La Dame de chez Maxim/Acte I

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Librairie Théâtrale (p. 3-136).


ACTE PREMIER


Le cabinet du docteur Petypon.


Grande pièce confortablement mais sévèrement meublée. À droite premier plan, une fenêtre avec brise-bise et rideaux. Au deuxième plan, en pan coupé (ou ad libitum, fond droit, face au public), porte donnant sur le vestibule. À gauche deuxième plan (plan droit ou pan coupé ad libitum) porte donnant chez madame Petypon. Au fond, légèrement en sifflet, grande baie fermée par une double tapisserie glissant sur tringle et actionnée par des cordons de tirage manœuvrant de la coulisse, côté jardin. Cette baie ouvre sur la chambre à coucher de Petypon. Le mur de droite de cette chambre, contre lequel s’adosse un lit de milieu, forme avec le mur du côté droit de la baie un angle légèrement aigu, de telle sorte que le pied du lit affleure le ras des rideaux, alors que la tête s’en éloigne suffisamment pour laisser la place d’une chaise entre le lit et la baie. Celle-ci doit être assez grande pour que le lit soit en vue du public et qu’il y ait encore un espace de 75 centimètres entre le pied du lit et le côté gauche de la baie. De l’autre côté de la tête du lit, une table de nuit surmontée d’une lampe électrique avec son abat-jour. Reste des meubles de la chambre ad libitum. En scène, milieu gauche, un vaste et profond canapé anglais, en cuir capitonné, au dossier droit et ne formant qu’un avec les bras ; à droite du canapé, une chaise volante. À droite de la scène, une table-bureau placée perpendiculairement à la rampe. À droite de la table et face à elle, un fauteuil de bureau. À gauche de la table un pouf tendu « en blanc » et recouvert provisoirement d’un tapis de table ; au-dessous de la table, une chaise volante. Au fond, contre le mur, entre la baie et la porte donnant sur le vestibule, une chaise. Au-dessus de cette chaise, un cordon de sonnette. Sur la table-bureau, un buvard, encrier, deux gros livres de médecine. Un fil électrique, partant de la coulisse en passant sous la fenêtre, longe le tapis, grimpe le long du pied droit (du lointain) de la table-bureau et vient aboutir sur ladite table. Au bout du fil qui est en scène, une fiche destinée à être introduite, au courant de l’acte, dans la mâchoire pratiquée dans la pile qui accompagne le « fauteuil extatique[1] » afin d’actionner celle-ci. À l’autre bout, en coulisse, un cadran à courant intermittent posé sur un tabouret. (Placer, en scène, les deux gros livres de médecine sur le fil afin d’empêcher qu’il ne tombe, en attendant l’apparition du fauteuil extatique.)






Scène première

MONGICOURT, ÉTIENNE, puis PETYPON.

Au lever du rideau, la scène est plongée dans l’obscurité ; les rideaux de la fenêtre ainsi que ceux de la baie sont fermés. Le plus grand désordre règne dans la pièce ; le canapé est renversé, la tête en bas, les pieds en l’air ; renversée de même à côté, la chaise volante, à un des pieds de laquelle est accroché le reste de ce qui fut un chapeau haut de forme. Sur la table-bureau un parapluie ouvert ; par terre le pouf a roulé ; un peu plus loin gît le tapis de table destiné à le recouvrir. La scène est vide, on entend sonner midi ; puis, à la cantonade, venant du vestibule, un bruit de voix se rapprochant à mesure jusqu’au moment où on distingue ce qui suit :



Voix de Mongicourt.

Comment ! Comment ! Qu’est-ce que vous chantez !


Voix d’Étienne.

C’est comme je vous le dis, monsieur le docteur !


Mongicourt, pénétrant en scène et à pleine voix à Étienne qui le suit.

C’est pas possible ! Il dort encore !


Étienne.

Chut ! Plus bas, monsieur !


Mongicourt, répétant sa phrase à voix basse.

Il dort encore !


Étienne.

Oui, monsieur, je n’y comprends rien ! Monsieur le docteur qui est toujours debout à huit heures ; voici qu’il est midi…!


Mongicourt.

Eh bien ! en voilà un noceur de carton !

Il remonte légèrement vers le fond.

Étienne.

Monsieur a dit ?


Mongicourt.

Rien, rien ! C’est une réflexion que je me fais.


Étienne.

Ah ! c’est que j’avais entendu : « noceur » !


Mongicourt, redescendant même place.

Pardon ! j’ai ajouté : « de carton ».


Étienne.

Mais, ni de carton, ni autrement ! Ah ! ben, on voit que monsieur ne connaît pas monsieur ! Mais je lui confierais ma femme, monsieur !


Mongicourt.

Aha ! Vous êtes marié !


Étienne.

Moi ? Ah ! non alors !… Mais c’est une façon de parler !… pour dire que s’il n’y a pas plus noceur que monsieur…!


Mongicourt, coupant court.

Oui, eh bien ! en attendant, si vous donniez un peu de jour ici ; il fait noir comme dans une taupe.


Étienne.

Oui, monsieur.

Il va à la fenêtre de droite dont il tire les rideaux : il fait grand jour.

Étienne et Mongicourt, ne pouvant réprimer un cri de stupéfaction en voyant le désordre qui règne dans la pièce.

Ah !


Étienne, entre la fenêtre et la table-bureau.

Mais, qu’est-ce qu’il y a eu donc ?


Mongicourt, au milieu de la scène.

Eh bien ! pour du désordre…!


Étienne, gagnant le milieu de la scène en passant devant la table.

Mais, qu’est-ce que monsieur a bien pu faire pour mettre tout ça dans cet état !


Mongicourt (1).

Le fait est…!


Étienne (2).

À moins d’être saoul comme trente-six bourriques !


Mongicourt, sur un ton de remontrance blagueuse.

Eh ! ben, dites donc, Étienne. !


Étienne, vivement.

Oh ! ce n’est pas le cas de monsieur ! Un homme qui ne boit que de l’eau de Vichy !… et encore il l’allonge !… avec du lait !


Mongicourt, indiquant le pouf en blanc renversé par terre.

Ah ! là là ! Qu’est-ce que c’est que ce pouf ? Pas élégant !


Étienne, relevant le pouf et le couvrant du tapis de table qui gît près de là.

Oh ! c’est provisoire ! Madame est en train de faire une tapisserie pour. Alors, en attendant, on met ce tapis dessus. (D’un geste circulaire, indiquant tous les meubles en désordre.) Non, mais, regardez-moi tout ça !


Mongicourt, retirant le restant de chapeau du pied de la chaise.

Ah !… et ça !


Étienne, prenant le chapeau des mains de Mongicourt.

Oh !… Un chapeau neuf, monsieur !


Mongicourt.

On ne le dirait pas !


Étienne, remettant la chaise sur ses pieds.

Vraiment, moi qui ai la mise-bas de monsieur ! si c’est comme ça qu’il arrange mes futures affaires !…

Tout en parlant, il est allé déposer le chapeau sur la table-bureau.

Mongicourt.

C’est pas tout ça ! Je voudrais bien voir votre maître ; il me semble que ce ne serait pas du luxe de le réveiller à cette heure-ci.


Étienne, tout en refermant le parapluie qui est grand ouvert sur la table.

Dame, si monsieur en prend la responsabilité !


Mongicourt, il remonte dans la direction de la baie.

Je la prends.


Étienne, remontant rejoindre Mongicourt à la baie.

Soit !… Mais alors, avec des bruits normaux.


Mongicourt (1), blagueur.

Qu’est-ce que vous entendez par des bruits normaux ?


Étienne (2).

C’est monsieur qui les appelle comme ça. C’est, par exemple, de ne pas aller lui tirer un coup de canon dans les oreilles.


Mongicourt, même jeu.

Je vous assure que je n’ai pas l’intention…!


Étienne.

Mais, au contraire, de le réveiller petit à petit ; par des bruits doux et progressifs, en chantonnant, par exemple !… Nous pourrions chantonner, monsieur ?


Mongicourt, bon enfant.

Si vous voulez.


Étienne.

D’abord doucement ; et puis en augmentant.


Mongicourt, blagueur.

Il n’y a pas un air spécial ?


Étienne.

Non ! par exemple, tra la la la la la.

Il chantonne l’air de Faust : « Paresseuse fille. »

Mongicourt, souriant.

Tiens, vous connaissez ça ?


Étienne, avec indulgence.

C’est le seul air que joue madame au piano, alors, à force de l’entendre …!


Mongicourt, remontant (2) jusqu’à la tapisserie qui ferme la baie.

Eh bien ! allons-y !… Justement, c’est un air matinal !…


Étienne, qui (1) a suivi Mongicourt.

Doucement pour commencer, hein !


Mongicourt.

Entendu ! Entendu !


Mongicourt [2]

Étienne
Entonnant à l’unisson

Paresseuse fille
Qui sommeille encor,
Déjà le jour brille
Sous son manteau d’or.

Tralala lalalaire
Tralala lala,
Chanté à Mongicourt.
Moi, j’sais pas les paroles
Alors je chant’ l’air !

Tralala lalalaire
Tralala lala
Tralala lala…


Mongicourt, imposant silence à Étienne qui continue à chanter.

Chut !


Étienne.

laire… Quoi ?


Mongicourt.

J’ai entendu comme un grognement d’animal.


Étienne, en homme renseigné.

C’est monsieur qui se réveille.


Mongicourt.

Ah ? bon !…


Voix de Petypon, toujours invisible du public, — grognement.

Hoon !


Mongicourt, appelant à mi-voix et dans la direction de la chambre du docteur.

Petypon !


Étienne, appelant de même.

Monsieur !


Mongicourt.

Hé ! Petypon !


Voix de Petypon, nouveau grognement.

Hoon ?


Mongicourt, dos au public.

Eh ! ben, mon vieux !


Voix de Petypon.

Hoon ?


Mongicourt.

Tu ne te lèves pas ?…


Voix de Petypon, ensommeillée.

Quelle heure est-il ?


Mongicourt, se retournant.

Ah çà ! mais !… on dirait que la voix ne vient pas de la chambre…


Étienne, avec un geste du pouce par-dessus l’épaule.

C’est vrai ! ça sort comme qui dirait de notre dos.

Il se retourne.

Mongicourt, cherchant des yeux autour de lui.

Où es-tu donc ?


Voix de Petypon, endormi et bougon.

Hein ? Quoi ? Dans mon lit !


Mongicourt, indiquant le canapé.

Mais c’est de là-dessous que ça sort !


Étienne.

Mais oui !

Ils se précipitent tous deux, Étienne à gauche, Mongicourt à droite, derrière le canapé dont ils soulèvent le dossier de façon qu’il soit parallèle au sol. On aperçoit Petypon en manches de chemise, la cravate défaite, dormant paisiblement, étendu sur le côté droit (la tête côté jardin, les pieds côté cour.)

Étienne et Mongicourt, ahuris.

Ah !


Mongicourt.

Eh bien ! qu’est-ce que tu fais là ? (Petypon ouvre les yeux, tourne la tête de leur côté et les regarde d’un air abruti. Mongicourt, pouffant, ainsi qu’Étienne.) Ah ! ah ! ah ! Elle est bien bonne !


Petypon, se retournant, d’un geste brusque, complètement sur le côté gauche.

Ah ! tu m’embêtes !


Mongicourt.

Eh ! Petypon ?

Il lui frappe sur les pieds.

Petypon, se retournant sur le dos.

Eh ! bien, quoi ? (Il se remet sur son séant et va donner de la tête contre le dossier du canapé.) Oh !… mon ciel de lit qui est tombé !

Il se réétend sur le dos.

Mongicourt, riant, ainsi qu’Étienne.

Son ciel de lit ! Ah ! ah ! ah !

Il relève presque entièrement le canapé en attirant le dossier à lui de façon à découvrir Petypon.

Petypon, sur le dos, regardant Mongicourt debout à ses pieds.

Qu’est-ce que tu fais sur mon lit, toi ?


Mongicourt, gouailleur.

C’est ça que tu appelles ton lit, tu es sous le canapé.


Petypon, sur le dos.

Quoi ! je suis sous le canapé ! Qu’est-ce que ça veut dire : « Je suis sous le canapé » ? Où ça, le canapé ?


Mongicourt, il fait redescendre le dossier du canapé de façon à recouvrir complètement Petypon.

Tiens, si tu ne le crois pas !


Petypon, rageur, se débattant sous le canapé.

Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Qui est-ce qui m’a mis ce canapé sur moi ?


Mongicourt, relevant à moitié le canapé.

Tu ferais mieux de demander qui t’a mis dessous.


Petypon.

Allons, retire-moi ça ! (On relève complètement le canapé, contre lequel Petypon, qui s’est remis sur son séant, reste adossé, l’air épuisé.) Oh ! que j’ai mal à la tête !


Mongicourt, qui a fait le tour du canapé, redescendant extrême gauche et allant s’asseoir (1) sur le canapé.

Aha ! C’est bien ça !


Petypon, tout en se frottant les yeux, d’une voix lamentable.

Est-ce qu’il fait jour ?


Mongicourt, blagueur.

Oui ! (Un temps.) encore un peu ! (Un temps.) Mais, dépêche-toi, si tu veux en profiter.


Petypon (2), se prenant la tête lourde de migraine.

Oh ! la la, la la ! (À Mongicourt.) Ah ! mon ami !


Mongicourt.

Ah ! oui ! il n’y a pas d’autre mot.


Étienne, descendant (3) à droite du canapé.

Monsieur veut-il que je l’aide à se lever ?


Petypon, à part, sur un ton vexé.

Étienne !…


Étienne.

Monsieur n’a pas l’intention de rester toute la journée par terre ?


Petypon.

Quoi, « par terre » ? Si ça me plaît d’y être ? Je m’y suis mis exprès tout à l’heure !… parce que j’avais trop chaud dans mon lit ! Ça me regarde !


Étienne, bien placide.

Ah ! oui, monsieur. (À part.) seulement, c’est une drôle d’idée.

Il ramasse la redingote de Petypon qui traînait par terre.

Petypon, se levant péniblement, aidé par Mongicourt.

Et maintenant, je me lève parce que ça me plaît de me lever ! Je suppose que je n’ai pas besoin de vous demander la permission ?


Étienne, tout en secouant la redingote.

Oh ! non, monsieur… (À part.) Ce qu’il est grincheux quand il couche sous les canapés !

Il met la redingote sur le bras du canapé.

Petypon, maugréant, à Mongicourt.

C’est assommant d’être vu par son domestique dans une position ridicule ! (Sans transition.) Oh ! que j’ai mal à la tête !

Il se prend la tête.

Étienne (3), d’un ton affectueux.

Monsieur ne veut pas déjeuner ?


Petypon (2), comme mû par un ressort.

Ah ! non. (Avec dégoût.) Ah ! Manger ! Huah !… Je ne comprends pas qu’on mange.


Étienne, dégageant vers la droite.

Bien, monsieur.


Petypon.

Ah !… Où est madame ?


Étienne, qui a débarrassé la table du parapluie et du chapeau, revenant avec ces objets dans les mains.

Madame est sortie ! Elle est allée jusque chez M. le vicaire de Saint-Sulpice.


Mongicourt.

Toujours imbue de religion, ta femme ?


Petypon, à Mongicourt.

Ah ! oui !… et de surnaturel. Ne s’imagine-t-elle pas maintenant qu’elle est voyante ? Enfin ! (À Étienne qui, près de lui et tout souriant, approuve de la tête ce qu’il dit.) Eh ! ben, c’est bien, allez !


Étienne.

Oui, monsieur ! (À part, tout en remontant.) Oh ! il est bien bas !

Il sort deuxième plan droit, en emportant chapeau et parapluie.



Scène II

PETYPON, MONGICOURT.


Mongicourt, considérant Petypon qui se tient la tête à deux mains, la droite sur le front, la gauche sur le cervelet, — lui frappant amicalement sur l’épaule.

Ça ne va pas, alors ?


Petypon, sans changer de position, les yeux au ciel, sur un ton lamentable.

Ah !

Il se traîne jusqu’à la chaise du milieu sur laquelle il s’assied.

Mongicourt, debout (1) et bien gaillard.

Ah ! ah ! Monsieur veut se lancer dans ce qu’il ne connaît pas !… Monsieur se mêle de faire la noce !…


Petypon (2), effondré sur sa chaise.

Mais, serpent ! c’est toi qui m’as entraîné dans ces endroits d’orgie !


Mongicourt.

Ah ! elle est forte !


Petypon.

Est-ce qu’il me serait jamais venu en tête, moi tout seul…! Seulement, tu t’es dit : « Voilà un homme sérieux ! un savant ! abusons de son ignorance ! »


Mongicourt.

Ah ! non, mais, tu en as de bonnes ! Je t’ai dit tout simplement : « Petypon ! avant de rentrer, je crève de soif ; nous venons de passer deux heures à faire une opération des plus compliquées…! Quand on vient d’ouvrir un ventre… ça vaut bien un bock ! »

Il remonte en arpentant vers le fond.

Petypon, qui a fait effort pour se lever, tout en se traînant vers le canapé.

Et tu m’as mené où ? Chez Maxim !

Épuisé, il s’assied sur le canapé.

Mongicourt, redescendant (2), toujours en arpentant de long en large.

Un soir de Grand Prix, c’était un coup d’œil curieux ! Je t’ai proposé un « cinq minutes ». Ce n’est pas de ma faute si ce « cinq minutes » s’est prolongé jusqu’à… (Se retournant vers Petypon.) jusqu’à quelle heure, au fait ?


Petypon, levant les yeux au ciel.

Dieu seul le sait !


Mongicourt.

Ah ! tu vas bien, toi !… C’est pas pour dire, mais quand l’ermite se fait diable…! il n’y avait plus moyen de te faire déguerpir.


Petypon.

Et alors, lâche, tu m’as abandonné !

Tout en parlant, il renoue sa cravate.

Mongicourt, gagnant la droite de son même pas de badaud.

Tiens ! moi, je suis un noceur réglé ! Je coordonne ma noce ! tout est là !… Savoir concilier ses plaisirs avec son travail !… (S’asseyant sur le pouf à gauche de la table droite de la scène.) Tel que tu me vois, et pendant que tu dormais, toi… sous ton canapé…


Petypon, la tête douloureusement renversée contre le dossier du canapé.

Quel fichu lit !


Mongicourt.

Je m’en doute !… (Alerte et éveillé.) Eh ! bien, moi, à huit heures, j’étais à mes malades… (Se levant et allant à Petypon.) À onze heures, j’avais vu tout mon monde, y compris notre opéré d’hier.


Petypon, subitement intéressé.

Ah ?… Eh ! bien ? comment va-t-il ?


Mongicourt, debout, à gauche de la chaise du milieu, sur un ton dégagé.

C’est fini !

Il sort un étui à cigarettes de sa poche.

Petypon, vivement.

Il est sauvé ?


Mongicourt.

Non ! Il est mort !

Il tire une cigarette de l’étui.

Petypon.

Aïe !


Mongicourt.

Oui. (Moment de silence.) Oh ! il était condamné.


Petypon.

Je te disais bien que l’opération était inutile.


Mongicourt, dogmatique.

Une opération n’est jamais inutile. (Remettant l’étui dans sa poche.) Elle peut ne pas profiter à l’opéré… (Tirant une boîte d’allumettes de son gousset) elle profite toujours à l’opérateur.


Petypon.

Tu es cynique !


Mongicourt, avec une moue d’indifférence professionnelle, tout en frottant son allumette.

Je suis chirurgien.


Petypon, bondissant en le voyant approcher son allumette enflammée de sa cigarette.

Hein ! Ah ! non ! ffue !

Il souffle l’allumette.

Mongicourt, ahuri.

Quoi ?


Petypon.

Oh ! ne fume pas, mon ami, je t’en prie ! Ne fume pas !


Mongicourt, avec une tape amicale sur l’épaule.

À ce point ? Oh ! la la, mais tu es flappi, mon pauvre vieux !


Petypon.

À qui le dis-tu ! Oh ! ces lendemains de noce !… ce réveil !… Ah ! la tête, là !… et puis la bouche… mniam… mniam, mniam…


Mongicourt, d’un air renseigné.

Je connais ça !


Petypon.

Ce que nous pourrions appeler en terme médical…


Mongicourt.

La gueule de bois.


Petypon, d’une voix éteinte, en passant devant Mongicourt.

Oui.


Mongicourt.

En latin « gueula lignea ».


Petypon, se retournant à demi.

Oui ; ou en grec…


Mongicourt.

Je ne sais pas !


Petypon, minable.

Moi non plus !

Il s’affale sur le pouf, le dos à la table.

Mongicourt.

Ah ! faut-il que tu en aies avalé pour te mettre dans un état pareil.


Petypon (2), levant les yeux au ciel.

Ah ! mon ami !


Mongicourt, prenant la chaise du milieu, la retournant (dossier face à Petypon) et se mettant à califourchon dessus.

Mais tu as donc le vice de la boisson ?


Petypon, l’air malheureux.

Non ! J’ai celui de l’Encyclopédie !… Je me suis dit : « Un savant doit tout connaître. »


Mongicourt, avec un petit salut comiquement respectueux.

Ah ! si c’est pour la science !


Petypon.

Et alors… (Avec un hochement de tête.) tu vois d’ici la suite !


Mongicourt, gouailleur.

Tu appelles ça la suite ?… Tu es bien bon de mettre une cédille !

En ce disant, il se lève et du même mouvement replace la chaise à droite du canapé.

Petypon.

En attendant, me voilà fourbu ; éreinté ; les bras et les jambes cassés… Un véritable invalide !


Mongicourt, descendant à gauche, devant le canapé.

L’invalide à la gueule de bois.


Petypon, se levant et gagnant le milieu de la scène.

Oh ! c’est malin !

À ce moment on entend la voix de madame Petypon à la cantonade : « Ah ! monsieur est enfin debout ? Ah bien ! ce n’est pas trop tôt ! Tenez, Étienne, débarrassez-moi de ces paquets ! là ! prenez garde, c’est fragile ! » etc., ad libitum.

Petypon, bondissant aussitôt qu’il a entendu la voix de sa femme et parlant sur elle, tout en se précipitant sur sa redingote qui est sur le canapé.

Mon Dieu, ma femme !… Dis-moi : est-ce qu’on voit sur ma figure que j’ai passé la nuit ?


Mongicourt (1), avec un grand sérieux.

Oh ! pas du tout !


Petypon (2), rassuré.

Ah !


Mongicourt, tout en l’aidant à passer sa redingote.

Tu as l’air de sortir d’une veillée mortuaire.


Petypon.

Quoi ?


Mongicourt.

côté du veillé ! À part ça !…


Petypon.

Ah ! que tu es agaçant avec tes plaisanteries !… Attends ! si je…? (Se redressant et se passant la main dans les cheveux tout en s’efforçant de prendre l’air guilleret.) Est-ce que…? hein ?


Mongicourt, gouaillant.

Non, écoute, mon vieux, n’essaie pas ! Tu chantes faux !


Scène III

Les Mêmes, MADAME PETYPON.


Madame Petypon, son chapeau encore sur la tête, surgissant de droite, pan coupé, et les bras tendus vers son mari.

Ah ! te voilà ; tu es levé ! Eh ! bien, tu en as fait une grasse matinée ! Bonjour, mon chéri.

Elle l’attire à elle pour l’embrasser.

Petypon (2), auquel l’étreinte de sa femme donne une secousse dans la tête endolorie.

Bonjour, Gab… Oh !… rielle !


Madame Petypon (3).

Bonjour, monsieur Mongicourt.


Mongicourt (1), très aimable.

Madame, votre serviteur !


Madame Petypon, retournant son mari face à elle.

Oh ! mais, regarde-moi donc !… Oh ! bien, tu en as une mine !


Petypon.

Ah ?… Tu trouves ?… Oui ! oui ! Je ne sais pas ce que j’ai, ce matin ; je me sens tout chose.


Madame Petypon, inquiète.

Mais tu es vert ! (À Mongicourt.) Qu’est-ce qu’il a, docteur ?


Mongicourt (1), affectant la gravité du médecin consultant.

Ce qu’il a ?… Il a de la gueula lignea, madame !


Petypon, à part.

Hein ?


Madame Petypon, sursautant, sans comprendre.

Ah ! mon Dieu, que me dites-vous là !


Mongicourt, d’une voix caverneuse.

Oui, madame !


Madame Petypon, affolée.

C’est grave ?


Mongicourt, avec importance, la rassurant du geste.

Je réponds de lui…


Madame Petypon, sur un ton profondément reconnaissant.

Ah ! merci !… (À Petypon, avec une affectueuse commisération.) Mon pauvre ami !… Alors, tu as de la « gueula lignea » !


Petypon, embarrassé.

Ben… je ne sais pas !… C’est Mongicourt qui…


Madame Petypon, vivement.

Oh ! mais, il faut te soigner. (À Mongicourt.) Qu’est-ce qu’on pourrait lui faire prendre ?… peut-être qu’un réconfortant ?… (Brusquement.) un peu d’alcool ?…

Ravie de cette inspiration, elle fait mine d’aller chercher de ce qu’elle propose.

Petypon, comme une vocifération.

Oh ! non !… (Avec écœurement.) Non, pas d’alcool !


Madame Petypon, redescendant, toujours no 3.

Mais alors, docteur, quel remède ?


Mongicourt, avec une importance jouée.

Mon Dieu, madame, en général, pour cette sorte d’indisposition, on préconise l’ammoniaque.


Gabrielle, n’en demandant pas davantage et remontant.

L’ammoniaque, bon !


Petypon, vivement.

Hein ? Ah ! non ! (Bas à Mongicourt, pendant que sa femme, arrêtée par son cri, revient vers lui.) Tu veux me faire prendre de l’ammoniaque !


Mongicourt, ayant pitié de l’affolement de Petypon.

Mais, actuellement, votre mari est dans la période décroissante…


Gabrielle.

Ah ! tant mieux !


Mongicourt.

Des tisanes, du thé avec du citron ; voilà ce qu’il lui faut !


Madame Petypon, remontant, empressée.

Je vais tout de suite en commander.


Mongicourt, blagueur, à Petypon.

N’est-ce pas ?


Petypon, à mi-voix, sur un ton de rancune comique, à Mongicourt.

Oui, oh ! toi, tu sais !…


Madame Petypon, qui s’est arrêtée en chemin, se tournant vers Petypon.

Ah ! qui m’aurait dit que tu te réveillerais dans cet état, quand ce matin tu dormais d’un sommeil si paisible ! (Petypon, stupéfait, tourne un regard ahuri vers Mongicourt.) Tu n’as même pas senti quand je t’ai embrassé.


Petypon, de plus en plus stupéfait, se retournant vers sa femme.

Hein ?… Tu… tu… ?


Madame Petypon.

Quoi, « tutu » ?


Petypon.

Tu m’as embrassé ?…


Madame Petypon, très simplement.

Oui.


Petypon, insistant.

Dans… dans mon lit ?


Madame Petypon.

Eh ! bien oui ! quoi ?… Tu dormais, enfoui sous les couvertures ; je t’ai embrassé sur le peu de front qui émergeait de tes draps. Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant ?


Petypon, abruti.

Oh ! Rien ! rien !


Madame Petypon, remontant pour sortir.

Je vais chercher le thé.


Mongicourt, accompagnant la sortie de madame Petypon.

C’est ça ! c’est ça !

Aussitôt madame Petypon sortie, pan coupé droit, il redescend no 2.



Scène IV

PETYPON, MONGICOURT, puis LA MÔME.


Petypon, qui est resté médusé sur place, les yeux fixés sur le canapé et récapitulant.

Elle m’a embrassé dans mon lit !… et je dormais sous le canapé !…


Mongicourt

Oui !

L’air concentré, il prend de la main droite la chaise qui est près du canapé et l’amène devant lui.

Petypon (1), avec un hochement de la tête.

Comment expliques-tu ça, toi ?


Mongicourt (2), écartant de grands bras.

Je cherche !

Il enfourche la chaise et, à califourchon dessus, se met à méditer en se tenant le menton.

Petypon, brusquement, se laissant tomber sur le canapé.

Mon Dieu ! Est-ce que je serais somnambule ?

Ils restent un moment dans cette pose méditative, le dos tourné l’un à l’autre, Petypon face à l’avant-scène gauche, Mongicourt à l’avant-scène droite. Tout à coup un long et bruyant bâillement se fait entendre venant de la pièce du fond.

La Voix.

Ahouahouahahah !


Petypon, tournant la tête vers Mongicourt.

Qu’est-ce que tu dis ?


Mongicourt, tournant la tête vers Petypon.

Moi ? j’ai rien dit !


Petypon.

Tu as fait « ahouahouhahouhah » !


Mongicourt.

C’est pas moi !


Petypon.

Comment, c’est pas toi !


La Voix, nouveau bâillement.

Ahouhahah ! aah !


Petypon, se levant et se tournant dans la direction d’où vient le bruit.

Eh ! tiens !


Mongicourt, se levant également en enjambant sa chaise.

Eh ! Oui !


La Voix.

Aouh ! ah ! ouhah !


Petypon.

Mais ça vient de ma chambre !


Mongicourt.

Absolument !


Petypon, tout en se dirigeant, suivi de Mongicourt, vers la tapisserie du fond.

Je ne rêve pas !… il y a quelqu’un par là !…

Simultanément ils écartent les deux tapisseries. Petypon en tirant celle de gauche, côté jardin, Mongicourt celle de droite, côté cour. Chacun d’eux fait un bond en arrière en apercevant, couchée dans le lit, en simple chemise de jour, une jeune femme au minois éveillé, aux cheveux blonds et coupés court.


Petypon et Mongicourt.

Ah !


La Môme, se dressant sur son séant et sur un ton gamin.

Bonjour, les enfants !


Petypon, ahuri.

Qu’est-ce que c’est que celle-là ?


Mongicourt, tombant assis, en se tordant de rire, sur la chaise à droite et contre le chambranle de la baie.

Eh ! ben, mon vieux !… tu vas bien !


Petypon, les cheveux dressés et affolé, au pied du lit.

Hein ! Mais pas du tout !… Qu’est-ce que ça veut dire ?… (À la Môme.) Madame ! Qu’est-ce que ça signifie ?… D’où sortez-vous ?…


La Môme, d’une voix amusée.

Comment, d’où que je sors ? Eh bien ! tu le sais bien !


Petypon (1), indigné.

Mais je ne vous connais pas !… mais en voilà une idée !… Pourquoi êtes-vous dans mon lit ?


La Môme (2).
Comment, pourquoi que j’y suis ?… Non mais, t’en as une santé !… (À Mongicourt.) Dis donc, eh !… l’inconnu ! Il me demande pourquoi que j’y suis, dans son lit !

Mongicourt, se tordant.

Oui !… Oui !


Petypon.

Mais, absolument ! Quoi ? J’ai le droit de savoir… (Furieux, à Mongicourt.) Mais ne ris donc pas comme ça, toi ! c’est pas drôle ! (À la Môme.) Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous ici ?


La Môme.

Non, mais on se croirait chez le juge d’instruction !… Qui que je suis ?… Eh ! ben, la môme Crevette, parbleu !


Mongicourt.

La danseuse du Moulin-Rouge ?


La Môme, de son lit, donnant une tape du plat de la main sur la joue de Mongicourt.

Tu l’as dit, bouffi !


Mongicourt, se levant et descendant en s’esclaffant à gauche, près de la table.

C’est mourant !


La Môme, désignant Petypon du doigt.

Avec ça qu’il ne le sait pas, le vieux bébé ! puisqu’on s’est pochardé tous deux ! et qu’il m’a ramenée à son domicile !


Petypon, ahuri.

Moi, je ?… c’est moi qui ?…


La Môme, sans transition, regardant à droite et à gauche.

Dis donc ; c’est bien, chez toi !


Petypon, brusquement.
Ah ! mon Dieu !

Mongicourt et La Môme, qui précisément vient de sauter hors du lit, côté lointain.

Quoi ?


Petypon, gagnant (2) jusqu’à Mongicourt (3).

Mais alors !… le baiser !… sur le front !… dans mon lit !… C’était la môme Crevette !


Mongicourt, d’une voix caverneuse.

C’était la Môme !


Petypon, d’une même voix caverneuse.

Gabrielle a embrassé le front de la môme Crevette !


Mongicourt, de même.

La vie est pleine de surprises !

Ils restent comme figés, côte à côte, épaule contre épaule, les jambes fléchissantes, les yeux ahuris fixés sur la môme Crevette.

La Môme, qui pendant ce qui précède a enfilé un jupon, une combinaison, un pantalon (suivant ce qu’on porte), descend en scène en les regardant d’un air moqueur.

Eh ben quoi ? Non ! mais en v’là des poires !… (D’un mouvement de danseuse de bal public, passant vivement la jambe par-dessus le dossier de la chaise qui est au milieu de la scène.) Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !

Elle se laisse tomber sur le canapé et s’y étend tout de son long, la tête côté gauche.

Petypon, bondissant, hors de lui, vers la Môme, tandis que Mongicourt a remonté la chaise du milieu et la pose contre le chambranle gauche de la baie.

Mais, allez-vous-en, madame ! On peut venir… Je suis un homme sérieux !… vous ne pouvez pas rester ici !…


La Môme (1), le toisant avec des petits yeux gouailleurs.

J’t’adore !


Petypon.

Quoi ?


La Môme, le narguant en chantonnant.

Adieu, Grenade la charm-an-te !


Petypon (2), lui tirant les jambes pour les ramener à terre.

Mais il n’y a pas de « Grenade ! » Voulez-vous vous rhabiller !…


Voix de Madame Petypon, à la cantonade.

Eh ! bien, quoi ? n’importe ! chez l’épicier ou chez le fruitier… Vous avez de l’argent ? Attendez !


Petypon, bondissant à la voix de sa femme et parlant sur elle.

Ah ! mon Dieu ! Gabrielle !…


Mongicourt.

Ta femme !


Petypon, entraînant la Môme vers le fond.

Cachez-vous !… ne vous montrez pas !…


Mongicourt, l’entraînant également.

Venez là ! là !


La Môme, ahurie.

Mais quoi ? quoi !


Petypon, la poussant dans la chambre.

Mais cachez-vous donc !

Mongicourt et lui referment vivement les tapisseries. Au moment où paraît Gabrielle, ils n’ont que le temps de se retourner et restent sur place, Mongicourt (1), Petypon (2), en se dandinant bêtement pour avoir l’air d’être à l’aise.



Scène V

Les Mêmes, LA MÔME, cachée, MADAME PETYPON.


Madame Petypon, surgissant de droite, pan coupé. Elle porte un plateau avec la théière, le sucrier et la tasse sur sa soucoupe. Sans regarder les deux hommes, elle descend jusqu’à la table déposer son plateau.

Voilà le thé ! J’ai envoyé Étienne acheter un citron.


Petypon, affolé et l’œil toujours sur sa femme ; profitant de ce qu’elle ne regarde pas pour dire très haut par l’interstice des deux tapisseries, afin de prévenir la Môme.

Ma femme ! hum ! hum !… Madame Petypon, ma femme !


Mongicourt, même jeu.

Sa femme ! Madame Petypon !


Madame Petypon, étonnée, se retourne vers son mari, puis, traversant la scène en riant de façon à passer no 1.

Eh bien quoi ? Tu me présentes au docteur, maintenant ?


Mongicourt, inconsidérément.

Madame, enchanté !

Il descend, tout en parlant, derrière le canapé.

Petypon, à Gabrielle assise sur le canapé.

Mais non, je dis : — tu ne me laisses pas achever — « Madame Petypon, ma femme,… tu ne trouves pas qu’on étouffe ici ? »


Madame Petypon (2).

Ici ? non !


Petypon (3).

Si ! si ! (Brusquement, de la main droite, lui saisissant le poignet gauche.) Allons prendre l’air, viens ! Allons prendre l’air !


Madame Petypon, résistant, bien qu’entraînée par Petypon.

Mais non ! Mais non !


Petypon, l’entraînant vers la droite, pan coupé.

Mais si ! mais si !

Il imprime une secousse du poignet au bras de sa femme qui se trouve ainsi lancée no 3, juste pour aller virevolter autour de la chaise sur laquelle sont les vêtements de la Môme.

Madame Petypon, à droite de la chaise, avisant les vêtements.

Ah ! Qu’est-ce que c’est que ça, qui est sur cette chaise ?


Petypon, à gauche de la chaise.

Quoi ?


Madame Petypon, prenant les vêtements et descendant avec no 2.

Cette étoffe ?… on dirait une robe !


Petypon, médusé, à part.

Nom d’un chien ! la robe de la Môme !


Mongicourt, entre ses dents, en se laissant tomber sur le canapé.

Boum !


Madame Petypon.

Mais oui !… En voilà une idée d’apporter ça dans ton cabinet… Depuis quand c’est-il là ?


Petypon, descendant vivement entre Mongicourt et madame Petypon.

Je ne sais pas ! je n’ai pas remarqué ! Ça n’y était pas cette nuit !… Il me semble que c’est ce matin, hein ?… n’est-ce pas, Mongicourt ? On a apporté ça ce… (Agacé par le silence et le regard moqueur de Mongicourt qui semble s’amuser à le laisser patauger.) Mais dis donc quelque chose, toi !


Mongicourt, sans conviction.

Hein ? oui !… oui !


Petypon, à sa femme.

Ca doit être une erreur !… c’est pas pour ici !… Je vais la renvoyer !

En ce disant, il empoigne la robe et, passant devant Gabrielle, pique vers la porte de sortie.

Madame Petypon, qui n’a pas lâché l’autre bout de la robe, en tirant à soi, fait virevolter son mari et le ramène à elle.

Mais, pas du tout, ce n’est pas une erreur.


Petypon (3).

Hein ?


Madame Petypon (2).

Seulement, c’est une drôle d’idée d’apporter ça chez toi !


Petypon.

Comment ?


Madame Petypon.

Moi, pendant ce temps-là, j’écris une lettre à cheval à ma couturière.


Petypon.

À ta ?…


Madame Petypon.

Mais oui, elle devait déjà me livrer cette robe hier ; alors, moi, ne voyant rien venir…


Petypon.

Hein ?


Mongicourt, à part.

Ah bien ça, c’est le bouquet !


Petypon, qui n’a qu’une idée, c’est de reprendre la robe.

Mais non !… Ce n’est pas possible !… D’abord, je te connais, tu n’aurais pas choisi une robe si claire… Allez ! donne ça ! donne ça !

Il a saisi la robe et fait mine de l’emporter.

Madame Petypon, défendant son bien.

Ah ! que tu es brutal ! Tu sais bien que je ne choisis jamais !… Je dis à ma couturière : « Faites-moi une robe ! » et elle me fait ce qu’elle veut ; je m’en rapporte à elle. C’est un peu clair, c’est vrai !…


Petypon.

Oui, oui ! (Saisissant la robe et essayant de l’arracher à sa femme.) On va la faire teindre !…


Madame Petypon, tirant de son côté et d’un coup sec faisant lâcher prise à Petypon.

Oh ! mais, voyons, à la fin !… C’est un peu clair, mais une fois n’est pas coutume !… Ah ! tu as une façon de manipuler les toilettes ! Ah ! si on les laissait entre tes mains !… vrai !…

Elle sort par le deuxième plan gauche en emportant la robe.



Scène VI

Les Mêmes, moins MADAME PETYPON.


Petypon, qui est resté comme cloué sur place — entre canapé et baie — en voyant disparaître sa robe.

Eh bien ! c’est du joli !


Mongicourt, riant.

Ffutt ! Confisquée, la robe !


Petypon.

Non, mais tu ris, toi ! Qu’est-ce que nous allons faire ?

En ce disant il est remonté jusqu’à proximité du point de jonction des deux tapisseries de la baie.

La Môme (3), passant brusquement la tête entre les deux tapisseries.

Eh ben ? Elle est partie ?…


Petypon, qui a eu un soubresaut en voyant surgir la tête de la Môme à proximité de son nez, redescendant sans changer de numéro.

Ah ! L’autre, à présent !


La Môme, descendant (3) à la suite de Petypon.

Dis donc ! tu m’avais pas dit que t’étais marié, toi !… En voilà un petit vicieux !…

Elle lui pince le nez.

Petypon, avec humeur, tout en dégageant son nez d’un geste brusque de la tête.

Oui ! Oh ! mais je ne suis pas ici pour écouter vos appréciations !… Il s’agit de filer ! et un peu vite !


La Môme, sans se déconcerter et sur un ton un peu traînard, mais gentil.

Ah ! c’est pas pour dire ! t’étais plus amoureux hier soir !

Elle gagne légèrement à droite.

Petypon, sec.

Oui ! Eh bien ! je suis comme ça, le matin !… Allons, allons !… dépêchez-vous !


La Môme, revenant à lui et, gracieusement, sur le même ton que précédemment.

Oh ! tu peux me dire « tu ».


Petypon, de même.

Vous êtes bien bonne ! dépêchez-vous !


La Môme.

Mais dis-moi donc « tu » ; je te dis « tu »… T’as l’air d’être mon domestique !

Elle gagne la droite.

Petypon, avec rage.

Oh !… Eh bien ! dépêche-toi, là !… Cré nom d’un chien !


La Môme, s’asseyant sur le pouf, les jambes étendues l’une sur l’autre et le dos à table.

À la bonne heure !


Petypon, bondissant en la voyant installée.

Hein ! (Un peu au-dessus d’elle, et lui indiquant la sortie.) Et file !


La Môme, s’étalant bien, dos à la table, les deux bras étendus sur les rebords.

« Et file !… » Vois-tu ça !… Oh ! mais, tu m’as pas regardée, mon petit père !… Je suis habituée à ce qu’on ait des égards avec les femmes !


Petypon, croyant comprendre.

Ah ! (Changeant de ton.) C’est bien, on va t’en donner !… Combien ?

Il tire son porte-monnaie.

La Môme, le sourcil froncé, avançant la tête.

Quoi ?


Petypon, qui est redescendu plus en scène.

Eh ! bien, oui, quoi ?… Il n’y a pas à mâcher les mots, ça perd du temps !… Tu es une femme d’argent ; je te dois une indemnité pour ton… dérangement… Combien ?


La Môme, le genou gauche entre ses mains jointes, sur un ton persifleur, à Petypon.

Oh ! vrai, t’es un peu mufle, tu sais !… t’as une façon !… (Se levant et passant no 2.) Si j’avais seulement pour deux sous d’idéal !…


Petypon, descendant no 3.

Oui, mais comme tu n’en a pas !…


La Môme.

Je ne me vends pas, moi, tu sauras !


Petypon, remettant son porte-monnaie dans sa poche.

Ah ?… Non ?… Bon !… Alors, ça va bien !… (Lui serrant la main.) Je te remercie bien ! (Voulant la faire passer (3) dans la direction de la sortie.) et à une autre fois !


La Môme, résistant de façon à garder le même numéro, bien gentiment.

J’accepte un petit cadeau ; ce qui n’est pas la même chose !


Petypon (3), édifié.

Ah !… tu acceptes !…


La Môme

Ah ! ben, merci ! Qu’est-ce que doit penser monsieur ?


Mongicourt (1).

Oh ! moi, tu sais !… je suis bronzé.


Petypon (3), décidé à en finir coûte que coûte, sortant de nouveau son porte-monnaie.

Enfin, il s’agit de ma tranquillité !… Je n’y regarderai pas !… (Tirant deux pièces de vingt francs en les tendant à la Môme du bout des doigts.) Voilà… quarante francs.


La Môme.

Quarante francs !… Oh !… (Repoussant doucement la main de Petypon.) c’est pour la bonne !


Petypon.

Hein ?… je ne sais pas, moi ; c’est… pour les deux.


La Môme.

Tu rigoles ?


Petypon (3).

Quoi ? Ca ne te suffit pas ? Eh ben ! vrai ! C’est ce que je prends, moi : une visite, quarante francs !


La Môme (2), pendant que Petypon rengaine son porte-monnaie.

Ah ! oui ! Mais, Dieu merci, je ne suis pas médecin !… Non, mais pour qui qu’c’est t’y q’tu me prends ?


Mongicourt, riant.

Aha !… « … Pour qui qu’c’est t’y que tu me prends ?… » Oh ! non ! qui qu’c’est t’y qui t’a appris le français ?


La Môme, allant à Mongicourt.

Quoi ? quoi ? qu’équ’ t’as l’air de chiner, toi ? eh !… bidon ! tu sauras que si je veux, je parle aussi bien français que toi !

(Déclamant :)

C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur.
Pense de l’art des vers atteindre la hauteur,
Si le ciel en naissant ne l’a créé poète…
Mon histoire, messieurs les juges, sera brève !…


Mongicourt, s’inclinant.

Mâtin, du classique !…


La Môme.

Mais oui, mon cher ! et je pourrais t’en débiter comme ça à la file !… T’as l’air de croire parce que je parle rigolo !… c’est le milieu qui veut ça ! mais tu sauras que j’ai fait des classes, moi ! Je suis de bonne famille tout comme tu me vois ! Je n’en parle pas parce que ça ne sert à rien, mais si je ne suis pas institutrice, c’est qu’au moment où j’allais passer mon brevet supérieur, je me suis laissé séduire par un gueux d’homme qui avait abusé de mon innocence pour m’entortiller de belles promesses !…


Mongicourt.

Non ?


La Môme.

Il m’avait promis le collage.


Petypon, qui commence à en avoir assez, prenant la Môme et la faisant passer no 3.

Oui ! eh ! bien, c’est très intéressant, mais tu nous raconteras tes mémoires une autre fois !


La Môme, se retournant vers lui.

Tout ça pour dire qu’on n’offre pas quarante francs…!


Petypon, s’échauffant.

Eh ben ! c’est bien ! fais ton prix ! et finissons-en !


La Môme.

Mais qui qu’ c’est t’y qui te demande de l’argent,… mon gros poulot ? (Lui pinçant le nez.) Ouh ! le gros poulot !


Petypon, dégageant son nez.

Allons, voyons !


La Môme.

Tu veux qu’on se trotte ? on se trottera !


Petypon, respirant.

À la bonne heure !


La Môme.

Eh ! Je comprends, parbleu ! si ta légitime me trouvait là…


Petypon.

Évidemment !


La Môme.

… é gueulerait.


Petypon, sans réfléchir, sur la même intonation que la Môme.

É gueu… (Changeant de ton.) Oh ! non ! entendre ces choses-là !


La Môme

Eh bien ! on y va !… Et comme tu veux absolument me faire un petit cadeau… eh ! ben, tiens ! ma robe !… ma robe que j’avais hier ! : je la dois ; tu la paieras… (Un temps.) v’là tout.

Elle redescend.

Petypon, hébété.

V’là tout ?


Mongicourt, moqueur.

V’là tout. Ah bien ! ça, c’est délicat !


Petypon, amer.

Ah ! oui !… (Brusquement.) Enfin ! Quand on est dans une impasse !… (Tirant une pièce de cent sous de son porte-monnaie.) Combien ta robe ?


La Môme, comme elle dirait trois sous.

Vingt-cinq louis.


Petypon, ravalant sa salive.

Cinq… cinq cents francs ?


La Môme, avec une admiration comique.

Oh ! comme tu comptes bien !

Elle lui pince le nez.

Petypon, rageur, dégageant son nez.

Allons, voyons ! (Il tire cinq billets de cent francs de son portefeuille et les donne un à un à la Môme.) Un… deux… trois… quatre… cinq !


La Môme, happant le dernier billet.

Merci.


Petypon, vivement, la rattrapant par le poignet.

Il n’y en a pas deux ?


La Môme, se dégageant.

Mais non, quoi ?


Petypon, remontant en lui indiquant la porte.

Bon ! eh ben ! maintenant, file !


La Môme, qui est remontée, au lieu de sortir, décrochant et allant à la chaise où était sa robe.

C’est ça ! Ma robe ! où est ma robe ?


Petypon (3).

Comment ta robe ?


La Môme (2), ne trouvant pas sa robe à la place où elle pensait la trouver, allant voir sur l’autre chaise de l’autre côté de la baie.

Eh bien ! oui, quoi ? ma robe !


Petypon.

Non ! Non ! C’est inutile !… il n’y en a pas !… Tu es très bien comme ça !… va, file !


La Môme.

Hein ? Non mais t’es marteau ? Tu penses pas que je vais me balader dehors en liquette.


Petypon.

En quoi ?


Mongicourt.

Euphémisme ! veut dire en chemise.


Petypon.

Ah !… Oh ! la la ! qui est-ce qui y ferait attention ! Tiens ! mets ça !

Il a pris vivement le petit tapis qui recouvre le pouf et en revêt les épaules de la Môme.

La Môme, se dégageant des mains de Petypon, enlevant son tapis et le jetant à Mongicourt.

Mais jamais de la vie ! En v’là un piqué. Je la veux, ma robe !


Petypon, hors de ses gonds.

Oui ! eh ben ! eh ben ! je ne l’ai pas, ta robe, là ! elle n’est plus là ! Y en a plus !


La Môme, marchant sur Petypon.

Comment, elle n’est plus là !… Eh ! ben, où c’ t’y qu’elle est ? (Un temps.) Qui c’t’y qui l’a ?


Petypon.

Quoi ?


Mongicourt, gagnant la gauche.

Oh ! non, non, ce français !


Petypon, presque crié.

C’est ma femme qui l’a prise, là !… Tu as bien entendu, tout à l’heure !

Du talon, il pousse le pouf sous la table et, maussade, s’assied sur le coin de celle-ci.

La Môme.

Comment, c’était de ma robe qu’é disait, ta femme ?… Eh ben ! mon salaud !… t’as pas peur ! Donner ma robe !… Si tu crois que je l’ai fait faire pour ta femme !… une robe de vingt-cinq louis !


Petypon, appuyé à la table.

Enfin, quoi ? après ?


La Môme.

J’espère bien que tu vas me la rembourser !


Petypon, ahuri.

Comment ?… Mais je viens de te la payer !


La Môme.

Tu me l’as payée… (Un temps.) pour que je la garde ! (Un temps.) pas pour que je la donne !


Petypon.

Mais, alors,… ça fait deux robes !


La Môme.

Eh ! bien, oui, (Un temps.) celle que tu me donnes (Un temps.) et celle que tu me prends !


Mongicourt, ironiquement concluant.

Ça me paraît bien raisonné !


Petypon.

Eh ! bien, elle est raide, celle-là !


Voix de Madame Petypon, à la cantonade.

Elle est folle, ma parole, cette couturière ! Elle est folle. Je ne sais pas sur quelles mesures elle m’a fait cette robe !…


Petypon, bondissant aux premiers mots de sa femme, saisissant la Môme par la main et la faisant vivement passer no 3.

Ciel ! ma femme ! Cache-toi ! Cache-toi !


La Môme, bousculée.

Oh ! ben, quoi donc !


Mongicourt, s’élançant à son tour.

Vite ! Vite !


La Môme, tournant, dans l’affolement, à droite à gauche sans bouger de place.

Elle est donc tout le temps fourrée ici, ta femme ?


Petypon, qui tout de suite après avoir fait passer la Môme s’est précipité sur la porte derrière laquelle est sa femme pour empêcher celle-ci d’entrer, — à Mongicourt.

Mais cache-la, nom d’un tonnerre !


Mongicourt, affolé lui-même.

Oui, oui !


La Môme.

Où ? où ?


Mongicourt, la flanquant par terre pour la pousser sous la table.

Là ! Là-dessous !


La Môme, à quatre pattes.

Mais, j’peux pas ! y a le pouf !


Petypon.

Mais va donc, nom d’un chien ! va donc !


Mongicourt.

Attends ! bouge pas !

Il profite de ce qu’elle est à quatre pattes devant la table pour la couvrir du tapis, après quoi il s’assied sur son dos, comme il le ferait sur le pouf.



Scène VII

Les Mêmes, MADAME PETYPON.


Madame Petypon, dont on n’a pas cessé d’entendre la voix à travers la porte, en même temps qu’elle secouait celle-ci, entrant sur une poussée plus violente.

Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a donc ?


Petypon (2), se laissant tomber de dos sur l’estomac de madame Petypon, ce, en poussant des petits cris inarticulés comme un homme qui a une crise de nerfs.

Aha ! aha ! aha !

Il amène ainsi sa femme, par petits soubresauts, par le milieu de la scène, presque devant le canapé.

Madame Petypon, affolée, enserrant son mari sur son estomac.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a ?… Docteur, vite ! « La gueula » qui le reprend !


Mongicourt, sans bouger du dos de la Môme.

La gueula !… tenez-le bien ! ne le lâchez pas !


Madame Petypon (2).

Non !… (À Petypon qui geint toujours et s’est placé de biais, face à l’avant-scène gauche, de façon à forcer sa femme à tourner le dos à Mongicourt.) Lucien ! mon ami !… Oh ! mais, il est trop lourd !… Mongicourt, venez le prendre ; je n’en puis plus !

Elle fait le mouvement de se tourner vers Mongicourt.

Petypon, la ramenant d’un coup de reins dans la position première.

Non ! toi ! toi ! pas lui !… Aha ! aha !


Madame Petypon, les bras toujours passés sous les aisselles de Petypon.

C’est que tu es un peu lourd !


Petypon, face au public, ainsi que madame Petypon, derrière lui, d’une voix mourante.

Ça ne fait rien !… Aha !… Tourne-moi au nord !… Tourne-moi au nord !


Madame Petypon, abasourdie, tournant son mari face à Mongicourt.

Au nord ?… où ça le nord ?


Petypon, vivement, en même temps que d’un coup de reins il la ramène face à l’avant-scène gauche.

Non ! ça, c’est le midi !… Dans ces crises, il faut tourner au nord !… Aha !… Tourne-moi au nord !


Madame Petypon, s’énervant.

Mais, est-ce que je sais où il est, le nord !


Petypon.

En face du midi !


Madame Petypon.

Oh ! Asseyons-nous ! je n’en peux plus ! (Sans se retourner et par-dessus l’épaule.) Monsieur Mongicourt ! avancez-moi le pouf qui est derrière vous !


Petypon, criant.

Non, pas de pouf !


Madame Petypon.

Mais c’est pour nous asseoir.


Petypon, de même.

Je veux rester debout !… Aha !… Mongicourt, tu m’entends ? Enlève le pouf ! Je ne veux pas voir le pouf !


Mongicourt.

Que j’enlève le pouf ?


Madame Petypon, criant comme Petypon.

Eh ! bien, oui, quoi ? Enlevez donc le pouf puisqu’on vous le dit !


Petypon.

Oui !… oui !


Mongicourt.

Bon ! Bon ! Enlevons le pouf alors !… Enlevons le pouf !

Il passe ses deux mains jointes sous les genoux de la Môme et la transporte ainsi en chien de fusil, et toujours couverte de son tapis, jusque dans la chambre sur quoi donne la baie.

Petypon, sans sortir de sa pâmoison simulée.

Eh ! bien, ça y est-il ?


Mongicourt, redescendant, après avoir déposé la Môme et jeté sur la chaise du fond droit le tapis qui la recouvrait.

Voilà ! ça y est !


Petypon, semblant renaître aussitôt.

Ah ! ça va mieux !


Madame Petypon, lâchant son mari.

Oui ?… Ah ! que tu m’as fait peur !

Elle gagne, par le fond, jusqu’à la droite de la table et verse une tasse de thé.

Petypon, très alerte.

Voilà c’est passé !… c’est passé !… Ces crises, c’est comme ça : très violent !… et puis, tout d’un coup, plus rien !… (À Mongicourt.) N’est-ce pas ?… (Bas.) Mais dis donc quelque chose !


Mongicourt, vivement, en dégageant un peu à droite.

Oui, oui… Tout d’un coup plus rien, et puis, et puis…


Petypon.

Et puis c’est tout ! quoi ?


Mongicourt.

Et puis c’est tout, oui !


Madame Petypon, par au-dessus de la table, descendant (2) avec la tasse de thé à la main.

Pourvu que ça ne te reprenne pas, mon Dieu ! (Tendant la tasse de thé à Petypon.) Tiens !


Petypon.

Merci.


Madame Petypon.

Vois-tu, tout ça… je crains bien que ce ne soit le ciel qui t’ait puni de ton scepticisme !


Petypon (1), tournant un visage ahuri vers sa femme.

Quoi ?


Madame Petypon.

Quand tu te moquais de moi, hier, à propos du miracle de Houilles, je t’ai dit : « Tu as tort de ne pas avoir la foi ! Ça te portera malheur ! »


Petypon, haussant les épaules en riant.

Ah ! ouat !


Mongicourt, se rapprochant de Madame Petypon et affectant un grand intérêt.

Le miracle de Houilles ? Qu’est-ce c’est que ça ?


Madame Petypon.

Vous ne lisez donc pas les journaux ? Sainte Catherine est apparue dernièrement, à Houilles, à une famille de charbonniers !


Mongicourt (3).

C’était de circonstance… à Houilles.

Il se tord.

Petypon (1).

Evidemment…

Il se tord également.

Madame Petypon (2).

Oh ! ne faites donc pas les esprits forts !… Et depuis, tous les soirs, la sainte réapparaît. C’est un fait, ça !… Il n’y a pas à dire que cela n’est pas !… Et la preuve, c’est que je l’ai vue !


Mongicourt, bien appuyé.

Vous ?


Madame Petypon.

Moi !… Elle m’a parlé !


Mongicourt.

Non ?


Madame Petypon.

Elle m’a dit : « Ma fille ! le Ciel vous a choisie pour de grandes choses ! Bientôt vous recevrez la visite d’un séraphin qui vous éclairera sur la mission que vous aurez à accomplir !… (D’un geste large, les deux mains, la paume en l’air.) Allez ! »


Petypon, profitant de la main en l’air de sa femme pour y déposer sa tasse.

C’est ça ! va, ma grosse ! et débarrasse-moi de ma tasse.


Mongicourt (2), à Madame Petypon, qui se dirige vers la table pour y déposer la tasse.

Et il est venu, le séraphin ?


Madame Petypon, simplement.

Je l’attends !


Petypon (1), gouailleur.

Eh bien ! tu as le temps d’attendre !


Voix de la Môme, dans la pièce du fond, comme une personne qui en a assez.

Oh ! la, la ! la, la !


Petypon, bondissant, à part.

Nom d’un chien, la Môme !

Il remonte vivement, à toute éventualité, près de la baie. Mongicourt prend le no 1.

Voix de la Môme.

Oh ! ben, zut, quoi ?… Ça va durer longtemps ?


Petypon, voyant sa femme qui prête l’oreille, donnant beaucoup de voix pour couvrir celle de la Môme.

Ah !… Ha-ha !… Alors, tu crois aux apparitions, toi ?… Mongicourt ! elle croit aux apparitions !… Aha ! ah ! (Bas et vivement.) Mais, dis donc quelque chose, toi !


Mongicourt, même jeu.

Ah !… Ha-ha ! Madame croit aux apparitions !


Tous deux.

Aha ! elle croit aux apparitions ! Aha !


Madame Petypon, d’une voix impérative.

Taisez-vous donc ! On a parlé par là !


Petypon, se démenant et faisant beaucoup de bruit.

Où donc ? J’ai pas entendu !… Tu as entendu, Mongicourt ?


Mongicourt, même jeu que Petypon.

Pas du tout ; j’ai rien entendu ! J’ai rien entendu !


Petypon, même jeu.

Nous n’avons rien entendu ! Il n’a rien entendu !


Madame Petypon.

Mais je suis sûre, moi !… C’est dans ta chambre !


Petypon et Mongicourt.

Non ! Non !


Voix de la Môme, d’une voix céleste et lointaine.

Gabrielle !… Gabrielle !


Petypon, bondissant en arrière.

Elle est folle, d’appeler ma femme !


Madame Petypon.

C’est moi qu’on appelle ! Nous allons bien voir.


Petypon, s’interposant en voyant sa femme remonter vers la baie.

Non ! Non !


Madame Petypon, le repoussant.

Mais si, quoi ? (Elle tire les rideaux de la baie et fait aussitôt un bond en arrière.) Ah ! mon Dieu !


Mongicourt, riant sous cape.

Nom d’un chien !

On aperçoit sur le pied du lit, dans la pénombre, une grande forme blanche, transparente et lumineuse. C’est la Môme, qui a fait la farce de se transformer en apparition. Pour cela, elle s’est couverte d’un drap de lit qui lui ceint le front et qu’elle ramène de ses deux mains sur la poitrine, de façon à laisser le visage visible. Sous le drap, elle tient un réflecteur électrique qui projette sa lumière sur sa figure. Toute la pièce du fond est dans l’obscurité, de façon à rendre plus intense la vision[3].

Madame Petypon.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Petypon (2) et Mongicourt (1), faisant ceux qui ne voient pas.

Quoi ? Quoi ?


Madame Petypon, (4) indiquant la Môme (3).

Là ! Là ! Vous ne voyez pas ?


Petypon et Mongicourt.

Non ! Non !


Madame Petypon.

Voyons, ce n’est pas possible ! Je ne rêve pas ! Attends, j’en aurai le cœur net !

Elle fait mine de se diriger vers le fonds.

La Môme, voix céleste jusqu’à la fin de la scène.

Arrête ! (Cet ordre coupe l’élan de Madame Petypon, qui, le corps à demi prosterné, les bras tendus, décrit une conversion qui l’amène face au public, à gauche de la table. Arrivée là, elle reste dans son attitude à demi-prosternée et écoute ainsi les paroles de la Môme.) C’est pour toi que je viens, Gabrielle !


Madame Petypon, les bras tendus, la tête courbée.

Hein !


La Môme.

Ces profanes ne peuvent me voir ! Pour toi seule je suis visible !


Madame Petypon.

Est-il possible !…


La Môme.

Ma fille, prosterne-toi !… Je suis le séraphin dont tu attends la venue.


Madame Petypon, d’une voix radieuse.

Le séraphin ! (Se mettant à genoux, — et à Petypon et à Mongicourt.) À genoux ! À genoux, vous autres !


Petypon et Mongicourt, ayant peine à retenir leur rire, et entrant dans le jeu de la Môme.

Pourquoi ? Pourquoi ça ?


Madame Petypon, comme illuminée.

Le séraphin est là ! Vous ne pouvez le voir ! Mais je l’entends ! je le vois ; il me parle !


La Môme, à part, sur le ton faubourien.

Eh ! bien, elle en a une santé !


Madame Petypon.

À genoux !… À genoux !

Les deux hommes obéissent en riant sous cape. Mongicourt à genoux devant le canapé, Petypon entre le canapé et le pied du lit, Madame Petypon à gauche de la table.



Scène VIII

Les Mêmes, ÉTIENNE.


Étienne, avec un citron dans une soucoupe, surgissant porte pan coupé droit et descendant à droite de la table.

Voilà le citron !


Madame Petypon, sursautant.

Chut donc !


Petypon, à part.

Étienne, nom d’un chien !


Étienne, effaré, en apercevant l’apparition sur le lit.

Ah !… Eh ! ben, quoi donc ?


Madame Petypon, toujours à genoux, impérative.

Taisez-vous ! et à genoux !


Étienne, les yeux toujours fixés sur la Môme.

Oh ! mais, qu’est-ce qu’il y a sur le lit ?


Madame Petypon, gagnant sur les genoux jusqu’au coin de la table et avec une pieuse admiration.

Est-il possible ! Quoi, vous aussi, vous voyez ?


Étienne, descendant presque devant la table, sans quitter l’apparition des yeux.

Eh ! ben, oui ! Je vois là comme une espèce de loup-garou !…


Madame Petypon, scandalisée.

Malheureux ! c’est un séraphin !… Rendez grâce au ciel, qui vous met au nombre de ses élus !… Ce que vous voyez et ce que je vois, aucun de ces messieurs ne le perçoit.


Étienne, ahuri.

C’est pas possible !


Madame Petypon.

À genoux ! et écoutez la parole d’en haut !


Étienne

C’est pas de refus ! (Il s’agenouille à droite de la table, tandis que madame Petypon, s’écartant d’un pas sur les genoux, reprend son attitude première, recueillie et prosternée, — brusquement.) Je mets ce citron là !

Il le dépose sur la table.

Madame Petypon, sursautant et sur un ton rageur.

Mais oui, quoi ? votre citron !… (À la Môme, sur un tout autre ton.) Je t’écoute, ô mon séraphin !


La Môme, d’une voix céleste.

Gabrielle ! je viens d’en haut exprès pour t’enseigner la haute mission qui t’est réservée !


Petypon, à part.

Quel aplomb !


La Môme.

Femme ! tu m’écoutes ?


Madame Petypon.

Je suis tout oreilles !


La Môme.

Tu vas te lever sans perdre un instant ! D’un pas rapide, tu iras jusqu’à la place de la Concorde dont tu feras cinq fois le tour !


Petypon, bas.

Je comprends !


Mongicourt, bas.

Pas bête !


La Môme.

Puis, tu attendras à côté de l’Obélisque jusqu’à ce qu’un homme te parle ! Recueille pieusement sa parole, car de cette parole te naîtra un fils !


Madame Petypon.

À moi !


Petypon, à part.

Qu’est-ce qu’elle raconte ?

Il rit sous cape, ainsi que Mongicourt, tandis que la Môme, espiègle, leur fait des grimaces malicieuses.

La Môme, reprenant.

Ce fils sera l’homme que la France attend ! Il régnera sur elle et fera souche de rois.


Madame Petypon, d’une voix pâmée.

Est-il possible !


Mongicourt, à part, d’une voix rieuse.

Oh ! mais, elle parle comme un livre !


La Môme.

Va, ma fille !… Pour ton fils ! (Un temps.) pour ton Roi ! (Un temps.) pour la Patrie !


Madame Petypon, se levant et, sans se retourner, brandissant un étendard imaginaire.

Pour mon fils ! (Un temps.) pour mon Roi ! (Un temps.) pour la Patrie !


La Môme.

Va !… (Un temps.) et emmène el domestique !


Madame Petypon, tandis que Mongicourt et Petypon donnent des signes d’approbation de la tête.

Sur la place de la Concorde ?


La Môme.

Non ! de la chambre !… Sur ce, à la prochaine ! et que nul ne franchisse d’ici ce soir le seuil de cette pièce ! Moi, je m’évanouis dans l’espace et regagne les régions célestes ! Piouf !

Elle se laisse tomber à plat ventre, toujours recouverte de son drap, qui se confond dès lors avec celui du lit. En même temps, la lumière qu’elle tenait à la main s’est éteinte[4].

Madame Petypon, conserve une seconde son attitude, puis, n’entendant plus rien, se retourne vers le lit.

Parti ! il est parti !… Vous avez entendu ?


Petypon et Mongicourt, se relevant en même temps et faisant la bête.

Mais non ! Non ! Quoi donc ?

Ils descendent un peu, Mongicourt (1) et Petypon (2).

Étienne, se levant également, mais sans quitter sa place.

Ah ! ça, c’est curieux !


Madame Petypon, avec exaltation, à Petypon.

Ah ! que n’as-tu pu entendre !…


Petypon, à part, n’en revenant pas.

Oh ! non ! ça a pris !


Madame Petypon, brusquement et avec chaleur.

Écoute, Lucien ! Les moments sont précieux ! le séraphin est venu ; il m’a parlé ; je sais de lui ce que le ciel attend de moi !


Petypon, mélodramatique.

Mais, quoi ? quoi ?… tu me fais peur !


Madame Petypon, l’amenant en scène.

Place de la Concorde ! là-bas ! près de l’Obélisque ! un homme doit me parler !


Petypon, avec une indignation comique.

Un homme !…


Madame Petypon.

De cette parole naîtra un fils !…


Petypon, même jeu.

Malheureuse !


Madame Petypon, vivement.

Il sera roi, Lucien ! La France l’attend ! Il le faut ! Le Ciel le veut !


Petypon, avec des trémolos dans la voix.

Man Dieu ! man Dieu !


Madame Petypon, les arguments les uns sur les autres, comme pour convaincre plus vite son mari.

Songe que c’est d’une parole ! Tu ne peux être jaloux ! Ta susceptibilité d’époux ne peut s’affecter d’un fils qu’engendre une parole !


Petypon, de même.

Mais, ce fils, ce ne sera pas de moi !


Madame Petypon, avec lyrisme, et du tac au tac.

Qu’importe, puisqu’il n’est pas d’un autre !


Petypon, de même.

Mon Dieu ! qu’exigez-vous de moi !


Madame Petypon, de même.

Pense que tu seras père de roi !


Étienne, bien prosaïque.

Moi, je serais à la place de monsieur, je dirais oui.


Mongicourt, sur un ton comiquement persuasif.

C’est la Patrie qui attend ça de toi, Petypon !


Madame Petypon, à Mongicourt.
,

C’est ça ! c’est ça !… Venez à mon aide… Persuadez-le !… (Se précipitant aux genoux de Petypon.) Lucien ! mon Lucien !


Petypon, une main sur le crâne de sa femme et d’une voix mourante.

Oh ! Dieu ! ma volonté faiblit ! (Comme illuminé.) Quelles sont ces voix qui me parlent ? Ces visions lumineuses qui étendent vers moi leurs bras suppliants ?


Madame Petypon, radieuse.

Ah ! tu vois,… tu vois ! tu es touché de la grâce !


Petypon.

« Cède ! cède ! » implorent ces voix ! « Pour ton fils, pour ton Roi, pour la Patrie ! »


Madame Petypon, se redressant.

Pour la Patrie !


Mongicourt et Étienne.

Pour la Patrie !


Voix de la Môme

Pour la Patrie !…


Madame Petypon et Étienne, dévotieusement.

La voix du Séraphin !


Madame Petypon, à Petypon.

Tu l’as entendue ?…


Petypon, comme touché de la grâce, passant (3) devant sa femme.

Oui, oui !… J’entends ! je vois ! je crois ! je suis désabusé ! (Prenant sa femme par la main et la refaisant passer no 3.) Va, va ! je ne résiste plus ! je consens ! je cède ! Pour mon fils ! pour mon Roi ! pour la Patrie !


Madame Petypon.

Pour la Patrie !… (Avec un geste théâtral.) Allons !

Elle remonte vers la porte de sortie.

Petypon, avec le même lyrisme.

Va !… Et emmène el domestique !


Madame Petypon.

Ah ! oui !… Venez, Étienne !


Étienne.

Pour la Patrie ! (Prenant le plateau et le citron.) Et j’emmène el domestique !

Il sort à la suite de madame Petypon.



Scène IX


Les Mêmes, moins MADAME PETYPON et ÉTIENNE.

Aussitôt les deux personnages partis, les deux hommes se regardent, bouche bée, en hochant la tête.

Mongicourt (1), devant le canapé.

Eh ben ! mon vieux !…


Petypon (2), à droite au milieu de la scène.

C’est raide !


Mongicourt.

Plutôt !

Ils ne peuvent s’empêcher de rire.

La Môme, rejetant son drap, sous lequel elle s’est tenue coite jusque-là, sautant hors du lit et enjambant la chaise à droite du canapé.

Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !

Elle descend no 2.

Petypon (3), à la Môme.

Ah ! non ! tu sais, tu en as un toupet !


La Môme.

Plains-toi donc ! Mon ingéniosité te tire une rude épine du pied !


Petypon.

C’est égal, le rôle que tu nous fais jouer !… Le fils qui lui naîtra place de l’Obélisque !


La Môme.
Avoue que je suis bien dans les apparitions !

Mongicourt.

Ca, le fait est !… cette mise en scène ! ce drap lumineux !… Qu’est-ce que tu t’étais donc fourré pour être lumineuse comme ça ?


La Môme.

La lampe électrique qui est à côté du lit ; alors ; allumée sous le drap !…


Petypon.

Eh ben ! et l’auréole ?


La Môme.

La carcasse de l’abat-jour.


Petypon, descendant à droite.

C’est ça ! elle a détraqué mon abat-jour !


La Môme.

Qu’est-ce que tu veux ? on n’est pas outillé pour les apparitions !


Petypon, revenant à la Môme.

Oui, eh ben ! maintenant, ma femme est partie ; tu vas faire comme elle !


La Môme, d’un ton détaché.

Je ne dis pas non !… Vêts-moi !


Petypon.

Quoi ?


La Môme, plus appuyé.

Vêts-moi ! (Voyant Petypon qui la regarde bouche bée.) Donne-moi un vêtement, quoi !


Mongicourt, avec le plus grand sérieux.
Vêts-la.

Petypon.

Ah ! "vêts-moi" !… Eh ! comment veux-tu que je te vête ?… ma femme a la manie de tout enfermer !…


La Môme, remontant.

Ah ben ! mon vieux… arrange-toi !


Petypon, allant à Mongicourt.

Ah ! Mongicourt !


Mongicourt.
Mon ami ?

Petypon.

Veux-tu ? descends ! cours jusqu’au premier marchand de nouveautés et rapporte-nous un manteau, un cache-poussière, n’importe quoi !


Mongicourt.
Entendu ! je vais et je reviens.

Il prend en passant son chapeau sur la table et sort.


Petypon, remontant, à la Môme.

Moi, je vais voir dans mon armoire si je ne trouve pas une robe de chambre, quelque chose que tu puisses mettre en attendant.


La Môme.

Bon.


Petypon, au-dessus du canapé, tout en se dirigeant vers la porte de gauche.

Surtout, ne te fais pas voir ! Si ma femme… ou quelqu’un, venait, file dans ma chambre et cache-toi !

Il sort.

La Môme.

Compris !… (Enjambant la chaise à droite du canapé.) Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !… Ah ! non, ce qu’ils sont rigolos tout de même !… C’est égal, ils ont une façon de pratiquer l’hospitalité !… ils finiraient par me faire croire que je suis de trop !… (On entend un bruit de voix, cantonade droite.) Qu’est-ce que c’est que ça ? Mais on vient par ici… Allons ! bon, du monde ! Ah ! bien ! me voilà bien !… (Elle se précipite vers la baie dont elle veut fermer les rideaux avant de pénétrer dans la chambre.) Eh ! bien, qu’est-ce qu’il y a ? Ca ne ferme pas !… Oh ! caletons !

Elle saute à plat ventre sur le lit, ramène vivement le drap sur sa tête, et ainsi couverte entièrement, reste dans l’immobilité complète.



Scène X

LA MÔME couchée, puis LE GÉNÉRAL et ÉTIENNE.


Le Général, redingote et guêtres blanches, le chapeau haut de forme sur la tête, entrant, suivi d’Étienne.

Annoncez son oncle, le général Petypon du Grêlé !


Étienne, qui, aussitôt paru, s’arrête sur le pas de la porte.

Oui, monsieur.


Le Général, au milieu de la scène.
Eh ! ben ? Qu’est-ce que vous attendez dans la porte ? Entrez !

Étienne, avec gravité.

Oh ! non ! monsieur !… non ! j’peux pas !


Le Général.

Vous ne pouvez pas ! Pourquoi ça, vous ne pouvez pas ?


Étienne.

C’est l’archange qui l’a défendu.


Le Général.

La quoi ?


Étienne.

L’archange !


Le Général.

L’archange ? Qu’est-ce que c’est que cet animal-là ?


Étienne, pénétré de son importance.

Mon général ne peut pas comprendre ! c’est des choses supérieures !


Le Général.

Eh ! ben, dis donc ! t’es encore poli, toi !


Étienne.

Sauf votre respect, mon général, que mon général veuille bien chercher monsieur dans cette chambre… ou dans l’autre !


Le Général, regardant autour de lui.

Quoi, "dans cette chambre" ? Où ça, "dans cette chambre", puisqu’il n’y est pas ?


Étienne.
Monsieur est quelquefois sous les meubles.

Le Général.

Mais il est fou !… c’est un fou : "Quelquefois sous les meubles ! " Allez, rompez !


Étienne.

Oui, mon général !

Il sort et referme la porte sur lui.


Le Général, ronchonnant.

A-t-on jamais vu ?… "Quelquefois sous les meubles ! " Allons ! il n’est pas dans cette pièce… Allons voir dans l’autre ! (Il gagne la pièce du fond ; arrivé au pied du lit, il jette un rapide coup d’œil circulaire.) Personne ?…

Il poursuit son inspection dans la chambre, disparaissant ainsi un instant aux yeux du public.


La Môme, la tête sur l’oreiller, soulevant légèrement la couverture pour passer son nez.

Je n’entends plus rien ! (Elle se soulève sur les mains sans se découvrir et dans une position telle qu’on voit saillir sa croupe plus haut que le reste du corps sous le drap. À ce moment, le général, qui a reparu et se trouve au-dessus du lit près du pied, aperçoit ce mouvement. Persuadé qu’il a affaire à Petypon couché, d’un air farceur, il montre la croupe qu’il a devant lui, a un geste comme pour dire : "Ah ! toi, attends un peu ! ", et, à toute volée, sur ladite croupe, il applique une claque retentissante. La Môme, ne faisant qu’un saut qui la remet sur son séant.) Oh ! chameau !


Le Général, interloqué et, instantanément, d’un geste coupant de haut en bas, enlevant son chapeau de sa tête.
Oh ! pardon ! (Considérant la Môme ; qui le regarde en hochant la tête d’un air maussade, tout en frottant la place endolorie.) Mais, c’est ma nièce, Dieu me pardonne !

La Môme, ahurie, ne comprenant rien à ce qui lui arrive.

Quoi ?


Le Général.

Faites pas attention ! Un oncle, c’est pas un homme ! (À la bonne franquette, lui tendant la main.) Bonjour, ma nièce !


La Môme, ahurie, serrant machinalement la main qu’on lui présente.

Bon… bonjour, monsieur !


Le Général.

Je suis le général baron Petypon du Grêlé ! Vous ne me connaissez pas, parce qu’il y a neuf ans que je n’ai pas quitté l’Afrique !… Mais, mon neveu a dû vous parler de moi !


La Môme.

Votre neveu ?…


Le Général.

Oui !


La Môme, à part, pendant que le général, contournant le lit, va se placer contre le pied de celui-ci.

Comment, il me prend pour !…


Le Général.
Eh ! ben, voilà ! c’est moi ! (Considérant la Môme avec sympathie.) Cré coquin ! Je lui ferai mes compliments, à mon neveu, vous savez !… Je ne sais pas quels idiots m’avaient dit qu’il avait épousé une vieille toupie !… Des toupies comme ça, c’est dommage qu’on ne nous en fiche pas quelques escouades dans les régiments !

La Môme, avec des courbettes comiques jusqu’à toucher les genoux avec sa tête.

Ah ! général !… Général !


Le Général, lui rendant en courbettes la monnaie de sa pièce.

J’dis comme je pense !… J’dis comme je pense !


La Môme, même jeu.

Ah ! général ! (À part.) Il est très galant, le militaire !


Le Général.

Mais, vous n’êtes pas malade, que vous êtes encore couchée ?


La Môme.

Du tout, du tout !… J’ai fait la grasse matinée ; et j’attendais pour me lever qu’on m’apportât un vêtement.


Le Général, jovial.

Aha ! "tatte un vêtement", oui ! oui ! "tatte un vêtement !…" (Tout en allant s’asseoir sur la chaise qui est à la tête du lit.) Et, maintenant, vous savez ce qui m’amène ? Vous avez reçu ma lettre ?


La Môme.

Non !…


Le Général.

Vous ne l’avez pas reçue ?… Qu’est-ce qu’elle fiche donc, la poste ?… Enfin, vous la recevrez ! Elle sera inutile, puisque j’aurai plus vite fait de vous dire la chose tout de suite. Vous connaissez ma nièce Clémentine ?


La Môme, assise sur le lit.
Non.

Le Général.

Si ! Clémentine Bourré !


La Môme.

Bourré ?


Le Général.

Que j’ai adoptée à la mort de ses parents… Mon neveu a dû vous parler d’elle !…


La Môme, vivement.

Ah ! Bourré ! Bourré ! oui, oui !


Le Général.

Clémentine !


La Môme.

Clémentine ! mais voyons : Clémentine ! la petite Bourré !


Le Général.

Eh bien ! voilà… J’ai besoin d’une mère pendant quelques jours pour cette enfant ! une jeune mère ! j’ai compté sur vous !


La Môme, tournant des yeux étonnés vers le général, avec un mouvement de tête qui rappelle celui du chien qui écoute le gramophone.

Sur moi ?


Le Général.

Je crois que je ne pouvais pas trouver mieux !… Vous comprenez, moi, j’ai beau être général, (Riant.) je n’ai rien de ce qu’il faut pour être une mère !…


La Môme, riant.
Ah ! non !… non !

Le Général, riant.

Je ne sais même pas si je saurais être père !


La Môme, tout en riant.

Oh !… Oh !


Le Général, vivement.

Au-delà… au-delà, veux-je dire, du temps qu’il est nécessaire pour le devenir. (Tous deux s’esclaffent.) Oui, oui ! c’est un peu gaillard, ce que je viens de dire ! C’est un peu gaillard !

Il se tord.


La Môme.

Oh ! ça ne me gêne pas !


Le Général.

Non ? bravo ! Moi, j’aime les femmes honnêtes qui ne font pas leur mijaurée !… Bref - pour en revenir à Clémentine ! — vous comprenez si seulement j’avais eu encore ma femme !… (Se levant et gagnant jusqu’au pied du lit.) Mais, ma pauvre générale, comme vous savez, n’est-ce pas, ffutt !… (D’un geste de la main il envoie la générale au ciel.) Ah ! je ne l’ai jamais tant regrettée !… (Changeant de ton.) Alors, n’ayant pas de femme pour elle, je me suis dit : "Il n’y a qu’un moyen : c’est de lui trouver un homme ! "


La Môme, se méprenant et affectant l’air scandalisé.

Oh ! oh !… général !


Le Général, ne comprenant pas.

Quoi ? il faut bien la marier !


La Môme, bien étalé.
Ah ! c’est pour le mariage ?

Le Général.

Ben, naturellement !… Pourquoi voulez-vous que ce soit ?


La Môme.

Oui !… Oui, oui ! (Riant, et avec des courbettes de gavroche, comme précédemment.) Evidemment !… Evidemment !


Le Général, rendant courbettes pour courbettes, par-dessus le pied du lit.

Ehehé !… ehehé !… (Brusquement sérieux.) Et voilà comment la petite épouse, dans huit jours, le lieutenant Corignon !


La Môme, son drap ramené sous les aisselles, bondissant sur les genoux jusqu’au pied du lit.

Corignon !… du 12e dragons ?


Le Général, l’avant-bras gauche appuyé sur le pied du lit.

Oui !… Vous le connaissez ?


La Môme, se dressant sur le genoux.

Si je connais Corignon !… Ah ! ben !…


Le Général.

Comme c’est curieux !… Et vous le voyez souvent ?


La Môme, sans réfléchir, tout en arrangeant son drap derrière elle.

Oh ! je vous dirai que depuis que je l’ai lâché…


Le Général, étonné.

Que vous l’avez lâché ?…


La Môme, vivement, se retournant vers le Général.
Euh !… que je l’ai lâché… de vue ! de vue, général !

Le Général.

Ah !… Perdu de vue, vous voulez dire !


La Môme.

C’est ça ! C’est ça ! Oh ! ben, "lâché, perdu", c’est kifkif !… Ce qu’on lâche, on le perd !


Le Général.

Oui, oui.


La Môme.

Et ce qu’on perd…


Le Général.

On le lâche ! (Courbettes et rires.) C’est évident ! C’est évident !


La Môme, rires et courbettes.

Ehehé !… ehehé !… Vous êtes un rigolo, vous !


Le Général.

Je suis un rigolo ! oui, oui, j’suis un rigolo ! (Changeant de ton.) Eh bien ! ce Corignon, je l’ai eu longtemps sous mes ordres en Afrique, avant qu’il permute !… Bon soldat, vous savez ! de l’avenir !…


La Môme, assise sur ses talons.

Aha !


Le Général.

Oh ! oui !… Avec ça, du coup d’œil ! de la décision… Ah !… c’est un garçon qui marche bien !…


La Môme, les yeux à demi-fermés, sensuellement, les dents serrées, tout en se dressant sur les genoux.
Ah ! oui !…

Le Général, la regarde, puis s’inclinant.

Je suis enchanté que vous soyez de mon avis !…

Il descend un peu en scène.


La Môme, à part, pendant que le général a le dos tourné.

Ah ! ce coquin de Corgnon ! Vrai ! Ca me redonne un béguin pour lui !


Le Général, remontant vers le lit.

Et, alors, voilà : le mariage a lieu dans huit jours. Demain, contrat dans mon château en Touraine. Et je viens vous demander sans façon, à vous et à mon neveu, de m’accompagner. Je vous le répète, comme je vous l’ai écrit : il me faut une mère pour cette enfant, et une maîtresse de maison pour faire les honneurs ! Me refuserez- vous votre assistance ?…


La Môme, riant sous cape, tout en remontant sur les genoux jusqu’au milieu du lit.

Moi ?… Ah ! ce que c’est rigolo !


Le Général.

Est-ce convenu ?


La Môme, hésitant.

Mais, je ne sais… le… le docteur !…


Le Général, tout en se dirigeant vers la table de droite pour y déposer sa canne et son chapeau.

Votre mari ?… Oh ! lui, j’en fais mon affaire !


La Môme, à part, tandis que le général a le dos tourné.
Ah ! ma foi, c’est trop farce !… La môme Crevette faisant les honneurs au mariage de Corignon !… Non ! rien que pour voir sa tête !…

Le Général, seretournant, et de loin.

Eh ben ?


La Môme.

Eh ben ! j’accepte, général !


Le Général, remontant vers la Môme.

Ah ! dans mes bras, ma nièce !


La Môme, toujours à genoux sur le lit, et par-dessus l’épaule du général tandis que celui-ci l’embrasse.

Ah ! c’est beau, la famille !



Scène XI

Les Mêmes, PETYPON.


Petypon, arrivant de gauche et derrière le canapé.
Je ne sais pas où cet animal d’

Étienne.
a fourré ma robe de chambre ?… (Apercevant du monde au fond.) Eh bien ! qu’est-ce qui est là, donc ?

Le Général, se retournant et descendant, reconnaissant Petypon.

Eh ! te voilà, toi !


Petypon, s’effondrant et roulant pour ainsi dire contre le dossier du canapé, ce qui l’amène à l’avant-scène gauche.

Nom d’un chien ! mon oncle !


La Môme, à part.

V’là l’bouquet !


Petypon, ahuri, et ressassant sa surprise.
Mon oncle ! C’est mon oncle ! C’est pas possible ! Mon oncle du Grêlé !… C’est mon oncle !

Le Général, qui est descendu milieu de la scène.

Eh ! bien, oui, quoi ? c’est moi ! Embrasse-moi, que diable ! Qu’est-ce que tu attends ?


Petypon.

Hein ? Mais, voilà ! j’allais vous le demander !… (À part, tout en passant devant le canapé pour aller au général.) Mon Dieu ! et la Môme !… en chemise !… dans mon lit ! (Haut, au général.) Ah ! mon oncle !

Ils s’embrassent.


La Môme, sur son séant, dans le lit, et les jambes sous le drap.

Non ! ce que je me marre !


Petypon, les deux mains du général dans les siennes.

Ah ! bien, si je m’attendais !… depuis dix ans !


Le Général.

N’est-ce pas ? C’est ce que je disais : "Il va avoir une de ces surprises ! "


Petypon, riant jaune.

Ca, pour une surprise !…


Le Général, dévisageant Petypon.

C’est qu’il n’a pas changé depuis dix ans, l’animal !… Toujours le même !… (Même modulation.) en plus vieux !


Petypon, un peu vexé.

Vous êtes bien aimable. (Lui reprenant les mains.) Ah ! ben, vous savez !… si je m’attendais !…


Le Général, retirant ses mains et sur le ton grognard.

Oui ! Tu l’as déjà dit !


Petypon, interloqué.
Hein ? Ah ! oui !… oui ! en effet !

Le Général, descendant plus en scène.

Tel que tu me vois, j’arrive d’Afrique !… avec ta cousine Clémentine !


Petypon.

Oui ?… Ah ! ben, si je m’attendais !

Il descend à lui les mains tendues.


Le Général.

Eh ! bien, oui ! oui ! c’est entendu ! (À part.) Oh !… il se répète, mon neveu !


Petypon.

Et vous n’êtes pas pour longtemps à Paris ? Non ?… Non ?


Le Général.

Non, je pars tout à l’heure.


Petypon.

Ah ?… Ah ?… Parfait ! Parfait !


Le Général.

Comment, parfait ?


Petypon.

Non ! c’est une façon de parler !


Le Général.

Ah ! bon ! Je me suis accordé un congé de quinze jours que je passe en Touraine ; le temps de la marier, cette enfant ! Et, à ce propos, j’ai besoin de toi ! Tu es libre pour deux ou trois jours ?


Petypon, avec une amabilité exagérée.
Mais il n’est d’affaires que je ne remette pour vous êtes agréable !

Le Général, riant.

Allons, allons ! n’ p’lote pas ! Tu n’as qu’à répondre oui ou non sans faire de phrases ! Ce n’est pas parce que je suis l’oncle à héritage !… Je ne suis pas encore mort, tu sauras !


Petypon.

Oh ! mais, ça n’est pas pour vous presser !


Le Général.

Tu es bien bon de me le dire ! (Sur le ton de commandement.) Donc, je vais t’annoncer une nouvelle : tu pars avec nous ce soir !


Petypon.

Moi ?


Le Général, même jeu.

Oui !… Ne dis pas non, c’est entendu.


Petypon.

Ah ? Bon !


Le Général.

Et ta femme vient avec toi.


Petypon, gracieux.

Ma femme ? Mais elle sera ravie.


Le Général.

Je le sais ! Elle me l’a dit !


Petypon, ahuri.

Elle vous l’a… Qui ?


Le Général.
Ta femme ?

La Môme, sous cape.

Boum !


Petypon.

Ma femme ? Où ça ? Quand ça ?… Qui, ça, ma femme ?


Le Général.

Mais, elle !

Il désigne la Môme.


Petypon, outré.

Hein ! Elle !… Elle ! ma femme, ah ! non ! Ah ! non, alors !

Il redescend extrême gauche.


Le Général.

Comment, non ?


Petypon, même jeu.

Ah ! non, vous en avez de bonnes !… elle, ma femme, ah ! ben… jamais de la vie !…


Le Général.

Qu’est-ce que tu me chantes ! Ca n’est pas ta femme, elle ? que je trouve chez toi ? couchée dans ton lit ? au domicile conjugal ? (À Petypon.) Eh ! bien, qu’est-ce que c’est, alors ?


Petypon.

Eh ! bien, c’est… c’est… Enfin, ce n’est pas ma femme, là !


Le Général.

Ah ! c’est comme ça ! Eh ! bien, c’est ce que nous allons voir !

Il remonte vivement à droite de la baie et saisit de la main gauche le cordon de sonnette.

Petypon, se précipitant sur le général pour l’empêcher de sonner.

Qu’est-ce que vous faites ?


Le Général, le bras gauche tendu, tandis que de la main droite il écarte Petypon, mais sans sonner.

Je sonne les domestiques ! ils me diront, eux, si madame n’est pas ta femme !


Petypon, faisant des efforts pour atteindre la main du général.

Eh ! là ! eh ! là, non, ne faites pas ça !


Le Général, triomphant, lâchant le cordon de sonnette.

Ah ! Tu vois donc bien que c’est ta femme !


Petypon, à part, redescendant jusque devant le canapé.

Oh ! mon Dieu, mais c’est l’engrenage ! (Prenant son parti de la chose.) Ah ! ma foi, tant pis ! puisqu’il le veut absolument !… (Se tournant vers le général et affectant de rire, comme après une bonne farce.) Ehé ?… éhéhéhéhé. éhé !…


Le Général, le regardant d’un air gouailleur.

Qu’est-ce qui te prend ? T’es malade ?


Petypon.

Ehé !… On ne peut rien vous cacher !… Eh ! bien, oui, là !… c’est ma femme !


Le Général, victorieux.

Ah ! je savais bien !

Il remonte.


Petypon, à part, tout en redescendant extrême gauche.
Après tout, pour le temps qu’il passe à Paris, autant le laisser dans son erreur !

Le Général, redescendant vers lui.

Ah ! tu en as de bonnes, "ça n’est pas ta femme !…" Et, à ce propos, laisse-moi te faire des compliments, ta femme est charmante !


La Môme, du lit, avec force courbettes.

Ah ! général !… général !


Le Général, se tournant vers elle, mais sans quitter sa place.

Si, si ! je dis ce que je pense ! j’dis c’que je pense ! (À Petypon.) Figure-toi qu’on m’avait dit que tu avais épousé une vieille toupie !

Il remonte.


Petypon, riant jaune.

Oh ! Qui est-ce qui a pu vous dire ? (À part.) Ma pauvre Gabrielle, comme on t’arrange !

On frappe à la porte du vestibule.


Le Général, tout en remontant.

Entrez !


Petypon, vivement, presque crié.

Mais non !



Scène XII

Les Mêmes, ÉTIENNE.


Étienne, un grand carton sur les bras, — s’arrêtant strictement sur le pas de la porte.

Monsieur…


Petypon, bourru.
Qu’est-ce qu’il y a ? On n’entre pas.

Étienne, avec calme.

Oh ! je le sais, monsieur !


Le Général, à Petypon, en indiquant Étienne.

C’est-à-dire que, si tu le fais entrer, tu seras malin !


Petypon.

Qu’est-ce que vous voulez ?


Étienne, tendant son carton.

Ce sont des vêtements que l’on apporte de chez la couturière pour madame.


Le Général, au mot de "madame", poussant à l’intention de Petypon une petite exclamation de triomphe.
Ah ! (Allant à

Étienne.
et le débarrassant de son carton.) C’est bien, donnez ! (Le congédiant.) Allez ! (À Petypon, tandis qu’

Étienne.
sort.) Et tiens ! voilà encore une preuve que madame est ta femme : ces vêtements qu’on apporte pour elle !

Petypon, prévoyant la conséquence inévitable.

Hein !


Le Général.

Elle m’avait dit qu’elle les attendait pour se lever ; les voilà ! (À la Môme.) Tenez, mon enfant, allez vous habiller.

Il lance le carton à la Môme qui le rattrape au vol.


La Môme.
Merci, m’ n’onc’ !

Petypon, à part.

C’est ça ! il lui donne les robes de ma femme !


La Môme, ouvrant le carton et en tirant la robe à destination de madame Petypon. À part.

Oh ! là ! là ! Je vais avoir l’air d’une ouvreuse, moi, avec ça ! Enfin, ça vaut encore mieux que rien. (Haut, au général.) M’ n’ onc’ !


Le Général.

Ma nièce ?


Petypon.

"Mon oncle ! " Elle a tous les toupets !


La Môme.

M’ n’ onc’, voulez-vous-t’y tirer les rideaux ?


Le Général, ravi allant tirer les tapisseries.

"Voulez-vous-t’y tirer les rideaux ! " Mais, comment donc ! (Descendant vers Petypon une fois sa mission accomplie.) Elle est charmante, ma nièce ! charmante ! Ce qu’elle va en faire un effet en Touraine ! Ce qu’elle va les révolutionner, les bons provinciaux !


Petypon, à part, avec conviction.

Ah ! j’en ai peur !



Scène XIII

Les Mêmes, MONGICOURT.


Mongicourt, entrant de droite, avec un paquet qu’il dépose, ainsi que son chapeau, sur la chaise qui est au-dessus de la table.
Voilà tout ce que j’ai pu trouver ! (Voyant le général.) Oh ! pardon !

Petypon, à part.

Mongicourt !… Mon Dieu, pourvu qu’il ne gaffe pas !… (Passant vivement n° 2, entre le général et Mongicourt.) Mon oncle, je vous présente mon vieil ami et confrère, le docteur Mongicourt ! (À Mongicourt.) Le Général Petypon du Grêlé !

Tous trois forment un groupe assez rapproché : le général, Petypon, un peu au-dessus, face au public ; Mongicourt, face au général.


Mongicourt, tendant la main au général et sur un ton jovial, avec des petits soubresauts de la tête en manière de salutations.

Oh ! général, enchanté ! J’ai souvent entendu parler de vous !


Le Général, voulant être poli, et avec les mêmes soubresauts de la tête que Mongicourt.

Mais, euh… moi de même, monsieur ! moi de même !


Mongicourt, même jeu.

Oh ! ça, général… (Riant.) eh ! eh ! eh ! vous n’en mettriez pas votre main au feu ?


Tous Trois, riant.

Eh ! eh ! eh ! eh ! eh !


Le Général, même jeu.

Mon Dieu, ma main au feu !… ma main au feu !… eh ! eh ! eh ! vous savez, ce sont de ces choses qu’on répond par politesse…


Tous Trois.
Eh ! eh ! eh ! eh ! eh !

Mongicourt, même jeu.

C’est bien ainsi que j’ai compris.


Tous Trois.

Eh ! eh ! eh ! eh !


Mongicourt.

Et vous êtes pour longtemps à Paris, général ?


Petypon, tout seul.

Eh ! eh ! eh ! (Voyant qu’il est seul à rire, s’arrêtant court.) Ah ?


Le Général.

Non-non ! Non ! Je pars en Touraine, pour marier une nièce à moi !… (Sur un ton futé, à Petypon.) Au fait, je ne t’ai pas dit qui elle épouse ! Tu vas voir comme c’est curieux !… (Ménageant bien son petit effet.) Le lieutenant… Corignon !


Petypon, approuvant de la tête, mais avec une absolue indifférence.

Ah ?


Le Général, a un petit sursaut d’étonnement, puis.

Le Corignon… que tu connais !


Petypon, simplement et avec la même indifférence.

Moi ? non !


Le Général.

Si !


Petypon.

Ah ?


Le Général.
Ta femme m’a dit que vous le connaissiez.

Petypon.

Ah ! elle vous ?…


Le Général.

Mais oui !

Il remonte.


Petypon.

Ah ? bon ! bien ! parfait ! (À part.) Tout ce qu’on voudra, maintenant ! tout ce qu’on voudra !


Mongicourt, mettant inconsidérément les pieds dans le plat.

Comment, ta femme ? Elle est donc là ?


Petypon, vivement, et en faisant des signes d’intelligence à Mongicourt qui n’y prête pas attention.

Hem ! Oui ! Oui !


Le Général, au-dessus, à droite du canapé.

Oui ! elle est couchée par là ; elle se lève !


Mongicourt, de plus en plus surpris.

Elle se ?…


Petypon, même jeu, en se rapprochant de Mongicourt.

Oui ! oui !


Mongicourt, à part.

Ah ! çà, qu’est-ce que tout cela veut dire ? (Haut.) Pardon, général, voulez-vous me permettre de dire un mot en particulier à mon ami Petypon ?


Le Général, redescendant au n° 1.

Faites donc !


Mongicourt, au général, tout en entraînant un peu Petypon à droite.
C’est au sujet d’un de nos malades !… secret professionnel ! vous m’excusez ?

Le Général.

Je vous en prie.

Il s’assied sur le canapé.


Mongicourt, bas à Petypon, qu’il a emmené jusque devant la table.

Ah çà ! qu’est-ce que ça signifie ? C’est ta femme qui est couchée, maintenant ?


Petypon, bas.

Eh ! non ! c’est la Môme ! Il est tombé sur elle ; alors, naturellement !…


Mongicourt, bas.

Malheureux, je comprends !


Petypon.

Ah ! je suis joli ! (Bondissant en entendant la voix de sa femme à la cantonade.) Mon Dieu ! la voix de ma femme ! Ah ! non, non, je n’en sortirai pas ! (À l’apparition de madame Petypon.) Elle !



Scène XIV

Les Mêmes, MADAME PETYPON, vient n° 2.


Madame Petypon, encore tout exaltée, sans même regarder autour d’elle, descendant d’une traite presque jusqu’au canapé, — d’une voix radieuse.
C’est fait ! j’ai accompli ma mission ! (Rappelée subitement à la réalité, en se trouvant face à face avec un inconnu, le général, qui s’est levé à son approche.) Oh ! pardon ! Echange de saluts comme entre gens qui ne se connaissent pas.

Petypon, vivement.

Chère amie ! mon oncle, le général Petypon du Grêlé !


Madame Petypon.

Ah !… le général ! (Lui sautant au cou.) Ah ! que je suis heureuse !


Le Général, ahuri.

Hein ?


Madame Petypon.

J’ai si souvent entendu parler de vous !

Nouveau baiser sur la joue gauche.


Le Général, pendant que madame Petypon l’embrasse.

Mais… euh !… moi de même, madame ! Moi de… (À part.) Elle est très aimable, cette brave dame !


Madame Petypon.

Je vous demande pardon, général, mais je suis tout essoufflée !


Le Général.

Soufflez, madame ! soufflez !


Madame Petypon, à son mari et à Mongicourt, d’une voix pâmée.

Ah ! mes amis ! j’en viens de la place de la Concorde !… C’est fait !… (Au général.) Il m’a parlé !


Le Général.

Qui ça ?


Madame Petypon, bien rythmé.

Celui dont la parole doit féconder mes flancs !


Le Général, la regarde, étonné, puis.
Qu’est-ce qu’elle raconte ?

Madame Petypon, avec élan.

Ah ! Dieu ! Où la volonté d’en haut va-t-elle choisir ses élus ? (Sur le ton dont on débiterait le récit de Théramène.) Il y avait une demi-heure que j’attendais en tournant autour de l’obélisque, quand tout à coup, du haut des Champs-Elysées, arrive à fond de train, au milieu d’un escadron de la garde républicaine… le président de la République, dans sa victoria !… Je me dis, palpitante d’émotion : "Le voilà bien celui que le Ciel devait désigner pour engendrer de sa parole l’enfant qui sauvera la France ! "


Le Général, la considère un instant d’un œil de côté, puis, au public, affirmativement.

C’est une folle.


Madame Petypon, poursuivant son récit.

Voyant en lui l’homme marqué par le destin, je veux m’élancer vers l’équipage ! mais déjà un bras m’a arrêtée ! Comme le vent, au milieu d’un cliquetis d’armes, le Président a passé (D’une voix désappointée.) sans même jeter un regard sur moi ! Et c’est de la bouche du plus humble que je reçois la parole fécondante : "Allons, circulez, madame ! " (Un temps.) L’élu d’en Haut était un simple gardien de la paix !


Mongicourt et Petypon, affectant le plus grand intérêt.

Allons donc !


Le Général.

Qué drôle de maison !

Il gagne l’extrême gauche.

Madame Petypon, épuisée.

Ah ! cette journée m’a brisée !


Mongicourt, saisissant la balle au bond, passe vivement derrière Petypon, va au-dessus de madame Petypon en cherchant à la diriger vers sa chambre.

C’est ça ! c’est ça ! eh ! bien, vous devriez vous reposer un peu !


Petypon, qui a suivi le mouvement de Mongicourt.

Oui ! Oui !


Mongicourt.
Après de telles émotions !… Le Général vous excusera !

Madame Petypon, encadrée par Mongicourt, et Petypon, se laissant conduire.

Oui, j’ai besoin de me recueillir quelques instants ! Vous permettez, général ?


Le Général.

Oh ! comment donc !


Madame Petypon, s’arrêtant au-dessus du canapé, ce qui arrête également Mongicourt, et Petypon.

J’espère, puisque vous êtes à Paris, que nous allons nous voir souvent.


Le Général.

Ah ! non ! mille regrets, madame ! Je pars ce soir pour mon château de la Membrole, en Touraine !


Madame Petypon, l’air contrit.

Oh ! vraiment !


Le Général, gagnant un peu à droite tout en parlant.

Oui ! Il est temps qu’on le rouvre un peu, celuilà ! Depuis dix ans qu’il est fermé !… (À Petypon, qui est à droite du canapé.) On dit déjà dans le pays qu’il est hanté de revenants !…

Il continue à gagner à droite.


Madame Petypon, avec un petit frisson.

Oh !… Et ça ne vous effraie pas ?


Le Général, gagnant jusque devant la table.

Moi ? Aha !… Ah ! ben !… mais, est-ce que ça existe, les revenants ?


Madame Petypon.

N’importe, je ne voudrais pas être à votre place !… Allons, au revoir, général !


Le Général, s’inclinant.

Madame !


Madame Petypon.

Je vous laisse avec mon mari !


Mongicourt et Petypon, sursaut instinctif et exclamation étouffée de part et d’autre.

Oh !

Dans leur sursaut, Mongicourt est descendu extrême gauche par la gauche du canapé, et Petypon à droite devant le canapé, tandis que madame Petypon est sortie par la porte de gauche.

Le Général, qui était de dos au moment où madame Petypon a prononcé sa phrase de sortie, se retournant, étonné, à part.

Son mari ?


Petypon, à part.

Son mari !… Ah ! ça avait marché si bien !


Scène XV

Les Mêmes, moins MADAME PETYPON.


Le Général, après un temps de réflexion, pendant lequel il a les yeux fixés sur les deux hommes, qui sont pour lui dans le même rayon visuel, brusquement prend un parti et s’avance à froid vers eux. Arrivé à Petypon, qui croit que c’est à lui qu’il en a, il l’écarte du bras droit, et, arrivé à Mongicourt, lui tendant la main.

Oh ! monsieur, je vous demande pardon ! (Mongicourt lève sur lui des yeux ahuris.) Je ne me doutais pas que j’avais affaire à madame votre femme !


Mongicourt.
Ma f ?…

Le Général, ne lui laissant pas le temps de répondre.

Mais, c’est la faute à mon neveu ! Il n’avait pas dit le nom en présentant !


Mongicourt.
Hein ! Ah ! mais non ! pas du tout !

Petypon, vivement, descendant, entre eux.

Quoi ? quoi, "pas du tout ? " Absolument si, c’est ma faute ! mon oncle a raison ! mais ça ne m’est pas venu en tête. (Au général.) J’aurais dû vous dire : "Madame Mongicourt ! " (Remontant au-dessus du général.) Eh ! bien, voilà ! le mal est réparé !… (À Mongicourt, en redescendant, 3.) Il est réparé, le mal !


Mongicourt, vexé, à part.
Ah ! flûte !

Le Général, à Mongicourt.

Je vous fais mes compliments ! ça à l’air d’une bien aimable dame !…


Mongicourt, la bouche pincée.

Mais… certainement !


Le Général, tout en se retournant, et bas, dans l’oreille de Petypon.

Seulement, ça, c’est que j’appelle une vieille toupie !

Ravi de sa réflexion, il envoie une bourrade du coude à Petypon, et passe n° 3.


Petypon, fait une moue, puis à part, sur un ton pincé.

Non, mais est-ce assez de mauvais goût de me répéter ça tout le temps !


Mongicourt, à part, dans son coin, maugréant.

Non ! comme amie, soit ! mais passer pour son mari, c’est vexant !



Scène XVI

Les Mêmes, LA MÔME.


La Môme, sortant de la baie, — elle est revêtue de la robe qu’on avait apportée pour madame Petypon et que lui a remise le Général.

Là, je suis prête !


Le Général.
Ah ! voilà ma nièce.

La Môme.

Ah ! non, ce que je dégote comme ça ! (Enjambant la chaise à droite du canapé.) Eh ! allez donc ! C’est pas mon père !

Tandis que Mongicourt et Petypon ont un même sursaut au geste de la Môme, le général, ravi, éclate de rire.


Le Général.

Ah ! ah ! elle est drôle ! (Singeant le geste de la Môme.) "Eh ! allez donc, c’est pas mon père ! " (Descendant n° 3, vers Petypon.) Elle me va tout à fait, ta femme ! un petit gavroche !

Il remonte.


Petypon, grommelant.

Oui, oh ! (Entre ses dents.) Un voyou !


Le Général, regardant sa montre.

Oh ! mais, il est tard ! Je me laisse aller à bavarder, et mon train que je dois prendre dans une heure ! J’ai encore deux courses à faire avant. (À la Môme, qui est adossée à la table.) Alors, c’est bien convenu ? À quatre heures cinq à la gare ?


La Môme.

C’est ça, mon oncle !


Le Général, s’apprêtant à embrasser la Môme, à Petypon.

Ca ne t’est pas désagréable que je l’embrasse ?


Petypon.

Oh ! là là !… Ah ! ben !…


Le Général, à la Môme.
Ah ! votre mari permet !

La Môme.

Oh ! alors !…

Elle tend sa joue que le général embrasse.


Le Général, après l’avoir embrassée.

D’ailleurs, si j’ai le temps, je repasserai vous prendre ! C’est ça, rendez-vous ici !

Il remonte.


Petypon.

Quoi ?


La Môme, remontant parallèlement au général.

C’est ça, mon oncle, c’est entendu !


Petypon, vivement, en remontant vers le Général.

Mais non ! mais non ! à la gare, ça vaut mieux !


Le Général.

Non, non, ça vaut mieux ici ! Comme cela, on ne se manquera pas !

Tout en parlant, il se dirige vers Mongicourt.


Petypon, à part, descendant jusque devant la table.

Oh ! non ! non ! je n’en suis pas encore débarrassé !


Le Général, à Mongicourt.

Au revoir, monsieur ! enchanté ! vous m’excuserez auprès de madame Mon… ? Mon… ?


Mongicourt, achevant.

… gicourt !


Le Général.
Oh ! vous avez le temps ! ce n’est pas autrement pressé !

Mongicourt.

Non ! non ! "gicourt ! " "Mongicourt ! " c’est mon nom.


Le Général.

Ah ! pardon. Je comprenais… oui, oui ! Mongicourt, merci ! Allons, à tout à l’heure, vous autres !


La Môme, au fond.

À tantôt, mon oncle.


Le Général.

À tantôt, ma nièce ! (Il passe devant elle puis se retournant pour l’imiter.) Eh ! allez donc, c’est pas mon père !


La Môme, riant et répétant le geste.

Eh ! allez donc c’est pas mon père ! Bravo, mon oncle !


Le Général.

Elle est charmante, ma nièce ! (À Petypon.) Tu entends, le mari ! Elle est charmante, ma nièce.


La Môme.

Tu entends, le mari ?


Petypon, sans conviction.

Oui, oui !


Le Général, sortant.

Elle est charmante ! des toupies comme ça, ah ! ben !…

La Voix se perd à la cantonade.


Scène XVII

Les Mêmes, moins LE GÉNÉRAL.


Petypon.

Ah ! là là !… ouf !


Mongicourt.
Ah çà ! qu’est-ce que j’entends ? Vous partez avec lui ?

Petypon, gagnant le milieu de la scène, bien appuyé.

Oui !


Mongicourt.
Avec la Môme ?

La Môme, sautant assise sur la table côté gauche.

Avec moi !


Mongicourt.
Eh ! ben, mon vieux !…

Petypon, venant se camper devant la Môme.

Ah ! oui, tu me mets dans de jolis draps ! Que le diable t’emporte d’être venue te fourrer dans ma vie, toi ! Oh ! le pied dans le crime !… Si seulement il y avait eu crime ! Mais, enfin, je ne te connais pas ! Tu n’a pas été à moi ; je n’ai pas été à toi !


La Môme.
Mais, c’est que c’est vrai !… On n’a pas été à nous !

Petypon.

Eh ! bien, alors, de quel droit viens-tu troubler mon existence ! Me voilà marié à toi, maintenant !


La Môme, blagueuse.

Tu ne t’embêtes pas !


Mongicourt, qui n’a pas encore digéré la chose.

Et moi à madame Petypon !


Petypon, à la Môme.

Comme c’est agréable pour moi !


Mongicourt, entre ses dents, tout en gagnant la gauche.

Eh ! bien, et pour moi !


Petypon.

Si encore tu avais eu le tact de décliner son invitation en Touraine ! Mais non ! Quelle tête vas-tu faire là-bas ? Au milieu de ces bourgeois de province ; dans ce monde collet-monté ; avec tes "où c’t'y qui", tes "qui c’ty qui" et tes "Eh ! allez donc, c’est pas mon père ! "


La Môme, bien gentiment et sur le ton le plus distingué.

Oh ! non, mais je t’en prie !… engueule-moi !


Petypon.

C’est ça ! voilà !


La Môme.

Mais, n’aie donc pas peur ! tu verras si je leur en ficherai du comme il faut !


Petypon.
Enfin, ça y est : ça y est ! Je ne te demande qu’une chose : de la tenue ! au nom du ciel, de la tenue !

La Môme, passant, tout en parlant, dans un mouvement débraillé, sa jambe droite sur sa jambe gauche, les deux mains serrant la cheville.

Mais, quoi ! J’en ai de la tenue !


Petypon.

Ah ! là, oui ! Ah ! tu en as, de la tenue ! (Lui décroisant les jambes et la faisant descendre de la table.) Et, maintenant, à tantôt, trois heures et demie, en bas, devant la porte d’entrée !


La Môme.

Entendu ! (Se dégageant de Petypon, qui la dirigeait vers la sortie, pour aller à Mongicourt.) Bonjour, le m’sieur ! (Elle lui donne la main et, en même temps, par-dessus leurs deux mains jointes, elle fait un passement de jambe.) Et ! allez donc !…


Petypon.

Encore ! (Courant à la Môme et lui saisissant le poignet droit.) Va, file ! Ma femme peut entrer d’un moment à l’autre !


La Môme, résistant, sans brusquerie.

Oh ! bien, quoi ? je suis dans une tenue convenable ! (Passant 3, avec des mouvements de pavane.) Je suis mise comme une femme honnête. (À Petypon.) C’est égal, elle n’a pas de chic, ta femme ! (De loin, avec un salut de la main de Mongicourt.) Au revoir, bidon !


Mongicourt.
Au revoir, la Môme !

La Môme, à Petypon, en lui pinçant le nez.
Au revoir ! vieux vicieux !

Petypon, tandis qu’Étienne paraît à la porte en s’arrêtant fidèlement sur le seuil.

Mais laisse donc mon nez tranquille !


La Môme, passant devant Étienne ahuri, et lui donnant une petite tape sur la joue.

Adieu !… Grenade !

Elle sort.



Scène XVIII

Les Mêmes, moins LA MÔME, plus ÉTIENNE,
à gauche de la porte.


Étienne, à part, la regardant partir, étonné.

Tiens ?… Par où est-elle entrée, celle-là ?


Petypon, bourru, à Étienne.

Encore vous ! Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez ?


Étienne, sans bouger du seuil de la porte.

Il y a là deux hommes qui apportent un fauteuil avec une manivelle ! Ils disent que c’est des choses que monsieur attend !


Petypon, gagnant la gauche.

Ah ! oui ! Faites apporter par ici.

Étienne sort.


Mongicourt, qui était remonté pour accompagner la Môme à mi-chemin, redescend n° 2.
Qu’est-ce que c’est que ce fauteuil qu’on t’apporte ? tu te meubles ?

Petypon, criant merveille.

Eh ! non ! c’est le fameux fauteuil extatique ! la célèbre invention du docteur Tunékunc ! J’ai vu les expériences à Vienne lors du dernier congrès médical et je me suis décidé à me l’offrir pour ma clinique.


Mongicourt, s’inclinant.

Ah ? tu te mets bien !


Petypon.

Mais tu es destiné à l’avoir aussi ! Nous sommes tous destinés à l’avoir, nous autres médecins ! L’avenir est là, comme aux aéroplanes. Ces rayons X, on ne sait pas toutes les surprises que cela nous réserve !


Mongicourt.
Et ça n’est encore que l’enfance !

Petypon.

Quand on pense que, jusqu’à présent, on endormait les malades avec du chloroforme, qui est plein de danger… et toujours pénible ! Tandis que maintenant, avec ce fauteuil !…



Scène XIX

Les Mêmes, ÉTIENNE, DEUX PORTEURS.


Étienne.
, s’arrêtant sur le seuil de la porte et s’effaçant pour livrer passage aux deux porteurs du fauteuil extatique. Ils apportent le fauteuil replié, dossier contre siège. Sur le dossier, la bobine et, dans une boîte, des gants de soie verte. — Entrez ! Moi, je n’entre pas !

Petypon, indiquant aux porteurs la gauche de la table.

Posez cela là, voulez-vous ? (Tandis que les porteurs placent le fauteuil à la place indiquée, à Mongicourt, qui, dos au public, devant la table, regarde ce jeu de scène.) Tu vois, le voilà !… (Aux porteurs.) La bobine là, sur la table !… (Tandis qu’un des porteurs place la bobine, puis, sans en avoir l’air, dans la mâchoire branche le fil déjà préparé sur la table dès le lever du rideau.) Ah ! les gants ! vous avez apporté les gants ?


Premier Porteur.

Oui, monsieur ! là, dans cette boîte !

Il pose la boîte sur la table, côté lointain.


Petypon.

C’est bien, merci. Tenez, voilà cinq sous !… vous partagerez !

Les porteurs sortent.


Mongicourt, à droite de la table.

Des gants ! Quels gants ?


Petypon, tout en redressant le dossier du fauteuil et le mettant en état.

Des gants de soie ! des gants isolateurs ! (Prenant le fil dont est munie la machine électrique qui est censé transmettre le courant au fauteuil quand on l’y branche.) Alors, tu vois, tu n’a qu’à introduire la fiche qui est au bout de ce fil dans la mâchoire placée au dossier du fauteuil !… (Indiquant le bouton de cuivre qui surmonte le côté gauche du dossier.) Tu appuies sur ce bouton… (il donne un coup du plat de la main sur ledit bouton ; aussitôt, dans le globe de la machine, on voit vaciller des rayons lumineux.) et la communication est établie !… (Indiquant le bouton de droite.) Comme ça, tu l’arrêtes. (Il appuie sur le bouton, les rayons disparaissent.) Alors, voilà : tu places ton malade… euh… (Ses yeux semblent chercher un sujet absent, puis, s’arrêtant soudain sur Mongicourt qui, absorbé, l’écoute avec intérêt.) Tiens, vas-y donc, toi ! tu te rendras mieux compte.


Mongicourt, à droite du fauteuil, devant la table.

Non !… non !… Je te remercie bien ! Vas-y, toi !


Petypon, à gauche du fauteuil.

Mais non, voyons ! puisque c’est moi qui te démontre !… D’ailleurs, ça n’est pas comme opéré que j’aurai à m’en servir, mais comme opérateur, alors !…


Mongicourt, riant.

J’te dis pas ! mais, qu’est-ce que tu veux ? moi, ces choses-là, je les aime beaucoup mieux pour les autres que pour moi, alors !…


Petypon.

Quoi ? Quoi ? je n’ai pas l’intention de t’endormir ! C’est pour te faire voir le fonctionnement du fauteuil.


Mongicourt, manquant de confiance.

Ben oui !


Petypon.

Tu ne me crois pas.


Mongicourt, même jeu.

Si ! si !


Petypon.
Eh ben ! alors ?

Mongicourt.

Soit, mais, tu sais !… Pas de blagues, hein ?


Petypon.

Mais non, quand je te dis !


Mongicourt, sans enthousiasme.

Oui, enfin !…

Il s’assied dans le fauteuil.


Petypon.

Là ! Eh ben ?


Mongicourt, s’installant confortablement.

Eh ! on n’est pas mal, là-dessus !


Petypon.

Parbleu !… Alors, n’est-ce pas ? suivant que je veux mon malade plus ou moins étendu, je fais fonctionner cette manivelle-là.

Il indique le bouton placé extérieurement sous le siège et qui déclanche la crémaillère qui permet de modifier à volonté la position du dossier.


Mongicourt.
Oui ! oui.

Petypon, à croupetons, pressant sur le bouton en question.

Comme ça, je te renverse !…


Mongicourt, qui est bien adossé, se renversant avec le dossier.

Eh ! la ! eh ! là !


Petypon.

N’aie pas peur ! (Redressant le dossier.) Et, comme ça, je te remets droit.


Mongicourt.
Eh ben ! oui !… connu !

Petypon, se redressant.

Et alors, maintenant, quand il s’agit d’endormir le malade, je presse sur ce bouton !…


Mongicourt, vivement.

Ah ! oui, mais, tu sais !…

Trop tard ! Mongicourt n’a pas achevé le mot "tu sais", que Petypon, sans même s’en rendre compte, emporté qu’il est par sa démonstration, a appliqué une tape du plat de la main sur le bouton gauche du fauteuil. La machine, aussitôt, s’est mise en action ; Mongicourt reçoit comme un choc qui le fait sursauter et le voilà immobilisé dans son attitude dernière, les yeux joyeusement ouverts, un sourire béat sur les lèvres.


Petypon, au-dessus du fauteuil, continuant sa démonstration, sans remarquer qu’il a endormi son confrère.

Immédiatement, mon cher, le patient, sous l’influence du fluide, tombe dans une extase exquise !… et, alors, ça y est ! insensibilité complète ! Tu as tout ton temps ! Tu peux charcuter, taillader, ouvrir, fermer, tu es comme chez toi ! Tu ne trouves pas ça épatant ?… (Un temps.) Hein ? (Descendant à gauche du fauteuil, étonné du silence de Mongicourt.) Mais dis donc quelque chose !… (À part.) Qu’est-ce qu’il a ? (Appelant.) Mongicourt !… Mongicourt ! (Brusquement.) Sapristi ! je l’ai endormi !…

Oh ! non, moi, je… oho ! Il faut que je fasse voir ça à Gabrielle !… (Remontant vers la chambre de sa femme et ouvrant la porte.) Gabrielle !… Gabrielle !…


Voix de Gabrielle.
Tu m’appelles !

Petypon, redescendant.

Vite, viens !



Scène XX

Les Mêmes, MADAME PETYPON.


Madame Petypon, descendant n° 1.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Petypon, à gauche du fauteuil.

Tiens, regarde-le !


Madame Petypon.

Ah ! qu’est-ce qu’il fait ?


Petypon, tout fier de lui.

Ce qu’il fait ?… Il dort !


Madame Petypon.

Comment, il s’est endormi chez toi ?


Petypon.

Mais non ! tu ne devines donc pas ?


Madame Petypon, comprenant.

Oh !… C’est le fauteuil extatique !


Petypon.

Mais oui ! Hein ? regarde ? Est-ce étonnant !


Madame Petypon.

Oh ! que c’est curieux !… Mais, alors, c’est toi qui ?


Petypon, avec un certain orgueil.
C’est moi qui, parfaitement.

Madame Petypon.

Oh ! ce pauvre Mongicourt ! Ah ! non, qu’il est drôle comme ça !

Elle fait mine d’aller vers le fauteuil.


Petypon, vivement, l’arrêtant du bras droit au passage.

Ne le touche pas ! tu t’endormirais aussi.


Madame Petypon, toujours même numéro.

Pas possible !


Petypon.

Non, mais, regarde-le ! A-t-il assez l’air d’être en paradis !


Madame Petypon.

C’est que c’est vrai.


Petypon.

Y’a pas deux mots, il jubile ! Gabrielle ! je te présente un homme qui jubile !


Madame Petypon.

C’est merveilleux !


Petypon, remontant.

Oui, eh ! ben, il a assez jubilé pour aujourd’hui ! Faut pas le fatiguer ! aïe donc !

Il tape sur le bouton droit.


Mongicourt, a eu comme un choc, puis toujours souriant, toujours dans son rêve, se lève.

Belle princesse !… dites-moi que vous m’aimez ?…


Petypon, qui est redescendu à gauche du fauteuil, sur le même ton chevrotant que Mongicourt.
Oh ! tu vas te taire !…

Mongicourt, revenant peu à peu à la réalité.

Quoi ?


Petypon.

Je dis : tu vas te taire ?


Mongicourt, à Petypon.

Qu’est-ce qu’il y a eu donc ?


Petypon.

Il y a eu que tu as dormi !


Mongicourt, certain de n’avoir pas dormi.

Non.


Petypon.

Si !


Mongicourt, soupçonnant la vérité.

Hein ! Non ? moi ?…


Petypon.

Eh ! bien, pas moi, bien sûr !


Mongicourt.

C’est pas possible ! tu m’as ?… Ah ! bien, elle est forte ! je n’ai rien senti !


Petypon.

Hein ? est-ce admirable ?


Mongicourt, faisant mine de se rasseoir.

Oh ! j’en redemande !


Petypon, l’arrêtant.

Ah ! non ! En voilà un gourmand !


Mongicourt.

Parole, c’est étonnant !

Il contourne le fauteuil en l’examinant avec respect.

Petypon.

Et croyez-vous que c’est précieux pour les opérations !


Madame Petypon.

Je n’en reviens pas !…


Petypon, brusquement, et sur un ton hypocrite, à sa femme.

Oh ! à propos d’opération, dis qu’on prépare tout de suite ma valise, il faut que je file dans un quart d’heure !


Madame Petypon.

Allons bon !


Petypon.

Ah ! ma chère amie, le devoir avant tout !… une opération très urgente !


Madame Petypon.

C’est bien, qu’est-ce que tu veux, ce sont les inconvénients de la profession ! Je vais faire préparer ta valise.

Elle remonte vers la porte, deuxième plan gauche.


Petypon, accompagnant sa femme jusqu’au dessus du canapé.

S’il te plaît !

Madame Petypon sort.


Mongicourt, les mains dans les poches de son pantalon, gagnant la gauche, aussitôt la sortie de Madame Petypon.

Eh ! bien, tu en as un toupet !


Petypon, au fond.

Qu’est-ce que tu veux ? Je ne peux pas aller là-bas avec deux femmes ! On n’est pas des Turcs !


Scène XXI

Les Mêmes, puis MAROLLIER et VARLIN.


Étienne, paraissant, un petit plateau à la main sur lequel deux cartes de visite et s’arrêtant sur le pas de la porte.

Monsieur !


Petypon, allant à Étienne.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Étienne, à mi-voix, à Petypon.

Il y a là deux messieurs, dont voici les cartes, qui demandent à s’entretenir avec monsieur en particulier.


Petypon, lisant les cartes.

Qui ça ? (Regardant les cartes.) Connais pas. Qu’est-ce qu’ils me veulent ?


Étienne, même jeu.

Ils disent comme ça qu’ils viennent au sujet de l’affaire de cette nuit.


Petypon, subitement ému.

De l’affaire de cette nuit ?… allons, bon ! qu’est-ce que c’est encore que cette affaire-là ? (À Mongicourt, d’une voix inquiète.) Mongicourt !


Mongicourt, affectueusement.

Mon ami ?


Petypon.
Voilà encore autre chose ! on vient pour l’affaire de cette nuit !

Mongicourt.

Quelle affaire, mon ami ?


Petypon, avec la même voix angoissée.

Je ne sais pas !… Ah ! là ! là ! (À Étienne.) Faites entrer ces messieurs.

Étienne sort.


Mongicourt, passant devant Petypon et allant prendre son chapeau sur la chaise derrière la table.

Eh ! ben, je te laisse, puisque tu as à recevoir ces gens.


Petypon.

C’est ça, va !… Ah ! mon ami, voilà une nuit dont je garderai le souvenir !…


Mongicourt.

Je comprends !


Petypon.

Allons, au revoir !


Mongicourt.

Au revoir ! (se croisant avec les deux personnages qui entrent et s’effacent pour lui livrer passage.) Messieurs !

Ils se saluent.


Petypon, une fois Mongicourt sorti.

Qu’est-ce qui me vaut, messieurs, votre visite ?


Marollier, ton sec, cassant. Tenue : redingote, chapeau haut de forme.

C’est bien à monsieur Petypon que nous avons l’honneur de parler ?


Petypon.
À lui-même.

Marollier.

Je suis monsieur Marollier, lieutenant au 8e dragons. (Présentant Varlin qui est un peu au-dessus de lui.) Monsieur Varlin !


Varlin.

Agent d’assurances, incendie, vie, accidents, etc., etc. (Offrant quelques cartes de son agence à Petypon.) Si vous voulez me permettre !…


Petypon.

Trop aimable !


Varlin.

Dans le cas où vous ne seriez pas assuré, je vous recommanderais…


Marollier, lui imposant silence.

Je vous en prie ! Vous n’êtes pas ici pour faire du commerce.


Varlin.

Oh ! pardon ! je repasserai.


Petypon, indiquant le canapé.

Asseyez-vous, messieurs !

Varlin s’assied, Marollier au-dessus, Petypon prend la chaise et s’assied face à eux.


Marollier, une fois que tout le monde est assis.

Vous devinez sans doute, monsieur, ce qui nous amène ?


Petypon.

Mon Dieu, messieurs, j’avoue que je ne vois pas ?…


Marollier.
C’est au sujet de l’affaire de cette nuit.

Petypon, cherchant à se souvenir.

De l’affaire de cette nuit ?


Marollier.

Eh ! oui.


Petypon.

Pardon, mais !… Quelle affaire de cette nuit ?


Marollier.

Comment, quelle affaire ?… Vous n’allez pas nous dire que vous ne vous souvenez pas !


Petypon.

Mais… du tout, monsieur !


Marollier.

Il est vrai que l’état d’ivresse avancé dans lequel vous étiez !


Petypon, se dressant, furieux.

Monsieur !


Marollier, se levant instinctivement.

D’ailleurs monsieur, notre rôle n’est pas de discuter l’affaire avec vous ! veuillez nous mettre simplement en rapport avec deux de vos amis.

Il se rassied.


Petypon, se rasseyant également.
"Avec deux de mes amis" ! Comment, avec deux de mes amis ? Si je vous comprends bien, il s’agit d’une réparation ? Eh ! bien, je ne dis pas non ; mais vous ne voulez cependant pas que je me batte sans savoir pourquoi ? (À Varlin qui semble dans les nuages.) Enfin, voyons ?…

Varlin, très souriant et profondément lointain.

Oh ! moi… je m’en fous !


Petypon.

Comment ?


Marollier, se tournant d’un bond vers Varlin.

Qu’est-ce que vous dites ?… en voilà des façons !… Si c’est comme cela que vous prenez les intérêts de votre client !


Varlin.

Oh ! pour ce que je le connais !… (À Petypon.) Il était à côté de moi chez Maxim… Vous savez ce que c’est : on s’est parlé entre deux consommations.


Marollier, sur les charbons.

Oui, bon, ça va bien.


Varlin.

Là-dessus, l’affaire a eu lieu ; comme il ne connaissait personne…


Marollier, même jeu.

Oui !… oui !


Varlin.

…il m’a demandé si je voulais être son second témoin… C’est pas plus malin que ça !


Marollier.
Oh ! mais, c’est bien ! ça suffit !… (À Petypon.) Monsieur ! après les invectives plus que violentes échangées cette nuit, vous nous voyez chargés par notre client…

Petypon.

Mais, enfin, encore une fois, quelles invectives ?…


Marollier.

Comment, quelles invectives !… mais il me semble que le seul fait de dire à quelqu’un : "Je vais vous casser la gueule !…"


Petypon, se dressant, comme mû par un ressort ; instinctivement les deux témoins se lèvent à son exemple.

Oh ! oh ! ce n’est pas possible !… Oh ! je suis désolé !… Dites bien à votre client que si ces paroles m’ont échappé, c’est contre ma volonté ! et que, du fond du cœur, je les retire !


Marollier, froid et cassant.

Non !… Vous ne pouvez pas les retirer !


Petypon.

Comment, "je ne peux pas" ?…


Marollier, très sec.

Non !… C’est mon client qui vous les a dites.


Petypon, abasourdi.

Hein ? (Gagnant la droite.) Ah bien ! elle est forte, celle-là… (Revenant à Marollier.) Comment, c’est lui qui m’a dit !… et il vous envoie !…


Marollier.

Oh ! mais… il ne vous conteste pas le rôle de l’offensé !


Petypon.
Il est bien bon !… (Les bras croisés et presque sous le nez de Marollier.) Mais, enfin, c’est une plaisanterie ! (Passant, à Varlin.) Enfin, voyons ?

Varlin, comme précédemment.

Oh ! moi, je m’en fous !


Petypon, vivement, lui coupant la parole.

Oui ! Je sais ; vous vous en… (À Marollier.) Non mais, est-ce que vous croyez que je vais me battre avec votre monsieur parce que c’est lui qui m’a insulté ?


Marollier, du tac au tac.

Si vous ne vous battez pas quand on vous insulte, quand donc vous battrez-vous ?


Petypon.

Ca, monsieur, j’en suis juge !


Marollier, sur un ton hautain en gagnant la droite pour s’arrêter juste devant le fauteuil extatique.

D’ailleurs, monsieur… inutile de discuter plus longtemps ! ce débat est tout à fait irrégulier entre nous !


Petypon, gagnant par étape jusqu’à lui au fur et à mesure de ses questions.

Et votre démarche à vous, est-elle régulière ? Où avez-vous vu que ce soit l’offenseur qui envoie des témoins à l’offensé ?… Où ? Vous n’allez pas m’en remontrer, n’est-ce pas ? Je n’en suis pas à mon premier duel !… Je suis médecin !… Alors !…


Marollier.
Oh ! mais, pardon, monsieur, j’estime, moi, qu’en matière de duel…

Petypon, tout contre lui, en appuyant ses paroles de petites tapes du revers de la main qu’il lui applique sur la poitrine.

Non, pardon, monsieur, je vous ferai remarquer, moi…


Marollier.

Permettez, monsieur, je vous dirai, moi aussi !…


Petypon, à part.

Il n’y a pas de "je vous dirai moi aussi ! ", je prétends que quand… (Voyant que Marollier ne lâche pas prise.) Ah ! et puis, il m’embête !… (D’un double mouvement, presque simultané, il donne une poussée à Marollier qui s’affale sur le fauteuil et appuie sur le bouton du fauteuil. Immédiatement, Marollier reste figé dans son geste dernier, yeux ouverts et sourire sur les lèvres.) Il nous fichera la paix, maintenant !

Il remonte.


Varlin, après un temps, s’apercevant de la situation.

Oh ! Qu’est-ce qu’il a ?


Petypon, redescendant.

Faites pas attention !… il m’agaçait, je l’ai fait taire !


Varlin.

Ah ! c’t'épatant !


Petypon.

C’est vrai, ça ! En voilà un mal embouché !… a-t-on jamais vu !… (Allant invectiver Marollier sous le nez.) Mal embouché ! (Narguant Marollier en lui agitant sa main droite renversée sous le nez.) Si tu crois que tu me fais peur ! (Toujours à Marollier, sur un ton narquois.) C’est comme "son client" ! Je vous demande un peu ce que c’est que "son client" ?


Varlin, devant le canapé, un peu à droite.

C’est un officier.


Petypon, répétant, avec un haussement d’épaules.

C’est un officier.


Varlin.

Le lieutenant Corignon.


Petypon, même jeu.

Le lieut… Quoi ? (À Varlin.) Corignon ? . Comment, Corignon ? Ah ! ça serait fort !… Qu’est-ce que c’est que ce Corignon ?… ce n’est pas un officier qui va se marier ?


Varlin.

Mais… je crois que si ! il me semble qu’il m’a dit…


Petypon.

Ah ! non, celle-là est cocasse ! Corignon ! Mais c’est mon cousin !


Varlin.

Votre cousin ?


Petypon.

Enfin, il va le devenir ! Comme le monde est petit !… Mais qu’est-ce qu’il lui a pris après moi ? Pourquoi cette affaire ?…


Varlin.

Ah ! ben… parce que vous étiez avec une femme qu’il a aimée. Il se marie, c’est vrai, mais je crois que ça, c’est plutôt un mariage de raison ! et que celle qu’il a, comme on dit, dans la peau, c’est la petite qui était avec vous.


Petypon, n’en revenant pas.

La môme Crevette !


Varlin.

Alors, quand il vous a vus ensemble, ça lui a tourné les sangs et il a dit : "C’t'homme-là, je le crèverai ! "


Petypon, remontant.

Eh ! bien, vrai ! Si c’est pour ça !…



Scène XXII

Les Mêmes, ÉTIENNE, puis CORIGNON.


Étienne.

Mais oui, monsieur, attendez, je vais vous annoncer… (Haut.) Le lieutenant Corignon !


Varlin et Petypon.

Lui !…

Petypon, instinctivement, se réfugie derrière le canapé, derrière lequel il se fait petit.


Corignon, en uniforme, tenue du matin, sans sabre ; gants bruns. Il entre, très ému, le képi sur la tête, la main au képi.

Le… le docteur Petypon ?


Petypon, émergeant de derrière le canapé et peu rassuré.
C’est… c’est moi, monsieur !

Corignon, se découvrant et dans un débit précipité par l’émotion.

En effet, monsieur, je vous reconnais !… Oh ! monsieur, combien je suis confus !… cette sotte altercation de cette nuit !… Mon Dieu ! si j’avais su que c’était vous !… au moment d’entrer dans votre famille !… quelle vilaine façon de se présenter !… Oh !… Mon cousin !

Il lui tend la main.


Petypon, dont la figure s’est peu à peu rassérénée à mesure que Corignon parle, — avec mansuétude, en redescendant vers lui.

Mais… remettez-vous, monsieur !

Il lui serre la main.


Corignon.

Pardonnez-moi !… C’est que quand je vous ai vu, cette nuit, attablé avec la Môme !… vous savez ce que c’est, quand on a aimé une femme !… Oh ! c’est fini, maintenant !… Mais, la nuit, quelquefois, on est éméché ; on aperçoit son ex avec un autre ; on a oublié qu’on a fini de s’aimer et… et on voit rouge ! c’est ce qui m’est arrivé.


Petypon.

Oui ! (Désignant Varlin d’un geste de la tête.) C’est ce que monsieur me disait !


Corignon, regarde Varlin et s’incline légèrement comme devant quelqu’un qu’on ne connaît pas.

Monsieur !


Petypon, étonné de cet accueil, les regarde tous deux bouche bée, puis.
Monsieur Varlin !

Corignon, s’inclinant à nouveau.

Monsieur !


Petypon, la bouche rieuse.

Votre second témoin !


Corignon, passant pour aller tendre la main à Varlin.

Oh ! pardon ! Oui ! Oui ! je ne vous remettais pas !


Varlin.

C’est qu’il y a si peu de temps qu’on se connaît.


Corignon, lui secouant la main.

En effet ! c’est cette nuit. (À Petypon, sans lâcher la main de Varlin.) Oh ! combien je suis désolé de cet envoi de témoins… ridicule !


Varlin, tirant Corignon à lui.

Comment, "de témoins ridicules".


Corignon, à Varlin, tout en lui lâchant la main.

Non ! Non ! Je parle de l’envoi.


Varlin.

Ah ! bon.


Corignon, à Petypon.

J’espère bien que vous n’allez pas me tenir rigueur et que vous allez me serrer la main que je vous tends en agréant mes excuses les plus sincères !


Petypon, magnanime, lu tendant la main.

Mais, voyons ! J’ai tout oublié !


Corignon, lui serrant cordialement la main.
Ah ! je ne saurais vous dire le poids que vous m’enlevez !

Petypon.

À la bonne heure ! Au moins, ce n’est pas un ours !… comme l’autre !

Il désigne de la tête Marollier endormi sur son fauteuil.


Corignon, intrigué par ce qu’il voit.

Tiens, mais… c’est Marollier ! Mais qu’est-ce qu’il fait ?


Petypon, avec un geste désinvolte.

Il dort !


Corignon.

Comment ? Il pionce dans les affaires d’honneur ?


Petypon, remontant jusqu’au-dessus du fauteuil.

Je vais vous le rendre !…

Il appuie sur le bouton de droite du fauteuil.


Marollier, a un petit sursaut, se lève comme un automate ; puis.

Oh ! la Loïe Fuller !…

Chantant et dansant en agitant des voiles imaginaires, sur l’air de Loin du bal.

Tralalala, la, la, la, la, la, la, la, la, la

Tralalala, la, la, la, la, la, la, la, la, laire.

Tralalala

Tralalala…


Corignon.

Ah ça ! qu’est-ce que vous faites là, Marollier ? Vous dormez ?


Marollier, réveillé en sursaut.

Hein ? Comment, je dors ! (Se tournant vers Corignon.) Comment, je dors ! (Reconnaissant Corignon.) Corignon ! Vous ici ? chez votre adversaire ! Mais ça ne se fait pas ! c’est absolument incorrect !


Corignon.

Ne faites pas attention ! Je me suis expliqué avec M. Petypon ; tout est arrangé !

Il tend la main à Petypon que celui-ci serre.


Marollier, marchant sur Corignon dont il n’est séparé que par Petypon.

Vous ! Mais je n’admets pas ça !… Vous n’avez pas voix au chapitre !


Corignon, sans quitter la main de Petypon, s’avançant sur Marollier.

En vérité ?


Marollier.

Absolument ! Vous nous avez commis le soin de vos intérêts !…


Corignon, se montant.

Eh bien ! je vous les retire !


Marollier, furieux.

Corignon !


Corignon.

Ah ! et puis, vous savez, en voilà assez ! Si vous n’êtes pas content, je suis homme à vous répondre !


Petypon.

À la bonne heure ! A-t-on jamais vu ?


Marollier, , brusquement, à Petypon.
Qu’est-ce que vous dites, vous ?

Petypon, se réfugiant prestement derrière Corignon.

Hein ?… Je dis ce qui me plaît ! et puis, vous savez, si vous n’êtes pas content… (Toujours collé dans le dos de Corignon, et allant chercher la poitrine de ce dernier avec son index.) il est homme à vous répondre !

Il pivote, l’air bravache, et gagne la gauche.


Marollier, à Corignon.

C’est bien, monsieur ! Ca ne se passera pas comme ça !


Petypon, se retournant, subitement inquiet.

Hein ? Moi ?


Marollier.

Non, lui !


Petypon, rassuré, et avec un geste à la j’ m’en fiche.

Ah ! lui, oh !


Marollier, sec.

Je vous salue, messieurs.


Corignon, cassant.

Au revoir !

Marollier sort porte droite pan coupé.



Scène XXIII

Les Mêmes, moins MAROLLIER.


Petypon, à Varlin.

Non, mais est-il grinchu, cet animal-là !


Varlin.
Ca !

Corignon.

Oui, oh ! mais… je le materai s’il m’embête !


Petypon, toujours bravache, à Corignon.

Mais, parfaitement ! c’est ce que je lui ai dit ! (À Varlin.) Ah ! mais ! Je ne me suis pas gêné ! (Regardant sa montre.) Oh ! nom d’une pipe, trois heures et demie !… et les autres qui doivent venir me chercher !… (À Corignon et à Varlin, en faisant passer ce dernier n° 2.) Oh ! messieurs, je suis désolé, mais j’ai à prendre le train.


Corignon.

Oh ! que ne le disiez-vous ! vous partez ?


Petypon.

Eh ! oui, je pars avec futur oncle, pour la Touraine !… Au fait, je vous y retrouverai, il est probable ?


Corignon.

C’est vrai, vous allez là-bas ! Ah ! moi, je ne pars que demain !… je n’ai pu obtenir congé plus tôt !… Ah ! bien, je suis bien heureux : je vous y reverrai !…


Petypon.

C’est ça. C’est ça !


Corignon.

Allons ! Au revoir, mon… (Avec intention.) mon cousin !


Petypon.

C’est vrai ! Au revoir, (Appuyant sur le mot.) mon cousin !… (Ils se serrent la main. À Varlin.) Monsieur, enchanté d’avoir fait votre connaissance !


Varlin, lui serrant la main.

Pas plus que moi, croyez bien ! Si jamais pour une assurance vous avez besoin… on ne sait jamais ! on peut mourir.


Petypon.

Trop aimable de me le rappeler ! Après vous, je vous prie !


Varlin.

Pardon !

Ils sortent, accompagnés par Petypon jusqu’à la porte.



Scène XXIV

PETYPON, MADAME PETYPON, puis LE GÉNÉRAL,
puis ÉTIENNE et LE BALAYEUR.


Petypon, aussitôt leur départ, traversant la scène dans la direction de la chambre de sa femme.

Là ! et maintenant… (Ouvrant la porte et appelant.) Gabrielle, vite ! Gabrielle !


Madame Petypon, accourant.

Qu’est-ce qu’il y a, mon ami ?


Petypon.

Vite ! je suis follement en retard !… ma valise ?


Madame Petypon.
Elle est prête ; tu la trouveras dans l’antichambre !

Petypon, faisant mine de remonter.

Ca va bien !… (Avisant une lettre non décachetée que madame Petypon tient à la main.) Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est pour moi ?


Madame Petypon.

Non. C’est une lettre pour moi ; je la lirai tout à l’heure.


Petypon.

Bon !… Ah ! mon chapeau ? mon paletot ?


Madame Petypon.

Dans ton cabinet de toilette !


Petypon.

Bien !…

Il remonte d’un pas pressé et sort par la baie. Pendant ce temps, Gabrielle a gagné la droite et décacheté sa lettre.


Madame Petypon, après avoir parcouru la lettre des yeux, poussant une petite exclamation de surprise.

Ah !… Ah ! bien, elle est bien bonne ! Le Général qui nous demande d’aller en Touraine pour le mariage de sa nièce et qui me prie d’y venir faire les honneurs !… C’est un peu curieux, ça ! Il était là tout à l’heure et il ne m’en a pas ouvert la bouche !… Comment faire ?… Lucien qui est obligé de partir ! Nous ne pouvons cependant pas nous abstenir tous les deux ! (Après une seconde de réflexion, très ponctué.) Ah ! ma foi… seule, ou avec lui… j’irai !


Petypon, reparaissant du fond avec son chapeau sur la tête et son pardessus sur le bras.
Voilà, je suis prêt !

Madame Petypon.

Ah ! Lucien ! Tu ne devinerais jamais de qui je reçois une lettre.


Petypon, allant embrasser sa femme.

Oui, oh ! bien, tu me diras ça une autre fois, je suis en retard ! Au revoir, ma bonne amie !


Madame Petypon, le retenant.

Non, mais, écoute donc, voyons !… il faut que tu saches…


Petypon, remontant.

Mais non, ma chère amie, je te dis que je n’ai pas le temps !


Voix du général.

Enfin, quoi ! il n’est pas encore descendu ?


Petypon, bondissant au premier mot de la voix du général.

Nom d’un chien, voilà mon oncle !… (S’élançant sur sa femme et la tirant par la main.) Viens ! Viens par là ! Tu me liras ça dans ta chambre !


Madame Petypon, tirant de son côté.

Mais non ! à quoi bon ? Nous sommes aussi bien ici !


Petypon, tirant vers la chambre.

Mais non ! mais non ! viens !


Madame Petypon, tirant vers la droite.
Mais, laisse-moi donc, voyons ! (D’un mouvement brusque elle a fait lâcher prise à Petypon, que l’élan envoie presque jusqu’au canapé, tandis que madame Petypon va tomber sur le fauteuil extatique.) Oh ! mais, tu me fais chaud !

Petypon, saisi d’une inspiration.

Oh ! (Il saute sur le bouton du fauteuil, appuie vivement dessus et immédiatement madame Petypon reçoit le choc et s’endort comme précédemment les autres.) Quand on n’a pas le choix des moyens !…


Voix du général.

Il est par là, vous dites ?


Petypon.

Nom d’un chien, cachons-la ! (Il prend le tapis de table qui est sur la chaise du fond et en recouvre complètement sa femme. Paraît le général.) Ouf ! il était temps !


Le Général, paraissant porte droite.

Eh ! ben, voyons ! voilà dix minutes que nous t’attendons en bas !


Petypon, au-dessus du fauteuil.

Voilà, voilà ! Je suis à vous !


Le Général, descendant, intrigué qu’il est par la silhouette qu’il voit sur le fauteuil.)

Ah !… Qu’est-ce qu’il y a là ?


Petypon.

Rien, rien ! C’est une pièce anatomique !…


Le Général.

Ah ?

Il fait mine de s’approcher.


Petypon, l’arrêtant.

Non !… n’y touchez pas !


Le Général.

Pourquoi ?


Petypon.

Elle sèche !… On vient de la repeindre !


Le Général.
Hein ?

Petypon, le poussant vers la porte de sortie.

Allez, descendez ! Quelque chose à prendre ! je vous rejoins !


Le Général.

Bon, bon, mais ne sois pas long, hein ?


Petypon.

Non, non ! (Une fois le général sorti, descendant jusque devant le canapé.) Mon Dieu ! je ne peux pourtant pas la laisser dans cet état pendant toute mon absence !


Étienne, paraissant et s’arc-boutant à la porte pour retenir le balayeur qui veut entrer quand même.

Mais, attendez donc, mon ami ! je vais le dire à monsieur !


Le Balayeur, par-dessus l’épaule d’Étienne.

Mais, puisque je vous dis qu’il m’attend !… (À Petypon.) Bonjour, m’sieur.


Petypon.

Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Laissez entrer !


Le Balayeur, à Étienne qui s’efface pour lui livrer passage.

Là ! quand je te disais !


Étienne sort.

Petypon.

Qu’est-ce que vous voulez ?


Le Balayeur, se découvrant tout en descendant vers Petypon.
C’est moi ! le balayeur ed la rue Royale !

Petypon.

Le Balayeur ? Quel balayeur ? Qu’est-ce que vous demandez ?


Le Balayeur, sa casquette à la main.

Comment, ce que j’demande ? Je viens dîner !


Petypon.

Quoi ?


Le Balayeur.

Vous m’avez invité à dîner.


Petypon.

Moi ? moi, je vous ai invité à dîner ?


Le Balayeur.

Mais absolument ! J’étais en train de balayer cette nuit rue Royale ; vous passiez au bras de vot’dame ; vous êtes venu m’embrasser…


Petypon, scandalisé.

Oh !


Le Balayeur.

…et vous m’avez dit : "Ta tête me plaît ! Veux-tu me faire l’honneur de venir dîner demain chez moi ? "


Petypon.

Hein !


Le Balayeur, il tire une carte de sa ceinture, l’essuie machinalement contre sa poitrine avant de la tendre, et, la posant sur sa casquette comme sur un plateau, la présente à Petypon.
Même que voilà votre carte que vous m’avez remise !

Petypon, abasourdi, avec honte.

Moi, je… Oh !… (À part.) Ah ! ma foi, tant pis ! c’est lui qui me tirera de là ! (Au balayeur.) C’est bien ! tenez, voilà quarante sous !


Le Balayeur.

Quarante sous !


Petypon.

Oui ! et je vais dire qu’on vous fasse dîner à la cuisine !


Le Balayeur.

À la cuisine ! Ah ! chouette ! ça !…


Petypon.

Seulement, vous allez me rendre un service.


Le Balayeur.

Allez-y, patron !


Petypon, passant 2, pour remonter au-dessus du fauteuil.

Je vais m’en aller !… Aussitôt que je serai parti, vous presserez sur ce bouton, qui est là, sur ce fauteuil ! (Il indique le bouton de droite.) Et, pour le reste, ne vous occupez pas de ce qui se passera.


Le Balayeur.

Bon, bon ! compris !


Le Général, à la cantonade.

Eh bien ! voyons !


Petypon.

Voilà, mon oncle ! voilà ! (Au balayeur.) C’est entendu !


Le Balayeur.
C’est entendu !

Petypon.

Bon, merci !

Il sort vivement.


Le Balayeur, une fois Petypon dehors.

Voyons ! Il a dit, le bouton, là !… Allons-y… (Il est à gauche du fauteuil, et de sa main gauche presse sur le bouton ; aussitôt, sous son tapis, madame Petypon a le soubresaut du réveil.) Qu’est-ce que c’est que ça ?

Intrigué, il regarde de plus près.


Madame Petypon, à ce moment, pousse un cri.

Mon Dieu, je suis aveugle !

Instinctivement, elle écarte les deux bras pour rejeter le tapis qui la couvre ; dans ce geste sa main arrive en gifle sur la joue du balayeur.


Le Balayeur.

Oh !


Madame Petypon, poussant un cri, en se trouvant en face de cet inconnu étrange.

Ah !… mon Dieu ! Quel est cet homme ?

En même temps, elle se précipite à droite pour remonter par la droite de la table vers la porte de sortie.


Le Balayeur, voulant s’expliquer, remonte parallèlement à madame Petypon de l’autre côté de la table.
Je suis le balayeur que vous attendez pour dîner.

Madame Petypon, trouvant le balayeur sur sa route, rebrousse chemin, redescend par la droite et par le devant de la scène, se sauve vers sa chambre.

Au secours !… Lucien !… Étienne ! Étienne !


Le Balayeur, la suivant pour s’expliquer.
Mais, je suis l’balayeur que vous attendez pour dîner !…

Étienne, accourant.

Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Madame Petypon.

Au secours ! Au secours !

Étienne a fait irruption dans la pièce, s’élance sur le balayeur qu’il enlève à bras le corps.


Le Balayeur, emporté par Étienne, tandis que madame Petypon disparaît de gauche en criant toujours à l’aide.

Mais j’suis le balayeur que vous attendez pour dîner ! mais j’suis le balayeur…


RIDEAU

  1. Pour l’achat ou la location de l’appareil électrique s’adresser chez Bérard, 8, rue de la Michodière ; pour le fauteuil « extatique », chez Bruland, 14, rue Monsieur-le-Prince. (Téléph. : Gobelins 10-96.)
  2. Ils commencent piano, puis donnent plus de voix à mesure qu’ils avancent dans le morceau et arrivent à chanter à tue-tête. Ils chantent dos tourné au spectateur, face à la chambre du fond. À la huitième mesure du chant, on entend un grognement sourd et prolongé sortir on ne sait de quel côté.
  3. Avoir un fil électrique en coulisse, côté jardin, assez long pour arriver jusqu’à la Môme (à son côté gauche). Au bout du fil une ampoule électrique fixée sur un manche surmonté d’une coquille, blanche extérieurement, argentée intérieurement, qui épouse la moitié de l’ampoule de façon à servir de réflecteur.
  4. Du fait que le fil qui actionne l’ampoule électrique longe le côté gauche de la Môme, en même temps que celle-ci tombera à plat ventre, la lampe tombera sur le lit, côté lointain, ce qui empêchera par la suite le fil de s’entortiller dans les jambes de l’artiste quand elle aura à sauter du lit. Au surplus, il sera facile, aussitôt ce jeu de scène, de tirer le fil dans la coulisse pour plus de sûreté.