, une offre. Dès les premières pages, la perspicacité du péril anti-chrétien contemporain apparaissait. De même que « la diversité des sectes [philosophiques] a été depuis longtemps un prétexte pour conclure que toute la philosophie [est] une vaine recherche, » de même « la diversité des religions peut établir l’athéisme. » Otons-la donc, cette diversité. N’est-ce pas le vœu de la nature et de la raison ? « Comme la lumière et l’eau, comme les voies publiques et les lois de police, la religion est un de ces biens communs, » le plus noble de ceux qui fondent et maintiennent l’humanité sociale. Et s’il est malheureusement exact, en fait, que c’est elle qui sépara le plus, n’est-ce pas elle qui, par son essence, doit unir le mieux ? Oui, « la vérité est retardée, reculée, quand les uns enseignent une chose et les autres une autre. » « Il n’y a rien de si désirable, sinon que tout, le monde fût d’une même religion. »

De laquelle ? La Chrétienne est, de toutes celles qui se disputent le monde, visiblement la seule vraie, parce que la seule génératrice de salut, parce qu’elle proclame seule le péché humain, et que seule elle met à sa base l’appel à la miséricorde du Dieu parfait que le péché offense. — Or, déjà, notons combien cette position initiale d’une apologétique fondée sur la psychologie de la misère humaine était en concordance avec toutes les pensées philosophiques et religieuses du XVIIe siècle catholique. Ce point, de départ de Ferry, c’est celui-là même d’où, plus ou moins, s’élançaient toutes les grandes spéculations de saint François de Sales et de Bérulle, de Saint-Cyran et de Petau, et de Pascal. Ferry, en son langage a la fois scolastique et ému, bâtissait dès le commencement de son livre la plate-forme où les théologiens pouvaient circuler de plain-pied [11].

Mais encore plus caractéristique était la suite.

Si, dans cette religion chrétienne, Ferry distinguait et préférait le christianisme réformé en raison « des abus et des erreurs » qui, touchant l’unique et vrai moyen de salut, s’étaient glissés dans l’Eglise du moyen âge, la façon dont il représentait la Réforme n’en était pas moins éminemment modeste. Qu’avait été, en fin de compte, selon lui, l’œuvre des Luther et des Calvin ? Simplement la réparation d’un « ancien bâtiment » que l’on dégage des corps de logis surajoutés ; le « nettoyage d’une inscription antique » où le temps a amassé la terre et la rouille. Formules érasmiennes, on le voit, impliquant que « ces erreurs et abus » n’étaient « ni en tel nombre ni en matière si considérable qu’ils n’eussent pu être excusés ou supportés, » concédant que le fonds du « bâtiment » encombré subsistait, et que la teneur essentielle au sens de l’« inscription » primitive n’avait pas été irrémédiablement altérée avant la Réforme.

Mais même dans la période qui avait suivi la Réforme, le bon Ferry ne se décidait point à prononcer que les catholiques eussent été damnés. Avec une bonne volonté touchante, il allait glanant partout les preuves de ce salut possible… Vous souvient-il que, « dès l’année 1541, l’empereur Charles V, » renouant à Ratisbonne la conférence de Worms, y avait fait présenter un livre : Le Sommaire de la doctrine chrétienne, dont un article excellent sur la justification de l’homme par une « foi vive et efficacieuse, » par « la seule justice du Christ, » avait passé sans débat, « et sans que le légat même du Pape y trouvât rien à redire ? » Oui, de cet article, appuie Ferry, les moines convinrent, et la diète de Spire, et les chanoines de Cologne… »

Vous souvient-il aussi qu’en 1543 Jean, cardinal de Lorraine et évêque de Metz, avait fait imprimer, dans un « agenda ou manuel » à l’usage des confesseurs au lit des agonisants des interrogations toutes conformes à cette « saine opinion ? » « Il est vrai, » avoue Ferry, qu’à ces exhortations très pures, « le curé entremêlait quelque chose de l’invocation de la Vierge et du bon ange du malade et du saint auquel il pouvait avoir eu une affection particulière ; » mais, ajoutait l’excellent homme, — si peu ! « Il ne lui faisait dire qu’un petit mot à la Vierge, et point aux autres. » Et c’était lui, curé, qui prenait sur lui de réciter les litanies, et non pas le malade. C’est donc que « l’invocation aux saints n’était pas crue nécessaire à son salut. » « Ferons-nous doute que ceux qui mouraient en cette foi, » en ces formes, « n’aient pu être sauvés ? » « Ce que les curés y ajoutaient.., » c’était ce superflu innocent, dont parle l’Apôtre (I Cor., 3, 12, 15) ; c’étaient des pratiques surérogatoires, mais non pernicieuses.

Ainsi, d’interprétations en interprétations bienveillantes, éliminant avec ardeur tous les griefs qui n’étaient point indispensables à retenir, Ferry ne trouvait plus que cent dix ans où l’Eglise catholique eût été authentiquement entachée d’erreurs entraînant la réprobation éternelle.

Il allait encore plus loin, l’intrépide « accommodeur ! » Après tout, ces erreurs entraînaient-elles l’irrémédiable damnation ? Ne jugeons point. : Jésus l’a défendu. Songeons à ce fondement du christianisme, aussi incontesté que le péché de l’homme : la bonté de Dieu ; — plutôt que de laisser mourir un de ses fils, il ferait un miracle, soit par l’envoi et le ministère d’un ange, « comme il en a employé plusieurs et comme on demeure d’accord qu’il pourrait encore faire pour les instruire, » soit par quelque prêche, ou par la rencontre de quelque bon livre, ou, à défaut de tous ces moyens, « par la grâce du Saint-Esprit, qui peut, en un moment, illuminer et donner la foi. »

Des conséquences logiques notables découlaient de toutes ces indulgences : Ferry, dans cet ouvrage de 1654, ne reculait point devant elles. Si dans son passé lointain, l’Eglise romaine n’a pas été incurablement viciée ; si, au temps de la Réforme même, elle ne l’était pas assez gravement pour que le salut y fût impossible, y avait-il lieu d’abord de s’en séparer si totalement ? Ferry, avec courage, s’interroge. Que dirions-nous à qui nous objecterait saint Mathieu (13, 28) : « que vu la similitude du blé et de l’ivraie dans le champ du maître, il faut attendre pour arracher l’ivraie à la fin de la moisson, c’est-à-dire la fin du monde ? » « Ne semble-t-il qu’on pourrait reprocher à ceux qui ont travaillé à la Réformation de l’avoir faite prématurément et qu’ils devaient la laisser faire à Jésus-Christ » à la consommation des siècles ?

Je sais bien que tout de même Ferry se rassurait. « L’événement a vérifié que c’était une œuvre de Dieu… Ceux à qui Dieu faisait connaître la vérité, ne pouvaient, en conscience, la garder pour eux… S’il n’y avait pas impossibilité absolue de se sauver dans l’Eglise romaine, cela était tellement difficile ! Il fallait épargner à Dieu la peine de faire tant de miracles, » etc.

Qu’était-ce pourtant que toutes ces braves réflexions, sinon un plaidoyer pour la Réforme plutôt qu’une glorification, sinon faire valoir moins ses raisons d’avoir été que ses excuses ? Encore que la Réformation ait été faite « entièrement pour la gloire de Dieu, pour le règne de Jésus-Christ, pour la conservation de la vraie religion chrétienne, elle n’a pas été aussi nécessaire que nous l’avons cru pour le salut des Elus en particulier. » D’un certain point de vue, le schisme fut regrettable. Et, s’il est exécrable à présent et pernicieux, que faire ?

Ferry, en 1654, n’osait pratiquement conclure ; mais on voyait bien dès lors son secret sentiment.


III. — BOSSUET ET LE PROTESTANTISME EN 1666

En regard de cette franchise qui ne craignait ni les aveux ni les avances, quels sentiments apportait le négociateur catholique ?

D’abord, pour son partenaire une vraie sympathie. Si le jeune zèle de Bossuet avait cru devoir en 1655 réfuter avec une vivacité sévère ce Catéchisme de la Réformation, où pourtant s’ouvraient tant d’accueillantes avenues, tant de possibilités d’abouchement, — s’il avait mis quelque parcimonie à reconnaître que Ferry n’était pas aussi « chagrin, » aussi injuste que ses confrères, tout de même il lui avait rendu justice. Et quand il traçait ce beau portrait du « théologien sincère, qui ne dissimule pas plus sa propre créance qu’il ne méprise celle de ses adversaires, qui adoucit les choses tant qu’il peut, qui aime mieux être indulgent qu’injuste, » qui, « bien loin de condamner les expressions innocentes, est prêt d’excuser celles qui, pesées dans l’extrême rigueur, pourraient quelquefois sembler rudes, » ce portrait, c’est Ferry qui avait eu l’honneur de l’inspirer. Cette polémique de 1655 ne les avait pas, d’ailleurs, empêchés de se lier. Une petite ville n’est pas toujours le vase clos où l’on s’aigrit. La cohabitation qui multiplie les rencontres, met les âmes au jour. La placidité lorraine de Ferry avait pactisé avec la bonne humeur de Bossuet bourguignon. Le père de Bossuet, conseiller au Parlement, avait eu sans doute de fréquents rapports administratifs avec le doyen des ministres de Metz, duquel, par l’âge, il était plus proche que son fils. Et père et fils, dans une ville plutôt commerçante et d’affaires, — à qui des historiens locaux reprochaient alors de n’être pas suffisamment athénienne, — avaient plaisir, sans doute, à fréquenter cet esprit cultivé, orateur, théologien, historien, poète même, qui, par sa variété d’aptitudes ressemblait en quelque manière à celui qu’on a appelé « l’homme de tous les talents et de toutes les sciences. »

Nous n’avons pas de peine à comprendre que Bossuet, qui aimait à estimer et à aimer, chantât à la cour les louanges de ce ministre si « fort honnête homme ; » qu’il essayât même de soulager sa vieillesse fatiguée, en lui procurant, dans la personne de son gendre Bancelin, un suffragant que la rigueur des lois lui refusait.

Mais vis-à-vis de ce Protestantisme, dont Ferry était l’avocat, là encore, Bossuet n’avait plus à un aussi haut degré, en 1666, l’attitude combative que nous lui avons vue dix ans plus tôt. En découvrant à Metz la puissance matérielle et morale de l’hérésie, le premier réflexe, nous l’avons vu, avait été naïvement hostile. Mais l’expérience et le milieu avaient agi et atténué. Le peu de succès dans son apostolat chrétien dont, en chaire même, il lui arrive de se plaindre, lui avait fait considérer sans doute avec plus d’indulgence ce qu’il y avait d’ordre et de vertu dans l’Eglise de « ténèbres. » J’oserais dire que si l’on examinait de près les passages des Sermons où Bossuet condamne les « erreurs » protestantes, on s’apercevrait qu’en avançant en âge ce qu’il condamne, c’est moins l’intrinsèque malice et le venin spécial des doctrines que les conséquences déjà vérifiées par lui de l’esprit protestant : l’individualisme et le progrès de la libre pensée. Je tiens à ajouter que dans ce sens, dans ce déplacement, — favorable à une demi-tolérance, — de sa sévérité, des impulsions trop oubliées s’exercèrent certainement sur lui. Qui lui donnait l’exemple de ne point attacher aux différences dogmatiques l’importance que les traités de controverse grossissent ? Qui lui enseignait à ne pas faire son principal, dans la prédication, de la controverse contre l’hérésie ? C’était ce Vincent de Paul dont il savait apprécier la grandeur, et qui, lui, ne faisait jamais figurer la controverse dans le programme de ses missionnaires, « ni en public ni en particulier, » lors même qu’ils travaillaient en pays protestant, persuadé qu’il était que « bien souvent, » la dispute fait plus de bruit que de fruit, et que la « bonne vie » et la bonté compatissante sont, à l’égard des errants, la meilleure des apologétiques. Qui pouvait lui donner l’exemple, aussi, de mettre, dans les affaires séculières, la religion à part, et de laisser régner la justice ? C’est « Monsieur Vincent, » l’auteur de cette belle lettre [12] à François Grimal, supérieur de la Mission à Sedan, « sur la manière de se comporter avec les huguenots. » Vous me demandez s’il faut prendre le parti et les intérêts des catholiques contre les religionnaires ? Non, certes ! « Que savez-vous si le catholique est bien fondé ?… Il y a bien de la différence entre être catholique et être juste ! Le catholique est-il moins justiciable pour être catholique ? Pourquoi ne pas laisser juger les juges, même huguenots ? « Ils jugent selon les lois, devons-nous croire, et, outre leur conscience, ils font profession d’honneur. » Qui sait si ce ne furent pas ces nobles maximes qui furent cause qu’en ces années 1662 à 1665 où, encouragée par les intentions devinées de la Cour, la persécution contre les protestants eut à Metz un regain regrettable, le nom de Bossuet figure moins fréquemment qu’on pourrait s’y attendre en raison de ses fonctions ecclésiastiques [13], dans les documents de ces chicanes vilaines que l’on multiplia contre les Réformés de Metz, pour leur ôter leur temple dans la ville, pour les empêcher d’en rebâtir un autre, pour assurer les « conversions » enfantines et gêner le collège huguenot.
IV. — LES POURPARLERS DE BOSSUET ET FERRY D’APRÈS LEURS LETTRES. L’ « AVOISINEMENT » DES DEUX DOCTRINES. FIN DE SCHISME ENTREVUE.

Les pourparlers de Bossuet et de Paul Ferry eurent lieu depuis le mois de mai 1666 jusqu’au mois de novembre de la même année. Pourparlers oraux, tenus chez le ministre, en sa « bibliothèque, » où Bossuet, dans un billet du 17 mai, lui offre de se rendre ; conversations dont la substance fut recueillie et rédigée soit par Bossuet, soit par Ferry, dans des lettres où ils reviennent à tête reposée, sur leurs preuves ou leurs objections [14]. Lettres solides et chaudes, écrites sans prétention d’élégance, mais avec un scrupule contenu de justesse, et c’est ce solide langage du XVIIe siècle, qui, même sous la plume lourde et un peu embarrassée de Ferry, est si lumineux, que la théologie n’y effare point, qu’on se figure comprendre et qu’‘on ose juger. Contentons-nous de noter l’essentiel, à savoir comment la marche du débat s’ordonne et sur quels points il se concentre.

Le point de départ, c’est Bossuet qui, demandeur, le choisit et le fixe, avec une habileté légitime : c’est cette nécessité dont il sait bien que son adversaire ne peut pas ne pas demeurer d’accord, de « l’obligation » de remédier au schisme pour défendre en s’alliant la place chrétienne menacée.

Est-ce possible ? Oui. Déjà l’expérience a montré qu’il y avait beaucoup de disputes de mots. Le temps n’a pas pu faire que l’on ne soit « revenu des extrémités. » Eclaircissons encore. Peut-être ferons-nous quelques pas de plus, dans la lumière accrue, dans la plaine médiane, où plus aisément l’on s’aperçoit et l’on s’approche.

Mais tout de suite, et cela est curieux, Ferry voudrait une enquête historique. Sa loyauté ne la craint pas ; son espoir de réconciliation la désire peut-être. Quelles sont les causes « principales qui ont éloigné ceux de sa communion ? Ces causes furent-elles solides ? Subsistent-elles toujours ? C’est pourquoi, durant ces conversations, les deux théologiens consultent autre chose que des symboles et confessions de foi valables à l’heure où ils parlent. Ils recourent en sus à des textes du passé, par exemple aux Actes du colloque de Poissy, et Bossuet, qui déjà, pour réfuter le Catéchisme de Ferry, était remonté au XVIe siècle, et qui dès lors avait noté divers traits de la Réformation allemande et française du XVIe siècle [15], se confirme, sans doute, à ce moment, dans le dessein d’en écrire l’histoire.

Mais une enquête approfondie sur les origines eût été longue ; elle se serait heurtée à bien des questions de fait obscures. Judicieusement ils se contentèrent à moins de frais. Ces « points fondamentaux » où s’abritent les contradictions, après tout on les connaît. Les controversistes les ont tant de fois rappelés depuis le XVIe siècle ! L’Eucharistie, la Justification furent visiblement les raisons les plus sérieuses du schisme et restent les pierres d’achoppement de la Réunion. Les deux négociateurs commencèrent par elles. Par laquelle des deux au juste ? Il ne serait point oiseux de le savoir, à qui voudrait se rendre compte de ce qui pouvait dominer en Ferry, le point de vue luthérien ou l’objection spécifiquement calviniste. Mais l’ordre suivi n’apparaît pas nettement [16].

Puis, ils abordèrent « les prières adressées aux saints. » Enfin le Purgatoire et la prière pour les morts. Et ce fut tout. Bossuet écrit : « Nous n’avons parlé que de ces articles. »

Et tout de suite on voit la lacune. Rien sur l’autorité de la Bible et de la Tradition ; rien sur l’autorité de l’Eglise, dont Nicole, quelques années plus tard, disait qu’ « il y a de l’imprudence à se résoudre sur aucun point, avant que d’avoir examiné à fond le point de l’Eglise ; » d’accord en cela avec le protestant Desmarets qui, lui aussi, voyait là « le gond, » le nœud de toutes les controverses. Rien sur le droit du chrétien protestant de faire sa foi d’après la Bible lue et comprise par lui. — Etait-ce que ces points, qu’à présent il nous paraitrait si indispensable de ne point omettre, semblassent pour lors indifférents à Ferry et à Bossuet ? Est-ce que l’idée d’autorité, de soumission, d’ « église » était assez en faveur alors chez les protestants modérés pour qu’ils ne voulussent pas faire consister l’objection protestante dans une revendication de la liberté d’examen ?

C’est possible. Elle était, en effet, bien répandue, en ce temps-là, cette disposition. Il n’y avait pas si longtemps que Grotius avait conseillé aux Remontrants de Hollande d’établir des évêques qui fussent ordonnés par un archevêque catholique. Et quatre ou cinq ans plus tard, le protestant français d’Huisseau parlera avec la plus complète irrévérence de cette division de la Réforme, mère « d’un nombre incroyable de monstres qui lui ressemblent. » C’est alors aussi que Jurieu bataillait pour prouver que l’Eglise vraie avait toujours été visible, s’engageant dans des thèses dont il devait être conclu, selon Bayle, que l’ « Eglise romaine avait toujours appartenu à l’Eglise vraie. » De même Larroque exprimera bientôt publiquement toutes sortes d’aspirations vers l’unité, toutes sortes d’invectives contre les schismes ; il allait même réclamer pour les Synodes l’infaillibilité du Pape catholique sous le nom adouci « d’assistance particulière de l’esprit de Dieu. » Donc, cette question de l’autorité, il est possible que, d’un commun accord, Ferry et Bossuet l’aient écartée, ajournée, comme facile à résoudre, une fois éclaircis tous les dissentiments de croyance. Et Bossuet pouvait se borner, pour mémoire, si je puis dire, dans sa récapitulation de leurs conférences, à marquer précisément la mesure où « l’Eglise catholique honore l’Église romaine, mère et maîtresse, croyant que l’apôtre saint Pierre et ses successeurs ont reçu de Jésus-Christ l’autorité principale pour régir le peuple de Dieu, entretenir l’unité du corps et conserver la dignité sacrée de la foi, » sans s’ « obliger à reconnaître l’infaillibilité » de doctrine « ailleurs que dans tout le corps de l’Eglise catholique. »

Sur les autres questions que Bossuet et Ferry traitent comme plus urgentes, ce qu’ils étaient convenus de se demander, c’était, écrit Bossuet, si les dogmes, « pour lesquels les Protestants nous ont quittés, » paraissent à présent à Paul Ferry, « destructeurs des fondements de la foi. » Or, sur ce terrain, les conclusions où ils arrivaient étaient on ne peut plus encourageantes.

Sur le Purgatoire et la Prière pour les morts, « il n’approuva pas notre créance, mais lui ayant demandé s’il se serait séparé pour cela de la communion de saint Augustin, il me répondit que non. » Au sujet des prières adressées aux Saints, « je l’ai fait souvenir qu’il avait écrit et enseigné formellement dans son Catéchisme qu’elles n’avaient pas empêché nos pères d’être sauvés, » et « il [en] est demeuré d’accord. » A l’égard de la Justification, « il est aussi convenu qu’en nous entendant bien il n’y aurait pas de difficultés pour cet article qui est néanmoins le principal et le plus essentiel de tous. » Sur le sacrifice de l’Eucharistie, « l’un des points, » reconnaissait-on, « les plus difficiles à ajuster [17], » sur ce point, « après les explications que j’ai données à M. Ferry par écrit [18] il a reconnu « qu’il n’y avait plus de difficultés. »

Et Ferry écrivait lui-même (Corr., I, 457) que cette « grande controverse » sur la vocation des prêtres à sacrifier, — vocation que les Protestants avaient refusé obstinément d’admettre, — se trouvait, par les explications de Bossuet et des Jésuites de Metz, « mise à fin. »

Pour l’adoration du Saint-Sacrement, « il a dit qu’il ne pouvait ni l’improuver ni la condamner en ceux qui croient la présence de Jésus-Christ. » Or, sur la présence, « il a accordé que cet article ne détruisait pas le fondement » et que, même, les catholiques, en leur doctrine de la Transsubstantiation, « raisonnaient plus conséquemment » que les Luthériens. L’adoration du Sacrement doit donc s’ensuivre.

Sans doute, sur tous ces points, Ferry a encore des objections de détail, « tenant à de vieux préjugés. » Mais « il entre dans le fond, » avec « un esprit doux, paisible, parfaitement bien tourné, solidement docte. » Et ce n’est pas » seulement lui qui, sur tous ces points, ne fait plus que des objections de détail, faciles à satisfaire par des formules conciliatrices. C’est encore un de ses amis, un des confidents du « grand dessein, » Théodore Maimbourg, catholique de naissance, devenu protestant ; une de ces intelligences sincères et curieuses que leur probité même et leur ouverture faisaient hésiter, et qui, comme Bayle plus tard, promenèrent, sous les injures de tous les partis, à travers les confessions chrétiennes, une indécision honorable. Sans doute, si Maimbourg désire impatiemment la paix, c’est parce qu’il voit poindre et croître la politique de guerre du jeune roi, et les défections qui menacent les Eglises françaises, et la « dernière désolation » qui s’approche. Mais c’est aussi parce que les explications de Bossuet la lui font, à lui également, acceptable ; parce que c’est « sous des explications raisonnables » que la rentrée dans la communion romaine lui est proposée par Bossuet. Dans un voyage à Paris en août 1666, Bossuet lui a répété ses entretiens avec Ferry. Et Maimbourg écrit à Ferry : « M. Bossuet a eu la bonté de m’expliquer les choses, » et il l’a fait « avec tant de netteté et d’équité et il les met dans un si beau jour qu’il ne me reste plus de difficultés sur les matières que vous avez déjà examinées ensemble. »

Or, sur tous ces points, Bossuet proclame qu’il n’a rien avancé « qui ne soit approuvé universellement parmi les catholiques. » Au même Maimbourg qui lui dit sa crainte « qu’il ne soit pas avoué de ces explications si claires, » il demande, en riant, si on le croit homme à s’exposer à un désaveu ? Il affirme « sérieusement » que sa doctrine est conforme et au Concile de Trente et aux théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, et que « plût à Dieu qu’il ne tint plus qu’à l’aveu ! » Est-ce, à dire qu’ils croient, Ferry, Maimbourg et lui, la Réunion faite et l’ouvrage terminé ? Nullement. Ce n’est pas tout « que d’être convenu, et à deux ou à trois, de cette diminution du nombre et de la gravité de nos controverses anciennes. » Il faut encore deux choses ; tous trois ils sont d’accord aussi sur ces desiderata ultimes.

L’un, c’est, comme l’indiquait Maimbourg à la fin d’octobre, de trouver les expressions propres à « satisfaire les plus délicats » des deux communions, sans « blesser leur conscience ni la vérité. »

L’autre, c’est de chercher comment se réaliserait, dans les Eglises, le consentement des théologiens et des pasteurs, dans les faits l’accord des idées. Car vous avez pris garde à la méthode suivie sagement par les deux docteurs : la seule question qu’ils eussent voulu se poser, c’était si les articles à cause desquels les Réformateurs du XVIe siècle avaient fait schisme, renversaient réellement les fondements du salut, ou si ces articles n’étaient pas susceptibles d’une explication propre à rassurer les chrétiens soucieux d’avoir une foi qui les sauvât. C’est à cette unique question qu’ils ont répondu. Ils n’ont point cherché, ils n’ont point dit quel geste, quel acte doit, des deux côtés, s’ensuivre.

Comment Bossuet se figurait la solution pratique, certes on serait bien désireux de le savoir. Combien sans doute devaient être intrigués, anxieux, là-dessus, ceux qui du « grand projet » avaient su quelque chose ! Le fait de reconnaître l’innocuité des croyances catholiques devait-il entraîner cette conclusion que les Réformés étaient obligés, instantanément, d’y croire ?

Dès le mois d’août, Paul Ferry, interprète sans doute des inquiétudes éveillées de son entourage, avait interrogé Bossuet sur ce point : « [Il me demanda] si, quand lui et les siens seraient demeurés d’accord que notre foi ne détruisit pas les fondements du salut, nous croirions les pouvoir obliger par-là à la profession, par conséquent à embrasser notre communion. » — « Je lui ai répondu nettement, dit Bossuet, que ce n’était pas ma pensée. » Non, il ne fait point ce rêve impérieux et absurde de leur commander une foi improvisée. Pour affirmer cette énormité, Bossuet est trop philosophe, et trop pieux, je veux dire trop respectueux et de la foi humaine et de la grâce de Dieu. Il sait les voies lentes de la Providence, et la rareté des illuminations subites, et les nécessités de l’esprit humain, et le poids lourd des vieux préjugés et le pli des longues habitudes. Il ne se figure point qu’ils auront tout de suite « les yeux ouverts pour connaître la vérité » entière des articles qu’ils ne jugeront plus contraires au salut.

Mais alors, que ferait-on ? Admettrait-on, avant une abjuration collective, un intérim, un provisoire qui permit à Dieu d’agir et aux hommes de se préparer ? Je ne vois point nos deux pieux penseurs acceptant, proposant ce moyen politique. Aussi bien songeraient-ils même à une abjuration collective ? J’en douterais aussi, étant donné les termes où ils avaient mis la dispute. La résolution par la négation de la question posée par eux de la nécessité indispensable et durable du Schisme réformé n’impliquait pas, ne pouvait impliquer une humiliation, une résipiscence des Réformés. Ils n’avaient pas à abjurer un acte qu’ils n’avaient pas commis. Leur abjuration, c’était de reconnaître que, contrairement à ce que leurs docteurs leur disaient naguère encore, les catholiques n’erraient point. Il ne se fût donc agi, ce semble, que de faire cesser en fait, et avec leur consentement, un éloignement dont ils n’étaient pas les auteurs. Par quelles procédures, et avec quels égards et ménagements pour les réalités présentes ? Comment la branche cassée sera-t-elle ressoudée au vieux tronc ? Par juxtaposition peut-être, sans greffe douloureuse. Leur concéderait-on, après une acceptation d’une sorte d’hommage et de déclaration de loyalisme, la jouissance continuée d’une vie religieuse spéciale ? Dans la vie de ces communautés particularistes, membres soumis et réconciliés de la grande, laisserait-on subsister la discipline protestante et des pasteurs et des fidèles ? Tolérerait-on, dans les liturgies des formules, dans le culte des cérémonies conformes ou complaisantes à leurs scrupules hérités ? Ou bien, sans imposer de ces formulaires précis dont Bossuet pouvait constater, dans l’affaire janséniste, l’inefficace tyrannie, se contenterait-on de demander à l’enfant prodigue rentrant au foyer, une adhésion globale à l’autorité de l’Eglise, une reconnaissance de son infaillibilité, de son unité, de sa perpétuité, dans ce sentiment de confiance et d’abandon auquel Bossuet tenait tant, — nous l’avons vu à propos des religieuses de Port-Royal, — et qui était pour lui, ce semble, beaucoup plus que l’illumination intellectuelle, l’essentielle substance et le bienfait solide de la Foi ?

Sur tous ces points nous sommes réduits à des conjectures. Aucun texte ne nous permet de supposer comment Bossuet, ni non plus Ferry, se figuraient le « grand œuvre » accompli. Tout ce que nous voyons, c’est qu’ils voyaient qu’ils avaient encore toute une partie de leur besogne à faire. C’est ce que Bossuet répond nettement à cet interlocuteur qui est devenu son collaborateur unanime : « [J’ai dit] qu’il y avait deux choses à examiner séparément avec eux ; savoir si une doctrine était véritable ou fausse, et savoir si elle renversait le fondement du salut ou non ; que l’aveu de ce dernier ne tirait point à conséquence pour l’autre, et que cet aveu ne pouvait les engager à autre chose qu’à confesser que de tels dogmes devaient être supportés » par eux, « mais non point être avoués et professés. »

Mais, ajoute-t-il, cela seul est « une grande avance. » Un simple « commencement, » bien entendu ; un simple « fondement, » mais fondement solide et commencement précieux, quand même « nous ne pourrions pas aller plus loin quant à présent. » « Acheminement, » mais qui implique et entraîne des efforts ultérieurs, et des efforts pareils à ceux qu’ils viennent de faire, des explications lucides et franches et toutes pleines de bonne volonté, des efforts d’hommes religieux. Même il semblerait sur ce point que Bossuet est plus ferme que son partenaire. Est-ce pour lui tendre un piège innocent, pour se rassurer sur une appréhension bien naturelle, que Ferry exprime à la fin cette idée que « c’était Une entreprise digne du Roi que de travailler, » lui aussi, « à un si grand œuvre ? » — « Non, réplique le Doyen de Metz ; « cette affaire regarde la religion et la conscience ; » « pour voir jusqu’à quel point elle doit être acheminée » encore, elle doit être « premièrement » et jusqu’au bout tranchée par les théologiens.

Et de cette besogne, il envisage la continuation, non seulement pour « ceux qui travailleront après lui à cet ouvrage si nécessaire ; » mais pour lui-même. Il vient de s’expliquer avec Ferry. Il s’expliquera avec M. Daillé s’il le peut ou avec d’autres ; il ne perdra nulle occasion, il recherchera les occasions de poursuivre. Il croit voir que cette œuvre, « si désirée » d’un certain nombre de protestants, d’un grand nombre de catholiques, « la Providence lui a déjà donné une forte impulsion. » Il est plein d’entrain et d’espérance.

Cinq mois après, tout était démoli.

Pourquoi ? Une mésentente subite avait-elle percé de part et d’autre dans ces pourparlers eux-mêmes ? Il n’y parait point. D’autant plus que plusieurs absences de Bossuet empêchèrent les entretiens de reprendre sur les points mêmes où il ne s’agissait plus que de trouver, comme l’indiquait Maimbourg à la fin d’octobre, les formules propres à « satisfaire les plus délicats, sans blesser leur conscience ni la vérité. » A quoi chacun des deux avocats, de son côté, pour pensait.

Ce furent, en dernière heure, d’autres obstacles. Et, d’abord, l’obstacle qu’il faut toujours prévoir en toutes, les tentatives d’accord et de fusion, dont le succès contrariant éteindrait une lutte où sont engagés, non seulement des convictions, mais des intérêts et des « gloires, » qui sont depuis longtemps habitués à vivre de la lutte.

Du côté protestant, nombre d’esprits sincères craignaient les « moyenneurs » et leurs transactions, lors même que, dans les controverses, ils devaient reconnaître que de nombreux points de dissentiment avaient disparu et que d’autres s’atténuaient. Je dirai plus : c’est surtout quand ils reconnaissaient cette œuvre du temps qu’une sorte de mauvaise humeur et d’intransigeance, pieuse après tout, et assez noble, les faisait reculer devant les conséquences possibles où menaçait de les acculer la logique de leurs adversaires. Ils ne s’effrayaient pas seulement de ceux-ci et de leurs exigences probables ; ils s’effrayaient d’eux-mêmes et de leurs concessions consenties. Ce regret du schisme, d’où Ferry était parti, où les mènerait-il ? Où les entraînerait cette sorte de vertige d’unité dont toute la France semblait prise ?

Tel était le scrupule, l’angoisse de ce Daillé, survivant de l’époque de Richelieu, grand savant, grand théologien avec lequel Bossuet, dans une de ses lettres, se déclare prêt à discuter comme avec Ferry. Daillé l’avait exprimé d’abord à Théodore Maimbourg confidentiellement, puis à Ferry, avec rudesse. « Ces discours qu’on vous tient de donner un coup de pied à la petite muraille qui nous divise (était-ce un mot de Bossuet ? ) sont un effet de la joie que l’on a de nous avoir réduits à ces termes… C’est comme quand on sollicite de s’accorder (avec l’assiégeant) une place que l’on a réduite à l’extrémité. » Quant à ces malentendus que les « moyenneurs » allèguent, « il faut, si cela est, que, d’un côté, eux et leurs pères soient les plus inhumains de tous les hommes de nous traiter comme ils ont fait depuis six ou sept vingt ans, » et il faut, « d’autre part, que nous et nos pères aient été jusqu’à présent les plus stupides bêtes qui soient sur terre de n’avoir pas pu encore comprendre que c’est pour une simple mésintelligence que nous sommes si fort haïs et persécutés [19]. A Charenton, aussi, les pasteurs se montraient inquiets. Valentin Conrart adressait au Messin Le Duchat une lettre, où, malgré sa modération, « il malmenait ces négociations suspectes. » Des Luthériens vinrent à la rescousse, — de ces luthériens que Ferry avait pensé pouvoir rallier au Calvinisme. En janvier et février 1667, le Strasbourgeois Jean-Gaspard Bernegger, d’une illustre et savante famille, signalait, tragiquement, à l’un des collègues de Ferry, Le Bachellé, ce fait que l’Espagne aussi poussait grand train à la Réunion des religions. A Ratisbonne, en 1665, on avait vu deux religieux espagnols manigancer officiellement cette « affaire, » suivant eux très « aisée… » Et cette intervention du royaume de l’Inquisition n’était pas faite pour rassurer les protestants. « Quelquefois, la peau du lion ne servant plus de rien, on prend celle du renard. » Enfin, à Metz même, Ferry pouvait sentir autour de lui des défiances [20]

Du côté catholique, la même chose se passait. Pour contrecarrer le projet, ou pour en gâter l’exécution, il y avait d’abord ceux qui en approuvaient l’idée avec le regret de n’y être pas associés. Puisque c’était Bossuet qui avait mis l’affaire en train c’était, en lui et par lui, le clergé séculier, et aussi la Compagnie du Saint-Sacrement qui menait l’entreprise. Les Jésuites n’y auraient-ils pas de part ? Avec ceux de Metz, Ferry entretenait d’amicales relations. Il avait trouvé dans le procureur, le Père Claude de Rhodes, un confident courtois de ses misères physiques, et dans un autre des Pères de ce collège, un très obligeant médecin… De plus, sollicitant de la Cour la permission de se faire aider dans ses fonctions par son gendre, Bancelin, le vieux pasteur était très désireux de se concilier, outre les bons offices de Bossuet, l’appui tout puissant du Père Annat, le confesseur du Roi. Il tint donc au courant les Jésuites de sa ville. Il leur lut ses lettres. Il les aida à « s’introduire dans le grand dessein qu’ils approuvent fort… en général. » Avec empressement, le Père Annat se déclara tout prêt à agréer « toutes les bonnes dispositions de M. Ferry. » Et le candide ministre se réjouissait que l’on parlât de lui en haut lieu. Mais voici que, tout de suite (12 novembre), le confesseur le prend de haut et brusque les choses : « Il faut que M. Ferry parle plus clairement. » A son instigation sans doute les Pères de Metz travaillent à « précipiter le dénouement [21]. »

Pour comble, les laïques intrigants se font de fête. Le Tellier et le Père Annat préviennent l’Intendant de Bordeaux et Montauban, Pellot, que, dans son voisinage, en Agenais, Théodore Maimbourg « a disposé quelques ministres à se convertir. » Quelle occasion de se signaler pour un de ces fonctionnaires zélés de ce Midi naguère encore frondeur et où il s’agit de parachever en vitesse le rétablissement de l’autorité royale ! Aussitôt donc [22], l’évêque de Montauban, le Père Frénicle, jésuite, et l’intendant Pellot dressent en collaboration « un projet pour réunir à l’église romaine ceux qui font profession en France de la religion prétendue réformée ; » ils en avertissent M. Le Tellier et le Père Annal, ils en adressent l’exposé à Colbert. Et ce projet-là, combien il doit sourire au grand ministre réalisateur, qui, lui aussi, veut plaire au Roi, sans s’attarder trop à des vétilles ! Convertir les protestants ? lui écrit son subordonné de Montauban, rien de plus facile. « Du moment où la religion prétendue réformée n’est plus soutenue en France que par les instructions que les ministres font au peuple dans les prêches et par l’autorité de quelques particuliers qui gouvernent dans les consistoires, » quel est l’expédient qui s’indique de soi, en présence de gens divisés, sinon « de gagner secrètement dans chaque province les principaux ministres et ces particuliers ? Si les chefs donnent les mains, le reste, qui n’est que peuple, suivra. » Or, pour les « gagner, » que faut-il. ? Des raisons ? La belle affaire ! Tout uniment l’offre de « quelques pensions, avec assurance que, si le dessein de Sa Majesté réussit, ils auront autant et plus de revenus qu’ils n’en retirent de leurs emplois. » Le coût de la chose ? Insignifiant. Dans la Guyenne, « où ceux de cette profession sont en plus grand nombre, le Roi pourrait mettre un fonds de 20 000 livres entre les mains de son intendant de justice, » — Pellot, — et celui-ci, « étant une personne publique, qui traite avec toute sorte de gens, pourrait parler aux ministres religionnaires avec plus d’autorité et moins de soupçon, ou leur ferait parler par des personnes choisies qu’il enverrait dans les villes où l’exercice public de cette religion est permis. » Peut-être, à la vérité, si l’on tient à « tirer aveu écrit » de ceux qu’on aura séduits, il pourra y avoir plus de peine. Mais qu’on n’ait crainte : « quelque argent » en surplus aura raison des récalcitrants besogneux. Aux autres, la menace ; on leur fera craindre que l’on ne les « recherche » et punisse. Et dans ce système, pas besoin de longueries d’apprêt, de ces théologiques palabres, et de toutes ces correspondances savantes, et négociations subtiles qui, — témoin le Jansénisme, — sont périlleuses, éternisent les choses. La « Réunion, » c’est une affaire de finances, traitable par voie administrative, et susceptible donc d’être exécutée, avec l’uniformité mécanique chère aux gouvernements français, sur tous les points du territoire. « Si la chose réussit en Guyenne, écrit Pellot, on pourra faire la même chose dans les autres provinces, en se servant « partout » des Intendants de justice qui pourront agir de concert chacun dans son département avec le prélat de la province, » s’il est « intelligent et zélé. » Et même, sans lui, je pense, si cet ecclésiastique « zélé » n’est pas intelligent. D’ailleurs, l’essai dans le Sud-Ouest peut aller vite. « On sait » déjà « qu’il y a quelques ministres qui témoignent n’attendre autre chose, sinon qu’on leur parle de la part de Sa Majesté. » « On ne sera pas longtemps dans l’incertitude : » c’est l’affaire de quatre ou cinq mois. De cette méthode expéditive et leste de mener les choses, M. Colbert, homme de réalisation, fut évidemment enchanté.

Et tout cela, — sourde obstruction d’une partie des Calvinistes, trop habile immixtion des Jésuites, zèle des convertisseurs laïques et hâte impatiente des pouvoirs civils, — tout cela fît qu’à Metz, au commencement de janvier 1667, tandis que nos deux penseurs religieux causaient ou correspondaient depuis le printemps précédent, ruminaient silencieusement leurs concessions mutuelles, se réjouissaient en leurs bons cœurs de chrétiens du chemin parcouru, et pesaient au poids du sanctuaire les protocoles théologiques qu’on soumettrait aux docteurs des deux partis, brusquement se produisit sur les protestants de Metz et sur Ferry une pression inattendue…

Un dimanche soir, dans ce cabinet qui avait entendu Bossuet et Ferry discuter gravement sur la conception la plus probable et l’expression la plus correcte des mystères, Paul Ferry vit entrer deux de ses coreligionnaires qui venaient l’entretenir de la part « de M. le lieutenant général du bailliage [23], M. de la Voitgarde, et de M. le lieutenant du Roi, M. Etienne d’Augny. » Ces officiers leur avaient déclaré, — « en laissant entendre qu’ils parlaient au nom du Roi, » — « que Sa Majesté désirait passionnément de voir tous ses sujets réunis en une même créance ; que ce serait une couronne ajoutée à la sienne ; qu’ils en conférassent donc avec les quatre pasteurs, et eux avec peu d’autres ; et en cas qu’ils y trouvassent les esprits disposés, on choisirait de part et d’autre, en pareil nombre, gens paisibles, qui conféreraient ensemble, sans disputer, des moyens de s’accorder… »

Le vieux Ferry fut bien surpris. « Assurément, il n’y avait point d’ordre du Roi, et je leur en dis mes raisons, » — « et je leur dis aussi que le sentiment de ceux qui m’avaient parlé était que cela ne se fit qu’en une assemblée générale du royaume, mais qu’auparavant il y aurait bien des pourparlers à faire encore. » Et le mercredi suivant, aux pasteurs ses collègues, aux Anciens, aux notables, il exposa les choses. Il leur narra ses conférences avec Bossuet, et l’objet et le bon résultat, mais il ajouta sincèrement « que les réformés de Metz devaient se prémunir contre une surprise et ne pas séparer leur cause d’avec celle de leurs frères de France. »

Car c’est bien cela que, selon la formule de l’intendant Pellot, on essayait : pour dissoudre, — la réunion partielle, avec adhésion aveugle, préalable, et explications ultérieures, facultatives. Circonvenir et isoler l’Eglise messine, obtenir d’elle, séparément, « un acte » qui, en l’engageant, pèserait sur le reste des Eglises françaises ; voilà ce que les deux lieutenants du roi à Metz prétendaient : diviser pour dissoudre. C’était le contraire de ce que Bossuet avait cru pouvoir nettement promettre. « Cette affaire, avait-il écrit, regardant la religion et la conscience, doit être premièrement traitée entre les théologiens, pour voir jusqu’à quel point elle pourra être acheminée. Après quoi, la piété du Roi l’engagera, n’en doutons pas, à faire tout ce qui se pourra pour un ouvrage de cette importance, sans violenter en rien la conscience des uns ni des autres ; chose dont tous savent que Sa Majesté est entièrement éloignée. » Il s’était trop avancé. L’intervention des officiers de Sa Majesté à Metz renversait cet échafaudage. On savait bien, pourtant, que les théologiens n’avaient pas encore fini et conclu. On désavouait et l’on bousculait sans égard leur trop lent et consciencieux travail. Ni Ferry, ni l’assemblée des chefs protestants de Metz n’hésitèrent. Ferry rédigea immédiatement et fit approuver une réponse que MM. de Batilly et de Dompierre furent chargés de transmettre aux deux Lieutenants : « Messieurs, nous avons fait rapport à nos ministres et autres, assemblés avec eux, de votre proposition touchant la Réunion. Ils nous ont dit que c’est une chose que tous les bons Français doivent désirer de tout leur cœur pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Mais comme notre Eglise est unie en une même confession de foi et de discipline avec les autres du royaume, et qu’elle n’est que particulière, elle n’a point de droit et ne peut délibérer sur cette proposition que conjointement avec les autres Eglises de France, étant prêts, en ce cas, de contribuer, en une si bonne œuvre, tout ce que la vérité et leur conscience peuvent leur permettre. »

C’était là, « sous une forme modérée et courtoise, un refus positif et formel. » Et c’était la mise à l’écart de Ferry, qui, déçu de nouveau dans son rêve, par les catholiques comme par les luthériens, mourut trois ans plus tard, — sans avoir obtenu pour son gendre et pour lui la faveur que Bossuet avait sollicitée et que le Père Annat avait promis de procurer.

Quant à Bossuet, fit-on sur lui la même pression discourtoise et brutale que sur son partenaire ? C’est possible. Aux yeux des grands politiques, les intellectuels comptent peu.

Et certes, ce dessaisissement lui fut pénible, et, autant que cette lourde mainmise du pouvoir sur une affaire de conscience et d’idées, ce démenti donné par les officiers laïques à la promesse qu’il avait engagée, « qu’on ne pousserait pas plus loin Ferry qu’il ne voudrait aller [24]. »

Remarquons toutefois, — il l’importe, — que cette déconvenue ne le découragea pas. De son échec, abstenons-nous de dire, comme un historien protestant le fait avec une malice un peu injuste [25], qu’il resta tout simplement « une Explication de différents points de controverse » qu’on fit distribuer aux Réformés de Metz. Il en resta dans ce grand esprit un souvenir réconfortant, ouvert, malgré sa déception, aux belles espérances. Sans doute, il continua de donner son concours docile [26], — et il le donna peut-être un peu trop, après l’expérience qu’il venait de prendre de la manière d’agir des hommes d’action et de gouvernement, — aux efforts précipités de catéchisation collective des « nouveaux convertis » que le gouvernement encouragea et que les Dévots multiplièrent en ces années. Mais il garda, avec soin, ses relations directes, personnelles et confiantes avec les Protestants. Il accepta, on le sait, d’en instruire un grand nombre, encore qu’il se fit une idée redoutable des responsabilités que ces conversions lui paraissaient imposerai ! « convertisseur, » obligé, — pensait-il, — de ne pas « abandonner le converti, de se charger fidèlement de son âme et de sa conduite. » On sait que, postérieurement à cette date de 1666, il contribua à ramener au catholicisme, non seulement des gens du monde (Lorges, Turenne, le capitaine Forant, le duc de Richemond, Mlle de Duras), mais plusieurs penseurs protestants notables (M. et Mme Dacier, Brueys, Théophile Rossel, Desmahis, Vignes, Arbussy, Gilbert, Winslow, Saurin, Papin) : avec eux, par eux, il continua d’explorer l’âme protestante. Et plus tard, aux approches de la Révocation, alors qu’il vit que le gouvernement était irrévocablement décidé aux réunions en masse et par la violence, il continuera de participer aux tentatives de Réunion par les moyens spirituels. C’est ainsi qu’il entra en conversation, vers 1684, avec les ministres Du Bourdieu et Bordes. Avec les Anglicans aussi, il se montrera, à diverses époques, tout disposé à s’aboucher : ses relations avec le docteur Nelson, mieux connues, le montreraient, je crois. On se rappelle enfin qu’au lendemain même de l’Histoire des Variations, au temps même de son beau duel avec Jurieu, il n’hésitera pas à reprendre, pour le compte du catholicisme, avec les Luthériens, ces négociations iréniques dont Ferry s’était si longtemps occupé. Ainsi travaillera-t-il, toujours, avec empressement, toujours avec patience, jusqu’en 1701. « Favere jubemur pacem annuntiantibus : Nous avons l’ordre d’accueillir les messagers de paix, et de nous réjouir franchement non seulement des achèvements, mais des commencements de ces entreprises. » Ce fut sa maxime constante. Sauf peut-être dans les tout derniers moments de sa conversation avec Leibniz, où il ne put guère ne pas sentir à quels obstacles s’achoppait insurmontablement la réconciliation, il crut, toujours, que l’entente dogmatique sur les principes, sur le sens de la foi et sur les articles essentiels était possible entre les diverses fractions du Protestantisme et l’Eglise romaine. Les précisions où il en était arrivé avec le ministre de Metz lui laissèrent donc là-dessus une opinion optimiste dont on peut railler l’ingénuité, mais où il faut, me semble-t-il, reconnaître le contraire de l’étroitesse et du fanatisme : — une générosité toute chrétienne, une belle assurance en l’efficacité convaincante de la raison spéculative pour fondre les divergences et même les antithèses d’idées, dans des synthèses larges ayant au moins l’aspect et le prestige de l’unité. Nous, à cette heure, si de semblables projets devaient reprendre corps et courage, c’est plutôt, ce semble, en la raison pratique que mettrait espoir notre expérience avertie. Au lieu de rêver, par la fusion des symboles, l’unité d’enseignement, de croyances et d’église, ne se contenterait-on pas d’un rapprochement de vie, d’une cohabitation sociale plus fraternelle, d’une fusion cordiale des sentimentalités communes ? Au lieu d’un effort pour recoller les brisures modernes, ne trouverait-on pas suffisant de restaurer le souvenir affectueux des toutes primitives origines chrétiennes et du point de départ primordial ? Au lieu de prétendre à faire contre les dangers communs le bloc par l’absorption, ne comprendrait-on pas la fécondité meilleure de l’union, seulement générale, de deux esprits, distincts de nature et le restant ; — d’une collaboration, mais seulement partielle, de deux méthodes, différentes et demeurant libres, pour marcher, d’un même élan et de conserve, mais non d’un même pas, — tantôt parallèles, tantôt rejointes, — vers la Demeure où il y a plusieurs logements ?


ALFRED REBELLIAU

  1. Voyez la Revue des 15 juin, 1er août, 1er octobre et 15 décembre 1919.
  2. Dans la si précieuse publication de M. Jean de Boislisle, I, 121, 287 ; II, 69, 185 ; III, 31, 32, 33, 39, 52, 33, 96, 97, 100.
  3. Bourrelly, Fabert, II, 255-256, notre ouvrage cité plus loin.
  4. Haag, France protestante, t. VI, 453.
  5. Corr., I, p. 162.
  6. Corr., I, 447-449. Cf. l’abbé Vogt, édition de l’Exposition de la Doctrine catholique de Bossuet, p. 15-16 ; et notre ouvrage, Bossuet historien du protestantisme, tout le chapitre premier spécialement, p. 19-22, p. 68-93.
  7. Registres manuscrits, conservés à la Bibliothèque de la Société d’Histoire protestante de Paris et communiqués par M. le pasteur N. Weiss.
  8. Les premières œuvres poétiques de Paul Ferri, Messin, où, sous la douce diversité de ses conceptions, se rencontrent les honnêtes libertés d’une jeunesse. Moutauban, 1610, réimp. la même année, à Lyon, in-8°.
  9. Sur John Dury, voir un intéressant article (où Ferry, cependant, n’est point cité) de Newman Smyth, dans le Constructive Quarterly de New-York de juin 1916.
  10. Voir Haag, La France protestante, 1re et 2e éditions ; Dietsch, Die evangel. Kirche von Metz, 2e édition, 1910.
  11. Catéchisme général de la Réformation de la religion, Genève, par Pierre Chouet, 1656, in-12 (Exemplaire de la Bibliothèque de la Société de l’Histoire du Protestantisme français), p. 1 à 3, 23 et passim.
  12. L. du 3 juillet 1644. Elle est reproduite dans le petit livre si plein de M. Calvet, Saint Vincent de Paul, dans la Bibliothèque française du XVIIe siècle. — Cf. l’abbé Maynard, Saint Vincent de Paul, t. II p. 416-417.
  13. Il y figure deux ou trois fois. En 1662, les catholiques militants de Metz (probablement la Compagnie messine du Saint-Sacrement) envoient à Bossuet, à Paris, le « dessin » du temple de Courcelles ; en 1663, Bossuet proteste avec le primicier du Chapitre, Coursan, contre un arrêt du Conseil du 29 mai, trop favorable à certaines revendications protestantes, principalement au sujet de l’âge des petites filles pouvant être reçues aux nouvelles converties.
  14. Correspond., t. I, p. 147-186, lettres auxquelles il faut joindre les documents annexes réimprimés avec, raison, à la fin du volume p. 443-475.
  15. Bossuet historien du protestantisme, p. 81 et suivantes.
  16. Cf. Correspond., t. 1, p. 149 et p. 162.
  17. L. de Th. Maimbourg à Ferry, 23 octobre 1666.
  18. Ces explications (Corr. I, 151-154 (8 juillet), 156-158 (15 juillet), sont très intéressantes. Le sacrifice de la Messe, selon Bossuet, n’est pas à proprement parler un réel sacrifice, une immolation expresse. C’est une sorte de succédané de la Passion. C’est une commémoration, voulue par Jésus, de son sacrifice, le renouvellement non matériel, mais moral et accepté par lui de l’acte d’obéissance à son Père et de dévouement à l’humanité, qu’il a accompli effectivement « une fois » sur un point de l’espace et à un moment de la durée. « L’intention du Christ est de se replacer comme immolé sur l’autel, » table de sacrifice, avec les signes représentatifs de sa mort. Bossuet comprend et veut faire comprendre à son interlocuteur l’importance indispensable qu’il y a à ce que le fait fondamental du Christianisme, — la Rédemption, — ne soit pas relégué, délaissé dans je passé, et ne subsiste plus qu’à titre de « souvenir ; » — à ce que, par un rite représentatif et rénovateur, ce fait dure, et que, dans cette mort et cette destruction « mystiques » de la Messe, il reste pour ainsi dire permanent et continue.
  19. Lettre inédite de Daillé, dans la Correspondance de Ferry, à la Bibliothèque de la Société historique du Protestantisme français. Ferry se plaint de ces vivacités dans une lettre à Maimbourg. (Corr. de Bossuet, I, 456.)
  20. Lettre citée par O. Douen, ouvr. cité.
  21. Thirion, Histoire du protestantisme à Metz, p. 271-273.
  22. Voir les pièces adressées à Colbert pur Pellot, intendant de Bordeaux et de Montauban, le 13 octobre 1666. (Lettres et mémoires de Colbert, publiés par Clément, t. VI, p. 431-433.) Voir aussi le Grand dessein du nonce Bargellini et l’abbé Desistes, par Augustin et Claude Cochin, 1913.
  23. Corresp., I, 466 et suiv. J’emprunte en partie le résumé de ces démarches au très bon livre de Thirion, Histoire du protestantisme à Metz, p. 271 et suiv.
  24. Corr. I, 449.
  25. Douen, La Révocation à Paris et dans l’Ile de France, 1, p. 438.
  26. Déjà fondateur et en quelque façon directeur des Nouvelles catholiques de Metz, il accepta en 1661 de faire un règlement pour une œuvre analogue, les Sœurs de l’Union chrétienne, fondées à Charonne par Anne de Croze et Marguerite de Martaigneville, sous l’inspiration de Jean-Antoine Le Vachet. Et en 1668 il patronna et soutint, à Metz, une maison de la Propagation de la Foi pour les Nouveaux Catholiques hommes, ouverte par le jésuite Polonceau, d’abord rue des Trois-Boulangers, puis dans l’ancienne léproserie de Longeau. Son père fui un des membres du Conseil de cette maison.