La Débâcle/Partie 1/Chapitre VIII

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 177-204).


VIII


Dans la bousculade, au bout de la chaussée de Wadelincourt, place de Torcy, Jean fut séparé de Maurice ; et il courut, s’égara parmi la cohue piétinante, ne put le retrouver. C’était une vraie malechance, car il avait accepté l’offre du jeune homme, qui voulait l’emmener chez sa sœur : là, on se reposerait, on se coucherait même dans un bon lit. Il y avait un tel désarroi, tous les régiments confondus, plus d’ordres de route ni plus de chefs, que les hommes étaient à peu près libres de faire ce qu’ils voulaient. Quand on aurait dormi quelques heures, il serait toujours temps de s’orienter et de rejoindre les camarades.

Jean, effaré, se trouva sur le viaduc de Torcy, au-dessus des vastes prairies, que le gouverneur avait fait inonder des eaux du fleuve. Puis, après avoir franchi une nouvelle porte, il traversa le pont de Meuse, et il lui sembla, malgré l’aube grandissante, que la nuit revenait, dans cette ville étroite, étranglée entre ses remparts, aux rues humides, bordées de maisons hautes. Il ne se rappelait même pas le nom du beau-frère de Maurice, il savait seulement que sa sœur s’appelait Henriette. Où aller ? qui demander ? Ses pieds ne le portaient plus que par le mouvement mécanique de la marche, il sentait qu’il tomberait, s’il s’arrêtait. Comme un homme qui se noie, il n’entendait que le bourdonnement sourd, il ne distinguait que le ruissellement continu du flot d’hommes et de bêtes dans lequel il était charrié. Ayant mangé à Remilly, il souffrait surtout du besoin de sommeil ; et, autour de lui, la fatigue aussi l’emportait sur la faim, le troupeau d’ombres trébuchait, par les rues inconnues. À chaque pas, un homme s’affaissait sur un trottoir, culbutait sous une porte, restait là comme mort, endormi.

En levant les yeux, Jean lut sur une plaque : Avenue de la Sous-Préfecture. Au bout, il y avait un monument, dans un jardin. Et, au coin de l’avenue, il aperçut un cavalier, un chasseur d’Afrique, qu’il crut reconnaître. N’était-ce pas Prosper, le garçon de Remilly, qu’il avait vu à Vouziers, avec Maurice ? Il était descendu de son cheval, et le cheval, hagard, tremblant sur les pieds, souffrait d’une telle faim, qu’il avait allongé le cou pour manger les planches d’un fourgon, qui stationnait contre le trottoir. Depuis deux jours, les chevaux n’avaient plus reçu de rations, ils se mouraient d’épuisement. Les grosses dents faisaient un bruit de râpe, contre le bois, tandis que le chasseur d’Afrique pleurait.

Puis, comme Jean, qui s’était éloigné, revenait, avec l’idée que ce garçon devait savoir l’adresse des parents de Maurice, il ne le revit plus. Alors, ce fut du désespoir, il erra de rue en rue, se retrouva à la Sous-Préfecture, poussa jusqu’à la place Turenne. Là, un instant, il se crut sauvé, en apercevant devant l’hôtel de ville, au pied de la statue même, le lieutenant Rochas, avec quelques hommes de la compagnie. S’il ne pouvait rejoindre son ami, il rallierait le régiment, il dormirait au moins sous la tente. Le capitaine Beaudoin n’ayant pas reparu, emporté de son côté, échoué ailleurs, le lieutenant tâchait de réunir son monde, s’informant, demandant en vain où était fixé le campement de la division. Mais, à mesure qu’on avançait dans la ville, la compagnie, au lieu de s’accroître, diminuait. Un soldat, avec des gestes fous, entra dans une auberge, et jamais il ne revint. Trois autres s’arrêtèrent devant la porte d’un épicier, retenus par des zouaves qui avaient défoncé un petit tonneau d’eau-de-vie. Plusieurs, déjà, gisaient en travers du ruisseau, d’autres voulaient partir, retombaient, écrasés et stupides. Chouteau et Loubet, se poussant du coude, venaient de disparaître au fond d’une allée noire, derrière une grosse femme qui portait un pain. Et il n’y avait plus, avec le lieutenant, que Pache et Lapoulle, ainsi qu’une dizaine de camarades.

Au pied du bronze de Turenne, Rochas faisait un effort considérable, pour se tenir debout, les yeux ouverts. Lorsqu’il reconnut Jean, il murmura :

— Ah ! C’est vous, caporal ! Et vos hommes ?

Jean eut un geste vague, pour dire qu’il ne savait pas. Mais Pache, montrant Lapoulle, répondit, gagné par les larmes :

— Nous sommes là, il n’y a que nous deux… Que le bon Dieu ait pitié de nous, c’est trop de misère !

L’autre, le gros mangeur, regardait les mains de Jean, d’un air vorace, révolté de les voir toujours vides à présent. Peut-être, dans sa somnolence, avait-il rêvé que le caporal était allé à la distribution.

— Sacré bon sort ! gronda-t-il, faut donc encore se serrer le ventre !

Gaude, le clairon, qui attendait l’ordre de sonner au ralliement, adossé à la grille, venait de s’endormir, glissant d’une seule coulée, s’étalant sur le dos. Tous succombaient un à un, ronflaient à poings fermés. Et, seul, le sergent Sapin restait les yeux grands ouverts, avec son nez pincé dans sa petite figure pâle, comme s’il lisait son malheur à l’horizon de cette ville inconnue.

Cependant, le lieutenant Rochas avait cédé à l’irrésistible besoin de s’asseoir par terre. Il voulut donner un ordre.

— Caporal, il faudra… il faudra…

Et il ne trouvait plus les mots, la bouche empâtée de fatigue ; et, tout d’un coup, il s’abattit à son tour, foudroyé par le sommeil.

Jean, craignant de tomber lui aussi sur le pavé, s’en alla. Il s’entêtait à chercher un lit. De l’autre côté de la place, à une des fenêtres de l’hôtel de la Croix d’Or, il avait aperçu le général Bourgain-Desfeuilles, déjà en manches de chemise, tout prêt à se fourrer entre de fins draps blancs. À quoi bon faire du zèle, pâtir davantage ? Et il eut une soudaine joie, un nom avait jailli de sa mémoire, celui du fabricant de drap, chez qui était employé le beau-frère de Maurice : M Delaherche, oui ! C’était bien ça. Il arrêta un vieil homme qui passait.

— Monsieur Delaherche ?

— Rue Maqua, presque au coin de la rue au Beurre, une grande belle maison, avec des sculptures.

Puis, le vieil homme le rejoignit en courant.

— Dites donc, vous êtes du 106e… Si c’est votre régiment que vous cherchez, il est ressorti par le Château, là-bas… Je viens de rencontrer le colonel, Monsieur de Vineuil, que j’ai bien connu, quand il était à Mézières.

Mais Jean repartit, avec un geste de furieuse impatience. Non ! non ! maintenant qu’il était certain de retrouver Maurice, il n’irait pas coucher sur la terre dure. Et, au fond de lui, un remords l’importunait, car il revoyait le colonel, avec sa haute taille, si dur à la fatigue malgré son âge, dormant comme ses hommes, sous la tente. Tout de suite, il enfila la Grande-Rue, se perdit de nouveau dans le tumulte grandissant de la ville, finit par s’adresser à un petit garçon qui le conduisit rue Maqua.

C’était là qu’un grand-oncle du Delaherche actuel avait construit, au siècle dernier, la fabrique monumentale, qui, depuis cent soixante ans, n’était point sortie de la famille. Il y a ainsi, à Sedan, datant des premières années de Louis XV, des fabriques de drap grandes comme des Louvres, avec des façades d’une majesté royale. Celle de la rue Maqua avait trois étages de hautes fenêtres, encadrées de sévères sculptures ; et, à l’intérieur, une cour de palais était encore plantée des vieux arbres de la fondation, des ormes gigantesques. Trois générations de Delaherche avaient fait là des fortunes considérables. Le père de Jules, le propriétaire actuel, ayant hérité la fabrique d’un cousin, mort sans enfant, c’était maintenant une branche cadette qui trônait. Ce père avait élargi la prospérité de la maison, mais il était de mœurs gaillardes et avait rendu sa femme fort malheureuse. Aussi cette dernière, devenue veuve, tremblante de voir son fils recommencer les mêmes farces, s’était-elle efforcée de le tenir jusqu’à cinquante ans passés dans une dépendance de grand garçon sage, après l’avoir marié à une femme très simple et très dévote. Le pis est que la vie a de terribles revanches. Sa femme étant venue à mourir, Delaherche, sevré de jeunesse, s’était amouraché d’une jeune veuve de Charleville, la jolie madame Maginot, sur laquelle on chuchotait des histoires, et qu’il avait fini par épouser, l’automne dernier, malgré les remontrances de sa mère. Sedan, très puritain, a toujours jugé avec sévérité Charleville, cité de rires et de fêtes. D’ailleurs, jamais le mariage ne se serait conclu, si Gilberte n’avait eu pour oncle le colonel de Vineuil, en passe d’être promu général. Cette parenté, cette idée qu’il était entré dans une famille militaire, flattait beaucoup le fabricant de drap.

Le matin, Delaherche, en apprenant que l’armée allait passer à Mouzon, avait fait avec Weiss, son comptable, cette promenade en cabriolet, dont le père Fouchard avait parlé à Maurice. Gros et grand, le teint coloré, le nez fort et les lèvres épaisses, il était de tempérament expansif, il avait la curiosité gaie du bourgeois français qui aime les beaux défilés de troupes. Ayant su par le pharmacien de Mouzon que l’empereur se trouvait à la ferme de Baybel, il y était monté, l’avait vu, avait même failli causer avec lui, toute une histoire énorme, dont il ne tarissait pas depuis son retour. Mais quel terrible retour, à travers la panique de Beaumont, par les chemins encombrés de fuyards ! Vingt fois, le cabriolet avait failli culbuter dans les fossés. Les deux hommes n’étaient rentrés qu’à la nuit, au milieu d’obstacles sans cesse renaissants. Et cette partie de plaisir, cette armée que Delaherche était allé voir défiler, à deux lieues, et qui le ramenait violemment dans le galop de sa retraite, toute cette aventure imprévue et tragique lui avait fait répéter, à dix reprises, le long de la route :

— Moi qui la croyais en marche sur Verdun et qui ne voulais pas manquer l’occasion de la voir !… Ah bien ! Je l’ai vue et je crois que nous allons la voir, à Sedan, plus que nous ne voudrons !

Le matin, dès cinq heures, réveillé par la haute rumeur d’écluse lâchée que faisait le 7e corps en traversant la ville, il s’était vêtu à la hâte ; et, dans la première personne rencontrée sur la place Turenne, il avait reconnu le capitaine Beaudoin. L’année d’auparavant, à Charleville, le capitaine était un des familiers de la jolie madame Maginot ; de sorte que Gilberte, avant le mariage, l’avait présenté. L’histoire, chuchotée autrefois, disait que le capitaine, n’ayant plus rien à désirer, s’était retiré devant le fabricant de drap par délicatesse, ne voulant pas priver son amie de la très grosse fortune qui lui arrivait.

— Comment ! c’est vous ? s’écria Delaherche, et dans quel état, bon Dieu !

Beaudoin, si correct, si joliment tenu d’habitude, était en effet pitoyable, l’uniforme souillé, la face et les mains noires. Exaspéré, il venait de faire route avec des turcos, sans pouvoir s’expliquer comment il avait perdu sa compagnie. Ainsi que tous, il se mourait de faim et de fatigue ; mais ce n’était pas là son désespoir le plus cuisant, il souffrait surtout de ne pas avoir changé de chemise depuis Reims.

— Imaginez-vous, gémit-il tout de suite, qu’on m’a égaré mes bagages à Vouziers. Des imbéciles, des gredins à qui je casserais la tête, si je les tenais !… Et plus rien, pas un mouchoir, pas une paire de chaussettes ! C’est à en devenir fou, ma parole d’honneur !

Delaherche insista aussitôt pour l’emmener chez lui. Mais il résistait : non, non ! il n’avait plus figure humaine, il ne voulait pas faire peur au monde. Il fallut que le fabricant lui jurât que ni sa mère ni sa femme n’étaient levées. Et, d’ailleurs, il allait lui donner de l’eau, du savon, du linge, enfin le nécessaire.

Sept heures sonnaient, lorsque le capitaine Beaudoin, débarbouillé, brossé, ayant sous l’uniforme une chemise du mari, parut dans la salle à manger aux boiseries grises, très haute de plafond. Madame Delaherche, la mère, était déjà là, toujours debout à l’aube, malgré ses soixante-dix-huit ans. Toute blanche, elle avait un nez qui s’était aminci et une bouche qui ne riait plus, dans une longue face maigre. Elle se leva, se montra d’une grande politesse, en invitant le capitaine à s’asseoir devant une des tasses de café au lait qui étaient servies.

— Peut-être, monsieur, préféreriez-vous de la viande et du vin, après tant de fatigues ?

Mais il se récria.

— Merci mille fois, madame, un peu de lait et du pain beurré, c’est ce qui m’ira le mieux.

À ce moment, une porte fut gaiement poussée, et Gilberte entra, la main tendue. Delaherche avait dû la prévenir, car d’ordinaire elle ne se levait jamais avant dix heures. Elle était grande, l’air souple et fort, avec de beaux cheveux noirs, de beaux yeux noirs, et pourtant très rose de teint, et la mine rieuse, un peu folle, sans méchanceté aucune. Son peignoir beige, à broderies de soie rouge, venait de Paris.

— Ah ! capitaine, dit-elle vivement, en serrant la main du jeune homme, que vous êtes gentil, de vous être arrêté dans notre pauvre coin de province !

D’ailleurs, elle fut la première à rire de son étourderie.

— Hein ? suis-je sotte ! Vous vous passeriez bien d’être à Sedan, dans des circonstances pareilles… Mais je suis si heureuse de vous revoir !

En effet, ses beaux yeux brillaient de plaisir. Et madame Delaherche, qui devait connaître les propos des méchantes langues de Charleville, les regardait tous deux fixement, de son air rigide. Le capitaine, du reste, se montrait fort discret, en homme qui avait gardé simplement un bon souvenir de la maison hospitalière où il était accueilli autrefois.

On déjeuna, et tout de suite Delaherche revint à sa promenade de la veille, ne pouvant résister à la démangeaison d’en faire de nouveau le récit.

— Vous savez que j’ai vu l’empereur à Baybel.

Il partit, rien dès lors ne put l’arrêter. Ce fut d’abord une description de la ferme, un grand bâtiment carré, avec une cour intérieure, fermée par une grille, le tout sur un monticule qui domine Mouzon, à gauche de la route de Carignan. Ensuite, il revint au 12e corps qu’il avait traversé, campé parmi les vignes des coteaux, des troupes superbes, luisantes au soleil, dont la vue l’avait empli d’une grande joie patriotique.

— J’étais donc là, monsieur, lorsque l’empereur, tout d’un coup, est sorti de la ferme, où il était monté faire halte, pour se reposer et déjeuner. Il avait un paletot jeté sur son uniforme de général, bien que le soleil fût très chaud. Derrière lui, un serviteur portait un pliant… Je ne lui ai pas trouvé bonne mine, ah ! non, voûté, la marche pénible, la figure jaune, enfin un homme malade… Et ça ne m’a pas surpris, parce que le pharmacien de Mouzon, en me conseillant de pousser jusqu’à Baybel, venait de me raconter qu’un aide de camp était accouru lui acheter des remèdes… oui, vous savez bien, des remèdes pour…

La présence de sa mère et de sa femme l’empêchait de désigner plus clairement la dysenterie dont l’empereur souffrait depuis le Chêne et qui le forçait à s’arrêter ainsi dans les fermes, le long de la route.

— Bref, voilà le serviteur qui installe le pliant, au bout d’un champ de blé, à la corne d’un taillis, et voilà l’empereur qui s’assied… Il restait immobile, affaissé, de l’air d’un petit rentier chauffant ses douleurs au soleil. Il regardait de son œil morne le vaste horizon, en bas la Meuse coulant dans la vallée, en face les coteaux boisés dont les sommets se perdent au loin, les cimes des bois de Dieulet à gauche, le mamelon verdoyant de Sommauthe à droite… Des aides de camp, des officiers supérieurs l’entouraient, et un colonel de dragons, qui m’avait déjà demandé des renseignements sur le pays, venait de me faire signe de ne pas m’éloigner, lorsque, tout d’un coup…

Delaherche se leva, car il arrivait à la péripétie poignante du récit, il voulait joindre la mimique à la parole.

— Tout d’un coup, des détonations éclatent, et l’on voit, juste en face, en avant des bois de Dieulet, des obus décrire des courbes dans le ciel… Ça m’a fait, parole d’honneur ! L’effet d’un feu d’artifice qu’on aurait tiré en plein jour… Autour de l’empereur, naturellement, on s’exclame, on s’inquiète. Mon colonel de dragons revient en courant me demander si je puis préciser où l’on se bat. Tout de suite, je dis : « C’est à Beaumont, il n’y a pas le moindre doute. » Il retourne près de l’empereur, sur les genoux duquel un aide de camp dépliait une carte. L’empereur ne voulait pas croire qu’on se battît à Beaumont. Moi, n’est-ce pas ? Je ne pouvais que m’obstiner, d’autant plus que les obus marchaient dans le ciel, se rapprochant, suivant la route de Mouzon… Et alors, comme je vous vois, monsieur, j’ai vu l’empereur tourner vers moi son visage blême. Oui, il m’a regardé un instant de ses yeux troubles, pleins de défiance et de tristesse. Et puis, sa tête est retombée au-dessus de la carte, il n’a plus bougé.

Bonapartiste ardent au moment du plébiscite, Delaherche, depuis les premières défaites, avouait que l’empire avait commis des fautes. Mais il défendait encore la dynastie, il plaignait Napoléon III, que tout le monde trompait. Ainsi, à l’entendre, les véritables auteurs de nos désastres n’étaient autres que les députés républicains de l’opposition, qui avaient empêché de voter le nombre d’hommes et les crédits nécessaires.

— Et l’empereur est rentré à la ferme ? demanda le capitaine Beaudoin.

— Ma foi, monsieur, je n’en sais rien, je l’ai laissé sur son pliant… Il était midi, la bataille se rapprochait, je commençais à me préoccuper de mon retour… Tout ce que je puis ajouter, c’est qu’un général, à qui je montrais Carignan au loin, dans la plaine, derrière nous, a paru stupéfait d’apprendre que la frontière belge était là, à quelques kilomètres… Ah ! ce pauvre empereur, il est bien servi !

Gilberte, souriante, très à l’aise, comme dans le salon de son veuvage, où elle le recevait autrefois, s’occupait du capitaine, lui passait le pain grillé et le beurre. Elle voulait absolument qu’il acceptât une chambre, un lit ; mais il refusait, il fut convenu qu’il se reposerait seulement une couple d’heures sur un canapé, dans le cabinet de Delaherche, avant de rejoindre son régiment. Au moment où il prenait des mains de la jeune femme le sucrier, madame Delaherche, qui ne les quittait pas des yeux, les vit nettement se serrer les doigts ; et elle ne douta plus.

Mais une servante venait de paraître.

— Monsieur, il y a, en bas, un soldat qui demande l’adresse de monsieur Weiss.

Delaherche n’était pas fier, comme on disait, aimant à causer avec les petits de ce monde, par un goût bavard de la popularité.

— L’adresse de Weiss, tiens ! c’est drôle… Faites entrer ce soldat.

Jean entra, si épuisé, qu’il vacillait. En apercevant son capitaine, attablé avec deux dames, il eut un léger sursaut de surprise, il retira la main qu’il avançait machinalement déjà, pour s’appuyer à une chaise. Puis, il répondit brièvement aux questions du fabricant, qui faisait le bon homme, ami du soldat. D’un mot, il expliqua sa camaraderie avec Maurice, et pourquoi il le cherchait.

— C’est un caporal de ma compagnie, finit par dire le capitaine, afin de couper court.

À son tour, il l’interrogea, désireux de savoir ce que le régiment était devenu. Et, comme Jean racontait qu’on venait de voir le colonel traverser la ville, à la tête de ce qu’il lui restait d’hommes, pour aller camper au nord, Gilberte, de nouveau, parla trop vite, avec sa vivacité de jolie femme, qui ne réfléchissait guère.

— Oh ! mon oncle, pourquoi n’est-il pas venu déjeuner ici ? On lui aurait préparé une chambre… Si l’on envoyait le chercher ?

Mais madame Delaherche eut un geste de souveraine autorité. Dans ses veines coulait le vieux sang bourgeois des villes frontières, toutes les mâles vertus d’un patriotisme rigide. Elle ne rompit la sévérité de son silence que pour dire :

— Laissez monsieur de Vineuil, il est à son devoir.

Cela causa un malaise. Delaherche emmena le capitaine dans son cabinet, voulut l’installer lui-même sur le canapé ; et Gilberte s’en alla, malgré la leçon, de son air d’oiseau secouant les ailes, gai quand même sous l’orage ; tandis que la servante, à qui l’on avait confié Jean, le conduisait à travers les cours de la fabrique, dans un dédale de couloirs et d’escaliers.

Les Weiss habitaient rue des Voyards ; mais la maison, qui appartenait à Delaherche, communiquait avec la bâtisse monumentale de la rue Maqua. Cette rue des Voyards était alors une des plus étranglées de Sedan, une ruelle étroite, humide, assombrie par le voisinage du rempart qu’elle longeait. Les toitures des hautes façades se touchaient presque, les allées noires semblaient des bouches de cave, surtout dans le bout où se dressait le grand mur du collège. Cependant, Weiss, logé et chauffé, occupant tout le troisième étage, s’y trouvait à l’aise, à proximité de son bureau, pouvant y descendre en pantoufles, sans sortir. Il était un homme heureux, depuis qu’il avait épousé Henriette, si longtemps désirée, lorsqu’il l’avait connue au Chêne, chez son père, le percepteur, ménagère à six ans, remplaçant la mère morte ; tandis que lui, entré à la raffinerie générale presque à titre d’homme de peine, se faisait une instruction, s’élevait à l’emploi de comptable, à force de travail. Encore, pour réaliser son rêve, avait-il fallu la mort du père, puis les fautes graves du frère, à Paris, de ce Maurice, dont la sœur jumelle était un peu la servante, à qui elle s’était sacrifiée toute pour en faire un monsieur. Élevée en cendrillon au logis, sachant au plus lire et écrire, elle venait de vendre la maison, les meubles, sans combler le gouffre des folies du jeune homme, lorsque le bon Weiss était accouru offrir ce qu’il possédait, avec ses bras solides, avec son cœur ; et elle avait accepté de l’épouser, touchée aux larmes de son affection, très sage et très réfléchie, pleine d’estime tendre sinon de passion amoureuse. Maintenant, la fortune leur souriait, Delaherche avait parlé d’associer Weiss à sa maison. Ce serait le bonheur, dès que des enfants seraient venus.

— Attention ! dit la domestique à Jean, l’escalier est raide.

En effet, il butait dans une obscurité devenue profonde, quand une porte, vivement ouverte, éclaira les marches d’un coup de lumière. Et il entendit une voix douce qui disait :

— C’est lui.

— Madame Weiss, cria la domestique, voilà un soldat qui vous demande.

Il y eut un léger rire de contentement, et la voix douce répondit :

— Bon ! bon ! je sais qui c’est.

Puis, comme le caporal, gêné, étouffé, s’arrêtait sur le seuil.

— Entrez, monsieur Jean… Voici deux heures que Maurice est là et que nous vous attendons, oh ! avec bien de l’impatience !

Alors, dans le jour pâle de la pièce, il la vit, d’une ressemblance frappante avec Maurice, de cette extraordinaire ressemblance des jumeaux qui est comme un dédoublement des visages. Pourtant, elle était plus petite, plus mince encore, d’apparence plus frêle, avec sa bouche un peu grande, ses traits menus, sous son admirable chevelure blonde, d’un blond clair d’avoine mûre. Et ce qui la différenciait surtout de lui, c’étaient ses yeux gris, calmes et braves, où revivait toute l’âme héroïque du grand-père, le héros de la Grande Armée. Elle parlait peu, marchait sans bruit, d’une activité si adroite, d’une douceur si riante, qu’on la sentait comme une caresse dans l’air où elle passait.

— Tenez, entrez par ici, monsieur Jean, répéta-t-elle. Tout va être prêt.

Il balbutiait, ne trouvant pas même un remerciement, dans son émotion d’être si fraternellement reçu. D’ailleurs, ses paupières se fermaient, il ne l’apercevait qu’à travers le sommeil invincible dont il était pris, une sorte de brume où elle flottait, vague, détachée de terre. N’était-ce donc qu’une apparition charmante, cette jeune femme secourable, qui lui souriait avec tant de simplicité ? Il lui sembla bien qu’elle touchait sa main, qu’il sentait la sienne, petite et ferme, d’une loyauté de vieil ami.

Et, à partir de ce moment, Jean perdit la conscience nette des choses. On était dans la salle à manger, il y avait du pain et de la viande sur la table ; mais il n’aurait pas eu la force de porter les morceaux à sa bouche. Un homme était là, assis sur une chaise. Puis, il reconnut Weiss, qu’il avait vu à Mulhouse. Mais il ne comprenait pas ce que l’homme disait, d’un air de chagrin, avec des gestes ralentis. Dans un lit de sangle, dressé devant le poêle, Maurice dormait déjà, la face immobile, l’air mort. Et Henriette s’empressait autour d’un divan, sur lequel on avait jeté un matelas ; elle apportait un traversin, un oreiller, des couvertures ; elle mettait, les mains promptes et savantes, des draps blancs, d’admirables draps blancs, d’un blanc de neige.

Ah ! ces draps blancs, ces draps si ardemment convoités, Jean ne voyait plus qu’eux ! Il ne s’était pas déshabillé, il n’avait pas couché dans un lit depuis six semaines. C’était une gourmandise, une impatience d’enfant, une irrésistible passion, à se glisser dans cette blancheur, dans cette fraîcheur, et à s’y perdre. Dès qu’on l’eut laissé seul, il fut tout de suite pieds nus, en chemise, il se coucha, se contenta, avec un grognement de bête heureuse. Le jour pâle du matin entrait par la haute fenêtre ; et, comme, déjà chaviré dans le sommeil, il rouvrait à demi les yeux, il eut encore une apparition d’Henriette, une Henriette plus indécise, immatérielle, qui rentrait sur la pointe des pieds, pour poser près de lui, sur la table, une carafe et un verre oubliés. Elle sembla rester là quelques secondes, à les regarder tous deux, son frère et lui, avec son tranquille sourire, d’une infinie bonté. Puis, elle se dissipa. Et il dormait dans les draps blancs, anéanti.

Des heures, des années coulèrent. Jean et Maurice n’étaient plus, sans un rêve, sans la conscience du petit battement de leurs veines. Dix ans ou dix minutes, le temps avait cessé de compter ; et c’était comme la revanche du corps surmené, se satisfaisant dans la mort de tout leur être. Brusquement, secoués du même sursaut, tous deux s’éveillèrent. Quoi donc ? que se passait-il, depuis combien de temps dormaient-ils ? La même clarté pâle tombait de la haute fenêtre. Ils étaient brisés, les jointures raidies, les membres plus las, la bouche plus amère qu’en se couchant. Heureusement qu’ils ne devaient avoir dormi qu’une heure. Et, sur la même chaise, ils ne s’étonnèrent pas d’apercevoir Weiss, qui semblait attendre leur réveil, dans la même attitude accablée.

— Fichtre ! bégaya Jean, faut pourtant se lever et rejoindre le régiment avant midi.

Il sauta sur le carreau avec un léger cri de douleur, il s’habilla.

— Avant midi, répéta Weiss. Vous savez qu’il est sept heures du soir et que vous dormez depuis douze heures environ.

Sept heures, bon Dieu ! Ce fut un effarement. Jean, déjà tout vêtu, voulait courir, tandis que Maurice, encore au lit, se lamentait de ne pouvoir plus remuer les jambes. Comment retrouver les camarades ? l’armée n’avait-elle pas filé ? Et tous deux se fâchaient, on n’aurait pas dû les laisser dormir si longtemps. Mais Weiss eut un geste de désespérance.

— Pour ce qu’on a fait, mon Dieu ! vous avez aussi bien fait de rester couchés.

Lui, depuis le matin, battait Sedan et les environs. Il venait seulement de rentrer, désolé de l’inaction des troupes, de cette journée du 31, si précieuse, perdue dans une attente inexplicable. Une seule excuse était possible, la fatigue extrême des hommes, leur besoin absolu de repos ; et encore ne comprenait-il pas que la retraite n’eût pas continué, après les quelques heures de sommeil nécessaire.

— Moi, reprit-il, je n’ai pas la prétention de m’y entendre, mais je sens, oui ! Je sens que l’armée est très mal plantée à Sedan… Le 12e corps se trouve à Bazeilles, où l’on s’est un peu battu, ce matin ; le 1er est tout le long de la Givonne, du village de la Moncelle au bois de la Garenne ; tandis que le 7e campe sur le plateau de Floing, et que le 5e, à moitié détruit, s’entasse sous les remparts mêmes, du côté du Château… Et c’est cela qui me fait peur, de les savoir tous rangés ainsi autour de la ville, attendant les Prussiens. J’aurais filé, moi, oh ! Tout de suite, sur Mézières. Je connais le pays, il n’y a pas d’autre ligne de retraite, ou bien on sera culbuté en Belgique… Puis, tenez ! Venez voir quelque chose…

Il avait pris la main de Jean, il l’amenait devant la fenêtre.

— Regardez là-bas, sur la crête des coteaux.

Par-dessus les remparts, par-dessus les constructions voisines, la fenêtre s’ouvrait, au sud de Sedan, sur la vallée de la Meuse. C’était le fleuve se déroulant dans les vastes prairies, c’était Remilly à gauche, Pont-Maugis et Wadelincourt en face, Frénois à droite ; et les coteaux étalaient leurs pentes vertes, d’abord le Liry, ensuite la Marfée et la Croix-Piau, avec leurs grands bois. Sous le jour finissant, l’immense horizon avait une douceur profonde, d’une limpidité de cristal.

— Vous ne voyez pas, là-bas, le long des sommets, ces lignes noires en marche, ces fourmis noires qui défilent ?

Jean écarquillait les yeux, tandis que Maurice, à genoux sur son lit, tendait le cou.

— Ah ! oui, crièrent-ils ensemble. En voici une ligne, en voici une autre, une autre, une autre ! Il y en a partout.

— Eh bien ! Reprit Weiss, ce sont les Prussiens… Depuis ce matin, je les regarde, et il en passe, il en passe toujours ! Ah ! je vous promets que, si nos soldats les attendent, eux se dépêchent d’arriver !… Et tous les habitants de la ville les ont vus comme moi, il n’y a vraiment que les généraux qui ont les yeux bouchés. J’ai causé tout à l’heure avec un général, il a haussé les épaules, il m’a dit que le maréchal de Mac-Mahon était absolument convaincu d’avoir à peine soixante-dix mille hommes devant lui. Dieu veuille qu’il soit bien renseigné !… Mais, regardez-les donc ! La terre en est couverte, elles viennent, elles viennent, les fourmis noires !

À ce moment, Maurice se rejeta dans son lit et éclata en gros sanglots. Henriette, de son air souriant de la veille, entrait. Vivement, elle s’approcha, alarmée.

— Quoi donc ?

Mais lui, la repoussait du geste.

— Non, non ! laisse-moi, abandonne-moi, je ne t’ai jamais fait que du chagrin. Quand je pense que tu te privais de robes, et que j’étais au collège, moi ! Ah ! oui, une instruction dont j’ai profité joliment !… Et puis, j’ai failli déshonorer notre nom, je ne sais pas où je serais à cette heure, si tu ne t’étais saignée aux quatre membres, pour réparer mes sottises.

Elle s’était remise à sourire.

— Vraiment, mon pauvre ami, tu n’as pas le réveil gai… Mais puisque tout cela est effacé, oublié ! Ne fais-tu pas maintenant ton devoir de bon Français ? Depuis que tu t’es engagé, je suis très fière de toi, je t’assure.

Comme pour le prier de venir à son aide, elle s’était tournée vers Jean. Celui-ci la regardait, un peu surpris de la trouver moins belle que la veille, plus mince, plus pâle, à présent qu’il ne la voyait plus au travers de la demi-hallucination de sa fatigue. Ce qui restait frappant, c’était sa ressemblance avec son frère ; et, cependant, toute la différence de leurs natures s’accusait profonde, à cette minute : lui, d’une nervosité de femme, ébranlé par la maladie de l’époque, subissant la crise historique et sociale de la race, capable d’un instant à l’autre des enthousiasmes les plus nobles et des pires découragements ; elle, si chétive, dans son effacement de cendrillon, avec son air résigné de petite ménagère, le front solide, les yeux braves, du bois sacré dont on fait les martyrs.

— Fière de moi ! s’écria Maurice, il n’y a pas de quoi, vraiment ! Voilà un mois que nous fuyons comme des lâches que nous sommes.

— Dame ! dit Jean, avec son bon sens, nous ne sommes pas les seuls, nous faisons ce qu’on nous fait faire.

Mais la crise du jeune homme éclata, plus violente.

— Justement, j’en ai assez !… Est-ce que ce n’est pas à pleurer des larmes de sang, ces défaites continuelles, ces chefs imbéciles, ces soldats qu’on mène stupidement à l’abattoir comme des troupeaux ?… Maintenant, nous voilà au fond d’une impasse. Vous voyez bien que les Prussiens arrivent de toutes parts ; et nous allons être écrasés, l’armée est perdue… Non, non ! je reste ici, je préfère qu’on me fusille comme déserteur… Jean, tu peux partir sans moi. Non ! je n’y retourne pas, je reste ici.

Un nouvel accès de larmes l’avait abattu sur l’oreiller. C’était une détente nerveuse irrésistible, qui emportait tout, une de ces chutes soudaines dans le désespoir, le mépris du monde entier et de lui-même, auxquelles il était si fréquemment sujet. Sa sœur, le connaissant bien, demeurait placide.

— Ce serait très mal, mon bon Maurice, si tu désertais ton poste, au moment du danger.

D’une secousse, il se mit sur son séant.

— Eh bien ! donne-moi mon fusil, je vais me casser la tête, ce sera plus tôt fait.

Puis, le bras tendu, montrant Weiss, immobile et silencieux :

— Tiens ! il n’y a que lui de raisonnable, oui ! lui seul a vu clair… Tu te souviens, Jean, de ce qu’il me disait, devant Mulhouse, il y a un mois ?

— C’est bien vrai, confirma le caporal, monsieur a dit que nous serions battus.

Et la scène s’évoquait, la nuit anxieuse, l’attente pleine d’angoisse, tout le désastre de Frœschwiller passant déjà dans le ciel morne, tandis que Weiss disait ses craintes, l’Allemagne prête, mieux commandée, mieux armée, soulevée par un grand élan de patriotisme, la France effarée, livrée au désordre, attardée et pervertie, n’ayant ni les chefs, ni les hommes, ni les armes nécessaires. Et l’affreuse prédiction se réalisait.

Weiss leva ses mains tremblantes. Sa face de bon chien exprimait une douleur profonde.

— Ah ! je ne triomphe guère, d’avoir eu raison, murmura-t-il. Je suis une bête, mais c’était tellement clair, quand on savait les choses !… Seulement, si l’on est battu, on peut en tuer tout de même, de ces Prussiens de malheur. C’est la consolation, je crois encore que nous allons y rester, et je voudrais qu’il y restât aussi des Prussiens, des tas de Prussiens, tenez ! de quoi couvrir la terre, là-bas !

Il s’était mis debout, il montrait du geste la vallée de la Meuse. Toute une flamme allumait ses gros yeux de myope qui l’avaient empêché de servir.

— Tonnerre de Dieu ! Oui, je me battrais, moi, si j’étais libre… Je ne sais pas si c’est parce qu’ils sont maintenant en maîtres dans mon pays, cette Alsace où les Cosaques avaient déjà fait tant de mal, mais je ne puis penser à eux, les voir en imagination chez nous, dans nos maisons, sans qu’aussitôt une furieuse envie me saisisse d’en saigner une douzaine… Ah ! si je n’avais pas été réformé, si j’étais soldat !

Puis, après un court silence :

— Et, d’ailleurs, qui sait ?

C’était l’espérance, le besoin de croire la victoire toujours possible, même chez les plus désabusés. Et Maurice, honteux déjà de ses larmes, l’écoutait, se raccrochait à ce rêve. En effet, la veille, le bruit n’avait-il pas couru que Bazaine était à Verdun ? La fortune devait bien un miracle à cette France qu’elle avait faite si longtemps glorieuse. Henriette, muette, venait de disparaître ; et, quand elle rentra, elle ne s’étonna point de trouver son frère vêtu, debout, prêt au départ. Elle voulut absolument les voir manger, Jean et lui. Ils durent s’attabler, mais les bouchées les étouffaient, des nausées leur soulevaient le cœur, alourdis encore de leur gros sommeil. En homme de précaution, Jean coupa un pain en deux, en mit une moitié dans le sac de Maurice, l’autre moitié dans le sien. Le jour baissait, il fallait partir. Et Henriette qui s’était arrêtée devant la fenêtre, regardant au loin, sur la Marfée, les troupes prussiennes, les fourmis noires défilant sans cesse, peu à peu perdues au fond de l’ombre croissante, laissa échapper une involontaire plainte.

— Oh ! la guerre, l’atroce guerre !

Du coup, Maurice la plaisanta, prenant sa revanche.

— Quoi donc ? petite sœur, c’est toi qui veux qu’on se batte, et tu injuries la guerre !

Elle se retourna, elle répondit de face, avec sa vaillance :

— C’est vrai, je l’exècre, je la trouve injuste et abominable… Peut-être, simplement, est-ce parce que je suis femme. Ces tueries me révoltent. Pourquoi ne pas s’expliquer et s’entendre ?

Jean, brave garçon, l’approuvait d’un hochement de tête. Rien également ne semblait plus facile, à lui illettré, que de tomber tous d’accord, si l’on s’était donné de bonnes raisons. Mais, repris par sa science, Maurice songeait à la guerre nécessaire, la guerre qui est la vie même, la loi du monde. N’est-ce pas l’homme pitoyable qui a introduit l’idée de justice et de paix, lorsque l’impassible nature n’est qu’un continuel champ de massacre ?

— S’entendre ! s’écria-t-il, oui ! dans des siècles. Si tous les peuples ne formaient plus qu’un peuple, on pourrait concevoir à la rigueur l’avènement de cet âge d’or ; et encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l’humanité ?… J’étais imbécile tout à l’heure, il faut se battre, puisque c’est la loi.

Il souriait à son tour, il répéta le mot de Weiss.

— Et puis, qui sait ?

De nouveau, l’illusion vivace le tenait, tout un besoin d’aveuglement, dans l’exagération maladive de sa sensibilité nerveuse.

— À propos, reprit-il gaiement, et le cousin Gunther ?

— Le cousin Gunther, dit Henriette, mais il appartient à la garde prussienne… Est-ce que la garde est par ici ?

Weiss eut un geste d’ignorance, que les deux soldats imitèrent, ne pouvant répondre, puisque les généraux eux-mêmes ne savaient pas quels ennemis ils avaient devant eux.

— Partons, je vais vous conduire, déclara-t-il. J’ai appris tout à l’heure où campait le 106e.

Alors, il dit à sa femme qu’il ne rentrerait pas, qu’il irait coucher à Bazeilles. Il venait d’acheter là une petite maison, qu’il achevait justement d’installer, pour l’habiter jusqu’aux froids. Elle se trouvait voisine d’une teinturerie, appartenant à M. Delaherche. Et il se montrait inquiet des provisions qu’il avait déjà mises à la cave, un tonneau de vin, deux sacs de pommes de terre, certain, disait-il, que des maraudeurs pilleraient la maison si elle restait vide, tandis qu’il la préserverait sans doute en l’occupant cette nuit-là. Sa femme, pendant qu’il parlait, le regardait fixement.

— Sois tranquille, ajouta-t-il avec un sourire, je n’ai pas d’autre idée que de veiller sur nos quatre meubles. Et je te promets, si le village est attaqué, s’il y a un danger quelconque, de revenir tout de suite.

— Va, dit-elle. Mais reviens, ou je vais te chercher.

À la porte, Henriette embrassa tendrement Maurice. Puis, elle tendit la main à Jean, garda la sienne quelques secondes, dans une étreinte amicale.

— Je vous confie encore mon frère… Oui, il m’a conté combien vous avez été gentil pour lui, et je vous aime beaucoup.

Il fut si troublé, qu’il se contenta de serrer, lui aussi, cette petite main frêle et solide. Et il retrouvait son impression de l’arrivée, cette Henriette aux cheveux d’avoine mûre, si légère, si riante dans son effacement, qu’elle emplissait l’air, autour d’elle, comme d’une caresse.

En bas, ils retombèrent dans le Sedan assombri du matin. Le crépuscule noyait déjà les rues étroites, toute une agitation confuse obstruait le pavé. La plupart des boutiques s’étaient fermées, les maisons semblaient mortes, tandis que, dehors, on s’écrasait. Cependant, sans trop de peine, ils avaient atteint la place de l’Hôtel-de-Ville, lorsqu’ils firent la rencontre de Delaherche, flânant là, en curieux. Tout de suite, il s’exclama, parut enchanté de reconnaître Maurice, raconta qu’il venait justement de reconduire le capitaine Beaudoin, du côté de Floing, où était le régiment ; et son habituelle satisfaction augmenta encore, lorsqu’il sut que Weiss allait coucher à Bazeilles ; car lui-même, comme il le disait à l’instant au capitaine, avait résolu de passer également la nuit à sa teinturerie, pour voir.

— Weiss, nous partirons ensemble… Mais, en attendant, allons donc jusqu’à la Sous-Préfecture, nous apercevrons peut-être l’empereur.

Depuis qu’il avait failli lui parler, à la ferme de Baybel, il ne se préoccupait que de Napoléon III ; et il finit par entraîner les deux soldats eux-mêmes. Quelques groupes seulement stationnaient, en chuchotant, sur la place de la Sous-Préfecture ; tandis que, de temps à autre, des officiers se précipitaient, effarés. Une ombre mélancolique décolorait déjà les arbres, on entendait le gros bruit de la Meuse, coulant à droite, au pied des maisons. Et, dans la foule, on racontait comment l’empereur, qui s’était décidé avec peine à quitter Carignan, la veille, vers onze heures du soir, avait absolument refusé de pousser jusqu’à Mézières, pour rester au danger et ne pas démoraliser les troupes. D’autres disaient qu’il n’était plus là, qu’il avait fui, laissant, en guise de mannequin, un de ses lieutenants, vêtu de son uniforme, et dont une ressemblance frappante abusait l’armée. D’autres donnaient leur parole d’honneur qu’ils avaient vu entrer, dans le jardin de la Sous-Préfecture, des voitures chargées du trésor impérial, cent millions en or, en pièces de vingt francs neuves. Ce n’était, à la vérité, que le matériel de la maison de l’empereur, le char à bancs, les deux calèches, les douze fourgons, dont le passage avait révolutionné les villages, Courcelles, le Chêne, Raucourt, grandissant dans les imaginations, devenant une queue immense dont l’encombrement arrêtait l’armée, et qui venaient enfin d’échouer là, maudits et honteux, cachés à tous les regards derrière les lilas du sous-préfet.

Près de Delaherche, qui se haussait, examinant les fenêtres du rez-de-chaussée, une vieille femme, quelque pauvre journalière du voisinage, à la taille déviée, aux mains tordues, mangées par le travail, mâchonnait entre ses dents :

— Un empereur… je voudrais pourtant bien en voir un… oui, pour voir…

Brusquement, Delaherche s’exclama, en saisissant le bras de Maurice.

— Tenez ! c’est lui… Là, regardez, à la fenêtre de gauche… Oh ! je ne me trompe pas, je l’ai vu hier de très près, je le reconnais bien… Il a soulevé le rideau, oui, cette figure pâle, contre la vitre.

La vieille femme, qui avait entendu, restait béante. C’était, en effet, contre la vitre, une apparition de face cadavéreuse, les yeux éteints, les traits décomposés, les moustaches blêmies, dans cette angoisse dernière. Et la vieille, stupéfaite, tourna tout de suite le dos, s’en alla, avec un geste d’immense dédain.

— Ça, un empereur ! en voilà une bête !

Un zouave était là, un de ces soldats débandés qui ne se pressaient pas de rallier leurs corps. Il agitait son chassepot, jurant, crachant des menaces ; et il dit à un camarade :

— Attends, que je lui foute une balle dans la tête !

Delaherche, indigné, intervint. Mais, déjà, l’empereur avait disparu. Le gros bruit de la Meuse continuait, une plainte d’infinie tristesse semblait avoir passé dans l’ombre croissante. D’autres clameurs éparses grondaient au loin. Était-ce le : Marche ! marche ! L’ordre terrible crié de Paris, qui avait poussé cet homme d’étape en étape, traînant par les chemins de la défaite l’ironie de son impériale escorte, acculé maintenant à l’effroyable désastre qu’il prévoyait et qu’il était venu chercher ? Que de braves gens allaient mourir par sa faute, et quel bouleversement de tout l’être, chez ce malade, ce rêveur sentimental, silencieux dans la morne attente de la destinée !

Weiss et Delaherche accompagnèrent les deux soldats jusqu’au plateau de Floing.

— Adieu ! dit Maurice, en embrassant son beau-frère.

— Non, non ! au revoir, que diable ! s’écria gaiement le fabricant.

Jean, tout de suite, avec son flair, trouva le 106e, dont les tentes s’alignaient sur la pente du plateau, derrière le cimetière. La nuit était presque tombée ; mais on distinguait encore, par grandes masses, l’amas sombre des toitures de la ville, puis, au delà, Balan et Bazeilles, dans les prairies qui se déroulaient jusqu’à la ligne des coteaux, de Remilly à Frénois ; tandis que, sur la gauche, s’étendait la tache noire du bois de la Garenne, et que, sur la droite, en bas, luisait le large ruban pâle de la Meuse. Un instant, Maurice regarda cet immense horizon s’anéantir dans les ténèbres.

— Ah ! voici le caporal ! dit Chouteau. Est-ce qu’il revient de la distribution ?

Il y eut une rumeur. Toute la journée, des hommes s’étaient ralliés, les uns seuls, les autres par petits groupes, dans une telle bousculade, que les chefs avaient renoncé même à demander des explications. Ils fermaient les yeux, heureux encore d’accepter ceux qui voulaient bien revenir.

Le capitaine Beaudoin, d’ailleurs, arrivait à peine, et le lieutenant Rochas n’avait ramené que vers deux heures la compagnie débandée, réduite des deux tiers. Maintenant, elle se retrouvait à peu près au complet. Quelques soldats étaient ivres, d’autres restaient à jeun, n’ayant pu se procurer un morceau de pain ; et les distributions, une fois de plus, venaient de manquer. Loubet, pourtant, s’était ingénié à faire cuire des choux, arrachés dans un jardin du voisinage ; mais il n’avait ni sel ni graisse, les estomacs continuaient à crier famine.

— Voyons, mon caporal, vous qui êtes un malin ! répétait Chouteau goguenard. Oh ! Ce n’est pas pour moi, j’ai très bien déjeuné avec Loubet, chez une dame.

Des faces anxieuses se tournaient vers Jean, l’escouade l’avait attendu, Lapoulle et Pache surtout, malchanceux, n’ayant rien attrapé, comptant sur lui, qui aurait tiré de la farine des pierres, comme ils disaient. Et Jean, apitoyé, la conscience bourrelée d’avoir abandonné ses hommes, leur partagea la moitié de pain qu’il avait dans son sac.

— Nom de Dieu ! Nom de Dieu ! répéta Lapoulle dévorant, ne trouvant pas d’autre mot, dans le grognement de sa satisfaction, tandis que Pache disait tout bas un Pater et un Ave, pour être certain que le ciel, le lendemain, lui enverrait encore sa nourriture.

Le clairon Gaude venait de sonner l’appel, à toute fanfare. Mais il n’y eut point de retraite, le camp tout de suite tomba dans un grand silence. Et ce fut, lorsqu’il eut constaté que sa demi-section était au complet, que le sergent Sapin, avec sa mince figure maladive et son nez pincé, dit doucement :

— Demain soir, il en manquera.

Puis, comme Jean le regardait, il ajouta avec une tranquille certitude, les yeux au loin dans l’ombre :

— Oh ! moi, demain, je serai tué.

Il était neuf heures, la nuit menaçait d’être glaciale, car des brumes étaient montées de la Meuse, cachant les étoiles. Et Maurice, couché près de Jean, au pied d’une haie, frissonna, en disant qu’on ferait bien d’aller s’allonger sous la tente. Mais, brisés, plus courbaturés encore, depuis le repos qu’ils avaient pris, ni l’un ni l’autre ne pouvait dormir. À côté d’eux, ils enviaient le lieutenant Rochas, qui, dédaigneux de tout abri, simplement enveloppé d’une couverture, ronflait en héros, sur la terre humide. Longtemps, ensuite, ils s’intéressèrent à la petite flamme d’une bougie, qui brûlait dans une grande tente, où veillaient le colonel et quelques officiers. Toute la soirée, M. de Vineuil avait paru très inquiet de ne pas recevoir d’ordre, pour le lendemain matin. Il sentait son régiment en l’air, trop en avant, bien qu’il eût reculé déjà, abandonnant le poste avancé, occupé le matin. Le général Bourgain-Desfeuilles n’avait pas paru, malade, disait-on, couché à l’hôtel de la Croix d’Or ; et le colonel dut se décider à lui envoyer un officier, pour l’avertir que la nouvelle position paraissait dangereuse, dans l’éparpillement du 7e corps, forcé de défendre une ligne trop étendue, de la boucle de la Meuse au bois de la Garenne. Certainement, dès le jour, la bataille serait livrée. On n’avait plus devant soi que sept ou huit heures de ce grand calme noir. Maurice fut tout étonné, comme la petite clarté s’éteignait dans la tente du colonel, de voir le capitaine Beaudoin passer près de lui, le long de la haie, d’un pas furtif, et disparaître vers Sedan.

De plus en plus, la nuit s’épaississait, les grandes vapeurs, montées du fleuve, l’obscurcissaient toute d’un morne brouillard.

— Dors-tu, Jean ?

Jean dormait, et Maurice resta seul. L’idée d’aller rejoindre Lapoulle et les autres, sous la tente, lui causait une lassitude. Il écoutait leurs ronflements répondre à ceux de Rochas, il les jalousait. Peut-être que, si les grands capitaines dorment bien, la veille d’une bataille, c’est simplement qu’ils sont fatigués. Du camp immense, noyé de ténèbres, il n’entendait s’exhaler que cette grosse haleine du sommeil, un souffle énorme et doux. Plus rien n’était, il savait seulement que le 5e corps devait camper par là, sous les remparts, que le 1er s’étendait du bois de la Garenne au village de la Moncelle, tandis que le 12e, de l’autre côté de la ville, occupait Bazeilles ; et tout dormait, la lente palpitation venait des premières aux dernières tentes, du fond vague de l’ombre, à plus d’une lieue. Puis, au delà, c’était un autre inconnu, dont les bruits lui parvenaient aussi par moments, si lointains, si légers, qu’il aurait pu croire à un simple bourdonnement de ses oreilles : galop perdu de cavalerie, roulement affaibli de canons, surtout marche pesante d’hommes, le défilé sur les hauteurs de la noire fourmilière humaine, cet envahissement, cet enveloppement que la nuit elle-même n’avait pu arrêter. Et, là-bas, n’étaient-ce pas encore des feux brusques qui s’éteignaient, des voix éparses jetant des cris, toute une angoisse grandissant, emplissant cette nuit dernière, dans l’attente épouvantée du jour ?

Maurice, d’une main tâtonnante, avait pris la main de Jean. Alors, seulement, rassuré, il s’endormit. Il n’y eut, au loin, plus qu’un clocher de Sedan, dont les heures tombèrent une à une.

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