La Coupe en forêt/Chapitre 7

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 397-401).
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VII


L’ennemi, en effet, avait placé deux canons à l’endroit où les Tatars s’étaient groupés, et à l’intervalle de vingt à trente minutes, lançait un coup sur nos abatteurs d’arbres. Ma section fut envoyée en avant dans la plaine, et on lui donna l’ordre de répondre à l’ennemi. La fumée se montrait à la lisière de la forêt, on entendait un coup, un sifflement, et le boulet tombait derrière ou devant nous. Les projectiles ennemis tombaient heureusement pour nous, et nous n’avions pas de perte.

Les artilleurs, comme toujours, se conduisaient admirablement. Ils chargeaient avec rapidité, visaient avec soin dans la fumée qui se montrait, et tranquillement plaisantaient entre eux. La couverture d’infanterie, inactive, silencieuse était près de nous attendant son tour. Les coupeurs de bois faisaient leur besogne, les haches résonnaient dans la forêt de plus en plus rapidement, mais quand s’entendaient les sifflements des projectiles tout devenait silencieux, et au milieu du silence de mort éclatait une voix légèrement émue : « Prenez garde, les enfants ! » Et tous les regards se fixaient sur le boulet qui s’abattait sur les troncs et sur les branches coupées.

Le brouillard était déjà très haut, et, prenant la forme de nuages, disparaissait peu à peu dans le ciel bleu foncé. Le soleil découvert brillait clairement et jetait de gais reflets sur l’acier des baïonnettes, sur le cuivre des canons, sur la terre fondante, sur la gelée blanche. Dans l’air, on sentait la fraîcheur de la gelée du matin, et en même temps la chaleur du soleil printanier. Des milliers de diverses ombres et de couleurs se jouaient dans les feuilles sèches de la forêt, et sur la route battue et brillante on voyait distinctement les traces des roues et des fers des chevaux.

L’agitation, parmi les troupes, devenait plus grande et plus sensible. De tous côtés, la fumée bleuâtre des coups devenait de plus en plus fréquente. Les dragons, avec leurs lances flottantes, s’élancaient en avant. Dans les compagnies d’infanterie on entendait des chansons et le convoi chargé de bois commençait à s’installer à l’arrière-garde. Un général s’approcha de notre section et donna l’ordre de se préparer à la retraite. L’ennemi, établi dans un buisson, en face de notre flanc gauche, commençait à nous inquiéter fortement à coups de fusil. Du côté gauche de la forêt, une balle siffla et frappa sur l’affût. Ensuite, une deuxième, une troisième… La couverture d’infanterie qui était près de nous, se leva avec bruit, prit les fusils et occupa la ligne. Les coups de fusil devenaient plus fréquents et les balles tombaient de plus en plus souvent. La retraite commença, et, comme il arrive toujours au Caucase, avec elle commença la véritable action.

Il était facile de voir que les balles ne plaisaient pas plus aux artilleurs, que les obus aux fantassins. Antonov fronçait les sourcils. Tchikine imitait le sifflement des balles et plaisantait, mais on voyait que les balles lui déplaisaient. Il disait de l’une d’elles : «Comme elle est pressée ! » ; il appelait une autre « la petite abeille » et nommait « orpheline » une troisième qui bourdonnait lentement et plaintivement en volant au-dessus de nous. Ce mot suscita un rire général.

La nouvelle recrue, par inhabitude, à chaque balle penchait la tête de côté et tendait le cou. Cela aussi amusait les soldats : « Quoi, est-ce ta connaissance que tu la salues ? » lui disait-on. Et Velentchouk, toujours plein d’indifférence pour le danger, était maintenant troublé. Il était visiblement irrité de ce que nous ne tirions pas à mitraille dans cette direction d’où venaient les balles. Plusieurs fois, d’une voix mécontente il répéta : « Eh quoi ! Pourquoi nous frappent-ils en vain ? Si l’on tournait ce canon par là-bas et si l’on envoyait la mitraille, ils se calmeraient bientôt. »

En effet il était temps d’agir ainsi : je donnai l’ordre de tirer le dernier obus et de charger à mitraille.

— La mitraille ! — cria Antonov, tout entouré de fumée en s’approchant de la pièce, l’écouvillon à la main, aussitôt que la décharge fut lancée.

À ce moment, non loin derrière moi, j’entendis tout à coup, le son rapide, bourdonnant de la balle, qui venait, par un coup sec, de tomber sur quelque chose. Mon cœur se serra. « On dirait qu’un des nôtres est touché ! » pensai-je, et en même temps j’avais peur de me retourner, influencé par un sombre pressentiment. En effet, aussitôt après ce son, on entendait la chute lourde d’un corps et les gémissements déchirants d’un blessé : « Oh ! oh ! oh ! oh ! Je suis touché, mes frères ! » prononçait avec eflort, une voix que je reconnus. C’était Velentchouck. Il était couché sur le dos, entre l’avant-train et la pièce. Le sac qu’il portait était rejeté de côté. Son front était ensanglanté, et sur l’œil droit et le nez coulait un sang épais, rouge. Il était blessé au ventre, mais le sang sortait à peine de la blessure, et son front s’était écrasé sur le tronc pendant la chute.

Je compris tout cela beaucoup plus tard. Au premier moment, je ne voyais qu’une masse vague, et à ce qu’il me semblait une quantité effroyable de sang.

Aucun des soldats qui chargeaient le canon ne prononça une parole ; seule, la nouvelle recrue murmura quelque chose en ce genre : « Voilà, il s’est écrasé jusqu’au sang. » Antonov, les sourcils froncés, grommela avec colère, et partout l’on sentait que l’idée de la mort, traversait l’âme de chacun.

Tous, avec la plus grande activité se mirent à l’œuvre. Le canon était chargé en rien de temps, et le servant, en apportant la mitraille, fit un détour de deux pas à l’endroit où, continuant à gémir, gisait le blessé.