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La Croix de Berny/3

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III


À MONSIEUR
MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT
RUE SAINT-DOMINIQUE.
PARIS.


Richeport, 22 mai 18…

Non, non, je n’irai pas vous consoler à Paris. J’escorterai votre chagrin à Smyrne, au Grand-Caire, à Chandernagor, à la Nouvelle-Hollande, si vous voulez ; mais j’aimerais mieux être scalpé tout vif que de retourner maintenant dans cette aimable ville trop entourée de fortifications.

Votre élégie m’a trouvé médiocrement sensible. La fortune, on le voit, vous a toujours traité en enfant gâté. Je me ferais des félicités de vos malheurs et des paradis de vos enfers. Une disparition cause votre désespoir ; moi, je suis forcé de disparaître ! — N’allez pas croire que des créanciers soient pour quelque chose là-dedans. On n’a plus de dettes à présent ; c’est mal porté. — On vous fuit, on me suit, et, quoi que vous en puissiez dire, il est plus agréable d’être le chien que le lièvre.

Ah ! si la beauté que j’adore (style d’opéra comique et de romance) avait eu cette triomphante idée ! Ce n’est pas moi qui… Mais personne ne connaît son bonheur. Cette mademoiselle Irène de Châteaudun me plaît ; par cette éclipse opportune et spirituelle, elle vous empêche de faire une grande sottise. — Quelle diable de fantaisie vous avait traversé la cervelle de vous marier, vous qui avez vécu en ménage avec les tigres du Bengale, qui avez eu pour caniches des lions de l’Atlas, et vu, comme don César de Bazan, des femmes jaunes, noires, vertes, bleues, sans compter les nuances intermédiaires ! Qu’auriez-vous fait toute votre vie de cette mince poupée parisienne, et comment votre cosmopolitisme se serait-il arrangé du domicile conjugal ? Bénissez-la au lieu de la maudire, et, sans perdre votre temps à la rechercher partout où elle n’est pas, insérez délicatement un cahier ou deux de billets de banque dans votre portefeuille, et partons ensemble pour la Chine ; nous ferons un trou dans la fameuse muraille, et nous verrons la réalité des paravents de laque et des tasses de porcelaine. Je me sens une furieuse envie de manger du potage aux nids d’hirondelle, des vers de moelle de sureau en coulis, des nageoires de requin à la sauce au jujube, le tout arrosé de petits verres d’huile de ricin ! Nous aurons une maison peinte en vert-pomme et en vermillon, tenue par quelque mandarine sans pieds, avec des yeux circonflexes et des ongles à servir de curedent. — Quand attèle-t-on les chevaux à la chaise de poste ?

Un sage de l’empire du Milieu dit qu’il ne faut pas contrarier le cours des événements. La vie se fait d’elle-même. Puisque votre fiancée se sauve, cela prouve que le mariage n’entre pas naturellement dans les conditions de votre existence. Vous auriez tort de vouloir forcer la main au hasard ; laissez-le agir, il sait bien mieux que vous ce qu’il vous faut. — Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer.

Grâce à cette bienheureuse disparition, vous pourrez conserver votre amour jeune, frais, sans détail mesquin ou désagréable ; outre les plaisirs du souvenir, vous aurez les plaisirs de l’espérance (c’est, dit-on, le plus bel ouvrage du poète Campbel), car rien ne prouve que l’idole de votre âme soit remontée dans ce monde meilleur où pourtant personne ne veut aller.

Que ma retraite ne vous inspire d’ailleurs aucune prévention défavorable contre mon courage ; Achille lui-même se serait enfui à toutes jambes à l’aspect du bonheur dont j’étais menacé. — À quelles coiffures orientales, à quels burnous prétentieusement drapés, à quels cercles d’or d’impératrice du Bas-Empire ai-je échappé par cette mesure prudente de m’être arraché subitement aux élasticités de l’asphalte parisien ? — Mais ceci doit vous paraître une énigme. — Vous ignorez probablement mon histoire, à moins qu’un Anglais trop bien informé ne vous en ait touché deux mots dans le temple d’Éléphanta. Je vais vous la raconter, par manière de représailles du récit de vos amours avec mademoiselle Irène de Châteaudun.

Vous avez peut-être rencontré quelque part ce bas-bleu célèbre qu’on appelle la marquise romantique. Elle est belle ; les peintres le disent. — En effet, ils n’ont pas tort, car elle est belle à la façon d’un vieux tableau. Quoiqu’elle soit jeune, elle a l’air d’être couverte d’un vernis jaune, et semble marcher entourée d’un cadre, ayant derrière elle un fond de bitume. Je me trouvai un soir avec cette pittoresque personne, chez madame de Bléry ; j’étais fort nonchalamment retranché dans une encoignure, loin du cercle des causeurs, juste assez éveillé pour sentir que je dormais ; situation délicieuse que je vous recommande et qui ressemble au commencement de l’ivresse du hatchich, lorsque, je ne sais par quel détour de conversation, madame de Bléry vint à me nommer et à me désigner : je fus immédiatement tiré de ma torpeur et amené devant la cheminée.

J’ai eu quelquefois, comme dit Gubetta, la faiblesse de faire se becqueter deux rimes au bout d’une idée, ou tout au moins au bout d’un certain nombre de syllabes, pour parler plus modestement. — La marquise, qui connaissait ce crime sans circonstances atténuantes, s’étala en éloges, en hyperboles flatteuses, me mit à côté de lord Byron, de Goethe, de Lamartine, me trouva l’air satanique, et en fit tant que je la soupçonnai d’album ; ce qui me donna tout de suite le maintien morne et farouche, ne haïssant rien tant au monde qu’un album, si ce n’est deux albums.

Pour éviter toute tentative de ce genre, je poussai quelques provinciaux naïfs au milieu de la conversation, et j’effectuai ma retraite d’une manière savante, m’avançant en plusieurs poses jusqu’à la porte ; arrivé là, je me précipitai dehors avec un mouvement si preste et si brusque que j’étais déjà au bas de l’escalier avant qu’on se fût aperçu de mon absence.

Hélas ! nul ne peut éviter l’album auquel il est prédestiné ! Le lendemain, un livre magnifiquement relié en cuir de Russie m’arrivait dans un superbe étui de moire, sous le bras d’un jeune groom, avec un billet de l’infante qui me priait de vouloir bien honorer…

Tous les grands hommes ont leurs antipathies : Jacques II ne pouvait supporter l’éclat d’une épée ; Roger Bacon tombait en défaillance à la vue d’une pomme ; moi, le papier blanc m’inspire une mélancolie profonde. Pourtant, je me résignai, et je griffonnai je ne sais quoi dans le coin d’une page, et j’inscrivis au bas une signature paraphée, aussi illisible, aussi violente que celle de Napoléon dans ses moments de mauvaise humeur.

Je croyais que les choses n’iraient pas plus loin ; mais je reçus à quelques jours de là une invitation à une petite soirée intime dans des termes si pressants et si aimables, que je résolus de n’y pas aller. Talleyrand dit : « Ne suivez jamais votre premier mouvement, car il est bon. » Cependant, j’eus tort cette fois de me conformer à cette maxime machiavélique. — Je ne savais comment tuer le temps. On donnait Eucharis à l’Opéra ; le ciel était rempli de nuages bossus, contrefaits, rachitiques ; le coucher du soleil était manqué ce soir-là. J’avais vainement cherché un camarade pour se griser avec moi et traiter entre trois vins des questions de haute morale ; — faute d’une occupation plus gaie, j’allai chez la marquise ***.

Son appartement est une vraie série de catafalques, et semble avoir eu pour décorateur le tapissier des pompes funèbres. Le salon est tendu de damas violet, la chambre à coucher de velours noir ; les meubles sont d’ébène, de vieux chêne ou de palissandre ; des crucifix, des bénitiers, des bibles in-folio, des têtes de mort, des poignards, émaillent cet aimable intérieur. Quelques Zurbaran, vrais ou faux, représentant des moines et des martyrs, sont suspendus aux murailles et épouvantent les visiteurs par leurs contorsions et leurs grimaces. Cette teinte de catacombe est destinée à faire valoir les joues de cire et les yeux bistrés de la dame qui a plutôt l’air d’être le fantôme que la maîtresse de ce logis ; elle n’y habite pas, elle y revient.

N’allez pas croire, cher Roger, d’après ce commencement un peu funèbre, que votre ami ait été la proie d’une goule, d’une lamie, d’une stryge ; la marquise est, après tout, une assez belle femme ; elle a des traits nobles, réguliers, quoique un peu juifs, ce qui l’induit en turban plus souvent et de meilleure heure qu’il ne le faudrait ; elle ne serait que pâle, si au lieu de blanc elle mettait du rouge ; elle a de belles mains aristocratiques, un peu frêles, un peu fluettes, trop chargées de bagues bizarres, et son pied n’est guère plus grand que son soulier, chose rare ! car les femmes, en matière de chaussure, ont rendu faux l’axiome géométrique : Le contenu doit être moindre que le contenant.

C’est même, jusqu’à un certain point, une femme de bonne compagnie et assez bien située dans le monde.

Je fus reçu avec toutes sortes de tendresses, bourré de petits gâteaux, inondé de thé, breuvage sur lequel je professe les mêmes opinions que madame Gibou, et assassiné de dissertations romantiques et transcendantes. J’ai la faculté de m’abstraire complétement de pareilles conversations, en pensant à toute autre chose, en considérant avec une attention profonde les facettes d’un flacon de cristal ou de quelque objet analogue ; cette attitude rêveuse toucha la marquise, qui me crut absorbé dans un gouffre de pensées. — Bref, j’eus le malheur de la charmer, et la faiblesse, comme la plupart des hommes, de me laisser aller à ce commencement de bonne ou plutôt de mauvaise fortune ; car cette toile décrochée ne me plaisait pas du tout, quoique d’un assez bon style et d’une conservation suffisante. Je flairais quelque littérature là-dessous, et je regardais, au bord de sa robe, si quelque reflet d’azur n’altérait pas la blancheur de ses bas de — soie ou de fil d’Écosse ; j’abhorre les femmes qui prennent des bains d’encre bleue. — Hélas ! c’était bien pis qu’une femme de lettres avouée. — Celles-là ont la prétention de ne parler que de chiffons, de rubans et de bonnets, et vous donnent confidentiellement les recettes pour la confiture de cédrats et la crème aux fraises ; elles mettent leur amour-propre à ne rien ignorer des choses du ménage et à suivre exactement les modes. — Vous ne trouverez chez elles ni papier, ni plume, ni encre, ni buvard. Si elles écrivent une ode ou une élégie, c’est au dos d’une facture ou sur une page arrachée de leur livre de comptes. La marquise médite des romans réformateurs, des poésies sociales, des traités humanitaires et palingénésiques, et l’on voit, sur ses tables et ses fauteuils, des bouquins solennels ayant des cornes aux endroits les plus ennuyeux ; ce qui est tout à fait menaçant. Rien n’est plus commode qu’une muse dont les œuvres complètes sont imprimées : on sait du moins à quoi s’en tenir, et vous n’avez pas toujours la lecture de Damoclès suspendue sur la tête.

Entraîné par cette fatalité qui me livre si souvent aux femmes que je ne puis souffrir, je devins le Conrad, le Lara de cette héroïne byronienne. Elle m’écrivait tous les matins des lettres datées de trois heures après minuit, auxquelles il ne manquait que d’avoir quinze colonnes pour être des feuilletons. Je retrouvais là dedans Frédéric Soulié, Eugène Sue, Alexandre Dumas, plus ou moins mis en pièces, et si j’aime ces glorieux auteurs, ce n’est pas dans ma correspondance amoureuse ou galante. Dans ces occasions-là une faute d’orthographe naïve me fait plus de plaisir qu’une phrase imitée de George Sand, qu’une tirade pathétique empruntée à quelque dramaturge en vogue : je ne crois pas aux passions que j’inspire quand il s’y mêle de la littérature, et le mot : je t’aime, ne me persuade guère s’il n’est écrit : « Je thême. »

Cela m’aurait encore été assez égal que cette beauté m’écrivît tous les jours ; j’avais pris un moyen simple de n’en pas être ennuyé, je jetais dans un tiroir toutes ses lettres sans les ouvrir ; de cette façon, je supportais sa prose avec une grande égalité d’âme ; mais elle voulait que je lui répondisse. Moi qui ne sentais pas comme elle le besoin de me délier la main pour mon prochain roman, je trouvais la prétention exorbitante et sauvage, et, prétextant une indisposition assez grave de ma mère, je me sauvai sans regarder derrière moi, moins curieux que la femme de Loth.

Si je n’avais pas pris cette résolution, je crois que je serais mort d’ennui dans cette maison à peine éclairée par un quart de jour, au milieu de toutes ces bimbeloteries sépulcrales, en face de ce pâle fantôme enveloppé d’une robe de chambre taillée en froc de moine et parlant d’une voix tremblée et traînante. Autant eût valu la Trappe ou la Chartreuse ; j’y eusse du moins fait mon salut.

Quoique ce soit un procédé cosaque et d’une irrégularité tout à fait choquante, je ne lui ai donné aucun signe d’existence, sauf un billet de deux lignes, où je lui marquais que la convalescence de ma mère serait fort longue et aurait besoin des attentions dévouées d’un bon fils.

Vous jugez, cher Roger, après ce récit dont j’ai, pour ménager votre sensibilité, atténué l’horreur et dissimulé les situations dramatiques, si je puis retourner à Paris me constituer le garde-malade de votre désespoir. D’ailleurs, j’aurais le courage de braver une rencontre et un raccommodement avec la marquise, que je ne pourrais encore quitter la Normandie. J’ai donné rendez-vous ici à notre ami Raymond, qui passera un mois ou deux avec nous. Ce sera certainement une raison déterminante pour vous de venir partager notre solitude. Notre ami est si poétique, si spirituel et si charmant ! il n’a que le défaut d’être un don Quichotte de la Manche civilisé. Au lieu de l’armet de Mambrin, il porte un chapeau Gibus, un frac de Buisson au lieu de cuirasse, une canne de Verdier en guise de lance. Heureuse nature ! en qui l’esprit ne nuit en rien à l’âme, et qui, fin à tromper un diplomate, a la naïve crédulité d’un enfant.

Puisque votre idéal s’est envolé, que vous importe d’être dans un endroit ou dans un autre ? Il est donc bien plus simple que vous veniez chez moi, à Richeport, à deux pas de Pont-de-l’Arche.

Je perche sur le bord de la rivière, dans une espèce d’établissement baroque qui vous plaira, j’en suis sûr. C’est une vieille abbaye à moitié en ruines, où l’on a enchâssé, degré ou de force, un logis percé régulièrement de beaucoup de fenêtres, surmonté d’un toit d’ardoise et d’un acrotère de cheminées de toutes grandeurs ; la chose est en pierres de taille que le temps a déjà couvertes de sa lèpre grise, et ne fait pas trop mauvais effet au bout d’une avenue de grands arbres. — C’est là qu’habite ma mère, qui, profitant des murailles et des tours à demi rasées de l’ancienne enceinte, car l’abbaye était fortifiée autrefois pour résister à une invasion subite de Normands, s’est fait, sur le penchant de la colline, un jardin-terrasse qu’elle a encombré de rosiers, d’orangers, de myrtes, dont les caisses vertes remplacent les vieux créneaux ; je n’ai, dans ce coin de nos domaines, contrarié en rien ses fantaisies féminines.

Elle a réuni dans sa maison toutes les coquetteries champêtres et toutes les recherches confortables qu’elle a pu imaginer. De ce côté, je ne me suis opposé à aucun système de calorifère. J’ai laissé tendre les appartements en étoffes de bon goût ; je n’ai fait aucune objection contre l’acajou et le palissandre, la poterie de Wegwood, la vaisselle à dessins bleus et l’argenterie anglaise. C’est par là qu’on loge les personnes d’âge mûr et toute la catégorie des gens dits raisonnables.

Moi, je me suis réservé le réfectoire et la bibliothèque des braves moines, c’est-à-dire toute la portion qui regarde le fleuve. Je n’ai pas permis de faire la moindre réparation au mur d’enceinte, qui présente la flore complète des plantes sauvages du pays. — Une porte cintrée, fermée par de vieux ais que colore un reste de peinture rouge, et qui donne sur la berge, me sert d’entrée particulière ; un bac manœuvré au moyen d’une poulie glissant sur une corde établit les communications avec une île, verdoyant fouillis d’osiers, d’aulnes et de saules, qui fait face à l’abbaye. — C’est là aussi qu’est amarrée ma flottille de canots.

Du dehors vous n’apercevez rien qui désigne une habitation humaine : les ruines s’épanouissent dans toute la splendeur de leur dégradation.

Je n’ai pas replacé une pierre, pas fait boucher une lézarde ; aussi la joubarbe, le millepertuis, la campanule, le saxifrage, la morelle grimpante, la grenadine bleue, ont engagé sur les murailles une lutte d’arabesques et de découpures à décourager le sculpteur ornemaniste le plus patient.

Je signale surtout à votre admiration une merveille de la nature, un lierre gigantesque, colossal, qui remonte à coup sûr à Richard Cœur-de-lion ; il défie, pour la complication de ses enlacements, ces arbres généalogiques de Jésus-Christ qu’on voit dans les églises espagnoles, dont la cime touche les voûtes et dont le pied chevelu plonge dans la poitrine du patriarche Abraham ; ce sont des touffes, des guirlandes, des nappes, des cascades d’un vert si lustré, si métallique, si sombre et si brillant à la fois qu’il semble que toute la substance du vieil édifice, toute la vie de l’abbaye morte soient passées dans les veines parasites de cet ami végétal qui l’embrasse mais qui l’étouffe, qui retient une pierre, mais en descelle deux pour y planter ses crampons.

Vous ne sauriez vous imaginer quelle élégance touffue, quelle richesse évidée à jour jette cet envahissement de lierre sur le pignon un peu pauvre, un peu sobre de l’édifice, qui, sur cette face, n’a pour ornement que quatre étroites croisées ogivales surmontées de trois trèfles quadrilobés.

Le corps de bâtisse voisin est flanqué à son angle d’une tourelle qui a cela de particulier que, dans sa partie inférieure elle contient un puits, et dans sa partie supérieure un escalier en spirale. Le grand poète qui a inventé les cathédrales gothiques, en face de cette bizarrerie architecturale, se poserait la question suivante : Est-ce la tour qui continue le puits ou le puits qui continue la tour ? — Vous en jugerez, vous qui savez tout et autre chose encore, — excepté pourtant l’endroit où se cache mademoiselle de Châteaudun. — Une autre curiosité du bâtiment, c’est un moucharaby, espèce de balcon ouvert par le fond, pittoresquement juché au-dessus d’une porte, et d’où les bons pères pouvaient jeter des pierres, des poutres et de l’huile bouillante sur la tête de ceux qui auraient cherché à s’introduire dans le monastère pour tâter de leur cuisine et de leur vin.

C’est là que je vis seul, ou en compagnie de quatre ou cinq livres d’élite, dans une immense salle voûtée en ogive, avec des nervures dont les points d’intersection sont marqués de rosaces d’un travail, d’une délicatesse charmante. Cette salle compose tout mon appartement, car je n’ai jamais compris pourquoi l’on divisait par un tas de compartiments, comme l’intérieur d’un nécessaire de voyage, le peu d’espace qui nous est donné à chacun en ce monde pour rêver et dormir, pour vivre et pour mourir. Je déteste les haies, les cloisons et les murs, comme un phalanstérien.

— Pour éviter l’humidité, j’ai fait revêtir les parois de cette halle, comme ma mère la nomme, de boiseries de chêne, jusqu’à la hauteur de douze à quinze pieds. Une espèce de tribune, avec deux escaliers, me permet d’arriver aux fenêtres et de jouir de la beauté du paysage, qui est admirable. Mon lit est un simple hamac en fibre d’aloës, suspendu dans un coin. Des divans très-bas, d’énormes fauteuils de tapisserie forment le reste de l’ameublement. À la boiserie sont accrochés des pistolets, des fusils, des masques, des fleurets, des gants, des plastrons, des dumbelles et autres ustensiles de gymnastique. Mon cheval favori est installé à l’angle opposé dans une box de bois des îles, précaution qui l’empêche de s’abrutir dans la société des palefreniers, et le conserve cheval du monde. Le tout est chauffé par une cheminée cyclopéenne, qui mange une voie de bois à chaque bouchée, et devant laquelle on pourrait mettre un mastodonte à la broche.

Arrivez donc, cher Roger, j’ai une ruine d’ami à vous offrir, la chapelle à trèfles quadrilobés. Nous nous promènerons ensemble, la hache à la main, dans mon parc, qui est aussi touffu, aussi inextricable que les forêts vierges d’Amérique ou les jungles de l’Inde : personne n’y a touché depuis plus de soixante ans, et j’ai déclaré que je fendrais la tête au premier jardinier qui s’y hasarderait orné d’un croissant ou d’une serpe. Aussi c’est plaisir de voir à quelle folie de végétation, à quelle luxuriante débauche de fleurs et de feuillages s’est laissée aller la nature livrée à elle-même et sûre de n’être regardée que par un œil indulgent ; les arbres étirent leurs bras, se courbent et se cambrent de la façon la plus fantasque ; les branches font cent coudes d’une curiosité difforme et s’entrelacent avec une confusion admirable, qui met quelquefois les baies rouges du sorbier dans le feuillage argentin d’un tremble. La pente du terrain, qui est très-rapide, produit mille accidents pittoresques ; l’herbe, avivée par une source à qui plus loin l’on fait exécuter mille jongleries dans des rocailles, a pris des proportions désordonnées ; la bardane aux larges feuilles veloutées, l’ortie au duvet brûlant, la ciguë aux ombelles verdâtres, la folle-avoine, toutes les mauvaises herbes de la solitude et de l’abandon y prospèrent à merveille ; nul bourgeois ne pénètre dans cette enceinte, qui n’a pour habitants que deux ou trois petits chevreuils dont le pelage fauve luit comme un éclair entre le tronc des arbres.

Ce site éminemment romantique doit convenir à votre mélancolie. Mademoiselle de Châteaudun n’est pas à Paris, vous avez donc plus de chance de la trouver ailleurs. Qui sait si elle ne s’est pas réfugiée dans quelqu’une de ces jolies maisons, nids d’oiseaux enfouis dans la mousse et dans les feuillages, qui mirent leurs jalousies entr’ouvertes au cours limpide de la Seine ? Arrivez promptement, mon très-cher, je n’abuserai pas à votre endroit, comme je l’ai fait à l’endroit d’Alfred, de mon moucharaby pour vous inonder d’une pluie de grenouilles vertes, prodige qu’il ne s’est pas encore expliqué. — Je vous montrerai un endroit excellent pour pêcher des ablettes, car rien ne calme les passions comme la pêche à la ligne, divertissement philosophique que les sots ont tourné en ridicule comme tout ce qu’ils ne comprennent pas. Si le poisson tarde à mordre, vous regarderez le pont avec ses piles fleuries de violiers et de lavande, ses moulins qui jasent, ses arches obstruées de filets, l’église au faîte tronqué, le village qui monte et descend le coteau, s’épaulant aux vieilles tours, se retenant aux remparts, et là-bas, à l’horizon, les lignes sévères des collines boisées.

Edgard de Meilhan.