La Débâcle/Partie 3/Chapitre II

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 436-465).


II


Au moment où la colonne de prisonniers sortait de Torcy, il y eut une telle bousculade, que Maurice fut séparé de Jean. Il eut beau courir ensuite, il s’égara davantage. Et, lorsqu’il arriva enfin au pont, jeté sur le canal qui coupe la presqu’île d’Iges à sa base, il se trouva mêlé à des chasseurs d’Afrique, il ne put rejoindre son régiment.

Deux canons, tournés vers l’intérieur de la presqu’île, défendaient le passage du pont. Tout de suite après le canal, dans une maison bourgeoise, l’état-major prussien avait installé un poste, sous les ordres d’un commandant, chargé de la réception et de la garde des prisonniers. Du reste, les formalités étaient brèves, on comptait simplement comme des moutons les hommes qui entraient, au petit bonheur de la cohue, sans trop s’inquiéter des uniformes ni des numéros ; et les troupeaux s’engouffraient, allaient camper où les poussait le hasard des routes.

Maurice crut pouvoir s’adresser à un officier bavarois, qui fumait, tranquillement assis à califourchon sur une chaise.

— Le 106e de ligne, monsieur, par où faut-il passer ?

L’officier, par exception, ne comprenait-il pas le français ? s’amusa-t-il à égarer un pauvre diable de soldat ? Il eut un sourire, il leva la main, fit le signe d’aller tout droit.

Bien que Maurice fût du pays, il n’était jamais venu dans la presqu’île, il marcha dès lors à la découverte, comme jeté par un coup de vent au fond d’une île lointaine. D’abord, à gauche, il longea la tour à Glaire, une belle propriété, dont le petit parc avait un charme infini, ainsi planté sur le bord de la Meuse. La route suivait ensuite la rivière, qui coulait à droite, au bas de hautes berges escarpées. Peu à peu, elle montait avec de lents circuits, pour contourner le monticule qui occupait le milieu de la presqu’île ; et il y avait là d’anciennes carrières, des excavations, où se perdaient d’étroits sentiers. Plus loin, au fil de l’eau, se trouvait un moulin. Puis, la route obliquait, redescendait jusqu’au village d’Iges, bâti sur la pente, et qu’un bac reliait à l’autre rive, devant la filature de Saint-Albert. Enfin, des terres labourées, des prairies s’élargissaient, toute une étendue de vastes terrains plats et sans arbres, qu’enfermait la boucle arrondie de la rivière. Vainement, Maurice avait fouillé des yeux le versant accidenté du coteau : il ne voyait là que de la cavalerie et de l’artillerie, en train de s’installer. Il questionna de nouveau, s’adressa à un brigadier de chasseurs d’Afrique, qui ne savait rien. La nuit commençait à se faire, il s’assit un instant sur une borne de la route, les jambes lasses.

Alors, dans le brusque désespoir qui le saisissait, il aperçut, en face, de l’autre côté de la Meuse, les champs maudits où il s’était battu l’avant-veille. C’était, sous le jour finissant de cette journée de pluie, une évocation livide, le morne déroulement d’un horizon noyé de boue. Le défilé de Saint-Albert, l’étroit chemin par lequel les Prussiens étaient venus, filait le long de la boucle, jusqu’à un éboulis blanchâtre de carrières. Au delà de la montée du Seugnon, moutonnaient les cimes du bois de la Falizette. Mais, droit devant lui, un peu sur la gauche, c’était surtout Saint-Menges, dont le chemin descendant aboutissait au bac ; c’était le mamelon du Hattoy au milieu, Illy très loin, au fond, Fleigneux enfoncé derrière un pli de terrain, Floing plus rapproché, à droite. Il reconnaissait le champ dans lequel il avait attendu des heures, couché parmi les choux, le plateau que l’artillerie de réserve avait essayé de défendre, la crête où il avait vu Honoré mourir sur sa pièce fracassée. Et l’abomination du désastre renaissait, l’abreuvait de souffrance et de dégoût, jusqu’au vomissement.

Cependant, la crainte d’être surpris par la nuit noire, lui fit reprendre ses recherches. Peut-être le 106e campait-il dans les parties basses, au delà du village. Il n’y découvrit que des rôdeurs, il se décida à faire le tour de la presqu’île, en suivant la boucle. Comme il traversait un champ de pommes de terre, il eut la précaution d’en déterrer quelques pieds et de s’emplir les poches : elles n’étaient pas mûres encore, mais il n’avait rien autre chose, Jean ayant voulu, pour comble de malechance, se charger des deux pains que Delaherche leur avait remis, au départ. Ce qui le frappait maintenant, c’était la quantité considérable de chevaux qu’il rencontrait, parmi les terres nues dont la pente douce descendait du monticule central à la Meuse, vers Donchery. Pourquoi avoir amené toutes ces bêtes ? comment allait-on les nourrir ? Et la nuit noire s’était faite, lorsqu’il atteignit un petit bois, au bord de l’eau, dans lequel il fut surpris de trouver les cent-gardes de l’escorte de l’empereur, installés déjà, se séchant devant de grands feux. Ces messieurs, ainsi campés à l’écart, avaient de bonnes tentes, des marmites qui bouillaient, une vache attachée à un arbre. Tout de suite, il sentit qu’on le regardait de travers, dans son lamentable abandon de fantassin en lambeaux, couvert de boue. Pourtant, on lui permit de faire cuire ses pommes de terre sous la cendre, et il se retira au pied d’un arbre, à une centaine de mètres, pour les manger. Il ne pleuvait plus, le ciel s’était découvert, des étoiles luisaient très vives, au fond des ténèbres bleues. Alors, il comprit qu’il passerait la nuit là, quitte à continuer ses recherches, le lendemain matin. Il était brisé de fatigue, l’arbre le protégerait toujours un peu, si la pluie recommençait.

Mais il ne put s’endormir, hanté par la pensée de cette prison vaste, ouverte au plein air de la nuit, dans laquelle il se sentait enfermé. Les Prussiens avaient eu une idée d’une intelligence vraiment singulière, en poussant là les quatre-vingt mille hommes qui restaient de l’armée de Châlons. La presqu’île pouvait mesurer une lieue de long sur un kilomètre et demi de large, de quoi parquer à l’aise l’immense troupeau débandé des vaincus. Et il se rendait parfaitement compte de l’eau ininterrompue qui les entourait, la boucle de la Meuse sur trois côtés, puis le canal de dérivation à la base, unissant les deux lits rapprochés de la rivière. Là seulement, se trouvait une porte, le pont, que les deux canons défendaient. Aussi rien n’allait-il être plus facile que de garder ce camp, malgré son étendue. Déjà, il avait remarqué, à l’autre bord, le cordon des sentinelles allemandes, un soldat tous les cinquante pas, planté près de l’eau, avec l’ordre de tirer sur tout homme qui tenterait de s’échapper à la nage. Des uhlans galopaient derrière, reliaient les différents postes ; tandis que, plus loin, éparses dans la vaste campagne, on aurait pu compter les lignes noires des régiments prussiens, une triple enceinte vivante et mouvante qui murait l’armée prisonnière.

Maintenant, d’ailleurs, les yeux grands ouverts par l’insomnie, Maurice ne voyait plus que les ténèbres, où s’allumaient les feux des bivouacs. Pourtant, au delà du ruban pâle de la Meuse, il distinguait encore les silhouettes immobiles des sentinelles. Sous la clarté des étoiles, elles restaient droites et noires ; et, à des intervalles réguliers, leur cri guttural lui arrivait, un cri de veille menaçante qui se perdait au loin dans le gros bouillonnement de la rivière. Tout le cauchemar de l’avant-veille renaissait en lui, à ces dures syllabes étrangères traversant une belle nuit étoilée de France, tout ce qu’il avait revu une heure plus tôt, le plateau d’Illy encore encombré de morts, cette banlieue scélérate de Sedan où venait de crouler un monde. La tête appuyée contre une racine, dans l’humidité de cette lisière de bois, il retomba au désespoir qui l’avait saisi la veille, sur le canapé de Delaherche ; et ce qui, aggravant les souffrances de son orgueil, le torturait maintenant, c’était la question du lendemain, le besoin de mesurer la chute, de savoir au milieu de quelles ruines ce monde d’hier avait croulé. Puisque l’empereur avait rendu son épée au roi Guillaume, cette abominable guerre n’était-elle pas finie ? Mais il se rappelait ce que lui avaient répondu deux soldats bavarois, qui conduisaient les prisonniers à Iges : « Nous tous en France, nous tous à Paris ! » dans son demi-sommeil, il eut la vision brusque de ce qui se passait, l’empire balayé, emporté, sous le coup de l’exécration universelle, la république proclamée au milieu d’une explosion de fièvre patriotique, tandis que la légende de 92 faisait défiler des ombres, les soldats de la levée en masse, les armées de volontaires purgeant de l’étranger le sol de la patrie. Et tout se confondait dans sa pauvre tête malade, les exigences des vainqueurs, l’âpreté de la conquête, l’obstination des vaincus à donner jusqu’à leur dernière goutte de sang, la captivité pour les quatre-vingt mille hommes qui étaient là, cette presqu’île d’abord, les forteresses de l’Allemagne ensuite, pendant des semaines, des mois, des années peut-être. Tout craquait, s’effondrait, à jamais, au fond d’un malheur sans bornes.

Le cri des sentinelles, grandi peu à peu, éclata devant lui, alla se perdre au loin. Il s’était réveillé, il se retournait sur la terre dure, lorsqu’un coup de feu déchira le grand silence. Un râle de mort, tout de suite, avait traversé la nuit noire ; et il y eut un éclaboussement d’eau, la courte lutte d’un corps qui coule à pic. Sans doute quelque malheureux qui venait de recevoir une balle en pleine poitrine, comme il tentait de se sauver, en passant la Meuse à la nage.

Le lendemain, dès le lever du soleil, Maurice fut debout. Le ciel restait clair, il avait une hâte de rejoindre Jean et les camarades de la compagnie. Un instant, il eut l’idée de fouiller de nouveau l’intérieur de la presqu’île ; puis, il résolut d’en achever le tour. Et, comme il se retrouvait au bord du canal, il aperçut les débris du 106e, un millier d’hommes campés sur la berge, que protégeait seule une file maigre de peupliers. La veille, s’il avait tourné à gauche, au lieu de marcher droit devant lui, il aurait rattrapé tout de suite son régiment. Presque tous les régiments de ligne s’étaient entassés là, le long de cette berge qui va de la Tour à Glaire au château de Villette, une autre propriété bourgeoise, entourée de quelques masures, du côté de Donchery ; tous bivouaquaient près du pont, près de l’issue unique, dans cet instinct de la liberté qui fait s’écraser les grands troupeaux, au seuil des bergeries, contre la porte.

Jean eut un cri de joie.

— Ah ! c’est toi enfin ! je t’ai cru dans la rivière !

Il était là, avec ce qui restait de l’escouade, Pache et Lapoulle, Loubet et Chouteau. Ceux-ci, après avoir dormi sous une porte de Sedan, s’étaient trouvés réunis de nouveau par le grand coup de balai. Dans la compagnie, d’ailleurs, ils n’avaient plus d’autre chef que le caporal, la mort ayant fauché le sergent Sapin, le lieutenant Rochas et le capitaine Beaudoin. Et, bien que les vainqueurs eussent aboli les grades, en décidant que les prisonniers ne devaient obéissance qu’aux officiers allemands, tous les quatre ne s’en étaient pas moins serrés autour de lui, le sachant prudent et expérimenté, bon à suivre dans les circonstances difficiles. Aussi, ce matin-là, la concorde et la belle humeur régnaient-elles, malgré la bêtise des uns et la mauvaise tête des autres. Pour la nuit, d’abord, il leur avait trouvé un endroit à peu près sec, entre deux rigoles, où ils s’étaient allongés, n’ayant plus, à eux tous, qu’une toile. Ensuite, il venait de se procurer du bois et une marmite, dans laquelle Loubet leur avait fait du café, dont la bonne chaleur les ragaillardissait. La pluie ne tombait plus, la journée s’annonçait superbe, on avait encore un peu de biscuit et de lard ; et puis, comme disait Chouteau, ça faisait plaisir, de ne plus obéir à personne, de flâner à sa fantaisie. On avait beau être enfermé, il y avait de la place. Du reste, dans deux ou trois jours, on serait parti. Si bien que cette première journée, la journée du 4, qui était un dimanche, se passa gaiement.

Maurice lui-même, raffermi depuis qu’il avait rejoint les camarades, ne souffrit guère que des musiques prussiennes, qui jouèrent toute l’après-midi, de l’autre côté du canal. Vers le soir, il y eut des chœurs. On voyait, au delà du cordon des sentinelles, les soldats se promenant par petits groupes, chantant d’une voix lente et haute, pour célébrer le dimanche.

— Ah ! ces musiques ! finit par crier Maurice exaspéré. Elles m’entrent dans la peau !

Moins nerveux, Jean haussa les épaules.

— Dame ! ils ont des raisons pour être contents. Et puis, peut-être qu’ils croient nous distraire… La journée n’a pas été mauvaise, ne nous plaignons pas.

Mais, à la tombée du jour, la pluie recommença. C’était un désastre. Quelques soldats avaient envahi les rares maisons abandonnées de la presqu’île. Quelques autres étaient parvenus à dresser des tentes. Le plus grand nombre, sans abri d’aucune sorte, sans couverture même, durent passer la nuit, au plein air, sous cette pluie diluvienne.

Vers une heure du matin, Maurice que la fatigue avait assoupi, se réveilla au milieu d’un véritable lac. Les rigoles, enflées par les averses, venaient de déborder, submergeant le terrain où il s’était étendu. Chouteau et Loubet juraient de colère, tandis que Pache secouait Lapoulle, qui dormait quand même à poings fermés, dans cette noyade. Alors, Jean, ayant songé aux peupliers plantés le long du canal, courut s’y abriter, avec ses hommes, qui achevèrent là cette nuit affreuse, à demi ployés, le dos contre l’écorce, les jambes ramenées sous eux, pour les garer des grosses gouttes.

Et la journée du lendemain, et la journée du surlendemain, furent vraiment abominables, sous les continuelles ondées, si drues et si fréquentes, que les vêtements n’avaient pas le temps de sécher sur le corps. La famine commençait, il ne restait plus un biscuit, plus de lard ni de café. Pendant ces deux jours, le lundi et le mardi, on vécut de pommes de terre volées dans les champs voisins ; et encore, vers la fin du deuxième jour, se faisaient-elles si rares, que les soldats ayant de l’argent les achetaient jusqu’à cinq sous pièce. Des clairons sonnaient bien à la distribution, le caporal s’était même hâté de se rendre devant un grand hangar de la Tour à Glaire, où le bruit courait qu’on délivrait des rations de pain. Mais, une première fois, il avait attendu là, pendant trois heures, inutilement ; puis, une seconde, il s’était pris de querelle avec un Bavarois. Si les officiers français ne pouvaient rien, dans l’impuissance où ils étaient d’agir, l’état-major allemand avait-il donc parqué l’armée vaincue sous la pluie, avec l’intention de la laisser crever de faim ? Pas une précaution ne semblait avoir été prise, pas un effort n’était fait pour nourrir les quatre-vingt mille hommes dont l’agonie commençait, dans cet enfer effroyable que les soldats allaient nommer le camp de la misère, un nom de détresse dont les plus braves devaient garder le frisson.

Au retour de ses longues stations inutiles devant le hangar, Jean, malgré son calme habituel, s’emportait.

— Est-ce qu’ils se fichent de nous, à sonner, quand il n’y a rien ? Du tonnerre de Dieu si je me dérange encore !

Pourtant, au moindre appel, il se hâtait de nouveau. C’était inhumain, ces sonneries réglementaires ; et elles avaient un autre effet, qui crevait le cœur de Maurice. Chaque fois que sonnaient les clairons, les chevaux français, abandonnés et libres de l’autre côté du canal, accouraient, se jetaient dans l’eau pour rejoindre leurs régiments, affolés par ces fanfares connues qui leur arrivaient ainsi que des coups d’éperon. Mais, épuisés, entraînés, bien peu atteignaient la berge. Ils se débattaient, lamentables, se noyaient en si grand nombre, que leurs corps déjà, enflés et surnageant, encombraient le canal. Quant à ceux qui abordaient, ils étaient comme pris de folie, galopaient, se perdaient au travers des champs vides de la presqu’île.

— Encore de la viande pour les corbeaux ! disait douloureusement Maurice, qui se rappelait la quantité inquiétante de chevaux, rencontrée par lui. Si nous restons quelques jours, nous allons tous nous dévorer… Ah ! les pauvres bêtes !

La nuit du mardi au mercredi fut surtout terrible. Et Jean qui commençait à s’inquiéter sérieusement de l’état fébrile de Maurice, l’obligea à s’envelopper dans un lambeau de couverture, qu’ils avaient acheté dix francs à un zouave ; tandis que lui, dans sa capote trempée comme une éponge, recevait le déluge qui ne cessa point, cette nuit-là. Sous les peupliers, la position devenait intenable : un fleuve de boue coulait, la terre gorgée gardait l’eau en flaques profondes. Le pis était qu’on avait l’estomac vide, le repas du soir ayant consisté en deux betteraves pour les six hommes, qu’ils n’avaient même pu faire cuire, faute de bois sec, et dont la fraîcheur sucrée s’était changée bientôt en une intolérable sensation de brûlure. Sans compter que la dysenterie se déclarait, causée par la fatigue, la mauvaise nourriture, l’humidité persistante. À plus de dix reprises, Jean, adossé contre le tronc du même arbre, les jambes sous l’eau, avait allongé la main, pour tâter si Maurice ne s’était pas découvert, dans l’agitation de son sommeil. Depuis que, sur le plateau d’Illy, son compagnon l’avait sauvé des prussiens, en l’emportant entre ses bras, il payait sa dette au centuple. C’était, sans qu’il le raisonnât, le don entier de sa personne, l’oubli total de lui-même pour l’amour de l’autre ; et cela obscur et vivace, chez ce paysan resté près de la terre, qui ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu’il sentait. Déjà, il s’était retiré les morceaux de la bouche, comme disaient les hommes de l’escouade ; maintenant, il aurait donné sa peau pour en revêtir l’autre, lui abriter les épaules, lui réchauffer les pieds. Et, au milieu du sauvage égoïsme qui les entourait, de ce coin d’humanité souffrante dont la faim enrageait les appétits, il devait peut-être à cette complète abnégation de lui-même ce bénéfice imprévu de conserver sa tranquille humeur et sa belle santé ; car lui seul, solide encore, ne perdait pas trop la tête.

Aussi, après cette nuit affreuse, Jean mit-il à exécution une idée qui le hantait.

— Écoute, mon petit, puisqu’on ne nous donne rien à manger et qu’on nous oublie dans ce sacré trou, faut pourtant se remuer un peu, si l’on ne veut pas crever comme des chiens… As-tu encore des jambes ?

Heureusement, le soleil avait reparu, et Maurice en était tout réchauffé.

— Mais oui, j’ai des jambes !

— Alors, nous allons partir à la découverte… Nous avons de l’argent, c’est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose à acheter. Et ne nous embarrassons pas des autres, ils ne sont pas assez gentils, qu’ils se débrouillent !

En effet, Loubet et Chouteau le révoltaient par leur égoïsme sournois, volant ce qu’ils pouvaient, ne partageant jamais avec les camarades ; de même qu’il n’y avait rien à tirer de bon de Lapoulle, la brute, ni de Pache, le cafard.

Tous les deux donc, Jean et Maurice, s’en allèrent par le chemin que ce dernier avait suivi déjà, le long de la Meuse. Le parc de la Tour à Glaire et la maison d’habitation étaient dévastés, pillés, les pelouses ravinées comme par un orage, les arbres abattus, les bâtiments envahis. Une foule en guenilles, des soldats couverts de boue, les joues creuses, les yeux luisants de fièvre, y campaient en bohémiens, vivaient en loups dans les chambres souillées, n’osant sortir, de peur de perdre leur place pour la nuit. Et, plus loin, sur les pentes, ils traversèrent la cavalerie et l’artillerie, si correctes jusque-là, déchues elles aussi, se désorganisant sous cette torture de la faim, qui affolait les chevaux et jetait les hommes à travers champs, en bandes dévastatrices. À droite, ils virent, devant le moulin, une queue interminable d’artilleurs et de chasseurs d’Afrique défilant avec lenteur : le meunier leur vendait de la farine, deux poignées dans leur mouchoir pour un franc. Mais la crainte de trop attendre les fit passer outre, avec l’espoir de trouver mieux, dans le village d’Iges ; et ce fut une consternation, lorsqu’ils l’eurent visité, nu et morne, pareil à un village d’Algérie, après un passage de sauterelles : plus une miette de vivres, ni pain, ni légumes, ni viande, les misérables maisons comme raclées avec les ongles. On disait que le général Lebrun était descendu chez le maire. Vainement, il s’était efforcé d’organiser un service de bons, payables après la campagne, de façon à faciliter l’approvisionnement des troupes. Il n’y avait plus rien, l’argent devenait inutile. La veille encore, on payait un biscuit deux francs, une bouteille de vin sept francs, un petit verre d’eau-de-vie vingt sous, une pipe de tabac dix sous. Et, maintenant, des officiers devaient garder la maison du général, ainsi que les masures voisines, le sabre au poing, car de continuelles bandes de rôdeurs enfonçaient les portes, volaient jusqu’à l’huile des lampes pour la boire.

Trois zouaves appelèrent Maurice et Jean. À cinq, on ferait de la besogne.

— Venez donc… Y a des chevaux qui claquent, et si on avait seulement du bois sec…

Puis, ils se ruèrent sur une maison de paysan, cassèrent les portes des armoires, arrachèrent le chaume de la toiture. Des officiers qui arrivaient au pas de course, en les menaçant de leurs revolvers, les mirent en fuite.

Jean, quand il vit les quelques habitants restés à Iges aussi misérables et affamés que les soldats, regretta d’avoir dédaigné la farine, au moulin.

— Faut retourner, peut-être qu’il y en a encore.

Mais Maurice commençait à être si las, si épuisé d’inanition, que Jean le laissa dans un trou des carrières, assis sur une roche, en face du large horizon de Sedan. Lui, après une queue de trois quarts d’heure, revint enfin avec un torchon plein de farine. Et ils ne trouvèrent rien autre chose que de la manger ainsi, à poignées. Ce n’était pas mauvais, ça ne sentait rien, un goût fade de pâte. Pourtant, ce déjeuner les réconforta un peu. Ils eurent même la chance de trouver, dans la roche, un réservoir naturel d’eau de pluie, assez pure, auquel ils se désaltérèrent avec délices.

Puis, comme Jean proposait de rester là l’après-midi, Maurice eut un geste violent.

— Non, non, pas là !… J’en tomberais malade, d’avoir ça longtemps sous les yeux…

De sa main tremblante, il indiquait l’horizon immense, le Hattoy, les plateaux de Floing et d’Illy, le bois de la Garenne, ces champs exécrables du massacre et de la défaite.

— Tout à l’heure, pendant que je t’attendais, j’ai dû me décider à tourner le dos, car j’aurais fini par hurler de rage, oui ! Hurler comme un chien qu’on exaspère… Tu ne peux t’imaginer le mal que ça me fait, ça me rend fou !

Jean le regardait, étonné de cet orgueil saignant, inquiet de surprendre de nouveau dans ses yeux cet égarement de folie qu’il avait remarqué déjà. Il affecta de plaisanter.

— Bon ! c’est facile, nous allons changer de pays.

Alors, ils errèrent jusqu’à la fin du jour, au hasard des sentiers. Ils visitèrent la partie plate de la presqu’île, dans l’espérance d’y trouver des pommes de terre encore ; mais les artilleurs, ayant pris les charrues, avaient retourné les champs, glanant, ramassant tout. Ils revinrent sur leurs pas, ils traversèrent de nouveau des foules désœuvrées et mourantes, des soldats promenant leur faim, semant le sol de leurs corps engourdis, tombés d’épuisement par centaines, au grand soleil. Eux-mêmes, à chaque heure, succombaient, devaient s’asseoir. Puis, une sourde exaspération les remettait debout, ils recommençaient à rôder, comme aiguillonnés par l’instinct de l’animal qui cherche sa nourriture. Cela semblait durer depuis des mois, et les minutes coulaient pourtant, rapides. Dans l’intérieur des terres, du côté de Donchery, ils eurent peur des chevaux, ils durent s’abriter derrière un mur, ils restèrent là longtemps, à bout de forces, regardant de leurs yeux vagues ces galops de bêtes folles passer sur le ciel rouge du couchant.

Ainsi que Maurice l’avait prévu, les milliers de chevaux emprisonnés avec l’armée, et qu’on ne pouvait nourrir, étaient un danger qui croissait de jour en jour. D’abord, ils avaient mangé l’écorce des arbres, ensuite ils s’étaient attaqués aux treillages, aux palissades, à toutes les planches qu’ils rencontraient, et maintenant ils se dévoraient entre eux. On les voyait se jeter les uns sur les autres, pour s’arracher les crins de la queue, qu’ils mâchaient furieusement, au milieu d’un flot d’écume. Mais, la nuit surtout, ils devenaient terribles, comme si l’obscurité les eût hantés de cauchemars. Ils se réunissaient, se ruaient sur les rares tentes debout, attirés par la paille. Vainement, les hommes, pour les écarter, avaient allumé de grands feux, qui semblaient les exciter davantage. Leurs hennissements étaient si lamentables, si effrayants, qu’on aurait dit des rugissements de bêtes fauves. On les chassait, ils revenaient plus nombreux et plus féroces. Et, à chaque instant, dans les ténèbres, on entendait le long cri d’agonie de quelque soldat perdu, que l’enragé galop venait d’écraser.

Le soleil était encore sur l’horizon, lorsque Jean et Maurice, en route pour retourner au campement, eurent la surprise de rencontrer les quatre hommes de l’escouade, terrés dans un fossé, ayant l’air de comploter là quelque mauvais coup. Loubet, tout de suite, les appela, et Chouteau leur dit :

— C’est par rapport au dîner de ce soir… Nous allons crever, voici trente-six heures que nous ne nous sommes rien mis dans le ventre… Alors, comme il y a là des chevaux, et que ce n’est pas mauvais, la viande des chevaux…

— N’est-ce pas ? caporal, vous en êtes, continua Loubet, parce que plus nous serons, mieux ça vaudra, avec une si grosse bête… Tenez ! Il y en a un, là-bas, que nous guettons depuis une heure, ce grand rouge qui a l’air malade. Ce sera plus facile de l’achever.

Et il montrait un cheval que la faim venait d’abattre, au bord d’un champ ravagé de betteraves. Tombé sur le flanc, il relevait par moments la tête, promenait ses yeux mornes, avec un grand souffle triste.

— Ah ! comme c’est long ! grogna Lapoulle, que son gros appétit torturait. Je vas l’assommer, voulez-vous ?

Mais Loubet l’arrêta. Merci ! pour se faire une sale histoire avec les Prussiens, qui avaient défendu, sous peine de mort, de tuer un seul cheval, dans la crainte que la carcasse abandonnée n’engendrât la peste. Il fallait attendre la nuit close. Et c’était pourquoi, tous les quatre, ils étaient dans le fossé, à guetter, les yeux luisants, ne quittant pas la bête.

— Caporal, demanda Pache, d’une voix un peu tremblante, vous qui avez de l’idée, si vous pouviez le tuer sans lui faire du mal ?

D’un geste de révolte, Jean refusa la cruelle besogne. Cette pauvre bête agonisante, oh ! non, non ! Son premier mouvement venait d’être de fuir, d’emmener Maurice, pour ne prendre part ni l’un ni l’autre à l’affreuse boucherie. Mais, en voyant son compagnon si pâle, il se gronda ensuite de sa sensibilité. Après tout, mon dieu ! Les bêtes, c’était fait pour nourrir les gens. On ne pouvait pas se laisser mourir de faim, quand il y avait là de la viande. Et il fut content de voir Maurice se ragaillardir un peu à l’espoir qu’on dînerait, il dit lui-même de son air de bonne humeur :

— Ma foi, non, je n’ai pas d’idée, et s’il faut le tuer, sans lui faire du mal…

— Oh ! moi, je m’en fiche, interrompit Lapoulle. Vous allez voir !

Quand les deux nouveaux venus se furent assis dans le fossé, l’attente recommença. De temps à autre, un des hommes se levait, s’assurait que le cheval était bien toujours là, tendant le cou vers les souffles frais de la Meuse, vers le soleil couchant, pour en boire encore toute la vie. Puis, enfin, lorsque le crépuscule vint lentement, les six furent debout, dans ce guet sauvage, impatients de la nuit si paresseuse, regardant de toutes parts, avec une inquiétude effarée, si personne ne les voyait.

— Ah ! zut ! cria Chouteau, c’est le moment !

La campagne restait claire, d’une clarté louche d’entre chien et loup. Et Lapoulle courut le premier, suivi des cinq autres. Il avait pris dans le fossé une grosse pierre ronde, il se rua sur le cheval, se mit à lui défoncer le crâne, de ses deux bras raidis, comme avec une massue. Mais, dès le second coup, le cheval fit un effort pour se remettre debout. Chouteau et Loubet s’étaient jetés en travers de ses jambes, tâchaient de le maintenir, criaient aux autres de les aider. Il hennissait d’une voix presque humaine, éperdue et douloureuse, se débattait, les aurait cassés comme verre, s’il n’avait pas été déjà à demi mort d’inanition. Cependant, sa tête remuait trop, les coups ne portaient plus, Lapoulle ne pouvait le finir.

— Nom de Dieu ! qu’il a les os durs !… Tenez-le donc, que je le crève !

Jean et Maurice, glacés, n’entendaient pas les appels de Chouteau, restaient les bras ballants, sans se décider à intervenir.

Et Pache, brusquement, dans un élan instinctif de religieuse pitié, tomba sur la terre à deux genoux, joignit les mains, se mit à bégayer des prières, comme on en dit au chevet des agonisants.

— Seigneur, prenez pitié de lui…

Une fois encore, Lapoulle frappa à faux, n’enleva qu’une oreille au misérable cheval, qui se renversa, avec un grand cri.

— Attends, attends ! Gronda Chouteau. Il faut en finir, il nous ferait pincer… Ne le lâche pas, Loubet !

Dans sa poche, il venait de prendre son couteau, un petit couteau dont la lame n’était guère plus longue que le doigt. Et, vautré sur le corps de la bête, un bras passé à son cou, il enfonça cette lame, fouilla dans cette chair vivante, tailla des morceaux jusqu’à ce qu’il eût trouvé et tranché l’artère. D’un bond, il s’était jeté de côté, le sang jaillissait, se dégorgeait comme du canon d’une fontaine, tandis que les pieds s’agitaient et que de grands frissons convulsifs couraient sur la peau. Il fallut près de cinq minutes au cheval pour mourir. Ses grands yeux élargis, pleins d’une épouvante triste, s’étaient fixés sur les hommes hagards qui attendaient qu’il fût mort. Ils se troublèrent et s’éteignirent.

— Mon Dieu, bégayait Pache toujours à genoux, secourez-le, ayez-le en votre sainte garde…

Ensuite, quand il ne remua plus, ce fut un gros embarras, pour en tirer un bon morceau. Loubet, qui avait fait tous les métiers, indiquait bien comment il fallait s’y prendre, si l’on voulait avoir le filet. Mais, boucher maladroit, n’ayant d’ailleurs que le petit couteau, il se perdit dans cette chair toute chaude, encore palpitante de vie. Et Lapoulle, impatient, s’étant mis à l’aider en ouvrant le ventre, sans nécessité aucune, le carnage devint abominable. Une hâte féroce dans le sang et les entrailles répandues, des loups qui fouillaient à pleins crocs la carcasse d’une proie.

— Je ne sais pas bien quel morceau ça peut être, dit enfin Loubet en se relevant, les bras chargés d’un lambeau énorme de viande. Mais voilà tout de même de quoi nous en mettre par-dessus les yeux.

Jean et Maurice, saisis d’horreur, avaient détourné la tête. Cependant, la faim les pressait, ils suivirent la bande, quand elle galopa, pour ne point se faire surprendre près du cheval entamé. Chouteau venait de faire une trouvaille, trois grosses betteraves, oubliées, qu’il emportait. Loubet, pour se décharger les bras, avait jeté la viande sur les épaules de Lapoulle ; tandis que Pache portait la marmite de l’escouade, qu’ils traînaient avec eux, en cas de chasse heureuse. Et les six galopaient, galopaient, sans reprendre haleine, comme poursuivis.

Tout d’un coup, Loubet arrêta les autres.

— C’est bête, faudrait savoir où nous allons faire cuire ça.

Jean, qui se calmait, proposa les carrières. Elles n’étaient pas à plus de trois cents mètres, il y avait là des trous cachés, où l’on pouvait allumer du feu, sans être vu. Mais, quand ils y furent, toutes sortes de difficultés se présentèrent. D’abord, la question du bois ; et heureusement qu’ils découvrirent la brouette d’un cantonnier, dont Lapoulle fendit les planches, à coups de talon. Ensuite, ce fut l’eau potable qui manquait absolument. Dans la journée, le grand soleil avait séché les petits réservoirs naturels d’eau de pluie. Il existait bien une pompe, mais elle était trop loin, au château de la Tour à Glaire, et l’on y faisait queue jusqu’à minuit, heureux encore lorsqu’un camarade, dans la bousculade, ne renversait pas du coude votre gamelle. Quant aux quelques puits du voisinage, ils étaient taris depuis deux jours, on n’en tirait plus que de la boue. Restait seulement l’eau de la Meuse, dont la berge se trouvait de l’autre côté de la route.

— J’y vas avec la marmite, proposa Jean.

Tous se récrièrent.

— Ah ! non ! nous ne voulons pas être empoisonnés, c’est plein de morts !

La Meuse, en effet, roulait des cadavres d’hommes et de chevaux. On en voyait, à chaque minute, passer, le ventre ballonné, déjà verdâtres, en décomposition. Beaucoup s’étaient arrêtés dans les herbes, sur les bords, empestant l’air, agités par le courant d’un frémissement continu. Et presque tous les soldats qui avaient bu de cette eau abominable, s’étaient trouvés pris de nausées et de dysenterie, à la suite d’affreuses coliques.

Il fallait se résigner pourtant. Maurice expliqua que l’eau, après avoir bouilli, ne serait plus dangereuse.

— Alors, j’y vas, répéta Jean, qui emmena Lapoulle.

Lorsque la marmite fut enfin au feu, pleine d’eau, avec la viande dedans, la nuit noire était venue. Loubet avait épluché les betteraves, pour les faire cuire dans le bouillon, un vrai fricot de l’autre monde, comme il disait ; et tous activaient la flamme, en poussant sous la marmite les débris de la brouette. Leurs grandes ombres dansaient bizarrement, au fond de ce trou de roches. Puis, il leur devint impossible d’attendre davantage, ils se jetèrent sur le bouillon immonde, ils se partagèrent la viande avec leurs doigts égarés et tremblants, sans prendre le temps d’employer le couteau. Mais, malgré eux, leur cœur se soulevait. Ils souffraient surtout du manque de sel, leur estomac se refusait à garder cette bouillie fade des betteraves, ces morceaux de chair à moitié cuite, gluante, d’un goût d’argile. Presque tout de suite, des vomissements se déclarèrent. Pache ne put continuer, Chouteau et Loubet injurièrent cette satanée rosse de cheval, qu’ils avaient eu tant de peine à mettre en pot-au-feu, et qui leur fichait la colique. Seul, Lapoulle dîna copieusement ; mais il faillit en crever, la nuit, lorsqu’il fut retourné avec les trois autres, sous les peupliers du canal, pour y dormir.

En chemin, Maurice, sans une parole, saisissant le bras de Jean, l’avait entraîné par un sentier de traverse. Les camarades lui causaient une sorte de dégoût furieux, il venait de faire un projet, celui d’aller coucher dans le petit bois, où il avait passé la première nuit. C’était une bonne idée, que Jean approuva beaucoup, lorsqu’il se fut allongé sur le sol en pente, très sec, abrité par d’épais feuillages. Ils y restèrent jusqu’au grand jour, ils y dormirent même d’un profond sommeil, ce qui leur rendit quelque force.

Le lendemain était un jeudi. Mais ils ne savaient plus comment ils vivaient, ils furent simplement heureux de ce que le beau temps semblait se rétablir. Jean décida Maurice, malgré sa répugnance, à retourner au bord du canal, pour voir si leur régiment ne devait pas partir ce jour-là. Chaque jour, maintenant, il y avait des départs de prisonniers, des colonnes de mille à douze cents hommes, qu’on dirigeait sur les forteresses de l’Allemagne. L’avant-veille, ils avaient vu, devant le poste prussien, un convoi d’officiers et de généraux qui allaient, à Pont-à-Mousson, prendre le chemin de fer. C’était, chez tous, une fièvre, une furieuse envie de quitter cet effroyable Camp de la Misère. Ah ! si leur tour pouvait être venu ! Et, quand ils retrouvèrent le 106e toujours campé sur la berge, dans le désordre croissant de tant de souffrances, ils en eurent un véritable désespoir.

Pourtant, ce jour-là, Jean et Maurice crurent qu’ils mangeraient. Depuis le matin, tout un commerce s’était établi entre les prisonniers et les Bavarois, par-dessus le canal : on leur jetait de l’argent dans un mouchoir, et ils renvoyaient le mouchoir avec du gros pain bis ou du tabac grossier, à peine sec. Même des soldats qui n’avaient pas d’argent, étaient arrivés à faire des affaires, en leur lançant des gants blancs d’ordonnance, dont ils semblaient friands. Pendant deux heures, le long du canal, ce moyen barbare d’échange fit voler les paquets. Mais, Maurice ayant envoyé une pièce de cent sous dans sa cravate, le bavarois qui lui renvoyait un pain, le jeta de telle sorte, soit maladresse, soit farce méchante, que le pain tomba à l’eau. Alors, parmi les allemands, ce furent des rires énormes. Deux fois, Maurice s’entêta, et deux fois le pain fit un plongeon. Puis, attirés par les rires, des officiers accoururent, qui défendirent à leurs hommes de rien vendre aux prisonniers, sous peine de punitions sévères. Le commerce cessa, Jean dut calmer Maurice qui montrait les deux poings à ces voleurs, en leur criant de lui renvoyer ses pièces de cent sous.

La journée, malgré son grand soleil, fut terrible encore. Il y eut deux alertes, deux appels de clairon, qui firent courir Jean devant le hangar, où les distributions étaient censées avoir lieu. Mais, les deux fois, il ne reçut que des coups de coude, dans la bousculade. Les Prussiens, si remarquablement organisés, continuaient à montrer une incurie brutale à l’égard de l’armée vaincue. Sur les réclamations des généraux Douay et Lebrun, ils avaient bien fait amener quelques moutons, ainsi que des voitures de pains ; seulement, les précautions étaient si mal prises, que les moutons se trouvaient enlevés, les voitures pillées, dès le pont, de sorte que les troupes campées à plus de cent mètres, ne recevaient toujours rien. Il n’y avait guère que les rôdeurs, les détrousseurs de convois, qui mangeaient. Aussi Jean, comprenant le truc, comme il disait, finit-il par amener Maurice près du pont, pour guetter eux aussi la nourriture.

Il était quatre heures déjà, ils n’avaient rien mangé encore, par ce beau jeudi ensoleillé, lorsqu’ils eurent la joie, tout d’un coup, d’apercevoir Delaherche. Quelques bourgeois de Sedan obtenaient ainsi, à grand’peine, l’autorisation d’aller voir les prisonniers, auxquels ils portaient des provisions ; et Maurice, plusieurs fois déjà, avait dit sa surprise de n’avoir aucune nouvelle de sa sœur. Dès qu’ils reconnurent de loin Delaherche, chargé d’un panier, ayant un pain sous chaque bras, ils se ruèrent ; mais ils arrivèrent encore trop tard, une telle poussée s’était produite, que le panier et un des pains venaient d’y rester, enlevés, disparus, sans que le fabricant de drap eût pu lui-même se rendre compte de cet arrachement.

— Ah ! mes pauvres amis ! balbutia-t-il, stupéfait, bouleversé, lui qui arrivait le sourire aux lèvres, l’air bonhomme et pas fier, dans son désir de popularité.

Jean s’était emparé du dernier pain, le défendait ; et, tandis que Maurice et lui, assis au bord de la route, le dévoraient à grosses bouchées, Delaherche donnait des nouvelles. Sa femme, Dieu merci ! allait très bien. Seulement, il avait des inquiétudes pour le colonel, qui était tombé dans un grand accablement, bien que sa mère continuât à lui tenir compagnie du matin au soir.

— Et ma sœur ? demanda Maurice.

— Votre sœur, c’est vrai !… Elle m’accompagnait, c’était elle qui portait les deux pains. Seulement, elle a dû rester là-bas, de l’autre côté du canal. Jamais le poste n’a consenti à la laisser passer… Vous savez que les Prussiens ont rigoureusement interdit aux femmes l’entrée de la presqu’île.

Alors, il parla d’Henriette, de ses tentatives vaines pour voir son frère et lui venir en aide. Un hasard l’avait mise, dans Sedan, face à face avec le cousin Gunther, le capitaine de la garde prussienne. Il passait de son air sec et dur, en affectant de ne pas la reconnaître. Elle-même, le cœur soulevé, comme devant un des assassins de son mari, avait d’abord hâté le pas. Puis, dans un brusque revirement, qu’elle ne s’expliquait point, elle était revenue, lui avait tout dit, la mort de Weiss, d’une voix rude de reproche. Et il n’avait eu qu’un geste vague, en apprenant cette mort affreuse d’un parent : c’était le sort de la guerre, lui aussi aurait pu être tué. Sur son visage de soldat, à peine un frémissement avait-il couru. Ensuite, lorsqu’elle lui avait parlé de son frère prisonnier, en le suppliant d’intervenir, pour qu’elle pût le voir, il s’était refusé à toute démarche. La consigne était formelle, il parlait de la volonté allemande comme d’une religion. En le quittant, elle avait eu la sensation nette qu’il se croyait en France comme un justicier, avec l’intolérance et la morgue de l’ennemi héréditaire, grandi dans la haine de la race qu’il châtiait.

— Enfin, conclut Delaherche, vous aurez toujours mangé, ce soir ; et ce qui me désespère, c’est que je crains bien de ne pouvoir obtenir une autre permission.

Il leur demanda s’ils n’avaient pas de commissions à lui donner, il se chargea obligeamment de lettres écrites au crayon, que d’autres soldats lui confièrent, car on avait vu des Bavarois allumer leur pipe, en riant, avec les lettres qu’ils avaient promis de faire parvenir.

Puis, comme Maurice et Jean l’accompagnaient jusqu’au pont, Delaherche s’écria :

— Mais, tenez ! la voici là-bas, Henriette !… Vous la voyez bien qui agite son mouchoir.

Au delà de la ligne des sentinelles, en effet, parmi la foule, on distinguait une petite figure mince, un point blanc qui palpitait dans le soleil. Et tous deux, très émus, les yeux humides, levèrent les bras, répondirent d’un furieux branle de la main.

Ce fut le lendemain, un vendredi, que Maurice passa la plus abominable des journées. Pourtant, après une nouvelle nuit tranquille dans le petit bois, il avait eu la chance de manger encore du pain, Jean ayant découvert, au château de Villette, une femme qui en vendait, à dix francs la livre. Mais, ce jour-là, ils assistèrent à une effrayante scène, dont le cauchemar les hanta longtemps.

La veille, Chouteau avait remarqué que Pache ne se plaignait plus, l’air étourdi et content, comme un homme qui aurait dîné à sa faim. Tout de suite, il eut l’idée que le sournois devait avoir une cachette quelque part, d’autant plus que, ce matin-là, il venait de le voir s’éloigner pendant près d’une heure, puis reparaître, avec un sourire en dessous la bouche pleine. Sûrement, une aubaine lui était tombée, des provisions ramassées dans quelque bagarre. Et Chouteau exaspérait Loubet et Lapoulle, ce dernier surtout. Hein ? quel sale individu, s’il avait à manger, de ne pas partager avec les camarades !

— Vous ne savez pas, ce soir, nous allons le suivre… Nous verrons s’il ose s’emplir tout seul, quand de pauvres bougres crèvent à côté de lui.

— Oui, oui ! c’est ça, nous le suivrons ! répéta violemment Lapoulle. Nous verrons bien !

Il serrait les poings, le seul espoir de manger enfin le rendait fou. Son gros appétit le torturait plus que les autres, son tourment devenait tel, qu’il avait essayé de mâcher de l’herbe. Depuis l’avant-veille, depuis la nuit où la viande de cheval aux betteraves lui avait donné une dysenterie affreuse, il était à jeun, si maladroit de son grand corps, malgré sa force, que, dans la bousculade du pillage des vivres, il n’attrapait jamais rien. Il aurait payé de son sang une livre de pain.

Comme la nuit tombait, Pache se glissa parmi les arbres de la Tour à Glaire, et les trois autres, prudemment, filèrent derrière lui.

— Faut pas qu’il se doute, répétait Chouteau. Méfiez-vous, s’il se retourne.

Mais, cent pas plus loin, Pache, évidemment, se crut seul, car il se mit à marcher d’un pas rapide, sans même jeter un regard en arrière. Et ils purent aisément le suivre jusque dans les carrières voisines, ils arrivèrent sur son dos, comme il dérangeait deux grosses pierres, pour prendre une moitié de pain dessous. C’était la fin de ses provisions, il avait encore de quoi faire un repas.

— Nom de dieu de cafard ! hurla Lapoulle, voilà donc pourquoi tu te caches !… Tu vas me donner ça, c’est ma part !

Donner son pain, pourquoi donc ? Si chétif qu’il fût, une colère le redressa, tandis qu’il serrait le morceau de toutes ses forces sur son cœur. Lui aussi avait faim.

— Fiche-moi la paix, entends-tu ! c’est à moi !

Puis, devant le poing levé de Lapoulle, il prit sa course, galopant, dévalant des carrières dans les terres nues, du côté de Donchery. Les trois autres le poursuivaient, haletants, à toutes jambes. Mais il gagnait du terrain, plus léger, pris d’une telle peur, si entêté à garder son bien, qu’il semblait emporté par le vent. Il avait franchi près d’un kilomètre, il approchait du petit bois, au bord de l’eau, lorsqu’il rencontra Jean et Maurice, qui revenaient à leur gîte de la nuit. Au passage, il leur jeta un cri de détresse, tandis que ceux-ci, étonnés de cette chasse à l’homme, dont l’enragé galop passait devant eux, restaient plantés au bord d’un champ. Et ce fut ainsi qu’ils virent tout.

Le malheur voulut que Pache, buttant contre une pierre, s’abattit. Déjà les trois autres arrivaient, jurant, hurlant, fouettés par la course, pareils à des loups lâchés sur une proie.

— Donne ça, nom de dieu ! cria Lapoulle, ou je te fais ton affaire !

Et il levait de nouveau le poing, lorsque Chouteau lui passa, grand ouvert, le couteau mince, qui lui avait servi à saigner le cheval.

— Tiens ! le couteau !

Mais Jean s’était précipité, pour empêcher un malheur, perdant la tête lui aussi, parlant de les fourrer tous au bloc ; ce qui le fit traiter par Loubet de Prussien, avec un mauvais rire, puisqu’il n’y avait plus de chefs et que les Prussiens seuls commandaient.

— Tonnerre de Dieu ! répétait Lapoulle, veux-tu me donner ça !

Malgré la terreur dont il était blême, Pache serra davantage le pain contre sa poitrine, dans son obstination de paysan affamé qui ne lâche rien de ce qui est à lui.

— Non !

Alors, ce fut fini, la brute lui planta le couteau dans la gorge, si violemment, que le misérable ne cria même pas. Ses bras se détendirent, le morceau de pain roula par terre, dans le sang qui avait jailli.

Devant ce meurtre imbécile et fou, Maurice, immobile jusque-là, parut lui-même être pris brusquement de folie. Il menaçait les trois hommes du geste, il les traitait d’assassins, avec une telle véhémence, que tout son corps en tremblait. Mais Lapoulle ne semblait même pas l’entendre. Resté par terre, accroupi près du corps, il dévorait le pain, éclaboussé de gouttes rouges ; il avait un air de stupidité farouche, comme étourdi par le gros bruit de ses mâchoires ; tandis que Chouteau et Loubet, à le voir si terrible dans son assouvissement, n’osaient pas même lui réclamer leur part.

La nuit était complètement venue, une nuit claire, au beau ciel étoilé ; et Maurice et Jean, qui avaient gagné leur petit bois, ne virent bientôt plus que Lapoulle, rôdant le long de la Meuse. Les deux autres avaient disparu, retournés sans doute au bord du canal, inquiets de ce corps qu’ils laissaient derrière eux. Lui, au contraire, semblait craindre d’aller là-bas, rejoindre les camarades. Après l’étourdissement du meurtre, alourdi par la digestion du gros morceau de pain avalé trop vite, il était évidemment saisi d’une angoisse, qui le faisait s’agiter, n’osant reprendre la route que barrait le cadavre, piétinant sans fin sur la berge, d’un pas vacillant d’irrésolution. Le remords s’éveillait-il, au fond de cette âme obscure ? Ou bien n’était-ce que la terreur d’être découvert ? Il allait et venait ainsi qu’une bête devant les barreaux de sa cage, avec un besoin subit et grandissant de fuir, un besoin douloureux comme un mal physique, dont il sentait qu’il mourrait, s’il ne le contentait pas. Au galop, au galop, il lui fallait sortir tout de suite de cette prison où il venait de tuer. Pourtant, il s’affaissa, il resta longtemps vautré parmi les herbes de la rive.

Dans sa révolte, Maurice, lui aussi, disait à Jean :

— Écoute, je ne puis plus rester. Je t’assure que je vais devenir fou… Ça m’étonne que le corps ait résisté, je ne me porte pas trop mal. Mais la tête déménage, oui ! elle déménage, c’est certain. Si tu me laisses encore un jour dans cet enfer, je suis perdu… Je t’en prie, partons, partons tout de suite !

Et il se mit à lui expliquer des plans extravagants d’évasion. Ils allaient traverser la Meuse à la nage, se jeter sur les sentinelles, les étrangler avec un bout de corde qu’il avait dans sa poche ; ou encore ils les assommeraient à coups de pierre ; ou encore ils les achèteraient à prix d’argent, revêtiraient leurs uniformes, pour franchir les lignes prussiennes.

— Mon petit, tais-toi ! répétait Jean désespéré, ça me fait peur de t’entendre dire des bêtises. Est-ce que c’est raisonnable, est-ce que c’est possible, tout ça ?… Demain, nous verrons. Tais-toi !

Lui, bien qu’il eût également le cœur abreuvé de colère et de dégoût, gardait son bon sens, dans l’affaiblissement de la faim, parmi les cauchemars de cette vie qui touchait le fond de la misère humaine. Et, comme son compagnon s’affolait davantage, voulait se jeter à la Meuse, il dut le retenir, le violenter même, les yeux pleins de larmes, suppliant et grondant. Puis, tout d’un coup :

— Tiens ! regarde !

Un clapotement d’eau venait de se faire entendre. Ils virent Lapoulle, qui s’était décidé à se laisser glisser dans la rivière, après avoir enlevé sa capote, pour qu’elle ne gênât pas ses mouvements ; et la tache de sa chemise faisait une blancheur très visible, au fil du courant mouvant et noir. Il nageait, il remontait doucement, guettant sans doute le point où il pourrait aborder ; tandis que, sur l’autre berge, on distinguait très bien les minces silhouettes des sentinelles immobiles. Déchirant la nuit, il y eut un brusque éclair, un coup de feu qui alla rouler jusqu’aux roches de Montimont. L’eau, simplement, bouillonna, comme sous le choc de deux rames affolées qui l’auraient battue. Et ce fut tout, le corps de Lapoulle, la tache blanche se mit à descendre, abandonnée et molle dans le courant.

Le lendemain, un samedi, dès l’aube, Jean ramena Maurice au campement du 106e, avec le nouvel espoir qu’on partirait ce jour-là. Mais il n’y avait pas d’ordre, le régiment semblait comme oublié. Beaucoup étaient partis, la presqu’île se vidait, et ceux qu’on laissait là tombaient à une maladie noire. Depuis huit grands jours, la démence germait et montait dans cet enfer. La cessation des pluies, le lourd soleil de plomb n’avait fait que changer le supplice. Des chaleurs excessives achevaient d’épuiser les hommes, donnaient aux cas de dysenterie un caractère épidémique inquiétant. Les déjections, les excréments de toute cette armée malade empoisonnaient l’air d’émanations infectes. On ne pouvait plus longer la Meuse ni le canal, tellement la puanteur des chevaux et des soldats noyés, pourrissant parmi les herbes, était forte. Et, dans les champs, les chevaux morts d’inanition se décomposaient, soufflaient si violemment la peste, que les Prussiens, qui commençaient à craindre pour eux, avaient apporté des pioches et des pelles, en forçant les prisonniers à enterrer les corps.

Ce samedi-là, d’ailleurs, la disette cessa. Comme on était moins nombreux et que des vivres arrivaient de toutes parts, on passa d’un coup de l’extrême dénuement à l’abondance la plus large. On eut à volonté du pain, de la viande, du vin même, on mangea du lever au coucher du soleil, à en mourir. La nuit tomba, qu’on mangeait encore, et l’on mangea jusqu’au lendemain matin. Beaucoup en crevèrent.

Pendant la journée, Jean n’avait eu que la préoccupation de surveiller Maurice, qu’il sentait capable de toutes les extravagances. Il avait bu, il parlait de souffleter un officier allemand, pour qu’on l’emmenât. Et, le soir, Jean, ayant découvert, dans les dépendances de la Tour à Glaire, un coin de cave libre, il crut sage d’y venir coucher avec son compagnon, qu’une bonne nuit calmerait peut-être. Mais ce fut la nuit la plus affreuse de leur séjour, une nuit d’épouvantement, durant laquelle ils ne purent fermer les yeux. D’autres soldats emplissaient la cave, deux étaient allongés dans le même coin, qui se mouraient, vidés par la dysenterie ; et, dès que l’obscurité fut complète, ils ne cessèrent plus, des plaintes sourdes, des cris inarticulés, une agonie dont le râle allait en grandissant. Au fond des ténèbres, ce râle prenait une telle abomination, que les autres hommes couchés à côté, voulant dormir, se fâchaient, criaient aux mourants de se taire. Ceux-ci n’entendaient pas, le râle continuait, revenait, emportait tout ; pendant que, du dehors, arrivait la clameur d’ivresse des camarades qui mangeaient encore, sans pouvoir se rassasier.

Alors, la détresse commença pour Maurice. Il avait tâché de fuir cette plainte d’horrible douleur qui lui mettait à la peau une sueur d’angoisse ; mais, comme il se levait, à tâtons, il avait marché sur des membres, il était retombé par terre, muré avec ces mourants. Et il n’essayait même plus de s’échapper. Tout l’effroyable désastre s’évoquait, depuis le départ de Reims, jusqu’à l’écrasement de Sedan. Il lui semblait que la passion de l’armée de Châlons s’achevait seulement cette nuit-là, dans la nuit d’encre de cette cave, où râlaient deux soldats, qui empêchaient les camarades de dormir. L’armée de la désespérance, le troupeau expiatoire, envoyé en holocauste, avait payé les fautes de tous du flot rouge de son sang, à chacune de ses stations. Et, maintenant, égorgée sans gloire, couverte de crachats, elle tombait au martyre, sous ce châtiment qu’elle n’avait pas mérité si rude. C’était trop, il en était soulevé de colère, affamé de justice, dans un besoin brûlant de se venger du destin.

Lorsque l’aube parut, l’un des soldats était mort, l’autre râlait toujours.

— Allons, viens, mon petit, dit Jean avec douceur. Nous allons prendre l’air, ça vaudra mieux.

Mais, dehors, par la belle matinée déjà chaude, lorsque tous deux eurent suivi la berge et se trouvèrent près du village d’Iges, Maurice s’exalta davantage, le poing tendu, là-bas, vers le vaste horizon ensoleillé du champ de bataille, le plateau d’Illy en face, Saint-Menges à gauche, le bois de la Garenne à droite.

— Non, non ! je ne peux plus, je ne peux plus voir ça ! C’est d’avoir ça devant moi qui me troue le cœur et me fend le crâne… Emmène-moi, emmène-moi tout de suite !

Ce jour-là était encore un dimanche, des volées de cloche venaient de Sedan, tandis qu’on entendait déjà au loin une musique allemande. Mais le 106e n’avait toujours pas d’ordre, et Jean, effrayé du délire croissant de Maurice, se décida à tenter un moyen qu’il mûrissait depuis la veille. Devant le poste prussien, sur la route, un départ se préparait, celui d’un autre régiment, le 5e de ligne. Une grande confusion régnait dans la colonne, dont un officier, parlant mal le français, n’arrivait pas à faire le recensement. Et, tous deux alors, ayant arraché de leur uniforme le collet et les boutons, pour n’être pas trahis par le numéro, filèrent au milieu de la cohue, passèrent le pont, se trouvèrent dehors. Sans doute, Chouteau et Loubet avaient eu la même idée, car ils les aperçurent derrière eux, avec leurs regards inquiets d’assassin.

Ah ! quel soulagement, à cette première minute heureuse ! Dehors, il semblait que ce fût une résurrection, la lumière vivante, l’air sans bornes, le réveil fleuri de toutes les espérances. Quel que pût être leur malheur à présent, ils ne le redoutaient plus, ils en riaient, au sortir de cet effrayant cauchemar du Camp de la Misère.


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