La Coupe en forêt/Chapitre 9

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 405-407).
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IX


— Où vas-tu ? Retourne ! Où vas-tu ? — criai-je à la recrue, qui mettant sous son bras, sa mèche de réserve, une petite baguette à la main, très calme, se préparait à suivre la charrette qui emmenait le blessé.

Mais la recrue se contenta de me regarder d’un air nonchalant, murmura quelque chose et s’éloigna, de sorte que je dus envoyer un soldat pour la ramener. Il souleva son bonnet rouge et souriant bêtement me regarda.

— Où allais-tu ? — lui demandai-je.

— Au camp.

— Pourquoi ?

— Mais comment donc… On a blessé Velentchouk, — fit-il en souriant de nouveau.

— Mais qu’importe, tu dois rester ici.

Il me regarda étonné, ensuite se tourna froidement, mit son bonnet et regagna son poste.



Le combat était en général très heureux ; les Cosaques, disait-on, avaient fait une brillante attaque. Trois Tatars étaient faits prisonniers. L’infanterie s’approvisionnait de bois, et avait en tout six hommes tués et blessés. Dans les rangs de l’artillerie un seul homme manquait, Velentchouk, et deux chevaux. Par contre, on avait coupé du bois à trois verstes et la place était si bien nettoyée qu’on ne pouvait la reconnaître. Au lieu de la lisière compacte de la forêt qu’on voyait avant, s’ouvrait maintenant une grande plaine couverte de bûchers fumants et de la cavalerie et de l’infanterie qui avançaient dans la direction du camp. Bien que l’ennemi ne cessât de nous poursuivre du feu de l’artillerie et des fusils, jusqu’au petit fleuve, près du cimetière que nous avions traversé le matin, la retraite se faisait très heureusement. Je commençais déjà à rêver au stchi [1], au gigot de mouton et au gruau qui m’attendaient dans le camp lorsqu’arriva la nouvelle que le général ordonnait de construire une redoute sur la rivière et d’y laisser jusqu’au lendemain le 3e bataillon du régiment de K. et une section de la 4e batterie. Les charrettes chargées de bois et de blessés, les Cosaques, l’artillerie, l’infanterie, les fusils et le bois sur les épaules, tous, bruyamment, en chantant, passèrent devant nous. Sur tous les visages se montraient l’entrain et le plaisir causés par le sentiment du danger passé et l’espoir du repos. Nous seuls et le 3e bataillon devions remettre au lendemain ces sentiments agréables.

  1. Sorte de soupe aux choux avec de la viande.