La Dame de Monsoreau/61

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CHAPITRE LXI.

COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRÈRE BIEN-AIMÉ LE DUC D’ANJOU ET DE CE QUI S’EN SUIVIT.


Une fois le grand-veneur sorti de la salle à manger, le repas continua plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.

La figure sombre du Monsoreau n’avait pas peu contribué à maintenir les jeunes gentilshommes, car, sous le prétexte et même sous la réalité de la fatigue, ils avaient démêlé cette continuelle préoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette tache de tristesse mortelle qui faisait le caractère particulier de sa physionomie.

Lorsqu’il fut parti, et que le prince, toujours gêné en sa présence, eut repris son air tranquille :

— Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entré notre grand-veneur, commencé de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.

Et Livarot continua.

Mais comme notre titre d’historien nous donne le privilège de savoir mieux que Livarot lui-même ce qui s’était passé, nous substituerons notre récit à celui du jeune homme. Peut-être y perdra-t-il comme couleur, mais il y gagnera comme étendue, puisque nous savons ce que Livarot ne pouvait savoir, c’est-à-dire ce qui s’était passé au Louvre.

Vers le milieu de la nuit, Henri III fut réveillé par un bruit inaccoutumé qui retentissait dans le palais, où cependant, le roi une fois couché, le silence le plus profond était prescrit.

C’étaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles, des courses rapides dans les galeries, des imprécations à faire ouvrir la terre ; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous ces blasphèmes, ces mots répétés par des milliers d’échos :

— Que dira le roi ? que dira le roi ?

Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, après avoir soupé avec Sa Majesté, s’était laissé aller au sommeil dans un grand fauteuil, les jambes enlacées à sa rapière.

Les rumeurs redoublaient.

Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant :

— Chicot ! Chicot !

Chicot ouvrit un œil. C’était un garçon prudent qui appréciait fort le sommeil et qui ne se réveillait jamais tout à fait du premier coup.

— Ah ! tu as eu tort de m’appeler, Henri, dit-il. Je rêvais que tu avais un fils.

— Écoute ! dit Henri, écoute !

— Que veux-tu que j’écoute ? Il me semble cependant que tu me dis bien assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur mes nuits.

— Mais tu n’entends donc pas ? dit le roi en étendant la main dans la direction du bruit.

— Oh ! oh ! s’écria Chicot ; en effet, j’entends des cris.

— Que dira le roi ? que dira le roi ? répéta Henri. Entends-tu ?

— Il y a deux choses à soupçonner : ou ton lévrier Narcisse est malade, ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthélemy de catholiques.

— Aide-moi à m’habiller, Chicot.

— Je le veux bien ; mais aide-moi à me lever, Henri.

— Quel malheur ! quel malheur ! répétait-on dans les antichambres.

— Diable ! ceci devient sérieux, dit Chicot.

— Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.

— Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dépêcher de sortir par la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mêmes le malheur, au lieu de nous le laisser raconter.

Presque aussitôt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la porte dérobée et se trouva dans le corridor qui conduisait aux appartements du duc d’Anjou.

C’est là qu’il vit des bras levés au ciel et qu’il entendit les exclamations les plus désespérées.

— Oh ! oh ! dit Chicot, je devine : ton malheureux prisonnier se sera étranglé dans sa prison. Ventre de biche, Henri, je te fais mon compliment : tu es un plus grand politique que je ne croyais.

— Eh ! non, malheureux ! s’écria Henri, ce ne peut être cela.

— Tant pis, dit Chicot.

— Viens, viens.

Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre du duc.

La fenêtre était ouverte et garnie d’une foule de curieux entassés les uns sur les autres pour contempler l’échelle de corde accrochée aux trèfles de fer du balcon.

Henri devint pâle comme la mort.

— Eh ! eh ! mon fils, dit Chicot, tu n’es pas encore si fort blasé que je le croyais.

— Enfui ! évadé ! cria Henri d’une voix si retentissante, que tous les gentilshommes se retournèrent.

Il y avait des éclairs dans les yeux du roi ; sa main serrait convulsivement la poignée de sa miséricorde.

Schomberg s’arrachait les cheveux, Quélus se bourrait le visage de coups de poing, et Maugiron frappait, comme un bélier, de la tête dans la cloison.

Quant à d’Épernon, il avait disparu sous le spécieux prétexte de courir après M. le duc d’Anjou.

La vue du martyre que, dans leur désespoir, s’infligeaient ses favoris calma tout à coup le roi.

— Hé là ! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le milieu du corps.

— Non, mordieu ! j’en crèverai ou le diable m’emporte ! dit le jeune homme en prenant du champ pour se briser la tête non plus sur la cloison, mais sur le mur.

— Holà, aidez-moi donc à le retenir, cria Henri.

— Hé ! compère, dit Chicot, il y a une mort plus douce : passez-vous tout bonnement votre épée au travers du ventre.

— Veux-tu te taire, bourreau ! dit Henri les larmes aux yeux.

Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.

— Oh ! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler à Schomberg quand il a été trempé dans le bleu de Prusse ! Tu seras affreux, mon ami !

Quélus s’arrêta.

Schomberg seul continuait à se dépouiller les tempes ; il en pleurait de rage.

— Schomberg ! Schomberg ! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je t’en prie.

— J’en deviendrai fou.

— Bah ! dit Chicot.

— Le fait est, dit Henri, que c’est un affreux malheur, et voilà pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c’est un affreux malheur. Je suis perdu ! Voilà la guerre civile dans mon royaume… Ah ! qui a fait ce coup-là ? qui a fourni l’échelle ? Par la mordieu, je ferai pendre toute la ville.

Une profonde terreur s’empara des assistants.

— Qui est le coupable ? continua Henri ; où est le coupable ? Dix mille écus à qui me dira son nom, cent mille écus à qui me le livrera mort ou vif !

— Qui voulez-vous que ce soit, s’écria Maugiron, sinon quelque Angevin ?

— Pardieu ! tu as raison, s’écria Henri. Ah ! les Angevins, mordieu ! les Angevins, ils me le paieront !

Et comme si cette parole eût été une étincelle communiquant le feu à une traînée de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces retentit contre les Angevins.

— Oh ! oui, les Angevins ! cria Quélus.

— Où sont-ils ? hurla Schomberg.

— Qu’on les éventre ! vociféra Maugiron.

— Cent potences pour cent Angevins ! reprit le roi.

Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle ; il tira son épée avec un geste de taille-bras, et s’escrimant du plat à droite et à gauche, il rossa les mignons et battit les murs en répétant avec des yeux farouches :

— Oh ! ventre de biche ; oh ! mâle rage, ah ! damnation ! les Angevins, mordieu ! mort aux Angevins !

Ce cri : Mort aux Angevins ! fut entendu de toute la ville, comme le cri des mères Israélites fut entendu par tout Rama.

Cependant Henri avait disparu.

Il avait songé à sa mère, et se glissant hors de la chambre sans mot dire, il était allé trouver Catherine, un peu négligée depuis quelque temps, et qui, renfermée dans son indifférence affectée, attendait, avec sa pénétration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa politique.

Lorsque Henri entra, elle était à demi-couchée, pensive, dans un grand fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un peu jaunâtres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains potelées, mais pâles, à une statue de cire exprimant la méditation qu’à un être animé qui pense.

Mais à la nouvelle de l’évasion de François, nouvelle que Henri donna, au reste, sans ménagement aucun, tout embrasé qu’il était de colère et de haine, la statue parut se réveiller tout à coup, quoique le geste qui annonçait ce réveil se bornât pour elle à s’enfoncer davantage encore dans son fauteuil et à secouer la tête sans rien dire.

— Eh ! ma mère, dit Henri, vous ne vous écriez pas ?

— Pourquoi faire, mon fils ? demanda Catherine.

— Comment ! cette évasion de votre fils ne vous paraît pas criminelle, menaçante, digne des plus grands châtiments ?

— Mon cher fils, la liberté vaut bien une couronne, et rappelez-vous que je vous ai, à vous-même, conseillé de fuir quand vous pouviez atteindre cette couronne.

— Ma mère, on m’outrage.

Catherine haussa les épaules.

— Ma mère, on me brave.

— Eh ! non, dit Catherine, on se sauve, voilà tout.

— Ah ! dit Henri, voilà comme vous prenez mon parti !

— Que voulez-vous dire, mon fils ?

— Je dis qu’avec l’âge les sentiments s’émoussent ; je dis…

Il s’arrêta.

— Que dites-vous ? reprit Catherine avec son calme habituel.

— Je dis que vous ne m’aimez plus comme autrefois.

— Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous êtes mon fils bien-aimé, Henri. Mais celui dont vous vous plaignez est aussi mon fils.

— Ah ! trêve à la morale maternelle, madame, dit Henri furieux ; nous connaissons ce que cela vaut.

— Eh ! vous devez le connaître mieux que personne, mon fils ; car vis-à-vis de vous, ma morale a toujours été de la faiblesse.

— Et comme vous en êtes aux repentirs, vous vous repentez.

— Je sentais bien que nous en viendrions là, mon fils, dit Catherine ; voilà pourquoi je gardais le silence.

— Adieu, madame, adieu, dit Henri, je sais ce qu’il me reste à faire, puisque, chez ma mère même, il n’y a plus de compassion pour moi ; je trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de m’éclairer dans cette rencontre.

— Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l’esprit de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour vous tirer d’embarras.

Et elle le laissa s’éloigner sans faire un geste, sans dire un mot pour le retenir.

— Adieu, madame, répéta Henri.

Mais près de la porte il s’arrêta.

— Henri, adieu, dit la reine ; seulement encore un mot, je ne prétends pas vous donner un conseil, mon fils : vous n’avez pas besoin de moi, je le sais ; mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant d’émettre leur avis et de mieux réfléchir encore avant de mettre cet avis à exécution.

— Oh ! oui, dit Henri, se rattachant à ce mot de sa mère et en profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est difficile, n’est-ce pas, madame ?

— Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au ciel, bien grave, Henri.

Le roi, frappé de cette expression de terreur qu’il croyait lire dans les yeux de sa mère, revint près d’elle.

— Quels sont ceux qui l’ont enlevé ? en avez-vous quelque idée, ma mère ?

Catherine ne répondit point.

— Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.

Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un esprit supérieur veillant pour terrasser et confondre l’esprit d’autrui.

— Les Angevins ? répéta-t-elle.

— Vous ne le croyez pas, dit Henri, cependant tout le monde le croit.

Catherine fit encore un mouvement d’épaules.

— Que les autres croient cela, bien, dit-elle ; mais vous, mon fils, enfin !

— Quoi donc ! madame !… Que voulez-vous dire ?… Expliquez-vous, je vous en supplie.

— À quoi bon m’expliquer ?

— Votre explication m’éclairera.

— Vous éclairera ! Allons donc ! Henri, je ne suis qu’une femme vieille et radoteuse ; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes prières.

— Non, parlez, parlez, ma mère, je vous écoute. Oh ! vous êtes encore, vous serez toujours notre âme à nous tous. Parlez.

— Inutile, je n’ai que des idées de l’autre siècle, et la défiance fait tout l’esprit des vieillards. La vieille Catherine donner à son âge un conseil qui vaille encore quelque chose ! allons donc, mon fils, impossible.

— Eh bien ! soit, ma mère, dit Henri, refusez-moi votre secours, privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j’aurai fait pendre tous les Angevins qui sont à Paris.

— Faire pendre tous les Angevins ! s’écria Catherine avec cet étonnement qu’éprouvent les esprits supérieurs lorsqu’on dit devant eux quelque énormité.

— Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brûler ; à l’heure qu’il est, mes amis courent déjà la ville pour rompre les os à ces maudits, à ces brigands, à ces rebelles !…

— Qu’ils s’en gardent, malheureux, s’écria Catherine emportée par le sérieux de la situation ; ils se perdraient eux-mêmes, ce qui ne serait rien ; mais ils vous perdraient avec eux.

— Comment cela ?

— Aveugle ! murmura Catherine ; les rois auront donc éternellement des yeux pour ne pas voir !

Et elle joignit les mains.

— Les rois ne sont rois qu’à la condition qu’ils vengeront les injures qu’on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce cas surtout, tout mon royaume se lèvera pour me défendre.

— Fou, insensé, enfant, murmura la Florentine.

— Mais pourquoi cela, comment cela ?

— Pensez-vous qu’on égorgera, qu’on brûlera, qu’on pendra des hommes comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribérac, sans faire couler des flots de sang ?

— Qu’importe ! pourvu qu’on les égorge.

— Oui, sans doute, si on les égorge ; montrez-les-moi morts, et, par Notre-Dame, je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les égorgera pas ; mais on aura levé pour eux l’étendard de la révolte ; mais on leur aura mis nue à la main l’épée qu’ils n’eussent jamais osé tirer du fourreau pour un maître comme François ; tandis qu’au contraire, dans ce cas-là, par votre imprudence, ils dégaineront pour défendre leur vie, et votre royaume se soulèvera, non pas pour vous, mais contre vous.

— Mais, si je ne me venge pas, j’ai peur, je recule, s’écria Henri.

— A-t-on jamais dit que j’avais peur ? dit Catherine en fronçant le sourcil et en pressant ses dents de ses lèvres minces et rougies avec du carmin.

— Cependant, si c’étaient les Angevins, ils mériteraient une punition, ma mère.

— Oui, si c’étaient eux, mais ce ne sont pas eux.

— Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frère ?

— Ce ne sont pas les amis de votre frère, car votre frère n’a pas d’amis.

— Mais qui est-ce donc ?

— Ce sont vos ennemis à vous, ou plutôt votre ennemi.

— Quel ennemi ?

— Eh ! mon fils, vous savez bien que vous n’en avez jamais eu qu’un, comme votre frère Charles n’en a jamais eu qu’un, comme moi-même je n’en ai jamais eu qu’un, le même toujours, incessamment.

— Henri de Navarre, vous voulez dire ?

— Eh ! oui, Henri de Navarre.

— Il n’est pas à Paris !

— Eh ! savez-vous qui est à Paris ou qui n’y est pas ? savez-vous quelque chose ? avez-vous des yeux et des oreilles ? avez-vous autour de vous des gens qui voient et qui entendent ? Non, vous êtes tous sourds, vous êtes tous aveugles.

— Henri de Navarre ! répéta Henri.

— Mon fils, à chaque désappointement qui vous arrivera, à chaque malheur qui vous arrivera, à chaque catastrophe qui vous arrivera et dont l’auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n’hésitez pas, ne vous enquérez pas, c’est inutile. Écriez-vous, Henri : c’est Henri de Navarre, et vous serez sûr d’avoir dit vrai… Frappez du côté où il sera, et vous serez sûr d’avoir frappé juste… Oh ! cet homme !… cet homme ! voyez-vous, c’est l’épée que Dieu a suspendue au-dessus de la maison de Valois.

— Vous êtes donc d’avis que je donne contre-ordre à l’endroit des Angevins ?

— À l’instant même, s’écria Catherine, sans perdre une minute, sans perdre une seconde. Hâtez-vous, peut-être est-il déjà trop tard ; courez, révoquez ces ordres ; allez, ou vous êtes perdu.

Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec une force et une énergie incroyables. Henri s’élança hors du Louvre, cherchant à rallier ses amis.

Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des figures géographiques sur le sable.