La Décomposition de l’armée et du pouvoir/12

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CHAPITRE XII

L’œuvre du Gouvernement Provisoire : politique intérieure ; administration ; la ville et la campagne ; la question agraire.


Dans ce chapitre et dans le suivant je tracerai un bref aperçu de la situation intérieure de la Russie pendant la première période de la révolution et dans la mesure seulement où la conduite de la guerre mondiale s’en ressentait.

J’ai déjà parlé de la dualité du pouvoir chargé de la direction suprême du pays, et de la pression continuelle que le Soviet exerçait sur le Gouvernement Provisoire. À la conférence de la Douma d’Empire V, Choulguine donna de cet état de choses cette définition frappante : « l’ancien pouvoir est enfermé à la forteresse Pierre et Paul et le nouveau pouvoir est gardé à vue à domicile ».

Le Gouvernement Provisoire qui était loin de représenter la nation entière ne voulait pas anticiper les décisions de l’Assemblée Constituante et réaliser des réformes modifiant radicalement l’ordre politique et social de l’État. Il « mettait à la base de l’administration de l’État non pas la violence et la coercition, mais la soumission bénévole des citoyens libres à un pouvoir qu’ils ont eux-mêmes créé… Pas une goutte de sang n’a été versée par sa faute, aucune tendance de la pensée sociale n’a été entravée par la force[1]… » À ce moment où se poursuivait une lutte atroce que ne tempérait aucun scrupule moral ou patriotique, lutte pour la conservation de certains groupes de la population et pour la réalisation par la violence des revendications démesurées des autres, une pareille non-résistance était un aveu incontestable d’impuissance. Plus tard, dans les déclarations du deuxième et du troisième ministères de coalition, nous entendrons parler « des mesures les plus décisives » contre les forces qui désorganisent le pays. Mais ce ne furent que des paroles non suivies d’actes.

Le Gouvernement ne réussit point à « ne pas anticiper » la volonté de l’Assemblée Constituante, surtout en ce qui concerne l’auto-disposition nationale. Le Gouvernement promulgua l’acte de l’indépendance de la Pologne faisant toutefois dépendre de l’Assemblée Constituante Panrusse « l’assentiment aux modifications du territoire de Russie indispensables pour la constitution d’une Pologne libre ». Cet acte, juridiquement contestable, répondait, cependant, d’une façon absolue, à l’idée que l’opinion publique se faisait du droit. En ce qui concerne la Finlande, le Gouvernement., sans modifier les rapports juridiques entre ce pays et la Russie, confirma ses droits et privilèges, abrogea toutes les restrictions imposées à la constitution finlandaise et convoqua une Diète à laquelle devaient être présentés les projets de lois relatifs au nouveau régime du grand-duché. Pour le reste, le gouvernement faisait l’accueil le plus favorable à toutes les aspirations justifiées des Finlandais tendant à l’autonomie locale. Cependant la tendance générale à la réalisation immédiate et absolue des intérêts nationaux privés aboutit à une lutte prolongée pour le pouvoir entre la Finlande et le Gouvernement Provisoire. Le 6 juillet, la Diète vota, à la majorité des voix social-démocrates, une loi en vertu de laquelle le grand-duc de Finlande ([2]) ayant abdiqué, le pouvoir suprême passait à la Diète et la juridiction du Gouvernement Provisoire ne s’étendait qu’aux relations extérieures, à la législation et à l’administration militaires. Cette décision répondait en quelque mesure au vote des Congrès des Soviets revendiquant pour les Finlandais, avant même que l’Assemblée Constituante se fut prononcée, une indépendance absolue avec les restrictions énoncées plus haut. À cet acte, impliquant de fait pour la Finlande la séparation de la Russie, le Gouvernement répondit par la dissolution de la Diète qui, d’ailleurs, se réunit de nouveau de son chef au mois de septembre.

Cette lutte se poursuivit tantôt en s’aggravant, tantôt en s’atténuant, suivant le baromètre politique de Pétrograd (les crises ministérielles). Quoi qu’il en soit, les hommes politiques de Finlande misaient — sans tenir aucun compte des intérêts de l’État dans son ensemble et ne disposant d’aucune force armée, — uniquement sur la loyauté ou, plutôt, sur la faiblesse du Gouvernement Provisoire.

Les choses n’allèrent pas jusqu’à une insurrection ouverte ; sinon pour des motifs de loyauté, du moins par crainte des conséquences d’une lutte intestine, surtout conduite avec les procédés dont on pouvait s’attendre des masses indisciplinées des soldats et des marins, la partie raisonnable de la population maintint le pays dans certaines limites.

Les mois de mai et de juin furent remplis de la lutte pour le pouvoir entre le Gouvernement et la Rada Centrale arbitrairement constituée dans l’Ukraine. De plus, le Congrès militaire pan-ukrainien, qui se réunit, sans autorisation, le 8 juin, exigea du Gouvernement l’acceptation immédiate de toutes les revendications de la Rada Centrale et des Congrès, proposant en même temps à la Rada de ne plus s’adresser au Gouvernement, mais d’entreprendre immédiatement l’élaboration du régime autonome de l’Ukraine. Le 11 juin, la Rada promulgua un édit sur l’autonomie de l’Ukraine et constitua un secrétariat (Conseil des Ministres) sous la présidence de Vinnitchenko. Les négociations conduites par les envoyés du Gouvernement Provisoire, les ministres Kérensky, Terestchenko et Tsérételli, aboutirent à la déclaration du 2 juillet dans laquelle le Gouvernement, devançant la décision de l’Assemblée Constituante, reconnaissait, à quelques réserves près, l’autonomie de l’Ukraine.

En s’emparant peu à peu de l’administration, la Rada et le secrétariat amenaient une dualité de pouvoir sur les lieux, discréditaient le pouvoir panrusse, provoquaient des dissensions intestines et fournissaient des justifications morales à ceux qui refusaient de faire leur devoir de citoyen et de soldat vis-à-vis de la Patrie commune. Pis que cela : dès le commencement de son existence, la Rada Centrale manifesta des sympathies progermaniques et, par l’intermédiaire de l’ « Union pour la libération de l’Ukraine », entretint, sans aucun doute, des rapports avec les états-majors des puissances centrales. Considérant les nombreux documents et témoignages recueillis par le Grand Quartier, les demi aveux faits par Vinnitchenko à un correspondant français au sujet des sentiments germanophiles au sein de la Rada, et, enfin, le rapport qui me fut présenté par le procureur général près la cour de Kiev, à la fin d’août 1917, je ne doute point du rôle criminel de la Rada. Le procureur général se plaignait de ce que la désorganisation totale des services de contre-espionnage et des enquêtes judiciaires empêchait le ministère public d’éclaircir dûment la situation, mais que « toutes les traces de l’espionnage allemand, de la propagande allemande, des séditions parmi les troupes ukrainiennes, de la circulation occulte de sommes dont l’origine austro-allemande ne laissait aucun doute… toutes ces traces remontaient à la Rada Centrale et s’y perdaient ».

* * *


Le Ministère de l’Intérieur, qui, autrefois, avait détenu le pouvoir autocratique dans sa plénitude et suscité la haine générale, passa alors à l’autre extrême : au fond, il s’effaça complètement. Ses fonctions désagrégées se répartirent entre des organisations locales qui ne tenaient leur pouvoir que d’elles-mêmes.

L’histoire des organes du Ministère de l’Intérieur a beaucoup de points de ressemblance avec le sort du commandement militaire.

Le 5 mars, le ministre-président donna l’ordre de relever de leurs fonctions tous les « gouverneurs » (préfets) et « ispravniks » (commissaires de police ruraux) et de les remplacer, en qualité de commissaires du Gouvernement, par les présidents des « oupravas » (administrations électives) départementales et de district. En même temps, la police devait être remplacée par la milice, dont l’organisation incombait aux institutions publiques représentatives. Cette mesure, déterminée par la haine générale qu’inspiraient les agents de l’ancien pouvoir, fut, au fond, la seule manifestation réelle de la volonté du Gouvernement, puisque jusqu’au mois de septembre la compétence des commissaires ne fut pas déterminée par la loi, et que les instructions et les ordonnances du Gouvernement n’eurent, en somme, qu’un caractère théorique, la vie suivant ses propres voies, réglée ou plutôt, désorganisée qu’elle était par la juridiction révolutionnaire locale.

Les fonctions des commissaires du Gouvernement demeurèrent, dès les premiers jours, lettre morte. N’ayant à leur disposition ni force, ni autorité, ils étaient devenus nuls et tombèrent sous l’entière dépendance des organisations révolutionnaires. Le moindre « vote de blâme » mettait fin, en fait, à l’activité du commissaire. Les organisations en élisaient un autre, et la confirmation du Gouvernement Provisoire n’était qu’une simple formalité. C’est ainsi que, pendant les premières six semaines, on élimina 17 commissaires départementaux et un grand nombre de commissaires de district. Plus tard, au mois de juillet, le suppléant du ministre de l’Intérieur, Tsérételli, régularisa ce procédé en invitant, par une circulaire, les Soviets et les Comités locaux à désigner les candidats qu’ils désireraient substituer aux commissaires ne satisfaisant pas à leur tâche. C’est ainsi qu’il n’y eut plus, en province, de représentants du pouvoir central.

Au commencement de la révolution, les organisations dites « comités publics » ou « conseils des organisations publiques » incarnaient réellement le principe public, tels furent la représentation de l’Union de villes et des Zemstvos (états provinciaux), des municipalités, des unions professionnelles, des Sociétés coopératives, de la magistrature, etc. Mais la situation empira considérablement lorsque ces « comités publics » dégénérèrent en organisations de classe et de parti. Le pouvoir local passa aux Soviets et, par endroits, aux municipalités socialistes « démocratisées » par contrainte, avant la promulgation de la loi, et différant fort peu des Soviets à moitié bolchevistes.

Les statuts promulgués le 15 avril et stipulant l’organisation de l’administration municipale autonome, comportaient les thèses essentielles que voici :

1. — Le droit électoral passif et actif appartient à tous les citoyens et à toutes les citoyennes ayant atteint l’âge de 20 ans ;

2. — Il n’existe aucun cens de séjour ;

3. — Les élections sont proportionnelles ;

4. — Les militaires jouissent de leurs droits électoraux dans l’endroit où ils tiennent garnison.

Je n’examinerai pas ces normes, les plus démocratiques, peutêtre de toutes celles que connaît le droit municipal. L’expérience pratique de leur application manque. J’indiquerai seulement un phénomène de la réalité russe déformée, phénomène qui accompagna la mise en exécution des statuts en question, en automne 1917. La liberté des élections ne fut dans bien des endroits qu’une dérision sanglante. Comme règle presque générale en Russie, tous les groupements non socialistes, y compris ceux qui étaient politiquement neutres, furent déclarés suspects et persécutés. Ils ne pouvaient pas faire de propagande, leurs réunions étaient sabotées ; des abus flagrants avaient lieu au cours de la procédure électorale ; quelquefois même, des violences directes étaient exercées contre les représentants de ces groupements : ils étaient malmenés et leurs listes électorales détruites. Cependant, la masse des soldats des nombreuses garnisons, foule turbulente et dûment « travaillée » par la propagande, hôtes fortuits de la ville, qui ne s’y trouvaient parfois que depuis la veille, se précipitait aux urnes, qu’elle remplissait de listes des candidats des partis extrémistes, hostiles à l’idée même de l’État. Il arriva que des unités militaires, arrivées après le vote, réclamèrent des réélections, appuyant leur prétention de menaces, sinon de meurtres. Certes, la présence, à Pétrograd, d’une immense garnison en décomposition ne fut pas sans influencer les élections à la Douma (Conseil municipal) de la capitale où les bolcheviks obtinrent 67 places sur 200.

Le pouvoir se taisait : pour qu’il eût la parole, il lui eût fallu l’existence.

La petite bourgeoisie, les travailleurs intellectuels, bref, la démocratie urbaine, dans le sens le plus large de ce mot, apparaissait dans cette lutte révolutionnaire comme le parti le plus faible, nécessairement vaincu. Tous les faits précurseurs du sanglant régime bolcheviste — émeutes, séditions, séparation des « républiques », — avaient les répercussions les plus pénibles sur la vie de cette démocratie. L’ « autodétermination » des soldats inspirait la terreur, la force brutale et destructive primait tout, rendait extrêmement difficile et même tout à fait impossible la circulation dans le pays, car tous les chemins de fer étaient accaparés par les déserteurs. L’ « autodétermination » des ouvriers, en faisant monter les prix d’une façon inconsidérée, empêchait de satisfaire aux besoins en objets de première nécessité. L’ « autodétermination » de la campagne arrêtait l’arrivage des vivres et condamnait la population urbaine à la famine. Je ne parle pas des souffrances morales d’une classe exposée aux outrages et aux humiliations. La révolution permit à tous d’espérer que les conditions de leur vie seraient améliorées, hormis à la démocratie bourgeoise. Car il n’y a pas jusqu’aux conquêtes morales — liberté de la parole, de la presse, des réunions, etc. qui ne fussent bientôt devenues le privilège exclusif de la démocratie révolutionnaire. Et si la bourgeoisie supérieure (supérieure, bien entendu, au point de vue intellectuel), eut une certaine organisation, telle que le parti constitutionnel-démocrate (cadet), la petite bourgeoisie (démocratie bourgeoise) était privée, par contre, de toute organisation, de tout moyen de lutte organisée. Les municipalités autonomes et « démocratiques », perdaient — non point en vertu de la nouvelle loi municipale, mais par la force de la pratique révolutionnaire — leur forme largement démocratique et revêtaient le caractère d’organes de classe du prolétariat, soit de représentations des partis purement socialistes étrangers à la masse de la population.

* * *


Le « self-government » du district et du village revêtit, dans la première période de la révolution, un caractère analogue. Vers l’automne, il devait assumer les formes d’un système démocratique d’administration provinciale basé à peu près sur les mêmes principes que l’administration municipale ; la compétence de la moindre circonscription — l’administration du volost (canton) — s’étendait à toutes les questions économiques locales, à l’instruction et au service d’ordre et de sécurité publique. En fait, le village se trouvait gouverné — s’il est permis d’employer ce mot en parlant d’un état d’anarchie — par un mélange très hétéroclite d’organisations révolutionnaires et d’organisations traditionnelles, telles que congrès des paysans, comités de ravitaillement et agraires, « conseils populaires », réunions des villageois, etc. Tout cela était souvent dominé par une autre organisation inédite — celle des déserteurs. Du moins, l’Union Panrusse des paysans a confirmé cette déclaration, qui venait de la gauche et, par conséquent, était suffisamment compétente : « Tout notre travail pour la constitution de divers comités n’aura aucune valeur tant que ces organes publics se trouveront sous la menace constante d’une pression exercée par des bandes armées, accidentellement organisées ».

La question principale, sinon la seule, qui émouvait profondément l’âme du paysan, qui effaçait à ces yeux tous les autres phénomènes et événements, était cette question douloureusement mûrie par des siècles de souffrances : La question de la terre.

Extrêmement complexe et embrouillée, elle revenait maintes fois à la surface lors de vaines tentatives de soulèvement et de violences réprimées d’une façon implacable et sanglante. Dès les années de la première révolution (1905-1906) la vague des troubles agraires qui déferla sur la Russie et, s’exerçant sur les propriétés foncières, laissa derrière elle une traînée d’incendies et de déprédations, faisait pressentir les désordres qui accompagnèrent plus tard la révolution de 1917. C’est une question assez compliquée que de savoir quels motifs poussaient les propriétaires fonciers (« pomiestchiks ») à défendre leurs droits aussi passionnément et violemment qu’ils le firent : était-ce atavisme, attachement naturel à la terre, intérêts de l’État commandant le perfectionnement de la culture, désir de conserver leur influence directe sur le peuple ou, simplement, intérêt égoïste ?… Ce qui est certain, c’est que la réforme agraire est survenue trop tard. Les trop longues années d’oppression et de misère qui avaient pesé sur les paysans et, surtout, la terrible obscurité intellectuelle et morale dans laquelle le pouvoir et les classes dirigeantes avaient tenu la population rurale, ne faisant rien pour l’instruire, tout cela devait fatalement aboutir au châtiment historique…

Pour ce qui est de l’idée fondamentale de la réforme agraire, tout le monde se trouvait d’accord. Toute la démocratie libérale, la bourgeoisie, la démocratie révolutionnaire et le Gouvernement Provisoire se prononçaient, d’une façon très explicite, pour « le transfert de la terre entre les mains de ceux qui la travaillent ».

Avec la même unanimité, tous ces éléments reconnaissaient que la question devait être résolue par la voie législative et que sa solution appartenait à l’Assemblée Constituante.

Une dissension, dissension irréductible, survint lorsqu’il fallut déterminer la nature même de la réforme agraire. Les milieux libéraux de la société russe se prononçaient pour la propriété privée ([3]) — idée qui s’emparait de plus en plus de la classe paysanne — et exigeait la distribution de lots aux paysans et non un partage général ; tandis que la démocratie révolutionnaire insistait, dans toutes ses organisations de parti, de classe et professionnelles, sur la thèse énoncée, le 28 mai, par le Congrès Panrusse des Paysans, auquel avait pris part le ministre Tchernov : « toutes les terres… doivent devenir propriété nationale en vue d’une jouissance égalitaire, sans aucune indemnité ». Cette résolution, d’origine socialiste-révolutionnaire, jeta du trouble dans la question. Les paysans ne pouvaient ou ne voulaient pas la comprendre. Foncièrement propriétaires d’instinct, ils n’admettaient pas la nationalisation. Vu l’énorme quantité de paysans sans terre, l’existence de 20 millions de ménages paysans, et l’étendue des terres arables non paysannes n’étant que de 45 millions de dessiatines, — la « jouissance égalitaire » menaçait de déposséder de leur terre des millions de paysans dont le lot était supérieur à la norme « de travail » et même à celle « de consommation », et le partage général risquait de se transformer en une sanglante et interminable lutte intestine. Cette circonstance fut plus tard prise en considération par les social-démocrates eux-mêmes, qui votèrent, vers la fin d’août, une résolution sur la question agraire impliquant le maintien de la petite propriété foncière, sous cette réserve qu’elle ne pourrait être transférée qu’aux organes du self-government ou à l’État.

Ne se croyant pas autorisé à résoudre les questions fondamentales de la constitution agraire et, harcelé cependant, par la poussée spontanée des masses, le Gouvernement Provisoire transféra ses droits en partie au Ministère de l’Agriculture et en partie au Comité Agraire Central constitué sur les bases de la représentation la plus démocratique ; ce dernier, chargé de réunir les données et de préparer la réforme agraire, devait, en outre, régler les rapports agraires existants. En fait, l’administration des terres — leur utilisation, expropriation, les relations de fermage, les conditions d’embauchage de la main-d’œuvre — passa aux comités agraires cantonaux, organes composés souvent d’éléments ignorants (les intellectuels étant pour la plupart éliminés), trop intéressés et n’ayant aucune idée de la nature ni des limites de leur compétence. Pendant que le Gouvernement Provisoire déclarait inadmissible tout acte arbitraire et insistait sur la nécessité de garder intact les fonds de terrains disponibles jusqu’à la convocation de l’Assemblée Constituante, les organes représentatifs centraux et le ministère de Tchernov favorisaient franchement la « jouissance provisoire des terres », nom donné par euphémisme aux mainmises arbitraires, expliquant ces actes par la nécessité, « dans l’intérêt de l’État », d’utiliser toutes les terres en vue de l’ensemencement. La propagande la plus active exercée à la campagne par des représentants irresponsables des milieux socialistes et anarchistes complétait l’œuvre de Tchernov.

Les résultats de cette politique ne tardèrent pas à se manifester. Le suppléant du Ministre de l’Intérieur, Tsérételli, constatait dans une des circulaires adressées aux commissaires départementaux ([4]), l’existence, à la campagne, d’une anarchie absolue : « Mainmises, labour des champs appartenant à autrui, débauchage d’ouvriers ; exigences économiques dépassant les forces des cultivateurs auxquels elles sont présentées ; le bétail de race est détruit ; le matériel saccagé ; des exploitations de haute culture se perdent ; les forêts sont coupées ; les matériaux forestiers et les stocks de bois destinés à l’exportation sont saisis et pillés. En même temps, les cultivateurs privés laissent leurs champs en friche ; les moissons et les fenaisons ne sont pas faites. » Le Ministre accusait les comités locaux et les congrès des paysans d’organiser des mainmises arbitraires et concluait que les conditions dans lesquelles était poursuivie l’exploitation agricole et forestière, « menaçaient de maux innombrables l’armée, le pays et l’existence même de l’État ».

Si l’on ajoute à ce tableau les incendies, les meurtres, les lynchages, le sac des manoirs contenant quelquefois des trésors d’une valeur historique incalculable, on aura une idée complète de la vie de la campagne à l’époque dont je parle.

Ainsi, la question de la grande propriété foncière avait absolument dépassé le cadre des intérêts égoïstes et bornés. Et cela d’autant plus que les violences étaient exercées non seulement sur les grands propriétaires (« pomiestchiks »), mais encore sur les paysans, cultivateurs aisés et fermiers. Ceci se faisait soit par ordre des comités, soit à leur insu. Souvent un village marchait contre l’autre. Il ne s’agissait plus du transfert des richesses de telles mains dans telles autres, d’une classe à une autre, mais de leur destruction, de la ruine de la culture agricole et du bouleversement économique de l’État. Ce fut le déchaînement d’une force élémentaire. Les comités cantonaux n’étaient aucunement capables d’endiguer cette force. On ne pouvait procéder à aucune instruction, les magistrats n’osant pas s’aventurer à la campagne. La justice ne fonctionnait plus : aussi ses verdicts n’auraient point trouvé d’exécutants. Et le village abandonné à lui-même et à la propagande des extrémistes était le jouet de passions mûries depuis trop longtemps et rebelles à tout bien. On avait refoulé l’essor de la vie. Et la vie prenait sa revanche.

Ces actes de mainmise et de partage faisaient accroître irrésistiblement les instincts de propriété de la classe paysanne. Son idéologie renversait tous les projets de la démocratie révolutionnaire et, transformant les paysans en une classe de petite bourgeoisie, menaçait de retarder pour longtemps le triomphe du socialisme. La campagne s’était enfermée dans le cercle étroit de son existence familière et, absorbée par le « grand partage », ne s’intéressait nullement ni à la guerre, ni à la politique, ni aux questions sociales dépassant les limites de ses intérêts. La guerre lui prenait et lui estropiait ses travailleurs ; aussi la guerre pesait-elle aux campagnards. Le pouvoir l’empêchait de s’emparer des terres et gênait, par ses monopoles et ses prix fermes, l’écoulement du blé ; aussi la campagne prit-elle le pouvoir en grippe. La ville cessa de fournir les produits industriels et les marchandises, et la campagne s’isola de la ville réduisant et, parfois, suspendant ses envois de blé. La seule « conquête » parfaitement réelle de la révolution était en quelque mesure réalisée, et ceux qui en avaient profité attendaient, quelque peu embarrassés et incertains, ce que le futur pouvoir déciderait de la façon arbitraire dont ils avaient tranché la question agraire.

Dans ces conditions, le bolchevisme prolétarien se trouva déplacé et hors d’usage à la campagne. Son rôle actif se borna, par conséquent, à soutenir l’anarchie rurale, à justifier les mainmises arbitraires et à compromettre l’autorité du Gouvernement Provisoire.

En agissant ainsi, les bolcheviks cherchaient à créer dans la masse paysanne un parti sinon favorable à leurs intentions, du moins neutre dans la lutte décisive qu’ils allaient entreprendre pour la conquête du pouvoir.

* * *


Un des actes du Gouvernement qui compliqua singulièrement le cours normal de la vie nationale, fut le décret du 17 avril abolissant la police générale. Au fond, cet acte ne faisait que consacrer une situation qui s’était établie un peu partout dès les premiers jours de la révolution et qui résultait de la haine populaire contre les organes exécutifs de l’ancien pouvoir, cette haine étant surtout professée par ceux qui, après avoir le plus souffert de l’oppression et de l’arbitraire de la police, se voyaient subitement portés à la tête du mouvement populaire. Ce serait peine perdue que de défendre l’ancienne police russe. Sa mauvaise réputation n’a été quelque peu atténuée que par comparaison avec la milice et les tchékas ([5])… De même, il aurait été inutile, à l’époque dont je parle, de s’opposer à son abolition ; celle-ci s’imposait par des motifs d’ordre psychologique. Cependant, il est certain que l’ancienne police s’inspirait dans ses actes moins de ses convictions politiques que des exigences de ceux qui la faisaient vivre ainsi que de ses propres intérêts. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les gendarmes et les policiers, persécutés, insultés, traqués et enrôlés de force dans l’armée y soient devenus un élément de démoralisation. Pour justifier ses propres torts, la démocratie révolutionnaire exagérait à outrance le rôle « contre-révolutionnaire » de ces éléments ; cependant, il est parfaitement juste que beaucoup d’anciens agents de la police et de la gendarmerie ont choisi, peut-être par esprit de conservation, le métier qui offrait alors les plus grands avantages : celui d’agitateurs et de démagogues.

Examinons les faits.

En pleins troubles populaires, lorsque le nombre des crimes s’était sensiblement accru et que les garanties assurant la sécurité personnelle et publique des citoyens n’existaient pour ainsi dire pas, l’abolition de la police fut une véritable calamité. La milice qu’on lui substitua n’était même pas un succédané, mais plutôt une caricature de la police. Tandis que dans les États occidentaux on applique le principe de l’unification de la police soumise à un organe central, le Gouvernement Provisoire subordonna la milice aux administrations municipales et provinciales. Les commissaires du Gouvernement n’avaient que le droit de s’en servir pour l’accomplissement de missions légales.

D’après le témoignage autorisé du chef de la Direction Centrale de la milice, il arrivait souvent qu’on enrôlait dans ses rangs et même parmi ses chefs d’anciens criminels de droit commun récemment évadés du bagne…

Quant aux administrations cantonales, il leur arrivait de ne pas organiser de milice du tout, laissant à la campagne le soin de s’administrer comme bon lui semblait.

Dans son message au peuple du 25 avril, le Gouvernement Provisoire déclarait avec beaucoup de justesse, en parlant de la situation du pays, que « la consolidation de nouveaux liens sociaux destinés à en assurer la cohésion était devancée par le processus de désagrégation résultant de l’effondrement de l’ancien régime ». Cette disproportion trouvait une répercussion fatale dans tous les domaines de la vie nationale.

  1. Déclaration officielle du 25 avril 1917.
  2. On sait que c’était un des titres de l’empereur de Russie (Note du traducteur).
  3. Le parti cadet admettait la nationalisation du sous-sol et des forêts.
  4. Circulaire du 17 juillet.
  5. « Commissions extraordinaires », sûreté générale bolcheviste (Note du traducteur).