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La Dame aux camélias (théâtre)/Acte III

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Théâtre completCalmann-LévyTome I (p. 118-146).
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ACTE III

Auteuil. Salon de campagne. Cheminée au fond avec glace sans tain. Porte de chaque côté de la cheminée. Vue sur le jardin.



Scène première

NANINE, emportant un plateau à thé après le déjeuner ; PRUDENCE, puis ARMAND.

Prudence, entrant.

Où est Marguerite ?


Nanine.

Madame est au jardin avec Mlle Nichette et M. Gustave, qui viennent de déjeuner avec elle et qui passent la journée ici.


Prudence.

Je vais les rejoindre.


Armand, entrant pendant que Nanine sort.

Prudence, j’ai à vous parler. Il y a quinze jours, vous êtes partie d’ici dans la voiture de Marguerite ?


Prudence.

C’est vrai.


Armand.

Depuis ce temps, nous n’avons revu ni la voiture, ni les chevaux. Il y a huit jours, en nous quittant, vous avez paru craindre d’avoir froid, et Marguerite vous a prêté un cachemire que vous n’avez pas rapporté. Enfin, hier, elle vous a remis des bracelets et des diamants pour les faire arranger, disait-elle. — Où sont les chevaux, la voiture, le cachemire et les diamants ?


Prudence.

Vous voulez que je sois franche ?


Armand.

Je vous en supplie.


Prudence.

Les chevaux sont rendus au marchand, qui les reprend pour moitié.


Armand.

Le cachemire ?


Prudence.

Vendu.


Armand.

Les diamants ?


Prudence.

Engagés ce matin. — Je rapporte les reconnaissances.


Armand.

Et pourquoi ne m’avoir pas tout dit ?


Prudence.

Marguerite ne le voulait pas.


Armand.

Et pourquoi ces ventes et ces engagements ?


Prudence.

Pour payer ! — Ah ! vous croyez, mon ami, qu’il suffit de s’aimer et d’aller vivre, hors de Paris, d’une vie pastorale éthérée ? Pas du tout ! À côté de la vie poétique il y a la vie réelle. Le duc, que je viens de voir, car je voulais, s’il était possible, éviter tant de sacrifices, le duc ne veut plus rien donner à Marguerite, à moins qu’elle ne vous quitte, et Dieu sait qu’elle n’en a pas envie !


Armand.

Bonne Marguerite !


Prudence.

Oui, bonne Marguerite ; trop bonne Marguerite, car qui sait comment tout cela finira ? Sans compter que, pour payer ce qu’elle reste devoir, elle veut abandonner tout ce qu’elle possède encore. J’ai dans ma poche un projet de vente que vient de me remettre son homme d’affaires.


Armand.

Combien faudrait-il ?


Prudence.

Cinquante mille francs, au moins.


Armand.

Demandez quinze jours aux créanciers ; dans quinze jours, je payerai tout.


Prudence.

Vous allez emprunter ?…


Armand.

Oui.


Prudence.

Ça va être joli ! Vous brouiller avec votre père, embarrasser l’avenir.


Armand.

Je me doutais de ce qui arrive ; j’ai écrit à mon notaire que je voulais faire à quelqu’un une délégation du bien que je tiens de ma mère, et je viens de recevoir la réponse ; l’acte est tout préparé, il n’y a plus que quelques formalités à remplir, et, dans la journée, je dois aller à Paris pour signer. En attendant, empêchez que Marguerite…


Prudence.

Mais les papiers que je rapporte ?


Armand.

Quand je serai parti, vous les lui remettrez, comme si je ne vous avais rien dit, car il faut qu’elle ignore notre conversation. C’est elle ; silence !



Scène II

MARGUERITE, NICHETTE, GUSTAVE, ARMAND, PRUDENCE.
Marguerite, en entrant, met un doigt sur sa bouche pour faire signe à Prudence de se taire.

Armand, à Marguerite.

Chère enfant ! gronde Prudence.


Marguerite.

Pourquoi ?


Armand.

Je la prie hier de passer chez moi et de m’apporter des lettres s’il y en a, car il y a quinze jours que je ne suis allé à Paris ; la première chose qu’elle fait, c’est de l’oublier ; si bien que, maintenant, il faut que je te quitte pour une heure ou deux. Depuis un mois, je n’ai pas écrit à mon père. Personne ne sait où je suis, pas même mon domestique, car je voulais éviter les importuns. Il fait beau, Nichette et Gustave sont là pour te tenir compagnie ; je saute dans une voiture, je passe chez moi, et je reviens.


Marguerite.

Va, mon ami, va ; mais, si tu n’as pas écrit à ton père, ce n’est pas ma faute. Assez de fois je t’ai dit de lui écrire. Reviens vite. Tu nous retrouveras causant et travaillant ici, Gustave, Nichette et moi.


Armand.

Dans une heure je suis de retour. (Marguerite l’accompagne jusqu’à la porte ; en revenant elle dit à Prudence.) Tout est-il arrangé ?


Prudence.

Oui.


Marguerite.

Les papiers ?


Prudence.

Les voici. L’homme d’affaires viendra tantôt s’entendre avec vous ; moi, je vais déjeuner, car je meurs de faim.


Marguerite.

Allez ; Nanine vous donnera tout ce que vous voudrez.



Scène III

Les mêmes, hor ARMAND et PRUDENCE.

Marguerite, à Nichette et à Gustave.

Vous voyez : voilà comme nous vivons depuis trois mois.


Nichette.

Tu es heureuse ?


Marguerite.

Si je le suis !


Nichette.

Je te le disais bien, Marguerite, que le bonheur véritable est dans le repos et dans les habitudes du cœur… Que de fois, Gustave et moi, nous nous sommes dit : « Quand donc Marguerite aimera-t-elle quelqu’un et mènera-t-elle une existence plus tranquille ? »


Marguerite.

Eh bien, votre souhait a été accompli : j’aime et je suis heureuse ; c’est votre amour à tous deux et votre bonheur qui m’ont fait envie.


Gustave.

Le fait est que nous sommes heureux, nous, n’est-ce pas, Nichette ?


Nichette.

Je crois bien, et ça ne coûte pas cher. Tu es une grande dame, toi, et tu ne viens jamais nous voir ; sans cela, tu voudrais vivre tout à fait comme nous vivons. Tu crois vivre simplement ici ; que dirais-tu donc si tu voyais mes deux petites chambres de la rue Blanche, au cinquième étage, et dont les fenêtres donnent sur des jardins, dans lesquels ceux à qui ils sont ne se promènent jamais ! — Comment y a-t-il des gens qui, ayant des jardins, ne se promènent pas dedans ?


Gustave.

Nous avons l’air d’un roman allemand ou d’une idylle de Goethe, avec de la musique de Schubert.


Nichette.

Oh ! je te conseille de plaisanter, parce que Marguerite est là. Quand nous sommes seuls, tu ne plaisantes pas, et tu es doux comme un mouton, et tu es tendre comme un tourtereau. Tu ne sais pas qu’il voulait me faire déménager ? Il trouve notre existence trop simple.


Gustave.

Non, je trouve seulement notre logement trop haut.


Nichette.

Tu n’as qu’à ne pas en sortir, tu ne sauras pas à quel étage il est.


Marguerite.

Vous êtes charmants tous les deux.


Nichette.

Sous prétexte qu’il a six mille livres de rentes, il ne veut plus que je travaille ; un de ces jours, il voudra m’acheter une voiture.


Gustave.

Cela viendra peut-être.


Nichette.

Nous avons le temps ; il faut d’abord que ton oncle me regarde d’une autre façon et nous fasse, toi son héritier, moi, sa nièce.


Gustave.

Il commence à revenir sur ton compte.


Marguerite.

Il ne te connaît donc pas ? s’il te connaissait, il serait fou de toi.


Nichette.

Non, monsieur son oncle n’a jamais voulu me voir. Il est encore de la race des oncles qui croient que les grisettes sont faites pour ruiner les neveux ; il voudrait lui faire épouser une femme du monde. Est-ce que je ne suis pas du monde, moi ?


Gustave.

Il s’humanisera ; depuis que je suis avocat, du reste, il est plus indulgent.


Nichette.

Ah ! oui, j’oubliais de te le dire : Gustave est avocat.


Marguerite.

Je lui confierai ma dernière cause.


Nichette.

Il a plaidé ! J’étais à l’audience.


Marguerite.

A-t-il gagné ?


Gustave.

J’ai perdu, net. Mon accusé a été condamné à dix ans de travaux forcés.


Nichette.

Heureusement !


Marguerite.

Pourquoi heureusement ?


Nichette.

L’homme qu’il défendait était un gueux achevé. Quel drôle de métier que ce métier d’avocat ! Ainsi, un avocat est un grand homme quand il peut se dire : « J’avais entre les mains un scélérat, qui avait tué son père, sa mère et ses enfants ; eh bien, j’ai tant de talent que je l’ai fait acquitter, et que j’ai rendu à la société cet ornement qui lui manquait. »


Marguerite.

Puisque le voilà avocat, nous irons bientôt à la noce ?


Gustave.

Si je me marie.


Nichette.

Comment, si vous vous mariez, monsieur ? Mais je l’espère bien que vous vous marierez, et avec moi encore ! Vous n’épouserez jamais une meilleure femme et qui vous aime davantage.


Marguerite.

À quand, alors ?


Nichette.

À bientôt.


Marguerite.

Tu es bien heureuse !


Nichette.

Est-ce que tu ne finiras pas comme nous ?…


Marguerite.

Qui veux-tu que j’épouse ?


Nichette.

Armand.


Marguerite.

Armand ? Il a le droit de m’aimer, mais non de m’épouser ; je veux bien lui prendre son cœur, je ne lui prendrai jamais son nom. Il y a des choses qu’une femme n’efface pas de la vie, vois-tu, Nichette, et qu’elle ne doit pas donner à son mari le droit de lui reprocher. Si je voulais qu’Armand m’épousât, il m’épouserait demain : mais je l’aime trop pour lui demander un pareil sacrifice ! — Monsieur Gustave, ai-je raison ?


Gustave.

Vous êtes une honnête fille, Marguerite.


Marguerite.

Non, mais je pense comme un honnête homme. C’est toujours ça. Je suis heureuse d’un bonheur que je n’eusse jamais osé espérer, j’en remercie Dieu et ne veux pas tenter la Providence.


Nichette.

Gustave fait des grands mots, et il t’épouserait, lui, s’il était à la place d’Armand ; n’est-ce pas, Gustave ?


Gustave.

Peut-être. D’ailleurs, la virginité des femmes appartient à leur premier amour, et non à leur premier amant.


Nichette.

À moins que leur premier amant ne soit en même temps leur premier amour ; il y a des exemples.


Gustave, lui serrant la main.

Et pas loin, n’est-ce pas ?


Nichette, à Marguerite.

Enfin, pourvu que tu sois heureuse, peu importe le reste !


Marguerite.

Je le suis. Qui m’eût dit cependant qu’un jour, moi, Marguerite Gautier, je vivrais tout entière dans l’amour d’un homme, que je passerais des journées assise à côté de lui, à travailler, à lire, à l’entendre ?


Nichette.

Comme nous.


Marguerite.

Je puis vous parler franchement, à vous deux qui me croirez, parce que c’est votre cœur qui écoute : par moments, j’oublie ce que j’ai été, et le moi d’autrefois se sépare tellement du moi d’aujourd’hui, qu’il en résulte deux femmes distinctes, et que la seconde se souvient à peine de la première. Quand, vêtue d’une robe blanche, couverte d’un grand chapeau de paille, portant sur mon bras la pelisse qui doit me garantir de la fraîcheur du soir, je monte avec Armand dans le bateau que nous laissons aller à la dérive, et qui s’arrête tout seul sous les saules de l’île prochaine, nul ne se doute, pas même moi, que cette ombre blanche est Marguerite Gautier. J’ai fait dépenser en bouquets plus d’argent qu’il ne m’en faudrait pour nourrir pendant un an une honnête famille ; eh bien, une fleur comme celle-ci qu’Armand m’a donnée ce matin suffit maintenant à parfumer ma journée. D’ailleurs, vous savez bien ce que c’est qu’aimer : comment les heures s’abrègent toutes seules, et comme elles nous portent à la fin des semaines et des mois, sans secousse et sans fatigue. Oui, je suis bien heureuse, mais je veux l’être davantage encore ; car vous ne savez pas tout…


Nichette.

Quoi donc ?


Marguerite.

Vous me disiez tout à l’heure que je ne vivais pas comme vous ; vous ne me le direz pas longtemps.


Nichette.

Comment ?


Marguerite.

Sans qu’Armand se doute de rien, je vais vendre tout ce qui compose, à Paris, mon appartement, où je ne veux même plus retourner. Je payerai toutes mes dettes ; je louerai un petit logement près du vôtre ; je le meublerai bien simplement, et nous vivrons ainsi, oubliant, oubliés. L’été nous reviendrons à la campagne, mais dans une maison plus simple que celle-ci. Où sont les gens qui demandent ce que c’est que le bonheur ? Vous me l’avez appris, et maintenant je pourrai le leur apprendre quand ils voudront.


Nanine.

Madame, voici un monsieur qui demande à vous parler…


Marguerite, à Nichette et à Gustave.

L’homme d’affaires que j’attends, sans doute ; allez m’attendre au jardin ; je vous rejoins. Je partirai avec vous pour Paris ;… nous terminerons tout ensemble. (À Nanine.) Fais entrer.

Après un dernier signe à Nichette et à Gustave, qui sortent, elle se dirige vers la porte par laquelle entre le personnage annoncé.



Scène IV

MONSIEUR DUVAL, MARGUERITE, puis NANINE.

M. Duval, sur le seuil de la porte.

Mademoiselle Marguerite Gautier ?


Marguerite.

C’est moi, monsieur. À qui ai-je l’honneur de parler ?


M. Duval.

À M. Duval.


Marguerite.

À M. Duval !


M. Duval.

Oui, mademoiselle, au père d’Armand.


Marguerite, troublée.

Armand n’est pas ici, monsieur.


M. Duval.

Je le sais, mademoiselle !… et c’est avec vous que je désire avoir une explication. Veuillez m’écouter. — Mon fils, mademoiselle, se compromet et se ruine pour vous.


Marguerite.

Vous vous trompez, monsieur. Grâce à Dieu, personne ne parle plus de moi, et je n’accepte rien d’Armand.


M. Duval.

Ce qui veut dire, car votre luxe et vos dépenses sont choses connues, ce qui veut dire que mon fils est assez misérable pour dissiper avec vous ce que vous acceptez des autres.


Marguerite.

Pardonnez-moi, monsieur ; mais je suis femme et je suis chez moi, deux raisons qui devraient plaider en ma faveur auprès de votre courtoisie ; le ton dont vous me parlez n’est pas celui que je devais attendre d’un homme du monde que j’ai l’honneur de voir pour la première fois, et…


M. Duval.

Et ?…


Marguerite.

Je vous prie de permettre que je me retire, encore plus pour vous que pour moi-même.


M. Duval.

En vérité, quand on entend ce langage, quand on voit ces façons, on a peine à se dire que toutes ce langage est d’emprunt, que ces façons sont acquises. On me l’avait bien dit, que vous étiez une dangereuse personne.


Marguerite.

Oui, monsieur, dangereuse, mais pour moi, et non pour les autres.


M. Duval.

Dangereuse ou non, il n’en est pas moins vrai, mademoiselle, qu’Armand se ruine pour vous.


Marguerite.

Je vous répète, monsieur, avec tout le respect que je dois au père d’Armand, je vous répète que vous vous trompez.


M. Duval.

Alors, que signifie cette lettre de mon notaire qui m’avertit qu’Armand veut vous faire l’abandon d’une rente.


Marguerite.

Je vous assure, monsieur, que, si Armand a fait cela, il l’a fait à mon insu ; car il savait bien que ce qu’il m’eût offert, je l’eusse refusé.


M. Duval.

Cependant, vous n’avez pas toujours parlé ainsi.


Marguerite.

C’est vrai, monsieur ; mais alors je n’aimais pas.


M. Duval.

Et maintenant ?


Marguerite.

Maintenant, j’aime avec tout ce qu’une femme peut retrouver de pur dans le fond de son cœur, quand Dieu prend pitié d’elle et lui envoie le repentir.


M. Duval.

Voilà les grandes phrases qui arrivent.


Marguerite.

Écoutez-moi, monsieur… Mon Dieu, je sais qu’on croit peu aux serments des femmes comme moi ; mais, par ce que j’ai de plus cher au monde, par mon amour pour Armand, je vous jure que j’ignorais cette donation.


M. Duval.

Cependant, mademoiselle, il faut que vous viviez de quelque chose.


Marguerite.

Vous me forcez de vous dire ce que j’aurais voulu vous taire, monsieur ; mais, comme je tiens avant toute chose à du père d’Armand, je parlerai. Depuis que je connais votre fils, pour que mon amour ne ressemble pas un instant à tout ce qui a pris ce nom près de moi, j’ai engagé ou vendu cachemires, diamants, bijoux, voitures ; et quand tout à l’heure, on m’a dit que quelqu’un me demandait, j’ai cru recevoir un homme d’affaires, à qui je vendais les meubles, les tableaux, les tentures, le reste de ce luxe que vous me reprochez. Enfin, si vous doutez de mes paroles, tenez, je ne vous attendais pas, monsieur, et, par conséquent, vous ne pourrez croire que cet acte a été préparé pour vous, si vous en doutez, lisez cet acte.

Elle lui donne l’acte de vente que Prudence lui a remis.

M. Duval.

Une vente de votre mobilier, à la charge, par l’acquéreur, de payer vos créanciers et de vous remettre le surplus. (La regardant avec étonnement.) Me serais-je trompé ?


Marguerite.

Oui, monsieur, vous vous êtes trompé, ou plutôt vous avez été trompé. Oui, j’ai été folle ; oui, j’ai un triste passé ; mais, pour l’effacer, depuis que j’aime, je donnerais jusqu’à la dernière goutte de mon sang. Oh ! quoi qu’on vous ait dit, j’ai du cœur, allez ! je suis bonne ; vous verrez quand vous me connaîtrez mieux… C’est Armand qui m’a transformée ! — Il m’a aimée, il m’aime. Vous êtes son père, vous devez être bon comme lui ; je vous en supplie, ne lui dites pas de mal de moi, il vous croirait, car il vous aime ; et, moi, je vous respecte et je vous aime, parce que vous êtes son père.


M. Duval.

Pardon, madame, je me suis mal présenté tout à l’heure ; je ne vous connaissais pas, je ne pouvais prévoir tout ce que je découvre en vous. J’arrivais irrité du silence de mon fils et de son ingratitude, dont je vous accusais ; pardon, madame.


Marguerite.

Je vous remercie de vos bonnes paroles, monsieur.


M. Duval.

Aussi, est-ce au nom de ces nobles sentiments que je vais vous demander de donner à Armand la plus grande preuve d’amour que vous puissiez lui donner.


Marguerite.

Oh ! monsieur, taisez-vous, je vous en supplie ; vous allez me demander quelque chose de terrible, d’autant plus terrible, que je l’ai toujours prévu ; vous deviez arriver ; j’étais trop heureuse.


M. Duval.

Je ne suis plus irrité, nous causons comme deux cœurs honnêtes, ayant la même affection dans des sens différents, et jaloux tous les deux, n’est-ce pas, de prouver cette affection à celui qui nous est cher.


Marguerite.

Oui, monsieur, oui.


M. Duval.

Votre âme a des générosités inaccessibles à bien des femmes ; aussi est-ce comme un père que je vous parle, Marguerite, comme un père qui vient vous demander le bonheur de ses deux enfants.


Marguerite.

De ses deux enfants ?


M. Duval.

Oui, Marguerite, de ses deux enfants. J’ai une fille, jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime un jeune homme, et, elle aussi, elle a fait de cet amour l’espoir de sa vie ; mais elle a droit à cet amour. Je vais la marier ; je l’avais écrit à Armand, mais Armand, tout à vous, n’a pas même reçu mes lettres ; j’aurais pu mourir sans qu’il le sût. Eh bien, ma fille, ma Blanche bien-aimée épouse un honnête homme ; elle entre dans une famille honorable, qui veut que tout soit honorable dans la mienne. Le monde a ses exigences, et surtout le monde de province. Si purifiée que vous soyez aux yeux d’Armand, aux miens, par le sentiment que vous éprouvez, vous ne l’êtes pas aux yeux d’un monde qui ne verra jamais en vous que votre passé, et qui vous fermera impitoyablement ses portes. La famille de l’homme qui va devenir mon gendre a appris la manière dont vit Armand ; elle m’a déclaré reprendre sa parole, si Armand continuait cette vie. L’avenir d’une jeune fille qui ne vous a fait aucun mal peut donc être brisé par vous. Marguerite, au nom de votre amour, accordez-moi le bonheur de ma fille.


Marguerite.

Que vous êtes bon, monsieur, de daigner me parler ainsi, et que puis-je refuser à de si bonnes paroles ? Oui, je vous comprends ; vous avez raison. Je partirai de Paris ; je m’éloignerai d’Armand pendant quelque temps. Ce me sera douloureux ; mais je veux faire cela pour vous, afin que vous n’ayez rien à me reprocher… D’ailleurs, la joie du retour fera oublier le chagrin de la séparation. Vous permettrez qu’il m’écrive quelquefois, et quand sa sœur sera mariée…


M. Duval.

Merci, Marguerite, merci ; mais c’est autre chose que je vous demande.


Marguerite.

Autre chose ! et que pouvez-vous donc me demander de plus ?


M. Duval.

Écoutez-moi bien, mon enfant, et faisons franchement ce que nous avons à faire ; une absence momentanée ne suffit pas.


Marguerite.

Vous voulez que je quitte Armand tout à fait ?


M. Duval.

Il le faut !


Marguerite.

Jamais !… Vous ne savez donc pas comme nous nous aimons ? Vous ne savez donc pas que je n’ai ni amis, ni parents, ni famille ; qu’en me pardonnant, il m’a juré d’être tout cela pour moi, et que j’ai enfermé ma vie dans la sienne ? Vous ne savez donc pas, enfin, que je suis atteinte d’une maladie mortelle, que je n’ai que quelques années à vivre ! Quitter Armand, monsieur, autant me tuer tout de suite.


M. Duval.

Voyons, voyons, du calme et n’exagérons rien… Vous êtes jeune, vous êtes belle, et vous prenez pour une maladie la fatigue d’une vie un peu agitée ; vous ne mourrez certainement pas avant l’âge où l’on est heureux de mourir. Je vous demande un sacrifice énorme, je le sais, mais que vous êtes fatalement forcée de me faire. Écoutez-moi ; vous connaissez Armand depuis trois mois, et vous l’aimez ! mais un amour si jeune a-t-il le droit de briser tout un avenir ? et c’est tout l’avenir de mon fils que vous brisez en restant avec lui ! Êtes-vous sûre de l’éternité de cet amour ? Ne vous êtes-vous pas déjà trompée ainsi ? Et si tout à coup, — trop tard, — vous alliez vous apercevoir que vous n’aimez pas mon fils, si vous alliez en aimer un autre ? Pardon, Marguerite, mais le passé donne droit à ces suppositions.


Marguerite.

Jamais, monsieur, jamais je n’ai aimé et je n’aimerai comme j’aime.


M. Duval.

Soit ! mais, si ce n’est vous qui vous trompez, c’est lui qui se trompe, peut-être. À son âge, le cœur peut-il prendre un engagement définitif ? Le cœur ne change-t-il pas perpétuellement d’affections ? C’est le même cœur qui, fils, aime ses parents au delà de tout, qui, époux, aime sa femme plus que ses parents, qui père plus tard, aime ses enfants plus que parents, femme et maîtresses. La nature est exigeante, parce qu’elle est prodigue. Il se peut donc que vous vous trompiez, l’un comme l’autre, voilà les probabilités. Maintenant, voulez-vous voir les réalités et les certitudes ? Vous m’écoutez, n’est-ce pas ?


Marguerite.

Si je vous écoute, mon Dieu !


M. Duval.

Vous êtes prête à sacrifier tout à mon fils ; mais quel sacrifice égal, s’il acceptait le vôtre, pourrait-il vous faire en échange ? Il prendra vos belles années, et plus tard, quand la satiété sera venue, car elle viendra, qu’arrivera-t-il ? Ou il sera un homme ordinaire, et, vous jetant votre passé au visage, il vous quittera en disant qu’il ne fait qu’agir comme les autres ; ou il sera un honnête homme, et vous épousera, ou tout au moins vous gardera auprès de lui. Cette liaison, ou ce mariage, qui n’aura eu ni la chasteté pour base, ni la religion pour appui, ni la famille pour résultat, cette chose excusable peut-être chez le jeune homme, le sera-t-elle chez l’homme mûr ? Quelle ambition lui sera permise ? Quelle carrière lui sera ouverte ? Quelle consolation tirerai-je de mon fils, après m’être consacré vingt ans à son bonheur ? Votre rapprochement n’est pas le fruit de deux sympathies pures, l’union de deux affections innocentes ; c’est la passion dans ce qu’elle a de plus terrestre et de plus humain, née du caprice de l’un et de la fantaisie de l’autre ; bref, votre amour est un résultat et non une cause. Qu’en restera-t-il quand vous aurez vieilli tous deux ? Qui vous dit que les premières rides de votre front ne détacheront pas le voile de ses yeux, et que son amour ne mourra pas avec votre jeunesse ?


Marguerite.

Oh ! la réalité !


M. Duval.

Voyez-vous d’ici votre double vieillesse, doublement déserte, doublement isolée, doublement inutile ? Quel souvenir laisserez-vous ? Quel bien aurez-vous accompli ? Vous et mon fils avez à suivre deux routes complètement opposées, que le hasard a réunies un instant, mais que la raison sépare à tout jamais. Dans la vie que vous vous êtes faite volontairement, vous ne pouviez prévoir ce qui arrive. Vous avez été heureuse trois mois, ne tachez pas ce bonheur dont la continuité est impossible ; gardez-en le souvenir dans votre cœur ; qu’il vous rende forte, c’est tout ce que vous avez le droit de lui demander. Un jour, vous serez fière de ce que vous aurez fait, et toute votre vie, vous aurez l’estime de vous-même. C’est un homme qui connaît la vie qui vous parle, c’est un père qui vous implore. Allons, Marguerite ! prouvez-moi que vous aimez véritablement mon fils, et du courage !


Marguerite, à elle-même.

Ainsi, quoi qu’elle fasse, la créature tombée ne se restera jamais ! Dieu lui pardonnera peut-être, mais le monde sera inflexible ! Au fait, de quel droit veux-tu prendre dans le cœur des familles une place que la pudeur seule doit y occuper ?… Tu aimes ! qu’importe ? et la belle raison ! Quelques preuves que tu donnes de cet amour, on n’y croira pas, et c’est justice. Que viens-tu nous parler de cœur et d’avenir ? Quels sont ces mots nouveaux ? Regarde donc la fange de ton passé ! Quel homme voudrait t’appeler sa femme ? Quel enfant voudrait t’appeler sa mère ? Vous avez raison, monsieur, tout ce que vous me dites, je me le suis dit bien des fois avec terreur ; mais, comme j’étais seule à me le dire, je parvenais à ne pas m’entendre jusqu’au bout. Vous me le répétez, c’est donc bien réel ; il faut obéir. Vous me parlez au nom de votre fils, au nom de votre fille, c’est encore bien bon à vous d’invoquer de pareils noms. Eh bien, monsieur, vous direz un jour à cette belle et pure jeune fille, car c’est à elle que je veux sacrifier mon bonheur, vous lui direz qu’il y avait quelque part une femme qui n’avait plus qu’une espérance, qu’une pensée, qu’un rêve dans ce monde, et qu’à l’invocation de son nom cette femme a renoncé à tout cela, a broyé son cœur entre ses mains et en est morte, car j’en mourrai, monsieur, et peut-être, alors, Dieu me pardonnera-t-il.


M. Duval, ému malgré lui.

Pauvre femme !


Marguerite.

Vous me plaignez, monsieur, et vous pleurez, je crois ; merci pour ces larmes ; elles me feront forte aussi forte que vous le voulez. Vous demandez que je me sépare de votre fils pour son repos, pour son honneur, pour son avenir ; que faut-il faire ? Ordonnez, je suis prête.


M. Duval.

Il faut lui dire que vous ne l’aimez plus.


Marguerite, souriant avec tristesse.

Il ne me croira pas.


M. Duval.

Il faut partir.


Marguerite.

Il me suivra.


M. Duval.

Alors…


Marguerite.

Voyons, monsieur, croyez-vous que j’aime Armand… que je l’aime d’un amour désintéressé ?


M. Duval.

Oui, Marguerite.


Marguerite.

Croyez-vous que j’avais mis dans cet amour la joie et le pardon de ma vie ?


M. Duval.

Je le crois.


Marguerite.

Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois, comme vous embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment pur que j’aurai reçu, me fera triompher de mon amour, et qu’avant huit jours votre fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps, mais guéri pour jamais ; je vous jure aussi qu’il ignorera toujours ce qui vient de se passer entre nous.


M. Duval, embrassant Maguerite.

Vous êtes une noble fille, Marguerite, mais je crains bien…


Marguerite.

Oh ! ne craignez rien, monsieur, il me haïra. (Elle sonne, Nanine paraît) Prie madame Duvernoy de venir.


Nanine.

Oui, madame.

Elle sort.

Marguerite, à M. Duval.

Une dernière grâce, monsieur !


M. Duval.

Parlez, madame, parlez !


Marguerite.

Dans quelques heures, Armand va avoir une des plus grandes douleurs qu’il ait eues et que peut-être il aura de sa vie. Il aura donc besoin d’un cœur qui l’aime ; trouvez-vous là, monsieur, soyez près de lui. Et maintenant séparons-nous ; il peut rentrer d’un moment à l’autre ; tout serait perdu, s’il vous voyait.


M. Duval.

Mais qu’allez-vous faire ?


Marguerite.

Si je vous le disais, monsieur, ce serait votre devoir de me le défendre.


M. Duval.

Alors, que puis-je pour vous, en échange de ce que je vais vous devoir ?


Marguerite.

Vous pourrez, quand je serai morte et qu’Armand maudira ma mémoire, vous pourrez lui dire que je l’aimais bien et que je l’ai bien prouvé. J’entends du bruit ; adieu, monsieur ; nous ne nous reverrons jamais sans doute, soyez heureux !

M. Duval sort.



Scène V

MARGUERITE, seule ; puis PRUDENCE.

Marguerite, à part.

Mon Dieu ! donnez-moi la force.

Elle écrit une lettre.

Prudence.

Vous m’avez fait appeler, ma chère Marguerite ?


Marguerite.

Oui, je veux vous charger de quelque chose.


Prudence.

De quoi ?


Marguerite.

De cette lettre.


Prudence.

Pour qui ?


Marguerite.

Regardez ! (Étonnement de Prudence en lisant l’adresse.) Silence ! partez tout de suite.



Scène VI

MARGUERITE, puis ARMAND.

Marguerite, seule et continuant à écrire.

Et maintenant une lettre à Armand. Que vais-je lui dire ? Je deviens folle ou je rêve !… Il est impossible que cela soit ! Jamais je n’aurai le courage… On ne peut pas demander à la créature humaine plus qu’elle ne peut faire !


Armand, qui pendant ce temps est entré et s’est approché de Marguerite.

Que fais-tu donc là, Marguerite ?


Marguerite, se levant et froissant la lettre.

Armand !… Rien, mon ami !


Armand.

Tu écrivais ?


Marguerite.

Non… oui.


Armand.

Pourquoi ce trouble, cette pâleur ! À qui écrivais-tu, Marguerite ? Donne-moi cette lettre.


Marguerite.

Cette lettre était pour toi, Armand, mais je te demande, au nom du ciel, de ne pas te la donner.


Armand.

Je croyais que nous en avions fini avec les secrets et les mystères ?


Marguerite.

Pas plus qu’avec les soupçons, à ce qu’il paraît.


Armand.

Pardon ! mais je suis moi-même préoccupé.


Marguerite.

De quoi ?


Armand.

Mon père est arrivé !


Marguerite.

Tu l’as vu ?


Armand.

Non ; mais il a laissé chez moi une lettre sévère. Il a appris ma retraite ici, ma vie avec toi. Il doit venir ce soir. Ce sera une longue explication, car Dieu sait ce qu’on lui aura dit et de quoi j’aurai à le dissuader ; mais il te verra, et, quand il t’aura vue, il t’aimera ! Puis, qu’importe ! Je dépends de lui, soit ; mais, s’il le faut, je travaillerai.


Marguerite, à part.

Comme il m’aime ! (Haut.) Mais il ne faut pas te brouiller avec ton père, mon ami. Il va venir, m’as-tu dit ? Eh bien, je vais m’éloigner pour qu’il ne me voie pas tout d’abord ; mais je reviendrai, je serai là, près de toi. Je me jetterai à ses pieds, je l’implorerai tant, qu’il ne nous séparera pas.


Armand.

Comme tu me dis cela, Marguerite ! Il se passe quelque chose. Ce n’est pas la nouvelle que je t’annonce qui t’agite ainsi. C’est à peine si tu te soutiens. Il y a un malheur ici… Cette lettre…

Il étend la main.

Marguerite, l’arrêtant.

Cette lettre renferme une chose que je ne puis te dire ; tu sais, il y a des choses qu’on ne peut ni dire soi-même, ni laisser lire devant soi. Cette lettre est une preuve d’amour que je te donnais, mon Armand, je te le jure par notre amour ; ne m’en demande pas davantage.


Armand.

Garde cette lettre, Marguerite, je sais tout. Prudence m’a tout dit ce matin, et c’est pour cela que je suis allé à Paris. Je sais le sacrifice que tu voulais me faire. Tandis que tu t’occupais de notre bonheur, je m’en occupais aussi. Tout est arrangé maintenant. Et c’est là le secret que tu ne voulais pas me confier ! Comment reconnaîtrai-je jamais tant d’amour, bonne et chère Marguerite ?


Marguerite.

Eh bien, maintenant que tu sais tout, laisse-moi partir.


Armand.

Partir !


Marguerite.

M’éloigner, du moins ! Ton père ne peut-il pas arriver d’un instant à l’autre ? Mais je serai là à deux pas de toi, dans le jardin, avec Gustave et Nichette ; tu n’auras qu’à m’appeler pour que je revienne. Comment pourrais-je me séparer de toi ? Tu calmeras ton père, s’il est irrité, et puis notre projet s’accomplira, n’est-ce pas ? Nous vivrons ensemble tous les deux, et nous nous aimerons comme auparavant, et nous serons heureux comme nous le sommes depuis trois mois ! Car tu es heureux, n’est-ce pas ? car tu n’as rien à me reprocher ? Dis-le-moi, cela me fera du bien. Mais, si je t’ai jamais causé quelque peine, pardonne-moi, ce n’était pas de ma faute, car je t’aime plus que tout au monde. Et toi aussi, tu m’aimes, n’est-ce pas ? Et, quelque preuve d’amour que je t’eusse donnée, tu ne m’aurais ni méprisée, ni maudite…


Armand.

Mais pourquoi ces larmes ?


Marguerite.

J’avais besoin de pleurer un peu ; mais maintenant, tu vois, je suis calme. Je vais rejoindre Nichette et Gustave. Je suis là, toujours à toi, toujours prête à te rejoindre, t’aimant toujours. Tiens, je souris ; à bientôt, pour toujours.

Elle sort en lui envoyant des baisers.



Scène VII

ARMAND, puis NANINE.

Armand.

Bonne Marguerite ! comme elle s’effraye à l’idée d’une séparation ! (Il sonne.) Comme elle m’aime ! (À Nanine qui paraît.) Nanine, s’il vient un monsieur me demander, mon père, vous le ferez entrer tout de suite ici.


Nanine.

Bien, monsieur !

Elle sort.

Armand.

Je m’alarmais à tort. Mon père me comprendra. Le passé est mort. D’ailleurs, quelle différence entre Marguerite et les autres femmes ! J’ai rencontré cette Olympe, toujours occupée de fêtes et de plaisirs ; il faut bien que celles qui n’aiment pas emplissent de bruit la solitude de leur cœur. Elle donne un bal dans quelques jours ; elle m’a invité, moi et Marguerite, comme si, Marguerite et moi, nous devions jamais retourner dans ce monde ! Ah ! que le temps me semble long, quand elle n’est pas là !… Quel est ce livre ? Manon Lescaut ! Comment ce livre se trouve-t-il ici ?… (Nanine rentre avec une lampe, et sort. — Lisant au hasard.) « Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur, et qu’il n’y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que dans l’état où nous sommes réduits, c’est une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu que l’on puisse être bien tendre lorsqu’on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise fatale, je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant pousser un soupir d’amour. Je t’adore, compte là-dessus, mais laisse-moi quelque temps le ménagement de notre fortune ; malheur à qui va tomber dans mes filets ! je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta Manon, il te dira qu’elle a pleuré de la nécessité de te quitter… » (Armand repousse le livre avec tristesse et reste quelques instants soucieux.) Elle avait raison, mais elle n’aimait pas, car l’amour ne sait pas raisonner… (Il va à la fenêtre.) Cette lecture m’a fait mal ; ce livre n’est pas vrai !… (Il sonne.) Sept heures. Mon père ne viendra pas ce soir. (À Nanine qui entre.) Dites à madame de rentrer.


Nanine, embarrassée.

Madame n’est pas ici, monsieur.


Armand.

Où est-elle donc ?


Nanine.

Sur la route ; elle m’a chargée de dire à monsieur qu’elle allait rentrer tout de suite.


Armand.

Madame Duvernoy est sortie avec elle ?


Nanine.

Madame Duvernoy est partie un peu avant madame.


Armand.

C’est bien… (Seul.) Elle est capable d’être allée à Paris pour s’occuper de cette vente ! Heureusement, Prudence qui est prévenue, trouvera moyen de l’en empêcher !… (Il regarde par la fenêtre.) Il me semble voir une ombre dans le jardin… C’est elle sans doute. (Il appelle) Marguerite ! Marguerite ! Marguerite ! Personne !… (Il sort et appelle) Nanine ! Nanine !… (Il rentre et sonne.) Nanine, non plus, ne répond pas. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce vide me fait froid. Il y a un malheur dans ce silence. Pourquoi ai-je laissé sortir Marguerite ? Elle me cachait quelque chose. Elle pleurait ! Me tromperait-elle ?… Elle, me tromper ! À l’heure où elle pensait à me sacrifier tout… Mais il lui est peut-être arrivé quelque chose !… elle est peut-être blessée !… peut-être morte ! Il faut que je sache…

Il se dirige vers le jardin. Un commissionnaire se trouve face à face avec lui à la porte.



Scène VIII

ARMAND, un Commissionnaire

Le commissionnaire.

M. Armand Duval ?


Armand.

C’est moi.


Le commissionnaire.

Voici une lettre pour vous.


Armand.

D’où vient-elle ?


Le commissionnaire.

De Paris.


Armand.

Qui vous l’a donnée ?


Le commissionnaire.

Une dame.


Armand.

Et comment êtes-vous arrivé jusqu’à ce pavillon ?


Le commissionnaire.

La grille du jardin était ouverte, je n’ai rencontré personne, j’ai vu de la lumière dans ce pavillon, j’ai pensé…


Armand.

C’est bien ; laissez-moi !

Le Commissionnaire se retire.



Scène IX

ARMAND, puis M. DUVAL.

Armand.

Cette lettre est de Marguerite… Pourquoi suis-je si ému ? Sans doute elle m’attend quelque part, et m’écrit d’aller la retrouver… (Il va pour ouvrir la lettre.) Je tremble. Allons, que je suis enfant ! (Pendant ce temps, M. Duval est entré et se tient derrière son fils. Armand lit.) « À l’heure où vous recevrez cette lettre, Armand… » (Il pousse un cri de colère. Il se retourne et voit son père. Il se jette dans ses bras en sanglotant.) Ah ! mon père ! mon père !