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La Dame aux camélias (théâtre)/Acte IV

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Théâtre completCalmann-LévyTome I (p. 147-171).
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ACTE IV

Un salon très élégant chez Olympe. — Bruit d’orchestre ; danse ; mouvement, lumières.



Scène I

GASTON, ARTHUR, LE DOCTEUR, PRUDENCE, ANAÏS, Invités ;
puis SAINT-GAUDENS et OLYMPE.

Gaston, taillant une banque de baccarat.

Allons, vos jeux, messieurs !


Arthur.

Combien y a-t-il en banque ?


Gaston.

Il y a cent louis.


Arthur.

Je mets cinq francs à droite.


Gaston.

C’était bien la peine de demander ce qu’il y avait pour mettre cinq francs !


Arthur.

Aimes-tu mieux que je joue dix louis sur parole ?


Gaston.

Non, non, non. (Au docteur.) Et vous, docteur, vous ne jouez pas ?


Le docteur.

Non.


Gaston.

Qu’est-ce que vous faites donc là-bas ?


Le docteur.

Je cause avec des femmes charmantes ; je me fais connaître.


Gaston.

Vous gagnez tant à être connu !


Le docteur.

Je ne gagne même qu’à cela.

On cause, on rit autour de la table.

Gaston.

Si c’est ainsi qu’on joue, je passe la main.


Prudence.

Attends, je joue dix francs.


Gaston.

Où sont-ils ?


Prudence.

Dans ma poche.


Gaston, riant.

Je donnerais quinze francs pour les voir.


Prudence.

Allons, bon ! j’ai oublié ma bourse.


Gaston.

Voilà une bourse qui sait son métier. Tiens, prends ces vingt francs.


Prudence.

Je te les rendrai.


Gaston.

Ne dis donc pas de bêtises. (donnant les cartes.= J’ai neuf !

Il ramasse l’argent.

Prudence.

Il gagne toujours.


Arthur.

Voilà cinquante louis que je perds.


Anaïs.

Docteur, guérissez donc Arthur de la maladie de faire de l’embarras.


Le docteur.

C’est une maladie de jeunesse qui se passera avec l’âge.


Anaïs.

Il prétend avoir perdu mille francs ; il avait deux louis dans sa poche quand il est arrivé.


Arthur.

Comment le savez-vous ?


Anaïs.

Avec ça qu’il faut regarder longtemps une poche, pour savoir ce qu’il y a dedans.


Arthur.

Qu’est-ce que ça prouve ? Ça prouve que je dois neuf cent soixante francs.


Anaïs.

Je plains celui à qui vous les devez.


Arthur.

Vous avez tort, ma chère ; je paye toutes mes dettes, vous le savez bien.


Gaston.

Allons, messieurs, à vos jeux ; nous ne sommes pas ici pour nous amuser.


Olympe, entrant avec Saint-Gaudens.

On joue donc toujours ici ?


Arthur.

Toujours.


Olympe.

Donnez-moi dix louis, Saint-Gaudens, que je joue un peu.


Gaston.

Olympe, votre soirée est charmante.


Arthur.

Saint-Gaudens sait ce qu’elle lui coûte.


Olympe.

Ce n’est pas lui qui le sait, c’est sa femme !


Saint-Gaudens.

Le mot est joli ! Ah ! vous voilà, docteur. (Bas.) Il faut que je vous consulte ; j’ai quelquefois des étourdissements.


Le docteur.

Dame !


Olympe.

Qu’est-ce qu’il demande ?


Le docteur.

Il croit avoir une maladie du cerveau.


Olympe.

Le fat ! J’ai perdu, Saint-Gaudens, jouez pour moi, et tâchez de gagner.


Prudence.

Saint-Gaudens, prêtez-moi trois louis…

Il les donne.

Anaïs.

Saint-Gaudens, allez me chercher une glace !


Saint-Gaudens.

Tout à l’heure !


Anaïs.

Alors, racontez-nous l’histoire du fiacre jaune.


Saint-Gaudens.

J’y vais ! j’y vais !

Il sort.

prudence, à Gaston.

Te rappelles-tu l’histoire du fiacre jaune ?


Gaston.

Si je me la rappelle ! Je le crois bien ; c’est chez Marguerite qu’Olympe a voulu nous conter cela. À propos, est-ce qu’elle est ici, Marguerite ?


Olympe.

Elle doit venir.


Gaston.

Et Armand ?


Prudence.

Armand n’est pas à Paris… Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé ?


Gaston.

Non.


Prudence.

Ils sont séparés.


Anaïs.

Bah !


Prudence.

Oui, Marguerite l’a quitté !


Gaston.

Quand donc ?


Anaïs.

Il y a un mois, et qu’elle a bien fait !


Gaston.

Pourquoi cela ?


Anaïs.

On doit toujours quitter les hommes avant qu’ils vous quittent.


Arthur.

Voyons, messieurs, joue-t-on, ou ne joue-t-on pas ?


Gaston.

Oh ! que tu es assommant, toi ! Crois-tu pas que je vais m’user les doigts à te retourner des cartes pour cent sous que tu joues ? Tous les Arthurs sont les mêmes. Heureusement, tu es le dernier Arthur.


Saint-Gaudens, rentrant.

Anaïs, voici la glace demandée.


Anaïs.

Vous avez été bien long, mon pauvre vieux ; après ça, à votre âge…


Gaston, se levant.

Messieurs, la banque a sauté. — Quand on pense que, si l’on me disait : « Gaston, mon ami, on va te donner cinq cents francs, à condition que tu retourneras des cartes pendant tout une nuit, » je ne le voudrais pas, bien certainement. Eh bien, voilà deux heures que j’en retourne pour perdre deux mille francs ! Ah ! le jeu est un joli métier.

Un autre reprend la banque.

Saint-Gaudens.

Vous ne jouez plus ?


Gaston.

Non.


Saint-Gaudens, montrant deux joueurs d’écarté au fond.

Parions-nous dans le jeu de ces messieurs ?


Gaston.

Pas de confiance. Est-ce que c’est vous qui les avez invités ?


Saint-Gaudens.

Ce sont des amis d’Olympe. Elle les a connus à l’étranger.


Gaston.

Ils sont jolis.


Prudence.

Tiens ! voilà Armand !



Scène II

Les mêmes, ARMAND.

Gaston, à Armand.

Nous parlions de toi tout à l’heure.


Armand.

Et que disiez-vous ?


Prudence.

Nous disions que vous étiez à Tours, et que vous ne viendriez pas.


Armand.

Vous vous trompiez.


Gaston.

Quand es-tu arrivé ?


Armand.

Il y a une heure.


Prudence.

Eh bien, mon cher Armand, qu’est-ce que vous me conterez de neuf ?


Armand.

Mais rien, chère amie ; et vous ?


Prudence.

Avez-vous vu Marguerite ?


Armand.

Non.


Prudence.

Elle va venir.


Armand, froidement.

Ah ! je la verrai, alors.


Prudence.

Comme vous dites cela !


Armand.

Comment voulez-vous que je vous le dise ?


Prudence.

Le cœur est donc guéri ?


Armand.

Tout à fait.


Prudence.

Ainsi, vous ne pensez plus à elle ?


Armand.

Vous dire que je n’y pense plus du tout serait mentir ; mais Marguerite m’a donné mon congé d’une si verte façon, que je me suis trouvé bien sot d’en avoir été amoureux comme je l’ai été ; car j’ai été vraiment fort amoureux d’elle.


Prudence.

Elle vous aimait bien aussi, et elle vous aime toujours un peu, mais il était temps qu’elle vous quittât. On allait vendre chez elle.


Armand.

Et maintenant, c’est payé ?


Prudence.

Entièrement.


Armand.

Et c’est M. de Varville qui a fait les fonds ?


Prudence.

Oui.


Armand.

Tout est pour le mieux, alors.


Prudence.

Il y a des hommes faits exprès pour cela. Bref ! il en est arrivé à ses fins, il lui a rendu ses chevaux, ses bijoux, — tout son luxe d’autrefois !… Pour heureuse, elle est heureuse.


Armand.

Et elle est revenue à Paris ?


Prudence.

Naturellement… Elle n’a jamais voulu retourner à Auteuil, mon cher, depuis que vous en êtes parti. C’est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les vôtres. Cela me fait penser que j’ai des objets à vous remettre ; vous les ferez prendre chez moi. Il n’y a qu’un petit portefeuille avec votre chiffre, que Marguerite a voulu prendre ; si vous y tenez, je le lui redemanderai.


Armand, avec émotion.

Qu’elle le garde !


Prudence.

Du reste, je ne l’ai jamais vue comme elle est maintenant ; elle ne dort presque plus ; elle court les bals, elle passe les nuits. Dernièrement, après un souper, elle est restée trois jours au lit, et, quand le médecin lui a permis de se lever, elle a recommencé, au risque d’en mourir. Si cela continue, elle n’ira pas loin. Comptez-vous aller la voir ?


Armand.

Non, je compte même éviter toute espèce d’explications. Le passé est mort d’apoplexie, que Dieu ait son âme, s’il en avait une !


Prudence.

Allons ! vous êtes raisonnable, j’en suis enchantée.


Armand, apercevant Gustave.

Ma chère Prudence, voici un de mes amis, à qui j’ai quelque chose à dire ; vous permettez ?


Prudence.

Comment donc ! (Elle va au jeu.) Je fais dix francs !



Scène III

Les mêmes, GUSTAVE.

Armand.

Enfin ! Tu as reçu ma lettre ?


Gustave.

Oui, puisque me voilà,


Armand.

Tu t’es demandé pourquoi je t’ai prié de venir a une de ces fêtes qui sont si peu dans tes habitudes ?


Gustave.

Je l’avoue.


Armand.

Tu n’as pas vu Marguerite depuis longtemps ?


Gustave.

Non ; pas depuis que je l’ai vue avec toi.


Armand.

Ainsi tu ne sais rien ?


Gustave.

Rien ; instruis-moi.


Armand.

Tu croyais que Marguerite m’aimait, n’est-ce pas ?


Gustave.

Je le crois encore.


Armand, lui remettant la lettre de Marguerite.

Lis !


Gustave, après avoir lu.

C’est Marguerite qui a écrit cela ?


Armand.

C’est elle.


Gustave.

Quand ?


Armand.

Il y a un mois.


Gustave.

Qu’as-tu répondu à cette Lettre ?


Armand.

Que voulais-tu que je répondisse ? Le coup était si inattendu, que j’ai cru que j’allais devenir fou. Comprends-tu ? elle, Marguerite ! me tromper ! moi qui l’aimais tant ! Ces filles n’ont décidément pas d’âme. J’avais besoin d’une affection réelle pour m’aider à vivre après ce qui venait de se passer. Je me laissai conduire par mon père, comme une chose inerte. Nous arrivâmes à Tours. Je crus d’abord que j’allais pouvoir y vivre, c’était impossible ; je ne dormais plus, j’étouffais. J’avais trop aimé cette femme, pour qu’elle pût me devenir indifférente tout à coup ; il fallait ou que je l’aimasse, ou que je la haïsse ! Enfin, je ne pouvais plus y tenir ; il me semblait que j’allais mourir, si je ne la revoyais pas, si je ne lui entendais pas me dire elle-même ce qu’elle m’avait écrit. Je suis venu ici, car elle y viendra. Ce qui va se passer, je n’en sais rien, mais il va évidemment se passer quelque chose, et je puis avoir besoin d’un ami.


Gustave.

Je suis tout à toi, mon cher Armand ; mais au nom du ciel, réfléchis, tu as affaire à une femme ; le mal qu’on fait à une femme ressemble fort à une lâcheté.


Armand.

Soit ! elle a un amant ; il m’en demandera raison. Si je fais une lâcheté, j’ai assez de sang pour la payer !


un domestique, annonçant.

Mademoiselle Marguerite Gautier ! M. le baron de Varville !


Armand.

Les voilà !



Scène IV

Les mêmes, VARVILLE, MARGUERITE.

Olympe, allant au-devant de Marguerite.

Comme tu arrives tard !


Varville.

Nous sortons de l’Opéra.

Varville donne des poignées de main aux hommes qui sont là.

prudence, à Marguerite.

Ça va bien ?


Marguerite.

Très bien !


Prudence, bas.

Armand est ici.


Marguerite, troublée.

Armand ?


Prudence.

Oui !

En ce moment, Armand, qui s’est approché de la table de jeu, regarde Marguerite ; elle lui sourit timidement ; il la salue avec froideur.

Marguerite.

J’ai eu tort de venir à ce bal.


Prudence.

Au contraire ; il faut qu’un jour ou l’autre vous vous retrouviez avec Armand, mieux vaut plus tôt que plus tard.


Marguerite.

Il vous a parlé ?


Prudence.

Oui.


Marguerite.

De moi ?


Prudence.

Naturellement.


Marguerite.

Et il vous a dit ?…


Prudence.

Qu’il ne vous en veut pas, que vous avez eu raison.


Marguerite.

Tant mieux, si cela est ; mais il est impossible que cela soit ; il m’a salué trop froidement, et il est trop pâle.


Varville, bas, à Marguerite.

M. Duval est là, Marguerite.


Marguerite.

Je le sais.


Varville.

Vous me jurez que vous ignoriez sa présence ici quand vous y êtes venue ?


Marguerite.

Je vous le jure.


Varville.

Et vous me promettez de ne pas lui parler ?


Marguerite.

Je vous le promets ; mais je ne puis pas vous promettre de ne pas lui répondre, s’il me parle. — Prudence, restez auprès de moi.


Le docteur, à Marguerite.

Bonsoir, madame.


Marguerite.

Ah ! c’est vous, docteur. Comme vous me regardez !


Le docteur.

Je crois que c’est ce que j’ai de mieux à faire, quand je suis en face de vous.


Marguerite.

Vous me trouvez changée, n’est-ce pas ?


Le docteur.

Soignez-vous, soignez-vous, je vous en prie. J’irai vous voir demain, pour vous gronder à mon aise.


Marguerite.

C’est cela ! grondez-moi, je vous aimerai bien. Est-ce que vous vous en allez déjà ?


Le docteur.

Non, mais cela ne tardera pas ; j’ai le même malade à voir tous les jours à la même heure, depuis six mois.


Marguerite.

Quelle fidélité !

Il lui serre la main et s’éloigne.

Gustave, s’approchant de Marguerite.

Bonjour, Marguerite.


Marguerite.

Oh ! que je suis heureuse de vous voir, mon bon Gustave ! Est-ce que Nichette est là ?


Gustave.

Non.


Marguerite.

Pardon ! Nichette ne doit pas venir ici. — Aimez-la bien, Gustave ; c’est si bon d’être aimé !

Elle essuie ses yeux.

Gustave.

Qu’avez-vous ?


Marguerite.

Je suis bien malheureuse, allez !


Gustave.

Voyons, ne pleurez pas ! Pourquoi êtes-vous venue ?


Marguerite.

Est-ce que je suis ma maîtresse ? et, d’ailleurs, est-ce qu’il ne faut pas que je m’étourdisse ?


Gustave.

Eh bien, si vous m’en croyez, quittez ce bal bientôt.


Marguerite.

pourquoi ?


Gustave.

Parce qu’on ne sait pas ce qui peut arriver… Armand…


Marguerite.

Armand me hait et me méprise, n’est-ce pas ?


Gustave.

Non, mais Armand vous aime. Voyez comme il est fiévreux ! il n’est pas maître de lui. Il pourrait y avoir une affaire entre lui et M. de Varville. Prétextez une indisposition, et partez.


Marguerite.

Un duel pour moi, entre Varville et Armand ! C’est juste, il faut que je parte.

Elle se lève.

Varville, s’approchant d’elle.

Où allez-vous ?


Marguerite.

Mon ami, je suis souffrante, et désire me retirer.


Varville.

Non, vous n’êtes pas souffrante, Marguerite : vous voulez vous retirer parce que M. Duval est là, et qu’il ne paraît pas faire attention à vous ; mais vous comprenez que, moi, je ne veux ni ne dois quitter l’endroit où je suis parce qu’il y est. Nous sommes à ce bal, restons-y.


Olympe, haut.

Qu’est-ce qu’on jouait ce soir à l’Opéra ?


Varville.

La Favorite.


Armand.

L’histoire d’une femme qui trompe son amant.


Prudence.

Fi ! que c’est commun !


Anaïs.

C’est-à-dire que ce n’est pas vrai ; il n’y a pas de femme qui trompe son amant.


Armand.

Je vous réponds qu’il y en a, moi.


Anaïs.

Où donc ?


Armand.

Partout.


Olympe.

Oui, mais il y a amant et amant.


Armand.

Comme il y a femme et femme.


Gaston.

Ah çà ! mon cher Armand, tu joues un jeu d’enfer.


Armand.

C’est pour voir si le proverbe est vrai, « Malheureux en amour, heureux au jeu. »


Gaston.

Ah ! tu dois être crânement malheureux en amour, car tu es crânement heureux au jeu.


Armand.

Mon cher, je compte faire ma fortune ce soir, et quand j’aurai gagné beaucoup d’argent, je m’en irai vivre à la campagne.


Olympe.

Seul ?


Armand.

Non, avec quelqu’un qui m’y a déjà accompagné une fois, et qui m’a quitté. Peut-être quand je serai plus riche… (À part.) Elle ne répondra donc rien !


Gustave.

Tais-toi, Armand ! vois dans quel état est cette pauvre fille !


Armand.

C’est une bonne histoire ; il faut que je vous la raconte. Il y a là-dedans un monsieur qui apparaît à la fin, une espèce de Deus ex machina, qui est un type adorable.


Varville, s’avançant.

Monsieur !


Marguerite, bas, à Varville.

Si vous provoquez M. Duval vous me revoyez de votre vie.


Armand, à Varville.

Ne me parlez-vous pas, monsieur ?


Varville.

En effet, monsieur ; vous êtes si heureux au jeu que votre veine me tente, et je comprends si bien l’emploi que vous voulez faire de votre gain, que j’ai hâte de vous voir gagner davantage et vous propose une partie.


Armand, le regardant en face.

Que j’accepte de grand cœur, monsieur.


Varville, passant devant Armand.

Je tiens cent louis, monsieur.


Armand, étonné et dédaigneux.

Va pour cent louis ! de quel côté, monsieur ?


Varville.

Du côté que vous ne prendrez pas.


Armand.

Cent louis à gauche.


Varville.

Cent louis à droite.


Gaston.

À droite, quatre ; à gauche, neuf. Armand a gagné !


Varville.

Deux cents louis, alors.


Armand.

Va pour deux cents louis ; mais prenez garde, monsieur, si le proverbe dit : « Malheureux en amour, heureux au jeu, » il dit aussi : « Heureux en amour, malheureux au jeu. »


Gaston.

Six ! huit ! c’est encore Armand qui gagne.


Olympe.

Allons ! c’est le baron qui payera la campagne de M. Duval.


Marguerite, à Olympe.

Mon Dieu, que va-t-il se passer ?


Olympe.

Allons, messieurs ; à table, le souper est servi.


Armand.

Continuons-nous la partie, monsieur ?


Varville.

Non ; pas en ce moment.


Armand.

Je vous dois une revanche ; je vous la promets au jeu que vous choisirez.


Varville.

Soyez tranquille, monsieur, je profiterai de votre bonne volonté !


Olympe, prenant le bras d’Armand.

Tu as une rude veine, toi.


Armand.

Ah ! tu me tutoies quand je regagne.


Varville.

Venez-vous, Marguerite ?


Marguerite.

Pas encore, j’ai quelques mots à dire à Prudence.


Varville.

Si dans dix minutes vous n’êtes pas venue nous rejoindre, je reviens vous chercher ici, Marguerite, je vous en préviens.


Marguerite.

C’est bien, allez !



Scène IV

PRUDENCE, MARGUERITE.

Marguerite.

Allez trouver Armand, et, au nom de ce qu’il a de plus sacré, priez-le de venir m’entendre ; il faut que je lui parle.


Prudence.

Et s’il refuse ?


Marguerite.

Il ne me refusera pas, il me déteste trop pour ne pas saisir l’occasion de me le dire… Allez !



Scène V

MARGUERITE, seule.

Voyons, tâchons d’être calme ; il faut qu’il continue de croire ce qu’il croit. Aurai-je la force de tenir la promesse que j’ai faite à son père ? Mon Dieu ! faites qu’il me méprise et me haïsse, puisque c’est le seul moyen d’empêcher un malheur… Le voici !



Scène VI

MARGUERITE, ARMAND.

Armand.

Vous m’avez fait demander, madame ?


Marguerite.

Oui, Armand, j’ai à vous parler.


Armand.

Parlez, je vous écoute. Vous allez vous disculper ?


Marguerite.

Non, Armand, il ne sera pas question de cela. Je vous supplierai même de ne plus revenir sur le passé.


Armand.

Vous avez raison, madame, il y a trop de honte pour vous.


Marguerite.

Oh ! ne m’accablez pas, Armand. Écoutez-moi sans haine, sans colère, sans mépris ! Voyons, Armand, donnez-moi votre main.


Armand.

Jamais, madame ! Si c’est là tout ce que vous aviez à me dire…

Il fait mine de se retirer.

Marguerite.

Qui aurait cru que vous repousseriez un jour la main que je vous tendrais ? Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, Armand, il faut que vous repartiez.


Armand.

Que je reparte ?


Marguerite.

Oui ! que vous retourniez auprès de votre père, et cela tout de suite.


Armand.

Et pourquoi, madame ?


Marguerite.

Parce que M. de Varville va vous provoquer, et que je ne veux pas qu’il arrive un malheur pour moi. Je veux être seule à souffrir.


Armand.

Ainsi vous me conseillez de fuir une provocation ! Vous me conseillez une lâcheté ! Quel autre conseil, en effet, pourrait donner une femme comme vous ?


Marguerite.

Armand, je vous jure que, depuis un mois, j’ai tant souffert, que c’est à peine si j’ai la force de le dire ; je sens bien le mal qui augmente et me brûle. Au nom de notre amour passé, au nom de ce que je souffrirai encore, Armand, au nom de votre mère et de votre sœur, fuyez-moi, retournez auprès de votre père et oubliez jusqu’à mon nom, si vous pouvez.


Armand.

Je comprends, madame : vous tremblez pour votre amant qui représente votre fortune. Je puis vous ruiner d’un coup de pistolet ou d’un coup d’épée. Ce serait là, en effet, un grand malheur.


Marguerite.

Vous pouvez être tué, Armand, voilà le malheur véritable !


Armand.

Que vous importe que je vive ou que je meure ! Quand vous m’avez écrit : « Armand, oubliez-moi, je suis la maîtresse d’un autre ! » vous êtes-vous souciée de ma vie ? Si je ne suis pas mort, après cette lettre, c’est qu’il me restait à me venger. Ah ! vous avez cru que cela se passerait ainsi, que vous me briseriez le cœur, et que je ne m’en prendrais ni à vous ni à votre complice ! Non, madame, non. Je suis revenu à Paris, c’est entre M. de Varville et moi une question de sang ! Dussiez-vous en mourir aussi, je le tuerai ! je vous le jure.


Marguerite.

M. de Varville est innocent de tout ce qui se passe.


Armand.

Vous l’aimez, madame ! c’est assez, pour que je le haïsse.


Marguerite.

Et vous savez bien que je n’aime pas, que je ne puis aimer cet homme !


Armand.

Alors, pourquoi vous êtes-vous donnée à lui ?


Marguerite.

Ne me le demandez pas, Armand ! je ne puis vous le dire.


Armand.

Eh bien ! je vais vous le dire, moi. Vous vous êtes donnée à lui, parce que vous êtes une fille sans cœur et sans loyauté, parce que votre amour appartient à qui le paye, et que vous avez fait une marchandise de votre cœur ; parce qu’en vous trouvant en face du sacrifice que vous alliez me faire, le courage vous a manqué, et que vos instincts ont repris le dessus ; parce qu’enfin cet homme qui vous dévouait sa vie, qui vous livrait son honneur, ne valait pas pour vous les chevaux de votre voiture et les diamants de votre cou.


Marguerite.

Eh bien, oui, j’ai fait tout cela. Oui, je suis une infâme et misérable créature, qui ne t’aimait pas ; je t’ai trompé. Mais plus je suis infâme, moins tu dois te souvenir de moi, moins tu dois exposer pour moi ta vie et la vie de ceux qui t’aiment. Armand, à genoux, je t’en supplie, pars, quitte Paris et ne regarde pas en arrière !


Armand.

Je le veux bien, mais à une condition.


Marguerite.

Quelle qu’elle soit, je l’accepte.


Armand.

Tu partiras avec moi.


Marguerite, reculant.

Jamais !


Armand.

Jamais !


Marguerite.

Oh ! mon Dieu ! donnez-moi le courage !


Armand.

Écoute, Marguerite ; je suis fou, j’ai la fièvre, mon sang brûle, mon cerveau bout, je suis dans cet état de passion où l’homme est capable de tout, même d’une infamie. J’ai cru un moment que c’était la haine qui me poussait vers toi ; c’était l’amour, amour invincible, irritant, haineux, augmenté de remords, de mépris et de honte, car je me méprise de le ressentir encore, après ce qui s’est passé. Eh bien, dis-moi un mot de repentir, rejette ta faute sur le hasard, sur la fatalité, sur ta faiblesse, et j’oublie tout. Que m’importe cet homme ? Je ne le hais que si tu l’aimes. Dis-moi seulement que tu m’aimes encore, je te pardonnerai, Marguerite, nous fuirons Paris, c’est-à-dire le passé, nous irons au bout de la terre s’il le faut, jusqu’à ce que nous ne rencontrions plus un visage humain, et que nous soyons seuls dans le monde avec notre amour.


Marguerite, épuisée.

Je donnerais ma vie pour une journée du bonheur que tu me proposes, mais ce bonheur est impossible.


Armand.

Encore !


Marguerite.

Un abîme nous sépare ; nous serions trop malheureux. Nous ne pouvons plus nous aimer ; pars, oublie-moi, il le faut, je l’ai juré.


Armand.

À qui ?


Marguerite.

À qui avait le droit de demander ce serment.


Armand, dont la colère va croissant.

À M. de Varville, n’est-ce pas ?


Marguerite.

Oui.


Armand.

À M. de Varville que vous aimez ; dites-moi que vous l’aimez, et je pars.


Marguerite.

Eh bien ! oui, j’aime M. de Varville.


Armand la jette à terre et lève les deux mains sur elle, puis il se précipite vers la porte, et, voyant les invités qui sont dans l’autre salon, il crie.

Entrez tous.


Marguerite.

Que faites-vous ?


Armand.

Vous voyez cette femme.


Tous.

Marguerite Gautier !…


Armand.

Oui ! Marguerite Gautier. Savez-vous ce qu’elle a fait ? Elle a vendu tout ce qu’elle possédait pour vivre avec moi, tant elle m’aimait. Cela est beau, n’est-ce pas ? Savez-vous ce que j’ai fait, moi ? Je me suis conduit comme un misérable. J’ai accepté le sacrifice sans lui rien donner en échange. Mais il n’est pas trop tard, je me repens et je reviens pour réparer tout cela. Vous êtes tous témoins que je ne dois plus rien à cette femme.

Il lui jette des billets de banque.

Marguerite, poussant un cri et tombant à la renverse.

Ah !


Varville, à Armand avec mépris, en lui jetant ses gants au visage.

Décidément, monsieur, vous êtes un lâche !

On se précipite entre eux.