La Coupe en forêt/Chapitre 4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 382-386).
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IV


— Eh ! malheur ! J’ai oublié ma pipe ! En voilà un malheur, mes frères ! — répéta Velentchouk.

— Bah ! tu ferais mieux de fumer des cigares, mon cher homme, — dit Tchikine en grimaçant de la bouche et clignant des yeux. — Moi, à la maison, je fume toujours des cigares, c’est plus doux.

Naturellement, tous éclatèrent de rire.

— C’est ça, il a oublié sa pipe ! — interrompit Maximov sans faire attention au rire général. Et d’un ton autoritaire, en vidant fièrement sa pipe dans la paume de sa main gauche : — Où te cachais-tu là-bas, hein ? Velentchouk ?

Velentchouk fit demi-tour vers lui, porta la main à son bonnet, puis ensuite la baissa.

— On voit que, depuis hier, tu n’as pas encore bien dormi ; tu commences à dormir debout ; pour cela, on ne fait pas grâce à votre frère.

— Que l’on me déchire sur place, Feodor Maximovitch, si une seule goutte m’est entrée dans la bouche. Je ne sais pas moi-même, ce qui m’est arrivé, — répondit Velentchouk. — À propos de quelle joie me serais-je saoûlé ? — murmura-t-il.

— C’est ça, et on est responsable de vous devant les chefs, et vous vous conduisez de cette façon. C’est tout à fait dégoûtant, — conclut l’éloquent Maximov, d’un ton déjà plus tranquille.

— En voilà un miracle, mes frères ! — continua Velentchouk après un moment de silence, en se grattant la nuque et ne s’adressant à personne en particulier, — un vrai miracle, mes frères ! Depuis seize ans, je suis au service, et il ne m’est arrivé rien de pareil. Quand on a ordonné de se mettre en rang, je me suis préparé comme il faut, je ne sentais rien ; tout à coup, dans le parc, elle m’attrape… m’attrape, me fiche par terre, et voilà tout… Comment me suis-je endormi, je ne le sais pas moi-même, mes frères ! C’est probablement ça la léthargie, — conclut-il.

— C’est vrai, à peine si je pouvais t’éveiller, — dit Antonov en mettant une botte. — Je t’ai poussé, poussé… comme un tronc.

— Voilà, — remarqua Velentchouk, — il était déjà bien ivre…

— C’est ca ! Chez nous, — commença Tchikine, — il y avait une femme qui, pendant près de deux ans, ne descendit pas du poêle. Une fois on s’est mis à l’éveiller, on pensait qu’elle dormait, et elle était déjà morte. Et elle aussi, toujours le sommeil l’empoignait. C’est ça, mon cher homme.

— Tchikine, raconte-nous comment étant en congé, tu as donné le ton, — dit Maximov en souriant et en me regardant d’un air de dire : « Ne voulez-vous pas aussi entendre un imbécile ? »

— Quel ton, Féodor Maximitch ? — fit Tchikine en jetant sur moi un regard rapide. — C’est connu, j’ai raconté ce qu’est le Caucase.

— Oui, oui, c’est ça ! Que nous chantes-tu ?… Raconte comment tu l’as commandé.

— On sait comment j’ai commandé : On a interrogé sur la façon dont nous vivons — commença Tchikine avec volubilité et de l’air d’un homme qui a déjà raconté plusieurs fois la même chose. — J’ai dit : Nous vivons bien, mon cher homme, nous recevons largement des vivres. Matin et soir, chaque soldat a une tasse de chocolat et pour dîner la soupe des maîtres, d’orge perlé, et, au lieu d’eau-de-vie, chacun reçoit une portion de madère « Diverier » qui coûte quarante-deux kopeks sans la bouteille.

— Un bon madère — reprit Velentchouk en éclatant d’un rire qui domina tous les autres. — En voilà un madère !

— Eh bien ! Qu’as-tu raconté sur les Asiatiques ? — interrompit encore Maximov, quand le rire général se calma un peu.

Tchikine se pencha vers le feu, tira un petit charbon, avec une baguette le mit sur sa pipe, et, sans rien dire, comme s’il ne remarquait pas la curiosité silencieuse excitée chez les auditeurs, il alluma longuement son tabac. Quand enfin il y eut assez de fumée, il rejeta le petit charbon, repoussa son bonnet encore plus en arrière, puis, faisant un mouvement et souriant un peu, il continua : — On me demandait aussi : Quel garçon est le Tcherkess ? Est-ce qu’au Caucase les Turcs vous battent ? Je répondis : chez nous, mon cher homme, il n’y a pas un Tcherkess, mais plusieurs. Il y a des gaillards qui vivent dans les montagnes pierreuses et mangent des pierres au lieu de pain ; ceux-là, dis-je, sont grands comme des arbres, ils ont un œil au milieu du front et leurs bonnets sont rouges comme une flamme. À peu près comme le tien, mon cher homme, ajouta-t-il en s’adressant à une toute jeune recrue qui avait en effet un drôle de bonnet au dessus rouge.

La recrue, à cette apostrophe inattendue, s’assit à terre, se frappa sur les genoux, éclata de rire et toussa tellement qu’à peine pouvait-il prononcer de sa voix suffocante : « En voilà des montagnards ! »

— Puis, dis-je, il y a encore les Moumri — continua Tchikine, en ramenant par un mouvement de tête, son bonnet sur son front. — Les autres sont des petits jumeaux. Ils vont toujours par deux. Ils se tiennent la main dans la main et courent si rapidement que même à cheval on ne peut les attraper. Comment donc, mon cher, ces Moumeri naissent-ils ainsi la main dans la main ? — dit-il d’une voix gutturale, en singeant un moujik. — Mais oui, mon cher, répondis-je, ils naissent comme ça. Si on sépare leurs mains, alors le sang coule ; c’est comme le Chinois, ôte-lui son chapeau, le sang coule. Eh ! raconte, mon cher, comment ils se battent ? Mais voici, dis-je ; s’ils t’attrapent, ils t’ouvrent le ventre, entortillent tes intestins autour de ton bras. Ils entortillent et tu ris tant, tant, que ton âme sort…

— Et ils t’ont cru, Tchikine ? — fit Maximov en souriant un peu, tandis que les autres mouraient de rire.

— Un drôle de peuple, vraiment drôle, Féodor Maximitch. Il croit à tout, je vous le jure ; il croit à tout. Et je leur ai parlé de la montagne Kazbek sur laquelle la neige reste tout l’été, alors ils m’ont ri au nez, mon cher homme. Que chantes-tu, mon garçon ? ont-ils dit. A-t-on jamais vu cela ; une grande montagne sur laquelle la neige ne fond pas. Chez nous, mon garçon, il y a une colline, et c’est même là-bas que la neige fond le plus vite, et dans les creux elle reste. Allez donc ! — conclut Tchikine en clignant des yeux.