La Curée/VII

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La Curée (1871)
G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 361-387).


VII


Trois mois plus tard, par une de ces tristes matinées de printemps qui ramènent dans Paris le jour bas et l’humidité sale de l’hiver, Aristide Saccard descendait de voiture, place du Château-d’Eau, et s’engageait, avec quatre autres messieurs, dans la trouée de démolitions que creusait le futur boulevard Prince-Eugène. C’était une commission d’enquête que le jury des indemnités envoyait sur les lieux pour estimer certains immeubles, dont les propriétaires n’avaient pu s’entendre à l’amiable avec la Ville.

Saccard renouvelait le coup de fortune de la rue de la Pépinière. Pour que le nom de sa femme disparût complètement, il imagina d’abord une vente des terrains et du café-concert. Larsonneau céda le tout à un créancier supposé. L’acte de vente portait le chiffre colossal de trois millions. Ce chiffre était tellement exorbitant que la commission de l’Hôtel de Ville, lorsque l’agent d’expropriation, au nom du propriétaire imaginaire, réclama le prix d’achat pour indemnité, ne voulut jamais accorder plus de deux millions cinq cent mille francs, malgré le sourd travail de M. Michelin et les plaidoyers de M. Toutin-Laroche et du baron Gouraud. Saccard s’attendait à cet échec ; il refusa l’offre, il laissa le dossier aller devant le jury, dont il faisait justement partie avec M. de Mareuil, par un hasard qu’il devait avoir aidé. Et c’était ainsi qu’il se trouvait chargé, avec quatre de ses collègues, de faire une enquête sur ses propres terrains.

M. de Mareuil l’accompagnait. Sur les trois autres jurés, il y avait un médecin qui fumait un cigare, sans se soucier le moins du monde des plâtras qu’il enjambait, et deux industriels, dont l’un, fabricant d’instruments de chirurgie, avait anciennement tourné la meule dans les rues.

Le chemin où ces messieurs s’engagèrent était affreux. Il avait plu toute la nuit. Le sol détrempé devenait un fleuve de boue, entre les maisons écroulées, sur cette route tracée en pleines terres molles, où les tombereaux de transport entraient jusqu’aux moyeux. Aux deux côtés, des pans de murs, crevés par la pioche, restaient debout ; de hautes bâtisses éventrées, montrant leurs entrailles blafardes, ouvraient en l’air leurs cages d’escalier vides, leurs chambres béantes, suspendues, pareilles aux tiroirs brisés de quelque grand vilain meuble. Rien n’était plus lamentable que les papiers peints de ces chambres, des carrés jaunes ou bleus qui s’en allaient en lambeaux, indiquant, à une hauteur de cinq et six étages, jusque sous les toits, de pauvres petits cabinets, des trous étroits, où toute une existence d’homme avait peut-être tenu. Sur les murailles dénudées, les rubans des cheminées montaient côte à côte, avec des coudes brusques, d’un noir lugubre. Une girouette oubliée grinçait au bord d’une toiture, tandis que des gouttières à demi détachées pendaient, pareilles à des guenilles. Et la trouée s’enfonçait toujours, au milieu de ces ruines, pareille à une brèche que le canon aurait ouverte ; la chaussée, encore à peine indiquée, emplie de décombres, avait des bosses de terre, des flaques d’eau profondes, s’allongeait sous le ciel gris, dans la pâleur sinistre de la poussière de plâtre qui tombait, et comme bordée de filets de deuil par les rubans noirs des cheminées.

Ces messieurs, avec leurs bottes bien cirées, leurs redingotes et leurs chapeaux de haute forme, mettaient une singulière note dans ce paysage boueux, d’un jaune sale, où ne passaient que des ouvriers blêmes, des chevaux crottés jusqu’à l’échine, des chariots dont le bois disparaissait sous une croûte de poussière. Ils se suivaient à la file, sautaient de pierre en pierre, évitant les mares de fange coulante, parfois enfonçaient jusqu’aux chevilles et juraient alors en secouant les pieds. Saccard avait parlé d’aller prendre la rue de Charonne, ce qui leur aurait évité cette promenade dans ces terres défoncées ; mais ils avaient malheureusement plusieurs immeubles à visiter sur la longue ligne du boulevard ; la curiosité les poussant, ils s’étaient décidés à passer au beau milieu des travaux. D’ailleurs, ça les intéressait beaucoup. Ils s’arrêtaient parfois en équilibre sur un plâtras roulé au fond d’une ornière, levaient le nez, s’appelaient pour se montrer un plancher béant, un tuyau de cheminée resté en l’air, une solive tombée sur un toit voisin. Ce coin de ville détruite, au sortir de la rue du Temple, leur semblait tout à fait drôle.

— C’est vraiment curieux, disait M. de Mareuil. Tenez, Saccard, regardez donc cette cuisine, là-haut ; il y reste une vieille poêle pendue au-dessus du fourneau… Je la vois parfaitement.

Mais le médecin, le cigare aux dents, s’était planté devant une maison démolie, et dont il ne restait que les pièces du rez-de-chaussée, emplies des gravats des autres étages. Un seul pan de mur se dressait du tas des décombres ; pour le renverser d’un coup, on l’avait entouré d’une corde, sur laquelle tiraient une trentaine d’ouvriers.

— Ils ne l’auront pas, murmura le médecin. Ils tirent trop à gauche.

Les quatre autres étaient revenus sur leurs pas, pour voir tomber le mur. Et tous les cinq, les yeux tendus, la respiration coupée, attendaient la chute avec un frémissement de jouissance. Les ouvriers, lâchant, puis se roidissant brusquement, criaient : « Ohé ! hisse ! »

— Ils ne l’auront pas, répétait le médecin.

Puis, au bout de quelques secondes d’anxiété :

— Il remue, il remue, dit joyeusement un des industriels.

Et quand le mur céda enfin, s’abattit avec un fracas épouvantable, en soulevant un nuage de plâtre, ces messieurs se regardèrent avec des sourires. Ils étaient enchantés. Leurs redingotes se couvrirent d’une poussière fine, qui leur blanchit les bras et les épaules.

Maintenant, ils parlaient des ouvriers, en reprenant leur marche prudente au milieu des flaques. Il n’y en avait pas beaucoup de bons. C’étaient tous des fainéants, des mange-tout, et entêtés avec cela, ne rêvant que la ruine des patrons. M. de Mareuil, qui, depuis un instant, regardait avec un frisson deux pauvres diables perchés au coin d’un toit, attaquant une muraille à coups de pioche, émit cette idée que ces hommes-là avaient pourtant un fier courage. Les autres s’arrêtèrent de nouveau, levèrent les yeux vers les démolisseurs en équilibre, courbés, tapant à toute volée ; ils poussaient les pierres du pied et les regardaient tranquillement s’écraser en bas ; si leur pioche avait porté à faux, le seul élan de leurs bras les aurait précipités.

— Bah ! c’est l’habitude, dit le médecin en reportant son cigare à ses lèvres. Ce sont des brutes.

Cependant, ils étaient arrivés à un des immeubles qu’ils devaient voir. Ils bâclèrent leur travail en un quart d’heure, et reprirent leur promenade. Peu à peu, ils n’avaient plus tant d’horreur pour la boue ; ils marchaient au milieu des mares, abandonnant l’espoir de préserver leurs bottes. Comme ils dépassaient la rue Ménilmontant, l’un des industriels, l’ancien rémouleur, devint inquiet. Il examinait les ruines autour de lui, ne reconnaissait plus le quartier. Il disait qu’il avait demeuré par là, il y avait plus de trente ans, à son arrivée à Paris, et que ça lui ferait bien plaisir de retrouver l’endroit. Il furetait toujours du regard, lorsque la vue d’une maison que la pioche des démolisseurs avait déjà coupée en deux, l’arrêta net au milieu du chemin. Il en étudia la porte, les fenêtres. Puis, montrant du doigt un coin de la démolition, tout en haut :

— La voilà ! s’écria-t-il, je la reconnais.

— Quoi donc ? demanda le médecin.

— Ma chambre, parbleu ! C’est elle !

C’était au cinquième, une petite chambre qui devait anciennement donner sur une cour. Une muraille ouverte la montrait toute nue, déjà entamée d’un côté, avec son papier à grands ramages jaunes, dont une large déchirure tremblait au vent. On voyait encore le creux d’une armoire, à gauche, tapissé de papier bleu. Et il y avait, à côté, le trou d’un poêle, où se trouvait un bout de tuyau.

L’émotion prenait l’ancien ouvrier.

— J’y ai passé cinq ans, murmura-t-il. Ça n’allait pas fort dans ce temps-là, mais, c’est égal, j’étais jeune… Vous voyez bien l’armoire ; c’est là que j’ai économisé trois cents francs, sou à sou. Et le trou du poêle, je me rappelle encore le jour où je l’ai creusé. La chambre n’avait pas de cheminée, il faisait un froid de loup, d’autant plus que nous n’étions pas souvent deux.

— Allons, interrompit le médecin en plaisantant, on ne vous demande pas des confidences. Vous avez fait vos farces comme les autres.

— Ça, c’est vrai, continua naïvement le digne homme. Je me souviens encore d’une repasseuse de la maison d’en face… Voyez-vous, le lit était à droite, près de la fenêtre… Ah ! ma pauvre chambre, comme ils me l’ont arrangée !

Il était vraiment très triste.

— Allez donc, dit Saccard, ce n’est pas un mal qu’on jette ces vieilles cambuses-là par terre. On va bâtir à la place de belles maisons de pierres de taille. Est-ce que vous habiteriez encore un pareil taudis ? Tandis que vous pourriez très bien vous loger sur le nouveau boulevard.

— Ça, c’est vrai, répondit de nouveau le fabricant, qui parut tout consolé.

La commission d’enquête s’arrêta encore dans deux immeubles. Le médecin restait à la porte, fumant, regardant le ciel. Quand ils arrivèrent à la rue des Amandiers, les maisons se firent rares, ils ne traversaient plus que de grands enclos, des terrains vagues, où traînaient quelques masures à demi écroulées. Saccard semblait réjoui par cette promenade à travers des ruines. Il venait de se rappeler le dîner qu’il avait fait jadis, avec sa première femme, sur les buttes Montmartre, et il se souvenait parfaitement d’avoir indiqué, du tranchant de sa main, l’entaille qui coupait Paris de la place du Château-d’Eau à la barrière du Trône. La réalisation de cette prédiction lointaine l’enchantait. Il suivait l’entaille, avec des joies secrètes d’auteur, comme s’il eût donné lui-même les premiers coups de pioche, de ses doigts de fer. Et il sautait les flaques, en songeant que trois millions l’attendaient sous des décombres, au bout de ce fleuve de fange grasse.

Cependant, ces messieurs se croyaient à la campagne. La voie passait au milieu de jardins, dont elle avait abattu les murs de clôture. Il y avait de grands massifs de lilas en boutons. Les verdures étaient d’un vert tendre très délicat. Chacun de ces jardins se creusait, comme un réduit tendu du feuillage des arbustes, avec un bassin étroit, une cascade en miniature, des coins de muraille où étaient peints des trompe-l’œil, des tonnelles en raccourci, des fonds bleuâtres de paysage. Les habitations, éparses et discrètement cachées, ressemblaient à des pavillons italiens, à des temples grecs ; et des mousses rongeaient le pied des colonnes de plâtre, tandis que des herbes folles avaient disjoint la chaux des frontons.

— Ce sont des petites maisons, dit le médecin, avec un clignement d’œil.

Mais comme il vit que ces messieurs ne comprenaient pas, il leur expliqua que les marquis, sous Louis XV, avaient des retraites pour leurs parties fines. C’était la mode. Et il reprit :

— On appelait ça des petites maisons. Ce quartier en était plein… Il s’y en est passé de fortes, allez !

La commission d’enquête était devenue très attentive. Les deux industriels avaient les yeux luisants, souriaient, regardaient avec un vif intérêt ces jardins, ces pavillons, auxquels ils ne donnaient pas un coup d’œil avant les explications de leur collègue. Une grotte les retint longtemps. Mais lorsque le médecin eut dit, en voyant une habitation déjà touchée par la pioche, qu’il reconnaissait la petite maison du comte de Savigny, bien connue par les orgies de ce gentilhomme, toute la commission quitta le boulevard pour aller visiter la ruine. Ils montèrent sur les décombres, entrèrent par les fenêtres dans les pièces du rez-de-chaussée ; et, comme les ouvriers étaient à déjeuner, ils purent s’oublier là, tout à leur aise. Ils y restèrent une grande demi-heure, examinant les rosaces des plafonds, les peintures des dessus de porte, les moulures tourmentées de ces plâtras jaunis par l’âge. Le médecin reconstruisait le logis.

— Voyez-vous, disait-il, cette pièce doit être la salle des festins. Là, dans cet enfoncement du mur, il y avait certainement un immense divan. Et tenez, je suis même certain qu’une glace surmontait ce divan ; voilà les pattes de la glace… Oh ! c’étaient des coquins qui savaient joliment jouir de la vie !

Ils n’auraient pas quitté ces vieilles pierres qui chatouillaient leur curiosité, si Aristide Saccard, pris d’impatience, ne leur avait dit en riant :

— Vous aurez beau chercher, ces dames n’y sont plus… Allons à nos affaires.

Mais avant de s’éloigner, le médecin monta sur une cheminée, pour détacher délicatement, d’un coup de pioche, une petite tête d’Amour peinte, qu’il mit dans la poche de sa redingote.

Ils arrivèrent enfin au terme de leur course. Les anciens terrains de Mme Aubertot étaient très vastes ; le café-concert et le jardin n’en occupaient guère que la moitié, le reste se trouvait semé de quelques maisons sans importance. Le nouveau boulevard prenait ce grand parallélogramme en écharpe, ce qui avait calmé une des craintes de Saccard ; il s’était imaginé pendant longtemps que le café-concert seul serait écorné. Aussi Larsonneau avait-il reçu l’ordre de parler très haut, les bordures de plus-value devant au moins quintupler de valeur. Il menaçait déjà la Ville de se servir d’un récent décret autorisant les propriétaires à ne livrer que le sol nécessaire aux travaux d’utilité publique.

Ce fut l’agent d’expropriation qui reçut ces messieurs. Il les promena dans le jardin, leur fit visiter le café-concert, leur montra un dossier énorme. Mais les deux industriels étaient redescendus, accompagnés du médecin, le questionnant encore sur cette petite maison du comte de Savigny, dont ils avaient plein l’imagination. Ils l’écoutaient, la bouche ouverte, plantés tous les trois à côté d’un jeu de tonneau. Et il leur parlait de la Pompadour, leur racontait les amours de Louis XV, pendant que M. de Mareuil et Saccard continuaient seuls l’enquête.

— Voilà qui est fait, dit ce dernier en revenant dans le jardin. Si vous le permettez, messieurs, je me chargerai de rédiger le rapport.

Le fabricant d’instruments de chirurgie n’entendit même pas. Il était en pleine régence.

— Quels drôles de temps, tout de même ! murmura-t-il.

Puis ils trouvèrent un fiacre, rue de Charonne, et ils s’en allèrent, crottés jusqu’aux genoux, satisfaits de leur promenade comme d’une partie de campagne. Dans le fiacre, la conversation tourna, ils parlèrent politique, ils dirent que l’empereur faisait de grandes choses. On n’avait jamais rien vu de pareil à ce qu’ils venaient de voir. Cette grande rue toute droite serait superbe, quand on aurait bâti des maisons.

Ce fut Saccard qui rédigea le rapport, et le jury accorda trois millions. Le spéculateur était aux abois, il n’aurait pu attendre un mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruine, et même un peu de la cour d’assises. Il donna cinq cent mille francs sur le million qu’il devait à son tapissier et à son entrepreneur, pour l’hôtel du parc Monceau. Il combla d’autres trous, se lança dans des sociétés nouvelles, assourdit Paris du bruit de ces vrais écus qu’il jetait à la pelle sur les tablettes de son armoire de fer. Le fleuve d’or avait enfin des sources. Mais ce n’était pas encore là une fortune solide, endiguée, coulant d’un jet égal et continu. Saccard, sauvé d’une crise, se trouvait misérable avec les miettes de ses trois millions, disait naïvement qu’il était encore trop pauvre, qu’il ne pouvait s’arrêter. Et, bientôt, le sol craqua de nouveau sous ses pieds.

Larsonneau s’était si admirablement conduit dans l’affaire de Charonne, que Saccard, après une courte hésitation, poussa l’honnêteté jusqu’à lui donner ses dix pour cent et son pot-de-vin de trente mille francs. L’agent d’expropriation ouvrit alors une maison de banque. Quand son complice, d’un ton bourru, l’accusait d’être plus riche que lui, le bellâtre à gants jaunes répondait en riant :

— Voyez-vous, cher maître, vous êtes très fort pour faire pleuvoir les pièces de cent sous, mais vous ne savez pas les ramasser.

Madame Sidonie profita du coup de fortune de son frère pour lui emprunter dix mille francs, avec lesquels elle alla passer deux mois à Londres. Elle revint sans un sou. On ne sut jamais où les dix mille francs étaient passés.

— Dame, ça coûte ! répondait-elle, quand on l’interrogeait. J’ai fouillé toutes les bibliothèques. J’avais trois secrétaires pour mes recherches.

Et lorsqu’on lui demandait si elle avait enfin des données certaines sur ses trois milliards, elle souriait d’abord d’un air mystérieux, puis elle finissait par murmurer :

— Vous êtes tous des incrédules… Je n’ai rien trouvé, mais ça ne fait rien. Vous verrez, vous verrez un jour.

Elle n’avait cependant pas perdu tout son temps en Angleterre. Son frère, le ministre, profita de son voyage pour la charger d’une commission délicate. Quand elle revint, elle obtint de grandes commandes du ministère. Ce fut une nouvelle incarnation. Elle passait des marchés avec le gouvernement, se chargeait de toutes les fournitures imaginables. Elle lui vendait des vivres et des armes pour les troupes, des ameublements pour les préfectures et les administrations publiques, du bois de chauffage pour les bureaux et les musées. L’argent qu’elle gagnait ne put la décider à changer ses éternelles robes noires, et elle garda sa face jaune et dolente. Saccard pensa alors que c’était bien elle qu’il avait vue jadis sortir furtivement de chez son frère Eugène. Elle devait avoir entretenu de tous temps de secrètes relations avec lui, pour des besognes que personne au monde ne connaissait.

Au milieu de ces intérêts, de ces soifs ardentes qui ne pouvaient se satisfaire, Renée agonisait. La tante Élisabeth était morte ; sa sœur, mariée, avait quitté l’hôtel Béraud, où son père seul restait debout, dans l’ombre des grandes pièces. Elle mangea en une saison l’héritage de sa tante. Elle jouait, maintenant. Elle avait trouvé un salon où les dames s’attablaient jusqu’à trois heures du matin, perdant des centaines de mille francs par nuit. Elle dut essayer de boire ; mais elle ne put pas, elle avait des soulèvements de dégoût invincibles. Depuis qu’elle s’était retrouvée seule, livrée à ce flot mondain qui l’emportait, elle s’abandonnait davantage, ne sachant à quoi tuer le temps. Elle acheva de goûter à tout. Et rien ne la touchait, dans l’ennui immense qui l’écrasait. Elle vieillissait, ses yeux se cerclaient de bleu, son nez s’amincissait, la moue de ses lèvres avait des rires brusques, sans cause. C’était la fin d’une femme.

Quand Maxime eut épousé Louise, et que les jeunes gens furent partis pour l’Italie, elle ne s’inquiéta plus de son amant, elle parut même l’oublier tout à fait. Et, quand au bout de six mois Maxime revint seul, ayant enterré « la bossue » dans le cimetière d’une petite ville de la Lombardie, ce fut de la haine qu’elle montra pour lui. Elle se rappela Phèdre, elle se souvint sans doute de cet amour empoisonné auquel elle avait entendu la Ristori prêter ses sanglots. Alors, pour ne plus rencontrer chez elle le jeune homme, pour creuser à jamais un abîme de honte entre le père et le fils, elle força son mari à connaître l’inceste, elle lui raconta que, le jour où il l’avait surprise avec Maxime, c’était celui-ci qui la poursuivait depuis longtemps, qui cherchait à la violenter. Saccard fut horriblement contrarié de l’insistance qu’elle mit à vouloir lui ouvrir les yeux. Il dut se fâcher avec son fils, cesser de le voir. Le jeune veuf, riche de la dot de sa femme, alla vivre en garçon, dans un petit hôtel de l’avenue de l’Impératrice. Il avait renoncé au conseil d’État, il faisait courir. Renée goûta là une de ses dernières satisfactions. Elle se vengeait, elle jetait à la face de ces deux hommes l’infamie qu’ils avaient mise en elle ; elle se disait que, maintenant, elle ne les verrait plus se moquer d’elle, au bras l’un de l’autre, comme des camarades.

Dans l’écroulement de ses tendresses, il vint un moment où Renée n’eut plus que sa femme de chambre à aimer. Elle s’était prise peu à peu d’une affection maternelle pour Céleste. Peut-être cette fille, qui était tout ce qu’il restait autour d’elle de l’amour de Maxime, lui rappelait-elle des heures de jouissance mortes à jamais. Peut-être se trouvait-elle simplement touchée par la fidélité de cette servante, de ce brave cœur dont rien ne semblait ébranler la tranquille sollicitude. Elle la remerciait, au fond de ses remords, d’avoir assisté à ses hontes, sans la quitter de dégoût ; elle s’imaginait des abnégations, toute une vie de renoncement, pour arriver à comprendre le calme de la chambrière devant l’inceste, ses mains glacées, ses soins respectueux et tranquilles. Et elle se trouvait d’autant plus heureuse de son dévouement, qu’elle la savait honnête et économe, sans amant, sans vices.

Elle lui disait parfois, dans ses heures tristes :

— Va, ma fille, c’est toi qui me fermeras les yeux.

Céleste ne répondait pas, avait un singulier sourire. Un matin, elle lui apprit tranquillement qu’elle s’en allait, qu’elle retournait au pays. Renée en resta toute tremblante, comme si quelque grand malheur lui arrivait. Elle se récria, la pressa de questions. Pourquoi l’abandonnait-elle, lorsqu’elles s’entendaient si bien ensemble ? Et elle lui offrit de doubler ses gages.

Mais la femme de chambre, à toutes ses bonnes paroles, disait non du geste, d’une façon paisible et têtue.

— Voyez-vous, madame, finit-elle par répondre, vous m’offririez tout l’or du Pérou, que je ne resterais pas une semaine de plus. Vous ne me connaissez pas, allez !… Il y a huit ans que je suis avec vous, n’est-ce pas ? Eh bien, dès le premier jour, je me suis dit : « Dès que j’aurai amassé cinq mille francs, je m’en retournerai là-bas ; j’achèterai la maison à Lagache, et je vivrai bien heureuse… » C’est une promesse que je me suis faite, vous comprenez. Et j’ai les cinq mille francs d’hier, quand vous m’avez payé mes gages.

Renée eut froid au cœur. Elle voyait Céleste passer derrière elle et Maxime, pendant qu’ils s’embrassaient, et elle la voyait, avec son indifférence, son parfait détachement, songeant à ses cinq mille francs. Elle essaya pourtant encore de la retenir, épouvantée du vide où elle allait vivre, rêvant malgré tout de garder auprès d’elle cette bête entêtée qu’elle avait crue dévouée, et qui n’était qu’égoïste. L’autre souriait, branlait toujours la tête, en murmurant :

— Non, non, ce n’est pas possible. Ce serait ma mère, que je refuserais… J’achèterai deux vaches. Je monterai peut-être un petit commerce de mercerie… C’est très gentil chez nous. Ah ! pour ça, je veux bien que vous veniez me voir. C’est près de Caen. Je vous laisserai l’adresse.

Alors Renée n’insista plus. Elle pleura à chaudes larmes, quand elle fut seule. Le lendemain, par un caprice de malade, elle voulut accompagner Céleste à la gare de l’Ouest, dans son propre coupé. Elle lui donna une de ses couvertures de voyage, lui fit un cadeau d’argent, s’empressa autour d’elle comme une mère dont la fille entreprend quelque pénible et long voyage. Dans le coupé, elle la regardait avec des yeux humides. Céleste causait, disait combien elle était contente de s’en aller. Puis, enhardie, elle s’épancha, elle donna des conseils à sa maîtresse.

— Moi, madame, je n’aurais pas compris la vie comme vous. Je me le suis dit bien souvent, quand je vous trouvais avec M. Maxime : « Est-il possible qu’on soit si bête pour les hommes ! » Ça finit toujours mal… Ah bien, c’est moi qui me suis toujours méfiée !

Elle riait, elle se renversait dans le coin du coupé.

— C’est mes écus qui auraient dansé ! continua-t-elle, et aujourd’hui, je m’abîmerais les yeux à pleurer. Aussi, dès que je voyais un homme, je prenais un manche à balai… Je n’ai jamais osé vous dire tout ça.

D’ailleurs, ça ne me regardait pas. Vous étiez bien libre, et moi je n’avais qu’à gagner honnêtement mon argent.

À la gare, Renée voulut payer pour elle et lui prit une place de première. Comme elles étaient arrivées en avance, elle la retint, lui serrant les mains, lui répétant :

— Et prenez bien garde à vous, soignez-vous bien, ma bonne Céleste.

Celle-ci se laissait caresser. Elle restait heureuse sous les yeux noyés de sa maîtresse, le visage frais et souriant. Renée parla encore du passé. Et, brusquement, l’autre s’écria :

— J’oubliais : je ne vous ai pas conté l’histoire de Baptiste, le valet de chambre de monsieur… On n’aura pas voulu vous dire…

La jeune femme avoua qu’en effet elle ne savait rien.

— Eh bien, vous vous rappelez ses grands airs de dignité, ses regards dédaigneux, vous m’en parliez vous-même… Tout ça, c’était de la comédie… Il n’aimait pas les femmes, il ne descendait jamais à l’office, quand nous y étions ; et même, je puis le répéter maintenant, il prétendait que c’était dégoûtant au salon, à cause des robes décolletées. Je le crois bien, qu’il n’aimait pas les femmes !

Et elle se pencha à l’oreille de Renée ; elle la fit rougir, tout en gardant elle-même son honnête placidité.

— Quand le nouveau garçon d’écurie, continua-t-elle, eut tout appris à monsieur, monsieur préféra chasser Baptiste que de l’envoyer en justice. Il parût que ces vilaines choses se passaient depuis des années dans les écuries… Et dire que ce grand escogriffe avait l’air d’aimer les chevaux ! C’était les palefreniers qu’il aimait.

La cloche l’interrompit. Elle prit à la hâte les huit ou dix paquets dont elle n’avait pas voulu se séparer. Elle se laissa embrasser. Puis elle s’en alla, sans se retourner.

Renée resta dans la gare jusqu’au coup de sifflet de la locomotive. Et, quand le train fut parti, désespérée, elle ne sut plus que faire ; ses journées lui semblaient s’étendre devant elle, vides comme cette grande salle, où elle était demeurée seule. Elle remonta dans son coupé, elle dit au cocher de retourner à l’hôtel. Mais, en chemin, elle se ravisa ; elle eut peur de sa chambre, de l’ennui qui l’attendait ; elle ne se sentait pas même le courage de rentrer changer de toilette, pour son tour de lac habituel. Elle avait un besoin de soleil, un besoin de foule.

Elle ordonna au cocher d’aller au Bois.

Il était quatre heures. Le Bois s’éveillait des lourdeurs de la chaude après-midi. Le long de l’avenue de l’Impératrice, des fumées de poussière volaient, et l’on voyait, au loin, les nappes étalées des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, couronnés par la grisaille du Mont-Valérien. Le soleil, haut sur l’horizon, coulait, emplissant d’une poussière d’or les creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet océan de feuilles en un océan de lumière. Mais, après les fortifications, dans l’allée du Bois qui conduit au lac, on venait d’arroser ; les voitures roulaient sur la terre brune, comme sur la laine d’une moquette, au milieu d’une fraîcheur, d’une senteur de terre mouillée qui montait. Aux deux côtés, les petits arbres des taillis enfonçaient, parmi les broussailles basses, la foule de leurs jeunes troncs, se perdant au fond d’un demi-jour verdâtre, que des coups de lumière trouaient, çà et là, de clairières jaunes ; et, à mesure qu’on approchait du lac, les chaises des trottoirs étaient plus nombreuses, des familles assises regardaient, de leur visage tranquille et silencieux, l’interminable défilé des roues. Puis, en arrivant au carrefour, devant le lac, c’était un éblouissement ; le soleil oblique faisait de la rondeur de l’eau un grand miroir d’argent poli, reflétant la face éclatante de l’astre. Les yeux battaient, on ne distinguait, à gauche, près de la rive, que la tache sombre de la barque de promenade. Les ombrelles des voitures s’inclinaient, d’un mouvement doux et uniforme, vers cette splendeur, et ne se relevaient que dans l’allée, le long de la nappe d’eau, qui, du haut de la berge, prenait alors des noirs de métal rayés par des brunissures d’or. À droite, les bouquets de conifères alignaient leurs colonnades, tiges frêles et droites, dont les flammes du ciel rougissaient le violet tendre ; à gauche, les pelouses s’étendaient, noyées de clarté, pareilles à des champs d’émeraudes, jusqu’à la dentelle lointaine de la porte de la Muette. Et, en approchant de la cascade, tandis que, d’un côté, le demi-jour des taillis recommençait ; les îles, au delà du lac, se dressaient dans l’air bleu, avec les coups de soleil de leurs rives, les ombres énergiques de leurs sapins, au pied desquels le Chalet ressemblait à un jouet d’enfant perdu au coin d’une forêt vierge. Tout le bois frissonnait et riait sous le soleil.

Renée eut honte de son coupé, de son costume de soie puce, par cette admirable journée. Elle se renfonça un peu, les glaces ouvertes, regardant ce ruissellement de lumière sur l’eau et sur les verdures. Aux coudes des allées, elle apercevait la file des roues qui tournaient comme des étoiles d’or, dans une longue traînée de lueurs aveuglantes. Les panneaux vernis, les éclairs des pièces de cuivre et d’acier, les couleurs vives des toilettes, s’en allaient, au trot régulier des chevaux, mettaient, sur les fonds du Bois, une large barre mouvante, un rayon tombé du ciel, s’allongeant et suivant les courbes de la chaussée. Et, dans ce rayon, la jeune femme, clignant des yeux, voyait par instants se détacher le chignon blond d’une femme, le dos noir d’un laquais, la crinière blanche d’un cheval. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient comme des lunes de métal.

Alors, en face de ce grand jour, de ces nappes de soleil, elle songea à la cendre fine du crépuscule qu’elle avait vue tomber un soir sur les feuillages jaunis. Maxime l’accompagnait. C’était à l’époque où le désir de cet enfant s’éveillait en elle. Et elle revoyait les pelouses trempées par l’air du soir, les taillis assombris, les allées désertes. La file des voitures passait avec un bruit triste, le long des chaises vides, tandis qu’aujourd’hui le roulement des roues, le trot des chevaux sonnaient avec des joies de fanfare. Puis toutes ses promenades au Bois lui revinrent. Elle y avait vécu, Maxime avait grandi là, à côté d’elle, sur le coussin de sa voiture. C’était leur jardin. La pluie les y surprenait, le soleil les y ramenait, la nuit ne les en chassait pas toujours. Ils s’y promenaient par tous les temps, ils y goûtaient les ennuis et les joies de leur vie. Dans le vide de son être, dans la mélancolie du départ de Céleste, ces souvenirs lui causaient une joie amère. Son cœur disait : Jamais plus ! jamais plus ! Et elle resta glacée, quand elle évoqua ce paysage d’hiver, ce lac figé et terni sur lequel ils avaient patiné ; le ciel était couleur de suie, la neige cousait aux arbres des guipures blanches, la bise leur jetait aux yeux et aux lèvres un sable fin.

Cependant, à gauche, sur la voie réservée aux cavaliers, elle avait reconnu le duc de Rozan, M. de Mussy et M. de Saffré. Larsonneau avait tué la mère du duc, en lui présentant, à l’échéance, les cent cinquante mille francs de billets signés par son fils, et le duc mangeait son deuxième demi-million avec Blanche Müller, après avoir laissé les premiers cinq cent mille francs aux mains de Laure d’Aurigny. M. de Mussy, qui avait quitté l’ambassade d’Angleterre pour l’ambassade d’Italie, était redevenu galant ; il conduisait le cotillon avec de nouvelles grâces. Quant à M. de Saffré, il restait le sceptique et le viveur le plus aimable du monde. Renée le vit qui poussait son cheval vers la portière de la comtesse Vanska, dont il était amoureux fou, disait-on, depuis le jour où il l’avait vue en Corail, chez les Saccard.

Toutes ces dames se trouvaient là, d’ailleurs : la duchesse de Sternich, dans son éternel huit-ressorts ; madame de Lauwerens, ayant devant elle la baronne de Meinhold et la petite madame Daste, dans un landau ; madame Teissière et madame de Guende, en victoria. Au milieu de ces dames, Sylvia et Laure d’Aurigny s’étalaient, sur les coussins d’une magnifique calèche. Madame Michelin passa même, au fond d’un coupé ; la jolie brune était allée visiter le chef-lieu de M. Hupel de la Noue ; et, à son retour, on l’avait vue au Bois dans ce coupé, auquel elle espérait bientôt ajouter une voiture découverte. Renée aperçut aussi la marquise d’Espanet et madame Haffner, les inséparables, cachées sous leurs ombrelles, qui riaient tendrement, les yeux dans les yeux, étendues côte à côte.

Puis passaient ces messieurs : M. de Chibray, en mail ; M. Simpson, en dog-cart ; les sieurs Mignon et Charrier, plus âpres à la besogne, malgré leur rêve de retraite prochaine, dans un coupé qu’ils laissaient au coin des allées, pour faire un bout de chemin à pied ; M. de Mareuil, encore en deuil de sa fille, quêtant des saluts pour sa première interruption lancée la veille au Corps législatif, promenant son importance politique dans la voiture de M. Toutin-Laroche, qui venait une fois de plus de sauver le Crédit viticole, après l’avoir mis à deux doigts de sa perte, et que le Sénat maigrissait et rendait plus considérable encore.

Et, pour clore ce défilé, comme majesté dernière, le baron Gouraud s’appesantissait au soleil, sur les doubles oreillers dont on garnissait sa voiture. Renée eut une surprise, un dégoût, en reconnaissant Baptiste à côté du cocher, la face blanche, l’air solennel. Le grand laquais était entré au service du baron.

Les taillis fuyaient toujours, l’eau du lac s’irisait sous les rayons plus obliques, la file des voitures allongeait ses lueurs dansantes. Et la jeune femme, prise elle-même et emportée dans cette jouissance, avait la vague conscience de tous ces appétits qui roulaient au milieu du soleil. Elle ne se sentait pas d’indignation contre ces mangeurs de curée. Mais elle les haïssait, pour leur joie, pour ce triomphe qui les lui montrait en pleine poussière d’or du ciel. Ils étaient superbes et souriants ; les femmes s’étalaient, blanches et grasses ; les hommes avaient des regards vifs, des allures charmées d’amants heureux. Et elle, au fond de son cœur vide, ne trouvait plus qu’une lassitude, qu’une envie sourde. Était-elle donc meilleure que les autres, pour plier ainsi sous les plaisirs ? ou était-ce les autres qui étaient louables d’avoir les reins plus forts que les siens ? Elle ne savait pas, elle souhaitait de nouveaux désirs pour recommencer la vie, lorsque, en tournant la tête, elle aperçut, à côté d’elle, sur le trottoir longeant le taillis, un spectacle qui la déchira d’un coup suprême.

Saccard et Maxime marchaient à petits pas, au bras l’un de l’autre. Le père avait dû rendre visite au fils, et tous deux étaient descendus de l’avenue de l’Impératrice jusqu’au lac, en causant.

— Tu m’entends, répétait Saccard, tu es un nigaud… Quand on a de l’argent comme toi, on ne le laisse pas dormir au fond de ses tiroirs. Il y a cent pour cent à gagner dans l’affaire dont je te parle. C’est un placement sûr. Tu sais bien que je ne voudrais pas te mettre dedans.

Mais le jeune homme semblait ennuyé de cette insistance. Il souriait de son air joli, il regardait les voitures.

— Vois donc cette petite femme là-bas, la femme en violet, dit-il tout à coup. C’est une blanchisseuse que cet animal de Mussy a lancée.

Ils regardèrent la femme en violet. Puis Saccard tira un cigare de sa poche et, s’adressant à Maxime qui fumait :

— Donne-moi du feu.

Alors ils s’arrêtèrent un instant, face à face, rapprochant leurs visages. Quand le cigare fut allumé :

— Vois-tu, continua le père, en reprenant le bras du fils, en le serrant étroitement sous le sien, tu serais un imbécile si tu ne m’écoutais pas. Hein ! est-ce entendu ? M’apporteras-tu demain les cent mille francs ?

— Tu sais bien que je ne vais plus chez toi, répondit Maxime en pinçant les lèvres.

— Bah ! des bêtises ! il faut que ça finisse, à la fin !

Et, comme ils faisaient quelques pas en silence, au moment où Renée, se sentant défaillir, enfonçait la tête dans le capiton du coupé, pour ne pas être vue, une rumeur grandit, courut le long de la file des voitures. Sur les trottoirs, les piétons s’arrêtaient, se retournaient, la bouche ouverte, suivant des yeux quelque chose qui approchait. Il y eut un bruit de roues plus vif, les équipages s’écartèrent respectueusement, et deux piqueurs parurent, vêtus de vert, avec des calottes rondes sur lesquelles sautaient des glands d’or, dont les fils retombaient en nappe. Ils couraient, un peu penchés, au trot de leurs grands chevaux bais. Derrière eux, ils laissaient un vide. Alors dans ce vide, l’empereur parut.

Il était au fond d’un landau, seul sur la banquette. Vêtu de noir, avec sa redingote boutonnée jusqu’au menton, il avait un chapeau très haut de forme, légèrement incliné, et dont la soie luisait. En face de lui, occupant l’autre banquette, deux messieurs, mis avec cette élégance correcte qui était bien vue aux Tuileries, restaient graves, les mains sur les genoux, de l’air muet de deux invités de noce promenés au milieu de la curiosité d’une foule.

Renée trouva l’empereur vieilli. Sous les grosses moustaches cirées, la bouche s’ouvrait plus mollement. Les paupières s’alourdissaient au point de couvrir à demi l’œil éteint, dont le gris jaune se brouillait davantage. Et le nez seul gardait toujours son arête sèche dans le visage vague.

Cependant, tandis que les dames des voitures souriaient discrètement, les piétons se montraient le prince.

Un gros homme affirmait que l’empereur était le monsieur qui tournait le dos au cocher, à gauche. Quelques mains se levèrent pour saluer. Mais Saccard, qui avait retiré son chapeau, avant même que les piqueurs eussent passé, attendit que la voiture impériale se trouvât juste en face de lui, et alors il cria de sa grosse voix provençale :

— Vive l’empereur !

L’empereur, surpris, se tourna, reconnut sans doute l’enthousiaste, rendit le salut en souriant. Et tout disparut dans le soleil, les équipages se refermèrent, Renée n’aperçut plus, au-dessus des crinières, entre les dos des laquais, que les calottes vertes des piqueurs, qui sautaient avec leurs glands d’or.

Elle resta un moment les yeux grands ouverts, pleins de cette apparition, qui lui rappelait une autre heure de sa vie. Il lui semblait que l’empereur, en se mêlant à la file des voitures, venait d’y mettre le dernier rayon nécessaire, et de donner un sens à ce défilé triomphal. Maintenant, c’était une gloire. Toutes ces roues, tous ces hommes décorés, toutes ces femmes étalées languissamment s’en allaient dans l’éclair et le roulement du landau impérial. Cette sensation devint si aiguë et si douloureuse, que la jeune femme éprouva l’impérieux besoin d’échapper à ce triomphe, à ce cri de Saccard qui lui sonnait encore aux oreilles, à cette vue du père et du fils, les bras unis, causant et marchant à petits pas. Elle chercha, les mains sur la poitrine, comme brûlée par un feu intérieur ; et ce fut avec une soudaine espérance de soulagement, de fraîcheur salutaire, qu’elle se pencha et dit au cocher :

— À l’hôtel Béraud !

La cour avait sa froideur de cloître, Renée fit le tour des arcades, heureuse de l’humidité qui lui tombait sur les épaules. Elle s’approcha de l’auge verte de mousse, polie sur les bords par l’usure ; elle regarda la tête de lion à demi effacée, la gueule entr’ouverte, qui jetait un filet d’eau par un tube de fer. Que de fois elle et Christine avaient pris cette tête entre leurs bras de gamines, pour se pencher, pour arriver jusqu’au filet d’eau, dont elles aimaient à sentir le jaillissement glacé sur leurs petites mains. Puis elle monta le grand escalier silencieux, elle aperçut son père au fond de l’enfilade des vastes pièces ; il redressait sa haute taille, il s’enfonçait lentement dans l’ombre de la vieille demeure, de cette solitude hautaine où il s’était absolument cloîtré depuis la mort de sa sœur ; et elle songea aux hommes du Bois, à cet autre vieillard, au baron Gouraud, qui faisait rouler sa chair au soleil, sur des oreillers. Elle monta encore, elle prit les corridors, les escaliers de service, elle fit le voyage de la chambre des enfants. Quand elle arriva tout en haut, elle trouva la clef au clou habituel, une grosse clef rouillée, où les araignées avaient filé leur toile. La serrure jeta un cri plaintif. Que la chambre des enfants était triste ! Elle eut un serrement de cœur à la retrouver si vide, si grise, si muette. Elle referma la porte de la volière laissée ouverte, avec la vague idée que ce devait être par cette porte que s’étaient envolées les joies de son enfance. Devant les jardinières, pleines encore d’une terre durcie et fendillée comme de la fange sèche, elle s’arrêta, elle cassa de ses doigts une tige de rhododendron ; ce squelette de plante, maigre et blanc de poussière, était tout ce qu’il restait de leurs vivantes corbeilles de verdure. Et la natte, la natte elle-même, déteinte, mangée par les rats, s’étalait avec une mélancolie de linceul qui attend depuis des années la morte promise. Dans un coin, au milieu de ce désespoir muet, de cet abandon dont le silence pleurait, elle retrouva une de ses anciennes poupées ; tout le son avait coulé par un trou, et la tête de porcelaine continuait à sourire de ses lèvres d’émail, au-dessus de ce corps mou, que des folies de poupée semblaient avoir épuisé.

Renée étouffait, au milieu de cet air gâté de son premier âge. Elle ouvrit la fenêtre, elle regarda l’immense paysage. Là, rien n’était sali. Elle retrouvait les éternelles joies, les éternelles jeunesses du grand air. Derrière elle, le soleil devait baisser ; elle ne voyait que les rayons de l’astre à son coucher jaunissant avec des douceurs infinies ce bout de ville qu’elle connaissait si bien. C’était comme une chanson dernière du jour, un refrain de gaieté qui s’endormait lentement sur toutes choses. En bas, l’estacade avait des luisants de flammes fauves, tandis que le pont de Constantine détachait la dentelle noire de ses cordages de fer sur la blancheur de ses piliers. Puis, à droite, les ombrages de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes faisaient une grande mare, aux eaux stagnantes et moussues, dont la surface verdâtre allait se noyer dans les brumes du ciel. À gauche, le quai Henri IV et le quai de la Râpée alignaient la même rangée de maisons, ces maisons que les gamines, vingt ans auparavant, avaient vues là, avec les mêmes taches brunes de hangars, les mêmes cheminées rougeâtres d’usines. Et, au-dessus des arbres, le toit ardoisé de la Salpêtrière, bleui par l’adieu du soleil, lui apparut tout d’un coup comme un vieil ami. Mais ce qui la calmait, ce qui mettait de la fraîcheur dans sa poitrine, c’étaient les longues berges grises, c’était surtout la Seine, la géante, qu’elle regardait venir du bout de l’horizon, droit à elle, comme en ces heureux temps où elle avait peur de la voir grossir et monter jusqu’à la fenêtre. Elle se souvenait de leurs tendresses pour la rivière, de leur amour de sa coulée colossale, de ce frisson de l’eau grondante, s’étalant en nappe à leurs pieds, s’ouvrant autour d’elles, derrière elles, en deux bras qu’elles ne voyaient plus, et dont elles sentaient encore la grande et pure caresse. Elles étaient coquettes déjà, et elles disaient, les jours de ciel clair, que la Seine avait passé sa belle robe de soie verte, mouchetée de flammes blanches ; et les courants où l’eau frisait mettaient à la robe des ruches de satin, pendant qu’au loin, au-delà de la ceinture des ponts, des plaques de lumière étalaient des pans d’étoffe couleur de soleil.

Et Renée, levant les yeux, regarda le vaste ciel qui se creusait, d’un bleu tendre, peu à peu fondu dans l’effacement du crépuscule. Elle songeait à la ville complice, au flamboiement des nuits du boulevard, aux après-midi ardents du Bois, aux journées blafardes et crues des grands hôtels neufs. Puis, quand elle baissa la tête, qu’elle revit d’un regard le paisible horizon de son enfance, ce coin de cité bourgeoise et ouvrière où elle rêvait une vie de paix, une amertume dernière lui vint aux lèvres. Les mains jointes, elle sanglota dans la nuit tombante.

L’hiver suivant, lorsque Renée mourut d’une méningite aiguë, ce fut son père qui paya ses dettes. La note de Worms se montait à deux cent cinquante-sept mille francs.


FIN