La Défense de mon oncle/Édition Garnier/Chapitre 8

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CHAPITRE VIII.
d’abraham, et de ninon l’enclos.

M. l’abbé Bazin était persuadé avec Onkelos, et avec tous les Juifs orientaux, qu’Abraham était âgé d’environ cent trente-cinq ans quand il quitta la Chaldée. Il importe fort peu de savoir précisément quel âge avait le père des croyants. Quand Dieu nous jugera tous dans la vallée de Josaphat, il est probable qu’il ne nous punira pas d’avoir été de mauvais chronologistes comme le détracteur de mon oncle. Il sera puni pour avoir été vain, insolent, grossier et calomniateur, et non pour avoir manqué d’esprit et avoir ennuyé les dames.

Il est bien vrai qu’il est dit dans la Genèse[1] qu’Abraham sortit d’Aran, en Mésopotamie, âgé de soixante et quinze ans, après la mort de son père Tharé, le potier ; mais il est dit aussi dans la Genèse[2] que Tharé son père, l’ayant engendré à soixante et dix ans, vécut jusqu’à deux cent cinq. Il faut donc absolument expliquer l’un des deux passages par l’autre. Si Abraham sortit de la Chaldée après la mort de Tharé, âgé de deux cent cinq ans, et si Tharé l’avait eu à l’âge de soixante et dix, il est clair qu’Abraham avait juste cent trente-cinq ans lorsqu’il se mit à voyager. Notre lourd adversaire propose un autre système pour esquiver la difficulté ; il appelle Philon le Juif à son secours, et il croit donner le change à mon cher lecteur en disant que la ville d’Aran est la même que Carrès. Je suis bien sûr du contraire, et je l’ai vérifié sur les lieux. Mais quel rapport, je vous prie, la ville de Carrès a-t-elle avec l’âge d’Abraham et de Sara ?

On demandait encore à mon oncle comment Abraham, venu de Mésopotamie, pouvait se faire entendre à Memphis ? Mon oncle répondait qu’il n’en savait rien, qu’il ne s’en embarrassait guère ; qu’il croyait tout ce qui se trouve dans la sainte Écriture, sans vouloir l’expliquer, et que c’était l’affaire de messieurs de Sorbonne, qui ne se sont jamais trompés.

Ce qui est bien plus important, c’est l’impiété avec laquelle notre mortel ennemi compara Sara, la femme du père des croyants, avec la fameuse Ninon L’Enclos. Il se demande comment il se peut faire que Sara, âgée de soixante et quinze ans, allant de Sichem à Memphis sur son âne pour chercher du blé, enchantât le cœur du roi de la superbe Égypte, et fît ensuite le même effet sur le petit roi de Gérare, dans l’Arabie Déserte. Il répond à cette difficulté par l’exemple de Ninon, « On sait, dit-il, qu’à l’âge de quatre-vingts ans Ninon sut inspirer à l’abbé Gédoin des sentiments qui ne sont faits que pour la jeunesse ou l’âge viril. » Avouez, mon cher lecteur, que voilà une plaisante manière d’expliquer l’Écriture sainte ; il veut s’égayer, il croit que c’est là le bon ton. Il veut imiter mon oncle ; mais quand certain animal aux longues oreilles veut donner la patte comme le petit chien[3], vous savez comme on le renvoie.

Il se trompe sur l’histoire moderne comme sur l’ancienne. Personne n’est plus en état que moi de rendre compte des dernières années de Mlle de L’Enclos[4], qui ne ressemblait en rien à Sara. Je suis son légataire : je l’ai vue les dernières années de sa vie ; elle était sèche comme une momie. Il est vrai qu’on lui présenta l’abbé Gédoin, qui sortait alors des jésuites, mais non pas pour les mêmes raisons que les Desfontaines et les Fréron en sont sortis. J’allais quelquefois chez elle avec cet abbé, qui n’avait d’autre maison que la nôtre. Il était fort éloigné de sentir des désirs pour une décrépite ridée qui n’avait sur les os qu’une peau jaune tirant sur le noir.

Ce n’était point l’abbé Gédoin à qui on imputait cette folie : c’était à l’abbé de Châteauneuf, frère de celui qui avait été ambassadeur à Constantinople. Châteauneuf avait eu en effet la fantaisie de coucher avec elle vingt ans auparavant. Elle était encore assez belle à l’âge de près de soixante années. Elle lui donna, en riant, un rendez-vous pour un certain jour du mois, « Et pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre ? lui dit l’abbé de Châteauneuf. — C’est que j’aurai alors soixante ans juste, » lui dit-elle. Voilà la vérité de cette historiette, qui a tant couru, et que l’abbé de Châteauneuf, mon bon parrain, à qui je dois mon baptême, m’a racontée souvent dans mon enfance, pour me former l’esprit et le cœur[5] ; mais Mlle L’Enclos ne s’attendait pas d’être un jour comparée à Sara dans un libelle fait contre mon oncle.

Quoique Abraham ne m’ait point mis sur son testament, et que Ninon L’Enclos m’ait mis sur le sien, cependant je la quitte ici pour le père des croyants. Je suis obligé d’apprendre à l’abbé Fou....[6], détracteur de mon oncle, ce que pensent d’Abraham tous les Guèbres que j’ai vus dans mes voyages. Ils l’appellent Ébrahim, et lui donnent le surnom de Zer-ateukt ; c’est notre Zoroastre. Il est constant que ces Guèbres dispersés, et qui n’ont jamais été mêlés avec les autres nations, dominaient dans l’Asie avant l’établissement de la horde juive, et qu’Abraham était de Chaldée, puisque le Pentateuque le dit. M. l’abbé Bazin avait approfondi cette matière ; il me disait souvent : « Mon neveu, on ne connaît pas assez les Guèbres, on ne connaît pas assez Ébrahim ; croyez-moi, lisez avec attention le Zend-Avesta et le Veidam. »


  1. XII, 4.
  2. XI, 26, 32.
  3. La Fontaine, livre IV, fable v.
  4. Voyez tome XVIII, page 354 ; et XXIII, 507.
  5. Voyez la note, tome XXI, page 69.
  6. Il s’agit ici de l’abbé Foucher, de l’Académie des belles-lettres, précepteur du duc de La Trimouille. Cet abbé était janséniste : il crut que sa conscience l’obligeait à écrire contre. M. de Voltaire ; mais la grâce lui manqua. (K.) — Voyez tome XVII, page 52 ; et, plus loin, les Lettres à Foucher.