La Crise de l’État moderne/01

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La Crise de l’État moderne
Revue des Deux Mondes6e période, tome 4 (p. 863-894).
La crise de l’Etat moderne


LA HIÉRARCHIE DES PROFESSIONS DANS L’ANCIENNE SOCIÉTÉ FRANÇAISE [1]. — LA RÉHABILITATION DES ARTS MÉCANIQUES.

Ce n’est point sans patience ni longueur de temps, ce n’est pas non plus sans efforts ni convulsions que l’État moderne est né de l’Etat ancien, et que de l’ancienne société est sortie la société moderne. Le passage, en effet, ne pouvait qu’être ardu de l’un à l’autre régime politique et social. Si, sur tel ou tel point, par tel ou tel détail, l’ancienne société ressemblait plus à la nouvelle qu’on ne l’aurait cru tout d’abord, et notamment si quelques-unes de nos difficultés, ou même quelques-unes de nos angoisses ne lui furent pas épargnées, néanmoins, en son fond et dans son ensemble, c’était une société très différente de la nôtre. Très différente par sa structure interne, par les multiples divisions et distinctions, sous-divisions et sous-distinctions, qui la coupent et la recoupent, qui en font une société à cloisons, à étages, à compartimens.

On a bien dit (et ne l’ai-je pas répété ? ) qu’ « en général, d’homme à homme, sinon de position à position sociale, la barrière était moins haute dans l’ancien que dans le nouveau régime du travail. » Mais il faut avoir soin de maintenir fermement la restriction : « sinon de position à position sociale et de préciser : « ancien régime du travail, » mais non « ancienne société. » D’homme à homme, dans l’ancien régime du travail, chaque barrière était peut-être moins haute ; mais de position à position, dans l’ancienne société, il y avait beaucoup plus de barrières, il y en avait partout ; et, pour l’avoir comme elle était, il n’y a qu’à se représenter la nation, hérissée, de province à province, et presque de ville à ville, de douanes intérieures.

S’il n’est donc vrai que l’homme était plus près de l’homme, cela n’est vrai, et l’on n’a le droit de le dire, que dans le même métier, entre le maître et le compagnon, moins séparés que ne le sont aujourd’hui le patron et l’ouvrier [2] ; nullement, et loin de là, et tout au contraire, entre gens de diverses conditions ou seulement de diverses professions ; cela n’est pas vrai, tout le monde le sait, du marchand ou de l’artisan, par exemple, au gentilhomme ou à l’homme de robe, mais cela ne l’est pas même, dans les arts mécaniques, de métier à métier.

Insistons-y, car c’est le nœud du drame, et la Révolution s’est faite sans doute pour d’autres causes encore et sous d’autres prétextes : pourtant il n’en fut probablement pas de plus déterminante, de plus pressante, de plus quotidiennement agissante, et en quelque sorte de plus « lancinante » que celle-là ; on en allégua, et il y en eut réellement, de plus larges, de plus élevées, de plus nobles, on en trouva de plus patriotiques et de plus politiques, il n’en fut pas de plus profondément psychologiques [3]. L’ancienne société était à ce point hiérarchisée que, non seulement entre les trois ordres, — ce qui saute aux yeux, ce qui est l’évidence même, l’évidence banale et brutale, — mais aussi à l’intérieur de chaque ordre, particulièrement dans le tiers-état, de profession à profession, l’on n’y pouvait risquer un pas sans se heurter à une muraille, et sans sentir durement cette hiérarchie minutieuse et taquine en irritante et blessante inégalité, quelque adoucissement que mît, au dire de Sénac de Meilhan, dans les relations de personne à personne, la politesse française en sa plus fine Heur. C’est de ces petits riens que sont faits tous les jours les désespoirs, les colères, les révoltes secrètes des hommes, qui font un beau jour les révolutions, à la fois spontanées et méditées, des peuples. Tocqueville l’a noté, avec ce bonheur d’observation qu’il a rencontré si souvent : « Plus de hiérarchie dans la société, plus de classes marquées, plus de rangs fixes : un peuple, composé d’individus presque semblables et entièrement égaux ; » voilà la société que les philosophes et les économistes concevaient, annonçaient, promettaient ; voilà la société que d’un instinct violent on voulait, que les ignorans portaient dans leur cœur comme les docteurs la portaient dans leur tête, et qui ne pouvait manquer, à l’heure fatale, de s’en élancer tout armée.

Que cette inégalité extrême, diffuse jusqu’à y être universelle, ait fait le fond de la société ancienne, et que ce soit surtout contre elle que la Révolution ait été faite, il eût été facile, il y a cent ans ou seulement soixante ans, d’en recueillir, outre les preuves écrites, le vivant témoignage. Nos pères le tenaient de leurs pères ou de leurs grands-pères, la plupart personnellement, et quelques-uns terriblement mêlés à cette histoire : c’est pour l’égalité qu’ils s’étaient battus, pour qu’il n’y eût plus ni castes, ni classes, ni cadres, tant on en avait souffert, — et comme s’il pouvait y avoir une chair sans os, un corps sans squelette ! Mais on n’en voulait plus, et, pour qu’il n’y en eût plus, on faisait la guerre aux rois, on l’aurait faite aux dieux ! Ici intervenaient peut-être, il est permis de le craindre, des sentimens moins louables que le simple sentiment de l’inégalité tournant à l’injustice, et, derrière la dignité offensée, la vanité, l’envie, la rancune. Qu’on cherche pourquoi, parmi les acteurs sanguinaires de la révolution, il y eut tant de robins de robe courte : la réponse à cette question, ce n’est pas l’Ami du peuple, ce n’est pas le Père Duchesne qui nous la donneront. C’est plutôt le Catalogus glorix mundi du président Chassanée [4] ; c’est le Traité des Offices de Charles Loyseau ; c’est le Traité du droit public de Jean Domat ; et c’est, en approchant du dénouement, le Traité des injures de l’avocat Dareau.


I

On se rappelle comment Charles Loyseau, jurisconsulte exact et méticuleux, à la fin du XVIe ou au commencement du XVIIe siècle, a disposé la procession sociale. En tête s’avance le clergé, qui est le premier des trois ordres ; puis la noblesse, mais sur deux rangs : par devant, « les seigneurs, » et, par derrière « les simples gentilshommes ; » ensuite, le tiers-étal, lequel « n’est pas vray ordre » ou la bourgeoisie, laquelle s’entend, au sens strict, « des habitans des villes privilégiées. » Et c’est tout un long défilé, savamment conduit, où le pas est donné aux « quatre facultés de gens de lettres. » J’ai déjà remarqué que l’on pouvait en être surpris ; mais non, et voici qui l’explique : « Après les horreurs des guerres de religion, et sous l’influence de certaines œuvres littéraires, le goût dominant, exclusif, impérieux dans les classes élevées, c’est celui de la société et de la conversation. Vivre en société, se rendre, les uns aux autres, la vie agréable, se policer les uns les autres, c’est la grande affaire, aussi grande pour ces riches et ces puissans que la conquête du pain pour les pauvres [5]. » De là l’« avantage, » l’« usage social, » l’utilité sociale des « quatre facultés de gens de lettres, » chez qui se recrute par excellence cet « honnête homme, » que son « honnêteté, » en le rendant nécessaire à la vie en société, rend éminemment honorable dans la société ; et de là l’honneur qu’on leur fait dans la procession.) Après les quatre facultés, les avocats, plaidans et consultans, dont les titres, pour certains qu’ils soient, ne sont pas tout à fait ou toujours du même genre ; et, après, les financiers, les praticiens de longue et courte robe, les marchands, tous, ces derniers compris, qualifiés d’« honorables hommes, » un peu au-dessous, et par d’autres raisons, mais à peu près au même degré que « les facultés de gens de lettres. » Ici, un grand intervalle, un fossé ; d’un côté, jusqu’ici, les « honorables hommes ; » de l’autre, là-bas, la masse confuse des « viles personnes » qui viennent du fond des campagnes ou s’accumulent dans le bas-fond des villes : laboureurs, artisans et gens de métier, gens de bras ou mercenaires, tels que « crocheteurs, aydes à masson, chartiers et autres gens de journées, » et en queue, en serre-file, se traînant et suivant à peine, dans les marges de la société et presque en dehors, le pitoyable troupeau ou l’effroyable armée des « mendians. »

Tout cela est sûr, incontesté, incontestable, immué, immuable, et comme préétabli, préordonné. Loyseau n’a d’inquiétude que sur deux points : Les laboureurs sont-ils vraiment de « viles personnes ? » — « L’antiquité en a parfois jugé mieux, » et, en France même, « la vie rustique est la vacation ordinaire de la noblesse. » En revanche, ne fait-il pas une faveur aux praticiens de robe courte en les accolant à ceux de robe longue ? Sont-ils bien à leur place et ne vaudrait-il pas mieux intercaler, pour marquer la distance, les marchands et les laboureurs, qui passeraient ainsi des « viles personnes » aux « hommes honorables ? » Digne scrupule où nous le laisserons, pour rejoindre plus loin la procession sociale, qu’un autre jurisconsulte, non moins fameux et plus fameux encore, l’auteur des Loix civiles, Jean Domat, est en train de ranger à son tour.

Un siècle s’est écoulé, le grand siècle, qui vit Henri IV et Sully, qui a vu Richelieu, Mazarin et Colbert, qui voit Louis XIV. Nous sommes en 1694 ou en 1699 [6]. Domat ne se contente plus de trois ordres, des trois ordres historiques, clergé, noblesse, tiers-état, « les aînés » et « le cadet » de la France ; il en compte bel et bien neuf : un ecclésiastique et huit laïques, qu’il appelle en propres termes : les « ordres des professions. » Et il ne se contente pas encore d’en compter neuf : dans l’ordre même, il discerne « des classes ; » dans la classe même, « des conditions et professions, » que relie, d’ailleurs, dans la classe ou dans l’ordre, un caractère commun.

Il nous en avertit : « Ces différens ordres sont autant d’espèces générales, qui comprennent toutes les conditions et professions, car il n’y en a aucune qui ne soit de quelqu’un de ces ordres. Mais ils ont tous cela de commun qu’il y a en chacun d’autres espèces moins générales, qui distinguent les personnes de chaque ordre en diverses classes, dont les rangs sont différens entre elles. Et quoyque les différences de ces classes soyent telles qu’elles font des diverses espèces de conditions et de professions ; comme toutes celles qui sont d’un même ordre, quoyque de diverses classes, ont un caractère commun, qui les range sous l’ordre distingué par ce caractère, on n’a pas dû faire autant d’ordres qu’il y a de ces classes, mais il a été de la méthode des divisions, de réduire toutes les conditions et professions au moindre nombre d’espèces générales qu’il seroit possible, observant entre ces espèces de distinctions qu’elles soient telles qu’on reconnaisse en chacune un caractère qui convienne aux diverses classes qu’elle peut comprendre [7]. »

Des neuf ordres ainsi définis par Domat, le premier est le clergé. Il a pour caractère commun « la destination à quelques ministères ou fonctions ecclésiastiques. » On y distingue les diverses classes « des prélats, pasteurs, autres qui sont dans les ordres sacrez, chanoines des églises cathédrales et collégiales, etc. »

Diverses classes (mais ce ne sont guère que des grades) : « généraux d’armée, maréchaux de France, colonels, capitaines, et autres officiers, et soldats, etc. » composent ensemble le deuxième ordre, qui est celui de « la profession des armes. » Domat ne dit pas de la « noblesse, » et ce qui sans doute le détourne » de le dire, c’est qu’il pense, lui, homme de palais, à la noblesse de robe.

Les troisième, quatrième, cinquième ordres sont le Conseil secret du prince, l’administration de la justice, l’administration des finances ; dans le troisième, les ministres, secrétaires d’Etat, et autres à qui le prince distribue ces fonctions, soit en titre de charges, soit sous d’autres titres ; dans le quatrième, le chancelier, les officiers du Conseil des parties, les diverses compagnies de justice supérieures et inférieures, les bailliages et sénéchaussées et au très officiers de juridictions royales, et aussi ceux des justices des seigneurs, pairies et autres ; greffiers et autres officiers ; avocats et procureurs [8] » ; dans le cinquième, depuis « les premiers officiers qui ont la direction des finances, receveurs généraux et particuliers, etc., jusqu’aux moindres fonctions. »

Pour ce qui concerne la justice, Domat est, au fond, travaillé du même souci que Loyseau touchant les qualités respectives de la robe longue et de la robe courte, et, pour nous en faire part, il use de cet artifice : « Le lecteur ne doit pas être surpris qu’on ait mis dans un même ordre le Conseil, les compagnies de justice, les autres juges, et encore ceux qui exercent d’autres fonctions que celles de juger, et qui sont nécessaires dans l’ordre de l’administration de la justice. Car il est vray que toutes les fonctions de ces diverses sortes d’officiers, et autres personnes, sont du même ordre qui regarde cette administration. Et la différence si grande entre ceux qui sont les premiers de cet ordre et ceux qui y sont dans le dernier rang n’empêche pas qu’ils ne soient tous dans ce même ordre, en prenant ce mot au sens qu’il doit avoir icy, pour les distinctions générales des conditions, de même que la différence entre un soldat et un prince du sang, ou un maréchal de France, n’empêche pas que le soldat ne soit de l’ordre de ceux qui portent l’épée. » La remarque n’a pas une plus longue portée, mais, comme signe d’un état d’opinion, elle n’est pas tout à fait négligeable, et, de toute façon, ne laisse pas d’être assez intéressante.

Le sixième ordre des professions comprend les sciences et les arts libéraux, étant formé de « ceux qui professent le droit canonique et le droit civil, » de « ceux qui professent la médecine et de ceux qui l’exercent, » de ceux qui enseignent et professent les arts libéraux ; le septième est le commerce. Le « caractère commun » en est « de faire des provisions, soit par des ventes, des échanges ou autrement, de denrées ou marchandises pour les débiter ; » mais il y a différentes sortes de marchands ; il y a le commerce extérieur et le commerce intérieur ; il y a « le gros » et « le détail. » Domat ajoute : « Il faut distinguer, par une autre vue, les différens corps de marchands par les différentes espèces de marchandises dont ils font commerce : libraires, drapiers, épiciers, marchands de grains, de vin, de bois, etc. » Et il s’explique, ou plutôt il se restreint : « Sans prétendre que le rang qu’on donne à leur nom fasse aucune conséquence pour leurs préséances, qui peuvent être différens en divers lieux. » (On sait, par la querelle des Six Corps et des marchands de vin, que ce n’est pas là une phrase inutile, une vaine précaution oratoire.) Avec le huitième ordre, qui est l’avant-dernier, nous arrivons aux arts mécaniques, aux métiers manuels. C’est l’ordre « des arts et métiers, » créés pour les divers usages et des particuliers et du public. Comme caractère commun, ceux qui s’y livrent ont « la connaissance de l’art ou métier qu’ils professent, et l’industrie et l’expérience pour le pratiquer. Mais il faut distinguer dans cet ordre une infinité de différens arts pour divers usages : pharmacie, chirurgie, imprimerie, architecture et charpente (qu’il est assez curieux de rencontrer ainsi rapprochés, et quelques-uns à cette place)… Et la multitude infinie des autres différens besoins rend nécessaire à proportion l’usage des arts de diverses sortes, tailleurs d’habits, chapeliers, cordonniers, menuisiers, serruriers, boulangers et autres ; ce qui les distingue et fait que, selon leurs usages, ils sont plus ou moins nécessaires, plus ou moins honnêtes. » Car la base, le criterium de tout ce classement des professions par Jean Domat, c’est « l’ordre même des besoins de la société [9]. »

Et c’est ce qui l’embarrasse bien quand il est obligé de donner le neuvième rang dans l’État, — le huitième des ordres laïques et le dernier, en somme, — à l’ordre de l’agriculture, « quoyque le premier en nécessité pour la vie de l’homme. » Il y faut distinguer d’abord l’agriculture elle-même et le soin des bestiaux ; puis distinguer encore « les jardiniers, laboureurs à la charrue, vignerons, bergers et autres ; » et aussi, « parmy tous ceux-là, distinguer ceux qui travaillent pour eux-mêmes, soit dans leurs héritages propres ou dans ceux des autres, et les mercenaires qui passent et gagnent leur vie à travailler pour d’autres. » Le regret de Loyseau, son scrupule de ne pouvoir pas faire passer l’agriculture en meilleure place, Domat le partage donc. « Ce sont, écrit-il, les professions les plus naturelles et qui, pour cette raison, ont fait dans les premiers temps l’occupation des personnes même du premier rang entre ceux que Dieu élevoit à sa connoissance et à son culte. » Le commandement de « gagner son pain à la sueur de son visage » a été donné à tout fils d’Adam. « Personne n’accomplit plus à la lettre cet ordre divin que les pasteurs et les laboureurs ; mais, comme ce travail est fort pénible, et qu’il occupe la plus grande partie des hommes, et les éloigne même plus qu’aucun autre de l’usage des rangs et des préséances, on place ceux qui l’exercent dans le dernier rang. » Le dernier, en effet, puisque, pour Domat, il n’est plus question des mendians, dont il ne saurait faire un ordre « selon l’ordre des besoins de la société, » et que la société, la chose est claire, n’a pas besoin des mendians, mais ne les porte que comme une plaie.

Un siècle encore, au moins trois quarts de siècle : Montesquieu et Voltaire, l’Encyclopédie, Jean-Jacques, les philosophes et les économistes. La hiérarchie sociale est demeurée si solide, malgré tous les coups et toutes les secousses, qu’il y a, par rapport aux conditions et aux professions, une échelle non seulement des dignités, mais des injures. C’est le sentiment de cette forte hiérarchie qui inspire à M. F. Dareau, avocat au Parlement et au présidial de la Marche, à Guéret, le traité où il disserte doctement et subtilement d’une si belle matière. Et naturellement, il met à part, au-dessus de tout, les offenses à la divinité et au souverain, presque sur la même ligne. Puis viennent les injures entre particuliers, avec une distinction fondamentale : d’un côté, les ecclésiastiques, et de l’autre, les gens du monde. Comme gens du monde, il range dans une seule section, la deuxième, mais chaque groupe sous un « paragraphe spécial, » les gentilshommes, les gens de guerre et les gens de robe. Les magistrats et officiers de justice forment, à l’exclusion de tous autres, la troisième section. Dans la quatrième s’entassent, — mais il y a entre celle-ci et la précédente un espace, — les avocats, procureurs, greffiers, commissaires, huissiers. Les commis et employés des fermes sont relégués dans la cinquième section, qui clôt la liste des offices ou fonctions. En suite de quoi, ce sont les arts, arts libéraux et arts mécaniques. Les gens de lettres, en premier lieu, qui gardent leur rang privilégié (on ne comprendrait du reste pas qu’ils le perdissent après une période où leur influence s’est affirmée plus grande qu’elle n’avait jamais été, grande au point de devenir prédominante) ; puis quelque chose de nouveau, — et de mal défini ou même de tout à fait indéfini : — « les citoyens distingués, » mais dont on peut croire que c’est la compagnie des « honnêtes gens » grossie de tout ce qui a, outre la culture et la politesse, quelque mérite personnel en quelque art que ce soit, fût-ce mécanique ; et puis, menu fretin, qui ne tire guère à conséquence, « ceux qu’on appelle simples bourgeois ; » enfin, « gens du peuple, » entre lesquels et envers lesquels c’est à peine s’il existe des injures, prévues et réprimées par la jurisprudence du Petit Criminel. Or, on est prié de se souvenir que nous sommes arrivés en 1177, à douze ans de la Révolution.


II

Qu’on n’aille pas dire que ce n’est là qu’une sorte de décret de messidor avant le décret de messidor, et que rien n’autorise à guinder en affaire d’Etat une simple affaire de protocole. Sans doute Jean Domat ne néglige pas du tout les questions de préséance : il les pose formellement, et il les expose si longuement qu’on l’en croirait fort entêté. L’est-il autant qu’il en a l’air ; ou, tout à l’opposé, en divisant l’ordre en classes, la classe en conditions et professions, et en subdivisant encore la profession elle-même, ne vise-t-il pas à affaiblir, à user, à percer les parois sociales, qu’il fendille et qu’il exfolie ? Ce bon juriste serait-il un précurseur ? Quelques-uns le pensent, je ne sais, et ce n’est pas l’occasion d’en disputer. Mais, pour Domat, la hiérarchie des professions est tout de même autre chose que le droit de marcher un peu devant ou un peu derrière dans la procession sociale, et la différence des honneurs rendus correspond bien à une différence d’honneur incorporé : « Il faut commencer, déclare-t-il, par comparer l’ordre ou la classe de chacun à l’ordre ou la classe de l’autre, et considérer, en chaque ordre et en chaque classe, ce qui peut s’y trouver d’honneur, de dignité, d’autorité, de nécessité ou d’utilité, et surtout ce qui peut faire quelque distinction d’honneur. Car il y a, dans les professions mêmes du commerce et celles des arts, une espèce d’honneur qui en met les unes au-dessus des autres [10]. »

Sur ce point, Jean Domat n’est pas d’un autre avis que les Six Corps, — drapiers, épiciers, bouchers, orfèvres, merciers, pelletiers, — lorsqu’ils repoussent, comme on l’a vu [11], la prétention des marchands de vin à leur être adjoints en septième. Il est et il subsiste « une distinction que l’autorité souveraine a jugé à propos de faire parmi les membres qui composent le commerce. » Que les marchands de vin, « sortant de leurs antres, » et « exhaussés sur une futaille qui leur sert de piédestal, » veuillent effacer cette distinction, c’est « un écart, » c’est « l’oubli d’eux-mêmes, » c’est « la démangeaison d’une ambition démesurée, » c’est « une chimère, » c’est « une erreur dont il est nécessaire de les guérir. » On ne doit pas (et qui ne le doit pas ? l’autorité souveraine, apparemment) les laisser publier qu’ils ont conservé une égalité entre les membres de leur communauté et les membres des Six-Corps. Entre les membres de cette communauté et les membres des Six-Corps, entre les membres de cette profession et ceux des six autres professions, et ceux d’autres professions encore, on « distingue » bel et bien, suivant le mot de Domat, non seulement des rangs, mais « des classes, » sinon « des ordres. »

Qu’on ne dise pas non plus qu’il ne s’agit, soit pour Loyseau, soit pour Domat, que de classer les diverses professions par degrés de valeur sociale, en les considérant, s’il est permis de s’exprimer ainsi, du point de vue moral, à la manière de ce que devait entreprendre de nos jours un Frédéric Le Play, quand il les recommandait à l’estime publique d’après « la force de résistance que chacune oppose, par sa vertu propre, à la corruption des individus [12]. » Certes, Jean Domat n’ignore point qu’il est « des qualitez qui sont intérieures dans l’esprit et dans le cœur, et qui (puisque tout est distinction) distinguent les personnes selon qu’elles ont plus ou moins d’intelligence et plus ou moins de courage et de vertu ou de probité, » s’il en est aussi d’extérieures « et qui ne résident ni dans l’esprit ni dans le cœur, comme l’âge, la naissance, le nombre d’enfans et autres semblables. » Domat a de trop près approché Pascal pour ne pas savoir ou pour pouvoir oublier qu’il y a dans le monde, à côté des « grandeurs d’établissement, » des « grandeurs naturelles. » Il est le premier à les reconnaître, et à leur rendre les « respects naturels » qui leur sont dus, qui ne sont dus qu’à elles, et qui, tout justement, « consistent dans l’estime. » — « Il n’est pas nécessaire, écrivait son illustre ami, il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue [13]. » Les qualités intérieures servent, dans chaque ordre ou dans chaque classe, à distinguer entre les personnes, mais ce sont les qualités extérieures qui, dans la nation, servent à distinguer entre les ordres et les classes ; les « Grandeurs naturelles » sont d’ordre moral, mais les « grandeurs d’établissement » sont d’ordre social, et par conséquent les « respects naturels » sont du domaine de la conscience et affaire privée, mais les « respects d’établissement » touchent aux institutions publiques et sont positivement affaire d’Etat.


III

A propos de Domat, citer Pascal, ce n’est pas simplement parler de l’ami à propos de l’ami, c’est passer des juristes aux philosophes, et il faut bien ici passer des uns aux autres. Si Jean Domat, comme Charles Loyseau, et comme les juristes en général, quoique peut-être le plus libre de tous, n’a guère eu de curiosités ou de hardiesses d’avenir ; s’il a surtout décrit la société où il a vécu, la société française du XVIIe siècle, organisée, hiérarchisée « par ordres et par classes de professions ; » s’il s’est appliqué prudemment à constater la société présente ; les philosophes, qui ne connaissent de lois que celles de la raison, et qui observent, à travers les temps, l’enchaînement des faits, le jeu des effets et des causes, déliés de ces habitudes, sont affranchis de ces timidités. De dessein arrêté ou non, directement ou indirectement, même quand ils ne le veulent pas et même quand ils s’en défendent, ils élaborent en esprit et préparent par l’idée la cité future.

On en étonnerait beaucoup, et l’on n’eût sans doute pas moins étonné Pascal lui-même, en découvrant dans Biaise Pascal un révolutionnaire. Mais c’est pourtant la vérité qu’il s’élève par endroits, dans ce livre où tout se trouve, qui n’est pas un livre, et qui est un monde, c’est parfaitement la vérité, qu’il court sur cet abîme des souilles de révolution. Non pas seulement dans les trois Discours sur la condition des grands, mais en vingt passages des Pensées ; et non pas précisément dans telle ou telle phrase détachée et elle-même « frappée » en maxime pour frapper, comme : « Mien, tien ; — ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfans ; c’est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre ; » ou comme : « L’égalité des biens est juste, mais, ne pouvant faire qu’il soit forcé d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. » Il y a plus : et ce qu’il y a de plus touche de tout près et tient à notre sujet.

Pour les juristes, pour Loyseau, pour Domat, les ordres par eux définis constituaient l’ordre : et l’ordre était que ce qui, étant établi, était sûr, incontesté, nécessaire. Grandeurs d’établissement ou grandeurs naturelles, respects naturels ou respects d’établissement, force ou justice, ils ne leur demandaient pas leurs titres : ils ne connaissaient que des grandeurs, des respects, des droits, des ordres, dont l’ensemble était l’ordre. Pour Biaise Pascal encore, il existait cet ordre, qu’il valait mieux ne point ébranler ; mais il l’examinait, il le discutait ; il contestait l’incontesté, mettait en doute ce qui paraissait sûr, réduisait le nécessaire à rien, à la coutume consacrant le hasard. C’est le fond de sa thèse, car il s’attache à ce point avec obstination et le pose vraiment en thèse : le hasard fait la coutume, et la coutume, en devenant la loi, fait l’ordre. Mais pourquoi cet ordre, et non pas un autre ? Pourquoi cette loi, cette coutume, et non pas d’autres ? — Parce que ce hasard, et non pas un autre.

Il en est ou plutôt il devrait en être de quiconque parmi les hommes est dit et se dit grand comme de ce naufragé que des insulaires avaient fait roi, parce qu’il ressemblait à leur prince perdu. Mais lui, « comme il ne pouvoit oublier sa condition naturelle, il songeoit, en même temps qu’il recevoit ces respects, qu’il n’étoit pas ce roi que le peuple cherchoit, et que ce royaume ne lui appartenoit pas. » Il savait trop que « ce n’étoit que le hasard qui l’avoit mis en la place où il étoit. » — De même vous, qu’on appelle un grand, « ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître… Vous n’y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui ; et non seulement vous ne vous trouvez fils d’un duc, mais vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards. » Le hasard, d’ailleurs, eût pu vous mettre au monde, et vous faire le fils d’un duc, sans que vous soyez davantage, par droit et par nature, le maître de ces richesses. « Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous ? Cela n’est pas véritable. Cet ordre n’est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n’est prise d’un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S’il leur avoit plu d’ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneroient à la république après leur mort, vous n’auriez aucun sujet de vous en plaindre. Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n’est pas un titre de nature, mais d’un établissement humain. Un autre tour d’imagination dans ceux qui ont fait les lois vous auroit rendu pauvre ; et ce n’est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois favorable à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens [14]. »

Le même hasard, la même fantaisie du législateur, a fait pour les rangs ce qu’il a fait pour la distribution et la transmission des richesses. « Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l’autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pourquoi cela ? Parce qu’il a plu aux hommes [15]. »

Et pour les professions, pour les métiers, comme pour les biens et pour les rangs, c’est le hasard, fixé par la coutume, qui atout fait. « La chose la plus importante de toute la vie, c’est le choix du métier ; le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs, dit-on, et en parlant des soldats : Ils sont bien fous, dit-on. Et les autres, au contraire : Il n’y a rien de grand que la guerre, le reste des hommes sont des coquins. A force d’ouïr louer en l’enfance ces métiers et mépriser tous les autres, on choisit… Tant est grande la force de la coutume que, de ceux que la nature n’a faits qu’hommes, on fait toutes les conditions des hommes, car des pays sont tous de maçons, d’autres tous de soldats, etc. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature. » S’il y a des exceptions, c’est que » quelquefois la nature la surmonte et retient l’homme dans son instinct, malgré toute coutume bonne ou mauvaise [16]. »

Sous cette souveraineté du hasard et de la coutume, le malheur est que, par « la témérité du hasard qui a semé les lois humaines, » il ne s’en rencontre pas une qui soit universelle ; « mais la plaisanterie est telle que le caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point [17]. » « On ne voit presque rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques. L’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà [18]. »

Ainsi vérité, justice, telles que les conçoivent et peuvent les pratiquer ou les réaliser les hommes, et toute la société même, ne sont que le capricieux produit de la coutume et du hasard. Où est donc le fondement de l’ordre et qu’est-ce donc que « l’essence de la justice ? » — Est-ce « l’autorité du législateur ? » Est-ce le bon plaisir, « la commodité du souverain ? » N’est-ce pas, plus certainement, « la coutume présente ? » Quoi qu’il en soit, « rien n’est juste de soi ; tout branle avec le temps, La coutume fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue… Qui la ramène à son principe -l’anéantit [19]. »

Tout de suite Pascal devine le danger, et l’on dirait qu’il recule devant la fosse qu’il creuse. « L’art de fronder et bouleverser les Etats est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source pour marquer leur défaut de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’Etat, qu’une coutume injuste a abolies. C’est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance [20]. » Qu’on ne joue pas à ce jeu-là. Il est vrai : « la coutume ne doit être suivie que parce qu’elle est coutume, et non parce qu’elle soit raisonnable ou juste ; mais le peuple la suit, par cette seule raison qu’il la croit juste ; sinon, il ne la suivroit plus, quoiqu’elle fût coutume [21]. » Il est donc « dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir, parce qu’elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. » S’il se pouvait qu’on lui fît entendre cela, et « ce que c’est proprement que la définition de la justice, » qu’il n’y a aucune loi ou coutume « vraie et juste à introduire, que nous n’y connaissons rien, et qu’ainsi il faut seulement suivre les reçues, » « voilà toute sédition prévenue [22]. » Mais cela se peut-il ? Prenons garde : « le peuple prête aisément l’oreille à ces discours, il secoue le joug dès qu’il le reconnaît… Il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation ; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle et en cacher le commence ment, si on ne veut qu’elle prenne bientôt fin [23]. »

Pascal, qui vient de saper les colonnes, ne se propose pas cependant de renverser le temple : sa thèse, révolutionnaire en son fond, est d’intention conservatrice ; aussi ne tient-il pas au peuple ces discours subversifs, et ce n’est pas à lui qu’il s’adresse, n’espérant pas « s’en faire entendre ; » mais d’autres, après Pascal, les lui tiendront, et le peuple y prêtera aisément l’oreille. D’autres lui répéteront, dans une autre intention, et avec toutes les conséquences, que « comme les duchés et les royautés et magistratures sont réels et nécessaires, à cause de ce que la force règle tout, il y en a partout et toujours ; mais parce que ce n’est que la fantaisie qui fait qu’un tel ou un tel le soit, cela n’est pas constant, cela est sujet à varier [24]. » D’autres reprendront amèrement : « Dans la lettre de l’Injustice, peut venir la plaisanterie des aînés qui ont tout. Mon ami, vous êtes né de ce côté de la montagne, il est donc juste. que votre aîné ait tout [25] ; » ou bien : « Il est vrai qu’il, faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif [26] ; » ou enfin : « Que l’on a bien fait de distinguer les hommes par l’extérieur plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? qui cédera la place à l’autre ? Le moins habile ? mais je suis aussi habile que lui [27]. » Tous ces autres, chacun pour sa part, détendront par là « les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, » ces « cordes de nécessité, » qui néanmoins ne sont que « cordes d’imagination [28]. » Par là, en attendant, se glisse dans Pascal, malgré lui, un souffle révolutionnaire, et l’on s’aperçoit, s’il est permis de s’exprimer de la sorte, que le XVIIe siècle n’est pas très loin du XVIIIe.

Ce ne serait pas assez de le dire à cause du sens profond de légalité qui se révèle : à la hauteur où Pascal s’est placé, tous les hommes, grands ou petits, sont l’homme ; et toutes leurs grandeurs, comme toutes leurs misères, ne sont que la commune humanité. Au surplus, le sens de l’égalité, c’est chez nous le filon qui ne s’est jamais tout à fait perdu, c’est la vieille veine française. Mais je répète qu’ici il y a quelque chose de plus, et quelque chose qui se rapporte exactement à la hiérarchie des conditions ou des professions. Quelque chose de plus encore, et qui annonce « la réhabilitation des arts mécaniques. » Entre eux et les arts proprement dits, les beaux-arts, les lettres, les sciences, la distance, suivant Pascal, n’est point telle qu’on se complaisait trop à le croire : « Pour vous parler franchement de la géométrie, écrit-il à Fermât le 10 août 1660, je la trouve le plus haut exercice de l’esprit ; mais en même temps je la connais pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui n’est que géomètre et un habile artisan. » Certes, il se peut que Pascal, dans son tourment d’humilité, ait en vue d’abaisser la géométrie plutôt que de relever les métiers. Mais il les relève par là même qu’il en proclame l’utilité, et que c’est l’utile qu’il prend pour règle et pour mesure : « L’homme est plein de besoins : il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien, dira-t-on. Mais je n’ai que faire de mathématiques : il me prendrait pour une proposition. C’est un bon guerrier ; il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement [29]. »

Or, ces choses que dit Pascal, s’il est tout seul à les dire de ce ton et avec cet accent, La Bruyère, vers le même temps ou un peu plus tard, les dira, lui aussi, à sa manière, avec moins d’originalité, moins d’âpreté, moins de vigueur, et avec plus de recherche. En lui aussi, dans sa chambre chez les princes, a soufflé comme un esprit révolutionnaire. Qu’on ne nous récite pas une fois de plus le morceau dont trop de niais ont abusé : « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, etc. » Mais on n’a que l’embarras du choix, aux divers chapitres Des Esprits forts, des Grands, de la Ville, du Mérite personnel, des Biens de fortune, entre des textes plus significatifs, ou qui du moins offrent plus d’intérêt pour nous. Lui aussi, La Bruyère, maudit et condamne les extrémités de la fortune et de l’infortune qui, au hasard, comblent ou accablent les hommes ; il condamne, tout en respectant l’ordre établi, les « grandeurs d’établissement, » en convenant qu’une certaine inégalité dans les conditions est, en quelque sorte, de plan providentiel, et en regrettant presque que, peu à peu, par des changemens déclasse, des enrichissemens et des anoblissemens, des ascensions et des descentes, les degrés s’aplanissent et les distinctions s’effacent : « Mettez l’autorité, les plaisirs et l’oisiveté d’un côté ; la dépendance, les soins et la misère de l’autre ; ou ces choses sont déplacées par la malice des hommes, ou Dieu n’est pas Dieu. _ » Voilà le premier cri, jailli du cœur ; et le voici maintenant un peu assourdi : « Une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l’ordre et la subordination, est l’ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine : une trop grande disproportion et telle qu’elle se remarque parmi les hommes est leur ouvrage ou la loi des plus forts. Les extrémités sont vicieuses et partent de l’homme ; toute compensation est juste et vient de Dieu [30]. » Car il y a des compensations : « On demande si, en comparant ensemble les différentes conditions des hommes, leurs peines, leurs avantages, on n’y remarquerait pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal qui établiroit entre elles l’égalité, ou qui feroit du moins que l’une ne seroit guère plus désirable que l’autre. Celui qui est puissant, riche, et à qui il ne manque rien, peut former cette question ; mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la décide. Il ne laisse pas d’y avoir comme un charme attaché à chacune des différentes conditions, et qui y demeure, jusqu’à ce que la misère l’en ait ôté [31]. »

Était-il si intolérable qu’il y eût jadis des « respects d’établissement » qui empêchaient « qu’on ne prît la femme du partisan pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme ? » Mais le siècle en a tant vu de gens qui avaient fait dans leur jeunesse l’apprentissage d’un certain métier pour en exercer un autre, et fort différent, le reste de leur vie ; de financiers qui n’ont pas manqué leur coup, qui ont réussi, qui par conséquent ne sont plus « des bourgeois, » des hommes de rien, des malotrus, et à qui les courtisans ont demandé leurs filles ; de familles « dont on ne parloit point il y a cent ans, qui n’étoient point, » et « en faveur de qui le ciel tout d’un coup s’est ouvert ; » il en a tant vu de Sosies et de maris d’Arfure, de Champagnes et de Sylvains, de Dorus et de Crésus [32], qu’il est de par le monde beaucoup de vanités et de mépris ridicules : « On s’élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres ; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d’avec celle qui produit le lin, et le blé froment d’avec les seigles, et l’un ou l’autre d’avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s’habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu ; ces termes, pour eux, ne sont pas français. Parlez aux uns d’aunage, de tarif ou de sou pour livre, et aux autres de voie d’appel, de requête civile, d’appointement, d’évocation… Leur ignorance souvent est volontaire, et fondée sur l’estime qu’ils ont pour leur profession et pour leurs talens. Il n’y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre et enfumée, et l’esprit occupé d’une plus noire chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui sème à propos, et qui fait de riches moissons ; et s’il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches, de leur vie champêtre et de leur économie, il s’étonne qu’on ait pu vivre en de tels temps, où il n’y avoit encore ni offices, ni commissions, ni présidens, ni procureurs ; il ne comprend pas qu’on ait jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette [33].


Mais vainement cette bourgeoisie de palais ou de bureau se fera, par son dédain, le dernier refuge de la hiérarchie des professions ; elle lui portera un jour, par son envie, le coup mortel, et tous les jours elle l’entame, en usurpant les marques, en embrouillant les signes. C’en sera bientôt fait des ordres de Loyseau et de Domat, des « respects d’établissement » de Pascal, des « distinctions extérieures » de La Bruyère. La « force » des uns ne s’emploiera plus ou ne suffira plus à défendre « la grimace » des autres [34]. Avec les ordres, et avec les respects d’établissement, l’ordre établi s’écroulera. Adieu, les « robes rouges et les hermines dont nos magistrats s’emmaillottent en chats fourrés ; » adieu, tout à fait, pour un certain temps ; et quand ils les reprendront, après la Révolution, elles seront, sur leurs épaules, presque comme un travestissement ou une friperie, elles y pendront, pour ainsi dire, vides de tous les « respects » anciens ; adieu « les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste, qui leur était fort nécessaire ; » quand ils y rentreront, quand ils les retrouveront, quand ils les restaureront, ils auront toujours l’air de ne pas se sentir chez eux et de n’être là qu’en passans ou en intrus ; adieu « les soutanes et les mules » des médecins, « les bonnets carrés des docteurs et leurs robes trop amples de quatre parties » par quoi ils « dupaient le monde [35]. » Et le monde peut-être sera encore et toujours dupé, mais ce ne sera point par les mêmes gens, et il y faudra de nouvelles façons, parce que ce ne sera plus le même monde et qu’il y faudra tant bien que mal rétablir un nouvel ordre, — l’ordre sans les ordres, — lequel ne sera pas très facile à construire.


IV

La « réhabilitation des arts mécaniques » sera l’œuvre surtout des encyclopédistes ; mais, à cet égard encore, on peut dire qu’ils procèdent directement de François Bacon. Avant La Bruyère, en effet, avant Pascal, avant Domat, vers le même temps que Charles Loyseau, en 1620, il donnait au public l’essai qui porte pour titre : Parasceve ad hisioriam naturalem et experimentalem [36], où il distingue bien entre : 1° « les arts qui découvrent (exhibent), altèrent ou préparent les corps naturels et les matériaux des choses, » — traduction littérale, — tels que l’agriculture, la cuisine, la chimie, la teinture, les ouvrages du verre, de l’émail, du sucre, de la poudre à feu, des feux d’artifice, du papier ; et 2° « les arts qui consistent principalement dans un mouvement subtil des mains et des instruirions, comme le tissage, la forge (fabrilis) et, sous le même nom, je pense, le bâtiment, en général ; comme l’architecture, les ouvrages des meuniers, des horlogers, etc. ; » mais où il honore également tous ceux de ces arts « qui se rapportent et sont susceptibles de servir à l’institution de la philosophie, » en tant précisément qu’ils s’y rapportent et peuvent devenir matière de philosophie.

Bacon revient du reste sur ce sujet, en poussant l’analyse beaucoup plus à fond, dans le Catalogus historiarum particularium qui forme une sorte d’appendice au grand traité inachevé de l’Instauratio magna (même date, 1620). Il n’y emploie pas moins de quarante-huit articles à dresser la liste, à ordonner la série des arts, depuis la cuisine à laquelle, il garde une place de prédilection, jusqu’aux machines de divers genres, sans parler des arts auxiliaires — artium subservientium — et des procédés ou « expérimens » vulgaires qui ne se sont pas condensés en un art, quæ non coaluerunt in artem. Dans ce grand traité lui-même, dans la Grande Instauration, notamment dans la première partie, De la dignité et de l’accroissement des sciences, au livre cinquième, et dès la préface, dès la « distribution de l’ouvrage, » il s’exprime sur les arts mécaniques en termes qui prouvent que l’on est déjà très loin, ou du moins que, pour sa part, il est déjà très loin de l’antique mépris : « L’histoire que nous projetons, dit-il, n’est pas seulement celle de la nature, libre, dégagée de tout lien, et telle qu’elle est lorsqu’elle coule d’elle-même et exécute son œuvre sans obstacle ; telle qu’est l’histoire des corps célestes, des météores, de la terre et de la mer, des minéraux, des plantes, des animaux ; mais c’est plutôt l’histoire de la nature liée et tourmentée, c’est-à-dire de la nature telle qu’elle se présente, lorsque, par le moyen de l’art et par le ministère de l’homme, elle est chassée de son état, pressée et comme forgée. C’est pourquoi nous faisons entrer dans notre histoire toutes les expériences des arts mécaniques, toutes celles dont se compose la partie active des arts libéraux ; enfin toutes celles d’où résultent une infinité de pratiques qui ne forment pas encore proprement un corps d’art, et cela autant que la recherche nous a été possible et que ces expériences vont à notre but. Il y a plus, s’il faut tout dire ; peu touché de l’orgueil de certaines gens et peu séduit par les belles apparences, nous nous occupons plus spécialement de cette partie, et nous en attendons plus de secours que de celle dont nous parlions d’abord, attendu que la nature se décèle mieux par les tourmens que l’art lui fait subir, que lorsqu’elle est abandonnée à elle-même et laissée dans toute sa liberté [37]. » Certes, on a le droit de trouver tout cela un peu métaphorique, un peu vague et un peu obscur ; on ne saurait douter toutefois de la haute estime que François Bacon professe pour les arts mécaniques, « lesquels, comme s’ils étaient pénétrés d’un certain esprit vivifiant, croissent et se perfectionnent de jour en jour ; assez grossiers et presque onéreux, presque informes dans les premiers inventeurs, puis enrichis par degrés de nouveaux moyens et de nouvelles facilités, et cela au point qu’on voit les désirs même languir ou changer d’objet plus promptement que ces arts n’arrivent à leur perfection ou à leur plus haut période [38]. »

Cette progressivité, cette perfectibilité des arts mécaniques fait que, les rapportant à l’institution de la philosophie, et les jugeant de ce point de vue : « La philosophie, au contraire, et les sciences intellectuelles sont encensées et adorées, mais demeurent immobiles, » Bacon ne craint pas de les lui proposer pour objet : « La fin de la science que nous proposons n’est pas d’inventer des argumens, mais des arts ; non des choses conformes aux principes, mais les principes mêmes ; non des probabilités, mais des indications de procédés [39]. » Ainsi les arts mécaniques prennent à ses yeux la plus éminente valeur ; néanmoins, répétons-le, il ne la leur reconnaît telle que d’un point de vue tout spécial, par rapport à la philosophie, comme matière de philosophie ; il les honore pour elle beaucoup plus que pour eux-mêmes [40] ; et c’est ce qui laissera réhabilitation incomplète, quoique ce soit ce qui la commence. C’est pourquoi aussi, bien que François Bacon soit l’ancêtre direct des encyclopédistes, la réhabilitation des arts mécaniques n’eût été cependant qu’indirecte jusqu’à ce que les encyclopédistes soient venus, s’il n’y avait eu les économistes. L’un des premiers, Antoine de Montchrétien, honorera, lui, les arts mécaniques, les métiers, en eux-mêmes et pour eux-mêmes. Quand je dis : « les honorera, » je devrais dire : « les honore « ou déjà « les a honorés, » puisque le Traité de l’Économie politique (1615) est antérieur de cinq ans au grand ouvrage de Bacon. Et comme, plus tard, le juriste Domat, il tire leur noblesse d’abord de leur utilité [41] : « Vostre Estat, ose-t-il dire au Roi et à la Reine mère, est composé de trois principaux membres, l’ecclésiastique, le noble et le populaire… [Ce discours] concerne particulièrement le dernier, le plus négligeable en apparence, mais en effect fort considérable. Car c’est leur premier fondement, comme en la disposition du monde la terre tient lieu de piédestal et de centre aux trois autres élémens… Aussi pouvons-nous dire que, sans ce corps qui fait le gros de l’Estat, le reste ne saurait subsister longtemps sans retomber au meslange et brouillis de son premier chaos. »

C’est bien un ordre en face des deux autres, et le plus uni, et, pour toutes les raisons, le plus homogène des ordres : « Ce tiers ordre est composé de trois sortes d’hommes, laboureurs, artisans et marchands. Ceux-cy s’entretiennent et incorporent aisément, comme symbolisans en mesme qualité et ressemblance de vie, de mœurs et d’humeurs, d’action et condition… Parmi ces trois sortes d’hommes se pratiquent les arts effectifs, que l’on appelle vulgairement méchaniques, ayant plus d’égard aux mains qui les exercent qu’à leur propre dignité. » Remarque curieuse : pour Montchrétien, ce n’est point le hasard, — ainsi que Pascal le croira encore trente ou quarante ans après, — qui décide et dispose des professions : « Pour nous qui sommes instruits en meilleure eschole [42], où nous apprenons du maistre et gouverneur de toutes choses comme toutes choses icy-bas et là-haut sont régies par la sagesse éternelle de Dieu, et qui réduisons tout à ce point comme la circonférence au centre, nous tenons pour résolu que ce n’est nullement par fortune que nous venons à notre profession, mais que d’une providence supérieure chacun reçoit sa tasche en ce travail public de la vie, auquel nous sommes sans exception nés et destinés, un seul et mesme esprit opérant toutes choses en tous. » Voilà qui met entre les conditions des hommes, si toutes sont l’humaine condition, plus d’égalité qu’il ne paraît, et la commune utilité de toutes les professions fait le reste : « Que l’on considère les arts libéraux et méchaniques où principalement sa lumière (celle de la Nature) esclatte en tant de rayons ; on les trouvera tellement nécessaires, utiles et plaisans, que celuy auquel on regardera le plus semblera le plus préférable ; et puis, descendant comme par degrez de l’un à l’autre, on jugera que difficilement se pourrait-on passer d’aucun, et que tous ensemble font cette merveilleuse chaîne d’or à plusieurs aneaux entrelassez, qui remue et attire à soy les choses d’icy-bas, aussi bien que celle que le poète Homère mettoit es mains de son Jupiter. »

Montchrétien abonde en comparaisons ; elles y passent toutes. Prenant pour ce qu’elle vaut « la physiologie de l’époque [43], » ne pourrait-on trouver ici l’ébauche d’une théorie « organique » ou « organiciste » de l’Etat, à moins qu’il n’y faille voir plus simplement une image vieille comme les littératures et peut-être comme le monde, l’apologue de Ménénius Agrippa ? « Il y a un grand raport et bien fort estroite convenance entre les corps des Estats bien composés et les corps des animaux. Les animaux se gouvernent par trois facultez plus différentes que diverses, que les médecins appellent âmes. Le premier est la végétative qui leur est commune avec les arbres et les plantes, laquelle gist au foye et au sang qui s’y fait. Ceste-ci nourrit le corps, et est dispersée en ses membres avec le sang par ses veines. Les laboureurs et maneuvres travaillans à la terre tiennent le lieu de ceste âme en la République. La seconde est la sensitive, laquelle réside au cœur, source de la chaleur naturelle, et du cœur s’espand en tout le corps par les artères. En l’Estat, les artisans et gens de mestiers ressemblent proprement à ceste faculté. La troisième est l’animale et a son siège au cerveau, où elle préside aux instincts et actions, et, par les organes des nerfs départis en plusieurs rameaux, donne mouvement à tout le corps. A ceste dernière se peuvent avec beaucoup de raison approprier les marchands qui sont en la société civile.

« Par ces trois sortes d’hommes, laboureurs, artisans, marchans, tout Estat est nourri, soustenu, entretenu. Par eux tout profit vient et se fait, et en sont les diverses digestions, ne plus ne moins qu’au corps naturel, tousjours transmuées en mieux…

« Toute richesse qui procède et vient es Republiques, comme d’une main à l’autre passe par ces trois degrés d’honneur, destinés pour élabourer à perfection le chile du profit, lequel naist au reste, comme de deux sources vives et non jamais taries, de l’esprit et de la main, opérans séparément ou conjointement en des subjets naturels. Soit que l’on regarde à l’un ou à l’autre, vos peuples (c’est toujours au Roi que le discours s’adresse) en ont les plus vifs et abondans sourions. Il n’y a pas pour cela d’argile en leur fonds. Ils n’ont que faire d’aller quérir de ce feu chez leurs voisins… Car c’est bien la vérité, qu’il ne se trouve nation au monde de plus vif esprit que la françoise, mieux née aux armes, aux lettres, à la marchandise, aux artifices… Pour l’abondance de la marchandise et des hommes qui l’exercent, il y a plus de marchands en France et plus de moissons de traffic qu’il n’y a d’hommes en quelqu’ autre royaume que ce soit, qu’il n’y a d’herbes et de fueilles inutiles. »

Que si, maintenant, entre « ces trois sortes d’hommes, laboureurs, artisans, marchands » qui nourrissent, soutiennent, entretiennent tout Etat, on devait, à toute force, instituer une hiérarchie, on en ramènerait l’échelle au « nécessaire, » à « l’utile, » au « bien-séant » et à « l’agréable. » L’agriculture, étant le plus nécessaire, serait dès lors le plus honorable des arts : « On peut dire que les laboureurs sont les pieds de l’Estat ; car ils le soustiennent et portent tout le faix du corps. Vos Majestez (le Roi et la Reine mère) en doivent garder la lassitude, car, s’ils se laschoient, le chef en patiroit comme les autres membres. Il n’iroit plus où il voudroit s’ils luy manquoient. Vous en devez donc prendre un soin très particulier. C’est par eux que vous soudoyez vos armées, que vous payez vos garnisons, que vous munissez vos places, que vous remplissez vostre espargne. C’est par eux que nostre noblesse vit et que vos villes sont nourries [44]. » Et puis viendraient les arts qui, « à la vérité, ne sont pas si absoluement nécessaires à nostre vie comme l’agriculture, mais ils nous sont rendus tels par usage et par couslume, et, sans eux, elle seroit manque et imparfaite. »

Et l’on descendrait par degrés des choses naturelles aux artificielles, parmi lesquelles on laisserait « le premier rang en un Estat » à celles « qui se répandent en plus d’usages. » En vertu de cette règle, le premier des « labeurs de main qui s’employent sur un subject naturel » est le travail du fer, et la forge est par conséquent le premier des arts. « Puis donc que l’utile nous tient icy lieu de principale considération, par lequel des arts convient-il de commencer que par celuy de la forge, sans lequel les autres ne se peuvent employer ?… Nous l’appellerons donc à bon droit l’art des arts, le commun élément de leurs élémens, la main de toutes les mains qui travaillent, le premier instrument de l’invention, etc. » Le morceau continue sur le mode lyrique et en vient enfin à cette conclusion : « Pour reprendre mon discours, j’ose asseurer à Vos Majestez — et quand et quand (du même coup) je prouve avec la nécessité l’utilité de l’art dont je parle — qu’il y a plus de 500 000 personnes en vostre Estat qui comme salemandres vivent au milieu de ce feu, qu’il s’estend au reste en tant de divers mestiers qu’il faudroit plusieurs pages pour en faire le dénombrement [45]. »

Ainsi de suite d’art en art, et de métier en métier. Mais c’en est assez pour faire voir que « la flétrissure qui semblait déshonorer le travail et l’industrie pendant le moyen Age tend à s’effacer ; » que, notamment, Antoine de Montchrétien a compris et, pesons bien tout le poids du terme, « glorifié » la dignité du travail [46]. « Glorifier le travail, » qu’est cela, si ce n’est quelque chose de tout à fait nouveau ? Le glorifier dans ses plus humbles sujets et ses plus humbles objets, jusque dans ces laboureurs que Loyseau plaçait et que Domat placera encore bien loin en queue de la procession sociale, jusque dans ces « manœuvres travaillans à la terre, » si bas courbés sur elle qu’ils ne s’en détachaient pour ainsi dire pas ? Ils n’étaient pour ainsi dire pas, et les voici qui sont. Ils ne comptaient pas dans l’État, et les voici qui vont y compter ; les voici qui vont être un nombre politique et social, en attendant qu’ils deviennent le Nombre : « Il ne suffit pas de savoir le passé, enseignera Fénelon à son royal élève ; il faut connaître le présent. Savez-vous le nombre d’hommes qui composent votre nation, combien d’hommes, combien de femmes, combien d’artisans, combien de praticiens, combien de commerçans, combien de prêtres et de religieux, combien de nobles et de militaires ? Que diroit-on d’un berger qui ne sauroit pas le nombre de son troupeau ? Il est aussi facile à un Roi de savoir le nombre de son peuple : il n’a qu’à le vouloir. Il doit savoir s’il y a assez de laboureurs, s’il y a à proportion trop d’autres artisans, trop de praticiens, trop de militaires à la charge de l’Etat [47]. »

Après les manœuvres de l’agriculture, les manouvriers des arts mécaniques, les « ouvriers » : voici qu’eux aussi vont compter dans l’Etat, avec les artisans, les praticiens, les commerçans, autrement que comme une masse indistincte ; voici qu’on va aussi s’occuper d’eux. Ceux des économistes qui précèdent encore l’Ecole physiocratique, Boisguillebert, Vauban, Melon, sinon Law et Dutot, ne se défendent pas, malgré les préjugés toujours vivans, de penser à « ces sortes de gens qui font toute la richesse d’un Etat, » et qui pourtant en portent « tout le fardeau ; » à ces 200 000 ou 300 000 créatures au moins « qui périssent, toutes les années, de misère, surtout dans l’enfance, n’y en ayant pas la moitié qui puisse parvenir à l’âge de gagner leur vie, parce que les mères manquent de lait, faute de nourriture ou par excès de travail, tandis que, dans un âge plus avancé, n’ayant que du pain et de l’eau, sans lits, vêtemens, ni aucuns remèdes dans leurs maladies, et dépourvues de forces suffisantes pour le travail, qui est leur unique revenu, elles périssent, avant même d’avoir atteint le milieu de leur carrière [48]. »

Ils pensent à ce menu peuple pour qui « de tout temps on n’a pas eu assez d’égards en France, » qui est « la partie la plus ruinée et la plus misérable du royaume, » et qui pourtant « est la plus considérable par le nombre et par les services effectifs et réels qu’elle rend ; » à « cette partie » qui, « bien que composée de ce qu’on appelle mal à propos la lie du peuple, est néanmoins très considérable par le nombre et par les services qu’elle rend à l’Etat ; » à ces manœuvriers (le mot est écrit et répété), à « ces gens qui, ne faisant profession d’aucun métier en particulier, ne laissent pas d’en faire plusieurs très nécessaires » et « dont la plupart, n’ayant que leurs bras ou fort peu de choses au-delà, travaillent à la journée ou par entreprise pour qui veut les employer. » Or, ces manœuvriers, « leur travail dépend des saisons (environ 180 jours par an, à 8 ou 9 sous par jour) ; et c’est ce qu’il faut examiner avec beaucoup de soin et de patience, afin de bien démêler les forts des faibles, et toujours avec cet esprit de justice et de charité (je ne sais, mais il me semble qu’il y a là aussi comme un accent nouveau), avec cet esprit de justice si nécessaire en pareil cas, pour ne pas achever la ruine de tant de pauvres gens qui en sont déjà si près que la moindre surcharge au-delà de ce qu’ils peuvent porter achèverait de les accabler [49]. »

Toutes ces pauvres gens, qui ne possèdent que leurs bras, ou fort peu de choses au-delà, il faut les faire vivre, et pour les faire vivre, « ouvriers d’industrie de doigts » et « ouvriers de force, » il faut leur procurer de l’ouvrage. C’est à quoi s’appliquera l’homme qui saura et voudra faire pleinement son devoir d’homme : « homme charitable, il donne l’aumône ; homme d’Etat, il donne à travailler : » et comme il est question, dans le même passage, de canaux à creuser, de quais à construire, de grands chemins à faire ou à réparer, n’y sent-on pas comme un avant-goût du « droit au travail » compris à la façon dont 1848 devait le pratiquer [50] ? On est, dans tous les cas, fondé à dire que pensée, sentiment, accent, considération, estime, pitié, tout ici est nouveau ; que les arts mécaniques, leurs œuvres jusqu’alors tenues pour les plus basses et leurs plus modestes ouvriers, sont en train de conquérir dans l’Etat une place qui ne leur avait jamais encore été accordée.


V

Peu à peu, le travail est devenu matière de philosophie, est devenu matière de science d’Etat ; il devient matière de littérature. Jusqu’alors il ne l’avait jamais été. L’ « ancien Théâtre français » nous offre bien nombre de pièces dont les titres paraissent promettre des détails sur la vie des métiers : la Farce du chaudronnier, du savetier, du couturier, du tavernier, etc. ; mais lisez-les : il ne s’y rencontre rien qui tienne au métier lui-même, rien de caractéristique, de spécifique, rien qui ne soit aussi vrai de tout autre homme, de tout autre métier. Et il en est de même de la mine, qui pourrait être si riche, de nos vieux contes. A peine y noterait-on de loin en loin quelques traits de mœurs, du reste généraux et connus, comme celui-ci, que l’orfèvre parisien loge ses compagnons : « Pour cette heure, nostre orfèvre avoit tant de gens qui pour luy ouvroient, que force luy fut le charreton, avec luy et sa femme, en son lit hébergier [51] ; » et peut-être que le « bourgeois » traite sur le pied d’égalité « le moult bon compaignon, qui demouroit en une petite poterne vis-à-vis près de là, » puisque, pour un motif au surplus trop intéressé (et libidineux, selon l’épithète que Proudhon infligera un jour à la classe,) il en fait « son amy très privé et familier ; et tant que peu de dîners, de souppers, de bancquets, de bains, d’estuves, et autres passetemps en son os tel et ailleurs ne se feissent jamais sans sa compagnie. » Mais encore faudrait-il être sûr du sens qu’on doit exactement donner, dans cette nouvelle, au mot compagnon, « un moult bon compaignon, qui demouroit en une petite poterne vis-à-vis près de là ; » ce qui, sans doute, par opposition à bourgeois, peut signifier un artisan du corps des métiers, mais ce qui peut aussi signifier tout bonnement un camarade, ou, comme nous disons aujourd’hui en langage libre, un « copain [52]. » Quoi qu’il en soit de ce cas en lui-même ou de cette espèce en elle-même, il est remarquable que le sens, soit de ce mot compagnon, soit du mot ouvrier, soit demeuré vague et indécis, au long de plusieurs siècles, depuis Berte et le Roman de la Rose, depuis Beaumanoir et Rutebeuf, jusqu’à Coquillart et Amyot, et au-delà [53].

Et il n’est pas moins remarquable que les deux temps ou les deux mouvemens : tendance vers l’égalité, réhabilitation des arts mécaniques, se puissent discerner dans le vocabulaire, comme chez les publicistes, les philosophes et les économistes : « L’Académie n’a pas cru devoir exclure certains mots, à qui la bizarrerie de l’usage ou peut-être celle de nos mœurs a donné cours depuis quelques années. Il semble qu’il y ait, en effet, entre les mots d’une langue, une espèce d’égalité comme entre les citoyens d’une même république ; ils jouissent des mêmes privilèges et sont gouvernés par les mêmes lois ; et comme le général d’armée et le magistrat ne sont pas plus citoyens que le simple soldat ou le plus vil artisan,… de même les mots de Justice et de Valeur ne sont pas plus des mots français, ni plus français, quoiqu’ils représentent les premières de toutes les vertus, que ceux qui sont destinés à représenter les choses les plus abjectes et les : plus méprisables [54]. »

Où prenons-nous ces deux phrases ? Dans la Préface de la seconde édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie. Et tout un siècle, de la seconde moitié du XVIIe à la seconde moitié du XVIIIe, va être rempli d’une littérature d’égalité, — originaux ou traductions, — plus ou moins imitée de l’Utopie et des Sous-Utopies, et où dans la bonne nature se promèneront de bons sauvages, qui péroreront beaucoup et laisseront peu à l’invention de Rousseau lui-même. Mais c’est dans la préface de la quatrième édition, à soixante ans de là (1778), que nous prenons ce qui suit : « Les sciences et les arts ayant été plus cultivés et plus répandus depuis un siècle qu’ils ne l’étoient auparavant, il est ordinaire d’écrire en françois sur ces matières. En conséquence, plusieurs termes qui leur sont propres, et qui n’étoient autrefois connus que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la langue commune. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans noire Dictionnaire à des mots qui "sont aujourd’hui d’un usage presque général ? Nous avons cru devoir admettre, dans cette nouvelle édition, les termes élémentaires des sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu’un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages où l’on ne traite pas expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent. »

C’en est fait ; les arts mécaniques sont réhabilités, le travail a droit de cité jusque dans la langue ; il n’est plus une chose ignoble que la bonne compagnie bannit jusque de ses conversations [55]. Ces soixante dernières années, de 1718 à 1778, ont vu s’opérer le second mouvement, et s’accomplir le second temps, sous l’action de deux causes puissantes : la grande industrie, au moins dans l’ébauche de sa forme moderne, que la vapeur complétera et parfera, est née aux environs de 1750 ; et, à partir de 1750, a paru l’Encyclopédie. Dans le domaine des faits comme dans le domaine des idées, cette date de 1750 représente donc un sommet ; par-delà, c’est l’autre versant. Et il nous reste donc, pour en avoir fini avec l’histoire, à suivre l’évolution du travail et celle du personnage de l’ouvrier, depuis la publication du prospectus de l’Encyclopédie et les premiers développemens de la grande industrie concentrée (1750) jusqu’à la conjonction dans l’État du Travail et du Nombre par l’institution du suffrage universel (1848). Après quoi, pour le mieux étudier dans son présent certain et dans son avenir probable, nous nous efforcerons de montrer comment, dans le passé, est issu de la double révolution, politique et économique, ce qu’il nous sera permis, sans la moindre ironie et en prenant la chose tout à fait au sérieux, d’appeler, à la mode de M. Georges Sorel, « le mythe » de la classe ouvrière.


CHARLES BENOIST.

  1. Sous le même titre j’ai présenté, l’an dernier, à la séance des Cinq Académies, une très rapide esquisse de ce travail. Mais le sujet m’a paru d’une importance telle, lorsqu’on essaie de « découvrir, » comme dit Taine, la constitution sociale de la France, que j’ai cru indispensable de le reprendre pour une étude approfondie. C’est cette étude dont la Revue veut bien accueillir aujourd’hui la première partie : elle va jusqu’à 1750. Une seconde partie nous conduira jusqu’à la période contemporaine. De la notice lue à l’Institut, à peine ai-je conservé quelques courts fragmens.
  2. Encore n’est-ce la vérité qu’en général et faut-il y mettre des nuances. Que la distance demeurât assez grande entre le compagnon et l’apprenti, par exemple, c’est ce qu’on pourrait conclure (toute part faite aux exagérations de style) de ce passage du 1er livre des Confessions où Jean-Jacques, chez le graveur Ducommun, parlant de la « friponnerie » où l’entraîne « un compagnon appelé M. Verrat, » dit que, s’il l’eût dénoncé, il aurait été « doublement puni pour avoir osé le charger, attendu, remarque-t-il, qu’il était compagnon et que je n’étais qu’apprentif. »
  3. C’est ce que Ferdinand Brunetière avait parfaitement bien vu et exprimé, avant moi, presque dans les mêmes termes ; mais je l’avais oublié, et ne m’en suis ressouvenu qu’en feuilletant à nouveau, pour d’autres recherches, le dernier volume de ses Discours de combat.
  4. C’est ainsi que l’appelle Loyseau. Mais ailleurs on trouve « Chassenée », et les Biographies (Didot ou Michaud) disent « de Chasseneuz » ou « de Chasseneux. » Le titre complet de l’ouvrage est : Catalogua gloriæ mundi adño Bartholomeo a Chasseneo, Jurium doctore, advocato regio baillivalus Heduensis editus
  5. Fortunat Strowski, Pascal et son temps, t. II, p. 263.
  6. Dates des deux premières éditions des Œuvres de Jean Domat.
  7. Jean Domat, Le Droit public, ch. IX, section III, t. II, de l’édition de 1699.
  8. Dans un autre passage, Domat emploie l’expression : « officiers qui jugent seuls. » Ajouter « les fonctions de police. »
  9. Rapprochez cet autre passage (Le Droit public, livre I, titre XIII) : « On ne doit pas entrer ici dans le détail des distinctions, des différentes sortes d’arts et de métiers qu’on pourrait distinguer par diverses vues, comme de ceux qui travaillent aux choses nécessaires pour la vie, pour la santé, pour le vêtement, pour l’habitation de ceux qui travaillent pour d’autres sortes de nécessitez ou commoditez, soit pour le divertissement, comme les faiseurs d’instrumens de musique, ou pour des meubles de diverses sortes, ceux dont les travaux sont pour l’usage de la guerre, des armes, de l’artillerie, ou pour l’usage de la navigation. Ceux qui sont distinguez par le prix des matières qu’ils mettent en ouvrage, or, argent, pierreries, et autres matières précieuses ; ceux qui sont d’une plus grande étendue d’ouvrages, comme les charpentiers, les maçons, les taillandiers, les serruriers, et ceux qui ont leurs matières et leurs ouvrages plus bornés, comme les chapeliers, les gantiers, les cordonniers, et autres.
    « Il faut encore distinguer par une autre vue de certains arts qui renferment comme deux sortes de professions : l’une de ceux qui joignent à l’industrie de la main l’art d’inventer des ouvrages exquis en leur genre ; et l’autre, de ceux qui, avec peu ou point d’invention, travaillent sur ce que les autres ont inventé, et on donne le même nom aux moindres copistes : et il en est de même dans la sculpture, dans l’architecture, dans les mécaniques. Mais il y a une différence infinie entre ces grands inventeurs et les autres, dans ces sortes d’arts. Car ceux-cy sont peu distinguez de plusieurs artisans ; et les autres ont un mérite singulier, qui même en met quelques-uns au nombre des hommes illustres, selon qu’ils excellent. »
  10. Jean Domat, ouvr. cité, section 1re, titre II.
  11. Voyez la Revue du 1er novembre 1909. — Cf. Antoine Furetière, Le Roman bourgeois (1666), édition de François Tulou, p. 56, Garnier frères : «… Premièrement, des six corps des marchands on tireroit des procureurs de modes, qui en inventent tous les jours de nouvelles pour avoir du débit ; du corps des tailleurs on tireroit des auditeurs de modes, etc. »
  12. La Réforme sociale en France déduite de l’observation comparée des peuples européens, 3e édition, 1861, t. II, parag. 34 à 40. Le Play énumère successivement l’agriculture, l’art des forêts, l’art des mines, l’industrie manufacturière. le commerce, l’épargne et le crédit, les carrières coloniales, les professions libérales, d’abord celles qui « établissent la transition des arts usuels aux arts libéraux, » ingénieurs et architectes, et puis les hommes de guerre, les personnes vouées aux diverses catégories de l’enseignement, les savans voués à la culture des sciences exactes ou à l’observation du monde physique, les hommes de lettres et les artistes, les avocats et les médecins, les magistrats, les prêtres, les hommes d’État et les fonctionnaires civils, enfin, « car ils offrent au plus haut degré ces termes extrêmes d’élévation et d’abaissement qui sont le caractère commun des professions libérales. » On voit que ce classement diffère beaucoup de celui de Loyseau et de celui de Domat.
  13. Pascal, Deuxième discours sur la condition des grands.
  14. Premier discours sur la condition des Grands.
  15. Deuxième discours sur la condition des Grands.
  16. Pensées, article IV, pensée II. A la suite vient une phrase très obscure : « Hommes naturellement couvreurs, et de toutes vocations, hormis en chambre. > » — Cf. article XI, pensée IV : « La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues… C’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats. »
  17. Ibid., pensée IV.
  18. Pensées, art. IV, pensée IV.
  19. Ibid., ibid.
  20. Ibid., ibid.
  21. Ibid., ibid., pensée VI.
  22. Ibid., ibid.
  23. Pensées, article IV, pensée IV.
  24. Ibid., art. VII, pensée XII.
  25. Ibid., art. XXVI, pensée CXI.
  26. Ibid., art. VI, pensée II.
  27. Ibid., pensée VI.
  28. Ibid., art. VII, pensée IX.
  29. Vie de B. Pascal, écrite par Mme Périer, sa sœur. Classiques français, collection du Prince impérial (note), t, I, p. 26, et Pensées, art. VIII, pensée IV, I, 213.
  30. Caractères. — Des Esprits forts.
  31. Ibid. — Des Grands.
  32. Caractères. — Des biens de fortune.
  33. Ibid. - De la Ville.
  34. Pascal, Pensées, article XXVI.
  35. Pensées, article XXVI.
  36. Ce devait être le plan et comme l’ébauche de la troisième partie projetée de l’Instauratio magna : « III. Phénomènes de l’univers (Phenomena universi) ou « Histoire naturelle et expérimentale propre à servir de base à la philosophie. » In-folio, apud Joannem Billium, 1620.
  37. Œuvres de Bacon, traduction revue ; corrigée et précédée d’une introduction par M. F. Riaux, professeur de philosophie, Paris, Charpentier, 18 43, t. Ier, Distribution de l’ouvrage, p. 23.
  38. Ibid., Préface ou Introduction à la Grande Restauration des sciences, p. 6.
  39. Ibid., Distribution de l’ouvrage, p. 17.
  40. « Parum enim nohis curæ est de artibus ipsis mechanicis, sed tantum de iis quæ afferunt ad instruendam Philosophiam. » Catalogus historiarum particulanum secundum capita, in-f°, apud Joannem Billium, 1620. Cf. Parasceve ad historiam naturalem : « Quamobrem toto (quod aïunt) cœlo erraverit, si artium expérimenta colliguntur, hujus rei solùm gratia, ut hoc modo artes singulæ perficiantur. Licet enim et hoc non prorsùs contemnamus in multis, tamen ea planè est mens nostra, ut omnium experimentorum mechanicorum rivuli in Philosophiæ pelagus undequâque fluant. »
  41. Jean Domat. Le Droit public, livre Ier, titre XIII : « Toutes ces sortes de travaux, nécessaires dans l’état présent de la société des hommes, peuvent se réduire à deux espèces générales, qui comprennent tout ce qui peut occuper les personnes de l’un et de l’autre sexe.
    « La première, à commencer par les premiers des besoins des hommes, est celle des travaux des mains qui produisent quelque ouvrage utile, soit pour la nourriture, le logement et le vêtement, ou pour toutes les autres sortes de besoins. Et c’est cette première espèce de travaux qui occupe ceux qu’on appelle artisans et gens de métier, et ceux qui travaillent à l’agriculture et au soin des bestiaux, laboureurs, pasteurs et autres qu’on distingue des artisans, quoyque ce soient en effet des espèces d’arts qu’ils exercent ; mais parce que les travaux de ces personnes ne produisent pas d’ouvrages des mains, comme sont les autres qui fabriquent des maisons, qui font des étoiles, et toutes les autres choses qui sont les différens ouvrages des arts, et d’une industrie qui ne s’acquiert que par une assez longue étude de plusieurs règles, et par une expérience d’assez longtemps, pour acquérir l’habitude d’exercer l’art, on ne met pas le travail des pasteurs et des laboureurs au nombre des arts.
    « La seconde espèce est celle des travaux d’esprit
    « On peut juger, par cette nature du travail et par la loi qui l’impose à l’homme, que, de toutes les différentes conditions qui composent la société, il n’y en a point à qui l’observation de cette loy soit plus naturelle que celle des artisans, dont la profession expresse est l’application continuelle et pénible à quelque travail du corps, qui gagnent leur pain à la sueur de leur visage, au lieu que dans les autres conditions, l’occasion du travail est moins continuelle, et qu’il est plus facile et plus ordinaire de s’en détourner, de sorte que, par cette considération, et par celle de l’utilité des arts, ceux qui les exercent ont leur mérite dans la société, et doivent y être considérés comme des membres des plus nécessaires et des plus utiles. »
  42. Que Platon et Aristote ; mais ne s’étonnerait-on pas de ne pas les voir invoqués par un auteur de ce temps-là ?
  43. Note de M. Th. Funck-Brentano.
  44. Édit. Th. Funck-Brentano, p. 43.
  45. Ibid., p. 48.
  46. Th. Funck-Brentano, introduction au Traité de l’Économie politique.
  47. Directions pour la conscience d’un roi composées pour l’instruction de Louis de France, duc de Bourgogne (publiées par Félix de Saint-Germain), La Haye, Jean Neaulme ; 1747, in-8.
  48. Boisguillebert, le Détail de la France (1695).
  49. Vauban, la Dîme royale (1707).
  50. Melon, Essai politique sur le commerce (1734).
  51. Les Cent Nouvelles nouvelles, VII.
  52. Les Cent Nouvelles nouvelles, I.
  53. Voyez le Dictionnaire de Littré, au mot : Ouvrier, historique.
  54. « Veut-on connaître quelques-uns de ces mots ? demande Brunetière (Manuel de l’Histoire de la littérature française, p. 272-273). La préface elle-même nous signale les mots de Falbala, Fichu, Battant l’œil, Ratafia, Sabler ; et, on le voit tout de suite, ce sont des tenues populaires ou des termes concrets, tirés de l’usage de la vie commune. D’autres encore sont termes de toilette, par exemple, ou termes de sciences, de mécanique, de physique, d’histoire naturelle. Ils introduisent avec eux la préoccupation des choses qu’ils désignent. On tire de ces choses des comparaisons, puis des figures, des métaphores nouvelles. On incorpore à la littérature tout un vaste domaine qui n’était pas encore le sien. »
  55. Ne rien exagérer toutefois, et se rappeler (voyez plus haut) comment Dareau en parlait encore, ou plutôt n’en parlait pas, en 1777.