La Défense de mon oncle/Édition Garnier/Chapitre 3

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CHAPITRE III.
de l’alcoran.

Notre infâme débauché cherche un subterfuge chez les Turcs pour justifier les dames de Babylone. Il prend la comédie d’Arlequin Ulla[1] pour une loi des Turcs. « Dans l’Orient, dit-il, si un mari répudie sa femme, il ne peut la reprendre que lorsqu’elle a épousé un autre homme qui passe la nuit avec elle, etc.[2] » Mon paillard ne sait pas plus son Alcoran que son Baruch. Qu’il lise le chapitre ii du grand livre arabe donné par l’ange Gabriel, et le quarante-cinquième paragraphe de la Sonna : c’est dans ce chapitre ii, intitulé la Vache, que le prophète, qui a toujours grand soin des dames, donne des lois sur leur mariage et sur leur douaire : « Ce ne sera pas un crime, dit-il, de faire divorce avec vos femmes, pourvu que vous ne les ayez pas encore touchées, et que vous n’ayez pas assigné leur douaire ;… et si vous vous séparez d’elles avant de les avoir touchées, et après avoir établi leur douaire, vous serez obligé de leur payer la moitié de leur douaire, etc., à moins que le nouveau mari ne veuille pas le recevoir. »


KISRON HECBALAT DOROMFET ERNAM RABOLA ISRON TAMON
ERG BEMIN OULDEG EBORI CARAMOUFEN, etc.[3]

Il n’y a peut-être point de loi plus sage : on en abuse quelquefois chez les Turcs, comme on abuse de tout. Mais, en général, on peut dire que les lois des Arabes, adoptées par les Turcs, leurs vainqueurs, sont bien aussi sensées pour le moins que les coutumes de nos provinces, qui sont toujours en opposition les unes avec les autres.

Mon oncle faisait grand cas de la jurisprudence turque. Je m’aperçus bien, dans mon voyage à Constantinople, que nous connaissons très-peu ce peuple, dont nous sommes si voisins. Nos moines ignorants n’ont cessé de le calomnier. Ils appellent toujours sa religion sensuelle ; il n’y en a point qui mortifie plus les sens. Une religion qui ordonne cinq prières par jour, l’abstinence du vin, le jeûne le plus rigoureux ; qui défend tous les jeux de hasard ; qui ordonne, sous peine de damnation, de donner deux et demi pour cent de son revenu aux pauvres, n’est certainement pas une religion voluptueuse, et ne flatte pas, comme on l’a tant dit, la cupidité et la mollesse[4]. On s’imagine, chez nous, que chaque bacha a un sérail de sept cents femmes, de trois cents concubines, d’une centaine de jolis pages, et d’autant d’eunuques noirs. Ce sont des fables dignes de nous. Il faut jeter au feu tout ce qu’on a dit jusqu’ici sur les musulmans. Nous prétendons qu’ils sont autant de Sardanapales, parce qu’ils ne croient qu’un seul dieu. Un savant Turc de mes amis, nommé[5] Notmig, travaille à présent à l’histoire de son pays ; on la traduit à mesure : le public sera bientôt détrompé de toutes les erreurs débitées jusqu’à présent sur les fidèles croyants.


  1. L’Arlequin Ulla, opéra-comique de Le Sage et d’Orneval, fut joué, pour la première fois, en 1716. La comédie de Dominique et Romagnési, qui porte le même titre, est de 1728.
  2. En supposant que la loi existe, elle prescrit seulement qu’un homme ne peut reprendre une femme avec laquelle il a fait divorce que lorsqu’elle est veuve d’un autre homme, ou qu’elle a été été répudiée par lui. Cette loi aurait pour but d’empêcher les époux de se séparer pour des causes très-légères. Un homme riche a pu quelquefois, pour éluder la loi, faire jouer cette comédie.

    C’est ainsi qu’en Angleterre un homme qui veut se séparer de sa femme avec son consentement se fait surprendre avec une fille. Dirait-on que, par la loi d’Angleterre, un homme ne peut se séparer de sa femme qu’après avoir couché avec une autre devant témoins ? Ce serait imiter M. Larcher, et prendre l’abus ridicule d’une mauvaise loi pour la loi même. Mais cette loi, quoique mauvaise, ne prescrit, ni dans l’Orient, ni dans l’Angleterre, une action contraire aux mœurs. (K.)

  3. Les passages du Coran, cités par Voltaire, sont la traduction fidèle de la partie des versets 237 et 238 du chapitre second intitulé la Vache. Mais il plaisante quand il donne, comme représentant le texte, des mots qui n’ont aucun rapport avec le passage dont il s’agit. On en jugera par la citation suivante, où l’on a figuré, autant que possible, la prononciation arabe :

    Verset 237. « La Djunahé aleï Koum in tallaktoumoun ennicaè : nialam temessouhounnè av tefridou lehounnè… »

    Verset 238. « Oua in tallaktoumouhounnè min cabli an temessouhounné oua cad faradtoum lehounnè, feridatan sènisfu ma laradtoum. »

    Traduction latine de Marraci : « Non erit piaculum super vos si repudietis uxores quandiu non tetigeristis eas per conjugium… Quod si repudietis eas antequam tangatis eas : et jam sanxeritis eis sanctionem, etc. »

    Tous les éléments de cette note m’ont été fournis par M. Blanchi, interprète du roi pour les langues orientales. (B.)

  4. Voyez tome XI, page 210 ; XX, 20.
  5. M. l’abbé Mignot, conseiller au grand conseil, neveu de M. de Voltaire (K.) — L’Histoire de l’empire ottoman, par l’abbé Mignot, a paru en 1771, quatre volumes in-12 ; 1788, quatre volumes in-8°.