La Défense de mon oncle/Édition Garnier/Chapitre 15

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CHAPITRE XV.
de warburton.

Contredites un homme qui se donne pour savant, et soyez sûr alors de vous attirer des volumes d’injures. Quand mon oncle apprit que Warburton, après avoir commenté Shakespeare, commentait Moïse, et qu’il avait déjà fait deux gros volumes pour démontrer que les Juifs, instruits par Dieu même, n’avaient aucune idée ni de l’immortalité de l’âme, ni d’un jugement après la mort, cette entreprise lui parut monstrueuse, ainsi qu’à toutes les consciences timorées de l’Angleterre. Il en écrivit son sentiment à M. S....[1] avec sa modération ordinaire. Voici ce que M. S.... lui répondit :

« Monsieur,

« C’est une entreprise merveilleusement scandaleuse dans un prêtre, t’is an undertaking wonderfully scandalous in a priest, de s’attacher à détruire l’opinion la plus ancienne et la plus utile aux hommes. Il vaudrait bien mieux que ce Warburton commentât l’opéra des gueux, The beggar’s opera[2], après avoir très-mal commenté Shakespeare, que d’entasser une érudition si mal digérée et si erronée pour détruire la religion : car enfin notre sainte religion est fondée sur la juive. Si Dieu a laissé le peuple de l’Ancien Testament dans l’ignorance de l’immortalité de l’âme, et des peines et des récompenses après la mort, il a trompé son peuple chéri ; la religion juive est donc fausse ; la chrétienne, fondée sur la juive, ne s’appuie donc que sur un tronc pourri. Quel est le but de cet homme audacieux ? Je n’en sais encore rien. Il flatte le gouvernement : s’il obtient un évêché, il sera chrétien ; s’il n’en obtient point, j’ignore ce qu’il sera. Il a déjà fait deux gros volumes sur la légation de Moïse, dans lesquels il ne dit pas un seul mot de son sujet. Cela ressemble au chapitre des coches, où Montaigne parle de tout, excepté de coches ; c’est un chaos de citations dont on ne peut tirer aucune lumière. Il a senti le danger de son audace, et il a voulu l’envelopper dans les obscurités de son style. Il se montre enfin plus à découvert dans son troisième volume. C’est là qu’il entasse tous les passages favorables à son impiété, et qu’il écarte tous ceux qui appuient l’opinion commune. Il va chercher dans Job, qui n’était pas Hébreu, ce passage équivoque[3] : « Comme le nuage qui se dissipe et s’évanouit, ainsi est au tombeau l’homme, qui ne reviendra plus. »

« Et ce vain discours d’une pauvre femme à David[4] : « Nous devons mourir ; nous sommes comme l’eau répandue sur la terre, qu’on ne peut plus ramasser. »

« Et ces versets du psaume lxxxviii[5] : « Les morts ne peuvent se souvenir de toi. Qui pourra te rendre des actions de grâces dans la tombe ? que me reviendra-t-il de mon sang quand je descendrai dans la fosse ? La poussière t’adressera-t-elle des vœux ? déclarera-t-elle la vérité ?

« Montreras-tu tes merveilles aux morts ? Les morts se lèveront-ils ? Auras-tu d’eux des prières ? »

« Le livre de l’Ecclésiaste, dit-il (page 170), est encore plus positif. « Les vivants savent qu’ils mourront[6], mais les morts ne savent rien ; point de récompense pour eux, leur mémoire périt à jamais. »

« Il met ainsi à contribution Ézéchiel, Jérémie, et tout ce qu’il peut trouver de favorable à son système.

« Cet acharnement à répandre le dogme funeste de la mortalité de l’âme a soulevé contre lui tout le clergé. Il a tremblé que son patron, qui pense comme lui, ne fût pas assez puissant pour lui faire avoir un évêché. Quel parti a-t-il pris alors ? celui de dire des injures à tous les philosophes :

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ?

(Juven, sat. II, v. 24.)

« Il a élevé l’étendard du fanatisme d’une main, tandis que de l’autre il déployait celui de l’irréligion. Par là il a ébloui la cour, et en enseignant réellement la mortalité de l’âme, et feignant ensuite de l’admettre, il aura probablement l’évêché qu’il désire. Chez vous, tout chemin mène à Rome ; et chez nous, tout chemin mène à l’évêché. »

Voilà ce que M. S.... écrivait en 1757 ; et tout ce qu’il a prédit est arrivé. Warburton jouit d’un bon évêché ; il insulte les philosophes. En vain l’évêque Lowth a pulvérisé son livre, il n’en est que plus audacieux, il cherche même à persécuter ; et, s’il pouvait, il ressemblerait au Peachum in the beggar’s opera, qui se donne le plaisir de faire pendre ses complices. La plupart des hypocrites ont le regard doux du chat, et cachent leurs griffes ; celui-ci découvre les siennes en levant une tête hardie. Il a été ouvertement délateur, et il voudrait être persécuteur.

Les philosophes d’Angleterre lui reprochent l’excès de la mauvaise foi et celui de l’orgueil. L’Église anglicane le regarde comme un homme dangereux ; les gens de lettres, comme un écrivain sans goût et sans méthode, qui ne sait qu’entasser citations sur citations ; les politiques, comme un brouillon qui ferait revivre, s’il pouvait, la chambre étoilée ; mais il se moque de tout cela.

Warburton me répondra peut-être qu’il n’a fait que suivre le sentiment de mon oncle, et de plusieurs autres savants qui ont tous avoué qu’il n’est pas parlé expressément de l’immortalité de l’âme dans la loi judaïque. Cela est vrai ; il n’y a que des ignorants qui en doutent, et des gens de mauvaise foi qui affectent d’en douter ; mais le pieux Bazin disait que cette doctrine, sans laquelle il n’est point de religion, n’étant pas expliquée dans l’Ancien Testament, y doit être sous-entendue ; qu’elle y est virtuellement ; que si on ne l’y trouve pas totidem verbis, elle y est totidem litteris, et qu’enfin, si elle n’y est point du tout, ce n’est pas à un évêque à le dire.

Mais mon oncle a toujours soutenu que Dieu est bon ; qu’il a donné l’intelligence à ceux qu’il a favorisés ; qu’il a suppléé à notre ignorance. Mon oncle n’a point dit d’injures aux savants ; il n’a jamais cherché à persécuter personne : au contraire, il a écrit contre l’intolérance le livre le plus honnête[7], le plus circonspect, le plus chrétien, le plus rempli de piété, qu’on ait fait depuis Thomas Akempis. Mon oncle, quoique un peu enclin à la raillerie, était pétri de douceur et d’indulgence. Il fit plusieurs pièces de théâtre dans sa jeunesse, tandis que l’évêque Warburton ne pouvait que commenter des comédies. Mon oncle, quand on sifflait ses pièces, sifflait comme les autres. Si Warburton a fait imprimer Guillaume Shakespeare avec des notes, l’abbé Bazin a fait imprimer Pierre Corneille aussi avec des notes[8]. Si Warburton gouverne une église, l’abbé Bazin en a fait bâtir une qui n’approche pas à la vérité de la magnificence de M. Lefranc de Pompignan[9], mais enfin qui est assez propre. En un mot, je prendrai toujours le parti de mon oncle.


  1. Cette initiale désigne M. Silhouette, ministre d’État sous Louis XV, à qui l’on doit les Dissertations sur l’union de la religion, de la morale, et de la politique, tirées d’un ouvrage de M. Warburton ; 1742, 2 vol. in-12. (B.)
  2. L’Opéra des gueux, par John Gay, avait été traduit par Patu : Choix de petites pièces du Théâtre anglais, 1756.
  3. Job, vii, 9.
  4. II. Rois, xiv, 14.
  5. Je ne les ai pas trouvés dans le psaume lxxxviii. Je n’ai même pu trouver les deux premières phrases de la citation dans aucun psaume. Les deux qui les suivent sont dans le psaume xxix, verset 11 : Quœ utilitas in sanguine meo, etc. La fin est en partie dans le psaume lxxxvii, verset 11 et suiv. (B.)
  6. Ecclésiaste, ix, 5.
  7. Traité sur la Tolérance : voyez tome XXV, page 13.
  8. Le Théâtre de P. Corneille avec des commentaires, 1764, douze volumes in-8°.
  9. Voyez la Lettre de M. de L’Écluse, tome XXIV, page 457.