La Défense de mon oncle/Édition Garnier/Chapitre 7

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CHAPITRE VII.
de la bestialité, et du bouc du sabbat.

Il ne manquait plus au barbare ennemi de mon oncle que le péché de bestialité ; il en est enfin convaincu. M. l’abbé Bazin avait étudié à fond l’histoire de la sorcellerie depuis Jannès et Mambrès, conseillers du roi, sorciers, à la cour de Pharaon, jusqu’au R. P. Girard, accusé juridiquement d’avoir endiablé la demoiselle Cadière en soufflant sur elle. Il savait parfaitement tous les différents degrés par lesquels le sabbat et l’adoration du bouc avaient passé. C’est bien dommage que ses manuscrits soient perdus. Il dit un mot de ses grands secrets dans sa Philosophie de l’Histoire. « Le bouc avec lequel les sorcières étaient supposées s’accoupler vient de cet ancien commerce que les Juifs eurent avec les boucs dans le désert : ce qui leur est reproché dans le Lévitique. »

Remarquez, s’il vous plaît, la discrétion et la pudeur de mon oncle. Il ne dit pas que les sorcières s’accouplent avec un bouc ; il dit qu’elles sont supposées s’accoupler.

Et là-dessus voilà mon homme qui s’échauffe comme un Calabrois pour sa chèvre, et qui vous parle à tort et à travers de fornication avec des animaux, et qui vous cite Pindare et Plutarque pour vous prouver que les dames de la dynastie de Mendès[1] couchaient publiquement avec des boucs. Voyez comme il veut justifier les Juifs par les Mendésiennes. Jusqu’à quand outragera-t-il les dames ? Ce n’est pas assez qu’il prostitue les princesses de Babylone aux muletiers, il donne des boucs pour amants aux princesses de Mendès. Je l’attends aux Parisiennes.

Il est très-vrai, et je l’avoue en soupirant, que le Lévitique fait ce reproche aux dames juives qui erraient dans le désert. Je dirai, pour leur justification, qu’elles ne pouvaient se laver dans un pays qui manque d’eau absolument, et où l’on est encore obligé d’en faire venir à dos de chameau. Elles ne pouvaient changer d’habits, ni de souliers, puisqu’elles conservèrent quarante ans leurs mêmes habits par un miracle spécial. Elles n’avaient point de chemise. Les boucs du pays purent très-bien les prendre pour des chèvres à leur odeur. Cette conformité put établir quelque galanterie entre les deux espèces : mon oncle prétendait que ce cas avait été très-rare dans le désert, comme il avait vérifié qu’il est assez rare en Calabre, malgré tout ce qu’on en dit. Mais enfin il lui paraissait évident que quelques dames juives étaient tombées dans ce péché. Ce que dit le Lévitique ne permet guère d’en douter. On ne leur aurait pas reproché des intrigues amoureuses dont elles n’auraient pas été coupables.

« Et qu’ils n’offrent plus aux velus avec lesquels ils ont forniqué. » (Lévitique, chapitre xvii.)

« Les femmes ne forniqueront point avec les bêtes. » (Chapitre xix.)

« La femme qui aura servi de succube à une bête sera punie avec la bête, et leur sang retombera sur eux. » (Chapitre xix.)

Cette expression remarquable : leur sang retombera sur eux, prouve évidemment que les bêtes passaient alors pour avoir de l’intelligence. Non-seulement le serpent et l’ânesse avaient parlé, mais Dieu, après le déluge, avait fait un pacte, une alliance avec les bêtes. C’est pourquoi de très-illustres commentateurs trouvent la punition des bêtes qui avaient subjugué des femmes très-analogue à tout ce qui est dit des bêtes dans la sainte Écriture. Elles étaient capables de bien et de mal. Quant aux velus, on croit dans tout l’Orient que ce sont des singes. Mais il est sûr que les Orientaux se sont trompés en cela, car il n’y a point de singes dans l’Arabie Déserte. Ils sont trop avisés pour venir dans un pays aride où il faut faire venir de loin le manger et le boire. Par les velus, il faut absolument entendre les boucs.

Il est constant que la cohabitation des sorcières avec un bouc, la coutume de le baiser au derrière, qui est passée en proverbe, la danse ronde qu’on exécute autour de lui, les petits coups de verveine dont on le frappe, et toutes les cérémonies de cette orgie, viennent des Juifs, qui les tenaient des Égyptiens : car les Juifs n’ont jamais rien inventé.

Je possède un manuscrit juif qui a, je crois, plus de deux mille ans d’antiquité ; il me paraît que l’original doit être du temps du premier ou du second Ptolémée : c’est un détail de toutes les cérémonies de l’adoration du bouc, et c’est probablement sur un exemplaire de cet ouvrage que ceux qui se sont adonnés à la magie ont composé ce qu’on appelle le Grimoire. Un grand d’Espagne m’en a offert cent louis d’or ; je ne l’aurais pas donné pour deux cents. Jamais le bouc n’est appelé que le velu dans cet ouvrage. Il confondrait bien toutes les mauvaises critiques de l’ennemi de feu mon oncle.

Au reste, je suis bien aise d’apprendre à la dernière postérité qu’un savant d’une grande sagacité, ayant vu dans ce chapitre que M.*** est convaincu de bestialité, a mis en marge : Lisez bêtise[2].


  1. Voyez tome XXI, page 495.
  2. Voyez tome XX, page 325.