La Débâcle/Partie 3/Chapitre III

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 466-488).


III


Pour la dernière fois, le matin, Jean et Maurice venaient d’entendre les sonneries si gaies des clairons français ; et ils marchaient maintenant, en route pour l’Allemagne, parmi le troupeau des prisonniers, que précédaient et suivaient des pelotons de soldats prussiens, tandis que d’autres les surveillaient, à gauche et à droite, la baïonnette au fusil. On n’entendait plus, à chaque poste, que les trompettes allemandes, aux notes aigres et tristes.

Maurice fut heureux de constater que la colonne tournait à gauche et qu’elle traverserait Sedan. Peut-être aurait-il la chance d’apercevoir une fois encore sa sœur Henriette. Mais les cinq kilomètres qui séparaient la presqu’île d’Iges de la ville, suffirent pour gâter sa joie de se sentir hors du cloaque, où il avait agonisé pendant neuf jours. C’était un autre supplice, ce convoi pitoyable de prisonniers, des soldats sans armes, les mains ballantes, menés comme des moutons, dans un piétinement hâtif et peureux. Vêtus de loques, souillés d’avoir été abandonnés dans leur ordure, amaigris par un jeûne d’une grande semaine, ils ne ressemblaient plus qu’à des vagabonds, des rôdeurs louches, que des gendarmes auraient ramassés par les routes, d’un coup de filet. Dès le faubourg De Torcy, comme des hommes s’arrêtaient et que des femmes se mettaient sur les portes, d’un air de sombre commisération, un flot de honte étouffa Maurice, il baissa la tête, la bouche amère.

Jean, d’esprit pratique et de peau plus dure, ne songeait qu’à leur sottise, de n’avoir pas emporté chacun un pain. Dans l’effarement de leur départ, ils s’en étaient même allés à jeun ; et la faim, une fois encore, leur cassait les jambes. D’autres prisonniers devaient être dans le même cas, car plusieurs tendaient de l’argent, suppliaient qu’on leur vendît quelque chose. Il y en avait un, très grand, l’air très malade, qui agitait une pièce d’or, l’offrant au bout de son long bras, par-dessus la tête des soldats de l’escorte, avec le désespoir de ne rien trouver à acheter. Et ce fut alors que Jean, qui guettait, aperçut de loin, devant une boulangerie, une douzaine de pains en tas. Tout de suite, avant les autres, il jeta cent sous, voulut prendre deux de ces pains. Puis, comme le Prussien qui se trouvait près de lui, le repoussait brutalement, il s’entêta à ramasser au moins sa pièce. Mais, déjà, le capitaine, auquel la surveillance de la colonne était confiée, un petit chauve, de figure insolente, accourait. Il leva sur Jean la crosse de son revolver, il jura qu’il fendrait la tête au premier qui oserait bouger. Et tous avaient plié les épaules, baissé les yeux, tandis que la marche continuait, avec le sourd roulement des pieds, dans cette soumission frémissante du troupeau.

— Oh ! le gifler, celui-là ! murmura ardemment Maurice, le gifler, lui casser les dents d’un revers de main !

Dès lors, la vue de ce capitaine, de cette méprisante figure à gifles, lui devint insupportable. D’ailleurs, on entrait dans Sedan, on passait sur le pont de Meuse ; et les scènes de brutalité se renouvelaient, se multipliaient. Une femme, une mère sans doute, qui voulait embrasser un sergent tout jeune, venait d’être écartée d’un coup de crosse, si violemment, qu’elle en était tombée à terre. Sur la place Turenne, ce furent des bourgeois qu’on bouscula, parce qu’ils jetaient des provisions aux prisonniers. Dans la Grande-Rue, un de ceux-ci, ayant glissé en prenant une bouteille qu’une dame lui offrait, fut relevé à coups de botte. Sedan, qui depuis huit jours voyait ainsi passer ce misérable bétail de la défaite, conduit au bâton, ne s’y accoutumait pas, était agité, à chaque défilé nouveau, d’une fièvre sourde de pitié et de révolte.

Cependant, Jean, lui aussi, songeait à Henriette ; et brusquement, l’idée de Delaherche lui vint. Il poussa du coude son ami.

— Hein ? tout à l’heure, ouvre l’œil, si nous passons dans la rue !

En effet, dès qu’ils entrèrent dans la rue Maqua, ils aperçurent de loin plusieurs têtes, penchées à une des fenêtres monumentales de la fabrique. Puis, ils reconnurent Delaherche et sa femme Gilberte, accoudés, ayant, derrière eux, debout, la haute figure sévère de madame Delaherche. Ils avaient des pains, le fabricant les lançait aux affamés qui tendaient des mains tremblantes, implorantes.

Maurice, tout de suite, avait remarqué que sa sœur n’était pas là ; tandis que Jean, inquiet de voir les pains voler, craignit qu’il n’en restât pas un pour eux. Il agita le bras, criant :

— À nous ! à nous !

Ce fut, chez les Delaherche, une surprise presque joyeuse. Leur visage, pâli de pitié, s’éclaira, tandis que des gestes, heureux de la rencontre, leur échappaient. Et Gilberte tint à jeter elle-même le dernier pain dans les bras de Jean, ce qu’elle fit avec une si aimable maladresse, qu’elle en éclata d’un joli rire.

Ne pouvant s’arrêter, Maurice se retourna, demandant à la volée, d’un ton inquiet d’interrogation :

— Et Henriette ? Henriette ?

Alors, Delaherche répondit par une longue phrase. Mais sa voix se perdit, au milieu du roulement des pieds. Il dut comprendre que le jeune homme ne l’avait pas entendu, car il multiplia les signes, il en répéta un surtout, là-bas, vers le sud. Déjà, la colonne s’engageait dans la rue du Ménil, la façade de la fabrique disparut, avec les trois têtes qui se penchaient, tandis qu’une main agitait un mouchoir.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Jean.

Maurice, tourmenté, regardait en arrière, vainement.

— Je ne sais pas, je n’ai pas compris… Me voilà dans l’inquiétude, tant que je n’aurai pas de nouvelles.

Et le piétinement continuait, les Prussiens hâtaient encore la marche avec leur brutalité de vainqueurs, le troupeau sortit de Sedan par la porte du Ménil, allongé en une file étroite qui galopait, comme dans la peur des chiens.

Lorsqu’ils traversèrent Bazeilles, Jean et Maurice songèrent à Weiss, cherchèrent les cendres de la petite maison, si vaillamment défendue. On leur avait conté, au Camp de la Misère, la dévastation du village, les incendies, les massacres ; et ce qu’ils voyaient dépassait les abominations rêvées. Après douze jours, les tas de décombres fumaient encore. Des murs croulants s’étaient abattus, il ne restait pas dix maisons intactes. Mais ce qui les consola un peu, ce fut de rencontrer des brouettes, des charrettes pleines de casques et de fusils bavarois, ramassés après la lutte. Cette preuve qu’on en avait tué beaucoup, de ces égorgeurs et de ces incendiaires, les soulageait.

C’était à Douzy que devait avoir lieu la grande halte, pour permettre aux hommes de déjeuner. On n’y arriva point sans souffrance. Très vite, les prisonniers se fatiguaient, épuisés par leur jeûne. Ceux qui, la veille, s’étaient gorgés de nourriture, avaient des vertiges, alourdis, les jambes cassées ; car cette gloutonnerie, loin de réparer leurs forces perdues, n’avait fait que les affaiblir davantage. Aussi, lorsqu’on s’arrêta dans un pré, à gauche du village, les malheureux se laissèrent-ils tomber sur l’herbe, sans courage pour manger. Le vin manquait, des femmes charitables qui voulurent s’approcher avec des bouteilles, furent chassées par les sentinelles. Une d’elles, prise de peur, tomba, se démit le pied ; et il y eut des cris, des larmes, toute une scène révoltante, pendant que les Prussiens, qui avaient confisqué les bouteilles, les buvaient. Cette tendresse pitoyable des paysans pour les pauvres soldats emmenés en captivité, se manifestait ainsi à chaque pas, tandis qu’on les disait d’une rudesse farouche envers les généraux. À Douzy même, quelques jours auparavant, les habitants avaient hué un convoi de généraux qui se rendaient, sur parole, à Pont-à-Mousson. Les routes n’étaient pas sûres pour les officiers : des hommes en blouse, des soldats évadés, des déserteurs peut-être, sautaient sur eux avec des fourches, voulaient les massacrer, ainsi que des lâches et des vendus, dans cette légende de la trahison, qui, vingt ans plus tard, devait encore vouer à l’exécration de ces campagnes tous les chefs ayant porté l’épaulette.

Maurice et Jean mangèrent la moitié de leur pain, qu’ils eurent la chance d’arroser de quelques gorgées d’eau-de-vie, un brave fermier étant parvenu à emplir leur gourde. Mais, ce qui fut terrible ensuite, ce fut de se remettre en route. On devait coucher à Mouzon, et bien que l’étape se trouvât courte, l’effort à faire paraissait excessif. Les hommes ne purent se relever sans crier, tellement leurs membres las se raidissaient au moindre repos. Beaucoup, dont les pieds saignaient, se déchaussèrent, pour continuer la marche. La dysenterie les ravageait toujours, il en tomba un, dès le premier kilomètre, qu’on dut pousser contre un talus. Deux autres, plus loin, s’affaissèrent au pied d’une haie, où une vieille femme ne les ramassa que le soir. Tous chancelaient, en s’appuyant sur des cannes, que les prussiens, par dérision peut-être, leur avaient permis de couper, à la lisière d’un petit bois. Ce n’était plus qu’une débandade de gueux, couverts de plaies, hâves et sans souffle. Et les violences se renouvelaient, ceux qui s’écartaient, même pour quelque besoin naturel, étaient ramenés à coups de bâton. À la queue, le peloton formant l’escorte avait l’ordre de pousser les traînards, la baïonnette dans les reins. Un sergent ayant refusé d’aller plus loin, le capitaine commanda à deux hommes de le prendre sous les bras, de le traîner, jusqu’à ce que le misérable consentît à marcher de nouveau. Et c’était surtout le supplice, cette figure à gifles, ce petit officier chauve, qui abusait de ce qu’il parlait très correctement le français, pour injurier les prisonniers dans leur langue, en phrases sèches et cinglantes comme des coups de cravache.

— Oh ! répétait rageusement Maurice, le tenir, celui-là, et lui tirer tout son sang, goutte à goutte !

Il était à bout de force, plus malade encore de colère rentrée que d’épuisement. Tout l’exaspérait, jusqu’à ces sonneries aigres des trompettes prussiennes, qui l’auraient fait hurler comme une bête, dans l’énervement de sa chair. Jamais il n’arriverait à la fin du cruel voyage, sans se faire casser la tête. Déjà, lorsqu’on traversait le moindre des hameaux, il souffrait affreusement, en voyant les femmes qui le regardaient d’un air de grande pitié. Que serait-ce, quand on entrerait en Allemagne, que les populations des villes se bousculeraient, pour l’accueillir, au passage, d’un rire insultant ? Et il évoquait les wagons à bestiaux où l’on allait les entasser, les dégoûts et les tortures de la route, la triste existence des forteresses, sous le ciel d’hiver, chargé de neige. Non, non ! plutôt la mort tout de suite, plutôt risquer de laisser sa peau au détour d’un chemin, sur la terre de France, que de pourrir là-bas, au fond d’une casemate noire, pendant des mois peut-être !

— Écoute, dit-il tout bas à Jean, qui marchait près de lui, nous allons attendre de passer le long d’un bois, et d’un saut nous filerons parmi les arbres… La frontière belge n’est pas loin, nous trouverons bien quelqu’un pour nous y conduire.

Jean eut un frémissement, d’esprit plus net et plus froid, malgré la révolte qui finissait par le faire rêver aussi d’évasion.

— Es-tu fou ! ils tireront, nous y resterons tous les deux.

Mais, d’un geste, Maurice disait qu’il y avait des chances pour qu’on les manquât, et puis, après tout, que, s’ils y restaient, ce serait tant pis !

— Bon ! continua Jean, mais qu’est-ce que nous deviendrons, ensuite, avec nos uniformes ? Tu vois bien que la campagne est pleine de postes prussiens. Il faudrait au moins d’autres vêtements… C’est trop dangereux, mon petit, jamais je ne te laisserai faire une pareille folie.

Et il dut le retenir, il lui avait pris le bras, il le serrait contre lui, comme s’ils se fussent soutenus mutuellement, pendant qu’il continuait à le calmer, de son air bourru et tendre.

Derrière leur dos, à ce moment, des voix chuchotantes leur firent tourner la tête. C’étaient Chouteau et Loubet, partis le matin, en même temps qu’eux, de la presqu’île d’Iges, et qu’ils avaient évités jusque-là. Maintenant, les deux gaillards marchaient sur leurs talons. Chouteau devait avoir entendu les paroles de Maurice, son plan de fuite au travers d’un taillis, car il le reprenait pour son compte. Il murmurait dans leur cou :

— Dites donc, nous en sommes. C’est une riche idée, de foutre le camp. Déjà, des camarades sont partis, nous n’allons bien sûr pas nous laisser traîner comme des chiens jusque dans le pays à ces cochons… Hein ? à nous quatre, ça va-t-il, de prendre un courant d’air ?

Maurice s’enfiévrait de nouveau, et Jean dut se retourner, pour dire au tentateur :

— Si tu es pressé, cours devant… Qu’est-ce que tu espères donc ?

Devant le clair regard du caporal, Chouteau se troubla un peu. Il lâcha la raison vraie de son insistance.

— Dame ! si nous sommes quatre, ça sera plus commode… Y en aura toujours bien un ou deux qui passeront.

Alors, d’un signe énergique de la tête, Jean refusa tout à fait. Il se méfiait du monsieur, comme il disait, il craignait quelque traîtrise. Et il lui fallut employer toute son autorité sur Maurice, pour l’empêcher de céder, car une occasion se présentait justement, on longeait un petit bois très touffu, qu’un champ obstrué de broussailles séparait seul de la route. Traverser ce champ au galop, disparaître dans le fourré, n’était-ce pas le salut ?

Jusque-là, Loubet n’avait rien dit. Son nez inquiet flairait le vent, ses yeux vifs de garçon adroit guettaient la minute favorable, dans sa résolution bien arrêtée de ne pas aller moisir en Allemagne. Il devait se fier à ses jambes et à sa malignité, qui l’avaient toujours tiré d’affaire. Et, brusquement, il se décida.

— Ah ! zut ! j’en ai assez, je file !

D’un bond, il s’était jeté dans le champ voisin, lorsque Chouteau l’imita, galopant à son côté. Tout de suite, deux Prussiens de l’escorte se mirent à leur poursuite, sans qu’aucun autre songeât à les arrêter d’une balle. Et la scène fut si brève, qu’on ne put d’abord s’en rendre compte. Loubet, faisant des crochets parmi les broussailles, allait s’échapper sûrement, tandis que Chouteau, moins agile, était déjà sur le point d’être pris. Mais, d’un suprême effort, celui-ci regagna du terrain, se jeta entre les jambes du camarade, qu’il culbuta ; et, pendant que les deux Prussiens se précipitaient sur l’homme à terre, pour le maintenir, l’autre sauta dans le bois, disparut. Quelques coups de feu partirent, on se souvenait des fusils. Il y eut même, parmi les arbres, une tentative de battue, inutile.

À terre, cependant, les deux soldats assommaient Loubet. Hors de lui, le capitaine s’était précipité, parlant de faire un exemple ; et, devant cet encouragement, les coups de pied, les coups de crosse continuaient de pleuvoir, si bien que, lorsqu’on releva le malheureux, il avait un bras cassé et la tête fendue. Il expira, avant d’arriver à Mouzon, dans la petite charrette d’un paysan, qui avait bien voulu le prendre.

— Tu vois, se contenta de murmurer Jean à l’oreille de Maurice.

D’un regard, là-bas, vers le bois impénétrable, tous deux disaient leur colère contre le bandit qui galopait, libre maintenant ; tandis qu’ils finissaient par se sentir pleins de pitié pour le pauvre diable, sa victime, un fricoteur qui ne valait sûrement pas cher, mais tout de même un garçon gai, débrouillard et pas bête. Voilà comment il se faisait que, si malin qu’on fût, on se laissait tout de même manger un jour !

À Mouzon, malgré cette leçon terrible, Maurice fut de nouveau hanté par son idée fixe de fuir. On était arrivé dans un tel état de lassitude, que les Prussiens durent aider les prisonniers, pour dresser les quelques tentes mises à leur disposition. Le campement se trouvait, près de la ville, dans un terrain bas et marécageux ; et le pis était qu’un autre convoi y ayant campé la veille, le sol disparaissait sous l’ordure : un véritable cloaque, d’une saleté immonde. Il fallut, pour se protéger, étaler à terre de larges pierres plates, qu’on eut la chance de découvrir près de là. La soirée, d’ailleurs, fut moins dure, la surveillance des Prussiens se relâchait un peu, depuis que le capitaine avait disparu, installé sans doute dans quelque auberge. D’abord, les sentinelles tolérèrent que des enfants jetassent aux prisonniers des fruits, des pommes et des poires, par-dessus leurs têtes. Ensuite, elles laissèrent les habitants du voisinage envahir le campement, de sorte qu’il y eut bientôt une foule de marchands improvisés, des hommes et des femmes qui débitaient du pain, du vin, même des cigares. Tous ceux qui avaient de l’argent, mangèrent, burent, fumèrent. Sous le pâle crépuscule, cela mettait comme un coin de marché forain, d’une bruyante animation.

Mais, derrière leur tente, Maurice s’exaltait, répétait à Jean :

— Je ne peux plus, je filerai, dès que la nuit va être noire… Demain, nous nous éloignerons de la frontière, il ne sera plus temps.

— Eh bien ! filons, finit par dire Jean, à bout de résistance, cédant lui aussi à cette hantise de la fuite. Nous le verrons, si nous y laissons la peau.

Seulement, il dévisagea dès lors les vendeurs, autour de lui. Des camarades venaient de se procurer des blouses et des pantalons, le bruit courait que des habitants charitables avaient créé de véritables magasins de vêtements, pour faciliter les évasions de prisonniers. Et, presque tout de suite, son attention fut attirée par une belle fille, une grande blonde de seize ans, aux yeux superbes, qui tenait à son bras trois pains dans un panier. Elle ne criait pas sa marchandise comme les autres, elle avait un sourire engageant et inquiet, la démarche hésitante. Lui, la regarda fixement, et leurs regards se rencontrèrent, restèrent un instant l’un dans l’autre. Alors, elle s’approcha, avec son sourire embarrassé de belle fille qui s’offrait.

— Voulez-vous du pain ?

Il ne répondit pas, l’interrogea d’un petit signe. Puis, comme elle disait oui, de la tête, il se hasarda, à voix très basse.

— Il y a des vêtements ?

— Oui, sous les pains.

Et, très haut, elle se décida à crier sa marchandise : « Du pain ! Du pain ! qui achète du pain ? » mais, quand Maurice voulut lui glisser vingt francs, elle retira la main d’un geste brusque, elle se sauva, après leur avoir laissé le panier. Ils la virent pourtant qui se retournait encore, qui leur jetait le rire tendre et ému de ses beaux yeux.

Lorsqu’ils eurent le panier, Jean et Maurice tombèrent dans un trouble extrême. Ils s’étaient écartés de leur tente, et jamais ils ne purent la retrouver, tellement ils s’effaraient. Où se mettre ? Comment changer de vêtements ? Ce panier, que Jean portait d’un air gauche, il leur semblait que tout le monde le fouillait des yeux, en voyait au grand jour le contenu. Enfin, ils se décidèrent, entrèrent dans la première tente vide, où, éperdument, ils passèrent chacun un pantalon et une blouse, après avoir remis sous les pains leurs effets d’uniforme. Et ils abandonnèrent le tout. Mais ils n’avaient trouvé qu’une casquette de laine, dont Jean avait forcé Maurice à se coiffer. Lui, nu-tête, exagérant le péril, se croyait perdu. Aussi s’attardait-il, en quête d’une coiffure quelconque, lorsque l’idée lui vint d’acheter son chapeau à un vieil homme très sale qui vendait des cigares.

— À trois sous pièce, à cinq sous les deux, les cigares de Bruxelles !

Depuis la bataille de Sedan, il n’y avait plus de douane, tout le flot belge entrait librement ; et le vieil homme en guenilles venait de réaliser de très beaux bénéfices, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir de grosses prétentions, lorsqu’il eut compris pourquoi l’on voulait acheter son chapeau, un feutre graisseux, troué de part en part. Il ne le lâcha que contre deux pièces de cent sous, en geignant qu’il allait sûrement s’enrhumer.

Jean, d’ailleurs, venait d’avoir une autre idée, celle de lui acheter aussi son fonds de magasin, les trois douzaines de cigares qu’il promenait encore. Et, sans attendre, le chapeau enfoncé sur les yeux, il cria, d’une voix traînante :

— À trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de Bruxelles !

Cette fois, c’était le salut. Il fit signe à Maurice de le précéder. Celui-ci avait eu la chance de ramasser par terre un parapluie ; et, comme il tombait quelques gouttes d’eau, il l’ouvrit tranquillement, pour traverser la ligne des sentinelles.

— À trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de Bruxelles !

En quelques minutes, Jean fut débarrassé de sa marchandise. On se pressait, on riait : en voilà donc un qui était raisonnable, qui ne volait pas le pauvre monde ! Attirés par le bon marché, des Prussiens s’approchèrent aussi, et il dut faire du commerce avec eux. Il avait manœuvré de façon à franchir l’enceinte gardée, il vendit ses deux derniers cigares à un gros sergent barbu, qui ne parlait pas un mot de français.

— Ne marche donc pas si vite, sacré bon dieu ! répétait Jean dans le dos de Maurice. Tu vas nous faire reprendre.

Leurs jambes, malgré eux, les emportaient. Il leur fallut un effort immense pour s’arrêter un instant à l’angle de deux routes, parmi des groupes qui stationnaient devant une auberge. Des bourgeois causaient là, l’air paisible, avec des soldats allemands ; et ils affectèrent d’écouter, ils risquèrent même quelques mots, sur la pluie qui pourrait bien se remettre à tomber toute la nuit. Un homme, un monsieur gras, qui les regardait avec persistance, les faisait trembler. Puis, comme il souriait d’un air très bon, ils se risquèrent, tout bas.

— Monsieur, le chemin pour aller en Belgique est-il gardé ?

— Oui, mais traversez d’abord ce bois, puis prenez à gauche, à travers champs.

Dans le bois, dans le grand silence noir des arbres immobiles, quand ils n’entendirent plus rien, que plus rien ne remua et qu’ils se crurent sauvés, une émotion extraordinaire les jeta aux bras l’un de l’autre. Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C’était la détente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur allait peut-être avoir pitié d’eux. Et ils se serraient d’une étreinte éperdue, dans la fraternité de tout ce qu’ils venaient de souffrir ensemble ; et le baiser qu’ils échangèrent alors leur parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel qu’ils n’en recevraient jamais d’une femme, l’immortelle amitié, l’absolue certitude que leurs deux cœurs n’en faisaient plus qu’un, pour toujours.

— Mon petit, reprit Jean d’une voix tremblante, quand ils se furent dégagés, c’est déjà très bon d’être ici, mais nous ne sommes pas au bout… faudrait s’orienter un peu.

Maurice, bien qu’il ne connût pas ce point de la frontière, jura qu’il suffisait de marcher devant soi. Tous deux alors, l’un derrière l’autre, se glissèrent, filèrent avec précaution, jusqu’à la lisière des taillis. Là, se rappelant l’indication du bourgeois obligeant, ils voulurent tourner à gauche, pour couper à travers des chaumes. Mais, comme ils rencontraient une route, bordée de peupliers, ils aperçurent le feu d’un poste prussien, qui barrait le passage. La baïonnette d’une sentinelle luisait, des soldats achevaient leur soupe en causant. Et ils rebroussèrent chemin, se rejetèrent au fond du bois, avec la terreur d’être poursuivis. Ils croyaient entendre des voix, des pas, ils battirent ainsi les fourrés pendant près d’une heure, perdant toute direction, tournant sur eux-mêmes, emportés parfois dans un galop, comme des bêtes fuyant sous les broussailles, parfois immobilisés, suant l’angoisse, devant des chênes immobiles qu’ils prenaient pour des Prussiens. Enfin, ils débouchèrent de nouveau sur le chemin bordé de peupliers, à dix pas de la sentinelle, près des soldats, en train de se chauffer tranquillement.

— Pas de chance ! gronda Maurice, c’est un bois enchanté.

Mais, cette fois, on les avait entendus. Des branches s’étaient cassées, des pierres roulaient. Et, comme au qui vive de la sentinelle, ils se mirent à galoper, sans répondre, le poste prit les armes, des coups de feu partirent, criblant de balles le taillis.

— Nom de Dieu ! jura d’une voix sourde Jean, qui retint un cri de douleur.

Il venait de recevoir dans le mollet gauche un coup de fouet, dont la violence l’avait culbuté contre un arbre.

— Touché ? demanda Maurice, anxieux.

— Oui, à la jambe, c’est foutu !

Tous deux écoutaient encore, haletants, avec l’épouvante d’entendre un tumulte de poursuite, sur leurs talons. Mais les coups de feu avaient cessé, et rien ne bougeait plus, dans le grand silence frissonnant qui retombait. Le poste, évidemment, ne se souciait pas de s’engager parmi les arbres.

Jean, qui s’efforçait de se remettre debout, étouffa une plainte. Et Maurice le soutint.

— Tu ne peux plus marcher ?

— Je crois bien que non !

Une colère l’envahit, lui si calme. Il serrait les poings, il se serait battu.

— Ah ! Bon Dieu de bon DiDeu ! si ce n’est pas une malechance ! se laisser abîmer la patte, lorsqu’on a tant besoin de courir ! Ma parole, c’est à se ficher au fumier !… File tout seul, toi !

Gaiement, Maurice se contenta de répondre :

— Tu es bête !

Il lui avait pris le bras, il l’aidait, tous les deux ayant la hâte de s’éloigner. Au bout de quelques pas, faits péniblement, d’un héroïque effort, ils s’arrêtèrent, de nouveau inquiets, en apercevant devant eux une maison, une sorte de petite ferme, à la lisière du bois. Pas une lumière ne luisait aux fenêtres, la porte de la cour était grande ouverte, sur le bâtiment vide et noir. Et, quand ils se furent enhardis jusqu’à pénétrer dans cette cour, ils s’étonnèrent d’y trouver un cheval tout sellé, sans que rien indiquât pourquoi ni comment il était là. Peut-être le maître allait-il revenir, peut-être gisait-il derrière quelque buisson, la tête trouée. Jamais ils ne le surent.

Mais un projet brusque était né chez Maurice, qui en parut tout ragaillardi.

— Écoute, la frontière est trop loin, et puis, décidément, il faudrait un guide… Tandis que, si nous allions à Remilly, chez l’oncle Fouchard, je serais certain de t’y conduire les yeux fermés, tellement je connais les moindres chemins de traverse… Hein ? C’est une idée, je vais te hisser sur ce cheval, et l’oncle Fouchard nous prendra bien toujours.

D’abord, il voulut lui examiner la jambe. Il y avait deux trous, la balle devait être ressortie après avoir cassé le tibia. L’hémorragie était faible, il se contenta de bander fortement le mollet avec son mouchoir.

— File donc tout seul ! répétait Jean.

— Tais-toi, tu es bête !

Lorsque Jean fut solidement installé sur la selle, Maurice prit la bride du cheval, et l’on partit. Il devait être près de onze heures, il comptait bien faire en trois heures le trajet, même si l’on ne marchait qu’au pas. Mais la pensée d’une difficulté imprévue le désespéra un instant : comment allaient-ils traverser la Meuse, pour passer sur la rive gauche ? Le pont de Mouzon était certainement gardé. Enfin, il se rappela qu’il y avait un bac, en aval, à Villers ; et, au petit bonheur, comptant que la chance leur serait enfin favorable, il se dirigea vers ce village, à travers les prairies et les labours de la rive droite. Tout se présenta assez bien d’abord, ils n’eurent qu’à éviter une patrouille de cavalerie, ils restèrent près d’un quart d’heure immobiles, dans l’ombre d’un mur. La pluie s’était remise à tomber, la marche devenait seulement très pénible pour lui, forcé de piétiner parmi les terres détrempées, à côté du cheval, heureusement un brave homme de cheval, fort docile. À Villers, la chance fut en effet pour eux : le bac, qui venait justement, à cette heure de nuit, de passer un officier bavarois, put les prendre tout de suite, les déposer sur l’autre rive, sans encombre. Et les dangers, les fatigues terribles ne commencèrent qu’au village, où ils faillirent rester entre les mains des sentinelles, échelonnées tout le long de la route de Remilly. De nouveau, ils se rejetèrent dans les champs, au hasard des petits chemins creux, des sentiers étroits, à peine frayés. Les moindres obstacles les obligeaient à des détours énormes. Ils franchissaient les haies et les fossés, s’ouvraient un passage au cœur des taillis impénétrables. Jean, pris par la fièvre, sous la pluie fine, s’était affaissé en travers de la selle, à moitié évanoui, cramponné des deux mains à la crinière du cheval ; tandis que Maurice, qui avait passé la bride dans son bras droit, devait lui soutenir les jambes, pour qu’il ne glissât pas. Pendant plus d’une lieue, pendant près de deux heures encore, cette marche épuisante s’éternisa, au milieu des cahots, des glissements brusques, des pertes d’équilibre, dans lesquelles, à chaque instant, la bête et les deux hommes manquaient de s’effondrer. Ils n’étaient plus qu’un convoi d’extrême misère, couverts de boue, le cheval tremblant sur les pieds, l’homme qu’il portait inerte, comme expiré dans un dernier hoquet, l’autre, éperdu, hagard, allant toujours, par l’unique effort de sa charité fraternelle. Le jour se levait, il pouvait être cinq heures, lorsqu’ils arrivèrent enfin à Remilly.

Dans la cour de sa petite ferme, qui dominait le village, au sortir du défilé d’Haraucourt, le père Fouchard chargeait sa carriole de deux moutons tués la veille. La vue de son neveu, dans un si triste équipage, le bouscula à un tel point, qu’il s’écria brutalement, après les premières explications :

— Que je vous garde, toi et ton ami ?… Pour avoir des histoires avec les Prussiens, ah ! non, par exemple ! J’aimerais mieux crever tout de suite !

Pourtant, il n’osa empêcher Maurice et Prosper de descendre Jean de cheval et de l’allonger sur la grande table de la cuisine. Silvine courut chercher son propre traversin, qu’elle glissa sous la tête du blessé, toujours évanoui. Mais le vieux grondait, exaspéré de voir cet homme sur sa table, disant qu’il y était fort mal, demandant pourquoi on ne le portait pas tout de suite à l’ambulance, puisqu’on avait la chance d’avoir une ambulance à Remilly, près de l’église, dans l’ancienne maison d’école, un reste de couvent, où se trouvait une grande salle très commode.

— À l’ambulance ! se récria Maurice à son tour, pour que les Prussiens l’envoient en Allemagne, après sa guérison, puisque tout blessé leur appartient !… Est-ce que vous vous fichez de moi, l’oncle ? Je ne l’ai pas amené jusqu’ici pour le leur rendre.

Les choses se gâtaient, l’oncle parlait de les flanquer à la porte, lorsque le nom d’Henriette fut prononcé.

— Comment, Henriette ? demanda le jeune homme.

Et il finit par savoir que sa sœur était à Remilly depuis l’avant-veille, si mortellement triste de son deuil, que le séjour de Sedan, où elle avait vécu heureuse, lui était devenu intolérable. Une rencontre avec le docteur Dalichamp, de Raucourt, qu’elle connaissait, l’avait décidée à venir s’installer chez le père Fouchard, dans une petite chambre, pour se donner tout entière aux blessés de l’ambulance voisine. Cela seul, disait-elle, la distrairait. Elle payait sa pension, elle était, à la ferme, la source de mille douceurs qui la faisaient regarder par le vieux d’un œil de complaisance. Quand il gagnait, c’était toujours beau.

— Ah ! ma sœur est ici ! répétait Maurice. C’est donc ça que Monsieur Delaherche voulait me dire, avec son grand geste que je ne comprenais pas !… Eh bien ! si elle est ici, ça va tout seul, nous restons.

Tout de suite, il voulut aller lui-même, malgré sa fatigue, la chercher à l’ambulance, où elle avait passé la nuit ; tandis que l’oncle se fâchait maintenant de ne pouvoir filer avec sa carriole et ses deux moutons, pour son commerce de boucher ambulant, au travers des villages, tant que cette sacrée affaire de blessé qui lui tombait sur les bras, ne serait pas finie.

Lorsque Maurice ramena Henriette, ils surprirent le père Fouchard en train d’examiner soigneusement le cheval, que Prosper venait de conduire à l’écurie. Une bête fatiguée, mais diablement solide, et qui lui plaisait ! En riant, le jeune homme dit qu’il lui en faisait cadeau. Henriette, de son côté, le prit à part, lui expliqua que Jean payerait, qu’elle-même se chargeait de lui, qu’elle le soignerait dans la petite chambre, derrière l’étable, où certes pas un Prussien n’irait le chercher. Et le père Fouchard, maussade, mal convaincu encore qu’il trouverait au fond de tout ça un vrai bénéfice, finit cependant par monter dans sa carriole et par s’en aller, en la laissant libre d’agir à sa guise.

Alors, en quelques minutes, aidée de Silvine et de Prosper, Henriette organisa la chambre, y fit porter Jean, que l’on coucha dans un lit tout frais, sans qu’il donnât d’autres signes de vie que des balbutiements vagues. Il ouvrait les yeux, regardait, ne semblait voir personne. Maurice achevait de boire un verre de vin et de manger un reste de viande, tout d’un coup anéanti, dans la détente de sa fatigue, lorsque le docteur Dalichamp arriva, comme tous les matins, pour sa visite à l’ambulance ; et le jeune homme trouva encore la force de le suivre, avec sa sœur, au chevet du blessé, anxieux de savoir.

Le docteur était un homme court, à la grosse tête ronde, dont le collier de barbe et les cheveux grisonnaient. Son visage coloré s’était durci, pareil à ceux des paysans, dans sa continuelle vie au grand air, toujours en marche pour le soulagement de quelque souffrance ; tandis que ses yeux vifs, son nez têtu, ses lèvres bonnes disaient son existence entière de brave homme charitable, un peu braque parfois, médecin sans génie, dont une longue pratique avait fait un excellent guérisseur.

Lorsqu’il eut examiné Jean, toujours assoupi, il murmura :

— Je crains bien que l’amputation ne devienne nécessaire.

Ce fut un chagrin pour Maurice et Henriette. Pourtant, il ajouta :

— Peut-être pourra-t-on lui conserver sa jambe, mais il faudra de grands soins, et ce sera très long… En ce moment, il est sous le coup d’une telle dépression physique et morale, que l’unique chose à faire est de le laisser dormir… Nous verrons demain.

Puis, quand il l’eut pansé, il s’intéressa à Maurice, qu’il avait connu enfant, autrefois.

— Et vous, mon brave, vous seriez mieux dans un lit que sur cette chaise.

Comme s’il n’entendait pas, le jeune homme regardait fixement devant lui, les yeux perdus. Dans l’ivresse de sa fatigue, une fièvre remontait, une surexcitation nerveuse extraordinaire, toutes les souffrances, toutes les révoltes amassées depuis le commencement de la campagne. La vue de son ami agonisant, le sentiment de sa propre défaite, nu, sans armes, bon à rien, la pensée que tant d’héroïques efforts avaient abouti à une pareille détresse, le jetaient dans un besoin frénétique de rébellion contre le destin. Enfin, il parla.

— Non, non ! ce n’est pas fini, non ! il faut que je m’en aille… Non ! puisque lui, maintenant, en a pour des semaines, pour des mois peut-être, à être là, je ne puis pas rester, je veux m’en aller tout de suite… N’est-ce pas ? docteur, vous m’aiderez, vous me donnerez bien les moyens de m’échapper et de rentrer à Paris.

Tremblante, Henriette l’avait saisi entre ses bras.

— Que dis-tu ? affaibli comme tu l’es, ayant tant souffert ! Mais je te garde, jamais je ne te permettrai de partir !… Est-ce que tu n’as pas payé ta dette ? Songe à moi aussi, que tu laisserais seule, et qui n’ai plus que toi désormais.

Leurs larmes se confondirent. Ils s’embrassèrent éperdument, dans leur adoration, cette tendresse des jumeaux, plus étroite, comme venue de par delà la naissance. Mais il s’exaltait davantage.

— Je t’assure, il faut que je parte… On m’attend, je mourrais d’angoisse, si je ne partais pas… Tu ne peux t’imaginer ce qui bouillonne en moi, à l’idée de me tenir tranquille. Je te dis que ça ne peut pas finir ainsi, qu’il faut nous venger, contre qui, contre quoi ? ah ! je ne sais pas, mais nous venger enfin de tant de malheur, pour que nous ayons encore le courage de vivre !

D’un signe, le docteur Dalichamp qui suivait la scène avec un vif intérêt, empêcha Henriette de répondre. Quand Maurice aurait dormi, il serait sans doute plus calme ; et il dormit toute la journée, toute la nuit suivante, pendant plus de vingt heures, sans remuer un doigt. Seulement, à son réveil, le lendemain matin, sa résolution de partir reparut, inébranlable. Il n’avait plus la fièvre, il était sombre, inquiet, pressé d’échapper à toutes les tentations de calme qu’il sentait autour de lui. Sa sœur en larmes comprit qu’elle ne devait pas insister. Et le docteur Dalichamp, lors de sa visite, promit de faciliter la fuite, grâce aux papiers d’un aide ambulancier qui venait de mourir à Raucourt. Maurice prendrait la blouse grise, le brassard à croix rouge, et il passerait par la Belgique, pour se rabattre ensuite sur Paris, qui était ouvert encore.

Ce jour-là, il ne quitta pas la ferme, se cachant, attendant la nuit. Il ouvrit à peine la bouche, il tenta seulement d’emmener Prosper.

— Dites donc, ça ne vous tente pas, de retourner voir les Prussiens ?

L’ancien chasseur d’Afrique, qui achevait une tartine de fromage, leva son couteau en l’air.

— Ah ! pour ce qu’on nous les a montrés, ça ne vaut guère la peine !… Puisque ça n’est plus bon à rien, la cavalerie, qu’à se faire tuer quand tout est fini, pourquoi voulez-vous que je retourne là-bas ?… Ma foi, non ! ils m’ont trop embêté, à ne rien me faire faire de propre !

Il y eut un silence, et il reprit, sans doute pour étouffer le malaise de son cœur de soldat :

— Puis, il y a trop de travail ici, maintenant. Voilà les grands labours qui viennent, ensuite ce seront les semailles. Faut aussi songer à la terre, n’est-ce pas ? parce que ça va bien de se battre, mais qu’est-ce qu’on deviendrait, si l’on ne labourait plus ?… Vous comprenez, je ne peux pas lâcher l’ouvrage. Ce n’est pas que le père Fouchard soit raisonnable, car je me doute que je ne verrai guère la couleur de son argent ; mais les bêtes commencent à m’aimer, et ma foi ! ce matin, pendant que j’étais, là-haut, dans la pièce du Vieux-Clos, je regardais au loin ce sacré Sedan, je me sentais quand même tout réconforté, d’être tout seul, au grand soleil, avec mes bêtes, à pousser ma charrue !

Dès la nuit tombée, le docteur Dalichamp fut là, avec son cabriolet. Il voulait lui-même conduire Maurice jusqu’à la frontière. Le père Fouchard, content d’en voir filer au moins un, descendit faire le guet sur la route, pour être certain qu’aucune patrouille ne rôdait ; tandis que Silvine achevait de recoudre la vieille blouse d’ambulancier, garnie, sur la manche, du brassard à croix rouge. Avant de partir, le docteur, qui examina de nouveau la jambe de Jean, ne put encore promettre de la lui conserver. Le blessé était toujours dans une somnolence invincible, ne reconnaissant personne, ne parlant pas. Et Maurice allait s’éloigner, sans lui avoir dit adieu, lorsque, s’étant penché pour l’embrasser, il le vit ouvrir les yeux très grands, les lèvres remuantes, parlant d’une voix faible.

— Tu t’en vas ?

Puis, comme on s’étonnait :

— Oui, je vous ai entendus, pendant que je ne pouvais pas bouger… Alors, prends tout l’argent. Fouille dans la poche de mon pantalon.

Sur l’argent du trésor, qu’ils avaient partagé, il leur restait à peu près à chacun deux cents francs.

— L’argent ! se récria Maurice, mais tu en as plus besoin que moi, qui ai mes deux jambes ! Avec deux cents francs, j’ai de quoi rentrer à Paris, et pour me faire casser la tête ensuite, ça ne me coûtera rien… Au revoir tout de même, mon vieux, et merci de ce que tu as fait de raisonnable et de bon, car, sans toi, je serais sûrement resté au bord de quelque champ, comme un chien crevé.

D’un geste, Jean le fit taire.

— Tu ne me dois rien, nous sommes quittes… C’est moi que les Prussiens auraient ramassé, là-bas, si tu ne m’avais pas emporté sur ton dos. Et, hier encore, tu m’as arraché de leurs pattes… Tu as payé deux fois, ce serait à mon tour de donner ma vie… Ah ! que je vais être inquiet de n’être plus avec toi !

Sa voix tremblait, des larmes parurent dans ses yeux.

— Embrasse-moi, mon petit.

Et ils se baisèrent, et comme dans le bois, la veille, il y avait, au fond de ce baiser, la fraternité des dangers courus ensemble, ces quelques semaines d’héroïque vie commune qui les avaient unis, plus étroitement que des années d’ordinaire amitié n’auraient pu le faire. Les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les fatigues excessives, la mort toujours présente, passaient dans leur attendrissement. Est-ce que jamais deux cœurs peuvent se reprendre, quand le don de soi-même les a de la sorte fondus l’un dans l’autre ? Mais le baiser, échangé sous les ténèbres des arbres, était plein de l’espoir nouveau que la fuite leur ouvrait ; tandis que ce baiser, à cette heure, restait frissonnant des angoisses de l’adieu. Se reverrait-on, un jour ? et comment, dans quelles circonstances de douleur ou de joie ?

Déjà, le docteur Dalichamp, remonté dans son cabriolet, appelait Maurice. Celui-ci, de toute son âme, embrassa enfin sa sœur Henriette, qui le regardait avec des larmes silencieuses, très pâle sous ses noirs vêtements de veuve.

— C’est mon frère que je te confie… Soigne-le bien, aime-le comme je l’aime !


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