La Décomposition de l’armée et du pouvoir/11

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CHAPITRE XI

Le pouvoir : la lutte des bolcheviks pour le pouvoir ; le pouvoir de l’armée ; l’idée de la dictature.


La première période de l’activité bolcheviste — depuis le commencement de la révolution jusqu’au coup d’état d’octobre — fut remplie de la lutte pour le pouvoir, au moyen de l’abolition de tout le régime bourgeois et de la désorganisation de l’armée, mesures destinées à préparer « l’avènement du bolchevisme », comme dit solennellement Bronstein (Trotsky).

Au lendemain de son arrivée en Russie, Lénine publiait ses thèses dont je citerai, ici, le résumé :

1. — La guerre conduite par « le Gouvernement capitaliste » (le Gouvernement Provisoire) demeure une guerre impérialiste et de rapine, c’est pourquoi on ne peut admettre aucune concession au « défensisme révolutionnaire ».

Il faut expliquer aux représentants de ce « défensisme révolutionnaire », ainsi qu’à l’armée active, que la guerre ne peut se terminer par une paix vraiment démocratique, sans violence, si le capital n’est pas aboli.

La fraternisation.

2. — La transition de la première étape de la révolution, l’étape qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie, à la deuxième étape, appelée à donner le pouvoir au prolétariat et aux couches les plus pauvres parmi les paysans.

3. — Aucun appui ne doit être prêté au Gouvernement Provisoire ; on démontrera le caractère absolument mensonger de ses promesses.

4. — Il faut reconnaître que dans la plupart des Soviets des députés ouvriers, le parti bolcheviste est en minorité ; c’est pourquoi il s’agit pour le moment de poursuivre une œuvre de critique en révélant toutes les erreurs, tout en préconisant la nécessité de faire passer tout le pouvoir d’État au Soviet des députés ouvriers.

5. — La Russie ne sera pas une république parlementaire, — ce serait un pas en arrière, — mais une république des Soviets des délégués des ouvriers, des salariés agricoles et des paysans ; ces Soviets devront détenir tout le pouvoir du pays, du haut jusqu’en bas.

Il faut éliminer la police (la milice ?), l’armée et la bureaucratie.

6. — Pour ce qui est du programme agraire, le centre de gravité sera transféré aux Soviets des députés des salariés agricoles. La confiscation de toutes les propriétés seigneuriales. La nationalisation de toutes les terres du pays ; la disposition de la terre appartient aux Soviets locaux des salariés agricoles et des paysans. Les délégués des paysans les plus pauvres feront un groupe à part.

7. — Toutes les banques du pays seront immédiatement fondues en une seule banque nationale contrôlée par le Soviet des députés ouvriers.

8. — Pour le moment, on n’instaurera pas le socialisme, mais on passera au contrôle exercé par le Soviet sur la production collective et sur la répartition des produits.

9. — La revendication d’un État-Commune ; le parti social-démocrate bolchevik change de nom et s’appelle désormais parti Communiste.

Je ne m’arrêterai pas à ce programme dont la réalisation, à quelques points près, ne fut commencée qu’à la fin d’octobre. En ce qui concerne la première période de l’activité des bolcheviks, il importe surtout de connaître leur tactique qui partait de principes concrets qui se résumaient comme suit :

1. — Renversement du Gouvernement et décomposition de l’armée ;

2. — Excitation à la lutte de classes dans le pays et à l’intérieur de la classe paysanne ;

3. — Négation des formes démocratiques de l’État, le pouvoir passant à la minorité (le parti social-démocrate bolchevik), « minorité bien organisée, armée et centralisée » (Lénine).

Cependant, l’idéologie du parti était inaccessible non seulement aux masses ignorantes du peuple russe, mais même aux militants bolchevistes de second ordre, dispersés dans le pays. Les masses avaient besoin de mots d’ordre simples, concis, immédiatement réalisables et répondant à leurs vœux et à leurs exigences, démesurément grossies dans l’atmosphère orageuse de la révolution. Le bolchevisme simplifié, avec ses traits typiques d’émeute russe, était d’autant plus facile à mettre en pratique qu’il s’était affranchi de toutes considérations morales, s’assignant pour objet de la première période de son action la destruction pure et simple, ne s’arrêtant pas à la menace de la débâcle militaire et de la ruine du pays.

Le premier objectif de la lutte fut le Gouvernement Provisoire. Toute la presse bolcheviste, la propagande verbale des meneurs bolchevistes, leurs discours dans les Soviets et les Congrès, jusqu’à leurs discussions avec les membres du Gouvernement Provisoire, tendaient violemment et obstinément à la nécessité de l’écarter, en tant qu’ « instrument de la contre-révolution et de la réaction internationale ».

Cependant, les bolcheviks s’abstenaient de toute action décisive, craignant « la province politiquement arriérée ». Ils se bornèrent à une série d’actes qu’on qualifie en termes militaires de reconnaissance : l’occupation de plusieurs hôtels particuliers, à Pétrograd ([1]) et la démonstration du 20-21 avril. C’était la première « revue » qu’on faisait passer au prolétariat, dans le but d’évaluer les forces bolchevistes. La démonstration, à laquelle avaient pris part des ouvriers et des troupes, eut pour prétexte ([2]) la note de Milioukov sur la politique extérieure et pour conséquence des troubles dans la capitale et une collision armée où il y eut des tués et des blessés. La foule promena des placards avec les inscriptions : « À bas la politique annexionniste de Milioukov », « à bas le Gouvernement Provisoire… »

La « revue » n’eut pas de succès. Et, bien que dans leurs discours prononcés à ce propos au Soviet les bolcheviks eussent réclamé la déchéance du gouvernement, leur ton trahissait un certain manque d’assurance : «… Cependant, avant de s’y décider, le prolétariat doit examiner la situation et calculer ses forces ». Le Soviet blâma tant la politique annexionniste du Gouvernement que la manifestation des bolcheviks ; en même temps il envoya son « salut chaleureux à la démocratie révolutionnaire de Pétrograd qui, par ses meetings, ses résolutions et ses manifestations a donné une preuve de l’attention soutenue qu’elle accorde aux questions de la politique extérieure… » (Extrait d’un appel du Soviet).

Le 10 juin, pendant que siégeait le Congrès des Soviets, Lénine préparait une nouvelle démonstration armée ; cependant elle dut être suspendue, l’immense majorité du congrès s’y étant opposée. Cette démonstration devait avoir pour but de faire passer le pouvoir aux Soviets. C’était une chose très curieuse que cette lutte au sein même de la démocratie révolutionnaire, entre ses deux ailes, gardant en face l’une de l’autre une attitude irréductible. L’aile gauche essayait par tous les moyens de décider le bloc « défensiste » — qui avait la majorité pour lui — à rompre avec la bourgeoisie et à prendre le pouvoir entre ses mains. Le bloc, de son côté, se refusait catégoriquement à prendre le pouvoir. Au sein des Soviets se poursuivait une certaine différenciation qui apparaissait en ceci que, sur telles questions isolées, les socialistes-révolutionnaires de gauche et les social-démocrates internationalistes marchaient avec les bolcheviks ; cependant, jusqu’au mois de septembre, ceux-ci n’eurent pas de majorité absolue, ni dans le Soviet de Pétrograd, ni dans nombre de Soviets provinciaux. Ce ne fut que le 25 septembre que la présidence du Soviet de Pétrograd échut à Bronstein (Trotsky) succédant à Tchéidzé. Aussi la formule : « tout le pouvoir aux Soviets » apparaissait-elle dans la bouche des bolcheviks soit comme une marque de désintéressement et d’abnégation, soit comme une provocation. Trotsky éclaircit ce doute. D’après lui ([3]), « grâce aux réélections continuelles, le mécanisme des Soviets pouvait traduire avec précision l’état d’esprit des ouvriers et de la masse des soldats qui penchaient tout le temps vers la gauche ; après la rupture avec la bourgeoisie, les tendances extrémistes étaient appelées à prendre le dessus dans les Soviets ».

À mesure que la véritable essence du bolchevisme apparaissait d’une façon plus nette, la divergence dont j’ai parlé prenait des formes de plus en plus accusées, dépassant les cadres du programme social-démocrate (programme maximum et programme minimum) et de la tactique du parti. C’était la lutte entre la démocratie et le prolétariat, entre la majorité et la minorité — celle-ci plus arriérée au point de vue intellectuel, mais forte de son esprit de révolte audacieuse et conduite par des hommes forts, ne s’embarrassant absolument d’aucun principe ; la lutte entre les principes démocratiques — suffrage universel, libertés politiques, égalité, etc. — et la dictature d’une classe privilégiée, avec sa folie et l’esclavage en perspective.

Le 2 juillet survint la deuxième crise ministérielle dont la cause apparente fut l’opposition des ministres libéraux à l’acte d’autonomie de l’Ukraine. Et le 3 juillet les bolcheviks suscitèrent dans la capitale une nouvelle émeute, à laquelle prirent part des foules armées d’ouvriers, de soldats et de marins. Cette fois l’émeute (qui dura trois jours) prit des proportions considérables et fut accompagnée de pillages et de meurtres. Le gouvernement se trouva dans une situation pénible. Kérensky était en ce moment avec moi, au front de l’Ouest ; les rapports qui lui étaient envoyés par fil direct de Pétrograd accusaient un abattement extrême chez le président du Conseil, le prince Lvov, ainsi que chez les membres du cabinet. Le prince Lvov demandait à Kérensky de venir immédiatement à Pétrograd, tout en le prévenant qu’il ne répondait pas de sa sécurité…

Les insurgés exigeaient du Soviet de Pétrograd et du Comité central du congrès qu’ils prissent le pouvoir entre leurs mains. Les organes de la démocratie révolutionnaire s’y refusèrent à nouveau d’une façon catégorique.

La province ne se souleva pas. L’insurrection fut réprimée, grâce, surtout, à l’école militaire Vladimirsky et aux régiments cosaques ; quelques compagnies de la garnison agirent également en faveur du gouvernement. Bronstein-Trotsky écrit à ce propos que le soulèvement a été manifestement prématuré, la garnison comprenant encore trop d’éléments passifs et indécis. Cependant, l’action du 3 juillet aurait prouvé qu’ « en dehors des junkers (aspirants), personne n’était disposé à se battre contre les bolcheviks pour le Gouvernement ou les partis dirigeants du Soviet ».

C’est cela qui rendait tragique la situation du Gouvernement Kérensky et du Soviet. La foule ne suivait pas les mots d’ordre abstraits. Elle se montra également indifférente qu’il s’agît de la Patrie, de la révolution ou de l’Internationale ; aucune de ces valeurs ne lui inspirait l’envie de verser son sang ni de sacrifier sa vie. La foule suivait les promesses réelles de ceux qui flattaient ses instincts.

* * *


En examinant l’idée du « pouvoir » à travers toute la période de la révolution russe qui précéda le coup d’État d’octobre, nous ne parlons, au fond, que des formes extérieures de ce pouvoir. Car dans les conditions exceptionnelles de la guerre mondiale, d’une envergure sans précédent dans l’histoire, lorsque les 12 % de la population mâle étaient sous les drapeaux, tout le pouvoir se trouvait entre les mains de l’armée.

De l’armée, à laquelle on avait fait perdre la tête ; de l’armée, contaminée par de fausses doctrines, ayant perdu la conscience du devoir et la crainte de la coercition. De l’armée, surtout, qui n’avait plus de « chef… » Ni le gouvernement, ni Kérensky, ni le commandement, ni le Soviet, ni les Comités des armées, ne pouvaient — pour les raisons les plus hétéroclites et qui s’excluaient réciproquement — prétendre à ce rôle. Les rapports et les conflits entre ces divers éléments trouvaient un écho anormal dans l’esprit des soldats et augmentaient la démoralisation de ces derniers. Il. est inutile de faire des suppositions que l’on ne peut justifier par des réalités, surtout lorsque la perspective historique fait défaut. Cependant, la question est si brûlante, si angoissante, qu’on s’y arrête sans cesse malgré soi : pouvait-on élever une digue qui fût capable de maîtriser l’élan spontané des masses et de maintenir l’armée dans l’obéissance ? Je pense que c’était possible. Au commencement, cela pouvait être fait tant par le commandement supérieur que par un gouvernement assez décidé pour mater les Soviets, assez puissant et sage pour les faire rentrer dans la voie étatiste et les faire collaborer à la reconstruction démocratique.

* * *


Au début de la révolution, le Gouvernement Provisoire jouissait, sans aucun doute, des sympathies de tous les éléments sains de la population. Tout le commandement supérieur, tous les officiers, un grand nombre de troupes, la bourgeoisie et les éléments démocratiques, ayant échappé à l’influence du socialisme militant, étaient pour le gouvernement. Les journaux de l’époque sont remplis d’une immense quantité de télégrammes, de félicitations, de déclarations envoyés de tous les coins de la Russie par toutes sortes de groupements, d’organisations et d’institutions sociales et militaires, y compris celles dont le démocratisme était hors de doute. Au fur et à mesure que le gouvernement faiblissait et perdait sa personnalité, passant successivement à deux coalitions, la confiance de ces milieux tombait, sans être compensée par une plus grande sympathie de la part de la démocratie révolutionnaire, au sein de laquelle s’accusaient de plus en plus des tendances anarchiques, qui niaient tout pouvoir, quel qu’il fût.

Vers le commencement du mois de mai, après la manifestation armée dans les rues de Pétrograd, manifestation qui eut lieu à l’insu du Soviet mais à laquelle ses membres avaient pris part ; après la démission de Goutchkov et de Milioukov, l’impuissance absolue du Gouvernement Provisoire devint si évidente que le prince Lvov, d’accord avec le Comité de la Douma d’Empire et avec le parti cadet, s’adressa au Soviet, invitant « à prendre une part directe à l’administration de l’État… les forces créatrices et actives du pays qui jusqu’à présent n’y avaient pas participé d’une façon directe et immédiate ». Après quelques réticences, le Soviet se vit obligé de consentir à ce que ses membres entrassent au Ministère ([4]), assumant ainsi la responsabilité directe pour le sort de la révolution. Le Soviet se refusa à prendre tout le pouvoir, car « si tout le pouvoir passait aux Soviets des députés des ouvriers et des soldats dans la période actuelle de la révolution russe, les forces de celle-ci seraient considérablement amoindries, puisque certains éléments, capables de la servir, en seraient prématurément éliminés, et la révolution serait menacée d’effondrement ([5]) ». Il est facile de s’imaginer l’impression que des résolutions de ce genre faisaient à la bourgeoisie et à ses « otages » dans le ministère de coalition.

Et bien que le Soviet eût voté son entière confiance au nouveau gouvernement et eût appelé la démocratie « à lui prêter un appui actif lui assurant toute la plénitude du pouvoir ([6]) », ce pouvoir était définitivement compromis et perdu. Les milieux socialistes, en envoyant leurs représentants au gouvernement, n’avaient ni modifié ni renforcé ses qualités intellectuelles. Ils les avaient, au contraire, affaiblies, en élargissant l’abîme béant entre les deux groupements politiques représentés au ministère. Tout en exprimant officiellement sa confiance au gouvernement, le Soviet continuait, en fait, à ébranler son pouvoir et se montrait, en même temps, de plus en plus froid à l’égard des ministres socialistes obligés, sous la pression des réalités, de s’écarter quelque peu de la stricte observation des programmes socialistes. Quant au peuple et à l’armée, ils voyaient la chose d’un œil indifférent, oubliant peu à peu jusqu’à l’existence du pouvoir qui ne se faisait aucunement sentir dans leur vie quotidienne.

La sanglante insurrection à Pétrograd, soulevée le 3 juillet par l’aile gauche (anarcho-bolcheviste) du Soviet, la démission du prince Lvov et le nouveau ministère de coalition où la majorité appartint définitivement aux membres socialistes, nommés par le Soviet ([7]), étaient autant d’étapes rapprochant l’effondrement définitif du pouvoir de l’État. Si importants qu’eussent été les prétextes ayant amené la première et la deuxième crises du gouvernement (la déclaration des droits du soldat, la politique internationale du Soviet, la séparation de l’Ukraine, les réformes agraires de Tchernov, etc.), ce n’étaient, somme toute, que des prétextes. Une coalition où la bourgeoisie démocratique n’avait qu’un rôle passif, où sa participation « provisoire » n’était admise qu’afin de partager la responsabilité, tandis que toutes les questions étaient résolues, dans les coulisses du gouvernement, par des groupes liés avec le Soviet, une pareille coalition n’était pas viable et ne pouvait réconcilier avec la démocratie révolutionnaire même la plus opportuniste des bourgeoisies.

En dehors des motifs politiques et sociaux, la corrélation des forces dépendait, certes, d’un certain nombre de facteurs objectifs : le mécontentement suscité dans les masses populaires par la situation générale du pays et par l’activité du gouvernement.

Les masses populaires concevaient la révolution non comme une pénible étape de transition, rattachée par mille liens à l’évolution passée et présente de la Russie et du monde entier, mais comme un phénomène réel en soi, accompagné de calamités tout aussi réelles : la guerre, le banditisme, l’arbitraire, l’absence de légalité et de justice, le manque de marchandises, le froid et la famine. Les masses populaires ne cherchaient nullement à comprendre toute la complexité des événements ; elles ne distinguaient pas entre les causes inéluctables, cosmiques, fatalement inhérentes à l’avènement d’une révolution, et la volonté, bonne ou mauvaise, de tels organes du pouvoir, de telles institutions et personnalités. Les masses sentaient clairement et douloureusement que la situation était intenable et cherchaient le moyen d’en sortir.

L’insuffisance du pouvoir établi ayant été universellement reconnue, l’opinion publique en vint peu à peu à l’idée de la dictature.

J’affirme catégoriquement que dans les milieux de la société et de l’armée qui m’étaient connus et dans lesquels s’était fait jour une tendance en faveur de la dictature, cette tendance avait son principe dans un haut sentiment de patriotisme et n’était due qu’à la vision angoissante et nette de l’abîme effroyable vers lequel roulait irrésistiblement le peuple russe. Ce n’était dans aucune mesure une tendance à la réaction ni à la contre-révolution. Certes, il se groupa autour d’elle des réactionnaires, des contre-révolutionnaires et des aventuriers tout court, mais c’étaient des éléments fortuits, étrangers au mouvement. Kérensky explique comme suit les origines de ce mouvement qu’il qualifie de « vague de conspiration » : « La débâcle militaire (à Tarnopol) avait créé, par le fait de l’orgueil national outragé, une ambiance favorable aux conspirateurs, et l’insurrection bolcheviste (du 3 juillet) fit apparaître aux profanes l’étendue de la décomposition de la démocratie, l’impuissance de la révolution contre l’anarchie et la force de la minorité procédant d’une façon organisée et par surprise ([8]) ». Il est difficile de donner une meilleure justification au mouvement en question. En effet, en présence de la déception profonde des masses populaires, de la débâcle générale et de l’anarchie imminente, la vie, par la force de l’évolution historique et psychologique inéluctable, devait susciter des tentatives de dictature ; et la vie russe les suscita en effet, en tant que recherche anxieuse non pas de la réaction, mais d’un pouvoir puissant, national et démocratique.

D’une façon générale, la démocratie révolutionnaire vivait dans une atmosphère empoisonnée par l’attente inquiète de la contre-révolution. Depuis la destruction de l’armée et jusqu’à l’abolition de la police rurale, tous ses soucis, toutes ses mesures, ses résolutions, ses appels, s’inspiraient, sous des formes différentes, de la lutte contre cet ennemi imaginaire qui menaçait prétendument les conquêtes de la révolution. Les dirigeants conscients du Soviet en étaient-ils sincèrement convaincus ou bien l’excitation de ces craintes irraisonnées n’était-elle, de leur part, qu’un procédé tactique destiné à justifier le caractère destructeur de leur œuvre ? Je suis disposé à admettre cette dernière explication, car le caractère oppositionnel et non contre-révolutionnaire de l’action de la bourgeoisie démocratique aurait dû, il me semble, apparaître avec la plus grande évidence même aux yeux du Soviet. Cependant, tant dans les écrits des partis russes que dans l’idée qu’on s’était faite à l’étranger, la période qui a précédé les événements d’octobre se présente précisément sous cet aspect contre-révolutionnaire.

Le Gouvernement Provisoire qui, à peine constitué, avait proclamé un programme largement démocratique ([9]), se heurta, même parmi les groupements de la droite, à la critique et au mécontentement, mais non à une opposition active ([10]). Dans les quatre ou cinq mois qui suivirent le commencement de la révolution, il n’y eut, dans tout le pays, aucune organisation contre-révolutionnaire tant soit peu sérieuse. La recrudescence d’activité ou la constitution d’autres groupements clandestins, composés principalement d’officiers, se rapporte au mois de juillet et se rattache à l’idée de la dictature. Certes, parmi les membres de ces groupements, il y avait pas mal de partisans très prononcés de l’idée de la restauration ; cependant, les groupements eux-mêmes se proposaient surtout la lutte contre le gouvernement de classe, pouvoir occulte, et contre la composition personnelle du Soviet et du Comité Exécutif dont les membres auraient été en effet menacés d’être matériellement supprimés si les groupements en question ne s’étaient pas prématurément désagrégés à cause de leur faiblesse numérique, de leur impuissance et de leur manque d’organisation.

Tout en s’opposant continuellement à cette contre-révolution de droite, le Soviet laissait librement s’accomplir tous les préparatifs d’une véritable contre-révolution, issue de son sein, des rangs des bolcheviks.

Je me rappelle les premiers entretiens à propos de la dictature, espèce de sondage du terrain, qu’eurent avec moi diverses personnes qui étaient venues au Grand Quartier vers le commencement de juin. Tous ces entretiens étaient tellement semblables les uns aux autres que je peux en résumer la teneur en quelques mots :

— La Russie marche infailliblement à sa perte. Le gouvernement est absolument impuissant. Il faut un pouvoir ferme. Tôt ou tard, il nous faut passer à la dictature.

Personne ne parlait ni de restauration ni d’un changement de l’orientation politique dans le sens de la réaction. On prononçait le nom de Kornilov, de Broussilov…

Je mettais mes interlocuteurs en garde contre une solution trop hâtive de cette question. J’avoue que je conservais encore quelques illusions : j’espérais encore qu’à force d’évolution intérieure, soit sous l’influence d’une nouvelle manifestation armée des éléments extrémistes et anti-étatistes qu’il protégeait, soit pour avoir compris l’inefficacité et le fiasco de son administration, le gouvernement finirait par comprendre lui-même la nécessité de créer un pouvoir unipersonnel et de lui conférer en quelque sorte un caractère légal. En dehors de cette légalité, l’avenir apparaissait gros de bouleversements menaçants. J’observais qu’il n’y avait pas, en ce moment, de chefs militaires jouissant d’une autorité suffisante parmi la masse en décomposition des soldats. Cependant, en prévision du moment où la dictature militaire deviendrait nécessaire et réalisable, Kornilov me semblait jouir d’un grand prestige auprès des officiers, tandis que Broussilov était fortement compromis par sa tactique opportuniste.

Kérensky avoue dans son livre ([11]) que des « milieux cosaques et certaines personnalités politiques » lui avaient maintes fois proposé de remplacer le gouvernement impuissant par sa dictature personnelle. Ce ne fut que lorsque les « éléments actifs » de la société eurent perdu confiance en lui « en tant qu’organisateur éventuel et agent principal de la modification du système du gouvernement dans le sens d’un pouvoir ferme qu’on « se mit à chercher un autre homme ».

Il est hors de doute que les personnalités et les groupements sociaux qui s’adressaient à Kérensky en vue de la dictature, n’avaient pour lui aucune prédilection et n’appartenaient pas à la « démocratie révolutionnaire ». Mais le fait même qu’ils se fussent adressés à lui prouve qu’ils ne pouvaient s’inspirer de visées réactionnaires et ne faisaient que traduire le vœu patriotique de toute la société russe désireuse de voir un pouvoir ferme au gouvernail de l’État russe, voguant au gré des éléments.

Il se peut, d’ailleurs, que d’autres raisons aient déterminé ces démarches… Il y eut, certes, dans la vie de Kérensky, Ministre de la Guerre, une période brillante, encore qu’éphémère, où non seulement les larges couches de la population, mais jusqu’aux officiers russes furent pris au charme de sa phraséologie exaltée, de son emphase hystérique. Les officiers russes, sacrifiés, avaient tout oublié, tout pardonné et, anxieux, attendaient de lui le salut de l’armée. Et ce n’était certes pas une simple phrase que leur promesse de mourir aux premiers rangs.

Que de fois on éprouvait un sentiment douloureux lorsque, au cours des tournées de Kérensky, on voyait briller les yeux de ces condamnés à mort, dont le cœur refleurissait d’un espoir radieux, combien vite écrasé et de quelle façon implacable et brutale !…

Il est curieux que dans ce même livre, en cherchant à maintes reprises à justifier la « concentration » provisoire du pouvoir que le gouvernement confia le 27 août ([12]) à lui tout seul, Kérensky observe : « Pour lutter contre une conspiration dirigée par une volonté unipersonnelle, l’État doit opposer à cette volonté un pouvoir capable d’agir promptement et résolument. Un tel pouvoir ne peut être collectif ; il ne peut, surtout, être un pouvoir de coalition ».

J’estime qu’en présence du complot monstrueux et collectif de l’état-major allemand et des éléments anti-étatiques, antinationaux de la démocratie russe, la situation intérieure de l’État russe était suffisamment critique et demandait depuis longtemps un pouvoir « capable d’agir promptement et résolument ».

  1. La villa Dournovo, l’hôtel de Mme Kchessinskaïa, etc.
  2. Ses raisons intimes étaient, sans aucun doute, dans la divergence essentielle entre les deux tendances dont j’ai parlé plus haut. Tout le reste ne fut que prétexte.
  3. « L’avènement du bolchevisme ».
  4. Les membres du Soviet qui entrèrent au Gouvernement furent Skobelev (Travail), Tchernov (agriculture), Piechekhonov (ravitaillement), Tsérételli (postes et télégraphes).
  5. Résolution du Congrès Panrusse ; juin 1917.
  6. Résolution du Soviet, le 5 mai.
  7. Kérensky (socialiste-révolutionnaire), Nékrassov (républicain-démocrate), Avksentiev (socialiste-révolutionnaire), Terestchenko (sans parti), Skobelev (social-démocrate), Piechekhonov (socialiste-populiste), Tchernov (socialiste-révolutionnaire), Oldenbourg (cadet), Zaroudny (socialiste-révolutionnaire), Efremov (républicain-démocrate), Yourenev (républicain-démocrate), Prokopovitch (social-démocrate), Nikitine (social-démocrate), Kokochkine (cadet), Kartachov (cadet).
  8. Kérensky : L’affaire Kornilov.
  9. Voir chapitre IV.
  10. Seul le paragraphe stipulant les droits du soldat était déclaré inadmissible.
  11. Kérensky : L’affaire Kornilov.
  12. Jour de l’offensive de Kornilov.