La Coupe en forêt/Chapitre 3

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 375-381).
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III


Outre Velentchouk, autour du feu se chauffaient encore cinq soldats de mon peloton.

À la meilleure place, garanti du vent, le premier artificier Maximov était assis sur une barrique, et fumait sa pipe. Sans parler déjà de la barrique sur laquelle il était assis ce qui, dans les haltes était le signe du pouvoir, sans parler de sa pelisse doublée de nankin, la pose, le regard et tous les mouvements de cet homme, décelaient l’habitude du commandement et la conscience de sa propre valeur.

Quand je m’approchai, il tourna la tête de mon côté mais ses yeux restèrent fixés sur le feu, et beaucoup plus tard seulement, son regard suivant la direction de la tête se porta sur moi. Maximov était d’une famille de paysans cultivateurs. Il avait de l’argent. À l’école de la brigade il avait obtenu un grade et acquis un certain savoir. Les soldats le disaient terriblement riche et extraordinairement savant. Je me rappelle qu’une fois, à un exercice pratique de tir, avec le cadran, il expliqua aux soldats qui se groupaient autour de lui, que le niveau n’est rien d’autre qui provient que le mercure atmosphérique à son mouvement. En réalité, Maximov n’était pas du tout sot et connaissait admirablement son métier, mais il avait une malheureuse passion, celle de parler, exprès, de façon que personne ne pût le comprendre, et je suis convaincu, qu’il ne comprenait pas lui-même ses paroles. Il aimait surtout les expressions : « Il résulte de cela », « en continuant », et, quand parfois, il disait « De cela résulte », ou « en continuant », alors je savais à l’avance que je ne comprendrais rien à tout ce qui suivrait. Et les soldats, au contraire, comme je pouvais le remarquer, aimaient à écouter ses « résulte de cela » et soupçonnaient dans ces mots un sens profond, bien que, comme moi, ils n’y comprenaient rien du tout. Mais ils n’attribuaient cette incompréhension qu’à leur propre ignorance et respectaient d’autant plus Feodor Maximitch. En un mot Maximov était un autoritaire diplomate.

Le deuxième soldat qui, devant le feu, rentrait ses pieds musclés, rouges, dans ses bottes, était Antonov, ce même bombardier Antonov qui, encore en 1837, restait avec deux autres près d’un canon sans couverture, et bien qu’atteint de deux balles dans la cuisse, continuait à charger le canon et à tirer sur les ennemis victorieux. « Il y a longtemps qu’il serait artificier s’il avait un autre caractère, » disaient de lui les soldats. Et, en effet, son caractère était étrange. Quand il n’était pas ivre, il n’y avait pas d’homme plus tranquille, plus doux, plus exact. Mais quand il commençait à boire, il devenait tout autre : il ne reconnaissait aucune autorité, se battait, faisait du tapage et n’était plus qu’un soldat bon à rien. Pas plus d’une semaine avant, pendant le carnaval, il s’était mis à boire, et malgré les menaces, les exhortations, bien qu’ayant été ligoté au canon, il but et se battit jusqu’au lundi gras. Mais, pendant tout le carême, quoique le détachement eût reçu la permission de ne pas observer le jeûne, il ne se nourrit que de biscuits, et, la première semaine, il ne prit pas même sa portion d’eau-de-vie. D’ailleurs, il fallait voir sa personne pas haute, solidement bâtie, avec des jambes arquées, le visage luisant, les grandes moustaches, lorsqu’un peu ivre il prenait dans ses mains musclées la balalaïka, et, jetant autour de lui un regard négligent, commençait à jouer « Madame », ou lorsqu’il passait dans les rues, la capote sur laquelle tintaient les décorations jetée sur l’épaule et les mains dans les poches de son pantalon de nankin bleu ; il fallait voir se jouer en ce moment, sur sa physionomie, l’expression de l’orgueil soldatesque et de mépris pour tout ce qui n’était pas soldat, pour comprendre combien il lui était difficile, en un tel moment, de ne pas se battre avec un brosseur grossier, ou qui, simplement, se rencontrait sur sa route, avec un Cosaque, avec un fantassin, avec un émigrant, ou, en général, avec quiconque n’était pas artilleur. Il se battait et cherchait querelle non pas tant pour son propre plaisir que pour le maintien de l’esprit soldatesque dont il semblait être le représentant.

Le troisième soldat, assis sur le talus autour du bûcher, avait une boucle à l’oreille, de petites moustaches hérissées, une physionomie d’oiseau et une petite pipe de porcelaine entre les dents, c’était le conducteur Tchikine. Ce cher Tchikine, comme l’appelaient les soldats, était un blagueur. Soit pendant un froid terrible, dans la boue jusqu’aux genoux, sans manger de deux jours, en expédition, à la revue, à l’exercice, le cher homme, toujours et partout, faisait des grimaces, exécutait des tours avec ses jambes et débitait de telles plaisanteries, que tout le peloton riait à se tordre. Dans les haltes ou au campement, se réunissait toujours autour de Tchikine un groupe de jeunes soldats et avec eux il faisait une partie de filka [1] ou leur racontait des contes sur un soldat rusé et un milord anglais, ou représentait un Tatar, un Allemand, ou tout simplement faisait des réflexions desquelles tous mouraient de rire. Il est vrai que sa réputation de blagueur était si bien établie dans la batterie qu’il n’avait qu’à ouvrir la bouche et à cligner des yeux pour susciter un éclat de rire général. Mais il avait réellement en lui beaucoup de vrai comique et d’improvisation. — En chaque objet il voyait quelque chose de particulier, quelque chose que personne ne remarquait, et surtout cette capacité de voir en tout le ridicule n’était jamais en défaut.

Le quatrième soldat était un jeune garçon sans apparence, une recrue de l’enrôlement de l’année précédente et qui était en expédition militaire pour la première fois de sa vie. Il se tenait dans la fumée même et si près du feu que sa pelisse usée semblait devoir s’enflammer ; mais, néanmoins, avec ses pans écartés, sa pose tranquille, satisfaite, ses mollets rebondis, on voyait qu’il éprouvait un grand plaisir.

Enfin, le cinquième soldat, qui était un peu plus loin du bûcher et qui taillait une baguette, était l’oncle Jdanov. De tous les soldats de la batterie, Jdanov était le plus ancien au service. Il avait connu tous les autres comme recrues, et tous, par une vieille habitude, l’appelaient le petit oncle. D’après la chronique, il n’avait jamais bu, ni fumé, ni joué aux cartes, ni proféré un seul juron. Il employait à la cordonnerie tout son temps libre. en dehors du service. Pendant les fêtes, quand c’était possible, il allait à l’église, mettait un cierge d’un kopek devant l’icône, et ouvrait le psautier, le seul livre où il pût lire. Il fréquentait peu les soldats, était froid et respectueux avec ceux d’un grade supérieur, même moins âgés ; avec ses égaux, comme il ne buvait pas, il avait peu d’occasions de rapprochement. Mais il aimait surtout les nouvelles recrues et les jeunes soldats ; il les protégeait toujours, leur donnait des conseils et les aidait souvent. Dans la batterie, tous le regardaient comme un capitaliste, parce qu’il possédait vingt-cinq roubles qu’il prêtait volontiers à un soldat qui en avait réellement besoin. Ce même Maximov, qui, maintenant, était artificier, me racontait que dix ans avant, quand il vint comme recrue et que les vieux soldats ivrognes eurent bu avec lui l’argent qu’il possédait, Jdanov, remarquant sa fâcheuse situation, l’appela vers lui, le réprimanda sévèrement pour sa conduite, le battit même, lui donna des conseils sur la manière de vivre au régiment, et le laissa partir en lui remettant une chemise, — que Maximov n’avait même plus, — et cinquante kopek d’argent. En parlant de lui, Maximov disait toujours, avec respect et reconnaissance : « Il a fait de moi un homme. » C’est lui qui était venu en aide à Velentchouk, qu’il avait toujours protégé, lorsque celui-ci avait eu le malheur de perdre le manteau ; et il en avait aidé beaucoup et beaucoup d’autres pendant ses vingt-cinq ans de service.

On ne pouvait trouver au service un homme qui connût mieux son affaire, qui fût plus courageux, plus ponctuel ; mais il était trop doux et manquait trop d’extérieur pour être promu artificier, bien qu’il fût bombardier depuis quinze ans. Le seul plaisir, et même la passion de Jdanov, c’était d’entendre chanter ; il affectionnait, particulièrement quelques chansons, réunissait toujours un groupe de chanteurs parmi les jeunes soldats, et bien qu’il ne pût chanter lui-même, il se tenait avec eux, et les mains dans les poches de sa demi-pelisse, les yeux fermés, il exprimait son contentement par des mouvements de la tête et des muscles du visage. Je ne sais pourquoi je trouvais infiniment d’expression à ces mouvements réguliers des muscles sous les oreilles, que je n’ai remarqués que chez lui. Sa tête blanche comme la neige, ses moustaches noires, cirées, son visage brun, ridé, lui donnaient au premier abord une expression sévère et dure, mais en regardant de plus près ses grands yeux ronds, surtout quand il souriait (il ne souriait jamais des lèvres), quelque chose d’extraordinairement doux, presque enfantin, vous étonnait soudain.

  1. Jeu de cartes en faveur parmi les soldats.