La Défense de mon oncle/Édition Garnier/Chapitre 16

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CHAPITRE XVI.
conclusion des chapitres précédents.

Tout le monde connaît cette réponse prudente d’un cocher à un batelier : « Si tu me dis que mon carrosse est un belître, je te dirai que ton bateau est un maraud. » Le batelier qui a écrit contre mon oncle a trouvé en moi un cocher qui le mène grand train. Ce sont là de ces Honnêtetés littéraires[1] dont on ne saurait fournir trop d’exemples pour former les jeunes gens à la politesse et au beau ton. Mais je préfère encore au beau discours de ce cocher l’apophthegme de Montaigne : « Ne regarde pas qui est le plus savant, mais qui est le mieux savant[2]. » La science ne consiste pas à répéter au hasard ce que les autres ont dit ; à coudre à un passage hébreu qu’on n’entend point un passage grec qu’on entend mal ; à mettre dans un nouvel in-12 ce qu’on a trouvé dans un vieil in-folio ; à crier :

Nous rédigeons au long, de point en point,
Ce qu’on pensa ; mais nous ne pensons point[3].

Le vrai savant est celui qui n’a nourri son esprit que de bons livres, et qui a su mépriser les mauvais ; qui sait distinguer la vérité du mensonge, et le vraisemblable du chimérique ; qui juge d’une nation par ses mœurs plus que par ses lois, parce que les lois peuvent être bonnes, et les mœurs mauvaises. Il n’appuie point un fait incroyable de l’autorité d’un ancien auteur. Il peut, s’il veut, faire voir le peu de foi qu’on doit à cet auteur, par l’intérêt que cet écrivain a eu de mentir, et par le goût de son pays pour les fables ; il peut montrer que l’auteur même est supposé. Mais, ce qui le détermine le plus, c’est quand le livre est plein d’extravagances ; il les réprouve, il les regarde avec dédain, en quelque temps et par quelques mains qu’elles aient été écrites.

S’il voit dans Tite-Live qu’un augure a coupé un caillou avec un rasoir, aux yeux d’un étranger nommé Lucumon, devenu roi de Rome, il dit : Ou Tite-Live a écrit une sottise, ou Lucumon Tarquin et l’augure étaient deux fripons qui trompaient le peuple, pour le mieux gouverner. En un mot, le sot copie, le pédant cite, et le savant juge.

M. Toxotès, qui copie et qui cite, et qui est incapable de juger, qui ne sait que dire des injures de batelier à un homme qu’il n’a jamais vu, a donc eu affaire à un cocher qui lui donne les coups de fouet qu’il méritait ; et le bout de son fouet a cinglé Warburton.

Tout mon chagrin, dans cette affaire, est que personne n’ayant lu la diatribe de M. Toxotès[4], très-peu de gens liront la réponse du neveu de l’abbé Bazin ; cependant le sujet est intéressant : il ne s’agit pas moins que des dames et des petits garçons de Babylone, des boucs de Mendès, de Warburton, et de l’immortalité de l’âme. Mais tous ces objets sont épuisés. Nous avons tant de livres que la mode de lire est passée. Je compte qu’il s’imprime vingt mille feuilles au moins par mois en Europe. Moi, qui suis grand lecteur, je n’en lis pas la quarantième partie ; que fera donc le reste du genre humain ? Je voudrais, dans le fond de mon cœur, que le collége des cardinaux me remerciât d’avoir anathématisé un évêque anglican ; que l’impératrice de Russie, le roi de Pologne, le roi de Prusse, le hospodar de Valachie, et le grand vizir, me fissent des compliments sur ma pieuse tendresse pour l’abbé Bazin mon oncle, qui a été fort connu d’eux. Mais ils ne m’en diront pas un mot, ils ne sauront rien de ma querelle. J’ai beau protester, à la face de l’univers, que M. Toxotès ne sait ce qu’il dit, on me demande qui est M. Toxotès, et on ne m’écoute pas. Je remarque, dans l’amertume de mon cœur, que toutes les disputes littéraires ont une pareille destinée. Le monde est devenu bien tiède : une sottise ne peut plus être célèbre ; elle est étouffée le lendemain par cent sottises qui cèdent la place à d’autres. Les jésuites sont heureux : on parlera d’eux longtemps, depuis La Rochelle jusqu’à Macao. Vanitas vanitatum[5].


  1. Voyez page 115.
  2. Voyez ci-dessus, page 390.
  3. Ces vers sont de Voltaire ; voyez, tome VIII, le Temple du Goût.
  4. Toxotès est un mot grec qui signifie Larcher : Τοξοτής. (Note de Voltaire).
  5. Ecclésiaste, i, 2.