La Débâcle/Partie 2/Chapitre III

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 252-275).


III


Henriette ne put dormir de la nuit. La pensée de savoir son mari à Bazeilles, si près des lignes allemandes, la tourmentait. Vainement, elle se répétait sa promesse de revenir au premier danger ; et, à chaque instant, elle tendait l’oreille, croyant l’entendre. Vers dix heures, au moment de se mettre au lit, elle ouvrit la fenêtre, s’accouda, s’oublia.

La nuit était très sombre, à peine distinguait-elle, en bas, le pavé de la rue des Voyards, un étroit couloir obscur, étranglé entre les vieilles maisons. Au loin, du côté du collège, il n’y avait que l’étoile fumeuse d’un réverbère. Et il montait de là un souffle salpêtré de cave, le miaulement d’un chat en colère, des pas lourds de soldat égaré. Puis, dans Sedan entier, derrière elle, c’étaient des bruits inaccoutumés, des galops brusques, des grondements continus, qui passaient comme des frissons de mort. Elle écoutait, son cœur battait à grands coups, et elle ne reconnaissait toujours point le pas de son mari, au détour de la rue.

Des heures s’écoulèrent, elle s’inquiétait maintenant des lointaines lueurs aperçues dans la campagne, par-dessus les remparts. Il faisait si sombre, qu’elle tâchait de reconstituer les lieux. En bas, cette grande nappe pâle, c’étaient bien les prairies inondées. Alors, quel était donc ce feu, qu’elle avait vu briller et s’éteindre, là-haut, sans doute sur la Marfée ? Et, de toutes parts, il en flambait d’autres, à Pont-Maugis, à Noyers, à Frénois, des feux mystérieux qui vacillaient comme au-dessus d’une multitude innombrable, pullulant dans l’ombre. Puis, davantage encore, des rumeurs extraordinaires la faisaient tressaillir, le piétinement d’un peuple en marche, des souffles de bêtes, des chocs d’armes, toute une chevauchée au fond de ces ténèbres d’enfer. Brusquement, éclata un coup de canon, un seul, formidable, effrayant dans l’absolu silence qui suivit. Elle en eut le sang glacé. Qu’était-ce donc ? Un signal sans doute, la réussite de quelque mouvement, l’annonce qu’ils étaient prêts, là-bas, et que le soleil pouvait paraître.

Vers deux heures, tout habillée, Henriette vint se jeter sur son lit, en négligeant même de fermer la fenêtre. La fatigue, l’anxiété l’écrasaient. Qu’avait-elle, à grelotter ainsi de fièvre, elle si calme d’habitude, marchant d’un pas si léger, qu’on ne l’entendait pas vivre ? Et elle sommeilla péniblement, engourdie, avec la sensation persistante du malheur qui pesait dans le ciel noir. Tout d’un coup, au fond de son mauvais sommeil, le canon recommença, des détonations sourdes, lointaines ; et il ne cessait plus, régulier, entêté. Frissonnante, elle se mit sur son séant. Où était-elle donc ? Elle ne reconnaissait plus, elle ne voyait plus la chambre, qu’une épaisse fumée semblait emplir. Puis, elle comprit : des brouillards, qui s’étaient levés du fleuve voisin, avaient dû envahir la pièce. Dehors, le canon redoublait. Elle sauta du lit, elle courut à la fenêtre, pour écouter.

Quatre heures sonnaient à un clocher de Sedan. Le petit jour pointait, louche et sale dans la brume roussâtre. Impossible de rien voir, elle ne distinguait même plus les bâtiments du collège, à quelques mètres. Où tirait-on, mon Dieu ? Sa première pensée fut pour son frère Maurice, car les coups étaient si assourdis, qu’ils lui semblaient venir du nord, par-dessus la ville. Puis, elle n’en put douter, on tirait là, devant elle, et elle trembla pour son mari. C’était à Bazeilles, certainement. Pourtant, elle se rassura pendant quelques minutes, les détonations lui paraissaient être, par moments, à sa droite. On se battait peut-être à Donchery, dont elle savait qu’on n’avait pu faire sauter le pont. Et ensuite la plus cruelle indécision s’empara d’elle : était-ce à Donchery, était-ce à Bazeilles ? Il devenait impossible de s’en rendre compte, dans le bourdonnement qui lui emplissait la tête. Bientôt, son tourment fut tel, qu’elle se sentit incapable de rester là davantage, à attendre. Elle frémissait d’un besoin immédiat de savoir, elle jeta un châle sur ses épaules et sortit, allant aux nouvelles.

En bas, dans la rue des Voyards, Henriette eut une courte hésitation, tellement la ville lui sembla noire encore, sous le brouillard opaque qui la noyait. Le petit jour n’était point descendu jusqu’au pavé humide, entre les vieilles façades enfumées. Rue au Beurre, au fond d’un cabaret borgne, où clignotait une chandelle, elle n’aperçut que deux turcos ivres, avec une fille. Il lui fallut tourner dans la rue Maqua, pour trouver quelque animation : des soldats furtifs dont les ombres filaient le long des trottoirs, des lâches peut-être, en quête d’un abri ; un grand cuirassier perdu, lancé à la recherche de son capitaine, frappant furieusement aux portes ; tout un flot de bourgeois qui suaient la peur de s’être attardés et qui se décidaient à s’empiler dans une carriole, pour voir s’il ne serait pas temps encore de gagner Bouillon, en Belgique, où la moitié de Sedan émigrait depuis deux jours. Instinctivement, elle se dirigeait vers la Sous-Préfecture, certaine d’y être renseignée ; et l’idée lui vint de couper par les ruelles, désireuse d’éviter toute rencontre. Mais, rue du Four et rue des Laboureurs, elle ne put passer : des canons s’y trouvaient, une file sans fin de pièces, de caissons, de prolonges, qu’on avait dû parquer dès la veille dans ce recoin, et qui semblait y avoir été oubliée. Pas un homme même ne les gardait. Cela lui fit froid au cœur, toute cette artillerie inutile et morne, dormant d’un sommeil d’abandon au fond de ces ruelles désertes. Alors, elle dut revenir, par la place du Collège, vers la Grande-Rue, où, devant l’hôtel de l’Europe, des ordonnances tenaient en main des chevaux, en attendant des officiers supérieurs, dont les voix hautes s’élevaient dans la salle à manger, violemment éclairée. Place du Rivage et place Turenne, il y avait plus de monde encore, des groupes d’habitants inquiets, des femmes, des enfants mêlés à de la troupe débandée, effarée ; et, là, elle vit un général sortir en jurant de l’hôtel de la Croix d’Or, puis galoper rageusement, au risque de tout écraser. Un instant, elle parut vouloir entrer à l’Hôtel de Ville ; enfin, elle prit la rue du Pont-de-Meuse, pour pousser jusqu’à la Sous-Préfecture.

Et jamais Sedan ne lui avait fait cette impression de ville tragique, ainsi vu, sous le petit jour sale, noyé de brouillard. Les maisons semblaient mortes ; beaucoup, depuis deux jours, se trouvaient abandonnées et vides ; les autres restaient hermétiquement closes, dans l’insomnie peureuse qu’on y sentait. C’était tout un matin grelottant, avec ces rues à demi désertes encore, seulement peuplées d’ombres anxieuses, traversées de brusques départs, au milieu du ramas louche qui traînait déjà de la veille. Le jour allait grandir et la ville s’encombrer, submergée sous le désastre. Il était cinq heures et demie, on entendait à peine le bruit du canon, assourdi entre les hautes façades noires.

À la Sous-Préfecture, Henriette connaissait la fille de la concierge, Rose, une petite blonde, l’air délicat et joli, qui travaillait à la fabrique Delaherche. Tout de suite, elle entra dans la loge. La mère n’était pas là, mais Rose l’accueillit avec sa gentillesse.

— Oh ! Ma chère dame, nous ne tenons plus debout. Maman vient d’aller se reposer un peu. Pensez donc ! La nuit entière, il a fallu être sur pied, avec ces allées et venues continuelles.

Et, sans attendre d’être questionnée, elle en disait, elle en disait, enfiévrée de tout ce qu’elle voyait d’extraordinaire depuis la veille.

— Le maréchal, lui, a bien dormi. Mais c’est ce pauvre empereur ! Non, vous ne pouvez pas savoir ce qu’il souffre !… Imaginez-vous qu’hier soir j’étais montée pour aider à donner du linge. Alors, voilà qu’en passant dans la pièce qui touche au cabinet de toilette, j’ai entendu des gémissements, oh ! des gémissements, comme si quelqu’un était en train de mourir. Et je suis restée tremblante, le cœur glacé, en comprenant que c’était l’empereur… Il paraît qu’il a une maladie affreuse qui le force à crier ainsi. Quand il y a du monde, il se retient ; mais, dès qu’il est seul, c’est plus fort que sa volonté, il crie, il se plaint, à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

— Où se bat-on depuis ce matin, le savez-vous ? demanda Henriette, en tâchant de l’interrompre.

Rose, d’un geste, écarta la question ; et elle continua :

— Alors, vous comprenez, j’ai voulu savoir, je suis remontée quatre ou cinq fois cette nuit, j’ai collé mon oreille à la cloison… Il se plaignait toujours, il n’a pas cessé de se plaindre, sans pouvoir fermer l’œil un instant, j’en suis bien sûre… Hein ? c’est terrible, de souffrir de la sorte, avec les tracas qu’il doit avoir dans la tête ! car il y a un gâchis, une bousculade ! Ma parole, ils ont tous l’air d’être fous ! Et toujours du monde nouveau qui arrive, et les portes qui battent, et des gens qui se fâchent, et d’autres qui pleurent, et un vrai pillage dans la maison en l’air, des officiers buvant aux bouteilles, couchant dans les lits avec leurs bottes !… Tenez ! C’est encore l’empereur qui est le plus gentil et qui tient le moins de place, dans le coin où il se cache pour crier.

Puis, comme Henriette répétait sa question :

— Où l’on se bat ? c’est à Bazeilles qu’on se bat depuis ce matin !… Un soldat à cheval est venu le dire au maréchal, qui tout de suite s’est rendu chez l’empereur, pour l’avertir… Voici dix minutes déjà que le maréchal est parti, et je crois bien que l’empereur va le rejoindre, car on l’habille, là-haut… Je viens de voir à l’instant qu’on le peignait et qu’on le bichonnait, avec toutes sortes d’histoires sur la figure.

Mais Henriette, sachant enfin ce qu’elle désirait, se sauva.

— Merci, Rose. Je suis pressée.

Et la jeune fille l’accompagna jusqu’à la rue, complaisante, lui jetant encore :

— Toute à votre service, Madame Weiss. Je sais bien qu’avec vous, on peut tout dire.

Vivement, Henriette retourna chez elle, rue des Voyards. Elle était convaincue de trouver son mari rentré ; et même elle pensa qu’en ne la voyant pas au logis, il devait être très inquiet, ce qui lui fit encore hâter le pas. Comme elle approchait de la maison, elle leva la tête, croyant l’apercevoir là-haut, penché à la fenêtre, en train de guetter son retour. Mais la fenêtre, toujours grande ouverte, était vide. Et, lorsqu’elle fut montée, qu’elle eut donné un coup d’œil dans les trois pièces, elle resta saisie, serrée au cœur, de n’y retrouver que le brouillard glacial, dans l’ébranlement continu du canon. Là-bas, on tirait toujours. Elle se remit un instant à la fenêtre. Maintenant, renseignée, bien que le mur des brumes matinales restât impénétrable, elle se rendait parfaitement compte de la lutte engagée à Bazeilles, le craquement des mitrailleuses, les volées fracassantes des batteries françaises répondant aux volées lointaines des batteries allemandes. On aurait dit que les détonations se rapprochaient, la bataille s’aggravait de minute en minute.

Pourquoi Weiss ne revenait-il pas ? Il avait si formellement promis de rentrer, à la première attaque ! Et l’inquiétude d’Henriette croissait, elle s’imaginait des obstacles, la route coupée, les obus rendant déjà la retraite trop dangereuse. Peut-être même était-il arrivé un malheur. Elle en écartait la pensée, trouvant dans l’espoir un ferme soutien d’action. Puis, elle forma un instant le projet d’aller là-bas, de partir à la rencontre de son mari. Des incertitudes la retinrent : peut-être se croiseraient-ils ; et que deviendrait-elle, si elle le manquait ? Et quel serait son tourment, à lui, s’il rentrait sans la trouver ? Du reste, la témérité d’une visite à Bazeilles en ce moment lui apparaissait naturelle, sans héroïsme déplacé, rentrant dans son rôle de femme active, faisant en silence ce que nécessitait la bonne tenue de son ménage. Où son mari était, elle devait être, simplement.

Mais elle eut un brusque geste, elle dit tout haut, en quittant la fenêtre :

— Et Monsieur Delaherche… Je vais voir…

Elle venait de songer que le fabricant de drap, lui aussi, avait couché à Bazeilles, et que, s’il était rentré, elle aurait par lui des nouvelles. Promptement, elle redescendit. Au lieu de sortir par la rue des Voyards, elle traversa l’étroite cour de la maison, elle prit le passage qui conduisait aux vastes bâtiments de la fabrique, dont la monumentale façade donnait sur la rue Maqua. Comme elle débouchait dans l’ancien jardin central, pavé maintenant, n’ayant gardé qu’une pelouse entourée d’arbres superbes, des ormes géants du dernier siècle, elle fut d’abord étonnée d’apercevoir, devant la porte fermée d’une remise, un factionnaire qui montait la garde ; puis, elle se souvint, elle avait su la veille que le trésor du 7e corps était déposé là ; et cela lui fit un singulier effet, tout cet or, des millions à ce qu’on disait, caché dans cette remise, pendant qu’on se tuait déjà, à l’entour. Mais, au moment où elle prenait l’escalier de service pour monter à la chambre de Gilberte, une autre surprise l’arrêta, une rencontre si imprévue, qu’elle en redescendit les trois marches déjà gravies, ne sachant plus si elle oserait aller frapper là-haut. Un soldat, un capitaine venait de passer devant elle, d’une légèreté d’apparition, aussitôt évanoui ; et elle avait eu pourtant le temps de le reconnaître, l’ayant vu à Charleville, chez Gilberte, lorsque celle-ci n’était encore que Madame Maginot. Elle fit quelques pas dans la cour, leva les yeux sur les deux hautes fenêtres de la chambre à coucher, dont les persiennes restaient closes. Puis, elle se décida, elle monta quand même.

Au premier étage, elle comptait frapper à la porte du cabinet de toilette, en petite amie d’enfance, en intime qui venait parfois causer ainsi le matin. Mais cette porte, mal fermée dans une hâte de départ, était restée entr’ouverte. Elle n’eut qu’à la pousser, elle se trouva dans le cabinet, puis dans la chambre. C’était une chambre à très haut plafond, d’où tombaient d’amples rideaux de velours rouge, qui enveloppaient le grand lit tout entier. Et pas un bruit, le silence moite d’une nuit heureuse, rien qu’une respiration calme, à peine distincte, dans un vague parfum de lilas évaporé.

— Gilberte ! appela doucement Henriette.

La jeune femme s’était tout de suite rendormie ; et, sous le faible jour qui pénétrait entre les rideaux rouges des fenêtres, elle avait sa jolie tête ronde, roulée de l’oreiller, appuyée sur l’un de ses bras nus, au milieu de son admirable chevelure noire défaite.

— Gilberte !

Elle s’agita, s’étira, sans ouvrir les paupières.

— Oui, adieu… Oh ! je vous en prie…

Ensuite, soulevant la tête, reconnaissant Henriette :

— Tiens ! c’est toi… Quelle heure est-il donc ?

Quand elle sut que six heures sonnaient, elle éprouva une gêne, plaisantant pour la cacher, disant que ce n’était pas une heure à venir réveiller les gens. Puis, à la première question sur son mari :

— Mais il n’est pas rentré, il ne rentrera que vers neuf heures, je pense… Pourquoi veux-tu qu’il rentre sitôt ?

Henriette, en la voyant souriante, dans son engourdissement de sommeil heureux, dut insister.

— Je te dis qu’on se bat à Bazeilles depuis le petit jour, et comme je suis très inquiète de mon mari…

— Oh ! ma chère, s’écria Gilberte, tu as bien tort… Le mien est si prudent, qu’il serait depuis longtemps ici, s’il y avait le moindre danger… Tant que tu ne le verras pas, va ! tu peux être tranquille.

Cette réflexion frappa beaucoup Henriette. En effet, Delaherche n’était pas un homme à s’exposer inutilement. Elle en fut toute rassurée, elle alla tirer les rideaux, rabattre les persiennes ; et la chambre s’éclaira de la grande lumière rousse du ciel, où le soleil commençait à percer et à dorer le brouillard. Une des fenêtres était restée entr’ouverte, on entendait maintenant le canon, dans cette grande pièce tiède, si close et si étouffée tout à l’heure.

Gilberte, soulevée à demi, un coude dans l’oreiller, regardait le ciel, de ses jolis yeux clairs.

— Alors, on se bat, murmura-t-elle.

Sa chemise avait glissé, une de ses épaules était nue, d’une chair rose et fine, sous les mèches éparses de la noire chevelure ; tandis qu’une odeur pénétrante, une odeur d’amour s’exhalait de son réveil.

— On se bat si matin, mon Dieu ! Que c’est ridicule, de se battre !

Mais les regards d’Henriette venaient de tomber sur une paire de gants d’ordonnance, des gants d’homme oubliés sur un guéridon ; et elle n’avait pu retenir un mouvement. Alors, Gilberte rougit beaucoup, l’attira au bord du lit, d’un geste confus et câlin. Puis, se cachant la face contre son épaule :

— Oui, j’ai bien senti que tu savais, que tu l’avais vu… Chérie, il ne faut pas me juger sévèrement. C’est un ami ancien, je t’avais avoué ma faiblesse, à Charleville, autrefois, tu te souviens…

Elle baissa encore la voix, continua avec un attendrissement où il y avait comme un petit rire :

— Hier, il m’a tant suppliée, quand je l’ai revu… Songe donc, il se bat ce matin, on va le tuer peut-être… Est-ce que je pouvais refuser ?

Et cela était héroïque et charmant, dans sa gaieté attendrie, ce dernier cadeau de plaisir, cette nuit heureuse donnée à la veille d’une bataille. C’était de cela dont elle souriait, malgré sa confusion, avec son étourderie d’oiseau. Jamais elle n’aurait eu le cœur de fermer sa porte, puisque toutes les circonstances facilitaient le rendez-vous.

— Est-ce que tu me condamnes ?

Henriette l’avait écoutée, très grave. Ces choses la surprenaient, car elle ne les comprenait pas. Sans doute, elle était autre. Depuis le matin, son cœur était avec son mari, avec son frère, là-bas, sous les balles. Comment pouvait-on dormir si paisible, s’égayer de cet air amoureux, quand les êtres aimés se trouvaient en péril ?

— Mais ton mari, ma chère, et ce garçon lui-même, est-ce que cela ne te retourne pas le cœur, de ne pas être avec eux ?… Tu ne songes donc pas qu’on peut te les rapporter d’une minute à l’autre, la tête cassée ?

Vivement, de son adorable bras nu, Gilberte écarta l’affreuse image.

— Oh ! mon Dieu ! qu’est-ce que tu me dis là ? Es-tu mauvaise, de me gâter ainsi la matinée !… Non, non, je ne veux pas y songer, c’est trop triste !

Et, malgré elle, Henriette sourit à son tour. Elle se rappelait leur enfance, lorsque le père de Gilberte, le commandant de Vineuil, nommé directeur des douanes à Charleville, à la suite de ses blessures, avait envoyé sa fille dans une ferme, près du Chêne-Populeux, inquiet de l’entendre tousser, hanté par la mort de sa femme, que la phtisie venait d’emporter toute jeune. La fillette n’avait que neuf ans, et déjà elle était d’une coquetterie turbulente, elle jouait la comédie, voulait toujours faire la reine, drapée dans tous les chiffons qu’elle trouvait, gardant le papier d’argent du chocolat pour s’en fabriquer des bracelets et des couronnes. Plus tard, elle était restée la même, lorsque, à vingt ans, elle avait épousé l’inspecteur des forêts Maginot. Mézières, resserré entre ses remparts, lui déplaisait, et elle continuait d’habiter Charleville, dont elle aimait la vie large, égayée de fêtes. Son père n’était plus, elle jouissait d’une liberté entière, avec un mari commode, dont la nullité la laissait sans remords. La malignité provinciale lui avait alors prêté beaucoup d’amants, mais elle ne s’était réellement oubliée qu’avec le capitaine Beaudoin, dans le flot d’uniformes où elle vivait, grâce aux anciennes relations de son père et à sa parenté avec le colonel de Vineuil. Elle était sans méchanceté perverse, adorant simplement le plaisir ; et il semblait bien certain qu’en prenant un amant, elle avait cédé à son irrésistible besoin d’être belle et gaie.

— C’est très mal d’avoir renoué, dit enfin Henriette de son air sérieux.

Déjà, Gilberte lui fermait la bouche, d’un de ses jolis gestes caressants.

— Oh ! chérie, puisque je ne pouvais pas faire autrement et que c’était pour une seule fois… Tu le sais, j’aimerais mieux mourir, maintenant, que de tromper mon nouveau mari.

Ni l’une ni l’autre ne parlèrent plus, serrées dans une affectueuse étreinte, si profondément dissemblables pourtant. Elles entendaient les battements de leurs cœurs, elles auraient pu en comprendre la langue différente, l’une toute à sa joie, se dépensant, se partageant, l’autre enfoncée dans un dévouement unique, du grand héroïsme muet des âmes fortes.

— C’est vrai qu’on se bat ! finit par s’écrier Gilberte. Il faut que je m’habille bien vite.

Depuis que régnait le silence, en effet, le bruit des détonations semblait grandir. Et elle sauta du lit, elle se fit aider, sans vouloir appeler la femme de chambre, se chaussant, passant tout de suite une robe, pour être prête à recevoir et à descendre, s’il le fallait. Comme elle achevait rapidement de se coiffer, on frappa, et elle courut ouvrir, en reconnaissant la voix de la vieille madame Delaherche.

— Mais parfaitement, chère mère, vous pouvez entrer. Avec son étourderie habituelle, elle l’introduisit, sans remarquer que les gants d’ordonnance étaient là encore, sur le guéridon. Vainement, Henriette se précipita pour les saisir et les jeter derrière un fauteuil. Madame Delaherche avait dû les voir, car elle demeura quelques secondes suffoquée, comme si elle ne pouvait reprendre haleine. Elle eut un involontaire regard autour de la chambre, s’arrêta au lit drapé de rouge, resté grand ouvert, dans son désordre.

— Alors, c’est madame Weiss qui est montée vous réveiller… Vous avez pu dormir, ma fille…

Évidemment, elle n’était pas venue pour dire cela. Ah ! ce mariage que son fils avait voulu faire contre son gré, dans la crise de la cinquantaine, après vingt ans d’un ménage glacé avec une femme maussade et maigre, lui si raisonnable jusque-là, tout emporté maintenant d’un désir de jeunesse pour cette jolie veuve, si légère et si gaie ! Elle s’était bien promis de veiller sur le présent, et voilà le passé qui revenait ! Mais devait-elle parler ? Elle ne vivait plus que comme un blâme muet dans la maison, elle se tenait toujours enfermée dans sa chambre, d’une grande rigidité de dévotion. Cette fois pourtant, l’injure était si grave, qu’elle résolut de prévenir son fils.

Gilberte, rougissante, répondait :

— Oui, j’ai eu tout de même quelques heures de bon sommeil… Vous savez que Jules n’est pas rentré…

D’un geste, madame Delaherche l’interrompit. Depuis que le canon tonnait, elle s’inquiétait, guettait le retour de son fils. Mais c’était une mère héroïque. Et elle se ressouvint de ce qu’elle était montée faire.

— Votre oncle, le colonel, nous envoie le major Bouroche, avec un billet écrit au crayon, pour nous demander si nous ne pourrions pas laisser installer ici une ambulance… Il sait que nous avons de la place, dans la fabrique, et j’ai déjà mis la cour et le séchoir à la disposition de ces messieurs… seulement, vous devriez descendre.

— Oh ! tout de suite, tout de suite ! dit Henriette, qui se rapprocha. Nous allons aider.

Gilberte elle-même se montra très émue, très passionnée pour ce rôle nouveau d’infirmière. Elle prit à peine le temps de nouer sur ses cheveux une dentelle ; et les trois femmes descendirent. En bas, comme elles arrivaient sous le vaste porche, elles virent un rassemblement dans la rue, par la porte ouverte à deux battants. Une voiture basse arrivait lentement, une sorte de carriole, attelée d’un seul cheval, qu’un lieutenant de zouaves conduisait par la bride. Et elles crurent que c’était un premier blessé qu’on leur amenait.

— Oui, oui ! c’est ici, entrez !

Mais on les détrompa. Le blessé qui se trouvait couché au fond de la carriole, était le maréchal de Mac-Mahon, la fesse gauche à demi emportée, et que l’on ramenait à la Sous-Préfecture, après lui avoir fait un premier pansement, dans une petite maison de jardinier. Il était nu-tête, à moitié dévêtu, les broderies d’or de son uniforme salies de poussière et de sang. Sans parler, il avait levé la tête, il regardait, d’un air vague. Puis, ayant aperçu les trois femmes, saisies, les mains jointes devant ce grand malheur qui passait, l’armée tout entière frappée dans son chef, dès les premiers obus, il inclina légèrement la tête, avec un faible et paternel sourire. Autour de lui, quelques curieux s’étaient découverts. D’autres, affairés, racontaient déjà que le général Ducrot venait d’être nommé général en chef. Il était sept heures et demie.

— Et l’empereur ? demanda Henriette à un libraire, debout devant sa porte.

— Il y a près d’une heure qu’il est passé, répondit le voisin. Je l’ai accompagné, je l’ai vu sortir par la porte de Balan… Le bruit court qu’un boulet lui a emporté la tête.

Mais l’épicier d’en face se fâchait.

— Laissez donc ! des mensonges ! il n’y a que les braves gens qui y laisseront la peau !

Vers la place du Collège, la carriole qui emportait le maréchal, se perdait au milieu de la foule grossie, parmi laquelle circulaient déjà les plus extraordinaires nouvelles du champ de bataille. Le brouillard se dissipait, les rues s’emplissaient de soleil.

Mais une voix rude cria de la cour :

— Mesdames, ce n’est pas dehors, c’est ici qu’on a besoin de vous !

Elles rentrèrent toutes trois, elles se trouvèrent devant le major Bouroche qui avait déjà jeté dans un coin son uniforme, pour revêtir un grand tablier blanc. Sa tête énorme aux durs cheveux hérissés, son mufle de lion flambait de hâte et d’énergie, au-dessus de toute cette blancheur, encore sans tache. Et il leur apparut si terrible qu’elles lui appartinrent du coup, obéissant à un signe, se bousculant pour le satisfaire.

— Nous n’avons rien… Donnez-moi du linge, tâchez de trouver encore des matelas, montrez à mes hommes où est la pompe…

Elles coururent, se multiplièrent, ne furent plus que ses servantes.

C’était un très bon choix que la fabrique pour une ambulance. Il y avait là surtout le séchoir, une immense salle fermée par de grands vitrages, où l’on pouvait installer aisément une centaine de lits ; et, à côté, se trouvait un hangar, sous lequel on allait être à merveille pour faire les opérations : une longue table venait d’y être apportée, la pompe n’était qu’à quelques pas, les petits blessés pourraient attendre sur la pelouse voisine. Puis, cela était vraiment agréable, ces beaux ormes séculaires qui donnaient une ombre délicieuse.

Bouroche avait préféré s’établir tout de suite dans Sedan, prévoyant le massacre, l’effroyable poussée qui allait y jeter les troupes. Il s’était contenté de laisser près du 7e corps, en arrière de Floing, deux ambulances volantes et de premiers secours, d’où l’on devait lui envoyer les blessés, après les avoir pansés sommairement. Toutes les escouades de brancardiers étaient là-bas, chargées de ramasser sous le feu les hommes qui tombaient, ayant avec elles le matériel des voitures et des fourgons. Et Bouroche, sauf deux de ses aides restés sur le champ de bataille, avait amené son personnel, deux majors de seconde classe et trois sous-aides, qui sans doute suffiraient aux opérations. En outre, il y avait là trois pharmaciens et une douzaine d’infirmiers.

Mais il ne décolérait pas, ne pouvant rien faire sans passion.

— Qu’est-ce que vous fichez donc ? Serrez-moi ces matelas davantage !… On mettra de la paille dans ce coin, si c’est nécessaire.

Le canon grondait, il savait bien que d’un instant à l’autre la besogne allait arriver, des voitures pleines de chair saignante ; et il installait violemment la grande salle encore vide. Puis, sous le hangar, ce furent d’autres préparatifs : les caisses de pansement et de pharmacie rangées, ouvertes sur une planche, des paquets de charpie, des bandes, des compresses, des linges, des appareils à fractures ; tandis que, sur une autre planche, à côté d’un gros pot de cérat et d’un flacon de chloroforme, les trousses s’étalaient, l’acier clair des instruments, les sondes, les pinces, les couteaux, les ciseaux, les scies, un arsenal, toutes les formes aiguës et coupantes de ce qui fouille, entaille, tranche, abat. Mais les cuvettes manquaient.

— Vous avez bien des terrines, des seaux, des marmites, enfin ce que vous voudrez… Nous n’allons pas nous barbouiller de sang jusqu’au nez, bien sûr !… Et des éponges, tâchez de m’avoir des éponges !

Madame Delaherche se hâta, revint suivie de trois servantes, les bras chargés de toutes les terrines qu’elle avait pu trouver. Debout devant les trousses, Gilberte avait appelé Henriette d’un signe, en les lui montrant avec un léger frisson. Toutes deux se prirent la main, restèrent là, silencieuses, mettant dans leur étreinte la sourde terreur, la pitié anxieuse qui les bouleversaient.

— Hein ? ma chère, dire qu’on pourrait vous couper quelque chose !

— Pauvres gens !

Sur la grande table, Bouroche venait de faire placer un matelas, qu’il garnissait d’une toile cirée, lorsqu’un piétinement de chevaux se fit entendre sous le porche. C’était une première voiture d’ambulance, qui entra dans la cour. Mais elle ne contenait que dix petits blessés, assis face à face, la plupart ayant un bras en écharpe, quelques-uns atteints à la tête, le front bandé. Ils descendirent, simplement soutenus ; et la visite commença.

Comme Henriette aidait doucement un soldat tout jeune, l’épaule traversée d’une balle, à retirer sa capote, ce qui lui arrachait des cris, elle remarqua le numéro de son régiment.

— Mais vous êtes du 106e ! Est-ce que vous appartenez à la compagnie Beaudoin ?

Non, il était de la compagnie Ravaud. Mais il connaissait tout de même le caporal Jean Macquart, il crut pouvoir dire que l’escouade de celui-ci n’avait pas encore été engagée. Et ce renseignement, si vague, suffit pour donner de la joie à la jeune femme : son frère vivait, elle serait tout à fait soulagée, lorsqu’elle aurait embrassé son mari, qu’elle continuait à attendre d’une minute à l’autre.

À ce moment, Henriette, ayant levé la tête, fut saisie d’apercevoir, à quelques pas d’elle, au milieu d’un groupe, Delaherche, racontant les terribles dangers qu’il venait de courir, de Bazeilles à Sedan. Comment se trouvait-il là ? Elle ne l’avait pas vu entrer.

— Et mon mari n’est pas avec vous ?

Mais Delaherche, que sa mère et sa femme questionnaient complaisamment, ne se hâtait point.

— Attendez, tout à l’heure.

Puis, reprenant son récit :

— De Bazeilles à Balan, j’ai failli être tué vingt fois. Une grêle, un ouragan de balles et d’obus !… Et j’ai rencontré l’empereur, oh ! très brave… Ensuite, de Balan ici, j’ai pris ma course…

Henriette lui secoua le bras.

— Mon mari ?

— Weiss ? mais il est resté là-bas, Weiss !

— Comment, là-bas ?

— Oui, il a ramassé le fusil d’un soldat mort, il se bat.

— Il se bat, pourquoi donc ?

— Oh ! un enragé ! Jamais il n’a voulu me suivre, et je l’ai lâché, naturellement.

Les yeux fixes, élargis, Henriette le regardait. Il y eut un silence. Puis, tranquillement, elle se décida.

— C’est bon, j’y vais.

Elle y allait, comment ? Mais c’était impossible, c’était fou ! Delaherche reparlait des balles, des obus qui balayaient la route. Gilberte lui avait repris les mains pour la retenir, tandis que Madame Delaherche s’épuisait aussi à lui démontrer l’aveugle témérité de son projet. De son air doux et simple, elle répéta :

— Non, c’est inutile, j’y vais.

Et elle s’obstina, n’accepta que la dentelle noire que Gilberte avait sur la tête. Espérant encore la convaincre, Delaherche finit par déclarer qu’il l’accompagnerait, au moins jusqu’à la porte de Balan. Mais il venait d’apercevoir le factionnaire qui, au milieu de la bousculade causée par l’installation de l’ambulance, n’avait pas cessé de marcher à petits pas devant la remise, où se trouvait enfermé le trésor du 7e corps ; et il se souvint, il fut pris de peur, il alla s’assurer d’un coup d’œil que les millions étaient toujours là. Henriette, déjà, s’engageait sous le porche.

— Attendez-moi donc ! Vous êtes aussi enragée que votre mari, ma parole !

D’ailleurs, une nouvelle voiture d’ambulance entrait, ils durent la laisser passer. Celle-ci, plus petite, à deux roues seulement, contenait deux grands blessés, couchés sur des sangles. Le premier qu’on descendit, avec toutes sortes de précautions, n’était plus qu’une masse de chairs sanglantes, une main cassée, le flanc labouré par un éclat d’obus. Le second avait la jambe droite broyée. Et tout de suite Bouroche, faisant placer celui-ci sur la toile cirée du matelas, commença la première opération, au milieu du continuel va-et-vient des infirmiers et de ses aides. Madame Delaherche et Gilberte, assises près de la pelouse, roulaient des bandes.

Dehors, Delaherche avait rattrapé Henriette.

— Voyons, ma chère Madame Weiss, vous n’allez pas faire cette folie… Comment voulez-vous rejoindre Weiss là-bas ? Il ne doit même plus y être, il s’est sans doute jeté à travers champs pour revenir… Je vous assure que Bazeilles est inabordable.

Mais elle ne l’écoutait pas, marchait plus vite, s’engageait dans la rue du Ménil, pour gagner la porte de Balan. Il était près de neuf heures, et Sedan n’avait plus le frisson noir du matin, le réveil désert et tâtonnant, dans l’épais brouillard. Un soleil lourd découpait nettement les ombres des maisons, le pavé s’encombrait d’une foule anxieuse, que traversaient de continuels galops d’estafettes. Des groupes surtout se formaient autour des quelques soldats sans armes qui étaient rentrés déjà, les uns blessés légèrement, les autres dans une exaltation nerveuse extraordinaire, gesticulant et criant. Et pourtant la ville aurait encore eu à peu près son aspect de tous les jours, sans les boutiques aux volets clos, sans les façades mortes, où pas une persienne ne s’ouvrait. Puis, c’était ce canon, ce canon continu, dont toutes les pierres, le sol, les murs, jusqu’aux ardoises des toits, tremblaient.

Delaherche était en proie à un combat intérieur fort désagréable, partagé entre son devoir d’homme brave qui lui commandait de ne pas quitter Henriette, et sa terreur de refaire le chemin de Bazeilles sous les obus. Tout d’un coup, comme ils arrivaient à la porte de Balan, un flot d’officiers à cheval qui rentraient, les sépara. Des gens s’écrasaient près de cette porte, attendant des nouvelles. Vainement, il courut, chercha la jeune femme : elle devait être hors de l’enceinte, hâtant le pas sur la route. Et, sans pousser le zèle plus loin, il se surprit à dire tout haut :

— Ah, tant pis ! c’est trop bête !

Alors, Delaherche flâna dans Sedan, en bourgeois curieux qui ne voulait rien perdre du spectacle, travaillé cependant d’une inquiétude croissante. Qu’est-ce que tout cela allait devenir ? et, si l’armée était battue, la ville n’aurait-elle pas à souffrir beaucoup ? Les réponses à ces questions qu’il se posait restaient obscures, trop dépendantes des événements. Mais il n’en commençait pas moins à trembler pour sa fabrique, son immeuble de la rue Maqua, d’où il avait du reste déménagé toutes ses valeurs, enfouies en un lieu sûr. Il se rendit à l’Hôtel de Ville, y trouva le conseil municipal siégeant en permanence, s’y oublia longtemps, sans rien apprendre de nouveau, sinon que la bataille tournait fort mal. L’armée ne savait plus à qui obéir, rejetée en arrière par le général Ducrot, pendant les deux heures où il avait eu le commandement, ramenée en avant par le général de Wimpffen, qui venait de lui succéder ; et ces oscillations incompréhensibles, ces positions qu’il fallait reconquérir après les avoir abandonnées, toute cette absence de plan et d’énergique direction précipitait le désastre.

Puis, Delaherche poussa jusqu’à la Sous-Préfecture, pour savoir si l’empereur n’avait pas reparu. On ne put lui donner que des nouvelles du maréchal de Mac-Mahon, dont un chirurgien avait pansé la blessure peu dangereuse, et qui était tranquillement dans son lit. Mais, vers onze heures, comme il battait de nouveau le pavé, il fut arrêté un instant, dans la Grande-Rue, devant l’hôtel de l’Europe, par un lent cortège, des cavaliers couverts de poussière, dont les mornes chevaux marchaient au pas. Et, à la tête, il reconnut l’empereur, qui rentrait après avoir passé quatre heures sur le champ de bataille. La mort n’avait pas voulu de lui, décidément. Sous la sueur d’angoisse de cette marche au travers de la défaite, le fard s’en était allé des joues, les moustaches cirées s’étaient amollies, pendantes, la face terreuse avait pris l’hébètement douloureux d’une agonie. Un officier, qui descendit devant l’hôtel, se mit à expliquer au milieu d’un groupe la route parcourue, de la Moncelle à Givonne, tout le long de la petite vallée, parmi les soldats du 1er corps, que les saxons avaient refoulés sur la rive droite du ruisseau ; et l’on était revenu par le chemin creux du Fond de Givonne, dans un tel encombrement déjà, que même, si l’empereur avait désiré retourner sur le front des troupes, il n’aurait pu le faire que très difficilement. D’ailleurs, à quoi bon ?

Comme Delaherche écoutait ces détails, une détonation violente ébranla le quartier. C’était un obus qui venait de démolir une cheminée, rue Sainte-Barbe, près du Donjon. Il y eut un sauve-qui-peut, des cris de femmes s’élevèrent. Lui, s’était collé contre un mur, lorsqu’une nouvelle détonation brisa les vitres d’une maison voisine. Cela devenait terrible, si l’on bombardait Sedan ; et il rentra au pas de course rue Maqua, il fut pris d’un tel besoin de savoir, qu’il ne s’arrêta point, monta vivement sur les toits, ayant là-haut une terrasse, d’où l’on dominait la ville et les environs.

Tout de suite, il fut un peu rassuré. Le combat avait lieu par-dessus la ville, les batteries allemandes de la Marfée et de Frénois allaient, au delà des maisons, balayer le plateau de l’Algérie ; et il s’intéressa même au vol des obus, à la courbe immense de légère fumée qu’ils laissaient sur Sedan, pareils à des oiseaux invisibles au fin sillage de plumes grises. Il lui parut d’abord évident que les quelques obus qui avaient crevé des toitures, autour de lui, étaient des projectiles égarés. On ne bombardait pas encore la ville. Puis, en regardant mieux, il crut comprendre qu’ils devaient être des réponses aux rares coups tirés par les canons de la place. Il se tourna, examina, vers le nord, la citadelle, tout cet amas compliqué et formidable de fortifications, les pans de murailles noirâtres, les plaques vertes des glacis, un pullulement géométrique de bastions, surtout les trois cornes géantes, celles des Écossais, du Grand Jardin et de la Rochette, aux angles menaçants ; et c’était ensuite, comme un prolongement cyclopéen, du côté de l’ouest, le fort de Nassau, que suivait le fort du Palatinat, au-dessus du faubourg du Ménil. Il en eut à la fois une impression mélancolique d’énormité et d’enfantillage. À quoi bon, maintenant, avec ces canons, dont les projectiles volaient si aisément d’un bout du ciel à l’autre ? La place, d’ailleurs, n’était pas armée, n’avait ni les pièces nécessaires, ni les munitions, ni les hommes. Depuis trois semaines à peine, le gouverneur avait organisé une garde nationale, des citoyens de bonne volonté, qui devaient servir les quelques pièces en état. Et c’était ainsi qu’au Palatinat trois canons tiraient, tandis qu’il y en avait bien une demi-douzaine à la porte de Paris. Seulement, on n’avait que sept ou huit gargousses à brûler par pièce, on ménageait les coups, on n’en lâchait qu’un par demi-heure, et pour l’honneur simplement, car les obus ne portaient pas, tombaient dans les prairies, en face. Aussi, dédaigneuses, les batteries ennemies ne répondaient-elles que de loin en loin, comme par charité.

Là-bas, ce qui intéressait Delaherche, c’étaient ces batteries. Il fouillait de ses yeux vifs les coteaux de la Marfée, lorsqu’il eut l’idée de la lunette d’approche qu’il s’amusait autrefois à braquer sur les environs, du haut de la terrasse. Il descendit la chercher, remonta, l’installa ; et, comme il s’orientait, faisant à petits mouvements défiler les terres, les arbres, les maisons, il tomba, au-dessus de la grande batterie de Frénois, sur le groupe d’uniformes que Weiss avait deviné de Bazeilles, à l’angle d’un bois de pins. Mais lui, grâce au grandissement, aurait compté les officiers de cet état-major, tellement il les voyait avec netteté. Plusieurs étaient à demi couchés dans l’herbe, d’autres debout formaient des groupes ; et, en avant, il y avait un homme seul, l’air sec et mince, à l’uniforme sans éclat, dans lequel pourtant il sentit le maître. C’était bien le roi de Prusse, à peine haut comme la moitié du doigt, un de ces minuscules soldats de plomb des jouets d’enfant. Il n’en fut du reste certain que plus tard, il ne l’avait plus quitté de l’œil, revenant toujours à cet infiniment petit, dont la face, grosse comme une lentille, ne mettait qu’un point blême sous le vaste ciel bleu.

Il n’était pas midi encore, le roi constatait la marche mathématique, inexorable de ses armées, depuis neuf heures. Elles allaient, elles allaient toujours selon les chemins tracés, complétant le cercle, refermant pas à pas, autour de Sedan, leur muraille d’hommes et de canons. Celle de gauche, venue par la plaine rase de Donchery, continuait à déboucher du défilé de Saint-Albert, dépassait Saint-Menges, commençait à gagner Fleigneux ; et il voyait distinctement, derrière le xie corps violemment aux prises avec les troupes du général Douay, se couler le ve corps, qui profitait des bois pour se diriger sur le calvaire d’Illy ; tandis que des batteries s’ajoutaient aux batteries, une ligne de pièces tonnantes sans cesse prolongée, l’horizon entier peu à peu en flammes. L’armée de droite occupait désormais tout le vallon de la Givonne, le xiie corps s’était emparé de la Moncelle, la garde venait de traverser Daigny, remontant déjà le ruisseau, en marche également vers le calvaire, après avoir forcé le général Ducrot à se replier derrière le bois de la Garenne. Encore un effort, et le prince royal de Prusse donnerait la main au prince royal de Saxe, dans ces champs nus, à la lisière même de la forêt des Ardennes. Au sud de la ville, on ne voyait plus Bazeilles, disparu dans la fumée des incendies, dans la fauve poussière d’une lutte enragée.

Et le roi, tranquille, regardait, attendait depuis le matin. Une heure, deux heures encore, peut-être trois : ce n’était qu’une question de temps, un rouage poussait l’autre, la machine à broyer était en branle et achèverait sa course. Sous l’infini du ciel ensoleillé, le champ de bataille se rétrécissait, toute cette mêlée furieuse de points noirs se culbutait, se tassait de plus en plus autour de Sedan. Des vitres luisaient dans la ville, une maison semblait brûler, à gauche, vers le faubourg de la Cassine. Puis, au delà, dans les champs redevenus déserts, du côté de Donchery et du côté de Carignan, c’était une paix chaude et lumineuse, les eaux claires de la Meuse, les arbres heureux de vivre, les grandes terres fécondes, les larges prairies vertes, sous l’ardeur puissante de midi.

D’un mot, le roi avait demandé un renseignement. Sur l’échiquier colossal, il voulait savoir et tenir dans sa main cette poussière d’hommes qu’il commandait. À sa droite, un vol d’hirondelles, effrayées par le canon, tourbillonna, s’enleva très haut, se perdit vers le sud.


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