La Coupe en forêt/Chapitre 10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 408-411).
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X


Pendant que nous, les artilleurs, étions occupés près des canons à disposer les avant-trains, les caissons, les voitures à munitions, l’infanterie avait déjà mis les fusils en faisceaux, allumé des bûchers, élevé de petites huttes de branches et de paille de maïs, et préparé le gruau.

Il commençait à faire sombre. Des nuages blanc-bleuâtre couraient sur le ciel. Le brouillard qui se transformait en une vapeur humide mouillait la terre et les capotes des soldats ; l’horizon devenait plus étroit, et tous les environs prenaient une teinte foncée. L’humidité que je sentais à travers mes bottes, et derrière la cour le mouvement sans repos, la conversation à laquelle je ne prenais aucune part, la boue collante où les pieds s’enfoncaient, et l’estomac vide après une journée de fatigue physique et morale, me mettaient dans la plus fâcheuse disposition d’esprit. Velentchouk ne me sortait pas de la tête. Toute la simple histoire de sa vie de soldat se présentait à mon imagination avec importunité. Ses derniers moments étaient clairs et purs comme toute sa vie. Il avait vécu trop honnêtement et trop simplement pour que sa foi naïve en une vie future céleste pût s’ébranler au moment décisif.

— Votre Seigneurie, — me dit Nikolaïev qui s’approchait. — Venez chez le capitaine. Il vous invite à prendre du thé.

En suivant Nikolaïev et avec difficulté passant entre les faisceaux et les feux, j’allai chez Bolkhov en songeant avec plaisir au verre de thé chaud et à la gaie conversation qui dissiperait mes idées sombres.

— Quoi ! l’as-tu trouvé ? — s’entendit de la hutte faite de maïs et où brillait une lumière, la voix de Bolkhov.

— Je l’ai amené, Votre Seigneurie, — répondit d’une voix basse Nikolaïev.

Bolkhov était assis dans la hutte sur la bourka sèche, déboutonné et sans bonnet. Près de lui bouillait le samovar et des victuailles étaient posées sur le tambour.

La baïonnette supportant la chandelle était fichée en terre.

— Comment trouvez-vous ? — fit-il avec fierté, en regardant son installation intime.

En effet, dans la hutte on était si bien, qu’au thé j’oubliai tout à fait l’humidité, l’obscurité et la blessure de Velentchouk. Nous nous mîmes à causer de Moscou et de choses n’ayant aucun rapport avec la guerre et le Caucase.

Après un de ces moments de silence qui interrompent parfois les conversations les plus animées, Bolkhov me regarda avec un sourire.

— Je pense que notre conversation de ce matin vous a semblé très étrange ? — dit-il.

— Non, Pourquoi ? Je vous ai seulement trouvé trop franc. Il y a des choses que nous connaissons tous mais qu’il ne faut jamais dire.

— Pourquoi ? S’il y avait une possibilité quelconque de changer cette vie en la vie la plus banale et la plus pauvre, mais sans les dangers et le service, je n’hésiterais pas un moment.

— Pourquoi n’iriez-vous pas servir en Russie ? — dis-je.

— Pourquoi ? — répéta-t-il. — Oh ! j’y ai pensé depuis longtemps. Je ne puis maintenant retourner en Russie avant de recevoir la décoration d’Anne et de Vladimir ; la décoration d’Anne autour du cou et le titre de major. Je l’ai escompté en venant ici.

— Mais… si comme vous le dites, vous vous sentez incapable de servir ici…

— Et si je me sens encore plus incapable de retourner en Russie tel que je suis venu ! C’est aussi une des traditions qui existent en Russie et que Passek, Slieptzov et les autres ont affirmées, qu’il faut venir au Caucase pour être chamarré de décorations. Tous attendent et exigent cela de nous. Et voilà, moi je suis ici depuis deux ans, j’ai fait deux expéditions et je n’ai rien reçu. Mais quand même, j’ai tant d’amour-propre que pour rien au monde je ne partirais d’ici avant d’être major et d’avoir la décoration de Vladimir et la décoration d’Anne au cou. Je suis entraîné à un tel point que je suis vexé quand on donne une récompense à un Gnuilokichkine quelconque et pas à moi… Et ensuite, comment paraîtrais-je en Russie devant mon starosta [1], le marchand Kotelnikov à qui je vends du blé, devant ma tante de Moscou et devant tous ces messieurs, si après deux années de Caucase je revenais sans aucune récompense ?

Il est vrai que je fais fi de ces messieurs et qu’eux aussi, probablement, se soucient fort peu de moi, mais l’homme est bâti ainsi ; je ne veux pas les connaître et à cause d’eux je perds mes meilleures années, tout le bonheur de ma vie, tout mon avenir.

  1. «L’ancien » du village.