La Culotte en jersey de soie/3

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— C’est déjà vieux, cette histoire-là. Vous savez que je m’honore de quelques Hippocratismes. J’ai invoqué Asklépios et ses prophètes, jadis. On croyait encore dans ma famille, en ce temps lointain, qu’il me faudrait « embrasser une carrière ». Ma vocation n’était aucunement précise. Le lustre que jette le métier d’avocat sur ceux qui l’exercent et, par contre coup, sur leurs proches, faisait désirer chez moi que je fusse avocate. Vrai, je ne me suis jamais sentie propre aux acrobaties de prétoires, à la démonstration égale et parallèle du pour et du contre en n’importe quoi. J’aurais aimé d’être sincère. On est jeune… On de figure qu’il est possible de vivre sans mentir… Ah ! gagner sa vie dans un métier de sincérité… Mais tout le monde ne peut pas s’établir ascète…

D’ailleurs, je n’avais aucune ambition ascétique. Ni Démosthène, ni Siméon Stylite ! Enseigner me paraissait détestable. Est-ce que la science est faite pour s’apprendre ? C’est joli, de savoir, à condition que ce soit pour soi. Vendre ça, au kilo ou au mètre, plutôt vendre alors de la soie ou de la vinasse, de la margarine ou des suppositoires.

J’aurais assez aimé le journalisme. J’en ai fait depuis ; et, ma foi, j’étais douée pour l’injure ou la décortication critique. Mais, après le bachot, on ne vient pas dire à ses parents je veux être journaliste. On accepte un à-peu-près. Ce que je fis ? Je me jetai dans la science que méprisa Pasteur. La médecine.

— Quoi ?…

— Dame oui ! Pasteur n’était point médicastre. Non plus qu’aucun de ceux qui firent progresser cette science. C’est peut-être une condition nécessaire… Je fis donc mes études médicales. À dire vrai, la médecine est une profession charmante. On y conserve précieusement toutes les pratiques de sorcellerie et de magie d’il y a dix mille ans. Cela donne du pittoresque à une activité assez terre-à-terre. C’est aussi le dernier métier où le sérieux soit de rigueur et l’avantage n’est pas petit. Tant d’autres ont perdu leur prestige parce qu’ils incitent à la gaîté. Tels sont les métiers de tragédien, ordonnateur d’obsèques, Receveur des Hypothèques et banquier. Mais si la gravité me plaisait dans la médecine, avec ce vocabulaire pompeux, et cette façon amusante de parler sans arrêt de tout ce qu’on ignore, je déplorais, qu’on n’y fut plus plus intelligent.

J’avais le respect de ce qui pense. Je ne me figurais point du tout que mon respect me resterait pour compte.

— D’avoir été si longtemps exercée par les barbiers, la médecine n’a pu perdre ce qu’elle possède de spécifiquement propres aux bavards, escamoteurs et jongleurs. Or j’ai, de naissance, détesté les faiseurs de tours.

Mais qu’importe ! Je fis ma médecine. Au temps où se passa l’histoire que je vous conte, je commençais ma troisième année. J’avais passé mon examen d’anatomie en juillet précédent. J’étais, dans ce milieu vaniteux et guindé, une personnalité indépendante et modeste. Aussi me faisais-je remarquer.

— Tes parents habitaient la ville ?

— Non certes ! J’aurais, en ce cas, choisi une profession qui me contraignit à ficher le camp ailleurs. Mes parents habitaient assez loin ? J’étais libre comme l’air. Il n’y avait même, dans le patelin, aucun correspondant chargé de faire la police de mes mœurs et de mes dimanches.

J’étais d’autant plus libre que manquant d’ambitions je ne voulais pas être « de la fabrique » et me gardais toujours de concourir pour internats ou externats. Ce sont situations excellentes, qui assurent les honneurs et les grades, mais réclament qu’on soit docile, flagorneur et humble. Il n’y avait rien de fait. J’étais devenue une personnalité parce que Gratip, le chirurgien et professeur illustrissime, voulait m’inonder du lait…

— Quoi ?

— De ses faveurs. Il m’avait promis de me hisser aux plus hauts sommets de la Médecine considérée comme une aristocratie fermée. Les médailles d’or et de simple bronze, les diplômes, les attestations qu’on met sur son papier à lettre, il se faisait fort de me faire couvrir… — Ah !… — De ces honneurs. Alors, ma carrière serait plate comme un billard. Le droit de vie et de mort sur les milliers d’imbéciles qui viendraient se traîner à mes genoux pour avoir à prix d’or une ordonnance avec Aq. Sx : 100 g + Sac : 5 g p 1 cmc hor post Cr. Ce droit – en l’espèce inoffensif – serait définitif, catholicisé (je veux dire universel) et irréductible…

— Je pense bien que tu ne cours risque de tuer personne avec ton ordonnance. C’est bien de l’eau sucrée.

— Tout à fait ça ! C’est d’ailleurs aussi le seul remède efficace que la médecine ait inventé… Mais Gratip avait beau me dorer la pilule, je ne marchais pas pour les honneurs. Cela demandait, en rachat, une intimité avec ce vieux birbe, qui constituait vraiment disgrâce pire que tous les échecs aux examens et même que l’hostilité – elle me força à quitter la ville – de cet antique manieur de pinces hémostatiques.

J’étais donc en passe de me faire une célébrité locale, de ce seul chef que personne n’ignorait quel bonheur Gratip me voulait. Dans les patelins de province un événement pareil alimente la chronique deux ans durant. Or, un matin, à la sortie du cours de Sigismond…Vous avez entendu parler de ce savant ?

— Vaguement…

— C’est un type très calé. Il a étudié l’urticaire chez les Pélasges et l’hémicranie chez les tailleurs de mottes de beurres du Grand Pressigny…

— Que nous dis-tu là ?

— Ah ! Vous ne savez pas que l’on nomme « mottes de beurres » les silex extraits en Touraine il y a douze ou quatorze mille ans par des aïeux de nos Excellences ? C’est au Grand Pressigny qu’était l’usine et les individus qui faisaient ça exportaient leur camelote jusqu’en Asie. Oui ! On a trouvé des « mottes de beurres » dans des tombes d’Hissarlik. Et Hissarlik c’est la ville qui se nomma aussi Troie et qui nous valut les Iliades.

Tout ça ne nous rajeunit pas ! Donc, Sigismond, ayant trouvé des crânes préhistoriques contemporains de la taille des silex du Grand Pressigny remarqua des entailles et des perforations, faites sur le vif, car il s’était produit un bourrelet osseux autour des plaies.

Sigismond, crut – il a peut-être raison – que les gens d’alors soignaient la migraine par ce procédé, assez dangereux, pour des chirurgiens opérant avec des bistouris de silex. Et il a donné là-dessus un bouquin de six cent pages, avec des gravures, que vous trouverez sur le catalogue du libraire Averroés où il est coté Trois cents francs…

— Fichtre !

Je sortais donc, ce jour-là du cours de Sigismond. Un camarade, qui répondait au nom harmonieux de Alvearetl, me retint…

— Alvearetl ? D’où sort un patronyme pareil ?

— C’était un argentin de Tucuman. Sa famille comportait deux branches, l’une habitant près de la Cordillère des Andes, l’autre espagnole mais francisée depuis que craignant le « garrot », l’aïeul avait franchi la frontière pyrénéenne en compagnie de Francisco Goya. Cela s’était fait à la suite de dissentiments politiques avec des gens de Madrid, au début du XIXe siècle. Descendant tous du plus gros marchand de bois d’ébène du XVIIIe, ils étaient fort riches. L’Argentin avait été envoyé faire ses études dans la ville où régnait son oncle de la branche française qui possédait le plus beau château de la province, laquelle contient les plus beaux châteaux de France.

— Je parie qu’il s’agit des Alvarez del Ramillos…

— Tu sais tout, ô explorateur ! Donc Alvearetl me prend entre deux portes et me confie :

« Ly…

— Tiens ! Tu avais déjà cette étiquette…

— Dame ! C’est, comme disent les linguistes, une « contraction » de mon nom, Ly, veux-tu me rendre un service ?

— Comment, on te tutoyait comme ça… déjà ?

— Toi, Maya, ne te livre pas à des interruptions saugrenues. Oui, on me tutoyait dans toute la Faculté. Toutefois on ne le faisait qu’en parole. J’ai connu quelqu’un à qui l’on disait vous, mais avec les mains… Je réponds donc à mon Argentin que je consentais à lui rendre service mais sous bénéfice d’inventaire préalable.

— Bon ! me dit-il, tu vas tout apprendre : Tu sais de quelle façon mon cochon de parent me fait surveiller… Rien à faire pour me livrer à des fantaisies et je suis attaché comme les nègres du grand-père l’étaient dans leur entrepont. Or j’aurais envie de passer quelques jours heureux… pas seul… et hors la portée du fouet de l’oncle…

— Je ne vois pas ce que je puis faire pour toi…

— Tu vas le voir. Tallurac a envoyé une lettre hier à l’hosto pour demander d’urgence un étudiant remplaçant. Tallurac habite Saint-Come, à côté. Il part à Marseille pour un congrès de Méditerranéistes. J’ai pris la lettre à l’internat et vais dire à mon oncle que je pars remplacer Tallurac.

— Et tu veux que j’y aille moi-même… Tu as du fiel !…

— Allons, Ly, te fais pas plus rosse que nature. Tu es une des futures gloires de l’Art d’Esculape…

— Pas du tout, mon vieux…

— Enfin, tu épates les profs… Tu sais tout… Personne ne doute de ton assiduité… Si tu restes trois jours sans paraître à la Faculté personne ne s’en inquiétera…

— Merci !…

— Comprends-moi donc ! On pensera que tu es malade, bruit que je répandrai, et on ne se souciera que de ta santé, qui intéresse d’ailleurs tout le monde…

— Je vais te coller mon stylo dans les mirettes…

— Je ne rigole pas…

— Alors fais-moi le plaisir de t’apercevoir que ma santé ne préoccupe personne…

— Bon !… Mais tu acceptes ?

— Tu me fais faire un truc moche. Ton Tallurac va arborer une sale gueule quand il va me voir arriver…

— Mais non. Il veut un remplaçant pour ne pas que ses clients aillent recourir à un autre rebouteux. C’est tout. Donc un gosse du P.C.N. suffirait. Toi, qui parles comme Debove, tu vas l’éblouir.

— Allons, ça colle ! Je vais aller à Saint-Come. Après tout c’est une occasion de rire un peu. Mais toi, ne fais pas de blagues, et le troisième jour rapplique me remplacer. Pas ?

— Le troisième ! Non ! Le quatrième ou le cinquième…

— Combien reste-t-il absent le Tallurac ?

— Huit jours…

— Je ne moisis pas là-bas huit jours. Décide-toi. Tu viens le quatrième ou je ne m’embarque pas…

— Allons ! Tu veux encore me marchander mes quatre sous de liberté. C’est triste. Enfin j’arrive le jour dit ; c’est promis pour le quatre.

— Quand est-ce que ça commence ?

— Ah ! Attention à ne pas dormir. Il part demain matin ou après-midi. Il y a douze minutes de chemin de fer. Téléphones-lui ce soir à six heures que tu seras là-bas au réveil – vers neuf heures – et que tu es désignée par les autorités. Tu sais que tu vas gagner un pèze fou…

— Moins que tu ne palperais si ton oncle renonçait à vivre…

— Ah ! là là ! Il y a au moins douze gosses de femmes diverses et il léguera ses ors les plus fastes aux salés et aux mères. C’est Agenor de Niglousse, le notaire, qui m’a glissé ça un jour. Il a le testament.

— Laissons cette question. Tu sais, je me fiche de ton oncle. Va faire tamponner la babillarde de Tallurac à l’internat, ou le faire toi-même. Ensuite tu me la remettras…

— Oh ! te fais pas de bile. Je vais la faire signer par Cahuéte qui imite merveilleusement la signature de Boublin, notre éminent Directeur-Doyen. Boublin ne sait pas lui-même reconnaître les papiers qu’il signe de ceux que Cahuéte fabrique.

Ainsi fut fait. Alvearetl m’apporta la lettre le soir même à l’amphi, où je disséquais un lutteur…

— Un lutteur, Ly ?

— Oui ! Un lutteur de foire qui avait eu un accident en faisant des poids sur la place Sainte-Aldegonde. On l’avait apporté au trot, et descendu, éteint, non moins vive à l’amphithéâtre. Il y en avait pour tout le monde. La matière première était si abondante ! Moi je m’adonnais à la jambe droite.

On l’avait gonflé de suif, le pauvre bougre, et ça faisait du beau boulot. Nous, qui jouissions de ce macchabée somptueux, regardions avec mépris les copains qui s’escrimaient sur une vieille fille claquée étisique et qui n’avait de son vivant que la peau sur les os.

Mais revenons à notre histoire. Une fois nantie de la lettre j’étais en mesure de me rendre officiellement à Saint-Come. Je gagnai mon chez moi préparer ce voyage…

— Tu faisais des infidélités à la patte du lutteur ?

— Oui ! Je n’ai même jamais fini la préparation. Un camarade justement peu après se piqua avec son scalpel en travaillant dessus. Piqûre anatomique ! Il claqua le quatrième jour. J’ai laissé l’amphi de quelques temps après cette aventure… Donc, le lendemain de mon entretien avec l’Argentin, je téléphone à Tallurac, que, désignée pour le remplacer je serais chez lui à midi. Il crut que c’était un homme qui lui parlait. Je m’empressai de ne pas le détromper.

À midi dix je descendais en gare de Saint-Come, armée d’une minuscule trousse avec quelques outils que j’avais l’habitude de manier, de la lettre et d’un manteau en poil de lapin, important et digne pour « faire cabriolet » la nuit si des idiots s’avisaient d’avoir besoin du médecin à des heures indues.

Je trouvai Tallurac ahuri. Il attendait un étudiant mâle et parut inquiet de me voir plutôt fluette – je n’ai jamais été poids lourd. Il sembla méditer sur les capacités de défense ; je ne devais comprendre pourquoi qu’un peu plus tard… Je le rassurai en lui affirmant qu’un amour de petit browning ne me quittait pas. C’était faux. J’avais bien le bibelot, mais il était resté chez moi. Mon assurance d’amazone bien armée apaisa les soucis du toubib. Il devint aussitôt plus communicatif et bientôt familier… Nous déjeunâmes ensemble. Il but sec et son rire était bruyant comme un tambour. Je demandais au ciel de l’expédier au plus tôt. Il devenait assourdissant.

Sitôt le déjeuner terminé et quand Tallurac eut absorbé un verre de curaçao, de la chartreuse pour faire opposition, de la liqueur advocaat ensuite – vous savez ce truc trouble et jaunâtre qui est appétissant comme un plat de couscous – et enfin du cognac pour mettre le point final ; sitôt qu’il fut nanti d’alcools pour aller jusqu’à Marseille il m’emmena dans son cabinet m’expliquer ce que j’aurai à faire : il y avait des « chroniques » à aller visiter tous les deux jours. Des malades dépourvus de toute maladie qu’il fallait voir également en prenant grand soin de ne pas leur dire qu’ils se portaient bien. Ils auraient fait venir six médecins de Paris aussitôt. Il y avait une liste de malades possibles, de ces gens qui appellent régulièrement un « medicanti » pour des maux incertains mais périodiques. Une brève indication en face de chaque nom était destinée à m’éviter les erreurs de diagnose, fréquentes quand il s’agit de gens très bien portants. Il y avait encore une liste de grossesses en voie de finition, des agonies, vraisemblables, de personnages à bout de leur rouleau et des conseils sur la façon de traiter les employés de la gare. À deux kilomètres en effet régnait un grand dépôt de locomotives. Il fallait être extrêmement généreux et cordial avec les prolétaires de cet atelier. Tallurac rêvait de se faire élire député aux élections prochaines et la propagande des cheminots non moins que leurs votes lui semblaient chose à soigner. Il commençait à être cynique, Tallurac ! Il m’expliqua les « trucs » de son métier. À trois lieues de là vivait une antique châtelaine chez laquelle il allait faire tourner les tables, il y était médecin, mage et bouffon à la fois. Son ambition était de figurer sur le testament de la « vieille taupe » comme il disait. Quand il « serait sur l’olographe », il pourrait lui faire passer le goût du pain…

Il avait aussi une maîtresse et une gosse à cinquante kilomètres dans une ville importante. Cette fausse famille vivait plus près naguère, mais, depuis qu’il visait les millions de la « vieille tanne » il l’avait éloignée. Tallurac, sitôt en possession des biens meubles et immeubles qui lui seraient dévolus pour avoir fait rire une vétuste douairière, songeait à se marier. La fille de Marburger, le chocolatier du pays, n’aurait plus qu’une dot égale à sa fortune et il épouserait le chocolat Marburger. Alors il laisserait le pseudo-ménage « en carafe ». Il était ignoble, Tallurac, quand il avait bu son enfilade d’alcools. Je voyais venir le moment où il allait même se livrer à des familiarités de taverne, mais il lui fallait terminer ses bagages. Je m’éloignai moi-même pour faire le tour du propriétaire dans sa turne.

Il habitait en pleine campagne une demeure isolée, entourée d’un délicieux jardin. Je fis le tour de cet Éden, ceint de hauts murs partout et remarquai par hasard en un angle une série de trous alternés qui faisaient échelle. Quelqu’un devait s’en servir pour sortir parfois. Cela me fit songer que le personnel domestique m’était encore inconnu. Je revins à la maison. J’y trouvai la cuisinière et le cocher, mari et femme. Ils avaient ces physionomies campagnardes, illisibles, qui peuvent cacher les pires crimes et les cœurs les plus parfaits.

Je rendis encore visite à l’écurie pour faire connaissance avec le cheval qui me mènerait chez « mes » clients et je vis la voiture, un cabriolet sans faste. Tallurac partit enfin. Je l’accompagnai à la gare, pour recevoir ses dernières recommandations. L’express arriva. Mon médicastre sauta dans un compartiment « réservé » et me fit des amitiés par la portière. Tout partit enfin… J’étais désormais en possession de ces pouvoirs intégraux que donne le titre de médecin sur la santé et la vie des êtres.

À trois lieues à la ronde ma souveraineté s’imposait. Décidemment c’est une belle chose que l’autorité. Je me sentais pousser une âme Néronienne. Que ferais-je de vraiment neuf, de grandiose ? Allais-je diriger la santé du pays comme on fait faire aux soldats du maniement d’armes. Brûler les demeures insalubres, décréter la potabilité des eaux et charger les gendarmes de faire observer mes arrêts ; fermer l’atelier de la locomotive sous un prétexte d’hygiène transcendant, passer la revue de la population, langues tirées et thermomètres où je pense ? Ah les beaux projets. Le certain est que je ne m’en irais pas sans laisser un souvenir mémorable dans l’esprit des populations. Comme, en revenant de la gare, je traversais la rue principale du bourg, la seule digne du nom de « rue » d’ailleurs, j’entendis trois commères s’entretenir à mon sujet dans le patois du cru, que je pale aussi bien que les croquants. L’un disait : Qu’est-ce que c’est que cette petite « drollière ? »

Car un « drôle » c’est un garçon et une « drollière » c’est une fille ; le vrai féminin de drôle ; drôlesse, étant devenu, comme garce féminin de gars, nettement péjoratif, tandis que drollière est cordial.

À quoi un autre répondit :

Paraît que c’est la sage-femme…

J’eus une forte envie de pouffer, mais la dernière ajouta :

Que non ! La bonne de Monsieur Tallurac m’a dit que c’était la « Docteuse » qui le remplacerait pendant qu’il est parti.

Et les trois bavardes gloussèrent de joie en disant ensemble :

Elle va commencer à soigner le cocher…

Je ne compris pas et faillis, à ma rentrée, de demander, au dit cocher s’il était malade ; mais, réflexion faite, je pensai qu’il était préférable de n’avoir rien entendu de cette remarque… dont le comique m’échappait.

La chambre qu’on m’avait réservée était charmante, tendue d’azur et ensoleillée. Le cabinet de consultations était, lui, très moche, obscur, bas et puant. Il donnait sur le jardin, au nord, et je me demandais pourquoi dans cette vaste maison, où il y avait des pièces convenables en nombre suffisant, Tallurac avait choisi celle-là pour y exercer son métier. Il est vrai que ce cabinet se trouvait isolé, et qu’on ne pouvait entendre de nulle part le bruit de ce qui s’y passait. Mais enfin, je ne vois pas le médecin de campagne faire de la grande chirurgie dans tel lieu et il ne devait y avoir jamais foule si compacte de clients qu’on songeât épargner aux arrivants les gueulements possible de ceux auxquels on enlevait une verrue, on incisait un mal blanc ou on extrayait une molaire…

Mais peu m’importait cette question. Je ne stagnerais pas dans ce cabinet rempli d’une double odeur d’iodoforme et de pipe. Le jardin me serait accueillant. Des bancs nombreux permettaient de suivre le soleil.

Ce qui me ravissait, c’est d’avoir deux larbins empressés, une voiture et une propriété dans laquelle je régnais sans conteste. Il faut bien faire ses débuts dans le capitalisme…

Le dîner, ce soir-là, fut excellent. La salle à manger était tout de même un peu vaste pour moi seule. Je me trouvais perdue sous une suspension marchant mal qui laissait les trois quarts de la pièce dans une ombre vague. Le pas assourdi de la cuisinière rôdant autour de moi m’apportait une sorte de gêne. Je me sentais guettée par je ne savais qui ou quoi. Tout était d’un silence massif, au-dehors. De temps à autre, seul, le train passant dans la campagne faisait résonner l’atmosphère et agrémentait son roulement métallique de sifflements enroués et sinistres. Au fond, les soirées promettaient de ne pas être amusantes. De plus, je n’ai jamais su parler à la domesticité. Cette familiarité un peu hautaine qui rehausse le prestige des patrons, ces façons intéressées et négligentes, grâce auxquelles certains arrivent à s’attacher les étrangers les plus méfiants, tout ça me fut constamment impossible. Il faut, pour savoir s’entretenir avec le peuple ancillaire, beaucoup le mépriser, et je ne le méprise pas, avoir une idée très haute de soi-même ; or, je n’ai aucune vanité, enfin savoir ne rien dire en beaucoup de mots et entendre des paroles vides sans étonnement ni attention. Je n’ai encore pas cette vertu. Quant à s’intéresser réellement aux actes et à la vie de personnages incolores et amorphes dont le destin repose sur la mécanisation totale, sur l’habitude devenue l’existence même, cela, je ne le puis. Au demeurant j’ai connu beaucoup de types qui s’affirmaient amis et frères de ce prolétariat domestique. J’ai constaté qu’ils pensaient au fond comme moi, mais ne l’avouaient point. Au contraire, ils étalaient une sympathie loquace et obscure à l’égard de travaux et de destinées fort inconnus. La traditionnelle hypocrisie des gens de service n’aurait non plus voulu révéler ses secrets. Sitôt le dîner fini, je montai à ma chambre. Tandis que je lisais des vers désespérément stupides du poète Baptiston Proule – il a su faire son chemin, malgré sa sottise parfaite et son manque quasi idéal de talent –. Il me sembla que l’on passait dans un couloir menant à ma chambre. Les lames de parquet criaient un peu. Celle qui occupait juste le dessous de ma porte eut à certain moment un gémissement humain. Je ne suis pas peureuse et j’avais bouclé avec soin. Il y avait deux petits verrous en sus de la serrure. Je ne craignais donc rien. Il ne vivait là que la cuisinière et le cocher, gens que je me plaisais à juger de tout repos. Évidemment, dans cette vaste bâtisse, il pourrait advenir que des voleurs fussent cachés. Mais contre qui, pour dévaliser qui ? Moi ? Personne n’ignorait que j’étais venue sans bagages et je ne portais aucun bijou. Ces raisonnements me rassurèrent, car à dire vrai la lame de parquet criant juste à la porte m’avait fait passer un petit frisson le long de l’échine. Le lendemain à neuf heures j’étais dans le jardin. À dix on vint me prévenir qu’une cliente était arrivée. C’était une vieille fille, sèche comme un hareng saur et de même nuance. Elle m’expliqua des maux ésotériques. Je ne sais quelle lubie la poussait à se faire ausculter. Elle n’avait certainement rien aux bronches. Je lui dis, retrouvant l’esprit des salles de garde, que le moment était mal choisi et qu’il fallait attendre le changement de lunaison. Le plus amusant est qu’elle trouva cela excellent. Avec une connaissance exacte de la matière, elle me dit que le « décours » serait dans quatre jours et qu’elle reviendrait. Je lui promis une auscultation… comme on la pratique à Paris… Elle eut un rire heureux. Évidemment à Paris on ausculte mieux qu’en province, et surtout ça fait guérir plus vite…

À onze heures, un nouveau client se fit annoncer. Je rentrai en maugréant dans l’abominable cabinet où la ligne ou plutôt du dépôt voisin. Il se plaignait d’une foulure du pouce. J’examinai sa main. La foulure existait. Un médecin auquel je la décrivis plus tard m’assura que c’était la foulure truquée des tireurs-au-flanc et il me démontra comment on l’obtenait. Mais sur le moment, je ne mis pas en doute la sincérité du blessé. Je lui remis ses os en place, chose facile et enseignée par tous les traités, puis je lui enserrai la main dans un pansement sec d’une habileté consommée. Il était ravi. D’ailleurs, il avait l’air tout à fait idiot. Il faisait vraisemblablement la bête pour éviter un interrogatoire serré. Son étonnement était grand de me voir lui ficeler le pouce et je crois aujourd’hui qu’il comparait mon procédé avec celui de Tallurac. Quand je l’eus soigné, je pensai aux recommandations du médicastre touchant les cheminots. De plus j’avais envie d’essayer mon autorité. Je pris une belle feuille administrative et je donnai à l’individu dix jours de congé avec traitement. La chose, étant indiquée comme licite, je laissai ouvertes toutes les écluses de la générosité.

Je crus bon de faire aussi ordonnance pour des reconstituants alcooliques dont il paraissait que le client devait avoir le respect. La Compagnie payait. Un peu plus j’allais lui demander s’il avait femme et enfants pour leur offrir des toniques et tout ce dont ils auraient besoin. Je me retins. Après déjeuner, une agape aussi gaie que celle du soir la veille avait été sinistre, car le soleil entrait par trois fenêtres et dansait sur les murs garnis d’assiettes, ma foi, anciennes, et pour la plupart jolies ; près le café absorbé devant l’orgue à bouche des bouteilles de liqueurs que la cuisinière avait apportées en rang devant moi, je fis atteler. J’allais commencer cette fois à exercer mon office. Car, c’est en descendant du cabriolet devant la porte des malades que le médecin de campagne acquiert et développe sa majesté. J’avais une liste de visites à faire, plus un décès à reconnaître, qu’on était venu annoncer le matin au jour.

Le cabriolet était d’un modèle vétuste mais agréable et il était heureusement bien suspendu. J’étais appréciablement séparée du cocher, chose plaisante, car cet homme avait un regard faux et cupide qui commençait à m’agacer. Je lui parlais peu. La porte cochère s’ouvrit et nous voilà partis le long des routes. Les chemins en cette partie de la France sont admirablement entretenus. Enveloppée dans mon manteau fourré, une bouillotte d’eau chaude sous les pieds, calée par des coussins de cuir très souples et portée par des ressorts riches d’élasticité, je n’étais pas mal. Je m’adonnai à la contemplation du paysage. Je n’ai jamais goûté autant qu’alors la poésie lumineuse de cette terre faite comme un tableau de primitif. Ma situation, à deux mètres du sol, accusait admirablement les reliefs des plans et rendait visible la dégradation des lointains. En auto on est trop bas. Au sommet des roues démesurées de ce véhicule sans grâce, je regardais les courbes élégantes des routes et chemins décrire leurs arabesques lentes. Le quadrillage harmonieux des champs et des cultures enlevait à l’œil cette sensation de vastitude morte que donnent les paysages unis. Des maisons semblaient, posées çà et là comme des motifs de décoration. La terre avait des nuances innombrables dans les roussâtres et les gris jaunis. Cette campagne de France est belle avec une délicatesse, une richesse d’inspirations spirituelles, un charme si doux et attendrissant qu’on a peine, lorsqu’on veut y ramener sa pensée, à concevoir en son rapport l’âme des habitants de ces perspectives élégantes comme une signature persane. Est-il possible que ce sol poétique enfante des cœurs si durs et si violents, des passions si farouches et criminelles ? Et pourtant cela est. D’ailleurs je ne tardai pas à voir de près quelques habitants du terroir.

Au bout d’une demi-heure de somnolence au pas rythmé du cheval sur ce sol roulant : le cocher arrêta près d’une demeure isolée et bourgeoise. Je descendis. Une bonne jolie et sale, sentant le fumier et l’eau de cologne, me conduisit près de la malade.

Je vis une femme nantie d’une atroce brûlure de l’avant-bras. Une brûlure profonde et purulente qui ne donnait aucun espoir. Il fallait couper vite. J’allais le dire tout-à-trac, quand on me conta que Tallurac était certain de conserver le bras. Il n’avait recommandé que le bain dans un liniment, à l’aide d’une cuvette ad hoc.

Devais-je dire ma pensée ? Si j’avais été certaine que la femme suivrait mes conseils, je n’aurais pas hésité à expliquer la vanité de cette cuve et du liquide devant une telle plaie. Mais je compris que Tallurac n’avait fait que respecter la volonté initiale de la malade. Il soignait comme on acceptait de se soigner. Vous connaissez l’horreur des paysans pour l’amputation. Elle est d’origine religieuse. Ils craignent quelque chose d’autre que la mort et la perte d’un membre.

Ils ont idée de je ne sais quels envoûtements magiques, de possession et autres imaginations bizarres. Au bout de cinq minutes je compris que pour la brave femme à la brûlure l’idée d’une amputation était en soi déshonorante et comportait des dangers inconnus. Qui sait si une personne amputée sera autorisée à venir au jugement dernier dans la Vallée de Josaphat ?…

Et ce pauvre être était pourtant plein de bon vouloir pour tout, hors les soins indispensables. Elle me nommait Docteur avec un intraduisible accent d’affection.

Pourvu que je dise comme elle son amitié, resterait assise. Au besoin elle m’aurait couchée sur son testament. Mais il ne fallait pas supposer que l’immense brûlure fut un danger mortel. Et pourtant la fièvre faisait déjà des ravages sur ce masque affaissé. Quelle étrange situation que celle-là ! Cette fois je devinai pourquoi tant de médecins affectent des manières bourrus jusqu’à la brutalité. C’est par défense contre la sottise et ce « conservatisme » qui rend les gens si méfiants de tout ce qui n’est pas l’idéale potion, remède parfait, dont la gloire héritée des philtres de magie reste inébranlable dans la transformation des doctrines et des procédés thérapeutiques.

C’est devant la pauvre femme à la brûlure que le dégoût commença à naître en moi de ce métier qui repose sur des trucs de rebouteux, des hiéroglyphes d’ordonnances dépourvues de toute justification et cette obligation du mensonge. Car il faut mentir, mentir sans répit devant toutes ces figures confiantes et aimantes. Mentir avec seulement un espoir faible de faciliter ainsi l’acceptation d’une minime vérité. Cela réclame des siècles d’hérédité dans la tromperie. C’est un métier d’hommes, certes ! Ce sont les hommes qui ont l’habitude des générations innombrables à ne pas les croire et qui entraînent à tous les degrés de l’échelle sociale les pauvres héros dont se fait la masse des peuples à voir la vie dans le mensonge : du médecin qui ne dit pas ce qu’il pense, au ministre qui conte des fables éhontées pour attirer les votes, en passant par le commerçant qui, ne voulant dire exactement les qualités de ce qu’il vend, croit devoir les exagérer outre mesure et ce « tout le monde » enfin qui affirme à tous les octrois de France « je n’ai rien à déclarer »…

En sortant de là, je fus conduire au lieu où il y avait un décès à reconnaître. Le cocher avait décidément organisé la tournée avec art. Je m’arrêtai cette fois devant une espèce de chaumière basse et isolée au fond d’un petit vallon, parmi des pâturages encore verdoyants.

La morte était une paysanne de quatre-vingts ans. Dans la demeure, je trouvai les héritiers, avec des mines de brigands, en train de se disputer l’héritage. Quel étrange spectacle ! Une pièce sans fenêtres avec un seul jour étroit au fond et la porte qu’on avait fermée en signe de deuil. Je la fis ouvrir en grand. Elle se composait de deux parties, la moitié du haut et celle du bas, et les héritiers voulaient que la moitié du haut fut suffisante. Ils se mirent à parler entre eux à voix basse pendant que j’examinai rapidement si quelque trace nette soit de sévices soit de mort louche apparaissait. Tout était sans dessus dessous dans la maison. Sur la table, au milieu, il y avait deux piles de pièces de cent sous et deux flacons stilligouttes. Le lit avait été tiré dans l’ombre, car je voyais le chemin qu’on lui avait fait tracer et son ancienne place restait apparente. Les quatre individus présents : deux hommes et deux femmes, respiraient une cupidité si cruelle et farouche que l’idée qu’on avait tué cette vieille femme pour en hériter, vous venait sitôt à l’esprit. Chose curieuse, je sentais que ma présence impressionnait beaucoup plus ce quatuor que n’aurait fait celle de Tallurac. Lui devait être jovial et bon enfant. On le connaissait vraisemblablement ivrogne. Il savait les mœurs du pays. Mais moi, qui devais avoir une face attentive et soucieuse, avec mon papier et le stylo que j’avais posés sur le lit pour rédiger la reconnaissance de décès, je les inquiétais sourdement. C’est là que je compris quel pouvoir redoutable possède le médecin en matière sociale. Il ne faut pas douter qu’il y ait chaque an des milliers de crimes commis pour hériter. Que le médecin donne le permis d’inhumer et l’affaire chaque fois est close. Ignorance, indifférence, intérêt, je ne sais ce qui explique la rareté des poursuites, mais je mettrais ma main au feu que le crime est quotidien. Depuis ma visite en cette maison pauvre et tragique, je n’ai jamais vu quelqu’un mourir inattendu sans me demander qui l’avait tué. Je ne vous cacherai pas que, grâce à des questions scabreuses aux gens que je soupçonnais, j’ai quelquefois connu l’auteur ; du moins j’ai vu des faces terrifiées, décolorées et hagardes, qui valaient bien des aveux…

Comme, enfin, voulant savoir le contenu des flacons pharmaceutiques qui avoisinaient les piles d’écus, je m’approchais de la table, une femme ; avec un grognement de chien auquel on arrache un os, vint les enlever sous mon nez. Je haussai les épaules et signai le permis d’inhumer. Après tout ces gens avaient été éduqués dans la certitude que seul l’argent compte et que l’avarice est une vertu sociale. Personne ne leur avait enseigné – du moins avec autorité – qu’il y a d’autres noblesses morales que la fortune. Au contraire, sans doute avaient-ils entendu toute leur jeunesse vanter les combinaisons du châtelain voisin, du maire et de tel autre qui avaient su faire des choses mauvaises et profitables. Ces hommes importants étaient honorés. Leurs « sujets » suivaient la loi morale qui s’impose par un exemple d’autre valeur documentaire que les rabâchages d’un instituteur, oublié depuis si longtemps et que personne de puissant ne met en acte…

Je fus conduite ensuite chez un couple extraordinaire. L’homme avait une face anémique et terrifiée qui laissait croire à je ne sais quelle action possessive de la femme : elle, un orang-outang farouche et athlétique, me regardait avec des yeux de menace tandis que je questionnais le malade, neurasthénique et bafouillant. Il devait porter soit une lourde hérédité, soit d’excellents prodromes de paralysie générale. Mais je ne comprends pas l’attitude de ces gens.

La femme était-elle une sadique jouissant des tortures de son mari ou si, là encore, il s’agissait de quelque secrète histoire d’argent ? Question ? Quant à lui, je ne sus rien lire dans ses propos incohérents. Si j’avais eu à ce moment-là connaissance approfondie des travaux modernes de psycho-pathologie, peut-être eussé-je interprété la chose comme l’acte cruel – récemment étudié – d’une femme souffrant de ne pas posséder d’enfant. Elle se venge sur le conjoint qui n’a pas su être un mâle et se croit justifié à le faire sans pitié. Mais quelle vengeance ? Des pratiques sexuelles féroces ? L’érotisme d’une matrone ardente prête à tuer, s’il me fallait, son mari pour obtenir une progéniture ? Le cas est curieux et doit être rare. Mais que venais-je faire là ? Je n’eus pas l’idée de demander communication des papiers pharmaceutiques de Tallurac. J’aurais su peut-être si tel était le cas et si le médecin, chose vraisemblable, faisait cause commune avec la femme contre l’homme hébété. On me demanda « une ordonnance ». J’avais vu sur le papier que Tallurac m’avait laissé « ne rien ordonner ». Il ne fallait pas que je sache, peut-être ? J’annonçai le retour de l’illustre soigneur et pris congé. Comme je descendais l’escalier, la bonne, une quadragénaire délurée et souriante, se pencha vers moi et murmura : « Il n’en a pas pour longtemps… » Je la regardai en face, et elle ajouta avec une intention : « Monsieur Tallurac est bien vu ici… » C’est tout ce que je sus du roman qui se cachait dans cette maison, ma foi, entourée d’un beau par cet cossue en son mobilier.

Le soir tombait. Nous revenions au trot lent du cheval fatigué. Somptueuse et vêtues de couleurs fragiles, les campagnes se déroulaient sous un ciel de nacre, de pourpre et d’or.

Les horizons avec leurs collines aux courbes déliées semblaient peints sur une toile de fond tant leur grâce élégante semblait continuer et illimitées les dénivellations rythmiques du sol.

Une douceur anxieuse et attristée sourdait des lointains vêtus de brume. Le soleil avait disparu dans un décor de grisaille et d’écarlate. La mort du jour prenait, par le silence et l’espèce de buée qui monte au ras de terre dans le crépuscule, un aspect de drame eschylien. Le roulement de la voiture, le bruit des sabots du cheval, la vastitude décorée, où pas un être n’apparaissait. La décoloration du ciel envahi au levant par un énorme nuage couleur d’acier, tout faisait sur moi une impression puissante et mélancolique. Elle demeure encore aujourd’hui présente dans ma sensibilité malgré cette multitude de ciels où sont cultivés l’aventure, la tristesse, le désir et les regrets. Sous la stratification des souvenirs les plus aigus, celui-là reste vivant. Sans doute avons-nous tous, en tant que nous est perceptible une des formes de la peine humaine et des beautés qu’elle cultive parfois et qui la rachètent, quelque image émouvante en notre mémoire. Et c’est pourquoi il est des heures où quelque poème lamartinien trouve en nous une résonance, malgré l’artifice ampoulé et la vacuité du lyrisme…

— Ly, nous ne te connaissions pas poète…

— La nuit avait rassemblé toutes ses ombres lorsque nous rentrâmes.

J’étais lasse et courbaturée en descendant de voiture. Mes débuts dans ce domaine de l’activité médicale m’avaient apporté un grand dégoût. On m’a souvent dit immorale ou amorale dans ma vie. Mais vraiment, je souris de la moralité d’êtres qui peuvent, sans s’irriter ou cyniser, vivre dans le mensonge et les haines, les cupidités et les violences, trame de toutes existences ici-bas. Comment peut éviter la misanthropie, par exemple, un prêtre auquel tant d’humains viennent confesser leurs vices, leurs crimes, et mieux leurs pires intentions ; les tentations, dit la casuistique, qui, chez le meilleur, sont constantes et d’une prodigieuse vilenie ?… Il est assuré que j’ai gardé et cultiverai jusqu’à ma dernière diastole la haine de toutes les formes que prend le mensonge dans les âmes. Mon immoralité fut un fruit loyal et sincère du besoin de franchise.

— Ly, tu dois bien savoir que le mot morale signifie exactement mensonge dans le langage courant, en clair comme disent les spécialistes de la cryptographie… — Oui, mais aujourd’hui, où les sociétés d’Europe sont toutes mortes ou en agonie, quand il n’y a plus que des sauvages et peut-être des anthropophages là où pensèrent les plus hauts génies parus parmi les hommes, j’avoue que le mensonge, tous les mensonges, dont on édifia ces sociétés si vite écroulées, m’apportent un regain de rancune. En somme, il y avait moyen de vivre sur terre. Mais il fallait mériter la vie et le menteur mérite surtout…

— Ce qui l’atteint aujourd’hui…

— Pêle-mêle, avec les amis de la vérité…

— Hélas !…

La cuisinière n’était pas à la maison lorsque je rentrai. Le cocher me conta, un quart d’heure plus tard, tandis que je rédigeais une sorte de « journal de bord » pour Tallurac, ce que sa femme lui faisait dire par une voisine du bourg. Appelée près d’une cousine accouchée, elle rentrerait dans la nuit, mais il était inutile de me déranger à ce propos. Rien de mieux ! J’avais assez de cette errance au long des routes, de sanie en sanie. Je songeais au repas et à m’aller coucher.

Le cocher me fit à dîner. Il ne manquait pas de savoirs culinaires. Je mangeai fort bien et il me parut que, servie par cet homme, j’étais mieux à l’aie que je ne l’avais été la veille. Il était là sans cesse, remplissant mon verre sitôt qu’il était vide, prenant garde de desservir au plus tôt, tournant sans répit autour de moi et animant la vaste salle. Pourtant, à la fin, comme amollie, je pensais boire quelque peu d’une des liqueurs qu’on m’avait apportées – cela devait être la consigne avec Tallurac – je sentis comme une respiration sur ma nuque. Agacée, je me levai. J’étais seule. Le cocher était retourné à la cuisine sans doute. Mais une gêne subite m’énervait sans raison.

Je fis quelques pas dans la pièce, songeant qu’il était bien tôt pour me coucher et qu’au sortir du repas cela n’était pas hygiénique.

Mais je ne pouvais aller me promener dans la nuit par les chemins de Saint-Come. Que faire ? Je pensai que dans l’antre médical de Tallurac il y avait une bibliothèqur assez bien fournie où les ouvrages de médecine étaient le petit nombre. J’emporterais dans ma chambre quelques bouquins et le sommeil viendrait à son heure. Je me rendis dans le cabinet de consultation. J’allumai la grosse lampe à pétrole qui servait de phare et, la plaçant sur une étagère, je grimpai pour voir quels volumes Tallurac gardait aux sommets de sa « librairie ».

Il y avait ma foi des volumes anciens, dépareillés par malheur, qui n’étaient pas sans intérêt. Un roman de 1820, titré Les Secret du Cabinet Noir, par Monsieur de Favrolles, ancien Capitaine de Dragons, me parut amusant à divers égards. Il comportait des eaux-fortes très élégantes et d’une légèreté digne de l’Eisen des Contes de La Fontaine. J’allais prendre l’œuvre du Capitaine des Dragons, lorsque la lumière vacilla comme sous un violent appel d’air. Levant les yeux, je vis le cocher de Tallurac poussant la porte que j’avais fermée soigneusement.

Il avait un grand couteau à la main. Je ne compris pas le sens de sa présence sur-le-champ et le regardai avec stupeur. Puis, je devinai qu’il avait ouvert en introduisant la lame entre le pêne et la gâche de la serrure.

Personne n’ignore ici que je ne suis ni timorée, ni peureuse. L’entrée de cet individu armé d’un coutelas me parut théâtrale et non point menaçante. Je lui dis d’une voix impatience et sèche :

« Eh bien ! qu’est-ce que vous voulez ? »

Il me regarda, la lumière était médiocre, mais je vis nettement son visage excité et vultueux. Soudain, il jeta le couteau à terre et s’approcha. Ses yeux exorbités se fixèrent sur mes jambes haut visibles du fait de ma situation et de la brièveté des jupes à la mode. Il était à deux pas lorsque, d’un trait, je compris ce qui le poussait. Littéralement, il me possédait déjà dans son âme de brute. Il venait automatiquement, comme hypnotisé, et je crois qu’il était déjà… en transes…

D’un bond preste et exact je sautai du haut de l’escabeau sur le bureau de Tallurac. De là à terre du côté opposé à l’homme. Ce fut exécuté vertigineusement. Un craquement de stylographe écrasé par ma descente brutale sur le bureau encombré, ponctua seul mes gestes. J’étais sous la protection du meuble immense portant des piles de livres, un classeur, et une boîte à poisons. À dire vrai, je n’éprouvais encore aucune peur. Une inquiétude purement intellectuelle me tenait seule. Je croyais savoir que dans peu de minutes je serais sortie de ce lieu. Mais l’idée n’avait que la valeur d’un postulat, faute de s’offrir en raisonnement complet et bien engrené. Par suite, je ne discutais pas. Une simple irritation me venait de ne pas encore connaître mes moyens d’échapper à cette brute. En somme j’étais comme ces gens qui s’encolèrent de ne pouvoir retrouver un nom propre qu’ils sont assurés de connaître. Mais je n’avais aucun doute sur l’impossibilité de satisfaire le désir que manifestait le cocher de Tallurac ; encore qu’il le manifestât de façon, vraiment bien agressive…

Nous tournâmes un instant, l’un suivant l’autre, autour du vaste bureau. Ce jeu me sembla d’abord facile. Je suis agile et le « satyre » serait lassé avant moi. Un optimisme grandissait dans mon cœur. Je faisais attention à maintenir toujours au moins une face et demi de la table massive entre mon poursuivant et moi. Nous allions de droite à gauche et de gauche à droite. J’avais l’esprit libre et me croyais en bonne posture pour échapper.

Mais il y eut un accident. À certain moment, l’homme fit une feinte et me trompa. L’excès de confiance en soi est une arme à deux tranchants. Il gagna presque tout un angle de bureau et il était quasi sur le même côté que moi. J’accélérai ma fuite et la rapidité me rejeta en arrière au tournant. Je perdis un mètre peut-être. Avec un grognement le cocher se jeta sur moi. Sa main toucha mon bras et glissa sans qu’il pût faire de prise. Farouche, je me ruai en avant et, pour tourner si je puis dire, à la corde, au ras du meuble, je m’accrochai au classeur. L’autre voulut me suivre. Cette fois il fut à son tour victime de la force tangentielle. Il reperdit son avance et vint se heurter au fauteuil de Tallurac qui l’arrêta… J’étais sauvée, ce coup-ci…

Mon cœur battait à grands coups. Je sentais le sang affluer partout en moi comme une énergie nouvelle. Je ne voulais pas, je ne subirais pas… Mes yeux tournaient par la pièce sale et poussiéreuse pour y trouver une arme. Un scalpel, un flacon de vitriol, n’importe quoi. Il suffit de savoir utiliser avec sang-froid ce qu’on a. Une aiguille à sutures, si je l’avais eue, m’aurait paru puissamment défensive. Quoi ! dans la cavité orbitaire, bien poussé croyez-vous pas que ça puisse servir ?

Je tournais toujours. L’homme était infatigable, et je me demandais cette fois si je ne fléchirais pas avant lui. Quel exercice, de fuir dans un emplacement de six mètres carrés !… Il y avait là quelque chose de déprimant et d’ahurissant qui finissait par me donner une irrésistible envie de faire autre chose. Je me sentis lentement agacée et je perçus avec précision que cette belle confiance, cet optimisme amusé qui me tenaient tout à l’heure ne dureraient pas longtemps. Et puis, il fallait en finir. J’étais dans une maison isolée et nul du dehors n’entendrait mes appels. Devant moi, cette bête brute allait, s’irritant sans cesse. Je voyais ses pommettes couleur sang de bœuf et ses yeux portés, eut-on dit, au bout de pédoncules. S’il m’atteignait maintenant, ce n’était plus le viol seul, mais la mort évidente. Il apaiserait ses sens et sa colère, une colère animale dont les témoignages me frappaient de minute en minute. De temps en temps, il prononçait des mots vagues et des vociférations sourdes : « Chameau, garce, tu vas voir ». Il répétait : « Tu vas voir ta viande ! » Et les fenêtres avec contrevents clos étaient à l’autre bout de la pièce. La porte refermée. Renverser la lampe et dans l’obscurité chercher à fuir ou simplement à le tuer ? Mais fuir où ? Le tuer avec quoi ? Les pensées remuaient frénétiquement dans ma tête et j’allais, attentive à maintenir mes distances, parvenant à éviter ses coups inattendus car il sautait ici et là, faisait des feintes et même une fois tenta de passer par-dessus le bureau. Mais durant qu’il allait être déséquilibré pour cette escalade et de passage, il sentit que je tenterais quelque chose de dangereux pour lui. De fait, je m’étais arrêtée alors, tendue et combative… Je ne savais pas ce que je ferais, mais il eut peur. Il voulut alors m’attraper à la course, si je puis dire, et deux minutes passèrent à nouveau en déplacements vertigineux. Soudain, comme immobile, il me guettait en rattrapant sa respiration car, vite essoufflé, il avait des ahans bovins, je vins me placer dans un lieu tel que la cheminée se trouva droit sous son regard. Avec la cheminée, je vis le tisonnier, une forte tige de fer, longue comme une épée, debout à quatre pas du bureau. Mon regard s’y fixa comme la limaille vient à l’aimant. Au même instant l’homme tenta encore un effort, il courait comme d’un fou, je fuyais de même. Il avait l’air d’un fauve affamé qui tourne autour de sa cage. Pour me faire peur il me montra de lui quelque chose.

— Oh ! Oh !

Soudain il s’arrêta. Il parut épuisé. Je ne valais pas grand-chose, mais la vue du tisonnier m’avait donné une surhumaine vigueur. Et comme l’homme était appuyé à la bibliothèque, ce qui me rapprochait de la cheminée, d’un bond agile comme une dryade, je sautai hors de ma protection, hors la garantie du vaste bureau. En trois pas je vins à l’arme. Je la pris et regagnai la table sans arrêt. Cela s’était fait aussi vite qu’un humain peut accomplir une série aussi complexe d’actes. Le cocher s’était élancé à son tour. Il me manqua entre la fenêtre et la table. Je sentis le vent qu’il déplaçait. Lancé, il passa. Je tournai en arrière et partis vers l’autre angle, mon tisonnier à la main. Il revint aussitôt que moi. Je glissai devant lui, pourtant, empoignant le coin du bureau pour faciliter la prise de la courbe. Ses mains arrivèrent en même temps que les miennes. Il ne put me prendre et je glissai vélocement au long de la table. Mon élan était tel qu’à l’autre bout, je ne pus me retenir. Je dépassai le « virage ». Il arrivait ! D’un coup de reins je voulus me rétablir mais je heurtai à mon tour le fauteuil de Tallurac. Nous étions presque face à face. D’une détente des jarrets je repris, je tentai de reprendre ma protection. Ma jupe s’enroula par la rotation du mouvement, dans un accoudoir du fauteuil. Un dixième de seconde je sentis mon mouvement perdu et m’arquai pour le reprendre. Un bras passa devant moi. Je l’écartai et voulus repartir en sens inverse. Le corps de l’homme lancé lui aussi sur moi me heurta par le flanc. Je me baissai pour échapper, mais il écarta un genou et je butai dans cette barrière. D’un recul qui entraîna le fauteuil je voulus encore me dérober. Une main arriva vers mon bras gauche et le saisit à la saignée. Je tirai désespérément. Nous faillîmes tomber tous deux. La main ne me lâcha pas. Je tenais le tisonnier et allais le lever quand je fus ceinturée, soulevée du sol et appuyée sur une poitrine qui puait le suint. Je me sentis vaincue… C’était fini… Un terrible sang-froid me saisit. La fièvre de lutte qui me tenait jusque-là était tombée net. Mon bras pendait encore armé. Toute ma sauvegarde était donc en lui. Je regardai de près l’homme embarrassé qui m’avait empoignée. Il hésita. Mais je lui parus si bien conquise qu’il me relâcha une seconde, puis de deux mains épaisses me reprit enfin par le torse, grogna quelques mots indistincts en riant salement, et me porta sur le bureau. Je m’abandonnais, sachant qu’un corps, mou et sans volonté apparente est plus difficile à transporter que s’il se débat. Surtout étant donné dans mon cas la vanité de toute lutte purement musculaire.

Le cocher m’étendis sur le meuble, jambes pendantes. Mes bras s’allongèrent, le droit toujours nanti du tisonnier, dans l’axe du corps. Les yeux dilatés, glaciale de la tête aux pieds, avec un avant-goût de la mort, je voyais ses actes connue si j’avais été bien loin. Sa main vint à ma gorge et je sentis le pouce prendre appui sur mon larynx. Je ne bougeai pas. Une sorte de rire funèbre et bestial dilatait la face immonde à trente centimètres de mon visage. Mais, par-dessus l’instinct du meurtre que je lisais à la rentrée de la tête dans les épaules, à la contraction des maxillaires et à l’avancée de la mâchoire, l’instinct sexuel passa soudain. Je voyais le sang bondir à ses tempes gonflées. La main quitta ma gorge et l’homme eut un reniflement voluptueux. Une seconde il me contempla étendue devant lui, et, je crois… je crois bien entendu, car je ne vis rien d’autre, qu’il fut agité par un spasme. Il fit un geste violent, souleva ma jupe, et, durant un instant dont le souvenir m’angoisse encore à rappeler, il eut quatre ou cinq hoquets accompagnés d’une sorte de braiement entrecoupé. Tout le sang m’était reflué au cœur. Je me sentais plus sonore me prit alors par la cheville gauche pour m’écarter les jambes.

Je me crispai. Il sentit la résistance et saisit plus haut le jarret. Mes deux jambes serrées montèrent ensemble un instant. Son effort retint la gauche et la décentra. Alors, offrant le hiatus attendu, la jambe droite se releva seule, repliée comme un ressort. Je vis le genou tendant la soie du bas, au ras de mon visage, puis, d’une ruade désespérée, de toute ma vigueur, de tout mon courage, bandée comme un arc, je décochai à l’homme un coup de pied puissant en pleine face.

Le talon de ma chaussure frappa droit au menton, ma nuque rebondit sur le bureau. Mes os, du pied à la hanche subirent une secousse rude. Ma jambe gauche fut lâchée net et le cocher porta ses deux mains à sa gorge avec un cri aigu. Le coup à la pointe du menton est redouté en matière de boxe…

Mais je n’attendais pas plus. Son effort pour m’écarter les cuisses avait eu comme résultat de me placer en porte-à-faux. Entraînée par mon geste je me trouvai soudain assise, puis debout devant l’autre qui oscillait en tenant sa mâchoire à pleines mains.

D’un geste violent je ramenai ma main droite armée en arrière jusqu’à la limite de l’articulation. Puis je pointai le tisonnier, de toute ma vigueur, comme un escrimeur qui se fend, de tout mon corps tournant sur la jambe droite, appuyant des hanches, du torse et de l’épaule le lancer de la tige de fer.

Je visais au ventre, à droite où se tient le foie. D’un coup je le tuerais… Il était débraillé et les vêtements ne le protégeaient plus. Ah ! ce coup… Je revois encore son départ. Mais, quand on a su s’éduquer, le meurtre est impossible même dans la rage qui me tenait.

Être assez maître de certains instincts pour que ceux-ci soient toujours dominés, voire lorsqu’ils semblent régner, voilà ce qu’il faut apprendre. Quand les hommes seront capables de rendre leur morale aussi naturelle que l’est aujourd’hui l’instinct du meurtre ou de la propriété, ils auront cessé d’être des animaux… Ce n’est pas pour demain.

Bref, je ne menai pas le coup du tisonnier là où il faillait pour accomplir sur-le-champ la destinée de cette brute. Une force secrète dévia le mouvement. Le tisonnier frappa à la pointe du sternum. Le coup fut violent. Rejetée en arrière par la réaction, je revins m’accoter au bureau ; mais mon satyre, atteint au bon endroit, se ferma comme un livre et chut à terre sans un mot.

Je laissai tomber l’arme et courus à la fenêtre. Ah ! sortir… L’espagnolette jouait mal, les emboîtements n’étaient plus d’équerre et coinçait. Il me fallut un temps infini… deux ou trois secondes, pour faire jouer la fermeture. Je tirai violemment et faillis tomber. J’étais encore devant les volets.

Une rage me prit. Je frappai du poing ces bois pleins, dont je ne voyais pas le système de réunion. Derrière moi un souffle de bœuf égorgé retentit et s’accéléra… Je n’avais pas le temps de me retourner… J’avais laissé mon arme là-bas… Une angoisse me saisit aux épaules et faillit m’abattre là…

Je grimpai sur la fenêtre et compris enfin la fermeture. Je relevai l’espèce de tige enfoncée de chaque côté dans un panneau et poussai. Les vantaux s’ouvrirent… Je sautai…

Je sais sauter. C’est un art. Il faut se retrouver solide et stable sitôt qu’on a touché le sol. Il faut qu’on y prenne contact sans déplacer l’axe de sustentation du corps. Ce n’est pas sorcier, mais peu savent sauter proprement… Mes pieds s’enfoncèrent à peine dans la terre et la penchée en avant me permit d’éviter cette secousse que les chaussures à talons haut donnent alors à la colonne vertébrale.

Je vis le rectangle de lumière s’étendre sur les massifs et les pelouses jusqu’au fond du jardin. Je sentis un air tout neuf, un air souple et parfumé remplacer dans mes poumons cet air puant le pétrole… et autre chose, que je respirais depuis une demi-heure, dans la terreur – je m’en apercevais seulement – la mort…

Car, l’allégement que je ressentis me fit comprendre où j’en étais deux secondes plus tôt… Où j’en étais… au bord du grand gouffre… Mais soudain la clarté décrut, je me tournai.

L’ignoble cocher de Tallurac était là. Il s’était relevé. Il se pencha vers moi et je vis qu’il avait repris son couteau.

Je n’eus pas un geste perdu. D’une foulée je m’élançai dans l’allée et me mis à fuir…

Le jardin était vaste et j’avais de l’avance. Je pensais pouvoir me cacher et échapper à l’homme. Tout de même, il avait la vie dure…

J’allais, silencieuse, en dehors de la partie éclairée par le cabinet de Tallurac, cherchant d’un regard le lieu où j’en serais en sûreté…

Mon pas rapide et presque muet me mena inconsciemment, sans doute, à l’angle où le jour précédent j’avais vu des trous dans le mur, constituant une façon d’échelle pour des gens très agiles.

Je n’entendais rien derrière moi, mais ma certitude était ferme que le cocher me poursuivait en ce moment même. Il faisait noir comme dans un trou…

Je tâtai le mur. Je sentis les solutions de continuité alternées. C’était bien l’endroit. Sans réfléchir plus, je prends au plus haut un trou ; j’y agrippe la main droite et m’enlève. Du pied je tâtonne, voici un orifice ; je m’appuie et, de la main gauche, je cherche… un peu plus haut. Ça y est. De l’autre pied je trouve encore un appui. Je remets ma droite en mouvement. Cette fois, je ne sens rien. Mais l’idée me vient : je suis peut-être plus petite que celui qui utilise cette échelle ? Cela me fait tenter un exhaussement… Je trouve cette fois où prendre. Je recommence les gestes. Encore deux montées et ma tête émerge sur le faîte. Appuyée du ventre au menton sur le mur, je tâte pour savoir s’il y a des culs de bouteilles. Il n’y a rien. Une pierre massive m’offre une prise excellente. Je l’empoigne et me rétablis dessus. Me voici assise, les mains écorchées, avec une exécrable sensation de gravier dans mon corsage, sur la peau. C’était le mortier délavé qui coulait sur moi durant ma montée. Mais je suis sauvée sans doute…

Soudain j’aperçois la fenêtre du cabinet de Tallurac. Elle est vide. L’homme a sauté lui aussi, il me court après… Un frisson bizarre me saisit et une peur désordonnée que je ne puis maîtriser. Je crois entendre des pas dans l’allée au-dessous du lieu où je me tiens. Une sorte de tournoiement se fait dans ma tête. Je voudrais me dominer, mais encore une fois un bruit résonne très près. Il me semble que des mains empoignent mes chevilles. Je me retourne d’un effort violent, je m’écorche, ce faisant, les jambes à crier, puis me sentant du côté ou l’on n’est plus chez Tallurac je saute, au hasard…

Cette fois c’était très haut et j’ai pris, bêtement, mon élan sur les paumes. Je me reçois mal. Ma jambe gauche porte tout et je culbute dans les herbes avec le sentiment que je me suis cassé le tibia. Une douleur violente me tient du genou à la cheville. Je sens une immense peine m’envahir et pense désespérément : j’ai la jambe cassée…

La nuit m’enveloppe. Le silence est complet. Il est si total qu’il paraît receler une menaçante présence…

Une terreur irraisonnée et croissante me tient. Mes dents battent. Je voudrais me reprendre, car je suis, cette fois, incapable de défense.

Qui que ce soit survienne, je subirai tout…

Ma gorge est étreinte comme par une main, un frisson glacé coule dans mes vertèbres… Je m’évanouis…

Combien s’est-il passé alors ? Deux minutes ou une heure ? Je ne sais.

C’est l’aboi lointain d’un chien qui me fit reprendre contact avec les choses. Je l’écoutai, cet aboi, comme une musique délicieuse…

Un instant passa durant lequel je compris que le rythme de la vie était en moi normal. La force me revint.

J’allongeai mes deux jambes. Je n’avais rien de cassé. Je m’inspectai de la tête aux pieds avec la peur tragique de trouver quelque part une vaste plaie anesthésiée à force de saigner. Je n’avais rien. Sous le genou une petite blessure suinte. C’est peu. L’avant-bras gauche est contusionné, c’est moins encore. À la figure je trouve une trace granuleuse qui va des yeux à la bouche. J’ai dû longtemps pleurer.

Je me lève. Tout m’est douloureux, mais avec plaisir je sens mes muscles, froissés qui, peu à peu, fonctionnent moins mal…

Et voilà que me revient comme un vice l’idée de savoir ce qui s’est passé dans le jardin. Le silence de savoir ce qui s’est passé dans le jardin. Le silence est trop grand. Il excite en moi une étrange curiosité. Mais pour doucher cette idée, je songe que le cocher de Tallurac est peut-être sorti à ma poursuite. Qui sait s’il ne me cherche pas dans la nuit et le silence…

Cela me remet au centre des réalités. Je fais deux pas, j’en fais dix… Vite, éloignons-nous de ce coin de terre où j’ai failli perdre beaucoup de moi, y compris ce moi…

Où aller ?… Je marche au hasard et voilà que sur un tertre je reconnais la forme du pays. Là-bas, c’est la gare dont je perçois les lumières. Il me faut la gagner… et…

Mais je me heurte aux voies. Les rubans d’acier luisent là. Je ne sais pas où est le passage à niveau… Tant pis… J’écarte quelques lattes de la palissade et je traverse. Très net le bruit du roulement d’un train me vient aux oreilles, cette résonance musicale croissante qui annonce de loin la masse active roulant sur le ballast. Je suis maintenant sur la route. Je ne songe plus à mes écorchures, il me faut arriver à la gare pour m’embarquer…

Je me hâte. Mes muscles jouent aussi bien que de coutume. Je sens même en eux une rare légèreté. Elle me pousserait à tenter quelques records si…

Le train arrive, puissant et lumineux. La compound tire de son gosier des cris lents et métalliques. Je me précipite au guichet avec quelque argent. Une femme ahurie me donne le précieux carton. Je laisse la monnaie et court sur le quai. J’empoigne la portière d’un compartiment comme retentit le sifflet du départ et je n’ai pas encore fermé le loquet que déjà nous sommes sortis de Saint-Come. Dans le halètement démesuré, je me sens emportée, je me sens sauvée…

Et voilà…

— Mais… et puis ?

— Puis rien. J’étais seule dans le compartiment. Je pus remettre un ordre suffisant à ma vêture, faire tomber tout le sable qui m’avait envahie en grimpant le mur, épingler une déchirure de mon corsage et prendre l’aspect d’une ouvrière qui rentre chez elle sans chapeau.

À l’arrivée, un fiacre me conduisit at home… et l’affaire était close.

— Mais le cocher ?

— Ah ! C’est assez drôle. Il s’était empalé avec son propre couteau en sautant de la fenêtre du cabinet de Tallurac. Sa femme le trouva au milieu de la nuit en cet état, d’ailleurs vivant et seulement un peu anémié… Cela ne pouvait que lui rendre service…

Elle comprit l’aventure et, terrifiée, télégraphia au médecin qui dût quitter les Méditerranéistes pour rentrer dans son box. Il eut une peur bleue, car il devait y avoir entre lui et le cocher des secrets fâcheux et le larbin aurait probablement entraîné son patron sur la paille humide des Cachots. C’est ce que je compris quand Tallurac vint me voir et s’excuser. Il était d’une platitude vraiment excessive. Je dus le tonifier en lui disant, sous condition, que je ne déposerais aucune plainte…

Je lui avouai que j’aimais assez peu la société – déjà – et tenais les canailles comme son ornement naturel. Rassuré, il me confia que son domestique avait fait dix ans de réclusion pour le délit en question : viol et agréments concomitants… Dans le but de me complaire, il ajouta que maintenant, dépourvu de vigueur grâce à sa nuitée hémorragique, son cocher recevait une tripotée quotidienne de sa femme, aujourd’hui nantie du pantalon dans le ménage…

Et comme il redevait farceur, je le mis à la porte, après lui avoir fait signer un papier dont Jacques, qui est ici et que je connaissais déjà, m’avait remis le libellé propre à tenir Tallurac. Il faut toujours prévoir que les fripons soient en mesure de nuire aux amis. C’est pour cela qu’il est urgent de s’armer contre eux…

— Tu ne l’as pas utilisé, ton papier ?…

— Non, quand Tallurac est devenu député, j’ai songé le sortir, et puis, il m’a semblé que c’était priver de ses mandants d’un type digne d’eux…

— Ça ne fait rien, tu as dû avoir une peur plus vive encore que tu ne nous le dis. Fichtre ! C’est une aventure dont pas une femme sur mille ne serait sortie. Je sais bien que tu as du sang-froid, mais enfin la chance surtout t’a sauvée…

— Mon petit, on ne sait jamais si ce qu’on a fait dans une circonstance redoutable était bien ce qu’il fallait. Je dis ce qui s’est passé. Rien d’autre, Tout dans la vie est en proie au hasard…

— Mais peut-être ne t’aurait-il pas tuée si tu avais accepté… au lieu de combattre… En somme, dans ce cas-là, se défendre est souvent le pire danger.

— Allons, Laly, je vois qu’il n’y a rien à te cacher : Eh bien ! ma frousse principale, c’est que j’avais des culottes en jersey de soie qui valaient dans les cinq louis. Alors, tu comprends, je craignais pour elles…

— Ah ! Ah !


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