La Culotte en jersey de soie/2

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— Ce fut son premier amant…

— C’est une si vieille aventure !…

— Elle remplit les fabliaux et les contes de la Renaissance…

— Oui ! mais alors on prenait la chose avec gaîté…

— Parbleu ! La Fontaine dit déjà, dans un conte qui se titre JOCONDE :

« Il ne s’agit que de savoir »
« Qui de nous va donner à cette jouvencelle »
« Si son cœur se rend à nos yeux »
« La première leçon du plaisir amoureux »

— Tandis qu’aujourd’hui le fait est tragique trop souvent.

— Il le fut, tu veux dire, car en ce moment il est normal.

— Normal ? Il m’est impossible de trouver normale une chose que toute ma vie j’ai jugée immonde.

— Mais, amie, rends-toi compte que normal pour moi veut dire coutumier, faisant la trame de l’existence, et non pas admissible moralement.

— Il est certain que nous ne pouvons plus tenir aucun compte des morales à cette heure ; quand toutes les civilisations croulent ou vont crouler.

— Tout de même, quelle chose étrange. Nous sommes onze ici. Nous savons ce qui se passe ailleurs, ces luttes féroces de castes, de provinces, de sociétés, et de races qui finissent par transformer l’Europe en désert. Et au milieu de ces ruines géantes, tandis que des millénaires de science et de maîtrise de soi, de pensée et de sensibilité vont disparaître, nous nous émouvons sur ces histoires enfantines de jeunes filles ayant mal débuté dans l’amour…

— Tu as tort de t’en étonner, ma chère. Je crois que de tous les malheurs humains celui-là, en sa réalité profonde, est le seul qui détourne le cours des choses et détruit, quand il détruit, irrémédiablement.

« Les découvertes les plus précieuses n’ont jamais été que superficielles à l’humanité. Les Grecs et les Romains ont fait une poste aux lettres et des moyens de communication rapides qui n’étaient pas autant qu’on croit inférieurs aux nôtres. On mangeait à Rome du caviar frais venu en quinze heures des bords de la Volga. Ovide, exilé chez les Sarmates comme un politicien dangereux qu’on expulse aujourd’hui, était surveillé là-bas tel qu’on le ferait encore. S’il s’était évadé, on l’aurait rattrapé illico.

« Non ! les chemins de fer, le téléphone et autres ‘bienfaits de civilisation’ ne sont pas grand-chose. Cela peut se perdre. De même, on peut détruire les monuments. Le temps le ferait tout seul. C’est anticiper seulement. On peut brûler les bibliothèques, les littératures renaîtront seules et toujours conformes aux âmes qui les goûtent. Mais une fillette violée par une horde de barbares ou d’anciens civilisés redevenus animaux, cela m’apporte une peine plus grande. La vie seule a des droits. Non les créations humaines qui se renouvelleront tant qu’il sera des hommes. Mais la vie, voilà la chose parfaite, la chose fragile et délicate qui vaut seule tous les livres et tous les édifices. LA VIE ! Et une enfant porte cela en elle comme un permanent miracle. Que des brutes le viennent souiller. Ah ! je ne puis y songer sans colère…

— Tu as gardé ta pensée d’avant le cataclysme.

— Je n’ai qu’une pensée. Et puis j’ai vu cela. Je l’ai vécu…

— Elle a raison. Le goût de s’individualiser est maladif quand il pousse à renier les seules belles choses que les vieilles théologies avaient révérées et qui nous sont chères par tant de fibres ancestrales.

— On ne peut pas tout juger sous l’aspect de la morale nietzschéenne.

— Mais vous savez bien que la conception du Maître, qui règne et fabrique des superéthiques, finit dans la paralysie générale. Je crois bien que cette conversation nous indique un moyen de charmer les heures à passer ici. Que celles-ci soient longues ou que la plèbe vienne nous assiéger.

— Comment ?

— Eh bien ! chacune de nous a vécu quelque aventure, le plus souvent d’ordre galant, et mettant en scène la défense des jeunes filles encore intactes contre la cupide sexualité des hommes…

— Oui ! je pense que toutes ici nous en avons vu… et de sombres.

— Et de gaies…

— Et de violentes…

« L’idée est heureuse de les conter ; nous allons, par ordre, dire à notre tour la plus puissante émotion de nos vies. Il n’est pas obligatoire toutefois que ce soit une aventure amoureuse.

— Elle le sera le plus souvent…

— Elle sera ce que nous voudrons. Quelle illustration aiguë des théories de Jacques et de Ly, d’Hériodade et de Kate !

— L’émotion la plus âpre est-elle sexuelle ou autre ? Est-elle de surprise et de défaite, ou de défense et de triomphe ? Voilà le problème secrètement posé à illustrer.

— Très bien. Nous passerons en revue la sensibilité humaine entière…

— Eh oui ! Rappelons nos vingt ans et…

— J’acquiesce.

— Et moi.

— Et moi.

— Et nous.

— Ecoutez ce bruit lointain.

— Ils ont dû faire sauter quelque chose. Au-delà des collines…

— Cela se rapproche…

— Qu’y faire ? Le monde entier et atteint de furie destructrice. J’arrive des îles de la Sonde où l’on et aussi incendié qu’ici ; Georges dit que la Mongolie est en fureur, Tahiti s’ensanglante aussi contre sa tradition millénaire… Nous sommes, par chance, en un refuge heureux. La forêt qui nous entoure a mauvaise renommée et les masses, affolées, redeviennent crédules. Des murs solides et élevés nous protègent et mes Thibétains sont de fidèles gardiens. Nulle part le globe ne nous offrirait un asile semblable et nous jouissons, en surplus, du rehaut sentimental d’être proches des fureurs ennemies…

— Mais des avions pourraient voir ce coin civilisé, qui doit se manifester là-haut par le château et ses pelouses, les jardins et l’ordre qui y règne…

— Idèle ! il n’y a plus d’avions. Les intellectuels ont succombé. Il ne subsiste que des masses illettrées et stupides.

— Cela, c’est leur triomphe…

— Il doit pourtant résister un peu partout comme nous des gens qui philosophent en attendant le hasard. S’il consent à les servir ?…

— Certainement ! Mais nous sommes privilégiés par mille choses et surtout par l’amitié qui nous tient tous depuis des années et que rien ne dissout ; par les Thibétains que j’ai ramenés, par la ressource et l’isolement de ce coin de terre, par notre expérience qui fait de chacun ici un sujet d’intérêt pour les autres, par…

— Enfin quoi ! nous sommes l’ovule d’où sortira, si nous vivons, la civilisation future…

— Pourquoi non ? Crois-tu qu’au quatrième siècle de notre ère il n’a pas fallu, au milieu de ces invasions de barbares détruisant tout, qu’il subsistât, par petits îlots, de subtils et intelligents gallo-romains pour transmettre en les éduquant le flambeau à ces sombres brutes venus de la forêt Hercynienne. Sans cela la civilisation actuelle serait en retard de quinze cents ans. Le nom de ces hommes a été oublié. Mais on trouve chez Sidoine Apollinaire une vision de telles choses et l’auteur les vécut.

— Rengorgeons-nous ! L’avenir du genre humain repose peut-être sur onze être orgueilleux, voluptueux et riches en caprices…

— Jacques, puisque seul tu connais le langage de tes serviteurs, dis-leur donc de nous préparer quelques-uns de ces cocktails qui aident la poésie du crépuscule…

Jacques, glabre et maigre, la peau tannée et les yeux vert d’huile, leva un bras en l’air. Deux serviteurs souples et féminins s’approchèrent. Ils reçurent des ordres avec attention.

Le soleil tombait mollement à l’Occident. Des écharpes de mousseline rose paraient son déclin. À travers les arbres fraîchement velus de folioles il caressait d’un pinceau doré les profils, les poses et les objets. Au nord, il jetait sur un petit château fluet et artificiel dans son architecture d’ironie, tout un prisme de clartés folles. Le charme puéril des murs mélangeant la brique rose et la pierre crémeuse, les toits à poivrière des tours d’angle, la volute de l’escalier médian à la façade, la sveltesse des fenêtres agacées des rideaux versicolores, toute la grâce alambiquée de cette demeure s’en trouvait rehaussée et soulignée.

Le parc s’étendait vaste et muet au-delà d’une pelouse herbue nuancée d’absinthe. Au loin, les arbres avaient de la majesté et les troncs revêtaient cette couleur charnue que donne le soleil couchant aux écorces neuves. Au-dessus des corps sveltes ou robustes, assouplis aux dossiers et aux accoudoirs, le feuillage clair répandait une tiédeur acide. On voyait le zénith semblable à une aigue-marine.

Autour d’une table aux pieds sveltes, surchargée de flacons polychromes, des sièges aux formes disparates étaient habités par de beaux corps. Huit femmes variant la grâce et les certitudes de séduire :

Ly, obstinée en des regards possessifs ;

Idèle, affaissée comme une favorite et portant une inquiétude en ses yeux glauques ;

Kate, trop mince et garçonnière, avec un col courbe et des pupilles traînantes ; Hérodiade, masque tourmenté et acide, jambes repliées et doigts frémissants ; Yva, sombre et combative, le poil couleur de houille et déjà semblable à une Idole aux sclérotiques immuables.

D’autres encore…

Et trois hommes venus de terres lointaines au rendez-vous lointainement promis…

Des mâles encore fussent présents si le destin n’avait pas, en quelque coin perdu de la planète, aboli traîtreusement la vie en eux. Deux femmes aussi ont connu la disparition du monde en leurs rétines lentement obscurcies.

Et l’on ne parle pas d’elles parce que leur beauté les désignait pour la mort ignominieuse que donne la harde bestiale des révoltés.

Tous sont un peu semblables à des émaux byzantins. Une roideur tient les hommes attentifs.

Les torses prêts à faire face et les jambes en ressorts tendus. Ils savent que la douceur de l’air et les promesses de la nature sont offertes surtout agonisants. L’ironie de la joie coite et subtile qui tend son mirage en ce soir caressant leur est sensible. Mais ils savent aussi que les fatalités hostiles viennent rarement sur ceux qui les guettent. Et ils savent sourire.

Les femmes ont la langueur qui menace et le fléchissement qui vainc. Les jambes lisses et glacées de soies claires, trépidantes ou croisées, voluptueuses ou rigides donnent à la conversation amusée et cynique leur discrète salacité, courbes turgides des mollets affilés descendant aux chevilles étroites ; caresse des jarrets entrelacés, plénitude d’une chaire ambrée transparente sous le lacis sérique. Ça et là, un genou cambre le tissu transparent et luit comme un fruit, tandis que les bouches arquées découvrent les dents nettes, au rythme des mots lents suivis de gestes rares et félins.

Les serviteurs s’affairaient parmi les timbales d’argent et les flacons stilligouttes. Entre leurs mains naissaient des mélanges complexes et opalisés. La flamme des alcools passa dans les corps, incendia les prunelles, porta au centre des vies frémissantes son ardeur et ses énergies.

Chacun se taisait. Des buissons de rosiers Bengalis entourant le groupe émanait une lubricité sucrée. Le vent traîna au sein de cette senteur voluptueuse un relent d’humus pourrissant.

— « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » murmura Hérodiade en fermant les yeux…

Un grand oiseau passa, ramant lentement dans l’air violet. On voyait ses pattes repliées et la détente propulsive des vastes ailes souples…

— Commençons à conter, dit Laly aux paupières étroites.

— Oui ! qui sait si nous pourrons fermer ce collier de gemmes vives ?…

— Le présage est beau, murmura Idèle en désignant le grand rapace qui tournait vers le nord.

— Bon ou mauvais, très chère, il ne saurait nous faire oublier le Memento quia pulvis es, aujourd’hui de si tragique actualité.

— Qui débute ?

— Toi, Idèle ?

— Laissez-moi respirer encore un peu les roses…

— Toi, Hérodiade ?

— Tout à l’heure…

— Toi, Ly ?

— Ah ! Ah ! vous me voulez confesser la première…

— Tu auras la gloire de ne t’être inspirée de personne…

— Soit donc…